En l'année 1775, un petit enfant nommé Philippe de Girard venait au
monde dans un village du département de Vaucluse.
—Le département de Vaucluse, se dit Julien, chef-lieu Avignon; j'ai
passé par là en allant à Marseille, je me le rappelle très bien.
Dès que le petit Philippe sut lire, il employa toutes ses journées à
étudier, à feuilleter des livres savants.
A l'heure des récréations, Philippe allait jouer dans le jardin
paternel, mais ses jeux étaient de nouveaux travaux. Il construisait
de petits moulins que faisait tourner le ruisseau du jardin: il
fabriquait de toutes pièces ou dessinait sur le papier des machines de
diverses sortes.
A l'âge de quatorze ans, Philippe de Girard avait déjà inventé une
machine pour utiliser la grande force des vagues de la mer.
Il n'avait pas seize ans lorsqu'un malheur frappa sa famille: son père
et sa mère furent forcés de quitter la France pendant la Révolution,
et ils perdirent tout ce qu'ils possédaient.
Errant dans des pays étrangers, réduits à la pauvreté la plus grande,
les parents de Philippe de Girard seraient peut-être morts de misère
sans le courage de leur jeune fils.
Philippe met tout son génie au service de son amour filial; c'est lui
qui gagne le pain de son père et de sa mère, il est leur secours, leur
consolation, leur honneur. Il travaille sans repos, et c'est pour eux
qu'il travaille.
En 1810, Philippe et sa famille étaient réunis à table pour déjeuner.
En ce moment, un journal arriva. Son père l'ouvrit, y jeta les yeux,
puis le passant à son fils: «Tiens, Philippe, voilà qui te regarde.»
Et le jeune homme lut dans le journal ce décret de Napoléon Ier:
«Il sera accordé un prix d'un million de francs à l'inventeur (de
quelque nation qu'il puisse être) de la meilleure machine à filer le
lin.»
267
Philippe de Girard, né en 1775 dans un village du
département de Vaucluse, mourut en 1845.
—Un million! s'écria Philippe. Oh! si je pouvais le gagner et
vous rendre votre fortune d'autrefois!...
Après le dîner, Philippe va se promener dans le jardin sous
les grands arbres, réfléchissant, cherchant comment faire. Il se
procure du lin, du fil, une loupe (une loupe est une sorte de verre
qui grossit les objets pour les yeux); puis il s'enferme dans sa
chambre, et, tenant d'une main le lin, de l'autre le fil, il se dit:
«Avec ceci, il faut que je fasse cela.»
Il passa la journée et la nuit à réfléchir, imaginant et construisant
dans sa tête des machines de toute sorte.
Le lendemain, quand il revint à la même heure pour le déjeuner en
famille, il dit à son père:
—Le million est à nous, la machine est trouvée!
L'idée principale de la machine était trouvée en effet, mais, pour
l'exécuter, Philippe de Girard rencontra les plus grandes difficultés.
Il dépensa le peu d'argent qu'il avait; enfin, après plusieurs années,
au moment où la machine était enfin parfaite et où Philippe allait
recevoir son prix, Napoléon tomba. Le gouvernement qui lui succéda
refusa de payer le million promis.
Alors Philippe ruiné s'exila. Il alla fonder en Pologne une
manufacture de lin qui prit une grande importance et fut même le
centre d'une nouvelle ville. Cette ville porte le nom de Girard et
elle est désignée sur les cartes actuelles par le nom de Girardoff.
Ainsi, grâce à un travail assidu, Girard finit par obtenir et par
donner aux siens la richesse qu'il avait failli déjà trouver.
Néanmoins, jusqu'à la fin de sa vie il ne cessa de travailler et
d'inventer sans relâche; c'est par vingtaines que se comptent les
machines que l'industrie lui doit.
Mais sa plus belle œuvre, ce fut cette machine à filer le lin
qui devait être une des richesses de sa patrie. Elle se répandit
partout rapidement, surtout dans le Nord. C'est une simple machine qui
a fait la fortune et la grandeur de plusieurs villes du Nord,
principalement de Lille, centre de l'industrie du lin. Aussi la ville
de Lille s'est-elle toujours montrée reconnaissante envers Philippe de
Girard.
L'État fait aujourd'hui une pension à sa nièce et à sa petite-nièce.
CVII.—L'Artois et la Picardie.—Le siège de Calais.
Le courage rend égaux les riches et les pauvres, les grands et les
petits, dans la défense de la patrie.
Julien, tournant la page de son livre, continua sa lecture:
L'Artois et la Picardie sont, comme la Flandre, des pays de plaines
très fertiles qui produisent en abondance le blé, le colza et le lin.
Ces trois provinces industrieuses, placées en face de l'Angleterre,
font aussi un grand commerce maritime. Par les ports de Boulogne et de
Calais passent chaque année, par centaines de mille, les personnes qui
se rendent d'Angleterre en France ou de France en Angleterre.
Il y a cinq cents ans, le roi d'Angleterre, Édouard III, avait
envahi la France et assiégé Calais. Les habitants, pendant une année
entière, soutinrent vaillamment le siège; mais les vivres vinrent à
manquer, la famine était affreuse, il fallut se rendre.
Le brave gouverneur de la ville, Jean de Vienne, fit dire au roi
d'Angleterre que Calais se rendait et que tous ses habitants
demandaient à quitter la ville.
269
Eustache de Saint-Pierre et les bourgeois de
Calais.—C'est en 1347 que le roi d'Angleterre réduisit à merci
la ville de Calais. Cette ville ne fut enlevée aux Anglais qu'en 1558
par le duc de Guise. Calais a aujourd'hui 12,000 habitants; c'est une
place forte de première classe.
Le roi répondit qu'il ne les laisserait pas sortir, mais ferait tuer
les plus pauvres et accorderait la vie aux riches au prix d'une forte
rançon.
Voici la belle réponse que lui fit alors Jean de Vienne.
—Seigneur roi, nous avons tous combattu aussi loyalement les uns
que les autres, nous avons tous subi ensemble bien des misères, mais
nous en subirons de plus grandes encore plutôt que de souffrir que le
plus petit de la ville soit traité autrement que le plus grand d'entre
nous.
Le roi furieux répondit qu'en ce cas il les ferait tous pendre.
Les chevaliers anglais réussirent pourtant à le calmer un peu, et il
se contenta d'exiger que Calais lui livrât six bourgeois, parmi les
notables, pour être mis à mort.
Le gouverneur de la ville vint alors au marché pour annoncer la triste
nouvelle. Il fit sonner la cloche. Au son du la cloche, hommes et
femmes se réunirent pour l'entendre.
Grande fut la consternation en apprenant l'arrêt du roi d'Angleterre.
Tous se regardaient les uns les autres, se demandant quelles seraient
parmi eux les six malheureuses victimes. Tout d'un coup le plus riche
bourgeois de la ville, Eustache de Saint-Pierre, se leva; il s'avança
vers le gouverneur et, d'une voix ferme, il se proposa le premier pour
mourir.
Aussitôt trois autres bourgeois imitent son noble exemple et, quand il
ne reste plus que deux victimes à choisir, tant d'habitants se
proposent pour mourir et sauver leurs concitoyens, que le gouverneur
de la ville est obligé de tirer au sort.
Ensuite les six bourgeois partirent au camp anglais, en chemise, pieds
nus, la corde au cou, portant les clefs de la ville. Ils
s'agenouillèrent devant le roi en lui tendant les clefs.
Il n'y eut alors, parmi les Anglais, si vaillant homme qui pût
s'empêcher de pleurer en voyant le dévouement des six bourgeois. Seul,
le roi d'Angleterre, jetant sur eux un coup d'œil de haine,
commanda que l'on coupât aussitôt leurs têtes. Tous les barons et
chevaliers anglais versaient des larmes et demandaient de faire grâce,
mais Édouard, grinçant des dents, s'écria:
—Qu'on fasse venir le coupe-tête.
Au même moment, la reine d'Angleterre arriva. Elle se jeta à deux
genoux aux pieds du roi, son époux:
—Grâce, grâce! dit-elle; et elle pleurait à tel point qu'elle ne
pouvait se soutenir. Ah! gentil sire, je ne vous ai jamais rien
demandé; aujourd'hui je vous le demande, pour l'amour de moi, ayez
pitié de ces six hommes!
Le roi garda le silence durant quelques moments, regardant sa femme
agenouillée devant lui:—Ah! madame, dit-il, j'aimerais mieux que
vous fussiez ailleurs qu'ici.
Enfin il s'attendrit et il accorda la grâce des six héros de Calais.
CVIII.—La couverture de laine pour la mère Étienne.—Reims et les
lainages.
Se souvenir toujours d'un bienfait, c'est montrer qu'on en était
vraiment digne.
271
La cathédrale de Reims est un admirable édifice du
treizième siècle. On en voit ici l'extérieur et les superbes tours.
L'intérieur n'est pas moins magnifique: il est éclairé par des vitraux
remarquables et orné d'innombrables statues. C'est dans la cathédrale
de Reims qu'étaient couronnés les rois de France.
—Mon oncle, dit un jour André à l'oncle Frantz, il y a une chose qui
me préoccupe; lorsque nous avons quitté la Lorraine, le père et la
mère Étienne nous ont aidés comme si nous étions leurs enfants, et la
bonne mère Étienne, sans rien me dire, a glissé dans ma bourse deux
pièces de cinq francs que j'y ai trouvées à Épinal. Cependant ils sont
très gênés, car ils ont perdu toutes leurs économies pendant la
guerre, et moi, malgré nos peines, j'ai néanmoins en ce moment deux
fois plus d'argent qu'en quittant Phalsbourg. Je voudrais bien leur
rendre ces deux pièces de cinq francs et leur en montrer ma
reconnaissance.
—Je t'approuve, André, dit l'oncle Frantz: il faut toujours, dès
qu'on le peut, rendre ce qu'on a reçu et répondre à un bon procédé par
un autre. Nous passerons chez la mère Étienne avant d'arriver à
Phalsbourg, et nous lui offrirons quelque chose.
—Mon oncle, dit Julien qui avait écouté avec attention, je me
rappelle que Mme Étienne nous avait mis la nuit sur notre lit des
habits pour nous couvrir, car, disait-elle, elle n'avait plus une
seule couverture de laine depuis la guerre.
—En effet, dit André, et malgré cela elle n'a pas hésité à nous
donner ses petites économies! Bonne mère Étienne!
271a
Ouvrières de Reims cardant et peignant la laine.—La
laine, comme le coton, a besoin d'être débarrassée de tous les
filaments étrangers et de toutes les impuretés. Pour cela on la carde.
Ce mot vient d'une espèce de chardon à tête épineuse, la cardère, dont
on se sert pour brosser la laine. Ensuite on la peigne comme nous
peignons nos cheveux.
272
La Champagne tire son nom de ses vastes plaines
couvertes en partie de vignobles, en partie de vastes forêts. Mézières
(le chef-lieu des Ardennes) est une place forte sur la Meuse. Sedan
est une petite place forte célèbre par la défaite de Napoléon III.
Châlons-sur-Marne, Reims (65,000 hab.), Épernay font un grand commerce
de vins. Troyes (36,000 hab.) fabrique de la bonneterie et des toiles,
Chaumont des gants et des couteaux. Langres a une coutellerie très
renommée.
—Eh bien, mes enfants, dit l'oncle Frantz, nous arriverons bientôt à
Reims, profitons-en pour acheter une chaude couverture que nous
offrirons à la mère Étienne. Reims est la ville des lainages par
excellence, et notre bateau va y rester assez de temps pour que nous y
puissions faire notre achat.
L'oncle Frantz et les deux enfants parcoururent la belle ville de
Reims, la plus peuplée du département de la Marne. Ils visitèrent la
superbe cathédrale, et Julien, se rappelant les récits de la mère
Gertrude, dit à son oncle que Jeanne Darc avait fait autrefois
dans cette cathédrale sacrer le roi Charles VII.
C'était un jour de marché, et partout s'étalaient les produits de la
Champagne, qui consistent surtout en lainages, en fers, en vins
célèbres.
—Les lainages, dit l'oncle Frantz, sont la plus ancienne des
industries françaises et une de celles où la France l'emporte sur ses
rivales. On carde et on peigne les laines, puis on les tisse, et les
tissus de Reims, ainsi que les draps de Sedan, sont justement
renommés.
Tout en causant ainsi, on choisit une bonne couverture, chaude et
grande, et on se réjouit par avance du plaisir qu'on aurait à l'offrir
à la mère Étienne.
On reprit ensuite le chemin du bateau et on recommença à travailler en
songeant qu'on arriverait bientôt en Lorraine.
Julien s'empressa de se remettre lui aussi au travail; il fit une
belle page d'écriture, des problèmes que l'oncle Frantz lui avait
donnés à résoudre et qui roulaient sur l'achat et la vente des
lainages. Puis il prit son livre d'histoires et lut ce qui s'y
trouvait sur la Champagne.
CIX.—Les hommes célèbres de la Champagne.—Colbert et la France sous
Louis XIV.—Philippe Lebon et le gaz d'éclairage.—Le fabuliste la
Fontaine.
Nous jouissons tous les jours, et souvent sans le savoir, de
l'œuvre des grands hommes: c'est un bienfait perpétuel qu'ils
laissent après eux.
273
Colbert, né à Reims en 1619, mort en 1683.—Il diminua
les impôts que payait seul le peuple et augmenta ceux que les nobles
payaient. Il encouragea l'agriculture: c'est aussi grâce à lui que
l'industrie française se développa, et qu'elle a acquis cette élégance
qui la distingue encore au milieu des industries de toutes les
nations. En même temps, il améliorait les routes, et fit creuser par
Riquet le canal du Midi. Enfin il encouragea les arts et les lettres
et attira à Paris les savants, les sculpteurs comme Puget, les
peintres, les poètes, les écrivains de tout genre.
I. Le plus grand ministre de Louis XIV et l'un des plus grands hommes qui aient gouverné la France,
ce fut Colbert, le fils d'un simple marchand de laines de Reims qui
avait pour enseigne un homme vêtu d'un long vêtement de drap avec ces
mots: Au long-vêtu. Colbert avait pris dans le commerce des
habitudes d'ordre et d'intègre probité, qu'il apporta plus tard dans
les affaires publiques. Le cardinal Mazarin dit à son lit de mort à
Louis XIV: «Sire, je vous dois beaucoup, mais je crois m'acquitter en
quelque sorte avec Votre Majesté en vous donnant Colbert.» Les
prévisions de Mazarin ne furent pas trompées, et c'est à Colbert
qu'est due pour la plus grande partie la gloire du siècle de Louis
XIV.
A cette époque, une foule de gens prenaient dans le trésor public et
gaspillaient l'argent de la France. Colbert, par sa fermeté et sa
sévérité, réprima tous ces abus. On l'appelait «l'homme de marbre»,
parce qu'il ne donnait à chacun que ce qui lui était dû, sans se
laisser fléchir par les menaces ou par les promesses.
«Sire, écrivait-il au roi, un repas inutile de mille écus me fait une
peine incroyable; et lorsque au contraire il est question de millions
d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien et j'irais à pied pour
y fournir, si cela était nécessaire.» Car c'était alors l'époque où
les nations qui entouraient la Pologne commençaient à s'en disputer
les provinces.
Colbert fit plus que de donner tout son bien pour la France: il lui
donna tout son temps, toutes ses forces, toute sa vie. Il travaillait
seize heures par jour, soutenu par l'idée qu'il travaillait au bonheur
du peuple et à la gloire de la France.
Malheureusement, ce labeur perpétuel ruinait sa santé. En outre les
courtisans le haïssaient, car il n'aimait point à leur accorder des
faveurs injustes. Le roi Louis XIV finit par méconnaître ses services,
et par le disgracier au moment où il allait mourir épuisé par ses
travaux.
Mais Colbert laissait en mourant de grandes œuvres, et le bien
qu'il avait fait à la France ne fut point perdu. Maintenant encore,
dans l'état florissant où nous sommes, on pourrait retrouver la trace
des efforts de Colbert. On comprend à peine comment ce grand ministre put suffire à accomplir à
la fois tant de travaux et de réformes diverses.
274
Usine a gaz.—Pour fabriquer le gaz, on enferme du
charbon dans de grands cylindres de fonte et on le fait chauffer; le
gaz s'en échappe et, après avoir été purifié, il se rend sous ces
espèces de grandes cloches renversées qu'on voit à gauche dans la
gravure, et qu'on appelle gazomètres. De ces cloches partent les
tuyaux qui conduisent le gaz dans les magasins et dans les rues.
—Mon Dieu, dit Julien en lui-même, voilà un homme qui a été bien
utile à la France; et pourtant c'était le fils d'un simple marchand de
draps, ce Colbert. Mais ce n'était pas un paresseux seize heures de
travail par jour, comme il prenait de la peine! Allons, je vois que,
pour arriver à faire bien des choses et à les bien faire, il faut
travailler sans cesse.
II. Philippe Lebon naquit dans un village de la Haute-Marne. Devenu
ingénieur des ponts et chaussées, il était à la campagne, chez son
père, lorsqu'il fit une des plus importantes découvertes de notre
siècle. Il était occupé à des expériences de physique et de chimie, et
chauffait sur le feu une fiole remplie de sciure de bois: le feu
s'étant communiqué à la fumée et au gaz qui s'échappaient de la fiole,
ce gaz se mit à brûler d'un vif éclat. Aussitôt, Philippe Lebon conçut
la pensée d'éclairer les maisons et les villes au moyen du gaz qui
sort du bois ou du charbon de terre quand on les chauffe fortement. Il
était tellement enthousiasmé de sa découverte, qu'il disait aux
habitants de son village:
—Je retourne à Paris, et de là je puis, si vous voulez, vous
chauffer et vous éclairer avec du gaz que je vous enverrai par des
tuyaux.
275
La Fontaine naquit à Château-Thierry (Aisne) en 1621 et
mourut en 1695. A cette époque Château-Thierry faisait partie de la
province de Champagne.
On le traita de fou, mais son invention, loin d'être une folie, est
une des plus utiles applications de la science.
Philippe Lebon eut bien de la peine pour faire accepter en France son
idée, et même il n'y put réussir. C'est en Angleterre qu'on adopta
d'abord sa découverte.
Au milieu de ses efforts et de ses courageux essais, Philippe Lebon
rencontra une mort tragique. Il fui assassiné, en 1804, à Paris,
dans les Champs-Élysées, sans qu'on ait jamais pu découvrir ni son
meurtrier ni le motif de cet assassinat. Une pension fut accordée par
l'État à la veuve de Philippe Lebon.
III. Outre ces inventeurs célèbres, la Champagne a produit un de nos
plus grands poètes.
A Château-Thierry, dans l'Aisne, vivait au dix-septième siècle un
excellent homme de mœurs fort simples, qui était chargé d'inspecter
les eaux et forêts. Il passait en effet une grande partie de son temps
dans les bois. Il restait tout songeur sous un arbre pendant des
heures entières, oubliant souvent le moment de dîner, ne s'apercevant
pas parfois de la pluie qui tombait. Il jouissait du plaisir d'être
dans la campagne, il regardait et observait tous les animaux; il
s'intéressait aux allées et venues de toutes les bêtes des champs,
grandes ou petites. Et les animaux lui faisaient penser aux hommes; il
retrouvait dans le renard la ruse, dans le loup la férocité, dans le
chien la fidélité, dans le pigeon la tendresse. Il composait alors
dans sa tête de petits récits dont les personnages étaient des
animaux, des fables où parlaient le corbeau, le renard, la cigale et
la fourmi.
Vous avez reconnu, enfants, ce grand poète dont vous apprenez les
fables par cœur, la Fontaine. C'est un des écrivains qui ont
immortalisé notre langue: ses fables ont fait le tour du monde; on les
lit partout, on les traduit partout, on les apprend partout. Elles
sont pleines d'esprit, de grâce, de naturel, et en même temps elles
montrent aux hommes les défauts dont ils devraient se corriger.
CX.—Retour à la ville natale.—André et Julien obtiennent le titre de
Français.—La tombe de Michel Volden.
Le souvenir de ceux qui nous furent chers est dans la vie comme un
encouragement à faire le bien.
Après une semaine de fatigue on arriva enfin en Alsace-Lorraine. On
quitta le bateau à quelques kilomètres de Phalsbourg; nos voyageurs
transportèrent leurs malles et s'installèrent dans une auberge à bon
marché qu'ils connaissaient.
Puis l'oncle Frantz, usant de ses droits de tuteur auprès des
autorités allemandes, s'empressa de déclarer pour ses neveux et pour
lui-même leur résolution de rester Français et d'habiter en France.
Comme ils étaient en règle pour toutes les formalités nécessaires,
acte en fut dressé sans obstacle.
Alors l'oncle Frantz et les deux enfants se sentirent tout émus d'être
enfin arrivés au but qu'ils avaient poursuivi avec tant d'énergie et
de persévérance. Ils songèrent à la France; ils étaient heureux de lui
appartenir et d'avoir une patrie; et cependant il ne restait plus
devant eux rien autre chose, ni maison, ni ville où l'on pût
s'installer et vivre tranquille: désormais il faudrait travailler sans
relâche pour gagner le pain quotidien jusqu'à ce qu'on eût enfin un
foyer, «une maison à soi,» comme disait le petit Julien. Mais ces
trois âmes courageuses ne s'en effrayaient pas:—Le devoir d'abord,
disait l'oncle Frantz, le reste ensuite!
Julien et André, le cœur gros de souvenirs, suivaient avec émotion
les rues de la ville natale. On passa devant la petite maison où
Julien et André étaient nés, où leur mère, où leur père étaient morts.
Chemin faisant on rencontrait des visages amis, de vieilles
connaissances qui vous souhaitaient la bienvenue, comme maître Hetman,
l'ancien patron d'André.
Après la maison paternelle, la première où se rendirent les enfants
fut celle de l'instituteur qui les avait instruits, et auquel ils
voulaient exprimer leur reconnaissance.
L'instituteur découvrit dans un coin de son jardin quelques fleurs en
avance sur le printemps, et Julien fit un gros bouquet de ravenelles
d'or et de pervenches bleues. Puis nos trois amis, dans une même
pensée, se dirigèrent vers le petit cimetière de Phalsbourg.
Le soleil allait bientôt se coucher, empourprant l'horizon, lorsqu'on
arriva près de la tombe de Michel Volden. On s'agenouilla devant la
petite croix en fer qu'André avait lui-même forgée autrefois et placée
sur la tombe de son père; puis on y déposa le bouquet de Julien.
Alors de ces trois cœurs remplis de tendresse et de regrets s'éleva
intérieurement une prière.
L'oncle Frantz, immobile sur le gazon funèbre, repassait en son âme
les souvenirs de sa jeunesse; il songeait aux belles années passées en
compagnie de ce frère qui dormait son dernier sommeil au milieu des
vieux parents, sur la terre natale devenue une terre étrangère! il lui
jurait en son cœur d'être le père de ses deux orphelins.
Quant à André et à Julien, ils avaient les yeux pleins de
larmes:—Père, murmuraient-ils, nous avons rempli ton vœu, nous
sommes enfin les enfants de la France; bénis tes fils une dernière
fois. Père, père, notre cœur est resté tout plein de tes
enseignements; nous tâcherons d'être, comme tu le voulais, dignes de
la patrie, et pour cela nous aimerons par dessus toute chose le bien,
la justice, tout ce qui est grand, tout ce qui est généreux, tout ce
qui doit faire que la patrie française ne saurait périr.
CXI.—Une lettre à l'oncle Frantz.—Un homme d'honneur.—La dette du
père acquittée par le fils.
Que notre nom soit sans tache, et que devant personne nous n'ayons à
en rougir.
Le lendemain, au moment de quitter Phalsbourg, l'oncle Frantz reçut
une lettre de Bordeaux, lettre courte, simple, dix lignes seulement;
mais ces dix lignes imprévues lui causèrent une telle émotion qu'il
faillit se trouver mal.
«Frantz, disait la lettre, vous aviez placé toutes vos économies chez
mon père, et sa ruine vous a absolument ruiné, vous aussi. Elle en a
ruiné beaucoup d'autres, malheureusement, et le but le plus cher de ma
vie sera de les rembourser tous. Je ne le puis que très lentement;
néanmoins, comme de tous les créanciers de mon père vous êtes celui
auquel il s'intéresse le plus, je veux commencer par vous le devoir
que je me suis imposé d'acquitter peu à peu tous les engagements de
mon père. Présentez-vous donc à la banque V. Delmore et Cie, rue de
Rivoli, à Paris: il vous sera versé sur la présentation de vos titres
les 6,500 francs qui vous sont dus.»
—André, Julien, s'écria l'oncle Frantz en ouvrant ses bras aux deux
enfants, et en les serrant étroitement sur son cœur, remerciez Dieu
avec moi et n'oubliez jamais le nom de l'homme d'honneur qui vient de
m'écrire.
André lut la lettre tout haut; Julien écoutait, les yeux grands
ouverts de surprise.
—Est-ce possible? s'écria-t-il. Alors, mon oncle, nous ne sommes plus
pauvres, et nous pourrons, nous aussi, cultiver un petit bien comme
vous le vouliez? Oh! mon Dieu, mon Dieu, quel bonheur!
Et l'enfant riait de plaisir en disant:—Nous aurons de belles vaches
comme la fermière de Celles, j'apprendrai à labourer, à tailler les
arbres, à soigner les bêtes, n'est-ce pas, mon oncle? Oh! que ce
monsieur est brave et honnête tout de même, de rembourser ainsi les
dettes de son père! Mon oncle, je prierai Dieu pour lui tous les jours
de ma vie.
—Tu auras raison, Julien, dit l'oncle, car ce souvenir te rappellera
constamment que l'honneur vaut toutes les fortunes du monde: un
honnête homme estime plus haut que tout le reste un nom sans tache.
CXII.—Paris.—La longueur de ses rues.—L'éclairage du soir.—Les
omnibus.
Que de mouvement et d'activité, mais aussi que de peines et de
fatigues dans l'existence des grandes villes!
278
L'Ile-de-France a formé cinq départements, dont les
chefs-lieux sont: Beauvais, célèbre par le courage de Jeanne Hachette;
Versailles (50,000 h.), où résidaient naguère le Sénat et la Chambre
des députés; Paris (2,300,000 h.), et les petites villes de Melun et
de Laon.
Le soir même nos trois amis, après avoir rendu visite au vieux
sabotier Étienne et à sa femme, repartirent pour la France. Ils
avaient résolu d'aller retrouver Guillaume, en passant par Paris pour
y recevoir les fonds de l'oncle Frantz.
André et Julien étaient ravis de passer par Paris.—Nous n'y resterons
pas longtemps, dit l'oncle Frantz; néanmoins je profiterai de notre
passage pour vous faire connaître un peu la capitale de notre chère
France.
Cette fois on avait pris trois places dans le chemin de fer.
279
La Place de la Concorde a Paris.—La place de la
Concorde est la plus belle et la plus monumentale de Paris. Elle est
ornée de colossales statues en pierre qui représentent les principales
grandes villes de France, entre lesquelles la concorde doit régner.
On arriva le lendemain à cinq heures du matin. Après avoir installé
ses malles dans une chambre voisine de la gare, on revêtit ses habits
neufs, on mangea un morceau de pain et de fromage d'un grand appétit
et l'on se mit en route.
279a
La rue de Rivoli a Paris.—La rue de Rivoli, ainsi
nommée à cause d'une victoire remportée en Italie par nos troupes, est
l'une des principales rues de Paris. D'un côté, elle est bordée par le
palais et le jardin des Tuileries, par le Louvre, par
l'Hôtel-de-Ville; de l'autre côté par de riches maisons et par des
arcades sous lesquelles affluent les promeneurs.
Les magasins commençaient à s'ouvrir, les omnibus se mettaient en
mouvement; Julien s'émerveillait de voir tant de monde aller et venir.
Cependant il ne tarda pas à trouver que les rues de Paris étaient bien
longues et que ses petites jambes n'avaient jamais été à pareille
épreuve.
—Sais-tu, lui dit André, comme on parcourait l'interminable rue de
Rivoli, qui s'étend depuis la place de la Concorde jusqu'au delà de
l'Hôtel-de-Ville, sais-tu quelle longueur feraient toutes les rues de
Paris si elles étaient à la suite les unes des autres.
—Oh! point du tout, dit Julien; André, dis-le-moi vite si tu le sais.
—Eh bien, elles feraient une rue longue de neuf cents kilomètres,
c'est-à-dire plus longue que le chemin de Paris à Marseille; et un
homme qui accomplirait à pied quarante kilomètres par jour mettrait
vingt-cinq jours pour parcourir cette rue.
280
Une rue du vieux Paris.—Combien les rues de nos villes
ressemblaient peu autrefois à ce qu'elles sont aujourd'hui! Elles
étaient si étroites qu'on voyait à peine le jour entre les deux
rangées de maisons. Le soir, jusqu'au temps de Philippe-Auguste, les
rues n'étaient point éclairées et on ne pouvait sortir sans risquer
d'être volé ou assassiné. Aussi, à sept heures du soir, toutes les
églises sonnaient le couvre-feu, c'est-à-dire qu'à partir de cette
heure on devait éteindre son feu, sa lampe et ne plus sortir de sa
maison.
—Oh! dit Julien, faut-il qu'il y ait des rues dans ce Paris!.. Est-ce
qu'on les éclaire toutes quand vient le soir?
—Certainement, dit l'oncle Frantz; ce n'est plus comme autrefois, où
les rues du vieux Paris n'étaient point éclairées. Chaque soir trente
mille becs de gaz s'allument, les magasins s'illuminent et toutes les
voitures passent avec des lanternes brillantes.
—Cela doit faire un bel éclairage, s'écria Julien en sautant pour
tâcher d'oublier qu'il était fatigué; je vais être content de voir
cela. Tout de même, il faut de bonnes jambes aux Parisiens, car il y a
joliment à marcher pour aller d'un bout de leur ville à l'autre.
—Les voitures les aident, petit Julien, dit Frantz. Vois tous ces
omnibus qui s'entre-croisent dans les rues. Moyennant 15 centimes on
te fera monter sur le haut et tu seras traîné pendant une heure d'un
point de Paris à l'autre.
—Oh! comme c'est bien inventé, cela! dit l'enfant. Je vois que tout
le monde en profite pour aller à ses affaires, car les omnibus sont
remplis de voyageurs. Tiens, s'écria-t-il, voici une voiture pleine de
facteurs avec leurs boîtes aux lettres devant eux.
—Tous les facteurs sont conduits en voiture vers les quartiers
différents qu'ils ont à desservir, dit l'oncle Frantz; sans cela leurs
jambes n'y suffiraient pas, et les lettres mettraient trop de temps à
arriver.
Tout en causant on parvint enfin à la maison du banquier, non loin des
Halles centrales. L'oncle Frantz entra chez le banquier et y reçut
l'assurance que le lendemain matin il toucherait les 6,500 francs qui
lui étaient dus. Tranquilles sur ce point, nos trois amis reprirent
leur promenade.
CXIII.—Les Halles et l'approvisionnement de Paris.—Le travail de
Paris.
Villes et champs ont besoin les uns des autres. L'ouvrier des villes
nous donne nos vêtements et une foule d'objets nécessaires à notre
entretien; le travailleur des champs nous donne notre nourriture.
281
Les halles centrales a Paris.—Les halles centrales de
Paris forment un vrai monument dont le faîte s'élève à 25 mètres
au-dessus du sol. Il est construit presque tout en fonte ou en zinc.
De nombreux vitraux en cristal dépoli et des persiennes laissent
partout entrer la lumière sans le soleil. Les Halles centrales sont un
établissement unique en son genre dans le monde.
On se trouvait tout près des Halles centrales, l'oncle Frantz y
conduisit les enfants. Il était neuf heures du matin, c'est-à-dire le
moment de la plus grande animation. Julien n'en pouvait croire ses
yeux ni ses oreilles.—Oh! oh! s'écria-t-il, c'est bien sûr une des
grandes foires de l'année! Que de monde et que de choses il y a à
vendre!
L'oncle se mit à rire de la naïveté de Julien.
—Une foire! s'écria-t-il; mais, mon ami, il n'y en a jamais aux
Halles; le bruit et le mouvement que tu vois aujourd'hui sont le bruit
et l'animation de chaque jour.
—Quoi! c'est tous les jours comme cela!
—Tous les jours. Il faut bien que ce grand Paris mange. Songe qu'il
renferme plus de deux millions d'habitants, dont un demi-million
d'ouvriers qui travaillent avec courage depuis l'aube jusqu'au soir.
Tous ces habitants, en revenant du travail, de leurs affaires, de
leurs plaisirs, ont bon appétit et espèrent trouver à dîner.
—Oh! dit le petit Julien, ils auront certes de quoi le faire. Jamais
depuis que je suis au monde je n'ai vu en un seul jour tant de
provisions. Regarde, André, ce sont des montagnes de choux, de
salades; il y en a des tas hauts comme des maisons! Et des mottes de
beurre empilées par centaines et par mille!
—Sais-tu, dit André, ce qu'il faut à peu près de bœufs et de
vaches pour nourrir Paris pendant un an? J'ai vu cela dans un livre,
moi; il faut cent soixante mille bœufs ou vaches, cent mille veaux,
huit cent mille moutons et soixante mille porcs, sans compter la
volaille, le poisson et le gibier.
—Mais, dit l'enfant, ce Paris est un Gargantua, comme on dit; où
trouve-t-on tous ces troupeaux?
—Julien, dit l'oncle Frantz, ces armées de troupeaux arrivent à Paris
de tous les points de la France: Paris a sept gares de chemins de fer;
il a aussi la navigation de la Seine à laquelle aboutissent les
réseaux des canaux français. Par toutes les voies les provisions lui
arrivent. Tiens, regarde par exemple cet étalage de légumes: il y a là
des choses qui ont passé la mer pour arriver à Paris; voici des
artichauts, penses-tu qu'il puisse en pousser un seul en ce moment de
l'année dans les campagnes voisines de Paris?
—Non, il fait encore trop froid.
—Eh bien, Alger où il fait chaud envoie les siens à Paris, qui les
lui paie très cher. Ces fromages viennent du Jura, de l'Auvergne, du
Mont-d'Or, que tu te rappelles bien; ces montagnes de beurre, ces
paniers d'œufs viennent de la grasse Normandie et de la Bretagne:
Paris mange chaque année pour dix-sept millions de francs d'œufs,
ce qui suppose près de deux cents millions d'œufs.
—Mon Dieu, dit Julien, que de monde est occupé en France à nourrir
Paris!
—Petit Julien, dit André, pendant que les agriculteurs sèment et
moissonnent pour Paris, Paris ne reste pas à rien faire, lui, car
c'est la ville la plus industrieuse du monde. Ses ouvriers travaillent
pour la France à leur tour, et leur travail est d'un fini, d'un goût
tels qu'ils n'ont guère de rivaux en Europe. Et les savants de Paris,
donc! ils pensent et cherchent de leur côté; leurs livres et leurs
découvertes nous arrivent en province.
—Oui, ajouta l'oncle Frantz, ils nous enseignent à cultiver notre
intelligence, à chercher le mieux sans cesse, pour faire de la patrie
une réunion d'hommes instruits et généreux, pour lui conserver sa
place parmi les premières nations du monde.
CXIV.—Paris autrefois et aujourd'hui.—Notre-Dame de Paris.
Paris est l'image en raccourci de la France, et son histoire se
confond avec celle de notre pays.
On quitta les Halles et on se dirigea vers la Cité, qui est une île
formée par la Seine au milieu de Paris. Pour s'y rendre on traversa la
Seine sur l'un des vingt-deux ponts que Paris possède. Au milieu,
Frantz fit arrêter les enfants.
283
Lutèce ou le Paris d'autrefois.—Lutèce était dans une
île de la Seine qui est la Cité d'aujourd'hui. Elle était habitée
par une peuplade gauloise appelée les Parisiens, d'où est venu le
nom de Paris.
—Regardez, leur dit-il, voilà la Cité, le berceau de Paris. C'est là
qu'il y a deux mille ans s'élevait une petite bourgade appelée Lutèce:
on ne voyait alors en ce lieu qu'une centaine de pêcheurs, s'abritant
à l'ombre des grands arbres et de la verdure que fertilisait le limon
du fleuve. La Seine leur servait de défense et de rempart, et deux
ponts placés de chaque côté du fleuve permettaient de le traverser.
284
L'intérieur de Notre-Dame de Paris.—C'est une des plus
vastes nefs du moyen âge: elle a 180 mètres de long, elle a 31 arcades
terminées en courbes élancées et pointues qu'on appelle ogives. Elle
est éclairée par 37 fenêtres et par de magnifiques roses en pierre
découpées, qu'on nomme rosaces.
Peu à peu Paris s'est agrandi. Son histoire a été celle de la France.
A mesure que la France sortait de la barbarie, Paris, séjour du
gouvernement, s'élevait et prenait une importance rapide. Nul
événement heureux ou malheureux pour la patrie, dont Paris et ses
habitants n'aient subi le contre-coup. Et tout dernièrement encore
enfants, rappelez-vous que Paris, mal approvisionné, souffrant de la
faim et du froid, a résisté six mois aux Allemands quand on ne le
croyait pas capable de tenir plus de quinze jours. Séparé de tout le
pays par le cercle de fer des ennemis, il n'avait point d'autres
nouvelles de la patrie que celles qui lui arrivaient sur l'aile des
pigeons messagers échappés aux balles allemandes.
—Oh! j'aime Paris, dit Julien, et je suis bien content de le
connaître... Mon oncle, ajouta-t-il ingénument, quand nous serons aux
champs, nous ferons pousser du blé nous aussi pour nourrir la France
et le grand Paris.
Tout en causant on avait traversé le pont et l'on arriva en face de
Notre-Dame, l'église métropolitaine de Paris. Ce fut le tour d'André
de dire ce qu'il savait.
—Petit Julien, vois-tu cette belle église tout ornée de dentelles
découpées dans la pierre, de statues taillées avec art; elle aussi a
assisté aux premiers jours de la France. La première église de Paris
fut bâtie ici il y a quinze cents ans, elle s'appelait Notre-Dame.
Lorsqu'elle devint trop petite et commença à tomber en ruines, on
entreprit la construction de celle-ci sur la place même où était
l'ancienne Notre-Dame, et on mit un siècle à la construire. Les voûtes
de Notre-Dame, depuis lors, n'ont cessé de retentir chaque fois que la
France était en péril ou en fête. Elles ont été l'écho des soupirs de
tout un peuple. Leurs cloches ont sonné non seulement pour la
naissance et la mort d'un homme, mais pour les espérances et les
deuils de la patrie entière.
—Oh! dit Julien, entrons donc nous aussi à Notre-Dame, voulez-vous,
mon oncle? et nous y prierons Dieu tous les trois pour la grandeur de
la France.
CXV.—L'Hôtel-Dieu.—Les grandes écoles et les bibliothèques de Paris.
La charité est plus grande en notre siècle qu'autrefois; mais elle ne
fera que s'accroître sans cesse, et un jour viendra sans doute où on
s'étonnera de toutes les misères qui sont encore aujourd'hui sans
secours.
—Mon oncle, dit Julien en sortant de l'église, qu'est-ce que c'est
que ce grand bâtiment qui est là tout près?
285
L'Hôtel-Dieu a Paris.—C'est le plus ancien et le plus
célèbre hôpital de Paris, qui en possède encore bien d'autres. On y
traite de douze à treize mille malades par an. Il a été complètement
rebâti.
—C'est l'Hôtel-Dieu, le premier et le plus ancien hôpital de Paris.
Paris en a seize autres, et malgré cela Paris manque souvent de lits
pour ses malades. Alors on donne des secours à domicile en attendant
qu'il se trouve une place vide. Il n'y a pas longtemps que ces
nombreux hôpitaux existent; la moitié date de notre siècle.
L'Hôtel-Dieu seul fut bâti il y a douze cents ans par saint Landry,
évêque de Paris.
Plus nous allons, mes enfants, plus la charité se fait grande aux
cœurs de tous les hommes, plus ils s'aiment entre eux, car jamais
on n'eut plus de pitié qu'en notre siècle pour ceux qui souffrent.
Songez-y, au siècle dernier, Louis XVI, ayant visité les hôpitaux, vit
avec étonnement les malades entassés cinq ou six dans le même lit, si
bien que l'un mourait au milieu des autres et restait à côté d'eux
sans qu'on s'en aperçût. Si pareille chose se voyait de nos jours,
quel est celui qui ne parlerait pas bien vite d'y porter remède?
—Mon Dieu, dit Julien, on était donc bien pauvre dans ce temps-là?
—Oui, mon enfant, il y avait alors peu d'industrie en France, partant
pas assez de travail et point d'argent. Le peuple ne savait ni lire ni
écrire; conséquemment il faisait tout par routine. La terre cultivée
avec ignorance rapportait très peu et les famines étaient fréquentes.
—Je suis bien content que ce ne soit plus comme cela, dit Julien, et
que chacun songe maintenant à s'instruire.
Tout en écoutant l'oncle Frantz, nos enfants suivaient les quais. Le
long du chemin ils passèrent devant le joli clocher doré de la
Sainte-Chapelle, le Palais de justice, le quai aux Fleurs couvert
d'étalages des fleurs les plus variées.
Puis on arriva dans le quartier des Écoles, et l'on vit en passant une
foule de jeunes gens qui allaient aux cours de la Sorbonne, du Collège
de France, de l'École de médecine, de l'École de droit. Julien
s'émerveillait aussi de voir tant de boutiques de livres, avec de
belles cartes aux devantures.