208
La récolte du miel a Narbonne.—Les miels les plus
connus sont ceux de Narbonne, du Gâtinais, de la Saintonge et de la
Bourgogne. Les hommes qui récoltent le miel se revêtent de gants et
d'une sorte de masque en fil de fer afin d'éviter les piqûres des
abeilles, qui défendraient leur miel avec un acharnement furieux.
Tout le long du chemin, le Perpignan s'arrêtait dans les villes
importantes. A Béziers, les mariniers embarquèrent dans le bateau des
eaux-de-vie qu'on fabrique dans cette ville. Plus loin on chargea des
miels récoltés à Narbonne, et renommés pour leur goût aromatique. A
Carcassonne on débarqua de la laine pour les draps, car dans l'antique
cité de Carcassonne, perchée sur une colline et entourée d'une
ceinture de vieilles tours, il y a de nombreux tisserands qui
fabriquent des lainages.
209
La cité de Carcassonne.—La vieille cité de Carcassonne
est encore à peu près telle qu'elle était au moyen âge. Elle se dresse
au sommet d'une colline avec ses hautes murailles, ses tours aux
formes les plus variées et ses portes fortifiées.—La nouvelle ville,
très régulièrement bâtie, s'étend au pied de la colline, au bord de
l'Aude.
Au moment où on venait de quitter Carcassonne, le ciel, qui avait été
nuageux jusqu'alors, s'éclaircit un matin, et Julien en s'éveillant
aperçut vers le sud une grande chaîne de montagnes couvertes de
neiges. Des pics blancs et de longs glaciers étincelaient au soleil.
—Oh! dit Julien, on croirait voir encore les Alpes.
—C'est la chaîne des Pyrénées, dit le patron. Tiens, Julien, vois-tu
là-bas ce pic pointu et tout blanc qui dépasse les autres de toute sa
hauteur? C'est le Canigou, la plus haute montagne du Roussillon; c'est
de ce côté-là que je suis né, moi. Par là-bas, à droite, ce sont les
montagnes de l'Ariège ou du comté de Foix, riches en mines de fer;
puis viennent les Hautes-Pyrénées, où jaillissent un grand nombre de
sources d'eaux chaudes que les malades fréquentent en été. C'est dans
le département des Hautes-Pyrénées que se trouvent aussi les plus
beaux sites de ces montagnes, entre autres le cirque de Gavarnie avec
sa magnifique cascade et son pont de neige qui ne fond jamais.
209a
La cascade de Gavarnie dans les Pyrénées.—Le village
de Gavarnie, dans les Hautes-Pyrénées, possède un des plus beaux sites
du monde. C'est un cirque immense fermé par des montagnes couvertes de
neiges, qui se dressent tout d'un coup à pic devant le voyageur. Du
haut d'une de ces murailles gigantesques se précipite une cascade
haute de 800 mètres. Tout auprès se trouve le pont de neige.
—Est-ce que vous avez vu cela, patron? dit Julien.
—Oui, mon ami, et même je me suis promené sous le pont de glace. Les
arcades de neige gelée en sont si hautes et si larges qu'on peut
passer dessous facilement; on a alors sur sa tête une belle voûte de
neige brillante, ornée de découpures comme celles que les sculpteurs
font aux voûtes des chapelles; en même temps on marche de rocher en
rocher dans le lit même du torrent, qui passe près de vous en grondant
et en roulant les cailloux avec fracas.
—Cela doit être bien beau à voir, dit Julien; mais que devient-il
ensuite, ce torrent-là, savez-vous, patron?
210
Pont de Saint-Sauveur dans les Pyrénées.—Ce pont n'a
qu'une seule grande arche. Il est jeté d'une montagne à
l'autre, au-dessus d'un abîme d'une telle profondeur qu'on n'entend
pas une pierre tomber quand on l'y jette.
—Ce torrent-là? Eh bien, mais il continue à courir à travers les
montagnes, en se creusant le lit le plus sauvage qui se puisse
imaginer. Quand il arrive, après cinq lieues de course, au village de
Saint-Sauveur, on le traverse sur un pont superbe de pierre et de
marbre. C'est un des plus beaux ponts que j'aie vus. Le torrent coule
dessous dans un abîme à plus de 80 mètres de profondeur; puis il
continue sa course désordonnée jusqu'à ce qu'il arrive à la capitale
du Béarn, à la ville de Pau, patrie de Henri IV; notre torrent
s'appelle alors le Gave de Pau; plus loin enfin il se joint à l'Adour,
et, devenu fleuve avec lui à Bayonne, il reçoit les navires et les
emmène jusqu'à l'Océan.
—Voilà une histoire de torrent qui m'a bien amusé, dit Julien. Oh!
j'aimerais suivre ainsi le cours d'un torrent depuis la montagne d'où
il sort jusqu'à la mer où il se jette.
—Et certes, ajouta le patron, tu n'en pourrais suivre de plus
pittoresque que ce sauvage Gave de Pau.
Quand on approcha de Toulouse, le temps, tout en s'éclaircissant,
s'était fort refroidi, et le vent soufflait avec force, comme
d'ordinaire dans la plaine du Languedoc. Le petit Julien, quoiqu'il
commençât à se servir de sa jambe, ne pouvait encore marcher beaucoup,
si bien qu'à rester immobile les journées au long, il y avait des
moments où il se sentait glacé. Heureusement le patron l'avait pris en
affection, et quand il voyait à l'enfant un air triste, il
l'enveloppait dans sa peau de mouton jusqu'au cou et lui faisait
prendre un doigt de vin chaud pour le réchauffer. Grâce à ces petits
soins, si le voyage ne se faisait pas sans souffrir, il se faisait du
moins sans maladie.
LXXXIV.—Toulouse.—Un grand jurisconsulte, Cujas.
«Il suffit de savoir les vingt-quatre lettres de l'alphabet et de
vouloir; avec cela, on apprend tout le reste.»
A Toulouse, il fallut se donner bien de la peine, car l'ancienne
capitale du Languedoc, peuplée de 130,000 âmes, est une grande ville
commerçante: le Perpignan lui apportait quantité de marchandises,
principalement de beaux blés durs d'Afrique, que l'on débarqua avec
l'aide d'André au magnifique moulin du Bazacle, sur la Garonne.
211
Toulouse et le Capitole.—Le capitole était un mont de
l'ancienne Rome, au sommet duquel un temple était bâti: ce nom a été
donné par Toulouse à son superbe hôtel de ville. Toulouse est comme la
capitale du sud-ouest de la France; c'est à la fois une ville savante
et une ville industrieuse. Elle est l'entrepôt de toutes les
marchandises qui se rendent de la Méditerranée dans l'Océan.
—Rappelle-toi, petit Julien, dit André, que la meunerie est une des
industries où la France fait merveille. Ce n'est pas le tout de faire
pousser du blé, vois-tu; il faut savoir en tirer les plus belles
farines. Eh bien, les farines de France sont renommées pour leur
finesse, et Toulouse est dans cette partie du midi le grand centre de
la meunerie.
Revenu au bateau, Julien prit son livre et lut la vie d'un des grands
hommes de Toulouse.
A Toulouse naquit, au seizième siècle, un enfant nommé Jacques Cujas,
qui montra de bonne heure un ardent désir de s'instruire. Son père
n'était qu'un pauvre ouvrier qui travaillait à préparer et à fouler la
laine, un foulon. Le petit Cujas supplia son père, tout en
travaillant avec lui, de lui donner un peu d'argent pour acheter des
livres. Le père finit par lui en donner, et l'enfant, au lieu
d'acheter des livres qui eussent pu l'amuser, acheta des grammaires
grecques et latines, des ouvrages anciens fort sérieux, grâce auxquels
il espérait s'instruire. Le jeune Cujas, sans aucun maître, se mit à
apprendre le latin et le grec, et il travailla avec tant de courage
qu'il sut bientôt ces deux langues si difficiles.
212
Cujas, né en 1522, mort à Toulouse, en 1590.
A cette époque, Toulouse était comme aujourd'hui une ville savante, et
elle avait une grande école de droit. La science du droit, enfants,
est une belle science: elle enseigne ce qui est permis ou défendu dans
un pays, ce qui est juste ou injuste envers nos concitoyens.
Elle étudie également quelles sont les lois les meilleures et
les plus sages qu'un pays puisse se donner, quels sont les moyens de
perfectionner la législation et de rendre ainsi les peuples plus
heureux.
Le jeune Cujas voulut être un grand homme de loi, un grand
jurisconsulte. Il étudia donc le droit sous la direction d'un
professeur qui avait été frappé de son intelligence. Bientôt il devint
professeur à son tour, et sa réputation était si grande que des jeunes
gens venaient de toutes les parties de l'Europe afin d'avoir pour
maître Cujas. Plus tard, Cujas professa successivement le droit à
Cahors, à Valence, à Avignon, à Paris, à Bourges. Ses élèves le
suivaient partout, comme une cour suit un prince. On lui offrit
d'aller en Italie enseigner le droit; il ne voulut pas quitter sa
patrie.
La bonté de Cujas égalait son génie: il aidait à chaque instant de sa
bourse les étudiants, qui avaient pour lui non moins d'affection que
de respect.
Les travaux de Cujas ont été fort utiles aux progrès de la science du
droit en France, et à celui des bonnes lois. Encore aujourd'hui on
étudie avec admiration ses savants ouvrages. On lui a élevé une statue
à Toulouse sur une des places de la ville, devant le palais du
tribunal où se rend la justice.
LXXXV.—André et Julien retrouvent à Bordeaux leur oncle Frantz.
On retrouve une force nouvelle en revoyant les siens.
Le Perpignan, au-dessus de Toulouse, quitta le canal du Midi et
entra dans la Garonne, ce beau fleuve qui descend des Pyrénées pour
aller se jeter dans l'Océan au delà de Bordeaux. Le courant rapide du
fleuve entraînait le bateau, ce qui fit qu'il n'y eut plus besoin de
manier la perche à grand effort ou de se faire traîner à l'aide d'un
câble par les chevaux, d'écluse en écluse. Les mariniers et André
eurent donc plus de loisir pour regarder le riche pays de Guyenne et
Gascogne, où ils ne tardèrent pas à entrer.
La jambe de Julien était presque guérie. A mesure qu'elle allait
mieux, la gaîté de l'enfant lui revenait, et aussi le besoin de sauter
et de courir. A la pensée qu'on arriverait bientôt à Bordeaux, il ne
se tenait pas de plaisir.—Pourvu que notre oncle Frantz soit guéri
aussi! pensait-il.
213
Guyenne, Gascogne et Béarn.—La Guyenne et Gascogne est
la plus grande province de France, et, si on excepte le département
des Landes, c'est une des plus riches. Bordeaux, Lesparre, Libourne
font un grand commerce de vins; Mont-de-Marsan est une charmante
petite ville au milieu des pins; Périgueux (25,000 hab.) et Bergerac
font le commerce des truffes, des vins et des bestiaux; Agen (20,000
hab.), ville commerçante, est renommée pour ses pruneaux; Auch a une
belle cathédrale; à Tarbes (20,000 hab.)se trouve un grand arsenal;
Cahors a des vins estimés; Montauban (26,000 hab.) tisse la soie;
Rodez, la laine.—Le Béarn possède la belle ville de Pau (30,000
hab.), où les malades viennent passer l'hiver, et le port de Bayonne.
Enfin, au bout de quelques jours, la Garonne alla
s'élargissant de plus en plus entre ses coteaux couverts des premiers
vignobles du monde. En même temps on apercevait un plus grand nombre
de bateaux. Bientôt même, au loin, on vit sur le fleuve toute une
forêt de mâts.
213a
Le pont de Bordeaux.—Bordeaux est une très belle
ville, magnifiquement bâtie, de 200,000 hab. Elle se déploie sur la
rive gauche de la Garonne, dans une longueur de plus de quatre
kilomètres. A ses pieds le large fleuve forme un port où 1,000 navires
d'un fort tonnage peuvent trouver un abri. Parmi les principaux
monuments on compte le pont de pierre construit au commencement de ce
siècle et long d'un demi-kilomètre.
—André, disait Julien en frappant dans ses mains, vois donc; nous
arrivons, quel bonheur!
On apercevait en effet Bordeaux avec ses belles maisons et son
magnifique pont de 486 mètres jeté sur le fleuve.
Chacun, sur le Perpignan, était plus attentif que jamais à la
manœuvre, afin qu'il n'arrivât pas d'accident. Bientôt le
Perpignan acheva son entrée et prit sa place au bord du quai animé,
où des marins et des hommes de peine allaient et venaient chargés de
marchandises.
Une planche fut jetée pour aller du bateau au quai, et l'on mit pied à
terre.
Le patron, qui avait l'œil vif, avait remarqué un homme assis à
l'écart sur un tas de planches et qui, pâle et fatigué comme un
convalescent, semblait considérer avec attention le mouvement
d'arrivée du bateau. Le patron frappa sur l'épaule d'André:—Regarde,
dit-il, je parie que voilà ton oncle, auquel tu as écrit l'autre jour.
André regarda et le cœur lui battit d'émotion, car cet inconnu
ressemblait tellement à son cher père qu'il n'y avait pas moyen de se
tromper.—Julien, dit-il, viens vite.
Et les enfants, se tenant par la main, coururent vers l'étranger.
Julien, de loin, tendait ses petits bras; frappé, lui aussi, par la
ressemblance de son oncle avec son père, il souriait et soupirait tout
ensemble, disant:—C'est lui, bien sûr, c'est notre oncle Frantz, le
frère de notre père.
En voyant ces deux enfants descendus du Perpignan et qui couraient
vers lui, l'oncle Frantz à son tour pensa vite à ses jeunes neveux. Il
leur ouvrit les bras:—Mes pauvres enfants, leur dit-il en les
embrassant l'un et l'autre, comment m'avez-vous deviné au milieu de
cette foule?
—Oh! dit Julien avec sa petite voix qui tremblait d'émotion, vous lui
ressemblez tant! J'ai cru que c'était lui!
L'oncle de nouveau embrassa ses neveux, et tout bas:—Je ne lui
ressemblerai pas seulement par le visage, dit-il; enfants, j'aurai son
cœur pour vous aimer.
—Mon Dieu, murmurèrent intérieurement les deux orphelins, vous nous
avez donc exaucés, vous nous avez rendu une famille!
LXXXVI.—Les sages paroles de l'oncle Frantz: le respect dû à la
loi.—Un nouveau voyage.
Il faut se soumettre à la loi, même quand elle nous paraît dure et
pénible.
L'oncle Frantz était sorti de l'hôpital depuis huit jours. Il avait
loué sur un quai de Bordeaux une petite chambre. Dans cette chambre
il y avait un second lit tout prêt pour l'arrivée des deux orphelins.
Quoique Frantz eût été gravement malade, il reprenait ses forces assez
vite. C'était un robuste Lorrain, de grande taille et de constitution
vigoureuse.—Dans huit jours, dit-il aux enfants, je serai de force à
travailler.
—Attendez-en quinze, mon oncle, dit André; cela vaudra mieux.
215
La place des Quinconces a Bordeaux.—C'est l'une des
plus belles de France. De là on découvre le port de Bordeaux avec la
forêt des mâts, les larges cheminées des paquebots, les machines
appelées grues qui servent à charger ou décharger les marchandises et
qui s'élèvent en l'air comme de grands bras. A l'extrémité de la place
se dressent de hautes colonnes au sommet desquelles, la nuit,
s'allument des feux.
Après les chagrins que Frantz Volden venait d'éprouver, il se sentit
tout heureux d'avoir auprès de lui ces deux enfants. La sagesse et le
courage d'André l'émerveillaient et le réconfortaient, la vivacité et
la tendresse de Julien le mettaient en joie. L'enfant depuis bien
longtemps n'avait été aussi gai. Quand il marchait dans les rues de
Bordeaux ou sur la grande place des Quinconces, tenant son oncle par
la main, il se dressait de toute sa petite taille, il regardait les
autres enfants avec une sorte de fierté naïve, pensant en
lui-même:—Et moi aussi j'ai un oncle, un second père, j'ai une
famille! Et nous allons travailler tous à présent pour gagner une
maison à nous.
—Enfants, dit un matin l'oncle Frantz, voici mon avis sur notre
situation. Nous avons beau être sur le sol de la France, cela ne
suffit pas aux Alsaciens-Lorrains pour être regardés comme Français;
il leur faut encore remplir les formalités exigées par la loi dans le
traité de paix avec l'Allemagne. Donc nous avons tous les trois à
régler nos affaires en Alsace-Lorraine. La loi nous accorde encore
pour cela neuf mois. Une fois en règle de ce côté, une fois notre
titre de Français reconnu, nous songerons au reste.
—Oui, oui, mon oncle, s'écrièrent André et Julien d'une même voix,
c'est ce que voulait notre père, c'est aussi ce que nous pensons.
—D'ailleurs, ajouta André, notre père nous a appris qu'avant toutes
choses il faut se soumettre à la loi.
—Il avait raison, mes enfants; même quand la loi est dure et pénible,
c'est toujours la loi, et il faut l'observer. Seulement
l'Alsace-Lorraine est loin et nos économies bien minces, car les six
mille francs que j'avais placés sont perdus sans retour: c'était le
fruit de vingt années de travail et de privations, et tout est à
recommencer maintenant. Tâchons donc de faire notre voyage sans rien
dépenser, mais au contraire en gagnant quelque chose, comme vous
l'avez fait vous-mêmes depuis quatre mois. Vous savez que par métier
je suis charpentier de navire. Eh bien, il y a au port de Bordeaux un
vieil ami à moi, le pilote Guillaume, dont le vaisseau va partir
bientôt pour Calais. Il m'a promis de prier le capitaine du navire de
m'employer à son bord.
—Moi-même, dit André, j'y pourrai gagner quelque chose.
—Et moi? demanda Julien.
—Nous débattrons par marché ton passage, et nous nous embarquerons
tous les trois. C'est un de ces navires de grand cabotage nombreux à
Bordeaux, qui ont l'habitude d'aller, en suivant les côtes, de
Bordeaux jusqu'à Calais. Nous serons là-bas dans quelques semaines et
avec un peu d'argent de gagné. Nous reprendrons de l'ouvrage sur les
bateaux d'eau douce qui naviguent sans cesse de Calais en Lorraine, et
nous arriverons ainsi sans qu'il nous en ait rien coûté.
—Nous allons donc voir encore la mer! dit Julien.
—Oui, et une mer bien plus grande, bien plus terrible que la
Méditerranée: l'Océan. Mais ce qui me contrarie le plus, Julien, c'est
que tu vas encore te trouver à manquer l'école pendant plusieurs mois.
—Oh! mais, mon oncle, soyez tranquille: je travaillerai à bord du
navire comme si j'étais en classe. André me dira quels devoirs faire,
et je les ferai. De cette façon, quand nous serons enfin bien établis
quelque part et que je retournerai
dans une école, je ne serai pas le dernier de la classe, allez!
—A la bonne heure! dit l'oncle Frantz. Le temps de la jeunesse est
celui de l'étude, mon Julien, et un enfant studieux se prépare un
avenir honorable.
LXXXVII.—Grands hommes de la Gascogne: Montesquieu, Fénelon,
Daumesnil et saint Vincent de Paul.
Il y a quelque chose de supérieur encore au génie, c'est la bonté.
Julien, en attendant le départ du navire qui devait l'emmener sur
l'Océan, s'empressa de mettre à exécution la promesse qu'il avait
faite à son oncle de travailler avec ardeur.
Il s'installa avec son carton d'écolier et son encrier en corne dans
un coin de la chambre, et, d'après les conseils de son oncle qui lui
recommandait toujours l'ordre et la méthode, il fit un plan sur la
meilleure manière d'employer chaque journée. Il y avait l'heure de la
lecture, celle des devoirs, celle des leçons et aussi celle du jeu.
L'heure de la lecture venue, Julien ouvrit son livre sur les grands
hommes et se mit à lire tout en faisant ses réflexions; car il savait
qu'on ne doit par lire machinalement, mais en cherchant à se rendre
compte de tout et à s'instruire par sa lecture.
I. Quoique Bordeaux soit une ville commerçante avant tout, elle n'en a
pas moins le goût des lettres, et c'est près de Bordeaux qu'est né un
des plus grands écrivains de la France, Montesquieu.
—Tiens, dit Julien, j'ai vu la rue Montesquieu à Bordeaux; c'était
bien sûr en l'honneur de ce grand homme. Il m'a l'air d'être un
savant, voyons cela.
Et Julien lut ce qui suit:
217
Montesquieu, né en 1689, mort près de Bordeaux en
1755.
Montesquieu était d'une famille de magistrats et, jeune encore, il
entra lui-même dans la magistrature. On appelle magistrats les hommes
chargés de faire respecter la loi: ainsi, les juges devant lesquels on
amène les criminels sont des magistrats, les présidents des
tribunaux et des cours de justice sont aussi des magistrats.
Les fonctions de Montesquieu ne l'empêchèrent point de consacrer tous
ses loisirs à l'étude; lui, qui par profession s'occupait de la loi,
s'appliqua à étudier les lois des différents peuples pour les comparer
et chercher les meilleures. Il a écrit là-dessus de beaux livres, qui
comptent parmi les chefs-d'œuvre de notre langue. Les immenses
travaux qu'il eut à faire pour écrire son principal ouvrage, l'Esprit
des lois, altérèrent sa santé. Il mourut en 1755. Admiré de toute
l'Europe, il fut regretté jusque dans les pays étrangers.
Montesquieu avait le plus noble caractère: il était bon, indulgent,
bienfaisant sans orgueil, compatissant aux maux d'autrui. «Je n'ai
jamais vu couler de larmes, disait-il, sans en être attendri.» L'amour
de l'humanité était chez lui une véritable passion.
Montesquieu est le premier écrivain français qui ait protesté
éloquemment contre l'injustice de l'esclavage, établi alors dans
toutes les colonies. Si cette institution honteuse a aujourd'hui
presque disparu des pays civilisés, c'est en partie grâce à
Montesquieu et à ceux qui, persuadés par ses écrits, ont condamné
cette barbarie à l'égard des noirs.
—Oh! dit Julien, je me rappelle que c'est la France qui a la première
aboli l'esclavage dans ses colonies, et j'en suis bien fier pour la
France. Mais lisons l'autre histoire; c'est celle d'un général, à ce
que je vois.
II. Périgueux, jolie ville de 23,000 âmes, sur l'Isle, a vu naître
Daumesnil. Les soldats qui combattaient avec lui l'avaient nommé le
brave. A Wagram, il eut la jambe emportée par un boulet. Devenu
colonel, puis général, il fut nommé gouverneur de Vincennes, un des
forts qui défendent les approches de Paris. Le peuple l'appelait
Jambe de Bois.
218
Chateau-fort de Vincennes, près de Paris. Il fut
construit par Philippe-Auguste. Louis IX y venait souvent et rendait
la justice aux portes du château, sous un chêne qu'on a montré
longtemps. Plus tard, le château fut transformé en prison; maintenant
c'est un des grands forts qui défendent Paris.—A Vincennes, se
trouve une importante ferme-modèle, où les élèves de l'Institut
agronomique de Paris viennent étudier l'agriculture pratique.
En 1814, les armées étrangères qui avaient envahi la France
entourèrent Vincennes et envoyèrent demander à Daumesnil de rendre sa
forteresse.—«Rendez-moi d'abord ma jambe, répondit-il.» Et comme
l'un des envoyés, irrita de cette saillie, lui répliquait: «Nous vous
ferons sauter,» Daumesnil, lui montrant simplement un magasin où
étaient amassés 1800 milliers de poudre: «S'il le faut, répondit-il,
je commencerai et nous sauterons ensemble.» Les envoyés se retirèrent,
peu rassurés, et le fort ne put être pris.
219
Le polygone de Vincennes.—On appelle polygone le lieu
ou les artilleurs s'exercent à construire des batteries, à
manœuvrer et à tirer les canons. Au milieu d'un vaste terrain vide
se trouve une butte en terre qui sert de point de mire aux boulets.
Les artilleurs sont à une grande distance de cette butte, et, d'après
des calculs exécutés sur un carnet, ils tournent la gueule du canon
dans la direction voulue et lancent le boulet.
L'année suivante, les ennemis envahirent de nouveau la France et
revinrent mettre le siège devant le fort de Vincennes. De nouveau, ils
députèrent des envoyés vers Daumesnil; mais comme la violence et les
menaces n'avaient point réussi l'année précédente auprès du général,
on essaya de le corrompre par de l'argent. Il était pauvre, on lui
offrit un million pour qu'il rendit la place de Vincennes. Daumesnil
répondit avec mépris à l'envoyé qui lui avait remis une lettre secrète
du général prussien:
—Allez dire à votre général que je garde à la fois sa lettre et
la place de Vincennes: la place, pour la conserver à mon pays, qui me
l'a confiée; la lettre, pour la donner en dot à mes enfants: ils
aimeront mieux cette preuve de mon honneur qu'un million gagné par
trahison. Vous pouvez ajouter que, malgré ma jambe de bois et mes
vingt-trois blessures, je me sens encore plus de force qu'il n'en faut
pour défendre la citadelle, ou pour faire sauter avec elle votre
général et son armée.
Ainsi Vincennes demeura imprenable grâce à ce général qui, comme on
l'a dit, «ne voulut jamais ni se rendre ni se vendre.»
—Bravo! s'écria fièrement le petit Julien, voilà un homme comme je
les aime, moi. Plaise à Dieu qu'il en naisse beaucoup en France comme
celui-là! Vive la ville de Périgueux, qui a produit un si honnête
général.
Et après avoir regardé de nouveau le fort de Vincennes, pour faire en
lui-même des comparaisons entre cette forteresse et les autres qu'il
connaissait, Julien tourna la page et passa à l'histoire suivante:
III. Fénelon, dont la statue s'élève à Périgueux, est, avec
Bossuet, le plus illustre des prélats français et en même temps un de
nos plus grands écrivains. Il fut archevêque de Cambrai et précepteur
du petit-fils de Louis XIV.
220
Fénelon, né au chateau de Fénelon, (Périgord) en 1651,
mort à Cambrai en 1715. Il fit ses études à l'Université de Cahors,
puis à Paris. Ses ouvrages les plus connus des enfants sont
Télémaque et les Fables.
La ville de Cambrai a gardé le souvenir de sa bonté et de sa
bienfaisance. En l'année 1709, au moment où la guerre désolait la
France attaquée de tous les côtés à la fois, nos soldats étaient dans
les environs de Cambrai, mal vêtus et sans pain, car les horreurs de
la famine étaient venues s'ajouter à celles de la guerre. Fénelon fit,
pour soulager notre armée, tout ce qu'il était possible de faire,
ordonnant aux paysans de venir apporter leurs blés et donnant lui-même
généreusement tout le blé qu'il possédait.
—Oh! le grand cœur, s'écria Julien. J'aime beaucoup Fénelon, et je
suis content qu'on lui ait élevé une statue.
220a
Résiniers des Landes.—Le pin est un arbre très
précieux et qui devrait être plus répandu, car il croît sur les
terrains les plus pauvres; il assainit et fertilise le sol: de plus il
est d'un bon rapport (50 fr. en moyenne par hectare). Outre son bois,
on tire chaque année du pin la résine. Pour cela, des ouvriers font
une entaille au-dessous de laquelle ils placent un petit pot; la
résine sort goutte à goutte et remplit ce pot, qu'il suffit de revenir
chercher au bout de plusieurs mois. On devrait par un sage calcul
d'hygiène et d'agriculture couvrir de pins une foule de pays incultes,
qui, pauvres aujourd'hui, seraient bientôt enrichis et assainis par
cette plantation.
221
Un berger des Landes.—On appelle échasses deux perches
ou bâtons munis d'une espère d'étrier ou fourchon qui soutient le
pied. Elles sont serrées aux jambes par des courroies. Les échasses ne
sont pas seulement un jouet d'enfant, les pâtres des Landes et du bas
Poitou s'en servent pour marcher dans les marais et dans les sables.
IV. Le département des Landes, voisin de la Gironde, est loin de lui
ressembler. C'est l'un des moins fertiles et des moins peuplés de la
France, l'un de ceux où l'industrie des habitants a le plus besoin de
suppléer à la pauvreté du sol. Il est couvert de bruyères et de
marécages, et, en bien des endroits, ne nourrit que de maigres
troupeaux de moutons. Pendant longtemps on crut que rien ne pourrait
venir dans ce terrain stérile, mais on a fini par reconnaître
qu'un arbre peut y croître et le fertiliser: le pin, qui en couvre
maintenant une grande partie et dont on récolte la résine.
C'est dans ce pays, plus pauvre encore autrefois, que naquit, d'une
humble famille, un enfant qui est devenu par sa charité une des
gloires de la France. Saint Vincent de Paul est né à Dax. Tout enfant,
il gardait les troupeaux. Élevé au milieu de la pauvreté et de la
misère, il en éprouva plus vivement le désir de la soulager. Il
consacra sa vie entière à secourir les infortunés. C'est lui qui a
établi en France les hospices pour les enfants abandonnés.
—Oh! je le connaissais déjà, ce saint-là, dit Julien, et je l'aime
depuis longtemps. Je sais qu'il obtint des richesses et dépensa en un
hiver trois millions pour nourrir la Lorraine qui mourait de faim.
Mais j'avais oublié où il était né, et je suis bien aise de le savoir.
En même temps, Julien regarda dans son livre une image qui
représentait un pâtre des Landes suivant les troupeaux sur des
échasses; car il y a de nombreux marécages dans les Landes, et on se
sert d'échasses pour ne pas enfoncer dans la vase. Cette image amusa
beaucoup Julien.
—Peut-être bien, se disait-il, que saint Vincent de Paul, quand il
était petit, gardait comme cela ses troupeaux monté sur des échasses.
Je suis sûr à présent de ne plus oublier où est né le bon saint
Vincent de Paul.
LXXXVIII.—Lettre de Jean-Joseph. Réponse de Julien.—L'Océan, les
vagues, les marées, les tempêtes.
Par les lettres, nous pouvons converser les uns avec les autres malgré
la distance qui nous sépare.
La veille du jour où le navire devait partir, André reçut une lettre à
laquelle il ne s'attendait guère. Il regarda avec surprise tous les
timbres dont la poste l'avait recouverte: Clermont à Marseille,
Marseille à Cette, Cette à Bordeaux. Elle était allée à la recherche
des enfants dans les principales villes où ils avaient passé.
—Que de peine la poste a dû se donner, dit Julien, pour que ce petit
carré de papier nous arrive! je n'aurais jamais cru que la poste prît
tant de soin!
André ouvrit la lettre. Elle avait été écrite par le brave petit
Jean-Joseph. Ayant reçu quelques sous pour la fête de Noël, il les
avait employés à acheter un timbre-poste et du papier; puis, de sa
plus belle écriture, il avait écrit à André et à Julien pour leur
souhaiter la bonne année, pour leur dire qu'il ne les oubliait pas,
qu'il ne les oublierait jamais, que toujours il se rappellerait qu'il
leur devait la vie.
André et Julien furent bien émus en lisant la petite lettre de
Jean-Joseph; cette preuve de la reconnaissance du pauvre enfant
d'Auvergne les avait touchés jusqu'aux larmes.
—Julien, dit André, toi qui as le temps, il faudra, quand nous serons
à bord du navire, répondre une longue lettre à Jean-Joseph: cela lui
fera plaisir.
—Oui, je lui raconterai notre voyage, cela l'amusera beaucoup, et
j'écrirai bien fin, pour pouvoir en dire bien long. Oh! que c'est donc
agréable de savoir écrire, André! Quand on est bien loin de ses amis,
quel plaisir cela fait de recevoir des nouvelles d'eux et de pouvoir
leur en donner!
Réponse de Julien à Jean-Joseph.
Lundi matin.
Mon cher Jean-Joseph,
André et moi nous avons été bien contents, oh! bien contents, quand
nous avons reçu votre lettre, et nous vous souhaitons nous aussi la
bonne année, mon cher Jean-Joseph, et qu'il ne vous arrive que du
bonheur.
Mais savez-vous où nous l'avons lue, votre petite lettre du jour de
l'an? C'est à Bordeaux. Et savez-vous où je vous écris celle-ci, moi?
Non, jamais, jamais vous ne devineriez cela, Jean-Joseph. Alors je
vais vous le dire. C'est au beau milieu de l'Océan, sur le pont du
navire le Poitou, qui est un grand vaisseau à voile. On l'appelle
le Poitou parce que le capitaine auquel il appartient est de
Poitiers.
Mais vous n'avez jamais vu la mer, Jean-Joseph, ni les navires non
plus. Alors, il faut que je vous explique cela. Imaginez-vous que
l'Océan me paraît grand comme le ciel. Partout autour de moi, devant,
derrière, je ne vois que de l'eau. Le ciel a l'air de toucher à la mer
de tous les côtés, et notre navire avance au milieu comme une petite
hirondelle, bien petite, qui paraît un point dans l'air.
Pourtant il est très grand tout de même le Poitou, et on est bien
installé dessus. On est même bien mieux que dans un autre bateau où
j'ai navigué déjà sur la Méditerranée.
La Méditerranée est aussi une grande mer, mais elle est bien loin de
ressembler à l'Océan. Elle n'a point de marées, point de flux et de
reflux, comme disent les matelots, tandis que l'Océan a des marées
très hautes. J'étais bien en peine de ce que cela signifiait, la
marée; mais j'en ai vu une au port de la Rochelle, où notre navire
s'est arrêté un jour, et je vais vous dire ce que c'est.
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La marée basse et la marée haute.—Le lieu représenté
par la gravure est le mont Saint-Michel, près de Granville. C'est un
rocher isolé sur les côtes de Normandie; à marée haute, il est entouré
par les flots, à marée basse, les flots l'abandonnent et on peut s'y
rendre à pied ou en voiture.
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Le Poitou, l'Aunis, et la Saintonge ont des côtes sur
l'Océan, avec le port commerçant de la Rochelle (20,000 h.) et le port
militaire de Rochefort (30,000 h.). La ville principale de ces
provinces est Poitiers (31,000 hab.), cité savante et industrieuse. On
remarque aussi Angoulême (28,000 hab.), centre de la fabrication du
papier, Niort (21,000 hab.), la Roche-sur-Yon, Châtellerault avec une
fabrique renommée de couteaux et d'armes blanches, Saintes et Cognac
qui font un grand commerce d'eaux-de-vie.
Vous saurez d'abord, Jean-Joseph, que l'eau de toutes les mers remue
toujours; elle n'est jamais tranquille une seule minute, elle danse à
droite, à gauche, en haut, en bas, la nuit comme le jour. Seulement la
Méditerranée saute sans avancer sur le rivage et reste toujours au
même endroit, comme l'eau d'une rivière ou d'une mare. L'eau de
l'Océan, au contraire, avance, avance pendant six heures sur la terre
comme une inondation: alors il y a de grands terrains tout couverts
d'eau; puis après, elle redescend pendant six autres heures, et on
peut marcher à pied sec là où elle était, comme j'ai fait à la
Rochelle. Seulement on n'y peut rien laisser, vous pensez bien, ni
rien bâtir; car elle revient ensuite pendant six autres heures et elle
emporterait tout; et c'est comme cela, toujours, toujours, depuis que
le monde est monde. Il paraît que c'est la lune qui attire ainsi et
soulève l'eau de l'Océan. Je vous dirai, Jean-Joseph, que c'est tout à
fait amusant, quand on est sur le bord de la mer, de jouer à courir au
devant des vagues. On a beau se dépêcher, voilà que quelquefois les
vagues courent plus vite que vous, et on en reçoit de bonnes giboulées
dans les jambes; et on rit, parce qu'on a eu peur tout de même.
Mais je suis sûr, Jean-Joseph, qu'en lisant ma lettre vous vous
dites:—Est-il heureux, ce Julien-là, de voyager ainsi et de voir tant
de belles choses, tandis que moi je fais tout bonnement des paniers le
soir à la veillée, après avoir gardé les bêtes aux champs tout le
jour! Ah! Jean-Joseph, ne vous pressez pas tant de parler. Quand vous
saurez nos aventures, vous verrez qu'il y a bien des ennuis partout,
allez.
D'abord, les premiers jours qu'on était sur le navire, il y avait de
grosses vagues, si grosses que cela nous ballottait comme les feuilles
sur un arbre quand le vent souffle. On ne pouvait pas marcher sur le
plancher du navire sans risquer de tomber. Il fallait donc rester
toujours assis comme si on était en pénitence, et puis à table, quand
on voulait boire, le vin vous tombait tout d'un coup dans le col de
votre chemise, au lieu de vous tomber dans la gorge. Et alors, petit à
petit, à force d'être toujours secoué comme cela, on finissait par
avoir envie de vomir. Les marins riaient:—Bah! disaient-ils, ce n'est
rien, petit Julien, c'est le mal de mer, cela passera.
Hélas! Jean-Joseph, cela ne passait pas vite du tout; on ne pouvait
plus ni boire ni manger, on ne faisait rien que de vomir. Mon Dieu!
j'aurais bien voulu, je vous assure, être alors avec vous à tisser des
paniers le soir, tout uniment, au coin du feu.
Enfin, tout de même, à la longue cela s'en est allé; ce coquin de mal
de mer est passé, et je me suis remis à travailler dans un petit coin
du navire, comme si j'étais à l'école.
LXXXIX.—Suite de la lettre de Julien.
Jeudi matin.
Ne voilà-t-il pas une autre affaire, Jean-Joseph! Une tempête qui nous
assaille. Une tempête méchante comme tout. C'était un vent comme vous
n'en avez jamais vu, bien sûr; et tant mieux pour vous, Jean-Joseph,
de ne pas connaître cela.
Les vagues se heurtaient les unes aux autres, hautes comme des
montagnes, et avec un bruit pareil à celui du canon. Par moment, elles
emportaient le navire, et nous avec, tout en l'air; et puis après,
elles nous rejetaient tout en bas, comme pour nous mettre en pièces.
Elles passaient sans cesse par-dessus le pont, et les matelots, qui
sont des hommes bien braves, allez, Jean-Joseph, les matelots avaient
des figures sombres comme des gens qui auraient peur de mourir; mais
peur en eux-mêmes, sans en dire un mot aux autres. Jugez si le cœur
me battait, à moi. Je ne cessais de prier le bon Dieu de nous
secourir. Je pensais à toute sorte de choses d'autrefois qui me
rendaient plus triste encore. Je me souvenais des belles prairies de
l'Auvergne, où on marchait tranquillement sans avoir peur d'être
englouti; et j'aurais bien aimé entendre les mugissements de vos
grandes vaches rouges, au lieu des grondements terribles de l'Océan
qui nous secouait.
Tout d'un coup, Jean-Joseph, voilà un bruit effroyable qui se fait
entendre. J'en ai fermé les yeux d'épouvante; je pensais: c'est fini,
bien sûr, le navire est en morceaux.
—Rassure-toi, mon Julien, m'a dit alors André: c'est le grand mât qui
s'est rompu; mais nous en avons un de rechange. Notre oncle Frantz
sait son métier de charpentier: il réparera cette avarie.
Mais malgré tout j'avais peur encore. Enfin, pour en finir,
Jean-Joseph, vous saurez que la tempête a duré de cette manière un
jour tout entier. Le soir, elle s'est calmée:—Dors sans inquiétude,
petit Julien, m'a dit mon oncle.
Comme en effet je n'entendais plus le vent siffler et la mer gronder,
je me suis mis à remercier Dieu de tout mon cœur et à m'endormir
bien content.
C'était hier, tout cela, Jean-Joseph; et aujourd'hui, pendant que j'en
avais la mémoire fraîche, je vous ai tout raconté.
Maintenant, quand vous penserez à nous, Jean-Joseph, priez le bon Dieu
pour que ces vilaines tempêtes ne reviennent pas; car il paraît que
c'est le moment de l'année où il y en a beaucoup. Nous avons encore
bien des jours à passer sur le navire le Poitou, et il y a des
endroits très mauvais où on va aller, les côtes de la Bretagne par
exemple, et aussi les falaises de Normandie; ces côtes-là, c'est tout
plein de récifs, m'ont dit les matelots. Les récifs, voyez-vous, ce
sont des rochers sous l'eau; il y en a de pointus qui défoncent les
navires quand le grand vent les pousse dessus. Bref, Jean-Joseph, tout
cela est un peu triste. Mais que voulez-vous? il n'arrive que ce que
Dieu permet, et alors, à la volonté de Dieu. Cela fait que personne ne
se désole; tout le monde rit et travaille d'un bon courage ici, moi
comme les autres.
Allons, si je continue, ma lettre n'aura pas de fin. Je vous embrasse
donc bien vite, mon cher Jean-Joseph, et je prie Dieu pour que nous
nous revoyions un jour.
Votre ami, Julien.
XC.—Nantes.—Conversation avec le pilote Guillaume: les différentes
mers, leurs couleurs; les plantes et les fleurs de la mer.—Récolte
faite par Julien dans les rochers de Brest.
La science découvre des merveilles partout, jusqu'au fond de la mer.
Un jour que le petit Julien s'était attardé tout un après-midi dans la
cabine à faire ses devoirs, il fut bien étonné en revenant sur le pont
de ne plus apercevoir la mer, mais un beau fleuve bordé de verdoyantes
prairies et semé d'îles nombreuses. Le navire remontait le fleuve,
d'autres navires le descendaient, allaient et venaient en tous sens.
—Oh! André, dit Julien, on croirait revenir à Bordeaux.
—Nous approchons de Nantes, dit André; tu sais bien que Nantes est
comme Bordeaux un port construit sur un fleuve, sur la Loire.