Le lac de Genève, ou lac Léman, a 34 lieues de tour. Il est entouré par le Jura et par les Alpes. Dans sa partie sud, il touche à la France. A certains endroits sa profondeur est de 300 mètres. Il est parfois sujet, comme la mer, à des tempêtes redoutable.—Sur ses bords se trouve la ville suisse de Genève commerçante et industrielle, peuplée de 50,000 habitants.
—Comme ce lac brille sous les rayons de la lune! dit Julien; moi je l'aurais pris volontiers pour la mer, tant je le trouve grand. Mais dis-moi, André, comment s'appellent ces montagnes là-bas, si hautes, si hautes, qui enferment le lac comme dans une grande muraille?
Le mont Blanc et la mer de Glace.—Le mont Blanc (4,800 mètres) est la montagne la plus élevée de l'Europe.
—Ce sont les Alpes de la Savoie, dit M. Gertal qui arrivait.A nos pieds est la Suisse, mais à droite, c'est encore la France qui se continue, bornée par les Alpes. Dans la Savoie, en France, se trouvent les plus hautes montagnes de notre Europe. Ces neiges qui couvrent leurs sommets sont des neiges éternelles. Vois-tu, en face de nous, sur la droite, ce grand mont dont la cime blanche s'élève par dessus toutes les autres? C'est le mont Blanc. Il y a sûrement sur sa cime glacée des neiges qui sont tombées depuis des siècles et que nul rayon du chaud soleil d'été n'a pu fondre.
—Quoi! vraiment? dit Julien, d'un air réfléchi, en poussant un soupir d'étonnement.
Avalanche dans les Alpes.—L'avalanche est une masse de neige qui roule du sommet des montagnes, entraînant avec elle les arbres et les rochers. C'est surtout en Suisse, en Suède et en Norvège que les avalanches sont terribles.
—Oui, continua M. Gertal, chaque hiver de nouvelles neiges recouvrent les anciennes. Aussi, aux endroits où la montagne en est trop chargée, il suffit d'un coup de vent, du pas d'un chamois, d'une pelote de neige qui grossit en roulant, pour ébranler des blocs de neige et de glace entassés; ces blocs s'écroulent alors avec un bruit effroyable, écrasent tout sur leur passage, ensevelissent les troupeaux, les maisons, parfois des villages entiers. C'est ce qu'on appelle les avalanches.
—Que cela fait peur! dit Julien: et cependant la montagne est si belle à regarder!
Au même instant, levant encore une fois la tête vers le vaste cirque de montagnes, il poussa un cri de surprise:—Voyez, voyez, dit-il, la jolie couleur de feu qui brille sur le mont Blanc: les neiges sont toutes roses; qu'est-ce donc?
—C'est l'aurore du soleil levant, petit Julien; le soleil commence toujours par éclairer les plus hauts sommets; aussi, dans tout ce pays, c'est le mont Blanc qui reçoit chaque matin les premiers rayons du soleil. Regarde encore.
—Oh! mais voici tous les sommets des autres montagnes qui s'illuminent à leur tour; il y a, sur les neiges, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel: les unes sont violettes ou bleues, les autres lilas ou roses. On dirait une grande fête qui se prépare entre le ciel et la terre.
—Julien, c'est le jour qui commence. Vois: le soleil monte à l'horizon, rouge comme un globe de flamme; devant lui, les étoiles s'effacent, et voici la lune qui pâlit à son tour.
—O mon Dieu, mon Dieu! dit l'enfant en joignant ses petites mains, comme cela est beau!
—Oui, Julien, dit gravement M. Gertal, tu as raison, mon enfant: joins les mains à la vue de ces merveilles. En voyant l'une après l'autre toutes ces montagnes sortir de la nuit et paraître à la lumière, nous avons assisté comme à une nouvelle création. Que ces grandes œuvres de Dieu te rappellent le Père qui est aux cieux, et que les premiers instants de cette journée lui appartiennent.
Et tous les trois, se recueillant en face du vaste horizon des Alpes silencieuses, qui étincelaient maintenant sous les pleins rayons du soleil, élevèrent dans une même prière leurs âmes jusqu'à Dieu.
C'est l'amour de la science et le courage des savants qui ont fait faire de nos jours tant de progrès à l'humanité.
Lorsqu'on remonta en voiture, Julien était encore tout ému; il ne cessait de regarder du côté du mont Blanc pour revoir ces neiges éternelles dont on lui avait tant parlé.
—Est-ce que nous allons passer par la Savoie, monsieur Gertal? demanda-t-il.
—Point du tout, mon ami. Une fois notre marché fait dans la petite ville de Gex, nous tournerons le dos à la Savoie.
—C'est grand dommage, fit l'enfant: ce doit être bien beau à voir un pays pareil. Y êtes-vous allé, monsieur Gertal?
—Oui, petit Julien, plusieurs fois
—Est-ce que vous êtes monté au mont Blanc?
—Oh! pour cela non, mon ami. C'est plus difficile à faire que tu ne l'imagines, l'ascension du mont Blanc.
—Pourquoi donc, monsieur Gertal?
—D'abord, il faut marcher deux journées, toujours en montant, comme bien tu penses, et la marche n'est pas facile. Ces hautes montagnes ont sur leurs flancs de vastes champs de glace et de neige durcie qu'on appelle glaciers. L'un des glaciers qui sont au pied du mont Blanc a deux lieues de large sur six lieues de long: c'est une vaste mer de glace, tantôt unie comme un miroir, tantôt bouleversée comme les flots de la mer dans la tempête. Quand on marche sur ces glaciers aux pentes rapides, il faut des souliers ferrés exprès pour ne pas glisser, des bâtons ferrés pour se retenir. On arrive souvent devant des murs de glace qui barrent le chemin: alors il faut creuser à coups de hache dans la glace une sorte d'escalier où l'on puisse poser le pied. Puis il y a des crevasses plus profondes que des puits; la neige glacée les recouvre, mais, si on s'aventure par mégarde sur cette neige trop peu épaisse, elle craque, se brise, et on tombe au fond du gouffre.
Ascension du mont Blanc et passage des glaciers.—Il y a des montagnes tellement hautes ou difficiles à gravir que nul pied humain n'est jamais parvenu jusqu'au sommet. Le mont Blanc est resté de ce nombre jusqu'au siècle dernier. Maintenant que les chemins sont très connus, il faut encore dix-sept heures pour y monter et huit pour en descendre.
—J'ai entendu dire, fit André, que l'on s'attachait avec une même corde plusieurs ensemble, de façon que, si l'un tombe, les autres le retiennent; est-ce vrai, monsieur Gertal?
—Certainement, répondit le patron; c'est ce que j'allais raconter; mais quelquefois la chute de l'un entraîne les autres. Puis, on est exposé aux avalanches qui se détachent du haut de la montagne et qui peuvent vous engloutir. En outre, le froid devient tel, à mesure qu'on s'élève, qu'il faut s'envelopper le visage d'un masque en gaze pour que la peau ne se fendille pas jusqu'au sang. Enfin, la difficulté de respirer sur ces hauteurs est si grande, qu'on peut à peine se traîner; des hommes très robustes ne peuvent marcher plus de vingt-cinq pas sans s'arrêter pour se reposer et respirer.
—C'est étonnant, cela, dit Julien: moi, je trouve l'air si pur sur les hauteurs, qu'il me semble qu'on y respire mieux.
—Oui, dit le patron, quand on n'est pas trop haut; mais à mesure qu'on s'élève, l'air devient plus rare, l'air vous manque; André doit savoir cela?
—Oui, monsieur; j'ai même appris à l'école que, si on pouvait s'élever à quinze lieues au-dessus de la terre, il n'y aurait plus d'air du tout, et on ne pourrait respirer ni vivre.
—Eh bien, sur le sommet du mont Blanc, il y a déjà deux fois moins d'air que dans la plaine; aussi est-on obligé de respirer deux fois plus vite pour avoir sa quantité d'air. Alors le cœur se met à battre aussi moitié plus vite, on a la fièvre, on sent ses forces s'en aller, on est pris d'une soif ardente et en même temps d'un invincible besoin de dormir, et le tout au milieu d'un froid rigoureux. Si l'on se laisse aller à dormir, c'est fini, le froid vous engourdit et on meurt sans pouvoir se réveiller.
—Oh! oh! dit Julien, je comprends qu'il n'y ait pas grand monde à se risquer jusque-là; mais qui donc a jamais osé monter le premier au mont Blanc?
—C'est un hardi montagnard nommé Joseph Balmat; il y est allé seul une première fois, puis, il a aidé un grand savant nommé de Saussure à y monter. C'est de Saussure qui a observé au sommet du mont ce que je vous disais tout à l'heure sur la rareté de l'air. Il a fait beaucoup d'autres expériences; par exemple, il a allumé du feu, mais son feu avait la plus grande peine à brûler à cause du manque d'air; il a déchargé un pistolet, mais ce pistolet ne fit pas plus de bruit qu'un simple pétard de confiseur, car c'est l'ébranlement de l'air qui produit le son, et là où il y a moins d'air, tout son devient plus faible. De Saussure fut bien surpris aussi de voir, du haut du mont, le ciel presque noir et d'apercevoir des étoiles en plein jour; cette couleur sombre du ciel est produite encore par la rareté de l'air, car c'est l'air qui, quand il est en grande masse, donne au ciel sa belle couleur bleue. Toutes ces expériences et bien d'autres encore ont été très utiles pour le progrès de la science; mais à combien de dangers il a fallu s'exposer d'abord pour les faire!
Tu vois, petit Julien, comme l'amour de la science est une belle chose, puisqu'il donne le courage de risquer sa vie pour s'instruire et pour instruire les autres.
Plus un pays est pauvre, plus il a besoin d'instruction; car l'instruction rend industrieux et apprend à tirer parti de tout.
Tout en causant on continuait la route. A chaque détour du chemin les montagnes disparaissaient, mais on ne tardait pas à les revoir, plus lumineuses à mesure que le soleil montait.
—C'est le moment, dit M. Gertal, où les pâtres et les troupeaux se réveillent dans la montagne. Ne voyez-vous pas sur les pentes les plus voisines de petits points blancs qui se remuent? ce sont les vaches et les moutons.
—Mais, dit Julien, est-ce qu'il y a aussi des troupeaux sur le mont Blanc et sur les autres grandes montagnes?
—Certainement; les troupeaux sont la grande richesse de la Suisse et de la Savoie, comme du Jura. C'est en les gardant là-haut, tout l'été, que les montagnards acquièrent leur vigueur et leur agilité proverbiales.
—Y a-t-il donc tant besoin d'agilité pour garder les vaches dans la montagne? s'écria Julien. Cela m'a l'air bien facile, à moi.
—Eh, eh! petit Julien, je voudrais bien t'y voir, lorsque tout à coup un orage s'élève. J'ai vu cela, moi qui te parle, et je ne l'oublierai jamais. Les vaches, dans les prairies de la montagne, couchent dehors, paisiblement, sous la garde des chiens. Mais si l'orage arrive, elles s'éveillent en sursaut; en voyant les éclairs leur passer devant les yeux, les voilà folles de terreur; elles bondissent à travers le premier sentier qui se présente dans la direction du vent. Elles courent sans s'arrêter, redoublant de vitesse à mesure que les échos de la montagne s'ébranlent aux roulements du tonnerre. Les pâtres alors, pour ramener le troupeau, le suivent dans toutes les directions, à la lueur des éclairs, en dépit de l'ouragan qui déracine les arbres, au-dessus des abîmes. Ils appellent chaque vache par son nom pour la calmer, et souvent, malgré leurs efforts, quand le matin arrive, plus d'une manque à l'appel: la tourmente les a jetées dans les précipices.
—Comment? dit Julien, les vaches, qui ont un air si tranquille, sont si peu raisonnables que cela? Mais alors, les pâtres doivent avoir grand'peur de l'orage.
—Certes, mon enfant, ils le redoutent; aussi, quand ils en prévoient un, ils ne se couchent pas; ils restent toute la nuit auprès de leurs vaches; ils leur parlent tant que dure la tempête, ils les flattent de la main tour à tour, les appelant chacune par leur nom. Cela suffit pour tranquilliser ces bonnes bêtes. La présence et la voix de leur gardien les rassure; elles ne bougent pas.
Le chamois.—Le chamois vit en troupes dans les Alpes et aussi dans les Pyrénées, où on lui a donné le nom d'isard.
—Bon, dit Julien, les vaches sont comme les petits enfants; elles ont peur quand elles se croient seules, et alors il n'est pas facile de les garder. C'est égal, monsieur Gertal, c'est bien intéressant, toutes ces histoires de la montagne.
Le patron sourit.—As-tu quelquefois entendu parler des chasses au chamois, Julien? reprit-il.
—Oh! point du tout, je ne sais même pas ce que c'est qu'un chamois. Et vous, monsieur Gertal, en avez-vous vu?
—Oui, j'en ai vu plusieurs. C'est un bel animal, qui vit sur les hautes montagnes. Il est grand comme une chèvre, et d'une agilité merveilleuse: d'un bond il saute par dessus les abîmes et disparaît avec la rapidité d'une flèche. Pour lui faire la chasse, il faut avoir soi-même une agilité bien grande; les hommes les plus hardis grimpent aux endroits escarpés où ils ont remarqué les traces des chamois; cachés derrière quelque rocher, ils les attendent au passage pendant des heures, tirent dessus, et parfois les poursuivent à la course de rocher en rocher.
L'aigle.—L'aigle, le plus fort et le plus féroce des oiseaux, a la vue perçante, les pieds robustes, armés d'ongles aigus. Ses ailes étendues ont près de 3 mètres de largeur. Son nid (ou aire) est placé dans les rochers les plus sauvages, au milieu des montagnes et des précipices. C'est là qu'il transporte, pour nourrir ses petits, les animaux qu'il a pris ou enlevés dans ses serres.
Carte de la Savoie.—Cette province est couverte des plus hautes montagnes de l'Europe. On y trouve des mines de plomb, de cuivre, de fer, des carrières de marbre et de granit, quelques rivières charrient de l'or en petite quantité. Chambéry, l'ancienne capitale de la Savoie (22,000 hab.), fabrique des gazes de soie renommées. Annecy (15,000 h.), située au bord d'un beau lac, tisse le coton et la soie.
—Qu'est-ce que cela mange, les chamois?
—L'herbe rase des prairies de la montagne. Dans les grandes forêts de sapins, dans les lieux les plus sauvages, il y a d'autres animaux: on rencontre dans les Alpes des ours bruns.
—Des ours! fit Julien; oh, oh! cela ne vaut pas les gentils chamois. Nous en avons pourtant vu un l'autre jour à Lons-le-Saulnier, qui était apprivoisé et qui dansait sur ses pattes de derrière au son de la musique.
—Il avait été pris sans doute encore jeune dans les Alpes. Un autre animal des montagnes, c'est l'aigle; on peut le voir sur la cime des rochers, voler à son aire. Les aigles se jettent parfois sur les troupeaux, saisissent dans leurs serres les jeunes agneaux qu'ils peuvent attraper, et les enlèvent en l'air; on en a vu emporter jusqu'à de jeunes enfants. Aussi les montagnards font une chasse continuelle à ces bêtes malfaisantes: ils les poursuivent dans le creux des rochers; ils luttent contre elles, et de jour en jour, aigles et ours deviennent plus rares.
—Je vois à présent, monsieur Gertal, que les montagnards sont bien braves. Aussi, j'aime les montagnards; mais je voudrais savoir si, dans leur pays, en Suisse et en Savoie, on sait travailler comme dans la Franche-Comté et la Lorraine.
—Certainement, petit Julien. Depuis que la Savoie est française, les progrès ont été très rapides dans cette contrée. On y a fait un grand nombre de routes, ce qui permet de transporter facilement les produits de la terre et les marchandises. Et puis, les Savoisiens sont très intelligents et comprennent l'importance de l'instruction. Les écoles se multiplient chez eux. Quand tout le monde sera instruit dans ce beau pays, on verra, de plus en plus, la Savoie changer de face; l'agriculture, mieux entendue, enrichira les cultivateurs, l'industrie fera prospérer les villes; car vois-tu, petit Julien, il faut toujours en revenir à l'instruction: les esprits cultivés sont comme les terres bien labourées, qui paient par d'amples moissons les soins qu'on leur donne.
Ce n'est pas tout d'économiser, il faut savoir faire fructifier ses économies.
Nos voyageurs, tout en causant, avaient depuis longtemps quitté le département du Jura; ils étaient maintenant en Bourgogne, dans le département de l'Ain.
De la voiture, on apercevait déjà le clocher de la petite ville de Gex, connue par les fromages qui portent son nom.
—Enfants, dit le patron, nous voici arrivés à Gex; il s'agit à présent de travailler ferme. Nous aurons une journée de fatigue aujourd'hui, et pas une minute à perdre.
Nos trois amis furent en effet si occupés toute la journée qu'ils n'eurent pas le temps de manger autre chose qu'un petit pain de deux sous en courant; mais personne ne songea à s'en plaindre. La vente était bonne, le patron radieux, et les enfants enchantés comme s'il se fût agi de leurs propres intérêts.
Tout en se hâtant de faire les commissions, Julien regardait le pays tant qu'il pouvait. De la ville de Gex, on aperçoit encore le lac de Genève et les belles Alpes de Savoie. Julien tournait souvent les yeux de ce côté: ne pouvant aller en Savoie, il voulait du moins emporter dans son souvenir l'aspect de ce beau pays.—Comme cela, disait-il, je vais finir par savoir ma géographie de la France sur le bout du doigt. Quand je retournerai à l'école, je serai sûrement le premier, et je serai bien content.
Deux jours après, on traversa, sans s'y arrêter, la ville de Bourg, située dans la plaine fertile de la Bresse.
—Mes enfants, dit alors M. Gertal, je suis content de vous, vous travaillez avec courage. Cela m'engage à vous venir en aide. Vous avez emporté d'Épinal quelques petites économies, je veux vous montrer à les faire fructifier. Tout en travaillant pour moi, vous travaillerez pour vous: ce sera une sorte d'association que nous ferons ensemble. Écoutez-moi. La Bresse est connue partout pour ses excellentes volailles. Je vais acheter avec votre argent, dans une ferme des environs, une vingtaine de belles poulardes, que vous vendrez au marché de Mâcon, où nous allons nous rendre. Si peu que vous gagniez sur chaque poularde, cela vous fera sur le tout une somme assez ronde. Ne serez-vous pas contents?
—Oh! fit Julien, je crois bien, monsieur Gertal. Vous êtes bien bon pour nous, et je vais joliment m'appliquer à vendre, allez!
—Oui, dit André, nous vous en serons bien reconnaissants, monsieur Gertal, car souvent je songe avec inquiétude au terme de notre voyage. J'ai peur de ne point retrouver notre oncle à Marseille, ou bien je crains qu'il ne soit obligé de retourner en Alsace pour obtenir que nous soyons Français. Si nous pouvions arriver là-bas avec quelques économies, je serais moins tourmenté.
—Il ne faut pas t'inquiéter comme cela, mon garçon. Avec du courage et de la persévérance, on vient à bout des choses les plus difficiles. Celui qui veut absolument se tirer d'affaire, y arrive. L'aide de Dieu ne fait défaut qu'aux paresseux.
Sans air pur et sans soleil, point d'habitation saine; sans habitation saine, point d'homme qui puisse conserver sa vigueur et sa santé.
—Julien, dit M. Gertal lorsqu'on eut bien dîné, viens avec moi à la ferme où je dois acheter nos poulardes de Bresse; tu aimes l'agriculture, tu vas voir une ferme bien tenue.
Julien enchanté se leva de table avec André.
On arriva dans une cour de belle apparence. A l'entrée deux grands arbres, un prunier et un cerisier, donnaient en été leur ombrage et leurs fruits. Un banc en pierre sous une tonnelle indiquait que le soir on venait souvent s'y reposer des travaux de la journée.—Oh! la belle cour, monsieur Gertal! comme elle est grande! dit Julien. C'est égal, il y a une chose qui m'étonne, c'est de ne point voir, au milieu, ces beaux grands tas de fumier qui indiquent qu'il y a bien des bêtes à la ferme. Pourquoi donc?
Tonnelle.
—Oh! oh! petit Julien, dit le patron en souriant, ne devines-tu pas que ces beaux grands tas de fumier dont tu parles empestent l'air et peuvent même causer des maladies pendant l'été? Sans compter que le meilleur du fumier, le purin, se trouve ainsi perdu, s'écoulant en ruisseaux infects le long de la cour et corrompant l'eau des mares où boivent les bêtes. Au lieu de cela, vois quelle jolie cour bien nivelée!
—C'est vrai, monsieur Gertal, dit Julien: la cour et la ferme ont si bon air que cela donne envie de vivre ici.
—Elles n'étaient pas ainsi autrefois; c'est le fermier lui-même qui a planté ces arbres, aplani le terrain de la cour en y apportant des tombereaux de terre et du cailloutage. C'est un homme avisé et instruit: il a été élevé dans une de nos grandes fermes-écoles, celle de la Saussaye, qui n'est pas loin d'ici. Il connaît ce que réclame l'hygiène de l'habitation; aussi a-t-il eu soin de creuser la fosse à fumier loin de la maison; dans une autre fosse, couverte et cimentée, se rend, par des canaux, le purin des étables, le plus précieux des engrais. Chaque jour on conduit dans les prairies quelques tonneaux de ce purin étendu d'eau, qui sert à les arroser; il suffit à lui seul à fumer un hectare entier.
On entra dans la ferme, et Julien, tout en souhaitant le bonjour à la fermière, s'émerveilla de trouver la maison si claire et si gaie. Par deux fenêtres ouvertes au sud, les rayons du soleil pénétraient librement dans la pièce.
—Vois, dit M. Gertal, la lumière entre à plein ici. Autrefois, il n'y avait qu'une fenêtre au nord; elle a été murée, et le fermier en a percé deux autres au midi.
—C'est donc malsain, les fenêtres au nord, M. Gertal?
—Ce qui est malsain, Julien, ce sont les maisons froides et humides, et elles sont plus malsaines encore pour le travailleur que pour tout autre: quand il a sué et peiné au grand soleil, s'il rentre dans une maison fraîche, il se refroidit brusquement et s'expose aux fluxions de poitrine ou aux douleurs. Or une maison est toujours froide, humide et sombre, quand elle n'a d'ouverture que par le nord. Celle-là était ainsi naguère, et encore les fermiers n'ouvraient même pas la seule fenêtre qui pût leur donner de l'air; à présent le soleil éclaire, réchauffe et dessèche la maison. En hiver, chacun s'en réjouit; en été, la vigne, qui s'avance en tonnelle au-dessus des fenêtres et de la porte fait un peu d'ombre qui agrée. Avec la lumière et le bon air, c'est la santé qui entre dans une maison.
Dans la culture, le travail n'est pas tout; il faut l'intelligence.
Tandis que la fermière allait choisir les volailles au poulailler, M. Gertal continua de faire avec nos amis le tour de la ferme. On visita les étables spacieuses; on admira l'écurie proprement tenue. En passant devant la porcherie, où dormaient de beaux porcs de Bresse, race perfectionnée, Julien fut bien surpris de voir l'habitation des porcs non moins soignée et propre que le reste de la ferme.
—Tout de même, dit-il, c'est se donner de la peine à plaisir que de tenir si proprement des bêtes que chacun sait aimer la saleté.
—Vraiment, Julien, tu crois cela? dit M. Gertal.
Une porcherie dans la Bresse.—Quand le porc est d'une belle race, il donne de grands profits à l'éleveur. Les plus belles races de France sont celles de Bresse, de Craon (Mayenne), la race augeronne (Normandie), la race périgourdine et la race pyrénéenne. La race commune, trop répandue, est tardive et d'un mauvais rapport.
—Dame, monsieur Gertal, on dit toujours: sale comme un porc. C'est bien sans doute parce que les porcs aiment le fumier.
—Eh bien, petit Julien, c'est une erreur. De tous les animaux, c'est le seul qui prenne le soin de ne pas salir sa litière quand on la lui tient propre. Il adopte alors un coin écarté où il va déposer ses ordures, tant il craint de gâter sa litière.
—Quoi, c'est vrai, cela, monsieur Gertal? dit Julien avec surprise. Eh bien, je vous assure que je ne l'aurais jamais cru.
—Mais, dit André, il n'en est pas moins certain que les porcs se vautrent dans la boue tant qu'ils peuvent.
—Les porcs mal soignés, André, ceux qu'on ne mène pas se baigner chaque jour.
—Comment, dit Julien, on mène les porcs se baigner?
—Oui, mon ami, ceux qui veulent tirer un bon revenu du porc ne manquent point de le conduire chaque jour à quelque ruisseau quand ils n'ont point chez eux d'eau suffisamment propre; car le porc est sujet aux maladies de peau, et la propreté l'en exempte toujours.
—Est-ce que c'est un bon profit d'élever des porcs?
—C'est un des meilleurs quand on s'y prend bien; seulement, là comme partout, il faut du soin. Quand une fermière n'est pas propre, soigneuse, intelligente, elle ne gagne rien là où une autre s'enrichit. Si la valeur de l'homme fait celle du champ, rappelle-toi, Julien, que c'est celle de la femme qui fait la prospérité du logis.
Coq et poules de Bresse.—Cette race est une des meilleures pour l'engraissement.
De la porcherie, on alla rejoindre la fermière au poulailler; les enfants s'étonnèrent de voir combien toutes les bestioles de la fermière étaient peu sauvages. Les petits poulets couraient au devant de la ménagère, le coq lui-même s'empressait autour d'elle, poussant un cocorico joyeux pour appeler toutes les poules:—Voyez-vous, dit la fermière, ce sont des gourmandes, et je les gâte un peu, car il est impossible de bien élever la volaille si elle est trop sauvage.
En même temps, elle leur jeta une poignée de graines et toute la troupe se précipita pour en faire son profit.
C'était plaisir de se promener dans la cour du poulailler, tant elle était bien tenue.—Mais aussi, dit la fermière, tous les jours, sans en excepter un seul, la cour est balayée avec soin ainsi que le poulailler. Les nids et les perchoirs sont nettoyés, l'eau est renouvelée dans l'abreuvoir: c'est pour cela que tout ce petit peuple se porte bien et prospère. Écoutez comme mes pondeuses chantent joliment.
On entendait en effet tout un gai ramage à côté des nids: le coq de loin faisait la basse, et la voix aiguë des jeunes poulettes lançait à plein gosier ce joyeux chant de triomphe qui fait que la venue d'un œuf est une fête pour tout le poulailler.
La fermière choisit vingt et une poulardes parmi les plus fines: elle était bien aise d'en vendre d'un seul coup une si belle quantité, et elle les laissa à un prix avantageux. Tout allait donc bien; aussi notre ami Julien, en partant pour Mâcon, faisait des rêves d'or.
Les routes, les fontaines, l'éclairage sont des choses dont chacun profite: il est donc juste que chacun les paie pour sa part.
Octroi et bascule.—Aux portes de toutes les villes sont des bureaux d'octroi où l'on doit payer les droits d'entrée sur les marchandises.—Pour peser les voitures et fixer le poids des marchandises qu'elles portent, on les fait passer sur la plate-forme d'une bascule. Cette plate-forme, à l'aide d'un levier, soulève le fléau d'une balance qui se trouve à l'intérieur du bureau d'octroi, et l'employé lit, sur le bras de fer, le nombre de kilogrammes.
Quand on arriva aux abords de la ville de Mâcon, le patron dit à André:—Vois-tu l'octroi et la bascule où une charrette est arrêtée pour se faire peser? Va toi-même payer à l'employé les droits d'entrée pour vos poulardes.
André prit le peu d'argent qui lui restait et paya ce qu'il fallait. Le patron, de son côté, solda ce qu'il devait pour ses propres marchandises, et on se mit en route.
Julien avait vu bien des fois le patron payer ainsi à l'entrée des villes; mais il n'y avait pas fait grande attention. Cette fois, comme c'était avec leurs petites économies à eux qu'il avait fallu payer, cela fit réfléchir le jeune garçon:
—Tiens, dit-il, pourquoi donc fait-on donner comme cela tant d'argent aux pauvres marchands qui ont déjà bien de la peine à gagner leur vie? Je trouve cela bien ennuyeux, moi.
—Mais, Julien, dit M. Gertal, à quoi penses-tu donc? Que deviendraient les pauvres marchands dont tu parles, si l'on manquait en France de ces bonnes routes bien entretenues où Pierrot traîne si lestement sa charge de mille kilogrammes? Et si ces routes n'étaient pas bien gardées, si des malfaiteurs détroussaient les marchands et nous avaient attaqués à travers les montagnes, que dirais-tu? Tu ouvres de grands yeux, mon garçon; c'est pourtant bien simple. Pour payer les gendarmes, le cantonnier, le gaz qui nous éclaire dans les rues de la ville, pour bâtir les écoles où s'instruisent les enfants, ne faut-il pas de l'argent? Les octrois y pourvoient, les autres impôts aussi; moi, je trouve cela parfaitement sage, petit Julien.
—Tiens, dit l'enfant, je n'avais pas encore songé à ces choses-là. Mais comment sait-on que l'argent qu'on donne est bien employé à faire tout ce que vous dites, monsieur Gertal.
—Voyons, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du conseil municipal?
—Mais si, monsieur Gertal; seulement je ne sais pas du tout ce que c'est.
Le tonnelier.—Pour rendre plus flexibles les douves qu'il veut recourber et assembler, le tonnelier allume dessous un feu de copeaux. Ensuite il les entoure de cercles en bois ou en fer.
—Eh bien, écoute, je vais te le dire. Dans chaque ville ou village, tous les habitants choisissent entre eux les hommes les plus capables de s'occuper des intérêts de leur commune, et ils les chargent de faire les affaires de la ville à leur place pendant cinq ans. Ce sont ces hommes, appelés conseillers municipaux, qui décident des embellissements utiles à faire dans les villes: par exemple les fontaines, les lavoirs, le gaz. Ils surveillent toutes les dépenses et toutes les recettes de la ville, et ainsi il ne peut y avoir d'argent employé autrement que par leurs avis. M'as-tu écouté, Julien, et te rappelleras-tu ce que je t'ai dit?
—Oh! oui, monsieur Gertal, et même je suis tout à fait content d'avoir appris cela; maintenant je ne regrette plus l'argent que nous avons donné à l'octroi. Je vois qu'il sera employé pour l'avantage de tout le monde, et il faut bien payer sa petite part des avantages dont on profite.
Tout en parlant ainsi, on était entré dans la ville commerçante de Mâcon, chef-lieu du département de Saône-et-Loire. La Saône passe le long de la ville, et cette belle rivière était sillonnée de nombreux bateaux qui apportent à Mâcon les denrées et produits des départements voisins. Mâcon fait un grand commerce de vins; aussi, en maint endroit dans les rues on entendait le maillet sonore des tonneliers frappant sur les barriques.
Le meilleur moyen de réussir dans le commerce, c'est d'être consciencieux.
Le lendemain M. Gertal, en parcourant le marché de Mâcon, vit qu'il y avait peu de volaille sur la place.
—Enfants, dit-il à Julien et à André, tout le monde est si occupé de la vendange en ce moment, que peu de fermières ont eu le temps de venir en ville apporter leurs poulardes. Aussi la volaille est très chère; je me suis enquis des prix: ne cédez pas la vôtre à moins de cinquante centimes de bénéfice par pièce; elle sera encore meilleur marché que par toute la place.
André et Julien se le tinrent pour dit; ils se montrèrent inébranlables sur leurs prix, sans les exagérer comme font les marchands peu consciencieux, mais aussi sans rien rabattre de la somme convenable.
Après bien des paroles et bien du mal, les vingt et une poulardes se vendirent enfin. Le petit Julien fit autant de tours qu'il fallut pour les porter chez les acheteurs. A la dernière, il était si las qu'il n'en pouvait plus; mais il était content de penser que par sa peine et ses soins il allait avoir, lui aussi, contribué à gagner quelque argent.—Ce sera le premier que je gagne, pensait-il.—Et cette pensée le rendait tout fier et lui donnait du courage. Néanmoins il avait bien de la peine à suivre la dame qui avait acheté la poularde. Arrivé chez elle, cette dame le paya, et Julien s'en retourna vite pour rejoindre André.
Il avait déjà fait les trois quarts du chemin, quand il se rappela qu'il avait oublié de compter en le recevant l'argent que la dame lui avait donné.
Aussitôt il vérifia sa monnaie et il s'aperçut que la dame s'était trompée et lui avait remis un franc de trop.
—Oh! se dit-il, M. Gertal a bien raison quand il me recommande de compter l'argent tout de suite. Si c'était un franc de moins qu'il y aurait, je n'oserais jamais aller le réclamer à présent: la dame croirait que je l'ai perdu; par bonheur ce franc est en trop, je n'aurai que le plaisir de le rendre.
En pensant cela, il poussa un gros soupir, car il était bien fatigué et ses petites jambes demandaient grâce.
—N'importe! se dit-il, profiter d'une erreur, ce serait un vol. Tant pis pour mes jambes. Oh! j'aimerais mieux n'importe quoi que de voler quelque chose, ne fût-ce qu'un sou.
Et sans hésiter il revint sur ses pas.
—Madame, s'écria-t-il tout essoufflé en arrivant à la maison, voici un franc de trop que vous m'avez donné par erreur.
La dame regarda l'honnête petit garçon qui, malgré sa fatigue, lui souriait courageusement; elle le fit asseoir et se mit à l'interroger sur son âge, son pays, sa famille.
Il lui répondit gentiment et avec politesse.
En apprenant qu'il était orphelin et venait de l'Alsace-Lorraine, la dame se sentit tout émue. Elle ouvrit son armoire, et lui présentant un livre qui était sur une planche:
—Tenez, mon enfant, lui dit-elle, je vous donne ce livre: il parle de la France que vous aimez et des grands hommes qu'elle a produits. Lisez-le: il est à votre portée; il y a des histoires et des images qui vous instruiront et vous donneront, à vous aussi, l'envie d'être un jour utile à votre patrie.
Les yeux de Julien brillèrent de plaisir: il remercia la dame de tout son cœur et s'en retourna, son livre sous le bras, en mangeant pour se reposer une grappe de bon raisin de la Bourgogne que la dame lui avait offerte.
Le soir, les deux frères comptèrent la somme d'argent que la vente leur avait rapportée. Ils avaient gagné dans cette journée près de onze francs. Les orphelins ne savaient comment remercier M. Gertal; André lui offrit de rester plus longtemps à son service s'il avait besoin d'eux.
—Eh bien, mes jeunes associés, répondit M. Gertal, j'accepte votre offre. J'ai fait moi aussi de meilleures affaires que je ne l'espérais, et je songe à agrandir ma clientèle; si vous pouvez rester dix jours de plus avec moi, nous ferons une tournée par le Bourbonnais et l'Auvergne avant d'aller à Lyon. Chemin faisant, je vous aiderai encore à augmenter par des ventes avantageuses votre petit pécule.
André accepta de grand cœur, et il fut convenu qu'on allait soigner mieux que jamais le brave Pierrot, dont les jambes auraient tant de chemin à faire. Julien, lui, s'était déjà mis dans un coin à feuilleter son livre.—Comment as-tu donc eu ce livre, Julien? demanda M. Gertal.
Quand Julien eut raconté son histoire, M. Gertal l'approuva fort de s'être montré scrupuleusement honnête et consciencieux:—Etre consciencieux, lui dit-il, c'est le moyen d'avoir le cœur content, et c'est aussi le secret pour se faire estimer et aimer de tout le monde.
«L'agriculture, voilà pour la France, disait Sully, les vraies mines et trésors du Pérou.»
On quitta Mâcon de grand matin, et chemin faisant nos trois amis, de la voiture même, assistèrent aux travaux de vendange. Sur le flanc des collines on ne voyait que vendangeurs et vendangeuses allant et venant, la hotte pleine de raisin. Tout ce monde avait l'air réjoui, car la récolte était abondante, et les raisins de belle qualité.
Ailleurs, on apercevait de grandes cuves où les vignerons piétinaient le raisin qu'on venait de cueillir. Ils dansaient gaiement en foulant les grappes; et parfois même un violon, pour les animer au travail, leur jouait des airs.
La fabrication du vin.—Les vignerons foulent le raisin pour en faire sortir le jus. On verse ensuite ce jus dans les grandes cuves de gauche et on l'y laisse fermenter. Quand le jus fermentera dans la cuve, il se produira alors un gaz malsain appelé acide carbonique. Les vignerons ne doivent donc entrer dans un cellier, et surtout dans une cuve, qu'avec les plus grandes précautions, sous peine de tomber asphyxiés.
—Voyez-vous ces hommes? dit M. Gertal; ils sont en train de faire ce qu'on nomme le foulage des raisins. Ils laisseront ensuite tout ce jus fermenter pendant plusieurs jours. Puis on le tirera par le fond des cuves pour le faire couler dans des tonneaux. Alors il sera devenu clair. Ce sera le vin doux. En as-tu jamais bu, du vin doux, Julien?
—Oui, monsieur, c'est bien sucré.
—C'est sucré sans doute, mais moins sain que le vin fait; et plus le vin est vieux, meilleur il est.
—Monsieur Gertal, est-ce que partout on écrase ainsi le raisin avec les pieds pour faire le vin?
—Non, mon ami; il y a d'autres endroits où on se sert d'un fouloir, ce qui vaut mieux.
Pendant qu'on causait, le chemin s'allongeait sous les pas de Pierrot, mais on ne voyait toujours devant soi que des collines et encore des collines, toutes chargées de vignes.
—Comment se nomment donc ces collines-là? demanda Julien en montrant du doigt les nombreuses côtes qui ondulaient au soleil levant.
—Ce sont les monts du Charolais; ils se continuent tout chargés de raisins à travers la Bourgogne. Un peu plus haut, ils prennent le nom de côte d'Or. Devines-tu pourquoi?
Julien réfléchit.
La Bourgogne.—Cette riche province se trouve arrosée à la fois par le Rhône, la Saône, la Seine et la Loire. On y a élevé de nos jours de nombreuses usines y compris celle du Creuzot. La plus grande ville de la Bourgogne est Dijon, 50,000 hab., qui est entourée de crus de vins célèbres. Auxerre et Mâcon font aussi un grand commerce de vins.
—Je crois bien que oui, fit-il en parcourant des yeux la campagne ensoleillée; regardez, monsieur Gertal, ces côtes couvertes de vignes: elles ont sous ce beau soleil la couleur de l'or, à cause de leurs feuillages jaunis par l'automne.
—C'est vrai, petit Julien; mais ne penses-tu pas aussi que toutes ces hottes pleines de raisin sont une fortune, et que les belles vignes couleur d'or sont pour la France une richesse, une mine d'or?
—Ah oui, c'est vrai encore, cela. A l'école de Phalsbourg on m'a dit que la France produit les premiers vins du monde.
—Oui certes, et les vignes de notre pays rapportent à leurs propriétaires plus d'un demi-milliard chaque année.
—Que d'argent cela fait! Je comprends maintenant ce qu'on m'a encore dit: que la Bourgogne est une des plus riches provinces de France.
—C'est très juste, petit Julien, et il faut ainsi tâcher de ne pas oublier tout ce que tu as appris à l'école.
—Oh! je ne l'oublie pas, monsieur Gertal, allez! Même que je me répétais tout à l'heure les quatre départements de la Bourgogne avec leurs chefs-lieux: Auxerre, Dijon, Mâcon, et Bourg. Je vais savoir ma France à présent sans hésiter. Et puis, dans le livre que m'a donné hier la dame de Mâcon, il y a beaucoup d'histoires sur les grands hommes de la France; je les lirai toutes, et comme cela je deviendrai plus savant sur les choses de mon pays. Voyez, monsieur Gertal, comme il est beau, mon livre, avec ses images!
Le patron feuilleta le livre avec intérêt, tandis que Pierrot montait tranquillement la côte au pas.
—Il est très beau, en effet, ce livre, dit M. Gertal; c'est un magnifique cadeau qu'on t'a fait là. Eh bien, Julien, fais-nous part de tes richesses. Je vois ici en titre: «Les grands hommes de la Bourgogne,» avec les portraits de Vauban, de Buffon, de Bossuet; lis-nous cela, mon garçon; nous en profiterons tous les trois, et la route nous semblera moins longue. Quand Pierrot marche au pas, c'est bien facile de lire sans se fatiguer; voyons, commence.
Julien, tout fier d'être érigé en lecteur, prit son livre et commença d'une voix claire le chapitre suivant.
Quand un enfant grandit, il préfère l'histoire de sa patrie et des hommes qui l'honorent aux historiettes du jeune âge.