«... Alors André les embrassa tous du regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était le chef, et qu'il emportait avec lui, à travers les aventures, vers l'avenir.
«Il fut brave, et son cœur ne faiblit pas.
«—Eh bien, dit-il à sa femme, es-tu contente?
«—Oui, dit-elle.
«Et ce oui, ferme, le rasséréna.
«Toinette et lui se regardèrent et, pour la première fois, peut-être, ils se comprirent...
«À cette heure ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore devant eux.
«Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de cœur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants, échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas ils auraient des enfants encore, leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des sœurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les entourait...»
Ainsi le récit patient, d'observation minutieuse, se trouve soulevé, vers la fin, par un souffle de vaillance et d'énergique espoir; et il nous plaît de retrouver et de reconnaître chez l'artiste raffiné, chez l'auteur de Pierrot assassin de sa femme, un peu de l'âme du soldat excellent dont il est le fils.
Je me sens moi-même, après des lectures comme celles-là,—commencées avec ennui, achevées avec émotion,—tout plein de confiance et tout prêt à me laisser consoler de la vie. Je suis tenté de ne plus croire ceux qui parlent de décadence et qui nous montrent la jeunesse d'aujourd'hui tristement ballottée du naturalisme au dilettantisme. Et, de grâce, ne nous accablez pas tant sous les romans russes. Voilà deux livres, Mademoiselle Jaufre et Jours d'épreuves, qui respirent, je vous assure, l'humanité et la pitié. Et ils ont encore ce mérite d'être écrits, sinon en dehors de toute réminiscence, du moins en dehors de tout préjugé d'école, et avec une loyauté parfaite. Enfin, vous serez surpris—et charmé, je pense,—de la somme de vérité qu'ils contiennent. J'ai souvent affecté de dire, agacé par certaines présomptions ou naïvetés trop fortes, que nous n'avions rien inventé, et je ne m'en dédis pas. Et pourtant j'ai aujourd'hui cette impression qu'à aucune époque de notre littérature il ne s'est trouvé, dans les livres d'écrivains encore jeunes, tant de sérieux, d'intelligence, de sagesse, d'observation curieuse, une science déjà si avancée de la vie et des hommes, et tant de compassion, une vue si sereine et si indulgente de la destinée[6].[Retour à la Table des Matières]
«Cet homme devait subir toutes les suggestions, y étant prédisposé par l'atavisme...
«Atavisme ... responsabilité solidaire et indéfinie de toute une race devant Dieu,—suivant qu'il est écrit au Décalogue: Je suis le Dieu fort et je sais châtier l'iniquité du père jusque sur les enfants...»
... Ô Justice immanente!... Il est patient puisqu'il est éternel[7].»
Écoutez un drame étrange.
Premier acte. En 1815.
Le marquis Charles de Mauréac est un chouan héroïque et féroce. Durant plusieurs générations, les seigneurs de Mauréac, du Parlement de Bretagne, ont occupé une des quatre charges de présidents aux enquêtes, presque toujours «ordonnés pour tenir la Tournelle»,—honneur redoutable que justifiaient d'ailleurs des travaux successifs sur les édits criminels, par suite une connaissance héréditaire des âmes scélérates et une pratique familiale de la question «selon l'usage de Rennes», c'est-à-dire de la torture par brûlement des pieds et des jambes.
Pour enlever l'Albatros, un ponton où les bleus, vétérans de Bonaparte, gardent des chouans prisonniers, le marquis de Mauréac a séduit d'abord Anne-Yvonne Gallo, la femme du capitaine des bleus. Une nuit (c'est la nuit de Noël), il lui demande le mot d'ordre qui permettra d'accoster le navire. Anne-Yvonne refuse. Il lui arrache le mot en la «chauffant», c'est-à-dire en lui faisant brûler les pieds et les jambes jusqu'aux os, et il laisse ses compagnons l'enterrer encore vivante.
Pour le Roy!
Deuxième acte. En 1865.
René de Mauréac, fils du grand marquis, rencontre une petite comédienne d'opérette, Chérie-Mignon. Il la poursuit d'un désir aveugle, irrésistible, plus fort que la volonté, la raison et l'honneur. La fille résiste. Elle a peur. Il finit pourtant par l'épouser. Mais, pendant la nuit des noces, il essaye de l'étrangler; et elle, en se défendant, le tue d'un coup de couteau. Il tombe près de la cheminée et roule, les jambes dans le feu.
Chérie-Mignon est la petite-fille d'Anne-Yvonne Gallo.
René de Mauréac le sait.
Tous deux ont accompli ces choses sans le vouloir, et pour obéir à la suggestion du spirite Élias, 24, rue Rousselet, à Paris.
Je ne vous dis là que l'essentiel. Il faut lire le livre, il faut voir la mise en œuvre, avec quel art subtil et sûr toute l'histoire est conduite, et comment, dès les premières pages, M. Gilbert Augustin-Thierry sait nous envelopper de mystère, et, par la notation de détails très simples, mais inquiétants parce qu'on n'en voit pas le pourquoi, créer peu à peu autour de nous comme une atmosphère d'épouvante. J'ai rarement senti avec cette vivacité le désir de savoir ce qui arrivera et le délice d'avoir peur.
C'est comme qui dirait du Mérimée abondant,—et convaincu.
Convaincu, et même un peu solennel. M. Augustin-Thierry nous avertit, dans sa préface, qu'il a prétendu faire «une tentative littéraire nouvelle». Le vieux roman, le roman d'observation meurt d'épuisement. L'étude de l'homme «doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme». La justice immanente et implacable qui gouverne secrètement l'histoire des familles et de leurs générations successives, le conflit de la personnalité humaine et des fatalités de l'atavisme; «les responsabilités solidaires» transmises par les pères aux enfants, le problème de la suggestion ... tels sont quelques-uns des sujets qui s'offrent aujourd'hui aux méditations et aux divinations de l'«artiste penseur».
Que les essais de M. Augustin-Thierry soient aussi nouveaux qu'il le croit, c'est ce que je ne puis vous garantir. Mais si sa matière n'est peut-être pas intacte, du moins n'est-elle pas encore si rebattue; et ces fiertés me plaisent quand elles sont soutenues, comme ici, par un vrai talent. Ou, plutôt, elles m'en imposent. Et, après que l'assurance de l'auteur m'a fait hésiter, la demi-obscurité de son programme prolonge cette hésitation.
Oui, j'entends bien, voilà assez longtemps qu'on nous ressasse l'éternelle histoire de l'amour et de l'adultère, et celles de la jalousie, de la haine, de la cupidité, et de toutes les passions et de tous les vices individuels. Tout cela est connu, archi-connu. Si j'ai bien compris l'auteur de Marfa, il voudrait qu'après la psychologie des personnes on tentât l'étude de ce qu'il y a en nous d'étranger et de supérieur à nous, des influences fatales dont nous n'avons pas clairement conscience et qui ne deviennent intelligibles qu'à la condition de les observer, non plus dans des individus isolés, mais dans des successions ou des groupes d'êtres humains. Moyennant quoi l'on voit se dégager à demi des ténèbres qui les rendent redoutables quelques-unes des lois qui semblent présider au développement moral du monde: lois de solidarité, de réversibilité, de responsabilité collective, d'expiation familiale; et par suite on entrevoit d'étranges communications, non encore définies, des âmes entre elles et de celles des vivants avec celles des morts, de subites et effrayantes lacunes de la personnalité et de l'identité du moi, et des sortes de substitutions de consciences. «Car, comme dit Hamlet, il y a plus de choses sous le ciel, Mercutio, que n'en conçoit votre philosophie.»
Mais d'autre part, c'est ici proprement le domaine des suppositions invérifiables, des chimères et des ombres vaines. Peut-on bien nous proposer pour sujet «d'étude» et «d'analyse», comme fait M. Thierry, des conceptions forcément arbitraires? N'est-il point dupe d'une assez plaisante illusion? Ce qu'il rêve, il croit l'observer. Son «enquête sur l'inconnu» n'est qu'une enquête sur l'inconnaissable: ce qui implique contradiction, comme on dit dans l'école. Quoi qu'il fasse, des récits comme la Tresse blonde ne sauraient être que des divertissements d'art d'une horrifique ingéniosité,—rien de plus que Lokis ou la Vénus d'Ill, ce qui est déjà beaucoup.
Et pourtant il y a ici autre chose: un rêve moral édifié sur une hypothèse scientifique. L'accomplissement d'une parole divine (Je châtierai l'iniquité du père sur les enfants) par la loi darwinienne de l'atavisme, voilà la Tresse blonde. C'est donc bien une imagination d'aujourd'hui. D'aujourd'hui? N'y a-t-il donc point une idée analogue dans l'Orestie d'Eschyle? N'est-ce point son père assassiné qui «suggère» à Oreste, par la bouche d'Apollon, de tuer sa mère Clytemnestre? Oreste n'a-t-il point l'aspect et la démarche d'un somnambule? Est-ce bien lui qui agit? A-t-il un moment d'hésitation? Et n'est-il pas, en somme, absous comme irresponsable?... Cherchons et regardons autour de nous, que de fois nous voyons les fils expier pour leurs pères et leurs aïeux! Et ces châtiments d'innocents offensant en nous une irréductible idée de justice, comment ne ferions-nous pas ce rêve d'une transmission et d'une réincarnation des âmes?—Mais cela n'arrange rien du tout, puisque ces âmes ne se doutent point qu'elles ont déjà vécu ni qu'elles rachètent leurs fautes antérieures...—Laissez-moi tranquille! Et souvenez-vous, par exemple, de ce pauvre petit prince impérial massacré par les sauvages et venant mourir de si loin, d'une mort sanglante, sous la même latitude où était mort l'Homme de sang, son aïeul. Est-ce assez machiné? Et sent-on assez là-dedans l'application d'une loi?—Mais nous ne sommes frappés que des cas où cette loi semble appliquée: or il y en a des millions où rien de semblable n'apparaît.—Qu'en savez-vous? L'histoire d'une famille peut exiger des siècles et des siècles pour que le drame moral y soit complet: patiens quia æternus. Et dès lors ces choses sont hors de notre prise.—Précisément.—Oui, mais cette obscurité même nous permet tous les rêves. Le roman de M. Gilbert Augustin-Thierry est un rêve horrible et édifiant à la fois de métempsycose hindoue. Mais la pensée d'où il est éclos a un tel caractère de beauté morale, et en même temps les circonstances extérieures où il se déroule ont un tel air de réalité, qu'on est tenté de se demander: Pourquoi pas? C'est ce qu'a voulu M. Augustin-Thierry. Je tiens donc son livre pour excellent.[Retour à la Table des Matières]
M. Stéphane Mallarmé a mis en tête de sa traduction des poèmes d'Edgar Poe[8] ce sonnet préliminaire:
LE TOMBEAU D'EDGAR POE
Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la Mort triomphait dans cette voix étrange
Eux comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange
Du sol et de la nue hostiles ô grief
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne
Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur
—Qu'est-ce que cela veut dire? me demanderez-vous.
Je répondrai:
—M. Stéphane Mallarmé est un homme original et doux. Il a de l'esprit. Sa conversation se distingue par un tour imprévu et charmant; il y emploie du reste les mêmes mots que tout le monde, et dans le même sens, ou à peu près. Dès qu'il écrit, c'est autre chose... Pourtant il a commencé par faire des vers très beaux et, malgré quelques singularités, très intelligibles (sans quoi, je n'aurais pas osé dire «très beaux», car je ne me moque jamais des gens). Ces vers vous les trouverez dans le Parnasse contemporain, dans les Poètes maudits de Paul Verlaine (la Fenêtre, Placet, Automne, etc., surtout le Guignon, qui est, à fort peu de chose près, un chef-d'œuvre). Depuis, M. Stéphane Mallarmé est devenu décidément ce que M. Catulle Mendès appelle par une exquise litote un «auteur difficile». Pourtant il a des amis, Mendès tout le premier, Henri Roujon, Wyzewa, qui continuent à l'expliquer couramment. Et alors, me souvenant d'avoir été charmé par ses premiers vers, ce m'est un vrai chagrin de ne pas entendre parfaitement les derniers, et j'ai envie de lui en demander pardon. Au moins voudrais-je savoir au juste pourquoi je ne les comprends pas.—C'est peut-être, direz-vous, que c'est inintelligible.—Mais non, puisqu'ils sont trois qui comprennent, et probablement quatre, en comptant l'auteur. Si donc vous êtes patient et capable d'attention, et si vous avez l'âme assez bien située pour vous soucier parfois de choses réputées inutiles, reprenons le sonnet que je citais tout à l'heure, et tâchons de le traduire comme nous ferions d'un texte de Lycophron.
Je vous ai donné ce sonnet tel qu'il est dans le livre, sans aucune espèce de ponctuation. Il ne serait peut-être pas mauvais de la rétablir d'abord. Il faut, je pense, une virgule après change, un point après étrange, une virgule après eux, une après tribu, un point après mélange, un point d'exclamation après grief, une virgule après s'orne, une après obscur,—et, j'imagine, un point final.
Et maintenant voici la traduction que je vous propose:
«Redevenu vraiment lui-même, tel qu'enfin l'éternité nous le montre, le poète, de l'éclair de son glaive nu, réveille et avertit son siècle, épouvanté de ne s'être pas aperçu que sa voix étrange était la grande voix de la Mort (ou que nul n'a dit mieux que lui les choses de la Mort).
«La foule, qui d'abord avait sursauté comme une hydre en entendant cet ange donner un sens nouveau et plus pur aux mots du langage vulgaire, proclama très haut que le sortilège qu'il nous jetait, il l'avait puisé dans l'ignoble ivresse des alcools ou des absinthes.
«Ô crime de la terre et du ciel! Si, avec les images qu'il nous a suggérées, nous ne pouvons sculpter un bas-relief dont se pare sa tombe éblouissante,
«Que du moins ce granit, calme bloc pareil à l'aérolithe qu'a jeté sur terre quelque désastre mystérieux, marque la borne où les blasphèmes futurs des ennemis du poète viendront briser leur vol noir.»
C'est fort mal traduit, et pourtant j'ai fait de mon mieux. Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris le 4e vers, ni le 5e et le 6e, ni le 9e, ni le 12e, ni le 14e. Le rapport de ces images avec les faits ou les pensées qu'elles expriment étant (je l'espère du moins) absolument clair pour M. Stéphane Mallarmé, il s'imagine qu'il en est de même pour nous, que nous rétablissons sans peine ce lien, et que nous remontons sans hésitation des signes aux choses signifiées.
Apparemment il croit à une sorte d'universelle harmonie préétablie en vertu de laquelle les mêmes idées abstraites doivent susciter, dans les cerveaux bien faits, les mêmes symboles. C'est un Leibnizien plein d'assurance. Ou, si vous voulez, il croit que les justes correspondances entre le monde de la pensée et l'univers physique ont été fixées de toute éternité, que l'intelligence divine porte en elle le tableau synoptique de tous ces parallélismes immuables et que, lorsque le poète les découvre, ils éclatent à son esprit avec tant d'évidence qu'il n'a point à nous les démontrer. M. Stéphane Mallarmé est un platonicien éperdu. Il croit à des séries de rapports nécessaires et uniques entre le visible et l'invisible. Il oublie que nous ne sommes pas, nous, dans le secret des dieux; voilà tout.
La preuve que son sonnet est limpide, c'est que deux Américaines l'ont traduit: Mrs Sarah Helen Whitman et Mrs Louise Chandler Moulton. Au fait, peut-être les étrangers sont-ils plus aptes que nous à entendre cette poésie. Les bizarreries qui nous déconcertent leur échappent. Ils ne sont pas gênés comme nous par une tradition, par le souvenir d'une langue plus exacte et plus précise. Ils n'ont rien à oublier avant de lire.
Sur les poèmes de Poe (la traduction est d'une belle et audacieuse littéralité), je me récuse. Je ne suis capable de goûter pleinement que le Corbeau, où le symbole est si clair, si triste, si saisissant, où le never more revient si douloureusement, comme un tintement de glas. Quant au reste, ce sont de vagues, harmonieuses et mystiques rêveries sur l'amour et la mort. C'est de la poésie lunaire et nocturne:
«Les cieux étaient de cendre... C'était nuit en le solitaire octobre de ma plus immémoriale année... À travers une allée titanique de cyprès, j'errais avec mon âme;—une allée de cyprès avec Psyché, mon âme...»
Ou bien:
«À minuit, au mois de juin, je suis sous la lune mystique: une vapeur opiacée, obscure, humide, s'exhale hors de son contour d'or et, doucement se distillant goutte à goutte sur le tranquille sommet de la montagne, glisse avec assoupissement et musique, parmi l'universelle vallée. Le romarin salue la tombe, le lis flotte sur la vague...»
La poésie de Poe est pareille à ce paysage. C'est de la vapeur opiacée.
J'ai aimé certains passages qui me rappelaient des vers—plus arrêtés et plus nets—de nos poètes à nous, de Baudelaire très souvent, quelquefois de Sully Prudhomme.
«... Et toi, fantôme, parmi le sépulcre des arbres, tu glissas au loin. Tes yeux seulement demeurèrent, ils ne voulurent pas partir;—ils ne sont jamais partis encore.»
Ainsi le poète de la Vie intérieure:
Ô morte mal ensevelie,
Ils ne t'ont pas fermé les yeux.
De même encore le poème intitulé Pour Annie exprime à peu près le même état d'âme crépusculaire et délicieux que l'adorable pièce du Rendez-vous dans les Vaines tendresses. Et alors j'ai relu le Rendez-vous, et je l'ai préféré. Je suis beaucoup trop de mon pays; mais qu'y faire?[Retour à la Table des Matières]
«Pourquoi avez-vous été créé et mis au monde? demande le catéchisme romain.—J'ai été créé et mis au monde pour aimer Dieu, le servir et, par là, mériter la vie éternelle.»
M. Édouard Rod se pose la même question sous cette forme: «Quel est le sens de la vie[9]?» Et, si j'ai bien compris, il finit par se faire à lui-même cette réponse ou à peu près: «Si la vie a un sens, elle a celui que lui donnent les honnêtes gens et les braves gens, quels que soient, d'ailleurs, l'espèce et le degré de leur culture.»
Seulement il a l'air de songer tout le temps: «Peut-être bien que la vie n'a pas de sens du tout.» Et c'est pourquoi son livre est triste, aussi triste, en vérité, que la Course à la mort.
D'autre part, ce livre lugubre ne nous raconte que des événements heureux, et c'est par là qu'il est rare et original.
Car il ne s'est pas vu, je pense, de tristesse plus purement intellectuelle. On est tenté, à première vue, de ne pas plaindre du tout M. Édouard Rod. Un commerçant, un ouvrier, un paysan ne le plaindraient point, ne le comprendraient même pas. Un artiste non plus. Un métaphysicien pas davantage, du moins je le crois. Il y a là, en effet, je ne sais quoi de contradictoire: la souffrance de M. Rod implique une distinction d'esprit dont il a sûrement conscience et qui lui est donc, par elle-même, une consolation. D'ailleurs, l'ignorance où nous sommes de nos origines et de nos fins ne saurait être une souffrance positive, puisque cette ignorance est la condition même de l'activité de l'esprit, laquelle est nécessairement un plaisir. Je ne fais point là de sophismes, je vous assure. Jamais désolation ne fut moins motivée, extérieurement, que celle de M. Rod. Jugez plutôt.
Le «sens de la vie», il le cherche de la meilleure manière qui soit: en vivant. Et, d'abord, il se marie. Cela, c'est affirmer tout au moins que l'homme est fait pour le mariage et pour l'amour. Et ainsi, tandis que notre penseur se pose la question, il l'a déjà en partie résolue. Il doit donc être déjà un peu soulagé.
Mais, au reste, il a toutes les chances: il connaît depuis longtemps sa femme, qui est une petite amie d'enfance; il l'aime et il est aimé d'elle. Sans doute il se demande si la vie en commun ne leur ménage pas des surprises, s'ils ne vont point faire l'un chez l'autre des découvertes fâcheuses. Mais cette inquiétude est vite dissipée. Non seulement ils s'adorent, mais ils se comprennent, ils ne s'ennuient pas un moment ensemble. Ils vont en Italie, puis vivent quelques mois dans une maisonnette au bord de la Méditerranée. Leur lune de miel est exquise: il en fait lui-même l'aveu...—Et je me dis, presque avec colère: «Est-ce qu'il croit qu'un pareil bonheur est chose commune? Est-ce qu'il croit que tout le monde l'a eu? Est-ce que cela ne le met pas, du coup, au rang des plus rares privilégiés de la vie? De quoi se plaint-il? Et comment, après cette divine aubaine, a-t-il eu le front d'écrire son livre?»
Il est inquiet en songeant que ce bonheur ne sera pas éternel; que, peut-être, quand il sera de retour à Paris, il regrettera sa vie de garçon et que la grande ville le disputera à sa femme.
Ils y reviennent, à Paris, et l'épreuve tourne au mieux. Ils habitent une jolie maison, à Auteuil. Il vit comme un coq en pâte. Il sent autour de lui une affection fidèle et réchauffante... Un jour, il rencontre un de ses compagnons d'autrefois; il s'applique à revivre, tout un soir, sa vie de bohème et de noctambule: mais cela ne lui dit plus rien, et il rentre avec joie dans son élégant foyer... Notez que nulle part il n'est question d'embarras ni de soucis d'argent, et que sa femme et lui ont l'air de se porter comme des charmes.
... Et la description de toutes ces joies sonne comme un glas!
Sa compagne devient grosse... Je connais des gens qui, s'ils avaient une femme et si cela lui arrivait, auraient la candeur de s'en réjouir. Mais il est, lui, profondément désolé, parce que cela va le déranger dans ses habitudes et parce qu'il n'aura plus sa femme à lui tout seul...
L'enfant vient au monde. Les couches ont été un peu laborieuses, mais en somme tout a bien marché. Or, quand la vieille bonne lui présente sa petite fille en lui disant: «Embrassez-la, Monsieur!» il se détourne avec horreur; et quand la brave femme fait la même tentative auprès de l'accouchée, celle-ci «répond par un geste de suprême lassitude et se détourne». Le père souffre parce que cette petite fille, qui n'avait pas demandé à vivre, est sans doute vouée, comme lui, à la douleur. Il souffre d'avoir à déclarer l'enfant à la mairie; il trouve aux employés des airs d'inquisiteurs(!). «Jamais je n'ai senti plus vivement l'odieux et le ridicule de l'ordre civil, etc.» Enfin, quoi! il souffre parce qu'il veut souffrir. Mais, s'il veut souffrir, c'est donc que cela l'amuse; et, si cela l'amuse, à qui en a-t-il?
L'enfant tombe malade. Pendant dix jours le père et la mère sont en proie à d'horribles angoisses. Voilà donc enfin une vraie souffrance, la première! Mais l'enfant guérit. (Je vous dis que ces gens-là ont toutes les veines!) Aux inquiétudes qu'il a senties le père reconnaît qu'il aime son enfant. (Ce n'est pas trop tôt!) Cependant il continue à se plaindre...
De quoi? De n'être pas un saint. Il a lu les romans de Tolstoï et de Dostoiewski, et cela lui a donné un coup,—comme si ces Russes avaient découvert la charité et comme s'il n'en eût jamais entendu parler avant. Il se dit: «Vivre pour les autres, oui, c'est là le but de la vie.» Il nous raconte alors l'histoire d'une vieille demoiselle qu'il a connue dans son enfance, qui a passé ses jours à se dévouer, et qui, seule, paralytique, presque pauvre, sans une joie extérieure, a vécu sereine à force de résignation, de douceur et de charité. (Et tout ce récit, je dois le reconnaître, est un pur chef-d'œuvre.) Il veut donc, lui aussi, essayer de l'«altruisme». Il va dans quelques réunions anarchistes et en revient totalement découragé par la brutalité et la stupidité des misérables. Il fait un autre effort: il prend dans sa maison, comme petite bonne, une orpheline assez mal élevée, qu'il est bientôt obligé de mettre à la porte. Il découvre très vite qu'il est incapable de pratiquer pour de bon, et dans la rigueur réelle de ses obligations, la «religion de la souffrance humaine», et qu'il n'est, comme tant d'autres, qu'un brave homme assez pitoyable et pas méchant, mais non pas héroïque... Et il souffre de cette constatation.
Il souffre enfin de n'avoir point de foi positive. La rencontre d'un ami, qui de sceptique est devenu croyant, augmente son angoisse et son désir. Il voudrait croire pour être tranquille, et n'y arrive pas. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'esquisser un système de philosophie, l'Illusionisme, qui voudrait être nouveau et qui ne l'est pas: car, sauf erreur, il se ramène aux conceptions de Lachelier ou de Secrétan et, par delà, au kantisme. Un matin, il entre dans l'église de Saint-Sulpice, pendant la messe. Il est ému par les cérémonies et par les chants. Il fait une vague prière idéaliste en prose poétique, et se décide enfin à réciter le Pater,—pour voir. Et il est tout à fait désolé parce qu'il ne peut le réciter que des lèvres...
Le pauvre homme!
J'ai analysé le livre de M. Édouard Rod en affectant un esprit grossier et superficiel. Mais je vous préviens maintenant que ce n'était qu'un artifice pour vous faire plus vivement sentir l'originalité de cette autobiographie morale.
Car, d'abord, comme je l'ai dit, ce livre, où se déroule une vie humaine si douce, si unie, si exempte de catastrophes et même d'ennuis matériels, est plus triste que s'il y ruisselait des larmes et du sang. Mais le pire, c'est que cette mélancolie sans cause n'a pourtant rien d'affecté. Elle n'est point préméditée. Elle coule de source. Et l'ironie ou l'irritation que j'ai pu laisser voir tout à l'heure tournent à la louange de l'écrivain. Ce qui m'irrite, voulez-vous le savoir? C'est qu'il est trop vrai, ce livre d'un heureux qui ne peut pas se consoler. C'est que cette tristesse vaine, et pourtant sincère, je l'ai souvent sentie en moi, et que j'en rougis; c'est que j'ai peur d'y découvrir un mélange affreux de vanité, d'égoïsme, de «gendelettrerie», de complaisance pour la beauté et la distinction de ma propre intelligence; et que, de souffrir uniquement par la pensée (oh! là là!) et de le dire, et de s'en lamenter en phrases bien faites et que l'on sent bien faites, cela me paraît lâcheté pure et prétentieuse impertinence, alors que tant de malheureux souffrent réellement de la faim, du froid, de la maladie, des infirmités, de la perte de leurs enfants, des abandons, des trahisons, etc. Au reste, M. Édouard Rod est bien de mon avis: et, la seule fois où il ait connu une vraie douleur, il n'a pas craint de confesser la vanité des autres. Que dis-je? Il s'est aperçu ce jour-là qu'il aimait la vie, même douloureuse:
«... Et, pour la première fois, il me semble qu'il y a un peu de «phrases» dans ce que j'ai toujours dit et pensé sur la vie, dans les colères, les dégoûts, peut-être jusque dans les tristesses qu'elle m'a inspirés. On a beau la haïr et la mépriser, on l'aime pourtant; elle a, jusque dans ses pires cruautés, des saveurs qui la font désirable, et, quand on a senti la mort passer tout près, quand on a failli voir disparaître une de ces existences qui sont la vôtre même, on comprend alors que la vie, affreuse, inique, féroce, vaut encore mieux que le néant.»
À la bonne heure! mais cette page condamne-t-elle et efface-t-elle le reste du livre? Non pas. Le mal défini par M. Rod n'en existe pas moins, et il valait la peine de le décrire, ne fût-ce que pour que nous en sentissions la honte et que nous eussions le désir de le secouer d'un coup d'épaules, en rentrant des livres dans la vie.
Ce mal, M. Rod le nomme de son vrai nom:
«Ah! trois fois malheur à celui qu'a touché le funeste dilettantisme!... Sans réflexion, sans calcul, poussé par sa nature et par l'esprit du temps, il s'est livré à ses séductions, dont il n'a pas vu le danger: c'est si facile, si doux, si distingué, de jouer avec les idées, de s'en caresser l'intelligence, d'en extraire l'essence, et, comme un riche répand sur ses mouchoirs un parfum dont le prix nourrirait des familles, d'en saupoudrer élégamment sa vie... Cependant, ces plaisirs s'émoussent comme toutes les ivresses: le Pharisien se fatigue à la fin des arcs-en-ciel qu'allument sur toutes choses les prismes de son esprit. Un chagrin le frappe, la vieillesse vient, il se sent homme, et voici s'éveiller en lui un immense besoin d'aller aussi prier obscurément dans les recoins des églises et d'y déposer sa souffrance, et de savoir qu'il est écouté... Mais c'est Dieu maintenant qui le traite ironiquement en égal, qui discute et raisonne et lui renvoie les questions qu'il lui posait, et le promène en raillant par la chaîne des cercles vicieux qu'il avait forgée. Alors son orgueil s'écroule enfin, il sent peser sur lui comme un poids matériel le vide dont il s'est entouré et qui l'absorbe; il se révolte contre la tyrannie de son intelligence dont il a fait une inexpugnable forteresse... En vain ... et pour s'être complu en lui-même, il est éternellement isolé en lui seul.»
Cela est fort bien dit, et c'est cette misère qui a inspiré à M. Rod ses meilleures pages: par exemple celles où, par un ciel gris de novembre, serré en vain contre sa compagne, il sent «le je ne sais quoi d'étranger qui subsiste quand même en eux malgré la fusion de leurs vies (p. 48-49)», et celles encore où il exprime le navrement de tout souvenir, quel qu'il soit, et aussi ce sentiment singulier qu'on est plusieurs êtres successifs qui semblent indépendants les uns des autres, et que le «moi» coule comme l'eau d'un fleuve ou le sable d'une clepsydre... (P. 54-55.)
Et pourtant tout bien réfléchi et au risque de me contredire encore une fois, il m'est extrêmement difficile de m'apitoyer sur le cas de M. Rod, ni de me persuader que le dilettantisme soit par lui-même malfaisant, et j'ai presque envie de prendre sa défense. Ce mot de «dilettantisme», si vague et si commode, je pense que c'est Paul Bourget qui en a donné la meilleure définition: «C'est, dit-il, une disposition d'esprit très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous donner à aucune.» Eh bien, pourquoi cette disposition d'esprit serait-elle nécessairement funeste? Elle a souvent pour résultat l'ennui et l'impossibilité d'échapper à son propre isolement? Mais l'ennui, on y arrive tout aussi bien par d'autres routes. Bossuet nous parle de l'ennui qui est naturel à toute âme bien née. «Quelle solitude que ces corps humains!» dit Musset. «Nous mourons tous inconnus», dit Balzac dans un sentiment assez semblable. Et ni Bossuet, ni Balzac, ni Musset ne furent des dilettantes...
Il y a dans le dilettantisme un désir de tout comprendre, et un don de souple sympathie—avec une arrière-pensée de reprise, dans la crainte d'être dupe. Il est donc fait en même temps d'imagination sympathique—et de défiance intellectuelle ... et ainsi, il peut être la pire chose ou la meilleure: tout dépend du dosage des deux éléments qui le composent, et ce dosage dépend lui-même du tempérament de celui qui le pratique... Je suis persuadé, pour moi, qu'un dilettante sec est un homme qui aurait été plus sec encore s'il n'avait pas été dilettante.
Le dilettantisme commence par être un plaisir et, quand il devient ensuite une cause de souffrance, il porte en lui-même son remède. Pour revenir au cas de M. Rod, le dilettantisme ne l'a pas empêché de se marier par amour, et il lui a sans doute servi à jouir plus délicatement de cette bonne fortune. Et, si le dilettantisme a d'abord retardé en lui l'éclosion de l'amour paternel, ce n'a été que pour le faire ensuite plus réfléchi, plus fort et plus tendre. Car le dilettantisme (Dieu! que ce mot m'agace!) est comme l'éprouvette de nos sentiments: il n'y a que les plus profonds et les moins artificiels qui y résistent. C'est le dilettantisme qui a permis à M. Rod de s'intéresser à toutes les conceptions de la vie, même les plus contraires à ce qu'on entend justement par dilettantisme, et d'y entrer tour à tour. C'est grâce à lui que notre écrivain a pu s'éprendre à ce point des romans russes, ou, si vous voulez, c'est l'ennui mortel issu de son dilettantisme qui a finalement déterminé ce prétendu dilettante à ne plus l'être. Oh! sans doute il traînera toujours derrière soi des lambeaux du vieil homme; il ne sera jamais un Vincent de Paul; ses expériences d'«altruisme» ont échoué, et ses tentatives pour «croire» n'ont point mieux réussi. Mais n'ayez crainte, il en demeure quelque chose, et l'on peut dire, en un sens, que c'est le dilettantisme qui a conduit M. Rod à plus de charité et d'humilité d'esprit, et à une résignation déjà chrétienne.
La vie n'a de sens que pour ceux qui croient et qui aiment: telle est sa conclusion. Son livre se rattache donc à ce mouvement d'esprit qu'on pourrait presque appeler évangélique, et qui est si sensible dans les écrits de Paul Bourget, de Maurice Bouchor, de Paul Desjardins, et de toute l'élite de la jeune génération. Et je me figure que l'origine de ce mouvement, c'est, quoi qu'on en dise, cette curiosité même qui est la marque éminente de notre temps: car on arrive assez vite à reconnaître que la curiosité intellectuelle et sentimentale ne suffit pas pour vivre pleinement, et c'est là une constatation qui a des conséquences.
Ce n'est point que ce credo des âges nouveaux soit facile à rédiger. Essayerons-nous? En voici un que je vous donne pour ce qu'il vaut et qui, d'ailleurs, n'est pas original (mais un credo ne doit pas être original).
—Je crois que l'humanité marche—quoique très lentement, avec des arrêts et des retours—vers un état meilleur où la justice sera moins incomplètement réalisée, la souffrance moindre, la vérité mieux connue, et, si vous le voulez, vers un idéal. Cet idéal, dont l'accomplissement est la raison d'être de l'univers, je ne sais s'il réside dans l'intelligence d'un Dieu, ou s'il se forme peu à peu dans le cerveau des êtres supérieurs. Je crois que tous les hommes sont réellement solidaires; je crois aussi (ceci est de Pascal) que nous aimons les autres (ou d'autres que nous) aussi «naturellement» que nous nous aimons nous-même; et que, de cette vérité sentie et de cet instinct développé peut découler toute une morale. Je crois que notre intérêt et notre plaisir, c'est d'aimer autre chose que nous, de travailler pour ceux que nous aimons et, par delà, en vue de la communauté tout entière.
Je crois que la morale est tantôt l'amour et tantôt l'acceptation des liens parfois délicieux et parfois gênants qui nous enchaînent, soit par le cœur, soit par un intérêt supérieur où le nôtre se confond, à d'autres que nous et aux groupes de plus en plus larges dont nous faisons partie. Je crois que cette morale, dans le détail de ses prescriptions, doit coïncider, sur les points essentiels, avec la partie durable des morales religieuses et de celle qui est fondée sur une philosophie spiritualiste.
Je crois aussi qu'on est bon et juste (quand on l'est) naturellement, par un sentiment qui commande et rend le plus souvent facile le sacrifice à autre chose que soi et, comme on l'a dit, par une «duperie» profitable à l'ordre universel et qui dès lors n'est plus duperie: mais pour croire que ce n'en est pas une, il faut faire effort, et sans doute la morale doit commencer par un acte de foi, formulé ou non. Le don ou le pouvoir de vivre sur cet acte de foi implicite, je crois qu'il peut être développé ou diminué par l'éducation ou par l'expérience, mais que rien ne peut le communiquer aux créatures manquées qui ne l'apportent pas en naissant ou qui n'en ont pas, du moins, un petit germe, et qu'ainsi il y aura longtemps encore, dans le grand œuvre, un énorme déchet de forces inemployées ou nuisibles, mais que tout de même le grand œuvre se fera ... Amen.[Retour à la Table des Matières]
Par ce temps de lycées de jeunes filles, c'est une joie pour l'esprit que ce journal enfantin où la petite princesse Hélène Massalska nous raconte la vie qu'on menait, de 1772 à 1779, au couvent de l'Abbaye-au-Bois[10].
C'est dans ce couvent qu'étaient élevées les fillettes les plus nobles de France. Les religieuses aussi appartenaient aux plus grandes familles. En 1772, l'abbesse s'appelait Mme de Chabrillan, et la maîtresse générale Mme de Rochechouart.
C'était un très noble couvent, vaste et plein de souvenirs, avec une bibliothèque de seize mille volumes, et partout des tableaux de maîtres. Et c'était un gai couvent, largement ouvert aux bruits du monde, avec une salle de théâtre au bout de l'antique jardin à marronniers et à charmilles. Des artistes de l'Opéra et de la Comédie-Française y donnaient des leçons de danse et de déclamation. Un jour, la petite Hélène y jouait le rôle d'Esther avec cent mille écus de diamants sur son manteau. Continuellement, des dames à paniers, poudrées et haut coiffées, des petites femmes de Watteau et de Lancret, s'y promenaient par les cloîtres. Toutes les fêtes de l'Église y étaient chômées, et Dieu sait s'il y en avait alors! Et c'étaient, pour un rien, des déjeuners «avec des glaces».
Et le joli programme d'études! Je fais le relevé des heures de travail pour une journée. Je trouve deux heures pour l'écriture, le calcul, la géographie et l'histoire, et quatre heures pour le catéchisme, la danse, le dessin, la musique, le clavecin et la harpe. D'algèbre, de chimie, de physique ou de zoologie pas la moindre trace.
Ces fillettes ne s'en portaient pas plus mal. Bleues, blanches ou rouges—c'est-à-dire petites, moyennes ou grandes—elles sont singulièrement énergiques et vivaces. Elles ont l'humeur batailleuse et fière. On sent qu'elles ont dans les veines, même à cette époque de décadence de la noblesse, un sang orgueilleux et fort, le sang d'une vieille race de soldats, seigneurs de par l'épée. Elles sont tumultueuses et violentes comme des guerriers Francs.
Une fois, pour avoir «rapporté», la petite Hélène est jetée par terre d'un croc-en-jambe, et tout le pensionnat lui saute par-dessus le corps en la bourrant de coups de pied. Une autre fois, ce sont des batailles terribles entre les rouges et les bleues, les grandes battant les petites comme plâtre quand elles les rencontrent dans les coins, et les petites déchirant et jetant dans le puits les livres et les cahiers des grandes. Un jour, pour une maîtresse qui déplaît, toutes les pensionnaires, sauf quelques timides, se révoltent, s'emparent des cuisines, y campent deux jours et une nuit, et envoient des parlementaires faire leurs conditions à Mme de Rochechouart. Et celle-ci, grande dame, indulgente aux fiertés et aux violences et qui a, comme les petites révoltées, du sang des vieux barons féodaux sous ses habits de servante du Christ, répond sèchement à une pensionnaire qui n'avait pas été de la conspiration et qui s'en vantait: «Je vous en fais mon compliment.»
Toutes ces petites féodales sont aussi des gauloises. Elles font, sur la sœur Saint-Jérôme et sur son confesseur dom Rigoley, qui avaient tous deux la peau fort noire, cette plaisanterie que «si on les mariait ensemble, il en viendrait des taupes et des négrillons». Elles ont, par un soupirail, des conversations avec un marmiton d'un hôtel voisin, qui leur joue de la flûte et qui les appelle par leurs noms: «Hé! d'Aumont! Choiseul! Mortemart!» Et elles s'échappent en espiègleries énormes, comme de mettre de l'encre dans le bénitier, en sorte que les religieuses s'en barbouillent en venant chanter l'office de nuit. Ce qui fit dire à Mme de Rochechouart que certes «le trait était noir».
Ah! les braves petites filles, si saines et si gaies! Elles font bien de rire, et de se dépêcher. Car ces privilégiées sont aussi des sacrifiées. Que nos filles de bourgeois et d'ouvriers ne les envient pas trop!
Ces pensionnaires de la noble abbaye ont des noms illustres, toutes les jouissances de la richesse et de l'orgueil—et notamment le plaisir de se croire pétries d'une autre argile que les «Petites Cordelières», les pensionnaires du couvent bourgeois d'à côté. Mais vraiment elles payent bien tous ces avantages. Pas de tendresse; pas de vie de famille, jamais; les pères absents; les mères occupées par une vie de parade. Leur famille, c'est la caste dont elles sont. C'est pour la conservation et l'honneur de cette caste que leur enfance se passe de caresses, et qu'elles ignoreront les libres fiançailles amoureuses.
Elles sont les victimes superbes de leur nom. À douze ans, on marie Mlle de Bourbonne à un vieux gentilhomme, M. d'Avaux; puis on la ramène au couvent, où elle pleure chaque fois que son vieux mari la demande au parloir. Le cœur de ces petites est condamné à ne parler qu'après le mariage. Aussi se rattraperont-elles.
Il y a par malheur d'autres sacrifiées: celles qui prennent le voile pour conserver à l'aîné de quoi soutenir l'honneur du nom. Mme de Rochechouart elle-même, si sage, si sereine, fond quelquefois en larmes et, pour occuper son imagination, passe des heures à noircir du papier. Mlle de Rastignac, très belle, vingt ans, prononce ses vœux. Au moment où on lui coupe ses longs cheveux blonds, toutes les pensionnaires disent: «Quel dommage!» Après le vœu d'obéissance, quand elle en vient au vœu de chasteté, elle s'arrête, et alors les petites coquines, qui pleuraient jusque-là, étouffent une grosse envie de rire. La pauvre victime «jeta les yeux de tous côtés pour voir s'il ne lui viendrait aucun secours. La maîtresse s'approcha, lui disant: «Allons, du courage, mon enfant, achevez votre sacrifice!» Elle fit un profond soupir en disant: «de chasteté et de clôture perpétuelles», et en même temps elle laissa tomber sa tête sur les genoux de madame l'abbesse. On vit qu'elle s'évanouissait, et on la mena à la sacristie.»
Il a donc ses drames, ce joyeux couvent, où sans doute la moitié des religieuses ont à peu près autant de vocation que Mlle de Rastignac. Et parmi ses légendes, il a celle de Madame d'Orléans, une néronienne. On ne nettoie que deux fois par an l'appartement de cette ancienne abbesse, fille du Régent. Un jour, une religieuse y a trouvé des traces de sang et une odeur de soufre. Les petites pensionnaires se racontent à l'oreille, avec terreur, et peut-être avec une secrète admiration scandalisée, que Madame d'Orléans faisait fouetter les sœurs jusqu'au sang, que parfois elle se mettait toute nue et faisait venir des religieuses pour l'admirer, «car elle était la plus belle personne de son temps», et qu'enfin elle prenait des bains de lait, qu'elle distribuait le lendemain à ses béguines, au réfectoire.
Ce couvent est au roi plus qu'à Dieu. On n'y enseigne point l'humilité. Les religieuses même l'ignorent. Quand l'archevêque de Paris fait mettre les scellés sur leur bibliothèque (parce qu'elle contient des livres jansénistes), elles les font lever par deux «visiteurs» de leur ordre, et l'archevêque finit par leur faire des excuses.
Ce qu'on développe chez les pensionnaires, c'est l'énergie individuelle, le sentiment de l'honneur; et on leur apprend aussi l'immolation de soi à l'intérêt d'une caste qui est encore (pour quelques années) une institution politique et sociale. Ce couvent est une sorte d'«École des Cadettes», une école de vie élégante, d'orgueil, de volonté—et de sacrifice. L'enseignement religieux devient souvent, ici, d'un illogisme charmant, l'institution même de la noblesse et jusqu'à ses préjugés d'honneur allant contre l'esprit de l'Évangile.
C'est égal, la vaillance et la fierté de ces fillettes me ravissent.—À huit ans, Mlle de Montmorency «eut un entêtement très fort vis-à-vis de madame l'abbesse (c'était alors Mme de Richelieu), qui lui dit en colère: «Quand je vous vois comme cela, je vous tuerais.» Mlle de Montmorency répondit: «Ce ne serait pas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Montmorency.»—Six ans après, cette enfant, mourant d'un bras gangrené, disait avec une tranquillité merveilleuse: «Voilà que je commence à mourir.»
Ce qui rend plus intéressant encore, et même hautement dramatique, le tableau que la petite Hélène nous trace de l'Abbaye-au-Bois, c'est que, à l'heure même où elle écrit son journal, l'organisation sociale en vue de laquelle ces jeunes filles sont expressément élevées craque de toutes parts. Tandis qu'elles dansent, jouent de la harpe, se marient à douze ans ou prennent le voile à dix-huit, et qu'elles se disposent, par leurs plaisirs comme par leurs sacrifices, à soutenir la gloire de leurs maisons, peut-être que dans la rue, sous les longs murs du noble couvent, passe le petit robin qui leur fera couper la tête. Leurs maîtresses les préparent à être de grandes dames—et bientôt il n'y aura plus de grandes dames. Mais, en même temps et sans le savoir, elles les préparent à bien mourir. Leur éducation de filles nobles leur servira du moins à bien porter la détresse de l'exil—ou à bien monter sur l'échafaud.
Tout cela est fini. C'est un monde entièrement disparu dont la petite princesse nous montre un coin. La noblesse, n'étant plus une institution sociale, a bien réellement cessé d'être. Tout est si fort changé qu'on ne peut même pas comparer l'Abbaye-au-Bois et nos Sacré-Cœur ou nos Ursulines. La noblesse est si bien réduite à n'être qu'un nom et qu'un souvenir, que les derniers représentants de ce néant ne peuvent même plus faire élever leurs filles en filles nobles. Dans les couvents les plus «aristocratiques», les petites bourgeoises sont en majorité. L'éducation n'y développe plus la volonté ni l'énergie morale. L'instruction y est absolument démocratique. La danse et le clavecin ont cédé le pas aux choses «sérieuses». Le couvent, même au faubourg Saint-Germain, ne fait plus que des filles à diplômes, des institutrices, et tantôt des niaises, tantôt des corrompues.
Dès lors plus de grandes dames, du moins au sens entier du mot. Les conditions manquent, et la culture spéciale. On m'assure que les descendantes de celles d'autrefois ne se distinguent guère plus des riches bourgeoises. Que dis-je? C'est peut-être telle bourgeoise affinée qui nous donnera le mieux aujourd'hui l'idée de la grande dame. Il n'y a plus qu'une aristocratie intellectuelle.
L'aristocratie du sang (avec tout l'ordre social qu'elle impliquait) était assurément plus décorative, produisait des individus plus remarquables, de plus beaux spécimens de l'animal humain, et permettait à un petit nombre une vie plus noble et plus brillante. Le développement de la démocratie est peut-être incompatible avec la beauté du monde considéré comme un spectacle pour l'artiste et pour le curieux. Prenons-en notre parti; faisons ce sacrifice à l'idée de justice.
Mais, malgré moi, je me suis pris de tendresse pour Hélène Massalska et pour ses compagnes. J'ai senti, en feuilletant le livre de M. Pérey, que tout ce qu'il y a eu d'élégance, d'héroïsme et de fierté dans cette ancienne noblesse française faisait partie de notre patrimoine à tous. J'ai aimé à voir s'épanouir, dans ce royal couvent, ces orgueilleuses et charmantes fleurs de notre race. Plaisir de plébéien ébloui? Non, mais de Français pieux.[Retour à la Table des Matières]
Si, flânant dans la rue, lorsque rien ne vous presse, vous ne vous êtes jamais arrêté devant les vitrines où sont exposées les photographies des comédiens et des comédiennes; si vous n'avez jamais pris un plaisir absurde, mais vif, à les reconnaître, depuis M. Cocheris jusqu'à Mme Damala, en passant par Delobelle et par Chichinette ..., vous pouvez être un honnête homme, mais vous êtes à coup sûr un individu bizarre et inquiétant, d'une originalité blessante pour vos contemporains, et sur qui le gouvernement devrait avoir l'œil.
L'ingénieux secrétaire général de la Comédie-Française, M. Bodinier, qui est décidément un psychologue et qui déjà avait eu l'idée merveilleuse d'offrir en spectacle aux messieurs d'un certain âge, pour des sommes relativement considérables, les exercices et les ébats enfantins des élèves du Conservatoire, M. Bodinier n'a donc point été si mal inspiré en organisant, dans une galerie attenante à son théâtre de poche, une exposition de portraits d'acteurs et d'auteurs dramatiques.
M. Bodinier connaît les hommes. Il sait que, si rien n'égale la joie de monter publiquement sur les planches et d'être de ceux que nomme la foule, c'est encore une volupté très appréciable que de contempler les traits de ces privilégiés, de participer à leur gloire par sympathie. Il sait qu'après les ivresses de la célébrité il y a les plaisirs de la badauderie; que, d'ailleurs, elles s'entretiennent l'une par l'autre; qu'ainsi tout le monde est content, ceux qui sont regardés et ceux qui regardent, et que tout est donc pour le mieux.
Si quelque industriel hardi et insinuant décidait, par son éloquence ou par des cachets sérieux, nos principales «illustrations» à venir passer tous les jours une demi-heure dans quelque salle entièrement vitrée, sur le boulevard, et admettait le public à les voir,—pour de l'argent,—ne pensez-vous pas qu'il ferait plus rapidement fortune qu'un directeur de ménagerie ou de musée anthropologique?
En attendant, nous avons, avec le musée Grévin, l'exposition Bodinier. J'en viens.
C'est une revue amusante à passer. Je vous parlerai peu des artistes vivants. Les têtes que la photographie a multipliées aux devantures des papeteries, vous les retrouverez là, peintes ou crayonnées. Vous constaterez qu'elles sont un peu moins ressemblantes, voilà tout.
Mais les portraits des morts pourront vous inspirer quelques réflexions.
La première, c'est qu'il nous est absolument impossible de nous représenter exactement les traits et la physionomie d'un seul des comédiens d'autrefois.
Hélas! nous ne savons même pas et nous ne saurons jamais quelle tête avait Molière. Ressemblait-il à Monval? ou peut-être à Porel? Mystère!
On hésite entre trois ou quatre images du grand homme. Ne dites pas que la question peut être tranchée par une sorte de divination, par un secret et sûr instinct du cœur. S'il en était ainsi, Monval aurait tout de suite reconnu, l'année dernière, la mâchoire de l'auteur du Misanthrope. Un je ne sais quoi l'aurait averti et éclairé. Or, Monval lui-même n'a pas osé la reconnaître: c'est un fait.
Le salon Bodinier présente d'autres cas aussi lamentables. Voici, par exemple, un premier portrait de la Clairon: c'est une Bartet, plus fade. Puis, en voici un autre, où elle rappelle tout à fait la Madeleine de Guido Reni (qui ressemble elle-même à Adrienne Lecouvreur). Et pas un trait de commun entre ces deux Clairon! Laquelle est la vraie? Ni l'une ni l'autre peut-être.
Du moins pouvons-nous espérer qu'il y a, dans l'une de ces peintures, quelques vagues linéaments de ce qui fut le visage de la Clairon. Il est seulement fâcheux que nous ne sachions pas lesquels. Mais le sort de la pauvre Gaussin est plus triste encore. On nous montre un portrait d'elle. Rien de mieux, n'était une petite difficulté: on n'est pas bien sûr que ce soit son portrait.
Nous ne sommes pas au bout de nos mécomptes. Par un phénomène inexplicable et pourtant bien réel, s'il est vrai que les diverses figures peintes d'un même comédien ne se ressemblent jamais entre elles, il est également vrai que les portraits des comédiens d'une même époque se ressemblent tous, tous,—comme des frères. Arrangez cela!
Je vous signale, à l'appui de cette observation, un tableau de Faustin Besson (?) représentant «les Dames de la Comédie-Française en 1855». Elles ont toutes la même tête, et l'on dirait aussi le même corps et la même robe. Elles sont indiscernables—et toutes pareillement affreuses.
Et les hommes? Lockroy père a la tête de Casimir Delavigne, et Casimir Delavigne a la tête de Victor Hugo. Je vous assure!
D'où vient cela? Peut-être de ce que j'ai mal regardé (mais écartons cette hypothèse). Peut-être de «l'air de théâtre» également répandu sur toutes ces figures. Peut-être aussi de l'uniformité des mentons rasés et des coiffures. Nous avons la barbe, et toutes les coupes de barbe, à notre disposition,—et toutes les coupes de cheveux, quand nous avons des cheveux. De là, de grandes facilités pour nous faire «une tête» et, par suite, plus de variété dans nos physionomies.
J'ai dit que les «Dames de la Comédie» d'autrefois étaient affreuses. Cette appréciation est évidemment excessive. C'est, sans doute, que j'avais encore dans les yeux l'abominable portrait de «Rachel jeune» par Dubuffe père: un front d'hydrocéphale, une tête longue comme un jour sans pain. Et c'est que toutes les autres sont coiffées et habillées à peu près comme les figures allégoriques de la place de la Concorde. Je crois pouvoir affirmer que, depuis les origines de la civilisation jusqu'à nos jours, l'époque de Louis-Philippe est celle où les corsets ont été le plus mal faits.
Peut-être bien que, dans cet accoutrement, Mlle Réjane elle-même finirait par ressembler à la statue de Lille ou à celle de Rouen.
Devant de telles horreurs, on songe avec mélancolie:—Voilà donc les divinités qu'adoraient nos pères! Voilà celles qui troublaient leurs cœurs, affolaient leurs cerveaux et hantaient leurs nuits! C'est bien drôle!
Il est vrai que leurs horribles coiffures se défaisaient peut-être quelquefois, et l'on peut supposer qu'elles ne dormaient pas toujours avec leurs robes. Il est vrai aussi que, si l'idée de la beauté féminine est restée à peu près immuable à travers les âges, l'idée du joli, qui est en grande partie affaire de toilette et de colifichets, est soumise aux plus rapides et aux plus étranges vicissitudes.
C'est égal, j'ai le soupçon que les frimousses de nos comédiennes à nous sont plus piquantes et surtout plus vivantes, plus individuelles que celles de leurs mères ou de leurs aïeules. Outre que la toilette d'aujourd'hui respecte mieux les naturels contours de leur enveloppe mortelle (les artifices que vous savez n'en exagèrent, après tout, que les détails les plus significatifs), nos comédiennes savent mieux se composer un minois qui soit bien à elles, se coiffer et s'habiller à l'air de leur visage, la mode actuelle laissant aux femmes intelligentes une liberté presque absolue. Cela ressort clairement de l'exposition Bodinier.
Il en ressort aussi (vous vous en doutiez, n'est-ce pas?) que tout est vanité. Beaucoup de ces braves histrions défunts (histrions n'est ici qu'un latinisme, je vous en avertis) sont déjà comme s'ils n'avaient jamais vécu. Dites-moi, je vous prie, ce que c'est que Melle Denain? Dites-moi ce que c'est que Melle Randoux et Melle Araldi? Je ne vous dirai pas: «Qu'est-ce que c'est que Firmin?» car celui-là, son nom du moins est encore connu. Mais je vous demanderai, à vous qui comme moi n'avez jamais vu cet estimable artiste: «Qu'est-ce que ce nom vous représente? et qu'est-ce autre chose qu'un nom?»
Talma, Rachel ou Frédérick Lemaître sont moins complètement évanouis. Mais cherchez pourquoi. C'est que leurs noms prononcés évoquent dans la mémoire certains personnages dramatiques, c'est-à-dire, en somme, autre chose qu'eux-mêmes. À le bien prendre, ce n'est donc point Rachel, c'est Phèdre et Hermione; ce n'est point Talma, c'est Oreste et Néron qui survivent et qui sont immortels. Vous en doutez? Essayez de songer à Talma et à Rachel, de vous les figurer en dehors des rôles que nous savons qu'ils ont joués d'une certaine façon: vous y aurez beaucoup de peine, et nos petits-enfants en auront plus encore.
Ainsi les comédiens n'ont point, si je puis ainsi dire, d'immortalité propre, quand d'aventure ils en ont une. Au reste, la partie rétrospective de l'exposition Bodinier nous fait très bien sentir qu'ils n'ont rien à eux, pas même leur tête.
Car, au temps où ils étaient vivants, où ils apparaissaient en chair et en os aux regards de la foule idolâtre, ce n'était pas eux, du moins ce n'était pas eux seuls qu'on voyait, mais les personnages historiques ou imaginaires qu'ils étaient chargés de représenter. Et, si quelque peintre les a fixés sur la toile, ce n'est donc point leur vrai visage qu'il nous a transmis, mais un visage arrangé par eux pour nous donner l'idée de tel ou tel personnage de théâtre... Il est de toute évidence que la tête de M. Maubant (no 304), couronnée de plus de lauriers qu'il n'en faut pour la cuisine d'une famille pendant toute une année, et de lauriers attachés par un ruban rose aussi large que les rubans de nourrice; il est évident que cette tête d'un homme qui joue l'empereur Auguste et que transfigure une si noble tâche, n'a presque plus rien de commun avec M. Maubant, électeur et bourgeois de Paris.
Mais j'enfonce ici une porte ouverte à deux battants. Il y a plus. Même quand l'artiste qui pourtraicturait les comédiens a prétendu peindre ou crayonner leur tête à eux, leur tête d'homme et de chrétien, il a eu beau faire, il s'est souvenu de tel ou tel de leurs masques publics, et c'est cela qu'il a reproduit, peut-être à son insu.
Et la photographie, quoique véridique par définition, triche ici presque autant que la peinture. La plaque même qui les réfléchit, ne les réfléchit pas tels qu'ils sont, mais se souvient de leurs rôles. Et puis, il y a les retouches, et c'est terrible!
J'avais donc raison: les malheureux comédiens ont des masques, mais n'ont point de tête. Ou, du moins, celle qu'ils ont, celle que Dieu leur avait donnée, personne ne l'a vue, ni ne la verra jamais. Quelle étrange condition! Et ils la subissent sans se plaindre—quelquefois avec entrain—pour l'amour de l'art!
C'est assurément le comble de l'abnégation. Ce sont eux les vrais Bouddhas! Comme Bouddha, ils se résignent à revêtir diverses figures; ils font le sacrifice de celle qu'ils auraient pu avoir, de celle à laquelle ils avaient droit. Mais ce que Bouddha faisait pour le salut de l'humanité, ils le font pour son plaisir, ce qui mérite plus de reconnaissance encore. Ils acceptent d'être, pendant leur vie, des ombres vaines et changeantes, que les poètes façonnent et pétrissent pour nous faire tour à tour rire, pleurer et rêver. Ils se donnent si bien à nous tout entiers qu'après leur mort il ne reste rien d'eux, absolument rien, et qu'il n'en peut rien rester, et que leurs portraits même ne peuvent pas être leurs portraits!
La conclusion, c'est qu'il convient d'honorer ces fantômes. Puisque leur gloire est la plus purement viagère de toutes; puisqu'au surplus elle n'est jamais bien nette ni libre de redevances, et qu'il leur faut toujours la partager avec ceux dont ils incarnent la pensée (comment doit se faire ce partage? le diable lui-même ne s'y reconnaîtrait pas),—nous ne saurions trop les fêter pendant que nous jouissons d'eux, ni leur tresser trop de couronnes, ni trop multiplier ce que nous prenons pour leurs figures, ni trop les décorer, ni trop les gorger de louanges et d'honneurs,—dussions-nous pour cela faire violence à leur inexorable modestie.[Retour à la Table des Matières]