286
L'Institut de France.—C'est dans ce palais que siègent
les cinq grandes Académies dont l'ensemble forme l'Institut de
France. On appelle académie une réunion d'hommes illustres dans les
lettres, dans les sciences ou dans les arts. Tout le monde connaît
l'Académie française qui compta parmi ses membres Bossuet, Racine,
Corneille, Boileau et tant d'autres: l'Académie des sciences compta
parmi les siens Buffon, Monge, Lavoisier, Fresnel, etc.
André s'arrêta longtemps devant un magasin où l'on fabriquait des
instruments de précision: cet art qui lui rappelait son métier
l'intéressait. Derrière la vitrine on apercevait les ouvriers au
travail, polissant l'acier, limant, ajustant avec une adresse
merveilleuse les appareils les plus compliqués.—Oh! s'écriait André,
comme on travaille bien à Paris!
287
Un cours a l'École de médecine.—Les médecins doivent
connaître le corps humain avec tous ses organes, qu'ils auront plus
tard à soigner. Les professeurs montrent aux élèves sur les squelettes
tous les os qui composent la charpente de notre corps. Dans la salle
de dissection ils leur montrent les muscles et les nerfs. La science
des diverses parties du corps s'appelle anatomie.
Plus loin on admira des instruments d'optique, longues vues marines,
microscopes pour observer les plantes et les animaux invisibles,
thermomètres marquant le chaud et le froid, baromètres annonçant le
beau temps ou la tempête.
287a
Une salle d'étude a la bibliothèque nationale de
Paris.—C'est le roi Charles V, dit le Sage, qui fonda cette
bibliothèque devenue si célèbre. Il avait rassemblé dans une tour,
dite tour de la librairie, 600 volumes manuscrits, car l'imprimerie
n'était pas inventée. Sous Colbert la bibliothèque nationale prit des
développements immenses. C'est maintenant la plus grande qui existe et
qui ait existé: elle possède deux millions de livres imprimés et deux
cent mille manuscrits. Chaque jour, par centaines, des hommes, des
jeunes gens laborieux, des femmes viennent consulter, dans l'une des
vastes salles de ce palais, les ouvrages dont ils ont besoin.
—Mon oncle, disait Julien, c'est donc à Paris qu'on fait tous ces
instruments qui servent à la science?
—Oui certes, Julien, et nous voici en ce moment dans le quartier
savant de Paris. Là est l'Institut de France, où se réunissent les
cinq Académies composées des hommes les plus illustres; là sont les
écoles de premier ordre que la France ouvre à ses enfants: l'École
normale supérieure, d'où sortent les professeurs qui enseigneront dans
les lycées et collèges; l'École polytechnique, où s'instruisent les
officiers qui commanderont les régiments français et les futurs
ingénieurs qui feront pour la France des travaux difficiles, ponts,
aqueducs, canaux, ports, machines à vapeur. C'est encore dans ce
quartier que se trouve l'École de médecine, où se préparent un grand
nombre de nos médecins, et l'École de droit, d'où sortent beaucoup de
nos avocats.
—Oh! dit Julien, que de mouvement on se donne à Paris, que de peines
on prend pour s'instruire! Je me rappelle que le petit Dupuytren avait
étudié la médecine à Paris et que Monge a professé à l'École
polytechnique.
—Paris a aussi d'admirables bibliothèques, dit l'oncle Frantz, comme
la Bibliothèque nationale, qui contient deux millions de volumes. Là
sont rassemblés les livres les plus savants; professeurs ou élèves les
consultent chaque jour; de tout ce travail, de tous ces efforts sont
sortis et sortiront encore la gloire, la richesse et l'honneur de la
patrie.
En causant ainsi on marchait toujours et on commençait à être bien
las; on songea à se reposer un peu et à réparer ses forces: le morceau
de pain et de fromage du matin était déjà loin.
L'oncle Frantz entra avec ses neveux dans un petit restaurant, et pour
une modique somme on fit un bon repas, car nos amis n'étaient pas
difficiles, et en marchant depuis le matin ils avaient gagné un
robuste appétit.
—Maintenant, dit Frantz, nous allons monter en omnibus et nous rendre
au Jardin des Plantes, où se trouvent réunis les plantes et les
animaux curieux du monde entier.
—Oh! dit Julien, quel bonheur! Aller en voiture et voir des bêtes,
que me voilà content!
CXVI.—Une visite au Jardin des Plantes.—Les grands carnassiers.—Les
singes.
Visiter un jardin d'histoire naturelle, c'est comme si on faisait un
voyage à travers toutes les parties du monde et tous les règnes de la
nature.
Les trois visiteurs montèrent sur le haut d'un omnibus, et la lourde
voiture partit au trot, les emportant tout le long des quais animés
qui bordent la Seine. Julien et André ouvraient leurs yeux tout grands
pour tout voir.
Après une demi-heure, l'omnibus s'arrêta devant la grille d'un vaste
parc, et nos trois amis entrèrent sous les arbres qui entrecroisent
leurs branches au-dessus des allées.
Là, bien des gens allaient et venaient, mais c'était surtout vers la
droite qu'on voyait une grande foule et ce fut par là que l'oncle
Frantz mena Julien.
288
Les loges des bêtes féroces au Jardin des Plantes de
Paris.—Les bêtes féroces réunies dans la ménagerie du Jardin des
Plantes appartiennent à l'ordre des carnivores, animaux dont les
dents sont propres à broyer la chair. Les principales familles de
l'ordre des carnivores ou carnassiers sont la famille des ours, des
chats (depuis le chat domestique jusqu'au tigre et au lion), des
chiens (depuis le chien domestique jusqu'au loup et au renard) et
des hyènes.
Ils arrivèrent devant des espèces de grandes cages grillées, derrière
lesquelles on voyait s'agiter des bêtes féroces. Dans la plus grande,
c'était un lion d'Afrique à la crinière brune qui tournait avec
impatience autour de sa cage et bâillait en face de la foule. A côté
de lui, dans d'autres cages, d'autres lions, les uns dormant, les
autres couchés sur le dos: l'un d'eux, le plus jeune, était en train
de s'amuser avec une grosse boule de bois qu'on laisse toujours dans
la cage des lions; il la roulait comme un jeune chat fait d'une pelote
de fil; il la lançait, puis bondissait après et la rattrapait. Et tout
le monde de rire, y compris Julien.
—Si on ne dirait pas un gros chat! s'écria-t-il.
289
Jaguar.—C'est, après le tigre et le lion, le plus
grand des carnassiers du genre chat. Il vit en Amérique, surtout au
Mexique et dans la Plata. Il se plaît dans les grandes forêts, près
des fleuves, grimpe aux arbres comme un chat et y poursuit les singes.
Il s'attaque même à l'homme.
—C'est que les lions sont en effet des carnassiers de la race des
chats, dit l'oncle Frantz. Mais ce sont des chats avec lesquels il ne
ferait pas trop bon jouer; même sans vouloir vous faire du mal, il
suffirait d'un coup de la queue de ce lion pour vous terrasser, et du
petit bout de sa griffe pour vous enlever un morceau de chair.
—Mais, dit Julien, ils doivent bien s'ennuyer d'être toute la journée
enfermés dans ces cages. Il faut que les barreaux soient bien solides
pour qu'ils ne puissent les briser.
289a
L'amphithéâtre des singes au Jardin des Plantes de
Paris.—Les singes appartiennent à l'ordre des quadrumanes,
c'est-à-dire animaux à quatre mains. Ce sont les plus intelligents des
animaux et ceux qui, par leur conformation, ressemblent le plus à
l'homme. Il y en a de toute race et de toute taille, depuis la
grosseur d'un écureuil jusqu'à celle de l'homme le plus grand. Ils se
nourrissent de fruits, quelquefois d'insectes, et vivent dans les
arbres, où ils sautent de branche en branche avec agilité.
—Ne t'inquiète pas, Julien, dit l'oncle en souriant, ce sont de bons
barreaux de fer sur lesquels ni leurs dents ni leurs ongles ne peuvent
rien.
Et on continua la promenade. A côté, c'était le tigre royal qui est
presque aussi grand que le lion, mais bien plus féroce. Il tournait
avec une inquiétude fiévreuse tout autour des barreaux, en regardant
les yeux à demi ouverts, d'un air hypocrite.
Plus loin, c'étaient les panthères et le jaguar accroupi comme pour
faire un bond. A quelque distance on entendait des rires, et la foule
se pressait devant une grande et haute cage en forme de rotonde.
—Oh! dit Julien, qu'est-ce qu'il y a là?
C'étaient les singes. Il y en avait une grande quantité réunis, et
tout cela courait, gesticulait, criait en se disputant. A l'intérieur
se trouvaient des barreaux et une sorte d'arbre: le long des branches
les singes montaient et descendaient, se lançant en l'air et
s'accrochant aux branches tantôt avec leurs mains, tantôt avec leur
queue. L'un d'eux, s'attachant ainsi à l'arbre avec sa queue comme
avec une corde, se balançait au bout. D'autres singes venaient près du
grillage pour recevoir des mains des spectateurs les friandises qu'on
voulait bien leur donner.
—Quel malheur que je n'aie rien sur moi! dit Julien en retournant ses
poches.
André chercha dans les siennes et y trouva un morceau de pain qu'il
s'empressa d'offrir à un jeune singe. Mais celui-ci, après l'avoir
pris, fit la grimace et le laissa tomber.
—Voyez-vous! dit l'oncle Frantz; c'est qu'ils sont habitués à
recevoir des pierres de sucre, et d'autres choses meilleures que du
pain sec. Et puis ils n'ont pas grand appétit, sans cela ils
trouveraient bien le pain bon.
CXVII.—(Suite.) La fosse aux ours. L'éléphant.
Julien serait resté volontiers toute une journée à regarder les
singes, mais il y avait encore bien des choses à voir.
La fosse des ours au Jardin des Plantes.—L'ours se
trouve dans toutes les parties du monde. Il recherche les montagnes et
les forêts solitaires, où il trouve un abri contre les chasseurs.—Il
y en a encore dans les Alpes et les Pyrénées. L'ours marche
lourdement, mais nage et grimpe aux arbres avec agilité. Il est assez
intelligent, et comme il peut facilement se tenir sur ses pieds de
derrière, les bateleurs lui apprennent à danser et à exécuter divers
tours.
—Allons maintenant rendre visite à Martin, dit l'oncle.
—Martin, dit Julien avec étonnement; qui est-ce donc?
—Tu vas le voir, répondit l'oncle Frantz.
Et on s'approcha d'un petit mur, qui bordait comme un parapet une
large fosse. Julien s'avança et aperçut au fond un ours de belle
taille près d'un réservoir d'eau vive. L'ours paraissait de bonne
humeur, il galopait de droite et de gauche en se dandinant et en
regardant du coin de l'œil la rangée de spectateurs. Puis tout d'un
coup, comme s'il eût compris ce que tout le monde attendait de lui, il
s'avança gravement vers un arbre mort placé au milieu de sa fosse, et
l'empoignant entre ses fortes pattes, il se hissa assez rapidement
jusqu'aux branches les plus hautes. Là, presque au niveau de la foule,
il regarda tout le monde avec satisfaction. On le salua par une
acclamation, et on lui lança force bouchées de pain en récompense.
Julien émerveillé riait de plaisir, car il n'avait jamais vu d'ours
grimper aux arbres.
—Mais cela n'a pas l'air méchant, un ours, dit Julien.
—Mon Dieu, non, dit l'oncle Frantz, à condition qu'il n'ait pas
grand'faim et qu'on ne l'irrite pas. Il y en a parmi les ours auxquels
il ne faudrait pas trop se fier. Tiens, regarde celui-ci, dit-il en
montrant à Julien dans une autre fosse un ours blanc de haute taille
qui se promenait la tête basse en grognant de temps à autre. Celui-là
vient des glaces du nord. Là, il n'y a point de végétation, rien que
de la glace; et l'ours, qui partout ailleurs se nourrit de préférence
de plantes, est réduit à ne vivre que d'animaux et surtout de
poissons, auxquels il fait la chasse; aussi est-ce la race d'ours la
plus féroce.
291a
Rhinocéros.—C'est un mammifère de grande taille. Il
a la tête courte avec de petits yeux, le museau armé d'une corne, ou
de deux, dont il se sert pour l'attaque ou la défense. La force du
rhinocéros est extraordinaire: il attaque même l'éléphant. On le
chasse pour sa chair et pour sa peau, qui forme un cuir
impénétrable.
Sur ce propos on quitta la fosse aux ours. On alla admirer la belle
taille et la mine intelligente de l'éléphant, qui, enfermé dans une
sorte de rotonde, attrapait avec sa trompe les bouchées de pain qu'on
lui donnait, et les introduisait ensuite dans sa bouche. Comme on lui
présentait en ce moment un gros morceau de pain qu'il ne pouvait
saisir avec sa trompe à travers les barreaux, il fit comprendre d'un
geste qu'il ne pouvait le prendre ainsi, et relevant la tête il ouvrit
une gueule énorme où eussent pu entrer à la fois une vingtaine de
pains de même grosseur. On lança par dessus la grille le morceau dans
sa gueule, qu'il referma aussitôt avec satisfaction.
292
Girafe.—Ce mammifère ruminant est l'animal le plus
haut qui existe, sa taille dépasse sept mètres. La girafe habite les
déserts de l'Afrique. C'est un animal inoffensif, qui se nourrit de
bourgeons et de feuilles d'arbre. Il court avec la plus grande
rapidité.
293
L'Autruche est un oiseau de l'ordre des échassiers,
dont la taille, gigantesque pour un oiseau, dépasse deux mètres. Ses
ailes sont impropres au vol, mais elle les étend comme des bras quand
elle court. Elle vit en Afrique et en Asie. Elle est si vorace qu'elle
avale sans danger tout ce qui se présente, bois, pierres, aiguilles,
clous. Ses œufs pèsent plus d'un kilogramme. Pour les faire éclore,
elle les cache dans le sable que le soleil d'Afrique chauffe toute la
journée. On se sert dans certaines contrées de l'autruche comme
monture; elle court plus vite que les meilleurs chevaux.
—C'est un bien intelligent animal, dit l'oncle Frantz; il est,
dit-on, plus intelligent encore que le cheval, dont il tient lieu dans
les pays chauds.
Le Vautour est un grand oiseau de proie, caractérisé
par une petite tête, un bec long et recourbé, un cou dénudé. Il a un
vol lourd, mais soutenu, et atteint de prodigieuses hauteurs. Il
répand une odeur infecte, car il se nourrit habituellement de
charognes et d'immondices. Les vautours suivent en grand nombre les
armées, les caravanes et les troupeaux, pour dévorer ceux qui
tombent.
A côté de l'éléphant il y avait l'énorme hippopotame, qui vit dans les
rivières de l'Afrique, le rhinocéros avec sa corne plantée au bout du
museau et sa peau épaisse comme une cuirasse, sur laquelle les balles
glissent sans pouvoir l'entamer. Nos trois visiteurs virent encore la
girafe aux longues jambes, si longues qu'elle est forcée de
s'agenouiller pour boire, moment dont le lion profite souvent pour
bondir sur elle et la déchirer. Ils virent l'autruche, cet énorme
oiseau qui galope plus vite qu'un cheval et franchit de grandes
distances dans le désert: en certains pays les hommes l'ont
apprivoisée et montent sur son dos comme sur celui d'un cheval. Ils
virent encore bien d'autres animaux, une vaste volière contenant des
oiseaux de toute sorte dont le charmant plumage miroitait au soleil,
et ailleurs, dans des cages spéciales, des vautours, des aigles;
puis, par tout le jardin, dans de petites cabanes, c'étaient des
moutons de toute sorte, des chèvres, des espèces étrangères de biches
et de bœufs, des loups, des renards, des animaux sauvages.
Arbres de serre.—Les principaux sont les palmiers,
qui ne peuvent guère croître en France à l'air libre que dans le comté
de Nice et à Toulon, les bambous, sorte de grands roseaux dont on
trouve des plantations aux environs de Nîmes, les bananiers, les
aloès, les cactus aux feuilles piquantes.
Ils passèrent enfin devant les vastes serres qui étaient à demi
entr'ouvertes, car le temps était beau et le soleil donnait en plein.
Là s'étalaient les plantes des pays chauds avec leurs feuilles et
leurs fleurs étranges.
—Mon oncle, dit Julien, savez-vous à quoi servent toutes ces serres
pleines de plantes et tous ces arbres étrangers.
—Mais, Julien, elles servent d'abord à nous faire connaître et
étudier la végétation des autres pays; il y a toute une grande science
qui s'appelle l'histoire naturelle et qui étudie les plantes et les
animaux de la nature; eh bien, c'est ici, dans ce vaste jardin, que
cette science trouve à sa portée les principaux êtres qu'elle étudie.
On fait au Jardin des Plantes des cours sur la taille des arbres, sur
les semis, sur les plantations. Tiens, Julien, ajouta l'oncle, vois-tu
là-bas ce grand arbre dont les branches s'étendent en parasol? C'est
le cèdre que Jussieu a rapporté et planté pour la première fois en
France.
—Je le reconnais, dit Julien, j'en ai vu l'image dans mon livre: oh!
comme il est grand!
—Eh bien, dit l'oncle, il y a eu bien d'autres arbres et d'autres
plantes qui ont été introduits en France par le Jardin des Plantes:
les acacias qu'on trouve partout aujourd'hui n'existaient pas en
France jadis et ont été plantés ici pour la première fois. Les
dahlias, les reines marguerites, qui ornent maintenant tous nos
parterres, viennent également de ce jardin. On s'efforce ainsi de
transporter et de faire vivre chez nous les plantes et les animaux
utiles ou agréables. Nous empruntons aux pays étrangers leurs
richesses pour en embellir la patrie.
CXVIII.—Le Louvre.—La Chambre des députés, le Sénat et le palais de
la Présidence.—Les Ministres.—Les impressions de Julien à Paris.—Le
départ.
Respectons la loi, qui est l'expression de la volonté nationale.
Le temps passe vite à Paris. Quand on eut fini de voir le Jardin des
Plantes, la brume du soir commençait déjà à s'étendre, et de toutes
parts les becs de gaz s'allumaient.
295a
La Cour du Louvre a Paris.—Le mot Louvre vient de
loup, parce que ce palais a été bâti sur la place d'un ancien
rendez-vous de chasse au bord de la Seine, dans une forêt autrefois
peuplée de loups. C'est le plus vaste et le plus beau palais de Paris.
C'est dans les bâtiments représentés par la gravure que se trouve le
Musée du Louvre, où sont réunis les tableaux et les statues les plus
célèbres de tous les peintres et statuaires du monde.
On suivit les quais de la Seine et on admira en passant le Louvre.
André expliqua à Julien que les salles de ce palais sont remplies par
les plus beaux tableaux des grands peintres de tous les pays: le
public peut les visiter tous les jours à certaines heures.
296
La chambre des députés.—Les députés ou représentants
sont des hommes élus par tous les Français âgés d'au moins 21 ans pour
fixer les impôts et pour faire les lois. Ils se réunissent à Paris. A
gauche se trouvent le président et les vice-présidents de la Chambre;
au-dessous est la tribune où parle l'orateur. Les députés sont sur les
gradins de l'enceinte.
Nos promeneurs arrivèrent ainsi jusqu'au palais du Corps législatif,
situé sur les bords de la Seine.—C'est là, dit l'oncle Frantz, que se
rassemblent chaque année les députés élus par toute la France pour
faire les lois. Ils partagent le pouvoir de faire des lois, ou
pouvoir législatif, avec les sénateurs, qui siègent dans un autre
palais entouré de jardins magnifiques: le Luxembourg. Quant au
président de la République, qui est chargé de faire exécuter les lois
par l'intermédiaire des divers ministres et qui possède ainsi le
pouvoir exécutif, il habite un palais appelé l'Élysée. C'est là que
se rassemble le conseil des ministres, qui discute sur les affaires
de l'État. Les ministres de la France sont le Ministre de l'Intérieur,
le Ministre de l'Instruction publique, le Ministre de la Justice et
des Cultes, le Ministre des Finances, le Ministre de la Guerre, le
Ministre des Affaires étrangères, le Ministre de l'Agriculture et du
Commerce, le Ministre des Travaux publics, le Ministre de la Marine et
des Colonies, le Ministre des Postes et Télégraphes.
Julien écoutait toutes ces explications avec intérêt; car dès qu'on
parlait de la France, son esprit était en éveil. Néanmoins il avait
tant couru dans la journée et vu tant de choses, qu'il finissait par
en être tout étourdi: il avait une grande envie de souper pour se
coucher de bonne heure.
—Eh bien, dit l'oncle Frantz en riant, je vois que notre petit Julien
commence à demander grâce et que demain il quittera Paris avec moins
de regret qu'il ne croyait d'abord.
—Hélas! oui, répondit l'enfant. Je suis tout de même bien content de
connaître Paris et j'aurai grand plaisir à me rappeler plus tard tout
ce que j'y ai vu de beau. J'aime Paris de tout mon cœur parce que
c'est la capitale de la France; mais tenez, mon oncle, à vous dire
franchement, je suis si fatigué de rencontrer tant de monde et
d'entendre tant de bruit, que je me réjouis de ne plus voir bientôt
que des champs, des bœufs et des vaches.
—Oh! oh! dit l'oncle, c'est très bien, et je pense comme toi, mon
Julien; seulement, avant de soigner les vaches, il faudra retourner à
l'école encore longtemps.
—Oui, dit l'enfant gaîment, et j'espère m'appliquer à l'école plus
encore qu'autrefois.
CXIX.—Versailles.—Quelques grands hommes de Paris et de
l'Ile-de-France.—Les poètes classiques: Racine, Boileau.—Un grand
chimiste, Lavoisier.
Paris a produit tant de grands hommes et d'hommes utiles qu'on ne sait
comment choisir dans le nombre: c'est la ville du monde qui s'est le
plus illustrée par les travaux de l'esprit.
297
Versailles, le château et le parc.—Versailles est une
belle ville de 50,000 hab., située à quelques lieues de Paris. Auprès
se trouve le château de Louis XIV, qui forme à lui seul comme une
autre ville. Les jardins sont remplis de bassins, de jets d'eau, de
cascades qu'on fait couler les jours de fête; c'est ce qu'on nomme les
grandes eaux.
Le lendemain, lorsqu'on eut reçu l'argent de l'oncle Frantz, on se
dirigea vers la gare de l'Ouest et on monta en wagon pour aller
rejoindre le vieux pilote Guillaume dans la partie de l'Orléanais et
de la Beauce qui est voisine du Perche. On s'arrêta quelques heures à
Versailles, pour visiter le château que Louis XIV y fit construire et
qui lui servit de résidence. André et Julien se promenèrent dans le
parc aux allées symétriques et ils admirèrent les nombreux jets d'eau
des bassins.
On remonta ensuite en chemin de fer, et Julien, pour ne pas perdre son
temps en voiture et pour compléter tout ce qu'il savait déjà de la
France, ouvrit son livre sur les grands hommes et lut les derniers
chapitres avec attention.
L'Ile-de-France et surtout Paris ont produit tant de grands hommes que
l'espace manquerait pour raconter leur vie. Bornons-nous à quelques
mots sur les principaux poètes et savants nés dans cette contrée:
I. Racine, qui fut le rival de Corneille pour la poésie, naquit en
1639, dans une petite ville du département de l'Aisne. Il perdit son
père et sa mère dès l'âge de quatre ans et fut élevé par son
grand-père. Il avait un tel goût pour les vers qu'aucun plaisir
n'égalait à ses yeux celui de lire les poètes.
298
Racine naquit à la Ferté-Milon (Aisne) en 1639 et
mourut en 1699. Principales tragédies: Athalie, Britannicus,
Esther, etc.
Racine devint un grand poète à son tour et fit paraître à Paris une
série de chefs-d'œuvre qui contribuèrent à l'éclat du siècle de
Louis XIV: ce sont des pièces de théâtre en vers, appelées tragédies,
où l'on représente des événements propres à émouvoir.
Racine avait une âme tendre et généreuse. Il comprenait combien le roi
Louis XIV, sur la fin de son règne, avait tort de ne pas mettre fin
aux guerres continuelles et aux abus dont souffrait le peuple. Il
composa sur ce sujet un écrit où il exprimait respectueusement au roi
son avis et ses idées de réforme: le roi fut irrité, et le poète fut
disgracié.
Racine, qui était déjà malade et dont la sensibilité naturelle était
extrême, éprouva un vif chagrin; son mal s'aggrava et il mourut deux
ans après.
II. Boileau, né à Paris en 1636, fut aussi l'un des principaux poètes
du siècle de Louis XIV. Il tourna en ridicule, dans ses vers, les
vices et les défauts de son temps.
Boileau et son jardinier.—Boileau naquit à
Paris en 1636 et y mourut en 1711. Il avait une maison de campagne aux
environs de Paris, à Auteuil, et il raconte dans de jolis vers les
causeries qu'il aimait à faire avec son jardinier.
Boileau avait autant de cœur que d'esprit et il le prouva à
plusieurs reprises. Un jour on lui apprend que le ministre a retiré au
vieux Corneille la pension qui lui avait été accordée en récompense de
ses glorieux travaux. Corneille n'avait pour vivre que cette pension.
Aussitôt Boileau demande à être introduit près du roi:
—Sire, lui dit-il, je ne saurais me résoudre à recevoir une
pension de Votre Majesté, tandis que notre grand Corneille ne reçoit
plus la sienne; si l'état des finances exige un sacrifice, qu'il
retombe sur moi et non sur notre plus illustre poète.
Louis XIV consentit à rétablir la pension de Corneille.
Un autre jour, Boileau apprend qu'un savant magistrat de l'époque,
Patru, est dans la misère et qu'il est réduit pour vivre à vendre sa
bibliothèque. Patru va céder ses livres, ses chers livres, son plus
grand trésor, et cela pour une faible somme, parce que les acheteurs
abusent du besoin où il se trouve. Aussitôt Boileau va trouver Patru:
il lui propose d'acheter ses livres, et lui en offre un prix élevé;
Patru accepte.—Fort bien, dit Boileau, mais je mets à notre
marché une condition.—Laquelle?—C'est que vous me rendrez
le service de garder dans votre maison tous ces livres qui ne
reviendront dans la mienne qu'après votre mort.—Et Patru, les
larmes aux yeux, remercie Boileau de cette générosité délicate. Le
prix d'un bienfait est double, quand ce bienfait cherche à se cacher
lui-même.
III. Parmi les savants nombreux que Paris a vus naître, un des plus
illustres est Lavoisier, né en 1743. Il fit ses études dans les grands
collèges de Paris et y obtint les plus beaux succès. Dès sa première
jeunesse il montra un goût très vif pour les sciences; il étudia
l'astronomie, puis la botanique avec Jussieu, et enfin une science
qu'il devait plus tard transformer et renouveler: la chimie. C'est
la chimie qui enseigne de quels éléments les différentes choses sont
composées, par exemple de quoi sont formés l'air, l'eau, le feu. C'est
cette science qui apprend aussi à fabriquer tant de choses dont nous
nous servons: l'alcool, le vinaigre, la potasse, la soude, les
couleurs des peintres, celles des teinturiers, les médicaments des
pharmaciens.
Au sortir du collège, Lavoisier se retira dans l'isolement, ne voyant
personne, mangeant à peine pour pouvoir mieux travailler d'esprit,
tout entier à ses recherches scientifiques.
299a
Lavoisier dans son cabinet de chimie.—Le grand
chimiste est occupé à faire bouillir une substance dans un vase
recourbé appelé cornue. Il en recueille les vapeurs pour en étudier
la composition.
Aussi, dès l'âge de vingt-cinq ans, grâce à ses savants travaux, il
fut élu membre de l'Académie des sciences.
On doit à Lavoisier de nombreuses découvertes: c'est lui qui a su
trouver le premier de quels gaz l'air que nous respirons se compose,
de quels éléments est formée l'eau que nous buvons; c'est lui qui a
expliqué comment la respiration nous fait vivre et entretient la
chaleur de notre corps. Lavoisier est le créateur de la chimie
moderne.
En même temps qu'il se livrait à tous ces travaux par amour de la
vérité et de la science, il entreprit, dans un but d'humanité, une
foule d'autres études. Il fit des expériences malsaines et dangereuses
sur les gaz qui s'échappent des fosses d'aisance, et qui si souvent
causent la mort des travailleurs. Il raconte lui-même ces expériences
avec une noble simplicité et expose toutes les précautions que les
travailleurs doivent prendre pour éviter les accidents.
Malheureusement, une mort prématurée vint arrêter le grand Lavoisier
au milieu de ses travaux. C'était l'époque sanglante de 1794, où la
France, attaquée de tous côtés, au dehors et au dedans, ne savait plus
distinguer ses amis et ses ennemis. Lavoisier, qui avait occupé un
poste dans les finances, fut accusé avec beaucoup d'autres. Lui-même,
sûr de son innocence, au lieu de s'enfuir, vint noblement se
constituer prisonnier. Mais, enveloppé dans une condamnation qui
frappait à la fois des coupables et des innocents, il mourut sur
l'échafaud.
La veille de sa mort, les savants qui avaient travaillé avec lui et
qui admiraient son génie étaient venus le voir dans son cachot: ils
lui avaient apporté une couronne, symbole de la gloire qui lui était
réservée dans l'avenir.
CXX.—La ferme du père Guillaume dans l'Orléanais.—Les ruines de la
guerre.
Les maux de la guerre ne finissent point avec elle; que de ruines elle
laisse à sa suite quand elle a passé quelque part!
Quelques heures après être partis de Paris, et après avoir traversé
Chartres, célèbre par sa belle cathédrale gothique, nos voyageurs
descendaient du chemin de fer. Ils laissèrent dans la petite gare
leurs caisses de voyage; puis, munis seulement d'un paquet léger et
d'un bâton, ils suivirent à pied la route qui menait à la ferme de la
Grand'Lande, située dans la partie la plus montueuse de l'Orléanais.
Ils marchèrent assez longtemps le long d'une jolie chaîne de collines
au pied desquelles serpentait la rivière. Ils suivaient un sentier
étroit, déjà ombragé par les feuilles naissantes des arbres; au-dessus
d'eux les oiseaux chantaient dans les branches, fêtant le prochain
retour du printemps. Julien, plus gai encore que les pinsons qui
gazouillaient autour de lui, sautait de joie en marchant:—Oh!
disait-il, quel bonheur! Nous allons donc être tous réunis, et puis
nous allons vivre aux champs!...
André partageait en lui-même la joie de Julien; l'oncle Frantz se
sentait aussi tout heureux à la pensée de revoir son vieil ami le
pilote Guillaume et de s'installer auprès de lui avec ses deux enfants
d'adoption.
Ils marchaient depuis une bonne demi-heure et n'avaient encore
rencontré personne à qui s'informer du chemin; ils craignirent de
s'être égarés. Afin d'apercevoir mieux le pays, ils montèrent sur un
talus, et Julien distingua, à deux cents pas de là, derrière une haie,
deux petites filles accroupies par terre, un couteau à la main, en
train de cueillir de la salade sauvage. Il les appela pour qu'elles
leur indiquassent le chemin. Sa voix fut plusieurs fois répétée par un
bel écho de la colline; malgré cela, les deux petites filles étaient
si occupées à leur besogne qu'elles n'y firent point attention.
301
Carte de l'Orléanais.—C'est dans l'Orléanais que se
trouvent les plaines fertiles de la Beauce, surnommées les greniers de
Paris. Par malheur, vers le sud, cette province renferme des plaines
stériles et marécageuses. La ville la plus importante est Orléans
(50,000 hab.). Viennent ensuite Chartres (30,000 hab.), qui fait un
grand commerce de blé: Blois (20,000 hab.) sur la Loire, célèbre par
son ancien château et ses souvenirs historiques; Vendôme sur le Loir.
Châteaudun est célèbre par sa défense héroïque contre les armées
allemandes.
—Mon oncle, dit alors Julien, je vais descendre la colline et courir
près d'elles pour leur demander le chemin.
L'enfant courut en avant et s'approchant des deux petites, qui avaient
levé la tête en l'entendant venir:
—Est-ce que la ferme de la Grand'Lande est loin d'ici? leur
demanda-t-il.
—Oh! non, répondit l'aînée, dans cinq minutes on est chez nous.
—Chez vous? reprit Julien en regardant les deux enfants de tous ses
yeux; mais alors vous êtes donc les petites filles de M. Guillaume?
—Mais oui, répondirent-elles à la fois.
—Et nous, s'écria le petit garçon tout joyeux, nous sommes ses amis
et nous venons le voir. Peut-être bien vous a-t-il parlé de nous déjà:
je m'appelle Julien Volden, moi, et je sais votre nom à toutes les
deux: tenez, vous qui êtes grande comme moi, vous vous appelez Adèle,
dit Julien en désignant l'aînée des petites, et votre sœur, qui est
plus jeune, s'appelle Marie; elle a cinq ans.
La petite Marie se mit à sourire:—Notre père nous a parlé de vous
aussi, Julien, dit-elle; il vous aime beaucoup.
Et les deux enfants regardèrent Julien avec intérêt, comme si la
connaissance était désormais complète entre eux.
302
La ferme ravagée par la guerre.—La guerre est toujours
un grand malheur pour les peuples, quel que soit le résultat, et les
vainqueurs souvent n'y perdent pas moins que les vaincus. Là où les
batailles se livrent, les campagnes sont dévastées: la vie entière
dans tout le pays est suspendue tant que dure la guerre, l'industrie
est en souffrance, le commerce est arrêté et ne reprend ensuite
qu'avec peine. Néanmoins, quand la Patrie est attaquée, c'est à ses
enfants de se lever courageusement pour la défendre; ils doivent
sacrifier sans hésiter leurs biens et leur vie.
Julien, enchanté, reprit aussitôt: Vous devez être bien contentes à
présent d'avoir une ferme et de vivre aux champs? Moi, j'aime les
champs comme tout, savez-vous? Et les vaches, et les chevaux, et
toutes les bêtes, d'abord!
Le visage des petites filles s'était assombri. L'aînée poussa un gros
soupir et ne répondit rien. La plus jeune, Marie, plus expansive que
sa sœur, s'écria tristement:
—Oh! Julien, nous avons beaucoup de peine au contraire. Il y a sur la
ferme des charges trop dures, à ce que dit papa; et puis, pendant la
guerre, les bâtiments ont été à moitié détruits; rien n'est ensemencé.
Alors papa dit: «Il vaut mieux que je m'en retourne sur mer!» et maman
pleure.
L'enfant, qui avait exposé la situation tout d'une haleine, s'arrêta
d'un air découragé.
La petite figure de Julien s'attrista à son tour. En ce moment,
l'oncle Frantz et André arrivèrent, et on se dirigea vers la ferme.
Chemin faisant, chacun observait la campagne, en réfléchissant aux
paroles désolées de la petite.
Bientôt on vit se dessiner au pied de la colline, derrière quelques
noyers mutilés, les bâtiments de la ferme.
—Mon Dieu! s'écria Julien en joignant les mains avec tristesse,
pauvre maison! elle est presque démolie: il y a des places où il ne
reste plus que les quatre murs tout noirs avec des trous de boulets.
Je vois qu'on s'est battu ici comme chez nous: il me semble que je
reviens à Phalsbourg.
Et tout en marchant, Julien réfléchissait aux malheurs sans nombre que
la guerre entraîne après elle partout où elle passe.
CXXI.—J'aime la France.
Le travail est béni du ciel, car il fait renaître le bonheur et
l'aisance où la guerre ne laisse que deuil et misère.
Dans la grande salle délabrée de la ferme, dont les murs portaient
encore la trace des balles, le pilote Guillaume se promenait la tête
basse, les mains derrière le dos. Il était changé: il n'avait point
cet air d'assurance et de décision qui lui était habituel au bord du
navire; il semblait inquiet et abattu.
A la voix de la petite Marie il se retourna et, apercevant ses amis,
il courut se jeter au cou de son ancien camarade.
—Frantz, lui dit-il, à demi-voix, tu arrives à propos, car je suis
dans la peine et je compte sur ton amitié pour me donner du courage.
Il va me falloir encore quitter ma femme et mes enfants, alors que
j'espérais passer ici auprès d'eux le temps qui me reste à vivre: je
suis tout triste en y pensant.
Pendant qu'il disait ces mots, les yeux limpides du vieux pilote
devenaient humides malgré lui. Tout d'un coup, faisant effort sur
lui-même et se redressant brusquement:—Allons, dit-il, ce n'est
qu'une espérance à abandonner.—Et comme Frantz l'interrogeait:
—Voici, dit-il, en deux mots ce dont il s'agit. Le parent qui nous a
laissé cette propriété en héritage avait emprunté de l'argent sur sa
terre; je ne puis rembourser cet argent, et je vais être obligé de
vendre la terre; mais les biens ont tant baissé de prix depuis la
guerre et la ferme est en si triste état, que je ne la vendrai pas
moitié de ce qu'elle vaut. Je serai donc après cela au même point
qu'avant d'hériter, et je n'aurai d'autre ressource que de retourner
sur l'Océan.
L'oncle Frantz s'approcha du pilote et prenant sa main dans les
siennes:
—Guillaume, dit-il avec émotion, te rappelles-tu cette nuit
d'angoisse que nous avons passée ensemble au milieu de la tempête?
Nous te devons la vie. A présent que tu te trouves dans l'embarras,
c'est à nous de te venir en aide.
—Oui, dit André en s'approchant, nous vous avons promis alors d'aider
les autres à notre tour comme vous nous avez aidés vous-même; nous
tiendrons notre promesse.
—Mes braves amis, dit Guillaume, malheureusement vous ne pouvez rien:
je n'ai besoin que d'argent, et vous en avez, hélas! moins encore que
moi-même.
—Guillaume, reprit l'oncle Frantz, tu te trompes: je ne suis plus
aussi pauvre que je l'étais quand tu nous as quittés, et c'est
maintenant surtout que j'en suis heureux, puisque je puis t'être
utile.
En même temps il avait tiré de sa poche une liasse de papiers.
—Tiens, dit-il, regarde: les honnêtes gens ne manquent pas encore en
France; le fils de l'armateur de Bordeaux m'a remboursé tout ce qui
m'était dû par son père. Prends cela, et va payer ceux qui voudraient
te forcer à vendre ton bien pour l'acheter le quart de ce qu'il vaut.
Guillaume était si ému qu'il resta un moment sans répondre.
Puis, gravement:—J'accepte, Frantz, dit-il, mais à une condition:
c'est que nous ne nous séparerons plus. Ma terre, une fois délivrée de
cette charge, a de la valeur: elle est fertile, nous nous associerons
pour la cultiver, nous partagerons les profits; nous ne ferons plus
qu'une seule famille.
Et les deux amis s'embrassèrent étroitement, tandis que la femme du
vieux pilote, de son côté, remerciait Frantz avec effusion. A ce
moment, la petite Marie s'approcha de son père; elle le tira doucement
par sa manche, et à demi-voix:
—Alors, dit-elle en souriant, Julien restera avec nous aussi?
—Je le crois bien, répondit le vieux pilote en prenant le petit
garçon sur ses genoux: il ira en même temps que vous deux à l'école,
et si vous n'apprenez pas vite et bien, il vous fera honte, car il est
studieux, lui, et il connaît maintenant son pays mieux que la plupart
des autres enfants. Et toi, André, tu nous aideras à cultiver cette
terre jusqu'à ce que nous ayons trouvé à t'établir comme serrurier au
village voisin. Ce ne sera pas trop de notre travail à tous les trois
pour ensemencer ces champs restés en friche depuis la guerre et pour
reconstruire cette maison en ruines.
—Oui, Guillaume, dit Frantz avec émotion, tu as raison; nous
travaillerons tous, chacun de notre côté. Si la guerre a rempli le
pays de ruines, c'est à nous tous, enfants de la France, d'effacer ce
deuil par notre travail, et de féconder cette vieille terre française
qui n'est jamais ingrate à la main qui la soigne. Dans quelques
années, nous aurons couvert les champs qui nous entourent de riches
moissons; nous aurons relevé pièce par pièce le toit de la ferme, et
si vous voulez, mes amis, nous y placerons joyeusement un petit
drapeau aux couleurs françaises.
Chacun applaudit à la proposition de l'oncle Frantz, et Julien plus
fort que tout le monde:—Oui, oui, c'est cela, mon oncle,
s'écria-t-il. Quand je pense que nous avons eu tant de peine pour être
Français et que nous le sommes maintenant!—En même temps, il
regardait les petites filles de Guillaume:—N'aimez-vous pas la
France? leur dit-il; oh! moi, de tout mon cœur j'aime la France.
Et dans la joie qu'il éprouvait de se voir enfin une patrie, une
maison, une famille, comme le pauvre enfant l'avait si souvent
souhaité naguère, il s'élança dans la cour de la ferme, frappant ses
petites mains l'une contre l'autre; puis, songeant à son cher père qui
aurait tant voulu le savoir Français, il se mit à répéter de nouveau à
pleine voix:—J'aime la France!
«J'aime la France!... la France... France...,» répéta fidèlement et
nettement le bel écho de la colline, qui se répercutait encore dans
les ruines de la ferme.
Julien s'arrêta surpris.
—Tous les échos te répondent l'un après l'autre, Julien, dit gaîment
André.
—Tant mieux, s'écria le petit garçon, je voudrais que le monde entier
me répondît et que chaque pays de la terre dît: «J'aime la France.»
—Pour cela, reprit l'oncle Volden, il n'y a qu'une chose à faire: que
chacun des enfants de la patrie s'efforce d'être le meilleur possible;
alors la France sera aimée autant qu'admirée par toute la terre.
Six ans se sont écoulés depuis ce jour. Ceux qui ont vu la ferme de la
Grand'Lande à cette époque ne la reconnaîtraient plus maintenant.