La Bretagne a donné à la France beaucoup d'hommes vaillants; parmi eux on remarque Duguesclin.
Une raffinerie de sucre a Nantes.—Le sucre se fait, comme on sait, avec le jus de la canne à sucre ou celui de la betterave, qu'on fait bouillir dans une chaudière. Le sucre, clarifié et raffiné dans le grand appareil représenté à gauche, tombe bouillant dans des réservoirs. On le verse ensuite dans des moules et on l'y laisse refroidir. Ainsi se forment ces pains de sucre que l'ouvrier de droite tire des moules.
Le navire en effet, après plusieurs heures et plusieurs étapes, arriva devant les beaux quais de Nantes. Julien fut enchanté de se dégourdir les jambes en marchant sur la terre ferme. Il alla avec André faire des commissions dans cette grande ville, qui est la plus considérable de la Bretagne et une de nos principales places de commerce.
Mais le séjour fut de courte durée. On chargea rapidement sur le navire des pains de sucre venant des importantes raffineries de la ville, des boîtes de sardines et de légumes fabriquées aussi à Nantes, et des vins blancs d'Angers et de Saumur. Puis on redescendit le fleuve. On repassa devant l'île d'Indret, où fument sans cesse les cheminées d'une grande usine analogue à celle du Creuzot. On revit à l'embouchure de la Loire les ports commerçants de Saint-Nazaire et de Paimbœuf, où s'arrêtent les plus gros navires de l'Amérique et de l'Inde. Enfin on se retrouva en pleine mer.
Le Poitou était pour Julien un petit monde, qu'il aimait à parcourir depuis le pont jusqu'à la cale. Chemin faisant il observait les moindres objets et se faisait dire d'où ils venaient, où ils allaient.
Il y avait surtout à bord quelqu'un que Julien interrogeait volontiers: c'était Guillaume le pilote, qui était presque toute la journée à son gouvernail, dirigeant avec habileté le navire le long de cette côte de France bien connue de lui.
Le père Guillaume était un vieil ami de Frantz, car ils avaient navigué ensemble bien des fois; le père Guillaume aimait les enfants, et Julien fut tout de suite de ses amis. Chaque jour ils faisaient ensemble un bout de conversation. Guillaume avait beaucoup voyagé, il racontait volontiers ce qu'il avait vu dans les pays lointains, et Julien l'aurait écouté les journées au long sans s'ennuyer. Parfois aussi c'était Julien qui faisait la lecture à haute voix et Guillaume qui l'écoutait.
—Père Guillaume, lui dit-il un jour, je n'ai vu que deux mers, la Méditerranée et l'Océan, et elles ne se ressemblent pas; vous qui avez vu bien d'autres mers, dites-moi donc si elles se ressemblent entre elles.
Plantes de la mer.—Sous la mer, il existe des montagnes et des vallées, des vallées impénétrables, de vastes prairies où viennent brouter les animaux marins. Les principales plantes de la mer sont les algues et les varechs. On y trouve aussi un grand nombre d'animaux-plantes, comme le corail et la méduse représentés dans la gravure.
—Petit Julien, vois-tu, les différentes mers sont comme les différents pays: chacune a son aspect. Ainsi la Méditerranée est bleue, l'Océan où nous voici est verdâtre, la mer de Chine et la mer du Japon ont une teinte jaune, la mer de Californie est rosée, ce qui fait qu'on l'appelle mer Vermeille.
—Père Guillaume, qu'est-ce qui fait ces couleurs-là?
—Tantôt ce sont les rayons lumineux d'un beau ciel, comme pour la Méditerranée que tu as vue, tantôt le sable ou les rochers du fond de la mer, tantôt les algues ou plantes marines qu'elle renferme.
—Comment! est-ce qu'il y a des plantes dans la mer?
—Je crois bien! et de quoi vivraient donc tous les poissons et les animaux que la mer renferme? La mer a ses prairies, petit Julien, et ses fleurs aux couleurs les plus vives, et ses forêts de lianes, si serrées et si touffues à certaines places que la navigation est difficile dans ces parages. Quand Christophe Colomb partit pour découvrir l'Amérique et que son vaisseau traversa cette partie de l'Océan couverte de lianes, les matelots, qui n'en avaient jamais vu une si grande quantité, furent effrayés et ne voulaient plus avancer, craignant que le navire ne restât pris au piège dans ces plantes marines. Il y en a, vois-tu, qui ont plus de cinq cents mètres de longueur.
L'école navale de Brest est destinée à former des officiers pour la marine de l'État. Elle est établie dans la rade de Brest. Là, on enseigne aux élèves toutes les sciences qui sont nécessaires à la navigation: ils étudient les cartes terrestres et marines; ils apprennent à relever à l'aide d'instruments la longitude et la latitude des lieux où ils se trouvent, et par conséquent leur position exacte sur le globe. On leur enseigne enfin l'art de manœuvrer et de diriger les vaisseaux.
—Est-ce qu'elles sont belles, les fleurs de la mer?
—Il y en a de très belles, qui reflètent les couleurs de l'arc-en-ciel comme la queue du paon. D'autres sont roses, d'autres d'un beau rouge ou d'un vert tendre.
—Oh! que j'aimerais à les voir!
—Au port de Brest, où nous arriverons bientôt, nous monterons en barque, petit Julien, et je te mènerai en chercher, si j'ai une heure de libre.
—Est-ce possible, père Guillaume?
—Eh oui, Julien; nous en trouverons à marée basse dans les rochers de la côte.
Julien ne songea plus qu'au moment où le navire s'arrêterait au port afin d'aller voir les plantes de la mer.
Un des coquillages de la mer.—Les coquillages de la mer font partie des animaux appelés mollusques, dont les plus connus sont l'huître et l'escargot.
Bientôt le Poitou arriva devant la vaste rade de Brest, dont la difficile entrée est bordée de rochers et protégée par des forts. Une fois ce passage franchi, c'est la rade la plus sûre du monde. Brest, où se trouve notre école navale, est avec Toulon notre plus grand port militaire, et Julien put voir de près les vaisseaux de guerre immobiles dans le port, les marins de l'État avec leurs costumes bleus, leur figure bronzée, leur démarche décidée.
Le père Guillaume n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à Julien. Une après-midi où le capitaine n'avait plus besoin de lui, il sauta avec l'enfant dans une petite barque. Tous deux allèrent visiter la côte. Ils descendirent à marée basse sur les rochers que la mer recouvre quand elle est haute. Le père Guillaume tenait Julien par la main, de peur qu'il ne fît un faux pas sur les rochers glissants et encore humides. Julien ne cessait de pousser des exclamations devant tout ce qu'il voyait.—Oh! les jolies plantes vertes! on dirait de longs rubans! Et celles-ci, elles sont découpées comme de la dentelle! Et ces coquillages, comme ils sont luisants! Je ferai sécher ces plantes, et j'en emporterai dans mon carton d'écolier, avec toute sorte de coquillages. Quand j'irai en classe, je les ferai voir à mes camarades, et je leur dirai que j'ai rapporté cela de Brest.
Autrefois, pendant les tempêtes, les peuplades sauvages allumaient des feux sur le rivage de la mer pour attirer les vaisseaux, les faire périr contre les écueils et se partager leurs dépouilles. De nos jours, tout le long des côtes, de grandes lumières s'allument aussi chaque soir; mais ce n'est plus pour perdre les navires, c'est pour les guider et les sauver. Les hommes comprennent mieux maintenant qu'ils sont frères.
Un soir, pendant que le brave pilote était à son gouvernail (car le navire avait regagné la haute mer), Julien s'approcha du père Guillaume. C'était l'heure du coucher du soleil, et au loin, dans le grand horizon de la mer, on voyait le soleil s'enfoncer lentement dans les flots comme un globe de feu. Les gerbes de flammes dessinaient un immense sillon sur les vagues, et toute la pourpre des cieux à cet endroit se réfléchissait dans les eaux.
Julien s'était assis, croisant les bras; il regardait le coucher du soleil, qui lui semblait bien beau, et il attendait que son vieil ami fût disposé à lui parler des choses de la mer.
—Petit Julien, dit le matelot, qui devinait la pensée de l'enfant, tu regardes ces flots tout embrasés par le soleil couchant; eh bien, j'ai vu quelque chose de plus beau encore.
—Qu'était-ce donc? fit l'enfant avec curiosité.
—C'était ce qu'on appelle la mer phosphorescente.
—C'est donc bien beau, cela, père Guillaume?
—Je crois bien! Ce n'est plus comme ce soir un point de l'Océan qui s'allume; c'est l'Océan tout entier qui ruisselle de feu et brille la nuit comme une étoffe d'argent. Quand avec cela le vent souffle, les lames qui s'élèvent ressemblent à des torrents de lumière.
Un des animalcules de la mer qui produisent la phosphorescence des eaux. Cet animal est invisible à l'œil nu; il est représenté ici tel qu'il apparaît à travers le microscope.
—Est-ce que nous allons peut-être voir cela?
—Non, mon enfant, c'est très rare dans nos pays. C'est entre les deux tropiques que cela se voit pendant les nuits.
—Qu'est-ce qui fait cela? savez-vous, père Guillaume?
—Les savants ont bien cherché, va, Julien. Enfin, il paraît que ce sont des myriades de petits animaux qui sont eux-mêmes lumineux, comme l'est dans nos pays le ver luisant. Les flots en contiennent en certains temps une si grande quantité que la mer en paraît comme embrasée.
—Oh! bien, je comprends, père Guillaume: s'il y avait assez de vers luisants sur un arbre pour le couvrir, il paraîtrait le soir comme un grand lustre allumé; je pense que c'est comme cela pour la mer. Mais, tout de même, faut-il qu'il y ait de ces petits animaux dans la mer pour qu'elle paraisse tout en feu, elle qui est si grande!
La mer polaire.—Du côté des pôles, la mer est glacée presque toute l'année et souvent à une très grande profondeur. Parfois les glaces se détachent et voyagent sur l'eau, c'est ce qu'on appelle des banquises. Ces banquises offrent l'aspect le plus merveilleux: elles sont dentelées comme des cathédrales et étincellent à la lumière du jour ou à celle de la lune. Quand ces énormes masses viennent à rencontrer un vaisseau, elles le brisent comme une coque de noix.
—Les plus gros de ces animaux ne sont pas aussi gros qu'une tête d'épingle.
—Oh! père Guillaume, comme cela m'amuse, tout ce que vous me dites là! Racontez-moi encore quelque chose.
—Je viens de te parler des mers chaudes, des mers tropicales; eh bien, Julien, les mers polaires, c'est tout autre chose. Là, on ne voit que des glaces sans fin; si le navire a peine à avancer, c'est que des bancs de glace se dressent comme des montagnes flottantes et vous enveloppent sans qu'on puisse bouger. Parfois, sur ces îles de glace, on aperçoit des phoques ou des ours blancs qui se sont trouvés entraînés au milieu de la mer.
—Est-ce que vous avez vu cela, père Guillaume?
—Non, mais je l'ai entendu dire à d'autres qui y sont allés; moi, je n'ai jamais été plus haut que Terre-Neuve, où l'on pêche la morue.
—Pourquoi d'autres vont-ils plus haut, père Guillaume, puisque c'est si dangereux?
—Petit Julien, c'est que l'on voudrait trouver un passage libre par le pôle, une mer libre de glaces, et étudier ce côté-là qu'on ne connaît pas.
—Père Guillaume, est-ce qu'au pôle les nuits ne durent pas six mois et les jours six mois? J'ai vu cela dans mon livre de lecture.
—Comme on doit s'ennuyer d'être six mois sans y voir!
Le phoque, ou veau marin, est un mammifère qui habite les mers septentrionales de l'Europe. Le corps des phoques est couvert de poils; par devant il ressemble à celui d'un quadrupède; par derrière il se termine en pointe comme celui des poissons. Ces animaux sont doux, intelligents et s'attachent facilement à l'homme. Ils viennent souvent sur la côte pour y dormir et allaiter leurs petits.
—On est éclairé souvent par des aurores boréales.
—En avez-vous vu, de ces aurores, père Guillaume?
L'aurore boréale, ou lumière polaire, se montre fréquemment dans les pays voisins du nord (Sibérie, Zélande, Laponie, Norvège). C'est, le plus souvent, une sorte d'immense arc enflammé qui s'élève au dessus de l'horizon. L'aurore boréale est produite par l'électricité.
—Oui, j'en ai vu: les plus belles se montrent aux pôles, mais on en voit ailleurs aussi. Ce sont des lueurs rouges qui s'élèvent dans le ciel comme un incendie, des dômes de feu, des colonnes de flammes qui changent sans cesse de couleur et de forme, tantôt bleues, tantôt vertes, tantôt éblouissantes de blancheur: ces flammes éclairent de loin tout le pays, mille fois mieux que les phares qui s'allument en ce moment le long de la côte.
La nuit, en effet, était venue pendant que Guillaume et Julien parlaient ainsi, et dans le lointain, à travers une brume légère, on voyait la lueur rouge, blanche ou bleue, des phares placés sur les pointes les plus avancées de la presqu'île bretonne, qui dessinaient ainsi dans la nuit les contours de la côte. Tantôt, c'étaient des feux fixes, tantôt, des feux à éclipses qui semblaient s'éteindre et se rallumer tour à tour, et qui, tournant sur eux-mêmes, éclairaient successivement toutes les parties de l'horizon.
—Que tous ces phares sont beaux à voir! disait Julien; c'est une vraie illumination.
—Tout cela est fait pour nous éclairer dans notre route: les phares tiennent compagnie au navigateur et lui indiquent le bon chemin. Tu ne peux te faire une idée, petit Julien, combien cette côte de Bretagne était dangereuse autrefois. Il y a là des rochers qui ont mis en pièces je ne sais combien de navires: leurs noms font penser à tous les désastres qu'ils ont causés; dans la Baie des trépassés, par exemple, que de naufrages il y a eu! Lorsque, dans les tempêtes, la mer se brise sur tous ces rochers, elle fait un tel bruit qu'on l'entend sept lieues à la ronde. Il se produit aussi des tourbillons et des gouffres où tout vaisseau qui entre se trouve englouti, comme le gouffre du diable. Mais maintenant les plus dangereux de ces rochers portent chacun leur phare, et alors, au lieu d'être un péril pour les marins, ils leur sont une aide et semblent s'avancer eux-mêmes dans la mer pour mieux les guider.
La parole d'un honnête homme vaut un écrit.
—Ah! mon Dieu! père Guillaume, dit le lendemain le petit Julien, pour savoir autant de choses que vous savez, il faut donc qu'il y ait bien longtemps que vous allez sur mer?
—Eh! oui, petit, répondit le pilote tout en regardant l'Océan qui était toujours un peu agité; voilà déjà vingt-cinq ans que je roule sur toutes les mers, et par tous les temps.
—Et cela ne vous ennuie point, père Guillaume, d'être toujours ainsi sur l'eau, exposé aux tempêtes!
—Petit, dit sentencieusement le père Guillaume, chaque métier a ses tracas, et celui de matelot n'en manque point; mais j'ai choisi celui-là et je m'y suis tenu; la chèvre broute où elle est attachée. Et puis je suis Normand, moi, et les Normands aiment la mer.
—Tout de même, père Guillaume, moi, j'aimerais mieux les champs que la mer, à cause des tempêtes, voyez-vous.
—Oh! bien, petit, j'essaierai des champs prochainement.
—Comment? vous ne serez plus marin, père Guillaume?
—Non; ma femme a hérité, du côté de Chartres, d'un petit bien sur lequel nous ne comptions pas: nous nous installerons à mon retour dans son héritage. Cela l'ennuie, la pauvre femme, et mes filles aussi, de me savoir toujours au péril de la mer. Même elles auraient bien voulu que je ne fisse point cette dernière traversée, et par le plus mauvais temps de l'année. Le fait est que nous avons une mer qui a déjà failli nous jouer un mauvais tour et qui n'est pas encore bien calmée.
—Et vous, vous avez préféré faire la traversée, père Guillaume? Vous aimez joliment la mer, tout de même.
—Oh! je ne me souciais guère de la mer, petit, mais on ne fait pas toujours comme on veut. Moi qui n'ai jamais été propriétaire, j'aurais été enchanté d'essayer tout de suite ce nouveau métier-là; aussi j'ai demandé au capitaine de me laisser m'en aller. «Guillaume, m'a-t-il dit, tu sais bien que tu m'avais promis de venir: je comptais sur toi, et il m'est impossible en ce moment de trouver un bon pilote pour ce dernier voyage. Mais nous n'avons pas d'engagement par écrit, tu es donc libre; tant pis pour moi qui n'ai que ta promesse et qui ne t'ai rien fait signer.»—«Ah! bien, capitaine, ai-je répondu, vous pensez donc que ma parole ne vaut pas tous les écrits? Puisque vous ne pouvez vous passer de moi, je reste.» Et je suis resté.
Julien poussa un gros soupir.—Eh bien, dit le marin, que soupires-tu comme cela?
—Dame, je songe, qu'à votre place, j'aurais eu grande envie de m'en aller, moi! Avoir des champs à soi qui vous attendent, et venir ici s'exposer à des tempêtes comme celle de l'autre jour! C'est tout de même bien dur, quelquefois, de tenir les paroles données.
—Dur ou non, mon enfant, un honnête homme n'a qu'une parole; s'il l'a donnée, tant pis pour lui, il ne la reprend pas; autrement ce n'est plus un honnête homme. Dis-moi, Julien, si j'avais écrit sur un papier: «Je m'engage à vous suivre, capitaine», les mots seraient restés après l'héritage comme avant, n'est-ce pas? Et si j'avais manqué à mon engagement, il aurait suffi à chacun de jeter les yeux sur l'écriture pour penser:—«Guillaume trahit sa parole.» Eh bien, parce qu'il n'y avait pas de papier pour dire cela, t'imagines-tu, Julien, que ma conscience ne me le disait pas?
Le père Guillaume se redressa tout droit, et il regarda le petit garçon fièrement; ses yeux limpides brillaient et semblaient dire: «Guillaume ne sait pas mentir, petit Julien; sa parole vaut de l'or, et quand tous ses cheveux, l'un après l'autre, seront devenus blancs, quand Guillaume sera un vieillard bien vieux, il se redressera encore avec la même fierté, car il pourra dire:—Mon visage a changé, mais mon cœur est toujours le même.»
Alors Julien se sentit rougir d'avoir un instant pensé autrement que le vieux matelot. Il s'approcha doucement, baissant les yeux, et lui dit:
—Père Guillaume, j'ai compris; et moi aussi, je ne veux jamais ni mentir ni manquer à mes promesses.
«En temps de guerre, les gens d'Église, les femmes, les enfants et le pauvre peuple ne sont pas des ennemis. Ils doivent être sacrés pour l'homme de guerre.» Duguesclin.
Un jour que Frantz était assis sur un tas de cordages à côté du vieux pilote, Julien s'approcha, son livre à la main.
—Qu'est-ce que tu lis là, petit? demanda l'oncle Frantz.
—Mon oncle, je lis ce qu'il y a dans mon livre sur la Bretagne et sur ses grands hommes; nous sommes justement encore en face des côtes de la Bretagne, et il me semble que c'est un beau pays.
—Certes, dit l'oncle Frantz; mais voyons, lis tout haut.
—Et lis bien, ajouta le père Guillaume, nous t'écoutons.
La Bretagne a donné à la France beaucoup d'hommes vaillants; parmi eux on remarque Duguesclin.
—Oh! je connais ce nom-là, dit Julien en s'interrompant; j'ai vu, en passant à Nantes, la statue de Duguesclin.
La Bretagne, avec ses côtes de granit et ses îles rongées par les flots, renferme une population courageuse de marins. Elle compte de nombreux ports de mer parmi lesquels on distingue les villes importantes de Nantes (140,000 hab.), Brest (90,000 hab.), Lorient (46,000 hab.), Vannes, Saint-Brieuc, Saint-Malo, Quimper. L'ancienne capitale est Rennes, située sur l'Ille et la Vilaine (60,000 hab.).—La ville la plus importante du Maine est le Mans (50,000 hab.), connue pour ses toiles et ses poulardes. Laval (30,000 hab.) fabrique aussi beaucoup de toiles.—Dans l'Anjou, Angers (65,000 hab.) fabrique des tissus de tout genre et fait un grand commerce d'ardoises.—Tours (50,000 hab.) fabrique des soieries.
Duguesclin naquit, en 1314, près de Rennes, l'antique et belle capitale de la Bretagne. Duguesclin était laid de figure, il avait un caractère intraitable, mais il était plein de courage et d'audace. Dès l'âge de seize ans, il trouve moyen de prendre part, sans être connu, à un de ces combats simulés qu'on appelait tournois, et qui étaient une des grandes fêtes de l'époque. Il entre au milieu des combattants avec la visière de son casque baissée, pour n'être reconnu de personne, et terrasse l'un après l'autre seize chevaliers qui s'offrent à le combattre. Au moment où il terrassait son dernier adversaire, celui-ci lui enlève son casque du bout de sa lance et on reconnaît le jeune Bertrand Duguesclin. Son père accourt à lui et l'embrasse: il est proclamé vainqueur au son des fanfares.
Après s'être ainsi fait connaître, Duguesclin entra dans l'armée et commença à combattre les Anglais, qui occupaient alors une si grande partie de la France.
Il remporta sur eux une série de victoires; par malheur, un jour il se trouva vaincu et fut fait prisonnier. Le Prince Noir, fils du roi d'Angleterre, fit faire bonne garde autour de lui, et on le tint en prison à Bordeaux. Il languit ainsi plusieurs mois. Un jour le prince le fit amener devant lui:
—Bertrand, dit-il, comment allez-vous?
—Sire, par Dieu qui créa tout, j'irai mieux quand vous voudrez bien; j'entends depuis longtemps dans ma prison les rats et les souris qui m'ennuient fort; je n'entends plus le chant des oiseaux de mon pays, mais je l'entendrai encore quand il vous plaira.
—Eh bien, dit le prince, il ne tient qu'à vous que ce soit bientôt.
Et le prince essaya de lui faire jurer de ne plus combattre pour sa patrie. Bertrand refusa.
On finit par convenir que Bertrand Duguesclin recouvrerait sa liberté en payant une énorme somme d'argent pour sa rançon.
—Comment ferez-vous pour amasser tant d'argent? dit le prince.
Un tournoi au moyen age.—Les tournois (mot qui vient de tournoyer) étaient, au moyen âge, de grandes fêtes publiques et militaires où l'on simulait des combats. Tantôt, deux chevaliers se précipitaient l'un sur l'autre pour rompre une lance et cherchaient à se renverser, tantôt, ils faisaient semblant d'assiéger une place, tantôt ils se jetaient tous les uns contre les autres, représentant une mêlée furieuse. Après le tournoi, des prix étaient décernés aux vainqueurs par les dames.
—Si besoin est, répliqua Bertrand, il n'y a femme ou fille en mon pays, sachant filer, qui ne voudrait gagner avec sa quenouille de quoi me sortir de prison.
On permit alors à Duguesclin d'aller chercher lui-même tout cet argent, sous le serment qu'il reviendrait le rapporter.
Duguesclin quitta Bordeaux monté sur un roussin de Gascogne, et il recueillit déjà, chemin faisant, une partie de la somme.
Mais voilà qu'il rencontre de ses anciens compagnons d'armes, qui, eux aussi, avaient été mis en liberté sur parole et ne pouvaient trouver d'argent pour se racheter.
—Combien vous faut-il? demanda Bertrand.
Les uns disent «cent livres!» les autres «deux cents livres!» et Bertrand les leur donne.
Quand il arriva en Bretagne, à son château où résidait sa femme, il avait donné tout ce qu'il avait. Il demanda alors à sa femme de lui remettre les revenus de leur domaine et même ses bagues, ses bijoux.
—Hélas! répondit-elle, il ne me reste rien, car il est venu une grande multitude de pauvres écuyers et chevaliers, qui me demandaient de payer leur rançon. Ils n'avaient d'espoir qu'en moi, et je leur ai donné tout ce que nous possédions.
Duguesclin serra sa femme sur son cœur.
—Tu as fait tout comme moi, lui dit-il, et je te remercie d'avoir si bien compris ce que j'aurais fait moi-même à ta place.
Alors Bertrand se remit en route pour aller retrouver le prince Noir.
—Où allez-vous loger? lui demanda celui-ci.
Duguesclin, né en 1314, près de Rennes, mort en 1380. Il fut le grand lieutenant du roi Charles V, qui aimait peu la guerre, mais qui, grâce à Duguesclin, put défendre la France contre les Anglais et en reconquérir la plus grande partie.
—En prison, monseigneur, répondit Bertrand. J'ai reçu plus d'or, il est vrai, qu'il n'était nécessaire pour me libérer; mais j'ai tout dépensé à racheter mes pauvres compagnons d'armes, de sorte qu'il ne me reste plus un denier.
—Par ma foi! avez-vous vraiment été assez simple que de délivrer les autres pour demeurer vous-même prisonnier?
—Oh! sire, comment ne leur aurais-je pas donné? Ils étaient mes frères d'armes, mes compagnons.
Duguesclin ne resta pourtant point en prison: peu de temps après son retour, on vit arriver aux portes de la ville des mulets chargés d'or. C'était le roi de France qui envoyait la rançon de son fidèle général.
Duguesclin put donc recommencer à combattre pour son pays. Il chassa successivement les Anglais de toutes les villes qu'ils occupaient en France, sauf quatre.
Duguesclin était déjà vieux et il combattait encore; il assiégea la forteresse de Châteauneuf-de-Randon, située dans les montagnes des Cévennes. Le gouverneur de la ville promit de se rendre. Mais Duguesclin mourut sur ces entrefaites; la ville se rendit néanmoins au jour fixé, et on apporta les clefs des portes sur le tombeau de Duguesclin, comme un dernier hommage rendu à la mémoire du généreux guerrier.
—Julien, dit l'oncle Frantz, tu as très bien lu cette histoire. Mais je veux à présent que tu nous dises, à Guillaume et à moi, ce que tu en penses.
—Mon oncle, je pense que ce Duguesclin était un bien parfait honnête homme.
—Cela, dit l'oncle Frantz, ce n'est pas difficile à trouver, Julien; mais voyons, explique-nous pourquoi. Lire n'est rien, comprendre ce qu'on lit est tout.
Julien réfléchit, et après un petit moment qu'il employa à mettre ses idées en ordre, il répondit:
—D'abord, mon oncle, Duguesclin était très brave et aimait beaucoup sa patrie; ensuite il était plein de compassion pour les autres, puisqu'il songeait plus à ses compagnons qu'à lui-même; et enfin, ajouta le petit Julien en regardant son ami Guillaume, il savait si bien tenir sa parole qu'il revint de lui-même se remettre prisonnier, après avoir dépensé sa rançon pour la liberté de ses camarades.
—Allons, Julien, dit l'oncle Frantz, tu lis avec profit, mon enfant, puisque tu comprends bien tes lectures. Tâche de ne pas les oublier à présent. Car rien n'encourage mieux à devenir un honnête homme que de se souvenir des belles actions de ceux qui ont vécu avant nous.
«Plus on avance dans la science, plus on s'aperçoit combien on ignore encore de choses, et plus on devient modeste.» Descartes.
Le lendemain, Julien n'eut pas le plaisir de causer avec son ami Guillaume; la mer était redevenue mauvaise et le vieux pilote était trop occupé pour faire la conversation.
—Assieds-toi tranquillement, mon Julien, dit André au petit garçon, cela vaudra mieux que de courir sur le pont pour embarrasser la manœuvre et risquer d'être emporté par les lames, qui sont fortes.
—Oui, André, répondit l'enfant, je vais m'asseoir dans un petit coin et m'amuser à lire tout seul pour ne déranger personne.—Et Julien, tirant de sa poche son livre, qui ne le quittait jamais, l'ouvrit à la page où il en était resté la veille. Il lut ce qui suit:
I. Il y a, à l'est de la Bretagne, deux fertiles provinces qui semblent la continuer, et qui sont arrosées aussi par la Loire ou ses affluents: c'est le Maine et l'Anjou.
Le Maine produit des chanvres et des lins, dont on fait dans le pays des toiles renommées. Les chevaux et les volailles du Maine sont d'excellente race; le pays est boisé, et le gibier y abonde.
C'est dans le Maine, près de Laval, que naquit le célèbre chirurgien Ambroise Paré. Il jouait un jour avec de jeunes villageois de son âge, et tous ces enfants couraient et sautaient ensemble. Tout d'un coup, l'un d'eux tomba et ne put se relever. Il s'était fait une grave blessure à la tête, et le sang coulait en abondance. Tous ses camarades, sottement effrayés à la vue du sang et le croyant mort, se mettent à fuir en criant. Seul le petit Ambroise, à la fois plus courageux et plus compatissant, s'approche de son camarade, lui lave sa plaie, la bande avec son mouchoir; puis, comme l'enfant pouvait à peine se remuer, il le charge sur ses épaules et le transporte chez ses parents.
Cette présence d'esprit et cette fermeté de caractère furent bientôt connues dans le pays. Un chirurgien de l'endroit en entendit parler, fit venir près de lui le petit Ambroise, et voyant qu'il ne demandait qu'à s'instruire, le prit chez lui comme aide.
A partir de ce moment, Ambroise Paré commença à étudier la chirurgie, qu'il renouvela plus tard par ses découvertes. Il devint médecin du roi. Toute sa vie est un long exemple de travail, de science, de dévouement et de modestie.
Ambroise Paré, né près de Laval vers 1517, mort à Paris en 1590. Il fut le chirurgien des rois Henri II, François II, Charles IX et Henri III.
Quand la peste éclata à Paris, le roi quitta la ville, mais Ambroise Paré, quoiqu'il fût médecin du roi, refusa de l'accompagner et voulut rester à Paris pour soigner les malades. Il s'exposa à tous les dangers et parvint ainsi à sauver bien des malheureux en risquant lui-même sa vie.
Les soldats l'appelaient leur bon père. Un jour, dans une campagne, il fut fait prisonnier par les Espagnols. On ne l'avait point reconnu, mêlé à la foule des prisonniers; mais un de ses compagnons vient à tomber malade: il le soigne, il le sauve. On le reconnaît aussitôt et on lui rend la liberté.
Ce grand homme avait une modestie égale à son génie. Un jour, on le félicitait d'une guérison merveilleuse qu'il venait d'accomplir. Il fit cette simple réponse, qui est devenue célèbre:
—Je l'ai pansé, Dieu l'a guéri.
Ardoisiers d'Angers.—Quand les ardoises ont été arrachées de la carrière par gros blocs, on les fend au moyen de coins et de pics; on obtient ainsi des feuilles de plus en plus minces. De nos jours, on a inventé une machine au moyen de laquelle on fend les ardoises avec rapidité.
David d'Angers a gravé ces mots au bas de la statue d'Ambroise Paré qu'il a sculptée.
II. L'Anjou est plus fertile encore que le Maine; les vents tièdes de l'Océan rendent le climat assez doux, mais humide. On y trouve en pleine terre, dans des pépinières abritées, des grenadiers et des magnolias. La campagne produit de bons vins, surtout ceux de Saumur. Angers a une importante école d'arts et métiers, et ses environs renferment de nombreuses carrières d'ardoises. A Saumur se trouve une grande école de cavalerie où l'on instruit les officiers et les soldats.
C'est à Angers que naquit, en 1789, un des plus grands sculpteurs de notre siècle, David, dont nous avons déjà prononcé souvent le nom à propos des statues qu'il a sculptées. Il avait pour père un simple ouvrier très pauvre, qui sculptait des objets en bois, tables, fauteuils, coffres, chaires d'église. Le jeune David, quand il n'était encore qu'écolier, se fit tellement distinguer par son travail intelligent, que sa ville natale lui servit une petite pension pour lui permettre d'aller étudier à Paris. Il partit, n'ayant que quinze francs dans sa poche.
École de cavalerie de Saumur.—Notre grande école de cavalerie est située à Saumur (Maine-et-Loire). Là on prépare les officiers qui doivent servir dans la cavalerie. Outre les connaissances scientifiques, il faut aussi qu'un cavalier sache sauter à cheval sans étrier, sauter d'un cheval sur l'autre si le sien vient à être tué, etc.
Quelque temps après, il obtint le grand prix de sculpture et devint célèbre.
David d'Angers avait un amour ardent, pour la patrie française, et c'est cet amour qui inspira son génie: il consacra son art et sa vie à faire les statues de la plupart des grands hommes qui ont illustré la France.
III. Avant de traverser l'Anjou et la Bretagne pour se jeter dans la mer près de Nantes, la Loire arrose un pays couvert comme l'Anjou de verdoyantes prairies, de maisons de campagne et de châteaux: c'est la Touraine, qu'on a surnommée à cause de sa fertilité le Jardin de la France.
Près de Tours, cette ville placée au bord de la Loire dans une situation admirable, naquit un des plus grands savants du monde, Descartes, dont la statue s'élève à Tours.
Le jeune Descartes, à seize ans, avait déjà étudié toutes les sciences, et il ne tarda pas à s'illustrer par une longue série de découvertes dans les sciences les plus diverses: mathématiques, physique, astronomie, philosophie.
Descartes avait cinquante-trois ans lorsque la reine Christine de Suède, qui admirait passionnément son génie et qui avait elle-même le plus grand goût pour les sciences, le supplia de venir dans son palais, d'être son maître et son conseiller, d'y continuer ses expériences avec tous les trésors qui seraient mis à sa disposition. Descartes refusa d'abord, puis céda aux instances de la reine. Il vint en Suède; bientôt ce froid climat le rendit malade et causa sa mort prématurée. Ses restes furent rapportés à Paris dans l'église Saint-Étienne, où on voit encore son tombeau.
La statue de Descartes et le pont sur la Loire a Tours.—Descartes naquit à la Haye près de Tours (Indre-et-Loire) en 1596, et mourut à Stockholm en 1650.
Il est bon dans l'industrie d'avoir des rivaux: nous cherchons à faire mieux qu'eux, et c'est profit pour tous.
La Normandie.—Outre Rouen, le Havre et Cherbourg, l'une des plus grandes villes de la Normandie est Caen (45,000 h.), sur l'Orne. Caen fabrique de superbes dentelles, ainsi qu'Alençon et Bayeux. Évreux et Saint-Lô font des toiles de fil et des coutils; Elbeuf (22,000 h.) et Louviers fabriquent les draps les plus fins pour nos habits. Laigle et ses environs possèdent les seules fabriques importantes d'épingles et d'aiguilles qui soient en France.
—Père Guillaume, dit Julien le lendemain matin en arrivant sur le pont à côté du pilote, vous m'avez dit l'autre jour que vous étiez Normand; voulez-vous que nous parlions de votre pays? Cela m'amusera beaucoup. Moi, je voudrais connaître toutes les provinces de la France, parce que j'aime la France et que je veux être instruit des choses de mon pays.
—Voilà qui est bravement parlé, petit Julien. Assieds-toi tranquillement en face de moi, et nous causerons de la Normandie.
Cherbourg et sa digue.—La rade de Cherbourg était une des plus belles de la Manche, mais elle était ouverte du côté de la mer et exposée aux tempêtes ou à l'attaque des ennemis. C'est pour la fermer qu'on a construit cette immense digue, œuvre unique en son genre, qui est une sorte d'île faite de main d'homme et au milieu de laquelle s'élève un fort. Cherbourg est maintenant un des chefs-lieux des cinq arrondissements maritimes dans lesquels on a divisé nos côtes.
Julien ne se le fit pas répéter deux fois, et le père Guillaume, levant le doigt dans la direction des côtes normandes:
—Par là-bas, dit-il, au loin, comme un bras qui se plongerait dans l'Océan, il y a un cap que je ne puis voir sans un grand battement de cœur: c'est le cap de la Hague, petit Julien; c'est par là que je suis né, c'est là que je me suis essayé tout bambin, au pied des falaises, à lutter contre les flots et à ne pas trembler dans la tempête. Tout près est la rade de Cherbourg, et Cherbourg est le plus magnifique port militaire construit par la main des hommes. La rade de Cherbourg est défendue par une digue qui n'a pas sa pareille au monde.
—Qu'est-ce qu'une digue, père Guillaume?
—C'est une muraille construite par les hommes, qui s'avance en mer et derrière laquelle les navires sont à l'abri de la tempête; la digue de Cherbourg a presque une lieue; elle s'avance au milieu d'une des mers les plus agitées et les plus dangereuses qu'il y ait sur la côte de France; mais elle est si bien construite en gros blocs de granit que les plus grandes tempêtes ne l'endommagent pas, que les navires qui sont derrière jouissent d'un calme parfait au moment même où les vagues déferlent au large comme des montagnes qui s'entre-choquent.
Un établissement de bains de mer en Normandie.—Tous les ans, l'été, des milliers de personnes vont prendre des bains de mer dans les villes ou villages du littoral car l'eau salée de la mer est fortifiante, surtout quand on n'y reste pas plus de cinq minutes. La ville de Paris envoie chaque année aux bains de mer, pour les récompenser, les meilleurs élèves de ses écoles.
—J'aimerais bien à voir Cherbourg, père Guillaume; est-ce qu'on s'y arrêtera?
Pêche des huîtres.—Les huîtres sont une des richesses de nos côtes. Pour les pêcher, on se sert d'un instrument appelé drague, sorte de poche en filet qu'on laisse couler et qu'on promène au fond de la mer. Elle arrache tout ce qu'elle rencontre: huîtres, pierres, herbes, et on fait ensuite le triage.
—Non, mon ami, nous passons tout droit, mais de loin je te le montrerai. Et puis la Normandie a bien d'autres ports et nous en verrons quelques-uns. Il y a d'abord le Havre, qui est après Marseille le port le plus commerçant de toute la France: plus de six mille vaisseaux y entrent chaque année et y apportent les produits de toutes les parties du monde, surtout le coton récolté en Amérique par les nègres. Puis nous avons Dieppe, connu pour ses bâtiments de pêche et pour ses bains de mer, Fécamp, Honfleur en face du Havre, Granville qui occupe plus de quinze cents hommes à la pêche des huîtres, et dont les navires vont à Terre-Neuve pêcher la morue. Enfin Rouen est aussi un port très commerçant.
—Comment? dit Julien, Rouen est un port?
Morue.—On ne se douterait pas, à voir les morues desséchées étalées à la devanture des épiciers, de ce qu'est l'animal vivant. C'est un gros poisson qui pèse en moyenne douze kilogrammes. Quand on les a pêchées (et un seul homme en pêche parfois à Terre-Neuve jusqu'à quatre cents par jour), on leur coupe la tête, on les ouvre, et on étale les morceaux. Ce sont ces fragments aplatis que vendent les marchands.
—Certainement, c'est un port sur la Seine; les petits navires remontent la Seine jusqu'à Rouen, comme à Nantes nous avons remonté la Loire et à Bordeaux la Garonne. Rouen, qui a plus de 120,000 habitants, est une grande ville laborieuse, pleine d'usines, de machines et de travailleurs. Elle file à elle seule trente millions de kilogrammes de coton, chaque année, dans ses vastes filatures où la vapeur met en mouvement des milliers de bobines. Le fil fait, on le teint de toutes nuances, en le plongeant dans des cuves où sont les couleurs; les teintureries de Rouen sont, avec celles de Lyon, les plus renommées de France. Et Rouen n'est pas seule à bien travailler en Normandie. Il y a tant d'industries diverses chez nous que je ne puis pas me les rappeler toutes.
La teinturerie.—Pour teindre les écheveaux de laine, de coton, de soie, le teinturier les trempe dans un bain colorant, en les tournant et retournant sur des bâtons.
Et en disant cela, le père Guillaume semblait tout fier de pouvoir faire de son pays un éloge mérité. Il ajouta:
—C'est que, petit Julien, la Normandie est située juste en face de l'Angleterre; cela fait que nous sommes en rivalité pour l'industrie avec les Anglais. Il s'agit de faire aussi bien, et ce n'est pas facile; mais comme on ne veut pas rester en arrière, on se donne de la peine; et alors on arrive en même temps que ses rivaux, et quelquefois avant eux.
—Tiens, dit Julien, c'est donc pour les peuples comme en classe, où chacun tâche d'être le premier?
—Justement, petit Julien. Dans l'industrie celui qui fait les plus beaux ouvrages les vend mieux, et c'est tout profit. Quand les hommes seront plus sages, ils ne voudront obtenir les uns sur les autres que de ces victoires-là. Vois-tu, ce sont les meilleures et les plus glorieuses; elles ne coûtent la vie à personne et personne ne risque d'y perdre une patrie.
Un grand homme de l'Amérique disait:—Si l'on demande à quelqu'un quel est le pays qu'il aime le mieux, il donnera d'abord le sien: mais si on lui demande ensuite quel est le pays qu'il voudrait avoir comme seconde patrie, il nommera la France.
—Père Guillaume, demanda encore Julien, y a-t-il de bonnes terres en Normandie?
—Je le crois bien, petit. La Normandie est l'un des sols les plus fertiles de la France. Nous avons des prairies sans pareilles, où les nombreux troupeaux qu'on y élève ont de l'herbe jusqu'au ventre. C'est dans le Cotentin, dans mon pays, que chaque année on vient acheter les bœufs gras qui sont ensuite promenés à Paris, et qui sont bien les plus beaux qu'on puisse voir. Les chevaux normands, dont la ville de Caen fait grand commerce, sont connus partout: nos moutons de prés salés sont célèbres. Tu sais, petit Julien, on les appelle ainsi parce qu'ils paissent des herbes que le vent de la mer a salées. Enfin, mon ami, nos fermières font du beurre et des fromages que tout le monde se dispute; nous envoyons par millions en Angleterre les œufs de nos basses-cours, et nos belles poules de Crève-cœur sont une des races les plus estimées. La campagne est tout ombragée d'arbres fruitiers, de pommiers qui nous donnent un excellent cidre, de cerisiers dont les bonnes cerises approvisionnent l'Angleterre. Que veux-tu que je te dise, Julien? la Normandie est une des provinces les plus riches et les plus fertiles de notre France.