—East Finchley, faites vite... bon pourboire!

East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres, au-dessus de Middlesex, c'est-à-dire fort loin de l'hôtel de miss Mellis et des magasins Robinson.

Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en avais besoin, après les terribles émotions que je venais d'avoir.

Maintenant, j'étais libre... il s'agissait de ne plus retomber sous la coupe d'Allan Dickson.

J'avais de l'argent en poche, j'étais vêtu de neuf, je pouvais donc envisager l'avenir avec quelque confiance... A moins de jouer tout à fait de malheur, je devais réussir à quitter l'Angleterre qui, décidément, devenait trop dangereuse. J'étais forcé de renoncer à Edith, mais pouvais-je faire passer l'amour avant ma sécurité personnelle?

XXIV

UN MAUVAIS RÊVE

Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait dans Albany street, quand je crus remarquer qu'une auto rouge nous suivait. C'était peut-être une idée, mais, pour en avoir le cœur net, je commandai à mon chauffeur de tourner brusquement à droite, ce qu'il fit à la première rue qui se présenta.

L'auto rouge tourna également et je ne tardai pas à la revoir, à cent mètres environ derrière moi.

—Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a deux livres pour vous si vous semez la voiture qui nous suit.

L'homme mit toute l'avance à l'allumage, mais je voyais bien que l'auto rouge gagnait sur nous.

Il y avait dans mon taxi, dissimulées dans un petit coffre, trois bouteilles que le cabman avait mises en réserve. Je les pris les unes après les autres et les lançai par la portière de façon qu'elles tombassent presque au milieu de la rue. Elles se brisèrent avec fracas, semant sur le sol de gros éclats de verre...

L'un d'eux fut fatal à l'auto rouge.

Bientôt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrêtait.

—Ça y est! s'écria mon chauffeur... ça y est!... Ils ont crevé!

—Marchez... marchez toujours!

J'avais décidément plaqué ceux qui me suivaient, car, le doute n'était pas possible, on s'était mis à ma poursuite.

Probablement qu'un détective m'avait pris en filature à la sortie des magasins Robinson, et cela, sur les indications de l'inspecteur à cravate blanche qui avait tenu à faire montre de zèle. En tout cas, le détective en était pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma connaissance.

Arrivé à East Finchley, je réglai mon chauffeur et lui donnai un royal pourboire. Quand il eut disparu, je me dirigeai rapidement vers la gare du métro, pris le train pour une destination quelconque, roulai pendant trois quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois, puis, finalement, m'arrêtai à Kensington.

Là, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak arrosé d'une pinte d'ale, puis je me mis en quête d'un hôtel.

Elégant comme je l'étais, depuis ma visite aux magasins Robinson, je ne pouvais loger dans un bouge, aussi fus-je obligé de prendre une chambre au Victoria Palace.

Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas l'idée de venir me chercher là!

Je n'y séjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon intention était de quitter Londres le plus tôt possible.

J'avais pensé tout d'abord à me rendre en Hollande, mais pouvais-je risquer ce voyage, maintenant que Manzana, Bill Sharper, Allan Dickson et Edith allaient être ligués contre moi. Ma maîtresse, en apprenant quel genre d'individu j'étais, n'hésiterait point, pour s'innocenter et prouver qu'elle ignorait mes louches trafics, à raconter l'histoire de l'oncle Chaff. Manzana, de son côté, parlerait du lapidaire d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui n'était pas un imbécile, comprendrait sans peine pourquoi je tenais tant à passer en Hollande.

Ah! je n'étais pas encore près de le vendre, mon diamant!

Ereinté, fourbu, n'en pouvant plus, je me couchai, après avoir vérifié la petite cachette où reposait le Régent. Comme une vis du talon de ma bottine s'était un peu desserrée, je la fixai avec la pointe de mon canif.

Un quart d'heure après, je dormais comme un bienheureux.

Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Un rayon de soleil, semblable à une longue flèche d'or, se jouait sur mon lit... et ce rayon de soleil si rare à Londres, surtout en hiver, me parut d'heureux augure. Il symbolisait pour moi l'espérance et la réussite, il semblait me dire: «Ta vie jusqu'alors si triste va enfin s'éclairer pour toujours».

Je me levai, procédai avec soin à ma toilette, puis sonnai pour me faire monter à déjeuner.

Le garçon qui répondit à mon appel avait l'air tout drôle... Il me regardait comme si j'eusse été une bête curieuse.

—Eh bien, lui dis-je... avez-vous entendu?

Il ne répondit pas.

Quelques instants après, il revenait avec un plateau sur lequel il y avait deux tasses et des toasts.

Cette fois encore il me regarda de façon bizarre.

—Vous croyez me reconnaître, sans doute? lui dis-je d'un ton sec.

Il s'inclina et sortit.

«C'est un fou», pensai-je... Et, sans plus me soucier de lui, je m'attablai et me versai du thé.

Tout en croquant mes rôties, je regardais ma jaquette et ma pelisse que j'avais étalées sur le dossier d'un fauteuil. J'avais eu décidément la main heureuse en choisissant ces habits. Le complet était d'une couleur discrète, agréable à l'œil. Quant à la pelisse, c'était une vraie pelisse de millionnaire. Au lieu d'être doublée en loutre d'Hudson (c'est-à-dire en rat d'Amérique), elle l'était en vraie loutre et devait valoir au moins dans les cinq à six mille francs. Il ne me manquait plus qu'un peu de linge, et j'eus un moment l'idée d'aller visiter, durant la nuit, quelques-uns des rayons de la maison Robinson, mais je renonçai à ce projet. Puisque j'avais de l'argent en poche, à quoi bon risquer une expédition semblable qui pouvait très mal finir? Maintenant que j'étais délivré de mes ennemis, il s'agissait de manœuvrer avec prudence jusqu'à ce que j'eusse mis entre eux et moi plusieurs centaines de kilomètres.

J'en étais là de mes réflexions, quand il me sembla entendre dans la chambre voisine de la mienne un bruit étouffé. Je prêtai l'oreille et perçus une sorte de bredouillement confus; par instants, une porte s'ouvrait sur le palier; des gens allaient et venaient dans le couloir, d'un pas rapide et feutré. Je pensai tout d'abord qu'il y avait un malade dans l'hôtel, mais bientôt des rires étouffés se firent entendre.

Une porte condamnée se trouvait à gauche de la table devant laquelle j'étais assis, et je crus remarquer que, de temps à autre, une ombre venait intercepter le petit filet de lumière qui passait par la serrure.

J'étais très inquiet. Quand on a, comme moi, la conscience un peu chargée, on se tient continuellement sur ses gardes.

J'allais sonner pour demander ma note, quand on frappa à la porte.

C'était le garçon.

—Monsieur, me dit-il avec une politesse que l'on sentait de commande, il y a quelqu'un qui voudrait vous parler.

—A moi?

—Oui, monsieur.

—Je n'attends personne... il y a certainement une erreur... que celui qui veut me voir fasse passer sa carte.

—La voici, monsieur, le visiteur m'a justement prié de vous la remettre.

Et en disant ces mots, il me tendait un petit carré de bristol que je pris d'un geste brusque et sur lequel je lus avec effarement: Allan Dickson, détective.

Ce fut, on peut le dire, un terrible coup de foudre que je supportai assez vaillamment.

Je passai ma jaquette, rectifiai le nœud de ma cravate, puis dis au garçon qui attendait toujours, balançant son plateau, d'un air stupide:

—Faites entrer ce gentleman!

Allan Dickson parut. Il était d'une élégance impeccable et j'admirai la belle assurance avec laquelle il pénétrait dans ma chambre. Au lieu de se jeter sur moi, et de me passer les «handcuffs» il s'assit tranquillement dans l'unique fauteuil qui garnissait la pièce, croisa sans façon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son index, d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son monocle:

—Monsieur Edgar Pipe, vous êtes un habile homme... tous mes compliments!... C'est la première fois, je l'avoue, qu'un «client» me brûle ainsi la politesse...

Ce détective était vraiment un homme bien élevé... D'autres eussent dit «malfaiteur», mais lui, par un euphémisme charmant dont je lui sus gré, me qualifiait indulgemment de «client»...

J'eus une légère inclination de tête et répondis, d'un ton dégagé:

—Je crois, mon cher maître, qu'il y a entre nous un petit malentendu... et si vous le permettez... je vais, en deux mots...

—Inutile... cher monsieur... ce serait du temps perdu... Vous vous expliquerez devant le constable..., lui seul a qualité pour vous entendre... moi, je dois simplement me borner à vous conduire à Bow Street.

Il n'y avait qu'à se soumettre et c'est ce que je fis... J'eus bien, un moment, l'idée de sauter dans la rue par la fenêtre qui était grande ouverte, mais ma chambre se trouvait au quatrième étage et je n'eus pas le courage de tenter un pareil saut.

Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avançai vers la porte...

Allan Dickson s'était levé d'un bond et m'avait empoigné par la manche.

—Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai nullement l'intention de vous fausser compagnie... Mon unique désir est de comparaître le plus tôt possible devant la justice, afin de me laver de l'accusation qui pèse sur moi... Vous voyez que je suis un «client» raisonnable... Cependant, en raison de la docilité même dont je fais preuve, j'ose espérer que vous aurez pour moi quelque indulgence et ne refuserez pas de répondre à une question qui me brûle les lèvres... Comment avez-vous pu me découvrir ici?...

—Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, répondit Allan Dickson... J'avais, je l'avoue, tout à fait perdu votre piste et je n'espérais même plus vous retrouver, quand j'ai reçu, à mon bureau, un coup de téléphone... C'est vous-même qui me demandiez, paraît-il... alors, je suis venu.

—Vous voulez rire, je suppose?

—Non... pas du tout... c'est l'exacte vérité... vous m'avez appelé, sans vous en douter, peut-être. Alors, une personne obligeante qui vous a entendu a bien voulu me prévenir... Ah! monsieur Pipe, il est parfois dangereux de rêver et surtout de parler en rêvant... On laisse ainsi échapper certaines confidences qui vous trahissent, car il y a toujours, derrière les murs, des oreilles indiscrètes... surtout dans les hôtels... Vous comprenez, maintenant?

Hélas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'étais dénoncé moi-même...

Décidément, la fatalité me poursuivait.

J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant; mais tous mes efforts avaient été vains et j'étais, à l'heure présente, entraîné vers l'abîme!!...

DEUXIÈME PARTIE

I

OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING

Je juge inutile de rappeler ici les diverses péripéties de mon procès. Il a fait d'ailleurs assez de bruit.

Je fus condamné pour cambriolage à main armée, bien que le solicitor désigné d'office pour me défendre eût essayé de prouver que l'arme dont je m'étais servi n'était qu'un vulgaire étui de pipe, mais la déposition de miss Mellis fut accablante. Cette respectable personne soutint, avec un acharnement féroce, qu'elle avait parfaitement vu le canon d'un revolver de gros calibre braqué sur elle, et le tribunal la crut. Malgré l'éloquence un peu théâtrale de mon solicitor je me vis donc octroyer cinq ans de «hard labour»! Par bonheur pour moi, il n'avait pas été question de l'affaire Robinson...

A la fin de l'audience, on me conduisit au «Justice box» et, le lendemain, après une foule de formalités odieuses et ridicules, j'étais transféré à la geôle de Reading.

Nombre de touristes français connaissent Reading, cette charmante localité des environs de Londres, située entre Maidenhead et Basingstoke, dans un site agréable, presque au bord de la Tamise.

C'est là que l'été, les «clerks» et les «shopkeepers» de Londres vont se remettre des fatigues de la semaine, avec leurs petites amies ou leurs épouses. Au temps de ma prime jeunesse, j'étais souvent venu à Reading avec mes parents, mais, à cette époque, le paysage n'était pas encore gâté par la silhouette imposante et hostile d'un pénitencier. La campagne s'étendait verdoyante, coupée, çà et là, de larges allées de sable, que bordaient de riants cottages. Il paraît que c'est lord Strange, un philanthrope de la nouvelle école, qui a eu l'idée de faire édifier une prison à Reading, parce que l'air y est très pur, et que l'on doit prendre soin de la santé des criminels. Cette fausse humanité n'est-elle pas révoltante? Quelle influence peut avoir sur la santé des détenus un air salubre qu'ils ne respirent jamais, puisqu'ils sont continuellement confinés dans une cellule où le jour ne pénètre que par un étroit vasistas ouvrant la plupart du temps sur les cuisines, la buanderie ou l'usine servant à produire la lumière électrique?

Toutefois, il est juste de reconnaître que les cellules de ce «home forcé» sont des mieux aménagées.

Outre l'éclairage électrique, elles comportent une table, une chaise en bambou et une crédence où voisinent, avec des commentaires de la Bible, quelques livres de voyage et d'histoire.

Le lit très simple, monté sur un sommier métallique, a cet aspect d'élégance sobre que donnent l'extrême propreté et le luisant du cuivre soigneusement entretenu.

C'est, en réalité, un asile confortable et je comprends très bien maintenant que de pauvres diables préfèrent cette hospitalité à l'abri précaire des garnis borgnes ou des logis de rencontre. Cependant, ce luxe «pénitentiaire» a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux malheureux qui viennent échouer dans la geôle de Reading: «Voyez comme on est bien ici...» Mais une trappe aux ferrures énormes, qui se dessine sur le parquet, ne tarde pas à refroidir l'enthousiasme des détenus et à leur rappeler les anciens supplices imaginés par les bourreaux de la Tour de Londres...

Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une affreuse odeur de catacombes, c'est la trappe du «Tread Mill», et l'on verra bientôt ce que signifient ces deux mots, qui évoquent à l'esprit du profane la reposante vision d'un spectacle champêtre!...


Dès que j'arrivai à Reading, un gardien galonné, qui semblait m'attendre, me conduisit au «Record Office» où je trouvai un gentleman imposant, lequel consigna sur un grand registre à coins de cuivre mes nom, prénoms et qualité. Il écrivait lentement, les lèvres et l'œil gauche plissés avec effort, comme s'il eût été pris soudain d'une violente colique.

—Pipe! Edgar Pipe!... répéta-t-il plusieurs fois...

Le gardien galonné lui remit alors l'argent que l'on avait trouvé sur moi et que la loi anglaise voulait bien considérer comme «ma propriété». J'en allais payer les intérêts à un taux assez élevé, et il me semblait juste qu'on le portât à mon actif.

—On vous rendra cette somme à votre sortie, me dit le comptable... mais le règlement vous autorise à prélever sur ce dépôt deux shillings par semaine... sur lesquels on vous retiendra six pence pour l'entretien de la chapelle...

Mon geôlier m'emmena ensuite dans un petit vestibule aux murs blanchis à la chaux, et là, me pria poliment de lui remettre mes bottines et mes bretelles... Je lui tendis mes bretelles, sans hésiter, mais quand il s'agit de lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont on devine la cause...

Je m'exécutai cependant:

—Voici, fis-je, d'une voix émue, en lui présentant mes chaussures... ces chaussures précieuses dont l'une contenait des millions... Et, à cette minute, je sentis mes yeux se mouiller...

Ainsi, c'était fait de mon avenir... le beau rêve que j'avais caressé s'envolait pour toujours!...

Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit à la hâte sur les deux semelles le chiffre 33. C'était mon matricule!... Maintenant Edgar Pipe n'existait plus... il serait, pendant cinq ans, rayé du nombre des humains... Il n'était plus qu'un numéro!

—On vous les rendra, quand vous sortirez...

—Vraiment? fis-je incrédule.

—Mais bien sûr... les effets des détenus demeurent leur propriété... Bien plus... comme ces bottines sont usées, on vous les ressemelera dans les ateliers... à vos frais, bien entendu...

Je ressentis un choc au cœur... et l'espoir que j'avais eu, un moment, fit place à un accablement profond...

J'essayai, néanmoins, de soutenir que mes bottines étaient encore en très bon état et qu'il était inutile de les réparer.

L'homme les examina, puis répondit, avec un hochement de tête:

—L'administration jugera... moi, ça ne me regarde pas...

Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une petite porte et me poussa devant lui. Nous suivîmes un long couloir, montâmes un petit escalier en colimaçon et arrivâmes devant une grille à travers les barreaux de laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait sur un large comptoir des paquets numérotés...

—Eh! père Bowspritt, cria mon geôlier, un complet pour ce gentleman, s'il vous plaît!

Le petit homme chauve leva la tête, me toisa un instant, puis articula d'une voix aigre:

—Taille numéro 2, carrure moyenne... J'ai justement là quelque chose qui fera l'affaire...

Et il ajouta, en riant:

—C'est presque neuf... car celui qui l'a porté ne l'a pas gardé longtemps... Certes, il eût sans doute préféré l'user, mais M. John en a jugé autrement... Voici le complet... je n'ai plus qu'à coudre le matricule. Si je ne me trompe, c'est le numéro 33...

—C'est bien cela, dit le gardien.

Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille, chercha pendant un instant dans un tiroir, puis fixa au vêtement qui allait devenir le mien une étiquette de toile. Cela fait, il prit dans une armoire une calotte de drap qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le paquet à travers la grille.

—Déshabillez-vous, me dit le gardien.

J'obéis, et troquai l'élégant costume que je devais à la générosité de MM. Robinson and Co contre l'affreuse houppelande des détenus, une sorte de «combinaison» de toile grise parsemée d'as de trèfle[3].

J'étais maintenant métamorphosé en clown, et je suis sûr que j'eusse obtenu un joli succès en figurant, sous cet accoutrement, dans une pantomime de l'Olympia.

Je fus ensuite conduit chez le «hair dresser» qui me rasa le visage et la tête à la tondeuse, puis, après avoir assisté à un office que marmotta exprès pour moi l'aumônier de la prison (coût: un shilling six pence), je fus «incarcerated» dans la cellule 33 qui devait, pendant cinq années, abriter feu Edgar Pipe!

Seul... j'étais seul!...

A partir du moment où j'avais franchi le seuil de ma geôle, je demeurerais séparé du monde... Le seul être que j'apercevrais—et encore à travers un judas—serait un gardien indifférent et maussade. Je devrais souffrir en silence, ronger mon frein dans l'isolement le plus complet, oublier jusqu'à la voix humaine... Les printemps succéderaient aux hivers, les automnes aux étés, et je serais toujours là, entre ces quatre murs, pendant qu'au dehors, sur les jolies pelouses de Reading, les bourgeois de Londres, ivres de soleil et le cœur en fête, célébreraient joyeusement les jours de repos avec leurs familles ou leurs maîtresses...

Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant...

En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur, je savais certes à quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas qu'un jour ou l'autre la société me contraindrait à une villégiature forcée dans quelque geôle du Royaume-Uni, mais je ne m'étais jamais imaginé que la claustration fût une chose aussi pénible.

D'abord, je fus en proie à une sorte d'anéantissement, de stupeur, puis une rage folle s'empara de moi et je me demandai un moment si je n'allais pas me briser la tête contre la muraille.

A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de calme et fis honneur au maigre repas qu'on me passa par un guichet.

Je me déshabillai dès que retentit la cloche du coucher et me glissai sous ma couverture, mais il me fut impossible de fermer l'œil.

Quand neuf heures sonnèrent à l'horloge de Reading Gaol qui possède, par parenthèse, un carillon des plus sonores, je me levai, en proie à une impatience fébrile et me mis à arpenter, pieds nus, ma cellule. Je montai ensuite sur une chaise et cherchai à jeter un coup d'œil par la fenêtre. Au prix de difficultés inouïes, je parvins à me hisser jusqu'à l'entablement et y demeurai suspendu.

Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour à demi obscure; c'étaient probablement des gardiens qui allaient prendre leur service de nuit.

De temps à autre j'entendais de longs appels, un grand bruit de verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement sourd et régulier de la machine à vapeur qui distribue l'électricité dans la prison.

Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fenêtres des cellules furent moins lumineux et un silence relatif remplaça le vacarme de tout à l'heure.

Je me recouchai. Mille idées plus confuses les unes que les autres se heurtaient dans mon cerveau, et parmi elles, il en était une qui m'obsédait, me revenait continuellement à l'esprit: «Si je m'évadais?»

La chose ne me semblait pas impossible, en somme. Ma cellule était au rez-de-chaussée, et j'avais remarqué que les barreaux de la fenêtre étaient très espacés... l'un d'eux n'avait même pas l'air bien solide...

Pendant quelques instants, j'élaborai tout un programme d'évasion, que le raisonnement me fit bientôt repousser.

M'enfuir? Est-ce que je le pouvais?

Et mon diamant?...

Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à l'expiration de ma peine, rien ne m'autorisait non plus à supposer qu'on le découvrirait... Mes bottines n'avaient nullement besoin d'être ressemelées et il se pouvait très bien qu'on les laissât telles qu'elles étaient. De plus, si les semelles étaient un peu usées, les talons n'étaient même pas tournés... Il faudrait vraiment que les cordonniers de la prison manquassent de travail pour entreprendre une réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être tort de m'alarmer ainsi... et puis... et puis...

Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté d'affreux cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan Dickson... Tous deux me regardaient en riant et me prodiguaient les plus basses injures; ensuite, c'était l'horrible visage de Manzana qui m'apparaissait... Le gredin avait en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir qui cachait le diamant. Il clignait de l'œil d'un air narquois et chantonnait une romance ridicule que j'avais entendue autrefois, à Londres, dans un music-hall... Puis, Edith revenait, appuyée cette fois sur l'épaule de Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses cheveux et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de ma maîtresse était rayonnante et, parfois, après un bruyant éclat de rire, elle attirait vers elle l'ignoble Manzana, et le baisait sur les lèvres.

Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser des cris épouvantables, car le guichet de ma geôle s'ouvrit avec un bruit sec, et je vis l'œil sévère d'un gardien qui me regardait fixement...

Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de nouveau, mais pour être aussitôt repris par une affreuse vision... Mr John Ellis, le bourreau de Londres, tressait délicatement une énorme corde de chanvre et me la montrait de temps à autre, en faisant le geste de se la passer autour du cou...

Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais brisé, moulu, anéanti. Je me levai cependant, et endossai mon horrible livrée. Comme je l'avais mise à l'envers, je la retirai pour la retourner, et une petite étiquette que je n'avait pas remarquée la veille frappa mes regards. Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner: «Calcraft!...»

Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même écrit son nom sur l'étroite bande de toile, et ce nom était celui d'un dangereux malfaiteur pendu récemment à Reading.

Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution qui avait été très mouvementée, car Calcraft, qui tenait à la vie, s'était débattu avec fureur entre les mains du bourreau...

Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme chauve avait tenu à faire remarquer que ce vêtement avait été «très peu porté», et je me souvenais de la plaisanterie macabre qu'il avait lancée en faisant allusion à M. John...

Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort!

On avouera que c'était jouer de malheur... et que je ne pouvais vraiment pas conserver cette «tunique de Nessus» qui me brûlait le corps. On a beau ne pas être superstitieux, il y a quand même des coïncidences fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le cerveau le mieux équilibré.

Je me mis à cogner à la porte de ma cellule, fis un vacarme de tous les diables et exigeai que l'on me donnât un autre vêtement... On finit par y consentir, mais cela prit plus de deux heures. Il fallut qu'on en référât au gardien-chef, que celui-ci allât trouver le surveillant général, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin, après une longue suite de pourparlers, on m'apporta un «complet neuf».

Le scandale que j'avais provoqué dans la prison me fit considérer comme un détenu «rebellious» et je fus, à partir de ce moment, regardé d'un mauvais œil par mes gardiens...

Hélas! tout cela était de peu d'importance, en comparaison de ce qui allait m'arriver...

Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon pain blanc...

L'heure du supplice allait bientôt sonner!

II

LE SUPPLICE DE LA ROUE

J'ai parlé plus haut de cette trappe mystérieuse qui s'ouvre dans les cellules des prisons anglaises. Les planches dont elle est formée sont au nombre de quatre, solides, rugueuses, et offrent un contraste frappant avec les lamelles de parquet qui l'entourent.

Ceux qui la voient pour la première fois la regardent avec effroi, même s'ils ignorent à quoi elle sert... Quand on l'a vue s'ouvrir, hélas! on y songe toute la vie!...

Cette trappe est celle du «Tread-Mill», cet instrument de torture digne du moyen âge et que la barbarie des lois anglaises a conservé dans son arsenal judiciaire.

J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais, ne faisant pas ma société habituelle des malfaiteurs, je n'avais pu recueillir aucun renseignement sur cette terrible punition. Je m'imaginais qu'elle devait manquer d'agrément, mais j'étais loin de supposer qu'elle pût être aussi cruelle.

J'allais bientôt, moi, Edgar Pipe, le gentleman élégant, à qui tout travail manuel répugnait, faire connaissance avec le fameux «moulin de discipline»... J'allais savoir ce que c'est que la torture physique, après avoir enduré, sans faiblir, toutes les tortures morales.

S'il est vrai que l'on doive tout pardonner à ceux qui ont beaucoup souffert, je pense que le lecteur, dès qu'il aura lu le récit de mon douloureux séjour à Reading, aura pour moi quelque pitié. Jusqu'alors, il n'a connu qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois même un peu cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance en soi... Bientôt, il verra un Edgar Pipe déprimé, affaibli, désespéré, terrassé... un Edgar Pipe qui ne sera plus que l'ombre de lui-même, une sorte de brute aux yeux caves, aux gestes endoloris, un spectre ambulant insensible à tout, un déchet d'humanité... une épave!...

Et je suis sûr que les gens de cœur seront, malgré eux, amenés à se dire: «Un simple cambrioleur méritait-il pareil châtiment?»

C'est généralement à l'heure où l'homme qui a souffert recommence à espérer que la lourde main de la destinée s'abat de nouveau sur lui.

Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais à prendre mon mal en patience et à m'accoutumer au régime cellulaire si dur pour ceux qui, comme moi, aiment la société bruyante, quand un matin, à huit heures vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme un glas.

A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi, comme à l'approche d'un malheur.

Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, une sonnette s'agita, et une affreuse voix enrouée que j'entends encore se mit à répéter sur un ton monotone:

Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there[4].

Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, je fus poussé vers la trappe par des mains brutales, et je me trouvai assis sur une sellette de fer pendant que mes pieds reposaient sur une large lame de bois à demi inclinée. Instinctivement je jetai un coup d'œil dans le trou noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une énorme solive munie de palettes, qui ressemblait absolument à la roue d'un moulin à eau.

—Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première fois que vous faites du Tread-Mill... pédalez, pédalez ferme! Surtout, ne manquez par les aubes!... Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites accrocher les jambes...

Take care! hurla quelqu'un... forwards[5].

La roue commença à tourner doucement. Elle était dure à mettre en marche et, bien que des centaines de pieds appuyassent à la fois sur les palettes fixées dans l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait que difficilement.

Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus rapide, et l'on entendit un ronflement sonore pareil à celui d'un volant de machine.

Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que l'une avait passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant à chaque seconde de la manquer et de me faire broyer les jambes.

Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant ces lignes je suis encore si troublé que ma plume tremble dans ma main et que ma tête s'égare.

Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne peuvent se rendre compte du danger qu'à chaque seconde court le malheureux détenu astreint à ce travail d'écureuil.

Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer pied, mais, à la longue, j'acquis plus d'habileté. J'avais à peu près «attrapé» ce que les prisonniers appellent la «cadence»... et je menais régulièrement le «train».

J'étais cependant à la merci d'une défaillance...

Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe immobilisât mes muscles et c'était la catastrophe...

Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de cloches et des papillons de feu dansaient devant mes yeux... Les veines de mon cou étaient gonflées à éclater et il me semblait que je ne pourrais plus tenir longtemps. Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce supplice allait prendre fin.

Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon diamant... que dis-je... vingt ans de ma vie.

Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, un de ces cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... puis ce fut le silence...

Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit de pas précipités, de sourds gémissements, puis le calme se rétablit et le surveillant-chef lança de nouveau son lugubre avertissement:

Take care!... Forwards!...

Et la roue se remit à tourner.


J'apprenais, quelques instants après, par une conversation entre gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de la geôle, s'était fait couper les jambes par le Tread-Mill...

Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était dit.

Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur ceux qui s'évadent par la mort de la prison modèle de lord Strange?

Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant vingt minutes, le matin, et une demi-heure, l'après-midi.

Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description que j'ai faite du «moulin de discipline» de l'effet que ce supplice quotidien doit avoir sur l'organisme déjà affaibli des détenus. Les solides, les robustes résistent; les faibles succombent.

Un de moins! dit la justice...

Une victime de plus, répond l'humanité!

La justice anglaise est certes une belle institution... Je dirai même que notre code, qui n'est point tout à fait up to date, protège assez le criminel, et s'efforce d'éviter les condamnations injustes... On peut aussi affirmer qu'en Angleterre, lorsqu'un homme est condamné, il l'est presque toujours justement.

Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la répression.

Les juges condamnent un homme au «hard labour» pour vol et à la pendaison pour crime. Or, cette dernière peine est la plupart du temps moins cruelle que la première... et il vaut souvent mieux être pendu que de tourner la roue pendant cinq ans...

A l'heure où j'écris ces lignes, dans ma villa d'été de Ramsgate, face à la mer, devant un joli bureau d'acajou, je me demande si c'est bien moi, Edgar Pipe, qui suis encore là, et si je ne suis pas la réincarnation du malheureux détenu qui «pédalait» à Reading, matin et soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous l'œil placide du surveillant Ruggle...

Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis songer à lui sans un mouvement de colère. C'était un être impitoyable qui n'avait jamais dû s'émouvoir de sa vie.

Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient torturer les gens avec une impassibilité de statue.

Nous l'avions surnommé «Jack Ketch» et nous le haïssions tous, de ce qui nous restait de cœur et d'âme.

J'avais eu, un jour, affaire à lui. Je me sentais malade et craignais de m'évanouir en tournant la roue. Eh bien, le misérable me força à me lever et, comme je lui faisais remarquer que je n'aurais certainement pas la force de faire marcher mes jambes, il répondit, avec un affreux ricanement:

—Tant pis, alors, vous serez broyé... des individus de votre espèce, il y en a trop ici.

Je ne sais à quelle espèce appartenaient mes codétenus, mais je ne crois pas me vanter en soutenant que je valais mieux que la plupart d'entre eux, qui étaient tous des chevaux de retour, et appartenaient à cette basse pègre que les Londoniens désignent avec mépris sous la nom de «Black Rascals».

Ce jour-là, je faillis bien me faire broyer les tibias, mais la Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus la force d'accomplir jusqu'au bout ma pénible tâche.

Je ne cherche pas à me faire plaindre, loin de là, et que le lecteur ne s'imagine point que je dose à dessein mes effets, dans le but de l'émouvoir sur ma triste personne, mais puisque j'écris mes mémoires, j'estime que je dois tout dire.

Avouez qu'il ne serait pas juste tout de même que je me donnasse continuellement le vilain rôle... Il faut bien que, de temps à autre, je parle de mes souffrances... c'est même nécessaire, je dirai plus, très moral, car, en me lisant, les jeunes gens qui auraient l'intention de mal faire seront certainement retenus sur la pente fatale, par la crainte de terribles répressions.

Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'étais plus que l'ombre de moi-même. J'étais devenu un véritable squelette, et le médecin de la prison jugea prudent de m'envoyer à l'infirmerie...

Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant là le jeune homme au complet neuf et aux bottines vernies dont j'avais fait, une nuit, la connaissance, sous un des comptoirs de la maison Robinson and Co.

—Eh! quoi, lui dis-je, vous êtes ici?

—Vous le voyez...

—Pour longtemps?

—Deux ans.

—Seulement?

—Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux ans de «hard labour» pour une paire de boucles d'oreilles, je trouve au contraire que c'est bien payé.

Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui nous surveillait s'était approché de la fenêtre, me confia brièvement son aventure...

—Certes, dit-il à voix basse, depuis que je «travaille», j'ai bien mérité vingt ans de Tread-Mill, mais on ne m'a jamais inquiété pour les autres «affaires»... Il a fallu que je me fasse prendre bêtement chez un bijoutier de Russel street, un vieux juif rusé comme un renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une ravissante «girl» qui a nom Maisie... Je l'aime à la folie, ce qui est assez naturel, et lui fais de temps à autre quelques petits cadeaux, sans bourse délier, bien entendu. Mais vous, qui êtes de la partie, vous savez comme moi que ces cadeaux-là coûtent souvent fort cher... et la preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref, j'étais entré chez ce juif qui s'appelle Manassé, dans l'intention de choisir un cadeau pour Maisie, dont c'était la fête, le lendemain. Après m'être fait montrer des bracelets, des bagues et des pendentifs, j'arrêtai mon choix sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant d'un moment où le marchand avait le dos tourné, je la mis vivement dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou avait aperçu mon geste dans une glace. Il ne dit rien, mais m'enferma dans sa boutique et alla chercher un policeman.

—Vous n'avez pas eu l'idée de vous débarrasser des boucles d'oreilles?

—Non... car cela a été si vite fait que je n'y ai vu que du «bleu». D'ailleurs, je croyais toujours le père Manassé derrière moi, dans une petite pièce attenant à la boutique... J'ai donc été pris, en flagrant délit... jugé, condamné... et voilà...

—Le châtiment est dur, en vérité!...

—Oui, mais jusqu'à présent je suis parvenu à couper au Tread-Mill.

—Ah! et comment cela?

—En entretenant une plaie que j'ai à la jambe...

—Et vous restez couché toute la journée?

—Non... Dans l'après-midi, on m'emploie à la cordonnerie...

—Ah!... et vous ressemelez les chaussures?

—Non... je mets des pièces invisibles... c'est ma spécialité... Je travaille même pour les surveillants...

—De sorte que vous tirerez vos deux années de «hard labour» sans avoir tâté du moulin?

—Je l'espère... mais, je crains bien qu'on ne me fasse redoubler...

—Ah!

—Oui... il en est déjà question...

Il y eut un long silence... Le gardien s'était rapproché. Nous prîmes tous deux des poses alanguies et quand il se fut éloigné de nouveau, je dis à mon «camarade»:

—Il est presque certain que l'on vous fera faire ce qu'ils appellent du «rabiot»... le mieux, voyez-vous, serait de vous évader.

—Vous en parlez à votre aise, vous!... Si vous croyez que c'est facile...

—Et si je vous en donnais les moyens?

—Vous?

—Oui, moi...

—Je vous bénirais jusqu'à la fin de mes jours... mais c'est sérieux, ce que vous dites?

—Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

—Oh!... expliquez-moi cela!

—Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me rendiez un service...

—Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi s'agit-il?

J'hésitai un instant, puis me rapprochant du lit de mon compagnon:

—Allez-vous tous les jours à la cordonnerie?

—Oui, dans l'après-midi...

—Bien... écoutez attentivement ce que je vais vous dire...

—J'écoute...

—Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui portent sous chaque semelle le numéro 33 et me les apporter ici?

—Oh! oh!... ce que vous me demandez là est bien difficile... enfin, j'essaierai... Vous tenez beaucoup à rentrer en possession de ces chaussures?

—Oui... car c'est grâce à elles que nous pourrons nous évader...

—Pas possible?

—Je vous l'affirme.

—Je vous promets d'essayer... mais deux bottines, c'est difficile à dissimuler... Peut-être pourrai-je en apporter une d'abord...

—Dans ce cas, apportez le pied droit...

—Entendu...

III