OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT

Pendant près d'un quart d'heure, Manzana s'efforça de me faire avouer, mais avec une ténacité qui le mit, à certains moments, hors de lui, je maintins la version que j'avais adoptée et qui allait devenir mon suprême argument.

—C'est bien, dit-il à la fin, nous verrons demain... Pour l'instant, je tombe de fatigue... emmenez-moi coucher chez vous...

—Impossible, je n'ai qu'une pièce et qu'un lit...

—Vous mettrez un matelas par terre...

—N'y comptez pas...

—Et pourquoi cela?

—Parce que je ne suis pas seul.

—Ah!... c'est vrai... vous n'êtes pas seul... à présent que vous êtes en fonds, vous vous payez des femmes... Monsieur mène la grande vie, il dîne dans les grands restaurants... Vous ne me ferez tout de même pas accroire que c'est avec les six cents francs du pasteur que vous pouvez mener ce train-là. Vous allez peut-être me dire que vous avez fait un bon petit cambriolage qui vous a remis à flot... Racontez cela à d'autres!... Vous vivez sur l'argent du diamant, voilà tout!...

—Je vous jure...

—Jurez tant que vous voudrez, je maintiens ce que j'ai dit... Vous êtes une canaille.

—Ah! en voilà assez, n'est-ce pas?

—Quoi?

Nous nous regardions tous deux. Mon associé allait bondir sur moi, quand plusieurs consommateurs s'interposèrent... En leur qualité d'Anglais, ils étaient prêts à me défendre contre Manzana.

Je profitai très habilement de ce courant de sympathie et, m'adressant à eux:

—Délivrez-moi de cet ivrogne, m'écriai-je.

L'homme qui, l'instant d'avant, s'était présenté à moi sous le nom de Bill Sharper, me glissa à l'oreille:

—Une demi-livre et je vous débarrasse de cet oiseau-là...

—Entendu.

—Payez d'avance.

Je laissai négligemment tomber une petite pièce d'or de dix shillings.

Manzana qui ne comprenait pas un mot d'anglais, continuait de gesticuler. A un moment, au comble de la fureur, il bondit sur moi, mais le nommé Bill Sharper qui était un hercule, l'empoigna par le col de son pardessus, le fit pivoter comme un toton et le colla sur une table où il le maintint, en lui appliquant délicatement un genou sur la poitrine.

Je profitai de ce que mon ennemi était immobilisé pour m'esquiver en douce.

Une fois dans la rue, je hélai un taxi et me fis conduire chez Edith.

Ouf!... J'étais donc enfin débarrassé de ce bandit de Manzana, et je me promettais bien de ne plus retomber entre ses mains. D'ailleurs, j'étais résolu à tout...

Je n'hésiterais pas, au besoin, à faire supprimer Manzana par ce Bill Sharper, qui me faisait l'effet d'un garçon très expéditif en affaires.

Je trouvai Edith encore toute bouleversée par la scène à laquelle elle avait assisté.

—Ah! vous voilà, s'écria-t-elle, en se jetant dans mes bras. Alors, vous êtes parvenu à faire entendre raison à ce vilain homme...

—Oui... je l'ai fait arrêter et son compte est bon...

—Il vous connaissait donc?

—C'est un individu qui a été autrefois domestique chez mon père... un individu de sac et de corde que nous avions été obligés de livrer à la justice... Le hasard a voulu qu'il me retrouvât et il a essayé de m'intimider pour obtenir quelque argent. Je l'ai remis entre les mains d'un policeman et l'ai accompagné au poste... Il était justement recherché pour une affaire de vol avec effraction...

—Quelle affreuse figure il avait... il m'a fait une peur!...

—Tranquillisez-vous, ma chère, vous ne le reverrez pas de sitôt...

—Vous croyez?

—J'en suis sûr.

—Ah! tant mieux.

La conversation en resta là. Je ne sais si Edith ajouta foi à ce que je lui racontai. Elle parut, en tout cas, absolument rassurée.

Quant à moi, je l'étais moins, car je craignais de retomber encore sur ce brigand de Manzana. Il ignorait mon adresse, mais si vaste que soit la ville de Londres, on arrive toujours à s'y rencontrer. D'ailleurs, il était certain que mon ennemi ferait tout pour me retrouver. Il n'y avait qu'un moyen de lui échapper: c'était de passer vivement en Hollande et d'emmener Edith avec moi.

Le lendemain matin, je me levai de bonne heure avec l'intention de me rendre à la gare pour y prendre mes billets.

Au moment où je mettais le pied sur le trottoir, un homme, qui se tenait dissimulé derrière un kiosque à journaux, se dressa soudain devant moi.

C'était Bill Sharper!

—Pardon, m'sieu Pipe, me dit-il en portant la main à son chapeau graisseux, est-ce que je ne pourrais pas causer avec vous un instant?...

—Mais comment donc, mon cher, répondis-je avec un sourire que je m'efforçai de rendre le plus aimable possible... Parlez... Qu'y a-t-il pour votre service?

Et, tout en disant cela, je continuais mon chemin.

Bill Sharper m'emboîta le pas.

Lorsque nous fûmes arrivés au coin de Coventry et de Leicester Square, il se rapprocha et me dit:

—Ici, m'sieu Pipe, nous serons tranquilles pour causer... Nous pourrions bien entrer dans ce bar, mais je crois qu'il est préférable que nous restions dehors... les bars, c'est toujours plein de gens qui écoutent les conversations et en font souvent leur profit...

—Parlez, mon ami, fis-je en dissimulant à grand'peine l'inquiétude qui m'agitait.

—Eh bien, voici, m'sieu Pipe... Un service en vaut un autre, n'est-ce pas? Or, je vous ai débarrassé hier d'un individu gênant...

—Et je vous en remercie infiniment...

—Je suis très sensible à vos remerciements, m'sieu Pipe, mais vous savez, les affaires sont les affaires et, moi, je suis un business-man... Hier soir, j'avais jugé que dix shillings étaient suffisants pour le service que je voulais bien vous rendre, mais depuis... j'ai réfléchi... je trouve que c'est un peu maigre...

—En effet, répondis-je, cela valait au moins une livre...

Bill Sharper me regarda en souriant, puis reprit d'une voix éraillée, après avoir balancé la tête de droite et de gauche:

—Vous êtes bien aimable, mais une livre c'est encore trop peu... Vous seriez un «purotin»... je ne dis pas... mais un homme qui est riche à millions...

—Vous plaisantez...

—Non... non... Je sais ce que je dis... Je suis renseigné...

—Celui qui vous a renseigné a menti...

—Nous verrons ça... En attendant, m'sieu Pipe, comme j'ai, ce matin, un effet de dix livres à payer, je vous serais obligé de vouloir bien m'ouvrir un crédit de pareille somme...

—Dix livres, m'écriai-je... dix livres! mais je ne les ai pas sur moi...

—En ce cas, m'sieu Pipe, remontez chez vous les chercher, je vous attendrai devant la porte...

Il n'y avait pas à discuter, je le comprenais bien. Manzana avait parlé... il s'entendait peut-être avec ce Bill Sharper... On voulait me faire chanter.

Un honnête homme, lorsqu'il tombe entre les mains de pareils aigrefins, n'a qu'à demander à la police aide et protection, mais moi, pour les raisons que le lecteur connaît, je ne pouvais user de ce moyen. Je devais donc «chanter», sans me faire prier, et c'est ce que je fis.

Je remontai mon escalier, mais comme il était inutile que je misse Edith au courant de cette nouvelle aventure, je m'arrêtai au deuxième étage, tirai mon portefeuille de ma poche, y pris deux bank-notes de cinq livres et redescendis lentement trouver Bill Sharper.

—Voici, dis-je, en lui glissant les billets dans la main...

Le drôle se confondit en remerciements.

—Merci, m'sieu Pipe!... M'sieu est bien bon... on voit qu'il comprend les affaires... Je suis tout à sa disposition, car moi, je sers fidèlement ceux qui me payent... Je déteste les gens qui lésinent et se font tirer l'oreille pour sortir leur argent... Si monsieur a encore besoin de moi, qu'il n'oublie pas que je suis à son entière disposition...

J'aurais pu congédier sur-le-champ ce répugnant personnage, mais je jugeai qu'il était plus habile de le ménager et de le mettre dans mon jeu, du moins pour quelque temps.

—Ecoutez, dis-je, en lui posant familièrement la main sur l'épaule. Vous êtes un garçon intelligent... Je crois que nous pourrons nous entendre... La façon dont vous avez trouvé mon adresse prouve que vous ne manquez pas de «prévoyance»... Voyons, maintenant que nous sommes des amis, vous pouvez bien me dire ce qui s'est passé hier soir, dans le bar du Soho, après mon départ...

—Volontiers, m'sieu Pipe... du moment qu'vous payez vous avez bien le droit d'savoir, s'pas? Donc, hier soir, votre associé...

—Mon associé?

—Oui... celui dont je vous ai débarrassé... Il se prétend votre associé... Il affirme que vous êtes très riche... et que, lui, est ruiné par votre faute... Moi, vous comprenez, j'ai rien à voir là-dedans... S'il a été assez poire pour se laisser rouler, ça le regarde...

—Cet homme ment, affirmai-je avec une indignation qui devait paraître sincère... il ment effrontément... C'est lui qui m'a ruiné, au contraire, et aujourd'hui, il essaie de se raccrocher à moi pour se faire entretenir.

—Moi, vous savez, repartit Bill Sharper, je n'ai pas à entrer dans toutes ces histoires-là... ce que je cherche, c'est à gagner honnêtement ma vie, en rendant service à l'un et à l'autre... Votre associé n'a pas le sou, par conséquent, il ne m'intéresse pas...

—Méfiez-vous de cet homme... il est de la police...

—Vous croyez?

—J'en suis sûr...

—Alors, on l'aura à l'œil, mais comme il ne comprend pas un mot d'anglais, il n'est pas bien dangereux... On peut sans crainte parler devant lui.

—Ne vous y fiez pas...

Nous étions arrivés devant Trafalgar Square.

—Excusez-moi, me dit Bill Sharper, mais je suis obligé de vous quitter... Si par hasard, j'apprenais du nouveau, je vous préviendrais immédiatement...

—Oui... c'est vrai... vous connaissez mon adresse... Mais, dites-moi, comment l'avez-vous découverte?

—En vous faisant suivre, parbleu...

—Vous êtes très habile, monsieur Sharper...

—Non... Je connais mon métier, voilà tout...

—Vous auriez fait un excellent détective...

—On me l'a souvent dit.

—Vous m'avez l'air aussi d'un garçon décidé...

—Ça dépend comme vous l'entendez.

—Je veux dire que vous savez, quand il le faut, prendre une résolution énergique.

—Pour ça... oui!

—Voulez-vous gagner cent livres?...

—Qui ne voudrait pas gagner cent livres?

—Oh! minute!... il faut d'abord savoir si vous acceptez ce que je vais vous proposer...

—Proposez toujours... allez! Il y a de fortes chances pour que j'accepte... De quoi s'agit-il?

J'eus l'air de réfléchir, puis je laissai, d'un ton grave, tomber ces mots:

—Je ne puis rien vous dire pour le moment... Voulez-vous que nous nous retrouvions demain matin?

—Si vous voulez... Où cela?

—Chez moi.

—Arundell street?

—Oui.

—A quelle heure?

—Vers onze heures du matin...

—Entendu... J'y serai.

Nous nous serrâmes la main et nous nous quittâmes devant le Guild Hall.

Lorsque Bill Sharper eut disparu au coin de King street, je me dirigeai rapidement vers la gare de Charing Cross.

Une fois là, au lieu de prendre un seul billet pour Douvres, j'en pris deux... puis je regagnai mon domicile—ou plutôt celui d'Edith.

Ma maîtresse n'était pas encore levée.

—Eh! quoi, dit-elle en m'apercevant, vous voilà déjà?

—Est-ce un reproche?

—Non... mon cher, mais je ne vous attendais pas avant midi...

—J'ai terminé mes courses plus tôt que je ne pensais...

—Alors, nous déjeunons en ville?

—Oui, Edith, si vous voulez... quoique j'eusse préféré que notre logeuse nous servît à déjeuner dans notre chambre... Vous allez avoir beaucoup d'ouvrage aujourd'hui, et peut-être ferions-nous bien de ne pas perdre de temps.

Edith s'était dressée sur sa couche et, la tête entre les mains, me regardait d'un air étonné.

—Beaucoup d'ouvrage... dites-vous?...

—Oui... nos malles...

—La vôtre...

—Et la vôtre aussi, Edith, car je vous emmène...

—Vrai?

—Ai-je l'air de quelqu'un qui plaisante?...

Ma maîtresse se leva d'un bond et me jetant ses bras autour du cou, me couvrit de baisers, en sautant de joie, comme une petite fille à qui on promet une poupée...

—Oh! Edgar!... ça, c'est bien! vous êtes gentil comme tout... Alors, nous allons en Hollande! Quel bonheur! On dit que c'est si joli, la Hollande... J'ai reçu dernièrement une carte postale d'une de mes amies qui est à Rotterdam... une jolie carte postale où l'on voit des petits moulins et des boys avec des casquettes de fourrure, des culottes rouges et des sabots de bois... Oh! vrai! Je suis contente, Edgar, mon petit Edgar chéri! oui, bien contente! Pour une surprise, en voilà une!... et une belle!... Oui, oui, il faut déjeuner ici... Je vais sonner miss Mellis pour qu'elle nous prépare des côtelettes pendant que je vais m'habiller... C'est le moment d'étrenner ma robe beige et mon manteau de «cross-crew»...

Et elle disparut, riant aux éclats, dans le cabinet de toilette.

XIX

VISITEURS IMPRÉVUS

Peut-être le lecteur s'étonnera-t-il que j'aie pris brusquement la résolution d'emmener Edith en Hollande. Quelques mots d'explication me semblent nécessaires.

L'ignoble individu qui s'appelait Bill Sharper connaissait mon adresse... Si je laissais Edith à Londres, le bandit, furieux d'avoir été joué, trouverait certainement le moyen de s'introduire auprès de ma maîtresse.

De complicité avec Manzana, il la terroriserait, la menacerait et finirait par lui faire avouer que j'étais parti pour la Hollande, Bill Sharper ne comprendrait pas grand'chose à cette disparition, mais Manzana comprendrait, lui.

Il songerait immédiatement au lapidaire d'Amsterdam dont je lui avais souvent parlé et il s'arrangerait pour venir me retrouver... Dans le cas où il lui serait impossible d'entreprendre ce voyage, il me dénoncerait à la police et je serais «cueilli» avant d'avoir pu vendre mon diamant... ce précieux diamant que je tenais toujours caché dans le talon droit de ma bottine...

En m'enfuyant avec Edith, j'enlevais à mes ennemis le seul témoin qui pût les renseigner. Le lendemain, quand Bill Sharper viendrait au rendez-vous que je lui avais assigné, il trouverait visage de bois.

Pendant qu'il me chercherait dans Londres, en compagnie de Manzana, je voguerais tranquillement vers la Hollande. Bien entendu, je ne reviendrais pas de sitôt en Angleterre. Lorsque j'aurais touché mes millions, je m'embarquerais pour l'Amérique et m'arrangerais là-bas, avec Edith, une jolie petite existence...

Pour l'instant, Londres était dangereux, il fallait fuir au plus vite.

Nous déjeunâmes tranquillement, Edith et moi, puis nous fîmes nos malles, ce qui ne nous prit pas beaucoup de temps car nous avions très peu de choses à mettre dedans.

Ma garde-robe, comme celle d'Edith, avait besoin d'être considérablement augmentée et je me promettais bien de le faire, dès que j'aurais enfin converti en bank-notes ce maudit diamant qui commençait à devenir terriblement embarrassant.

Pendant que nous procédions à nos préparatifs, Edith, aussi joyeuse qu'une petite pensionnaire qui part en vacances, me posait une foule de questions auxquelles je répondais parfois par quelque plaisanterie, car j'étais très gai, ce jour-là, et j'avoue que j'étais aussi impatient que ma maîtresse de quitter l'Angleterre.

Je dois dire aussi que la perspective de ne pas être séparé d'Edith m'était fort agréable... Je déteste la solitude. Quand je suis seul, j'ai souvent des idées noires; avec une petite folle comme Edith, je n'aurais pas le temps de m'ennuyer.

J'avais d'abord décidé de l'emmener à Amsterdam, mais je me ravisai. Il était préférable de la laisser soit à La Haye, soit à Haarlem, car les femmes sont curieuses et je ne tenais pas à ce qu'elle me suivît et arrivât à découvrir l'adresse de mon lapidaire. J'avais inventé l'histoire de l'oncle Chaff, il fallait que, jusqu'au bout, Edith fût persuadée que c'était lui mon bailleur de fonds. Je pouvais donc jouer de l'oncle Chaff tant qu'il me plairait et le faire mourir au moment opportun.

Ah! misérable Manzana, comme vous alliez être roulé!

Peut-être que si vous vous étiez mieux comporté envers moi, j'aurais fait votre fortune, mais maintenant, j'eusse mieux aimé jeter cent mille livres dans la Tamise que de vous donner un shilling. Edith aurait votre part, et il était plus naturel qu'il en fût ainsi.

Vers trois heures de l'après-midi, je réglai la note d'hôtel et priai notre logeuse d'envoyer chercher un taxi.

Quelques instants après, une maid vint nous avertir que le taxi était en bas, mais que le chauffeur refusait de monter pour prendre les bagages. Ils n'étaient pas bien lourds, à la vérité, mais j'hésitais à les charger sur mon dos; on a beau ne pas être fier, il y a des cas où l'on tient à conserver sa réputation de gentleman, surtout devant une maîtresse qui vous croit fils de millionnaires.

—Trouvez-moi quelqu'un pour enlever cela, dis-je d'un ton bref... il ne manque pas de gens dans la rue qui ne demandent qu'à gagner une couronne...

La maid descendit immédiatement et, quelques instants après, elle remontait en disant:

—J'ai trouvé quelqu'un, sir.

Un pas lourd résonna dans l'escalier, puis une silhouette énorme s'encadra dans le chambranle de la porte.

—On a demandé un porteur, fit une affreuse voix grasseyante, me voilà!

Et l'homme qui venait de prononcer ces mots me regardait d'un œil narquois.

C'était Bill Sharper!

Il salua avec affectation, eut un petit rire qui ressemblait au bruit que fait une poulie mal graissée, puis s'avançant au milieu de la pièce, s'écria, au grand effarement d'Edith:

—Ah! ah! les amoureux, vous vous apprêtiez à nous quitter, à ce que je vois... Et les rendez-vous... les affaires importantes?...

Voulant à tout prix éviter un scandale, je m'approchai de Bill Sharper et lui glissai à l'oreille:

—Pas un mot de plus... il y a cent livres pour vous...

—Cent livres. C'est bon à prendre, répondit la brute à haute voix, mais j'marche pas...

—Cependant...

—Oh!... y a pas de cependant... quand Bill Sharper dit qu'il ne marche pas... y a rien à faire... Faudrait tout d'même pas m'prendre pour un «cockney», monsieur Edgar Pipe!...

—Voyons, mon ami!

—Y a pas d'ami qui tienne... moi, j'aime pas qu'on s'paye ma tête... Ce matin, vous me donnez rendez-vous pour le lendemain, sous prétexte que vous avez une affaire à me proposer et pssst!... Monsieur s'apprêtait à me glisser entre les doigts... Voyons, monsieur Edgar Pipe, c'est-y des procédés honnêtes, ça?... Moi, j'suis c'que j'suis, mais quand j'donne ma parole, ça vaut un écrit...

—Mais, insinuai-je... vous vous trompez... je ne quitte pas Londres... c'est madame qui s'en va et je l'accompagnais à la gare...

—Non... voyez-vous, on ne me fait pas prendre un bec de gaz pour la lune... Monsieur Pipe, cette malle est bien la vôtre, n'est-ce pas? Et, d'ailleurs, la meilleure preuve que vous étiez près de filer, c'est que vous aviez pris deux billets à Charing Cross. Avouez que ma police est bien faite...

Je vis tout de suite que j'étais perdu... J'avais échappé à Manzana pour tomber sur une bande de maîtres chanteurs qui ne me lâcheraient pas facilement.

Edith qui ne comprenait rien à cet imbroglio, commençait à se fâcher:

—C'est ridicule tout cela, s'écria-t-elle... attendez, je vais appeler un policeman.

—Allons, ma belle, dit Sharper, tâchez de vous tenir tranquille, ou sans cela...

Et il la repoussa au fond de la pièce.

—Edgar! Edgar! suppliait ma maîtresse, vous n'allez pas me laisser brutaliser par ce rustre... Il est ivre, vous le voyez bien...

Bill Sharper éclata de rire...

Les choses allaient se gâter, il fallait absolument que je sortisse de là, mais comment?

M'attaquer à Bill Sharper, il n'y fallait pas songer. Cet homme était un hercule et il n'eût fait de moi qu'une bouchée.

Il ne me restait qu'une solution: parlementer, mais cela était bien délicat, surtout devant Edith.

Je m'approchai du drôle et lui glissai rapidement ces mots:

—Descendons... nous nous expliquerons en bas.

—Mais pas du tout, répliqua-t-il... Nous sommes très bien ici pour causer... Ah! oui, je comprends, vous ne voulez pas mettre madame au courant de vos petites histoires, mais bah! elle les apprendra tôt ou tard. Elle doit bien se douter d'ailleurs que vous n'êtes pas le prince de Galles...

Edith, toute troublée, me regardait d'un air effaré.

Evidemment... tout cela devait lui sembler étrange. Ma rencontre avec Manzana pouvait, à la rigueur, s'expliquer mais comment lui faire admettre que Bill Sharper ne m'avait jamais vu? D'ailleurs, le gredin avait plusieurs fois prononcé mon nom et maintenant, il devenait plus précis:

—Voyons, Edgar Pipe, disait-il (il ne m'appelait déjà plus monsieur), il s'agit de s'entendre. Votre ami Manzana prétend que vous l'avez volé et que vous détenez indûment un gage qui est sa propriété autant que la vôtre...

—C'est un affreux mensonge, m'écriai-je, Manzana veut me faire chanter...

Edith crut devoir prendre ma défense.

—Oui... oui... s'écria-t-elle, il y a là-dessous une vilaine affaire de chantage... M. Edgar Pipe, mon ami, est un honnête homme, incapable de conserver par devers lui ce qui ne lui appartient pas... Si ce M. Manzana a quelque chose à réclamer, pourquoi ne vient-il pas lui-même?

Pauvre petite Edith! si elle avait pu se douter!...

Bill Sharper, sans paraître entendre ce qu'elle disait continuait de discourir...

—M. Manzana, dit-il, n'a aucune raison pour me tromper. Je le crois sincère... En tout cas, il a remis sa cause entre mes mains et je dois me renseigner... D'abord Edgard Pipe, puisque vous prétendez n'avoir rien à vous reprocher, pourquoi vous apprêtiez-vous à quitter Londres?... Le temps n'est guère propice aux villégiatures... Vous ne pouvez donc pas invoquer l'excuse d'un petit voyage d'agrément...

—M. Pipe, répondit vivement Edith, a un oncle qui est très malade, et il allait lui rendre visite... Voyons, Edgar, montrez donc à monsieur la lettre que vous avez reçue de Hollande...

—Mauvaise excuse, ricana Sharper... Puisque M. Pipe savait qu'il allait s'absenter, pourquoi m'a-t-il donné rendez-vous pour demain?

J'expliquai à Sharper qu'au moment où je lui fixais ce rendez-vous, je n'avais pas encore reçu la lettre en question.

—Il fallait me faire prévenir, murmura-t-il.

—Et où cela? fis-je en haussant les épaules... j'ignore votre adresse.

—Vous n'aviez qu'à déposer un mot à mon nom au bar du Soho où nous avons fait connaissance...

—C'est vrai, je n'y ai pas songé...

—Allons! trêve de discours... nous perdons notre temps en ce moment...

—Certainement... et je dois vous prévenir, mon cher Sharper, que vous vous occupez là d'une affaire qui ne vous rapportera absolument rien...

—Vous croyez?... Moi, je ne suis pas de cet avis...

—Vous verrez... et si j'ai un conseil à vous donner, vous feriez mieux d'accepter les cent livres que je vous ai offertes tout à l'heure...

—Non... je préfère attendre... Je suis sûr que ces cent livres-là feront des petits.

—Vous vous illusionnez.

—C'est possible... nous verrons... En attendant, il serait peut-être bon que nous consultions M. Manzana... Il est justement en bas... Je vais le prier de monter...

Edith en entendant ces mots se mit à pousser des cris terribles:

—Non! non!... hurlait-elle, je ne veux pas voir cet homme, il me fait peur!... Je ne veux pas qu'il monte... Je suis ici chez moi!... Miss Mellis!... Miss Mellis! allez chercher la police!...

—Vous... si vous appelez... dit Bill Sharper...

Et il fit avec ses énormes mains le geste d'étrangler quelqu'un.

Edith, plus morte que vive, s'était blottie contre moi.

—Rassurez-vous, lui dis-je, pendant que Bill Sharper descendait l'escalier... il ne vous arrivera rien... Je suis victime d'une bande de gredins qui, me sachant riche, ont inventé une affreuse histoire pour me perdre... Ne vous étonnez de rien... avant peu tous ces gens-là seront arrêtés et nous en apprendrons de belles sur leur compte... Faites-moi confiance, Edith... vous savez que je vous aime et que mon seul désir est de vous rendre heureuse.

Ma maîtresse me serra la main avec force et cette étreinte me redonna du courage.

Déjà Bill Sharper revenait, accompagné de Manzana et d'un autre individu à figure patibulaire, qu'il me présenta comme un interprète.

—Ah! traître! ah! bandit! s'écria Manzana dès qu'il m'aperçut... vous menez vie joyeuse... vous vous payez des femmes...

D'un geste, Bill Sharper l'invita à se taire, mais comme Manzana qui était fou de rage continuait de m'insulter, il lui imposa silence en lui envoyant un coup de coude dans les côtes.

Mon associé se calma.

—Messieurs, dit Bill Sharper, après avoir refermé la porte à double tour, il ne s'agit pas en ce moment de se disputer comme des portefaix... M. Manzana, ici présent, a porté contre M. Edgar Pipe une accusation grave... il faut que nous sachions si M. Manzana a raison... oui ou non. Interprète, traduisez mes paroles au plaignant.

Lorsque cet ordre eut été exécuté, Manzana commença de parler et, au fur et à mesure que les mots sortaient de ses lèvres, l'homme à figure patibulaire traduisait d'une voix enrouée.

Manzana prétendit que nous étions associés pour la vente d'un diamant, que ce diamant lui appartenait comme à moi, mais que je m'étais enfui subitement afin de garder pour moi seul l'objet qui était notre «commune propriété».

J'arguai, pour ma défense, que l'on m'avait dérobé le diamant. Manzana soutint ou que je l'avais vendu à vil prix ou que je l'avais encore sur moi.

—Je vois, dit Bill Sharper, que ces messieurs ne pourront jamais s'entendre... Ce qu'il y a de certain (d'ailleurs personne ne le conteste) c'est qu'il y avait un diamant... Il semble peu probable que M. Edgar Pipe se le soit laissé prendre... Quand on porte sur soi un diamant de plusieurs millions on le cache soigneusement... Pour ma part, je ne crois pas un traître mot de ce que M. Pipe nous a raconté... De deux choses l'une: ou il a bazardé l'objet, ou il l'a encore sur lui... S'il l'a bazardé, il doit nous montrer l'argent... s'il l'a conservé, il doit nous présenter le gage.

Manzana s'écria:

—Il portait toujours le diamant dans la poche de côté de sa chemise... fouillez-le.

—C'est une excellente idée, en effet, approuva Bill Sharper.

XX

LES AMIS DE MANZANA

Ce fut Bill Sharper lui-même qui se chargea de me fouiller et je dois reconnaître qu'il le fit avec une habileté qui dénotait une longue pratique. Il s'appropria, sans même s'excuser, mon portefeuille, mon canif et mes clefs... puis, après avoir exploré une à une toutes mes poches, avoir soigneusement tâté la doublure de mon veston et celle de mon gilet, il promena ses énormes mains sur ma poitrine...

—Oh! oh! s'écria-t-il... je sens quelque chose là...

—C'est le diamant! s'écria Manzana... Je vous disais bien qu'il l'avait encore sur lui...

Bill Sharper souleva délicatement la petite patte de ma chemise de flanelle et s'empara du sachet qui avait autrefois contenu le Régent, mais qui ne renfermait plus maintenant que la pierre de lune-fétiche dont j'avais donné un morceau à Edith.

Bill Sharper, d'une main fiévreuse, ouvrit immédiatement le petit sac, en tira la pierre et la présentant à Manzana:

—Est-ce là votre diamant? demanda-t-il avec une affreuse grimace.

—Non!... Non!... répondit Manzana qui avait pâli subitement... Non... vous voyez bien que c'est un caillou.

—Alors?

Il y eut un silence.

Mes deux ennemis—Manzana surtout—ne comprenaient rien à cette substitution...

Ils me regardaient fixement, attendant sans doute que je leur donnasse l'explication du mystère.

Ce fut Bill Sharper qui rompit le silence.

—Monsieur Edgar Pipe, dit-il, veuillez nous expliquer comment une pierre précieuse a pu dans votre poche, se changer en caillou.

—C'est bien simple, répondis-je; ceux qui m'ont dérobé le diamant ont mis cette pierre à la place...

—En manière de plaisanterie?

—Probablement...

—Et vous conserviez cela?

—Je n'avais pas songé à m'en défaire...

Bill Sharper demanda à Manzana, par l'intermédiaire de l'interprète:

—Quel est votre avis?

—Parbleu, le gredin se moque de nous. Edgar Pipe, vous êtes un rusé compère, mais il faudra bien, coûte que coûte, que vous me disiez où vous avez caché le Régent.

—Je vous répète qu'on me l'a volé.

—Ah! et d'où vient l'argent que vous avez en portefeuille?...

—Cet argent n'est pas à moi... il est à madame...

—Oui... affirma Edith en saisissant la balle au bond... cet argent m'appartient et vous allez me le rendre, je suppose...

—Certainement, répondit Bill Sharper, mais à une condition... c'est que vous nous en indiquiez la source...

—Insolent!

—Ah! vous voyez... vous ne pouvez répondre... Cet argent est bien à Edgar Pipe... cela ne fait aucun doute...

Se tournant alors vers moi, Bill Sharper me dit d'une voix grave:

—Monsieur Edgar Pipe, puisque vous ne voulez pas vous expliquer de bonne grâce, nous allons être obligés de vous emmener avec nous...

—M'emmener, m'écriai-je, et où cela?

—Vous le verrez...

—Mais à quel titre vous substituez-vous à Manzana? Si quelqu'un a des comptes à me demander, c'est lui... lui seul, entendez-vous!

Bill Sharper laissa d'un ton gouailleur tomber ces mots:

—M. Manzana est aujourd'hui mon client!... n'est-il pas naturel que je prenne ses intérêts? Je m'y entends assez en affaires litigieuses... j'ai été autrefois clerc chez un solicitor.

Je vis bien en quelles mains j'étais tombé. Ces gens ne me lâcheraient point que je n'eusse avoué où se trouvait le diamant, mais j'étais bien résolu à ne leur céder jamais. D'ailleurs, si étroitement surveillé que je fusse par ces bandits, il arriverait bien un moment où je leur glisserais entre les mains.

Ma situation était cependant des plus graves, et je devais m'attendre à toutes les surprises.

Bill Sharper et l'ignoble individu qui lui servait d'interprète se livrèrent dans notre domicile à une perquisition en règle, pendant que Manzana, appuyé contre la porte, me défiait du regard. Lorsqu'ils eurent tout bouleversé, puis ouvert nos malles, sans rien découvrir d'ailleurs, ils se consultèrent un instant et Bill Sharper, s'approchant d'Edith, lui dit d'une voix qu'il s'efforçait d'adoucir:

—Madame, il faut vous prêter à une petite formalité que nous jugeons nécessaire.

Et, comme Edith le regardait d'un air effaré, ne comprenant pas où il voulait en venir:

—Oui, une formalité... une toute petite formalité, expliqua le bandit... Je dois m'assurer que vous ne cachez pas sur vous le diamant, et si vous le permettez, je vais vous fouiller.

—Me fouiller!... me fouiller! s'écria Edith avec indignation... mais je ne veux pas! Je refuse... vous n'avez pas le droit de me toucher... Je vous préviens que si vous approchez, j'appelle...

Bill Sharper fit un signe à l'interprète et celui-ci, passant vivement derrière Edith, lui comprima la bouche au moyen d'un foulard sale.

La pauvrette eut beau se débattre, elle dut subir les odieux attouchements de Bill Sharper qui la dépouilla sans pudeur de tous ses vêtements.

Bien entendu, il ne trouva rien qu'un petit sachet de soie dans lequel Edith avait cousu le morceau de pierre de lune que je lui avais donné et qu'elle conservait comme fétiche.

Pendant que les trois misérables examinaient avec attention ce caillou qui les intriguait, d'un bond, Edith se précipita vers la fenêtre, l'ouvrit et, se penchant dans le vide, appela désespérément, d'une voix glapissante:

—A moi! à moi!... à l'assassin!

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Manzana et ses deux complices avaient disparu.

J'en étais débarrassé, mais je n'étais cependant pas au bout de mes peines, car maintenant, j'allais avoir affaire à la police, ce qui, pour moi, n'était pas sans danger.

Déjà, on entendait, en bas, un bruit de voix dans le vestibule.

—A moi! à moi!... ne cessait de crier Edith tout en se rhabillant.

Guidé par ses cris, un énorme policeman accompagné d'un chauffeur de taxi, monta jusqu'à notre palier.

—Eh bien... qu'y a-t-il? s'écria l'agent en se précipitant sur moi... vous voulez faire violence à madame?...

J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre qu'il faisait erreur. Il fallut qu'Edith s'en mêlât, mais alors le policeman qui n'avait pas l'esprit très ouvert ne comprit plus rien du tout... Quand il commença à saisir quelque chose de cette histoire, le chauffeur embrouilla tout...

—Venez avec moi au poste, dit l'agent... nous allons voir à tirer cette affaire-là au clair.

J'essayai de persuader à ma maîtresse que ma présence était inutile et compliquerait tout, mais elle insista pour que je vinsse déposer avec elle.

Le poste se trouvait tout près de là, dans Wardour Street. Un constable grincheux reçut la déposition d'Edith, puis la mienne, et il avoua ne rien comprendre à cette affaire... Il finit par en déduire que je vivais en concubinage avec Edith et que le mari de cette dernière, me croyant riche, avait, en compagnie de deux malandrins, essayé de me faire chanter.

Pendant qu'il inscrivait mes réponses sur un registre placé devant lui, un gentleman des plus corrects, au visage rasé, aux habits d'une coupe impeccable, était entré dans la pièce et s'était assis sur une chaise, tout près de la porte. Il avait déplié un numéro du Times et demeurait immobile, la moitié du corps cachée par le journal. Il faut croire cependant que notre affaire le captivait plus que la lecture du Times, car lorsque nous nous apprêtâmes à sortir, Edith et moi, il se leva brusquement et, après nous avoir salués avec la plus exquise politesse, me dit en souriant:

—C'est très curieux cette aventure... oui, très curieux... elle m'intéresse énormément et je vais m'en occuper... Vous avez affaire, monsieur Pipe, à de rusés gredins dont le signalement correspond exactement à celui de deux malfaiteurs de ma connaissance... Quant au troisième, il me semble jouer, dans tout cela, un rôle assez singulier... Rentrez chez vous... Je vais vous suivre et si, comme je le crois, vos ennemis rôdent toujours autour de votre maison, je saurai bien les reconnaître. En tout cas, continuez à vaquer à vos affaires comme si de rien n'était... je veille sur vous.

Et l'inconnu, après avoir prononcé ces mots, s'inclina galamment devant ma maîtresse, me serra la main et sortit du poste.

—Vous connaissez ce gentleman? demanda Edith, une fois que nous fûmes dans la rue.

—Non... pas le moins du monde, c'est la première fois que je le vois.

—Il est très bien, n'est-ce pas?

—Oui, en effet.

—Et vous croyez qu'il va réellement s'occuper de nous?...

—Je ne sais.

—Oh! Edgar, quelle épouvantable scène! Si elle devait se renouveler, je crois que j'en mourrais...

—Tranquillisez-vous... nous ne reverrons pas ces gens-là... Ils n'ont plus rien à faire chez nous.

—Avouez quand même que cette affaire est bien étrange.

—Je vous l'expliquerai en détail, Edith, et vous verrez qu'elle est des plus simples, au contraire.

Nous étions arrivés devant notre maison. Je m'effaçai pour laisser Edith pénétrer dans le vestibule. Elle était toute tremblante.

—Si nous allions, dit-elle, trouver encore dans notre chambre un de ces vilains hommes?

—Ne craignez rien, répondis-je... d'ailleurs, je passe devant vous.

Au premier étage, une femme courroucée sortit d'un petit salon. C'était miss Mellis, notre logeuse.

—Vous comprenez, me dit-elle, c'est la première fois qu'un tel scandale se produit dans la maison... et comme je ne veux point qu'il se renouvelle, je vous serai obligée de partir le plus vite possible...

—C'est ce que nous allions faire, ce n'est pas notre faute s'il est venu ici des cambrioleurs... vous devriez vous estimer heureuse qu'ils aient choisi notre logement plutôt que le vôtre... Si votre maison était mieux gardée, pareille chose ne se serait pas produite...

La logeuse, sans répondre, rentra dans la pièce qui lui servait à la fois de salon et de bureau.

Dès que nous fûmes rentrés dans notre chambre, Edith, en voyant le désordre qui y régnait, se mit à pleurer à chaudes larmes et j'eus toutes les peines du monde à la consoler.

—Bah! lui dis-je, en l'aidant à replacer dans l'armoire le linge que Bill Sharper et son acolyte avaient éparpillé sur le parquet... bah!... le mal n'est pas bien grand!... vos chemises et vos jupons sont un peu chiffonnés, mais avec un coup de fer, il n'y paraîtra plus... Le plus à plaindre dans toute cette affaire, c'est moi...

—Vraiment?

—Mais oui... N'avez-vous pas remarqué que ces misérables m'ont pris mon portefeuille?

—Et vous n'avez plus d'argent?

—Plus un penny.

—Vous en serez quitte pour retourner chez votre oncle de Richmond.

—Cette fois, il ne voudra rien entendre.

—Vous lui direz que vous avez absolument besoin d'argent pour aller en Hollande.

—Oh! si j'avais le malheur de prononcer devant lui le nom de mon oncle Chaff, il me mettrait immédiatement à la porte...

—Alors?

—Alors, je vais voir... il vous reste bien quelques livres, Edith?

—Oh! une... tout juste...

—Ce sera suffisant pour aller jusqu'à demain soir... d'ici là, j'aviserai.

—Vous ont-ils pris aussi vos billets de chemin de fer?

—Evidemment, puisqu'ils ont emporté mon portefeuille et que les tickets étaient dedans...

Edith s'était assise et demeurait songeuse, pendant que je replaçais soigneusement dans ma malle divers objets épars sur le tapis...

—Edgar, dit-elle au bout d'un instant, plus je réfléchis à cette aventure, plus je la trouve étrange... Comment se fait-il que ces vilains hommes vous connaissent?... Quelles relations de tels bandits peuvent-ils avoir avec un gentleman comme vous?

—C'est pourtant bien simple, Edith... oui, c'est tout ce qu'il y a de plus simple... Le nommé Manzana a été, comme je vous l'ai déjà dit, domestique chez mes parents et comme il avait dérobé dans la chambre de ma mère un superbe diamant, nous l'avons fait arrêter... Or, savez-vous ce que le drôle a dit devant le juge d'instruction?... Il a prétendu que c'était moi qui étais le voleur... Faute de preuves, on l'a relâché, mais le misérable a juré de me faire chanter et, chaque fois qu'il me retrouve, il me réclame le diamant afin de le rendre à mon père, prétend-il... Vous saisissez la petite combinaison, n'est-ce pas?

—Pas très bien... car Manzana sait parfaitement que l'on ne trouvera pas ce diamant sur vous...

—Bien sûr... mais il espère ainsi m'intimider et me tirer de l'argent... et vous voyez, son truc réussit, puisqu'il est parvenu aujourd'hui à me chiper mon portefeuille... Il joue du diamant comme d'un appât... c'est un prétexte, voilà tout... c'est de cette façon qu'il amorce la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs et leur dit: «Je connais un homme qui a sur lui un diamant évalué à plusieurs millions... voulez-vous m'aider à le lui prendre?» Bien entendu, il trouve toujours des amateurs et, à défaut de diamant, il me soulage des bank-notes que j'ai sur moi.

—Mais ce misérable peut vous poursuivre toute votre vie... Pourquoi n'avez-vous pas raconté cela au constable?

—Parce qu'on eût commencé une enquête et que ces formalités judiciaires eussent retardé, sinon compromis, mon voyage en Hollande...

—Cependant, l'enquête se fera quand même?

—Oui, mais elle ne nécessitera pas ma présence continuelle à Londres... On classera l'affaire dans la catégorie des cambriolages ordinaires... tandis que si je me prétendais victime d'une bande de maîtres chanteurs, les interrogatoires n'en finiraient plus.

—Cependant, le constable qui a reçu notre déposition a bien écrit sur son registre «Tentative de chantage»...

—Vous en êtes sûre?...

—Oh! oui... pendant qu'il écrivait, je lisais par-dessus son épaule...

—Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse passer en Hollande le plus tôt possible...

Avais-je convaincu Edith? Cela était douteux, car je crois qu'en lui fournissant toutes ces explications, j'avais bafouillé quelque peu. J'étais, en ce moment, dans la situation d'un homme que se noie et se débat furieusement.

On reconnaîtra qu'il me fallait une jolie présence d'esprit, pour ne pas perdre la tête, au milieu de toutes ces tribulations... Jamais, peut-être, je n'avais été si menacé... Toutes les complications fondaient sur moi, dru comme grêle... J'étais pris dans un filet qui se resserrait peu à peu... D'un bond je pouvais encore me dégager, peut-être, mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour résultat de me faire trébucher et tomber dans un nouveau piège ouvert sous mes pas!

XXI