Toutes les provinces de France ont fourni des hommes remarquables par
leur talent ou par leur grande âme, qui ont rendu des services à leur
patrie et à l'humanité; mais peu de provinces ont produit autant d'hommes illustres que la
Bourgogne, et ces grands hommes ont été pour la plupart de grands
patriotes.
007
Saint Bernard, né près de Dijon en 1091, mort en 1153.
Il prêcha en 1146 la seconde croisade, qui devait échouer.
I. Parlons d'abord d'une des gloires de l'Église de France, saint
Bernard. Il naquit près de Dijon, d'une famille noble, au onzième
siècle. Dès l'âge de vingt-deux ans, son ardente piété lui fit
embrasser la vie monastique. Il fut l'homme le plus éloquent de son
époque.
C'est lui qui prêcha la seconde croisade pour délivrer Jérusalem:
lui-même raconte dans ses lettres qu'il entraînait tout le peuple
derrière lui et changeait en déserts les villes et les châteaux. En
Allemagne, où l'on n'entendait point sa langue et où l'on ne pouvait
comprendre ce qu'il disait, les populations étaient cependant émues et
persuadées par son accent et par ses gestes. Comme on voulait
massacrer les juifs pour se préparer à l'expédition, saint Bernard
empêcha cet odieux massacre. Il mourut en 1153.
106a
Bossuet, né à Dijon en 1627, mort à Paris en 1704. Ses
principaux ouvrages sont le Discours sur l'histoire universelle et
les Oraisons funèbres.
II. Cinq siècles après, la Bourgogne devait encore produire un grand
prélat, qu'on a comparé plus d'une fois à saint Bernard pour son
éloquence et ses travaux. Bossuet, né à Dijon, se fit d'abord
remarquer de tous ses camarades de classe par son assiduité et son
ardeur au travail. Les autres écoliers disaient en parlant de lui,
qu'il travaillait avec le courage et le calme du bœuf à la
charrue. Dès l'âge de seize ans, Bossuet est célèbre dans tout Paris
par son éloquence. Il devint évêque de Condom, puis de Meaux, et
précepteur du fils du roi. Sa vie fut remplie par des travaux de toute
sorte.
107
Vauban, né en 1632, près de Saulnier (Yonne), mort en
1707.
III. Au même siècle que Bossuet, dans la Bourgogne, naquit le jeune
Vauban. Dès l'âge de dix-sept ans il s'engagea comme soldat, et se fit
tout de suite remarquer par son courage. Un jour, au siège d'une
petite ville dont les murs étaient entourés par une rivière, il se
jeta à la nage et, montant sur les remparts, entra le premier dans la
place.
Cependant, si Vauban n'avait été que brave, son nom eût pu être oublié
dans un pays où la bravoure est si peu rare; mais Vauban était
studieux, et tous les loisirs que lui laissait le métier de soldat, il
les consacrait à l'étude. Il s'occupait des sciences; il lisait au
milieu des camps des livres de géométrie. Il obtint le grade
d'ingénieur, et ce fut comme ingénieur qu'il montra son génie. Le roi
Louis XIV le chargea de fortifier nos principales places de guerre.
Toute la ceinture de places fortes qui défend la France est son
œuvre: Dunkerque, Lille, Metz, Strasbourg, Phalsbourg, Besançon
et plus de trois cents autres.
—Quoi! s'écria le petit Julien, c'est Vauban qui a fortifié
Phalsbourg, où je suis né, et Besançon, dont j'ai si bien regardé les
murailles! Voilà un grand homme dont je n'oublierai pas le nom à
présent. Puis il reprit sa lecture.
Au milieu de tous ses travaux, Vauban était sans cesse préoccupé de la
prospérité de son pays et des moyens de soulager la misère du peuple.
Dans la guerre, il donnait toujours au roi les conseils les plus
humains, et il s'efforçait d'épargner le sang des soldats. Pendant les
nombreux sièges qu'il conduisit, on le voyait s'exposer lui-même au
danger: il s'avançait jusque sous les murs ennemis pour bien connaître
les abords de la place, et cherchait les endroits par où on pourrait
l'attaquer sans sacrifier beaucoup d'hommes; quand on s'efforçait de
le retenir: «Ne vaut-il pas mieux, répondait-il, qu'un seul s'expose
pour épargner le sang de tous les autres?»
Dans la paix, il pensait encore au peuple de France, si malheureux
alors au milieu des guerres et de la famine qui se succédaient;
il chercha un moyen de diminuer les impôts dont le peuple était
accablé, et il écrivit à ce sujet un bel ouvrage qu'il adressa au roi.
Mais le roi Louis XIV se crut à tort offensé par les justes plaintes
de Vauban. Il fit condamner et détruire son livre. Vauban, frappé au
cœur, en mourut de douleur peu de temps après.
Mais on devait lui rendre justice de nos jours et même de son temps:
c'est pour lui qu'on a inventé et employé pour la première fois le
beau mot de patriote, qui sert maintenant à désigner les hommes
attachés à leur patrie et toujours prêts à se dévouer pour elle.
Vauban fut surnommé «le patriote.»
—J'aime tout à fait ce grand homme-là! dit Julien, et il fait bien
honneur à la Bourgogne.
—Oui certes, dit André, car il a travaillé pour le bien de son pays.
108
Monge, né à Beaune en 1741, mort en 1818. Il y a à
Paris une école qui porte son nom.
—Mais tu n'as pas fini ta lecture, petit Julien, dit M. Gertal; il y
a eu aussi en Bourgogne d'autres grands hommes qui ont bien aimé leur
patrie.
Julien reprit son livre avec une nouvelle curiosité.
108a
L'école polytechnique.—Cette grande école située à
Paris, et dont le nom signifie école où l'on apprend beaucoup
d'arts, fut fondée par la Convention nationale sur la proposition de
Monge. Elle est destinée à former des élèves pour l'artillerie et le
génie militaire, les mines, la marine, etc.
IV. Quarante ans après la mort de Vauban, un rémouleur en plein vent
de la petite ville de Beaune, dans la Côte-d'Or, eut un fils qu'il
éleva à force de travail, et qu'il envoya, une fois grand, faire ses
études au collège de sa ville natale. Le jeune Gaspard Monge ne devait
pas avoir moins de génie que Vauban, il ne devait pas être moins utile
à sa patrie. C'est une des plus grandes gloires de la science dans
notre pays. Il inventa presque une nouvelle branche de la géométrie.
En 1792, Monge avait quarante-six ans. A cette époque, la France était attaquée par tous les
peuples de l'Europe à la fois; Monge fut chargé d'organiser la défense
de la patrie. Il se mit à cette œuvre avec toute l'ardeur de son
génie. Il passait ses journées à visiter les fonderies de canons;
pendant les nuits, il écrivait des traités pour apprendre aux ouvriers
à bien fabriquer l'acier et à fondre les armes. Il était aidé par un
autre homme illustre, né aussi en Bourgogne, Carnot, qui travaillait
avec Monge à défendre la France, et qui indiquait à nos armées les
mouvements à faire pour s'assurer la victoire. Ces deux hommes
réussirent dans leur œuvre. Quand la France eut en effet
repoussé l'ennemi, Monge redevint professeur de géométrie: c'est lui
qui organisa notre grande École polytechnique, où se forment nos
ingénieurs pour l'armée et pour les travaux publics, ainsi que nos
meilleurs officiers. On lui a élevé une statue à Beaune.
V. La Bourgogne a donné le jour à un autre grand savant que tous les
enfants connaissent: c'est Buffon.
Oh! je le connais en effet, s'écria Julien; c'est lui que a si bien
décrit tous les animaux.
109
Buffon, né à Montbard (Côte d'Or) en 1707, mort en
1788. Il fit, avec l'aide d'un autre Bourguignon, Daubenton, son grand
ouvrage sur l'Histoire de la nature, travail immense qui comprend
trente-six volumes.
—Oui, dit André, je sais que c'était un grand naturaliste,
c'est-à-dire qu'il a étudié la nature et tous les animaux ou plantes
qu'elle renferme.
Buffon est né au château de Montbard, dans la Côte-d'Or. Malgré sa
fortune, il ne se crut pas dispensé du travail. Il conçut la grande
pensée d'écrire l'histoire et la description de la nature entière: il
médita et étudia pendant dix ans, puis commença à publier une série de
volumes qui illustrèrent son nom. Ses ouvrages furent traduits dans
toutes les langues. Avant de mourir, il vit sa statue élevée à Paris,
au Jardin des Plantes, avec cette inscription: «Son génie a la majesté
de la nature!»
VI. A Châlon-sur-Saône naquit, en 1765, Joseph Niepce. Il fit d'abord
comme lieutenant une partie de la campagne d'Italie. Plus tard, retiré
dans sa ville natale, il s'occupa de sciences, d'arts et d'industrie.
110
La boite des photographes.—C'est une boîte fermée de
tous côtés, où la lumière n'entre que par un petit tube. L'image des
objets placés devant la boîte se projette sur le fond, mais renversée.
Le photographe introduit au fond de la boîte une plaque qui a la
propriété de noircir à la lumière; il laisse ensuite pénétrer un rayon
lumineux, et bientôt les objets se trouvent dessinés sur la plaque.
C'est comme si on parvenait à fixer sur un miroir l'image de celui qui
s'y regarde.
Il y avait un problème qui le tourmentait et dont il cherchait sans
cesse la solution. En étudiant la physique, il avait appris que si,
dans une boîte obscure fermée de toutes parts, on pratique un petit
trou par lequel passe un rayon de soleil, on voit se peindre renversés
sur le fond de la boîte les objets qui sont en face. C'est ce qu'on
appelle la chambre obscure.
—Si je pouvais, disait Niepce, fixer sur du métal ou du papier
cette image qui vient se peindre dans le fond de la boîte,
j'aurais un dessin fait par le soleil, et d'une merveilleuse fidélité.
Mais comment faire? Il faudrait, pour cela, frotter le métal ou le
papier avec une chose qui aurait la propriété de noircir sous les
rayons du soleil. Alors, quand les rayons entreraient dans la boîte,
ils noirciraient le métal ou le papier, et reproduiraient les objets,
les personnes, les paysages...
Mais Niepce cherchait sans pouvoir trouver rien qui le satisfît
entièrement.
Or, il y avait à pareille époque un autre homme, Daguerre, qui
cherchait le même problème. C'était un peintre fort habile, qui se
disait, lui aussi:—Le soleil pourrait dessiner les objets en un
clin d'œil si on réussissait à fixer l'image de la chambre
obscure.
Il apprit qu'un inventeur habile, à Châlon, avait déjà trouvé quelque
chose de ce genre. Il vint voir Niepce à Châlon et lui dit:
—Voulez-vous que nous partagions nos idées et que nous nous
mettions à travailler tous les deux?
Niepce accepta. Dix ans après, en 1830, on annonçait à l'Académie des
sciences une découverte qui devait faire honneur à la France et se
répandre dans le monde entier: les principes de la photographie
étaient inventés par Niepce et Daguerre.
Ainsi, ce qu'un seul de ces deux hommes n'aurait sans doute pu
découvrir, tous deux l'avaient trouvé en s'associant. C'est un exemple
nouveau des bienfaits de l'association: pour l'intelligence comme pour
tout le reste, l'union fait la force.
Niepce était mort en 1833. La Chambre des Députés accorda une pension
de six mille francs, comme récompense nationale, à Daguerre et au fils
de Niepce.
XLVIII.—La plus grande usine de l'Europe: le Creuzot.—Les
hauts-fourneaux pour fondre le fer.
La puissance de l'industrie et de ses machines est si grande qu'elle
effraie au premier abord; mais c'est une puissance bienfaisante qui
travaille pour l'humanité.
Après une longue journée de marche, la nuit était venue, et déjà
depuis quelque temps on avait allumé les lanternes de la voiture;
malgré cela il faisait si noir qu'à peine y voyait-on à quelques pas
devant soi.
Tout à coup le petit Julien tendit les bras en avant:
—Oh! voyez, monsieur Gertal; regarde, André; là-bas on dirait un
grand incendie; qu'est-ce qu'il y a donc?
—En effet, dit André, c'est comme une immense fournaise.
M. Gertal arrêta Pierrot:—Prêtez l'oreille, dit-il aux enfants; nous
sommes assez près pour entendre.
Tous écoutèrent immobiles. Dans le grand silence de la nuit on
entendait comme des sifflements, des plaintes haletantes, des
grondements formidables. Julien était de plus en plus inquiet:—Mon
Dieu, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc ici? Bien sûr il arrive là de
grands malheurs.
—Non, petit Julien. Seulement nous sommes en face du Creuzot, la plus
grande usine de France et peut-être d'Europe. Il y a ici quantité de
machines et de fourneaux, et plus de seize mille ouvriers qui
travaillent nuit et jour pour donner à la France une partie du fer
qu'elle emploie. C'est de ces machines et de ces énormes fourneaux
chauffés à blanc continuellement que partent les lueurs et les
grondements qui nous arrivent.
—Mon Dieu, dit Julien, quel travail!
111
Le Creuzot est ainsi appelé parce qu'il est situé dans
le creux d'une vallée. Là, s'est établie une des plus grandes usines
de l'Europe, dont on voit dans la gravure les cheminées fumer. Autour
de l'usine, s'est bientôt groupée toute une population d'ouvriers: une
ville s'est ainsi formée, qui compte maintenant 31,000 habitants et
s'accroît sans cesse.
—Oh! monsieur Gertal, s'écria André, si vous voulez me permettre
demain d'aller un peu voir cette usine, je serai bien content. Vous ne
savez pas comme cela m'intéresserait de voir préparer ce fer que nous
autres serruriers nous façonnons.
—Nous irons tous les trois, enfants, quand la besogne sera faite: en
nous levant de grand matin nous aurons du temps de reste.
112
Un haut-fourneau.—Les hauts-fourneaux sont des espèces
de tours solides qu'on remplit par en haut de minerai de fer. Une
fois que le haut-fourneau est allumé, on le remplit jour et nuit sans
interruption pour avoir la plus grande chaleur possible, jusqu'à ce
que les murs usés se fendent et éclatent. A mesure que le fer se fond,
il tombe en dessous, dans un réservoir.
Le lendemain avant le jour nos trois amis étaient debout; on se
diligenta si bel et si bien que les affaires furent faites de bonne
heure, et on se dirigea vers l'usine. Julien, que son frère tenait par
la main, était tout fier d'être de la partie.
—Il y a trois grandes usines distinctes dans l'établissement du
Creuzot, dit le patron qui le connaissait de longue date: fonderie,
ateliers de construction et mines; mais voyez, ajouta-t-il en montrant
des voies ferrées sur lesquelles passaient des locomotives et des
wagons pleins de houille, chacune des parties de l'usine est reliée à
l'autre par des chemins de fer; c'est un va-et-vient perpétuel.
—Mais, dit Julien, c'est comme une ville, cette usine-là. Quel grand
bruit cela fait! et puis tous ces mille feux qui passent devant les
yeux, cela éblouit. Un peu plus, on aurait grand'peur.
—A présent que nous entrons, dit André, ne me lâche pas la main,
Julien, crainte de te faire blesser.
—Oh! je n'ai garde, dit le petit garçon; il y a trop de machines qui
se remuent autour de nous et au-dessous de nous. Il me semble que nous
allons être broyés là-dedans.
—Non, petit Julien; vois, il y a là des enfants qui ne sont pas
beaucoup plus âgés que toi et qui travaillent de tout leur cœur;
mais ils sont obligés de faire attention.
—C'est vrai, dit le petit garçon en se redressant et en dominant son
émotion. Comme ils sont courageux! Monsieur Gertal, je ne vais plus
penser à avoir peur, mais je vais vous écouter et bien regarder pour
comprendre.
—Eh bien, examine d'abord, en face de toi, ces hautes tours de quinze
à vingt mètres: ce sont les hauts-fourneaux que nous voyions briller
la nuit comme des brasiers. Il y en a dix-sept au Creuzot. Une fois
allumés, on y entretient jour et nuit sans discontinuer un feu
d'enfer.
—Mais pourquoi a-t-on besoin d'un si ardent brasier?
—C'est pour fondre le minerai de fer. Quand le fer vient d'être
retiré de la terre par les mineurs, il renferme de la rouille et une
foule de choses, de la pierre, de la terre; pour séparer tout cela et
avoir le fer plus pur, il faut bien faire fondre le minerai. Mais
songe quelle chaleur il faut pour le fondre et le rendre fluide comme
de l'huile! A cette chaleur énorme, le fer et les pierres deviennent
liquides, mais le fer, qui est plus lourd, se sépare des pierres et
tombe dans un réservoir situé au bas du haut-fourneau. Les dix-sept
hauts-fourneaux du Creuzot produisent ainsi chaque jour 500,000
kilogrammes de fer fondu ou fonte.
XLIX.—La fonderie, la fonte et les objets en fonte.
N'ignorons pas l'origine et l'histoire des objets dont nous nous
servons.
—Regarde! regarde! s'écria André; on ouvre en ce moment le réservoir
du haut-fourneau. Voilà le fer fondu qui coule dans des rigoles
pratiquées sur le sol.
114
Ouvriers coulant la fonte dans un moule.—Cet énorme
vase en tôle qui est suspendu à une grue, et que manient à
grand'peine deux ouvriers, peut contenir des milliers de kilogrammes
de métal fondu. On verse le métal dans une ouverture qui communique
avec un moule creux placé sous la terre. Ainsi se fondent les cloches,
les canons et tous les gros objets en fer ou en fonte.
—Oh! fit Julien en frappant dans ses mains d'admiration, on dirait un
ruisseau de feu qui coule. Oh! oh! comme il y en a! Quel brasier!
Quand je pense que c'est là du fer!
—Ce n'est pas du fer pur, Julien, dit M. Gertal; c'est du fer encore
mêlé de charbon et qu'on appelle la fonte. Tu en as vu bien souvent:
rappelle-toi les poêles de fonte et les marmites.
—Qui se brisent quand on les laisse tomber, interrompit le petit
Julien; je ne le sais que trop!
—C'est là justement le défaut de la fonte: elle se brise trop
aisément et n'a pas la solidité du fer pur. Pour changer cette fonte
que tu vois en un fer pur, il faudra la remettre dans d'autres
fourneaux, puis la marteler. Mais on peut employer la fonte, telle
que tu la vois ici, à la fabrication d'une foule d'objets pour
lesquels elle suffit.
Nos trois amis continuèrent leur promenade à travers la fonderie.
Partout la fonte en fusion coulait dans les rigoles ou tombait dans de
grands vases, et des ouvriers la versaient ensuite dans les moules; en
se refroidissant, elle prenait la forme qu'on voulait lui donner: ici,
on fondait des marmites, des chenets, des plaques pour l'âtre des
cheminées; là, des corps de pompe, ailleurs des balustrades et des
grilles.
—C'est d'une façon semblable, dit M. Gertal, mais avec un mélange ou
alliage de plusieurs métaux qu'on fond les canons, les cloches
d'airain, les statues de bronze.
—Que je suis content, dit Julien, de savoir comment se fabriquent
toutes ces choses et d'en avoir vu faire sous mes yeux! Mais,
ajouta-t-il en soupirant, que de peine tout cela coûte! quel mal pour
avoir seulement un pauvre morceau de fer! Quand je pense que les
petits clous qui sont sous la semelle de mes souliers ont été tirés
d'abord de la terre, puis fondus dans les hauts-fourneaux, puis
martelés et façonnés! Que c'est étonnant tout de même, monsieur
Gertal!
—Oui, Julien, répondit le patron. On ne se figure pas combien les
moindres objets dont nous nous servons ont coûté de travail et même de
science; car les ingénieurs qui dirigent les ouvriers dans ces usines
ont dû faire de longues et pénibles études, pour savoir se reconnaître
au milieu de toutes ces inventions et de ces machines si compliquées.
Que serait la force de l'homme sans la science?
L.—Les forges du Creuzot.—Les grands marteaux-pilons à vapeur.—Une
surprise faite à Julien. Les mines du Creuzot; la ville souterraine.
Quelle sympathie nous devons à tant d'ouvriers courageux qui se
livrent aux plus durs et aux plus pénibles travaux!
Quand on eut bien admiré la fonderie, on passa dans les grandes
forges.
Là, Julien et André furent de nouveau bien étonnés.
La plupart des ouvriers qui allaient et venaient avaient la figure
garnie d'un masque en treillis métallique; de grandes bottes leur
montaient jusqu'au genou; leur poitrine et leurs bras étaient garnis
d'une sorte de cuirasse de tôle; ils étaient armés comme pour un
combat; et en effet, c'est une véritable lutte que ces robustes et
courageux ouvriers ont à soutenir contre le feu qui jaillit de toutes
parts, contre les éclaboussures et les étincelles du fer rouge.
115
Le marteau-pilon a vapeur.—On emploie maintenant, pour
la construction des ponts en fer ou des grandes machines, des pièces
de métal tellement grosses, qu'aucun marteau mû par une main d'homme
ne pourrait les façonner. Pour les forger, on a inventé l'énorme
marteau-pilon que la vapeur met en mouvement et qui peut frapper
depuis deux cents jusqu'à cinq cents coups par minute.
Saisissant de longues tenailles, ils retiraient des fours les masses
de fer rouge; puis, les plaçant dans des chariots qu'ils poussaient
devant eux, ils les amenaient en face d'énormes enclumes pour être
frappées par le marteau.
Mais ce marteau ne ressemblait en rien aux marteaux ordinaires que
manient les serruriers ou les forgerons des villages; c'était un lourd
bloc de fer qui, soulevé par la vapeur entre deux colonnes, montait
jusqu'au plafond, puis retombait droit de tout son poids sur
l'enclume.
—Regarde bien, Julien, dit M. Gertal: voici une des merveilles de
l'industrie. C'est ce qu'on appelle le marteau-pilon à vapeur, qui a
été fabriqué et employé pour la première fois dans l'usine du Creuzot
où nous sommes. Ce marteau pèse de 3,000 à 5,000 kilogrammes: tu te
figures la violence des coups qu'il peut donner.
Au même moment, comme poussée par une force invincible, l'énorme masse
se souleva; l'ouvrier venait de placer sur l'enclume son bloc de fer
rouge: il fit un signe, et le marteau-pilon, s'abaissant tout à coup,
aplatit le fer en en faisant jaillir une nuée d'étincelles si
éblouissantes que Julien, tout éloigné qu'il était, fut obligé de
fermer les yeux.
—Vous voyez, dit M. Gertal, quelle est la force de ce marteau; eh
bien, ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est la précision et
la délicatesse avec laquelle il peut frapper. Cette même masse que
vous venez de voir broyer un bloc de fer, peut donner des coups aussi
faibles qu'on le veut: elle peut casser la coque d'une noix sans
toucher à la noix même.
—Est-ce possible? Monsieur Gertal.
—Mais oui, dit un ouvrier qui connaissait M. Gertal et qui regardait
avec plaisir la gentille figure de Julien. Tenez, petit, j'ai fini mon
travail, et je vais vous faire voir quelque chose de curieux.
L'ouvrier prit dans un coin sa bouteille de vin, plaça dessus le
bouchon sans l'enfoncer, mit la bouteille sur l'enclume, et dit deux
mots à celui qui faisait manœuvrer le marteau. La lourde masse se
dressa, et Julien croyait que la bouteille allait être brisée en mille
morceaux; mais le marteau s'abaissa tout doucement, vint toucher le
bouchon, et l'enfonça délicatement au ras du goulot.
Julien battit des mains.
Bien d'autres choses émerveillèrent encore nos jeunes amis. Là, le fer
rouge passait entre des rouleaux et sortait aplati en lames semblables
à de longues bandes de feu; ailleurs, des ciseaux d'acier, mis en
mouvement par la vapeur, tranchaient des barres de fer comme si c'eût
été du carton; plus loin, des rabots d'acier, mus encore par la
vapeur, rabotaient le fer comme du bois et en arrachaient de vrais
copeaux.
Julien ne se lassait pas de regarder ces grands travaux accomplis si
rapidement par la vapeur, et qui lui faisaient songer aux fées de la
mère Gertrude. On parcourut les ateliers de construction où se font
chaque année plus de quatre-vingts locomotives, des quantités
considérables de rails, des coques de bateaux à vapeur, des ponts en
fer, des engins de toute sorte pour les frégates et les vaisseaux de
ligne.
—Voyons maintenant les mines de houille, dit M. Gertal.
—Des mines? dit Julien. Il y a des mines aussi!
—Oui, mon enfant; tout le bruit, tout le mouvement que tu vois ici
est l'image du bruit et du mouvement qui se font également sous nos
pieds dans la vaste mine de houille. Sous la terre où nous marchons,
sous cette ville de travail où nous sommes, il y en a une autre non
moins active, mais sombre comme la nuit. On y descend par dix puits
différents. Viens, nous allons voir l'entrée d'un de ces puits.
Quand André et Julien arrivèrent, c'était le moment où des ouvriers,
munis de leurs lampes, allaient descendre dans le souterrain. Julien
les vit s'installer dans la cage, au-dessus du grand trou noir, que le
jeune garçon regardait avec épouvante. Puis on donna le signal de la
descente, une machine à vapeur siffla, et la cage s'enfonça dans le
trou avec les mineurs qu'elle portait.
—Est-ce que ce puits est bien profond? demanda Julien.
—Il a 200 mètres environ, et on le creuse de plus en plus. Tout le
long du puits on rencontre des galeries sur lesquelles il donne accès.
Cette ville souterraine renferme des rues, des places, des rails où
roulent des chariots de charbon que les mineurs ont arraché à coups de
pic et de pioche. C'est ce charbon qui alimentera les grands fourneaux
que tu as vus, c'est lui qui mettra en mouvement ces machines qui
sifflent, tournent et travaillent sans repos. Puis, quand à l'aide de
ce charbon on aura fabriqué toutes les choses que tu as vues, on les
expédiera par le canal du Centre sur tous les points de la France.
—Oh! monsieur Gertal, s'écria le petit Julien, je vois que la
Bourgogne travaille fameusement, elle aussi! et je réfléchis en
moi-même que, si la France est une grande nation, c'est que dans
toutes ses provinces on se donne bien du mal; c'est à qui fera le plus
de besogne.
—Oui, petit Julien, l'honneur de la France, c'est le travail et
l'économie. C'est parce que le peuple français est économe et
laborieux qu'il résiste aux plus dures épreuves, et, qu'en ce moment
même, il répare rapidement ses désastres. Ne l'oublions jamais, mes
enfants, et faisons-nous gloire, nous aussi, d'être toujours laborieux
et économes.
LI.—Le Nivernais et les bois du Morvan.—Les principaux arbres de nos
forêts.—Le flottage des bois sur les rivières.—Le Berry et le
Bourbonnais.—Vichy. Richesse de la France en eaux minérales.
Les arbres nous donnent leur ombre, leurs fruits, leur bois; ils
purifient l'air, retiennent la terre par leurs racines et la rendent
plus fertile en empêchant la sécheresse.
On partit du Creuzot le lendemain matin. Bientôt même, on quitta le
département de Saône-et-Loire. On avait vendu au Creuzot les
marchandises qui étaient dans la voiture, et Pierrot, allégé de sa
charge, trottait plus rapidement.
—Qu'est-ce donc que ces montagnes si boisées que nous voyons à
présent? demanda Julien; est-ce encore la côte d'Or?
—A quoi penses-tu donc, Julien? répondit le patron. Tu sais bien que
la côte d'Or est couverte de vignes. Nous avons quitté la Bourgogne:
nous voici dans le Nivernais; les monts boisés que tu vois sont les
collines du Morvan.
—C'est un pays qui doit produire beaucoup de bois, à ce qu'il me
semble, dit André.
118
Carte du Nivernais, du Berry, du Bourbonnais et de la
Marche.—Ces provinces sont parfois couvertes de landes et de
marécages, comme dans le Berry. Le Nivernais et le Bourbonnais ont à
la fois une agriculture et une industrie très actives: le Berry est
moins avancé sous ce rapport. Dans la Marche se trouvent de petites
villes industrieuses, comme Guéret et Aubusson, dont les tapis sont
renommés.
—Oui, la richesse du département de la Nièvre, ce sont surtout ses
forêts. Il y a beaucoup de cours d'eau, au moyen desquels on expédie
les bois en les faisant flotter. N'as-tu pas déjà remarqué, Julien,
le long de notre route, ces bois et ces grosses bûches qui descendent
tout seuls les rivières?
—Oui, oui: il y a sur le rivage des ouvriers armés de crocs qui
empêchent les bûches de s'arrêter en chemin.
119
Flottage des bois dans la Nièvre.—Pour transporter
sans frais les bois abattus, on les amène jusqu'au bord des rivières
ou des ruisseaux, et on les y jette pêle-mêle, bûche à bûche. Quand
les bois sont descendus jusqu'à l'endroit où la rivière s'élargit et
devient navigable, on les arrête et on les dispose en forme de radeaux
dits trains de bois, sur lesquels montent les mariniers pour les
diriger.
119a
Chêne. Châtaignier. Orme. Pin.
Les arbres de nos forets.—Le chêne est un arbre magnifique qui vit
communément 100 ou 150 ans et qui dépasse parfois 500 ans. Son bois
est un des plus durs: son écorce, appelée tan, sert au tannage des
cuirs: ses glands servent à nourrir les porcs.—La France possède
aussi de grandes forêts de châtaigniers, qui se trouvent surtout dans
le Limousin, l'Auvergne, les Cévennes, etc. Les châtaignes forment un
des principaux aliments des montagnards de ces pays.—L'orme, qui sert
à ombrager la plupart de nos grandes routes et de nos promenades, est
aussi un très bel arbre donnant d'excellent bois de charpente et de
chauffage.—Les pins, qui nous donnent la résine, croissent en grand
nombre dans la Gascogne et la Provence.
—Eh bien, c'est un homme de la Nièvre, Jean Rouvet, qui a eu le
premier, il y a déjà quatre cents ans, la bonne idée de faire flotter
les bois de cette manière en les abandonnant au cours de l'eau. Ainsi
arrivent jusqu'à Paris et dans les autres villes les bois qui servent
à chauffer les habitants ou à construire les maisons.
—Tiens, dit Julien, voilà justement des bûcherons qui abattent là-bas
de grands chênes. Partout où on regarde, on ne voit rien que des
chênes.
—C'est que le chêne est le principal de nos arbres; il couvrait
autrefois presque toute la France. Mais nous avons aussi le
châtaignier, l'orme, le hêtre, les pins et les sapins.
—Oh! pour les pins et les sapins, nous les connaissons bien, dit
André: il y en a assez dans les Vosges.
—Ici, dans la Nièvre, c'est le chêne qui domine.
—Le chef-lieu de la Nièvre, c'est Nevers, se mit à dire le petit
Julien tout fier, car il cherchait cela depuis deux minutes; et Nevers
est sur la Nièvre.
—Eh bien, savant petit Julien, dit le patron, tu te rappelleras qu'il
y a à Nevers une importante fonderie de canons pour la marine, où l'on
fond les canons en coulant le métal dans des moules, comme nous avons
vu faire au Creuzot. Un peu plus loin, à Bourges, se trouve aussi une
fonderie d'armes.
—Bourges, c'est l'ancienne capitale du Berry et le chef-lieu du Cher,
n'est-ce pas, monsieur? dit André.
—Précisément. Et toi, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du Berry?
—Oh! si, monsieur Gertal, car on parle toujours des moutons du Berry,
ce qui me fait penser qu'il doit y avoir de beaux moutons dans ce
pays-là.
—Tu ne te trompes pas, et les laines du Berry sont renommées.
—Est-ce que nous allons encore voir Bourges et le Berry, monsieur
Gertal?
—Comme tu y vas, Julien! Nous ne voyageons pas pour notre plaisir,
mais pour nos affaires, et nous ne pouvons visiter toutes les villes
de France. Nous n'avons point d'affaires dans le Berry. C'est dans le
Bourbonnais que nous allons bientôt entrer. Le Bourbonnais a formé le
département de l'Allier.
120
Moule d'un canon.—Ce moule se trouve placé sous terre.
On verse dedans le métal fondu; ensuite, quand le métal est refroidi,
on brise le moule: le métal a pris la forme d'un canon.
—Julien, dit André, quel est le chef-lieu du département de l'Allier?
Le sais-tu aussi bien que celui de la Nièvre?
—L'Allier, dit Julien en cherchant, l'Allier... chef-lieu... Eh bien,
ne voilà-t-il pas que je ne me rappelle point du tout!
121
La buvette des eaux minérales a Vichy.—Dans les
établissements d'eaux minérales, on voit l'eau de la source sortir de
la terre ou du rocher, bouillante, tiède, ou froide. C'est là que
viennent boire les malades, et cet endroit s'appelle la buvette.
—Et le petit garçon baissa la tête tout honteux.
—Chef-lieu, Moulins, dit M. Gertal. Allons, Julien, nous passerons
demain à Moulins; cela fait que tu connaîtras cette ville, et tu ne
l'oublieras plus.
—Mais dites-moi, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc à se rappeler dans
le département de l'Allier?
—C'est, je crois, dans l'Allier que se trouve Vichy, le grand
établissement d'eaux minérales, dit André.
—Justement, dit le patron.
—Moi, je sais ce que c'est que les établissements d'eaux pour les
malades, dit Julien. En Lorraine, il y a Plombières, et Mme Gertrude
m'a raconté cela; et puis j'ai vu Plombières dans des images.
—Eh bien, Vichy est le plus grand établissement d'eaux minérales du
monde entier: il s'y est rendu, en certaines années, jusqu'à cent
mille personnes. Tous ces gens venaient pour remettre leur santé, pour
boire l'eau chargée de divers sels qui jaillit toute chaude de terre,
ou pour prendre des bains dans cette eau. C'est que, vois-tu, petit
Julien, les eaux minérales sont encore au nombre des principales
richesses de la France: nul pays ne possède autant de sources célèbres
pour la guérison des maladies.
LII.—La probité.—André et le jeune commis.
Honneur et probité, voilà la vraie noblesse.
—André, dit un jour M. Gertal, voici un énorme paquet de marchandises
que je viens de vendre. Il est trop lourd pour Julien; charge-le sur
ton épaule et va le porter à son adresse. Voici la facture, mets-la
dans ta poche: elle s'élève à deux cents francs. Si on te paie tout de
suite, tu diminueras six francs: cela engagera le client à payer
comptant une autre fois.
André chargea aussitôt le paquet sur son dos et partit. C'était dans
un faubourg éloigné de Moulins qu'il se rendait, et il était assez
fatigué en arrivant. Un jeune commis le reçut, car le maître de la
maison venait de sortir et avait laissé l'argent à son commis pour
payer à sa place.
Le jeune homme dit à André qu'il avait là les deux cents francs tout
prêts.
—Puisque votre patron paie tout de suite, dit André en comptant
l'argent, M. Gertal m'a dit de rabattre six francs sur la facture. Les
voici; vous les remettrez à votre maître.
—Certainement, certainement, répondit le commis en traînant sur les
mots d'un air narquois. A vrai dire, ce seront six francs qui ne
profiteront guère: mon maître n'y compte pas, et ils seraient bien
mieux placés moitié dans votre poche, moitié dans la mienne.
En disant cela, il riait d'un gros rire en dessous et il tournait
entre ses doigts les six pièces d'un franc, regardant André de côté
pour voir ce qu'il dirait.
André, trop honnête pour supposer que ce fût sérieux, n'en rougit pas
moins jusqu'aux oreilles, tant cette manière de parler lui déplaisait.
Cependant il se tut par politesse pour le commis et prit la plume pour
acquitter la facture.
Le jeune homme, en voyant André rougir, s'imagina que c'était par
timidité et que ce silence était de l'indécision; il reprit donc,
pensant le décider.
—Hélas! par le temps qui court l'argent est dur à gagner pour les
employés. On les exténue de fatigue, on les paie mal, et pourtant les
maîtres regorgent d'argent. Mais, Dieu merci, avec un peu d'adresse on
peut suppléer à l'avarice des patrons... Tenez, ajouta-t-il en
baissant la voix et en présentant trois francs à André, partageons
l'aubaine; nous nous arrangerons et personne ne le saura.
André cette fois fut si indigné qu'il ne se contint pas.
—Malheureux, s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas regardé en face,
que vous me croyez capable de mettre dans ma poche l'argent d'autrui?
En même temps, avec la rapidité de pensée qui lui était naturelle, il
arracha des doigts du commis la facture qu'il venait d'acquitter, et
d'une main que l'émotion rendait tremblante il reprit la plume, puis
marqua en grosses lettres qu'il avait fait au nom de M. Gertal un
rabais de six francs.
—A présent, dit-il en posant la plume et la facture sur la table,
vous serez bien forcé de rendre à votre maître exactement ce qui lui
est dû.
Et tournant le dos avec mépris, il s'en alla.
Comme il traversait la cour, l'employé le rejoignit en courant:—Vous
êtes un honnête garçon, lui dit-il d'un ton doucereux, mais vous
entendez mal la plaisanterie, je ne voulais que rire un peu. Ne parlez
pas de ce qui vient de se passer, je vous en prie: cela n'était pas
sérieux, vous me feriez du tort, j'ai ma vieille mère à soutenir...
—Taisez-vous, menteur, interrompit une voix par derrière; et en même
temps la figure courroucée du maître de la maison se dressa devant le
commis infidèle. Taisez-vous, reprit-il, et n'essayez pas d'attendrir
cet honnête garçon par un double mensonge: car vous n'avez pas de mère
à soutenir et vous ne plaisantiez pas tout à l'heure, quand vous
vouliez entraîner ce brave enfant à manquer de probité comme vous.
J'ai tout entendu du cabinet voisin, car il y a longtemps que je vous
soupçonne et que je vous guette pour vous prendre la main dans le sac.
A présent, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte. Quant à vous,
mon jeune ami, dit-il en se tournant vers André, voici les six francs
que votre probité voulait me conserver, je vous les donne.
—Non, monsieur, dit simplement André, je n'ai fait que mon devoir
tout juste; je rougirais d'être récompensé pour cela.
Et après avoir salué poliment, il s'éloigna sans vouloir rien
accepter.
Et il marchait d'un pas allègre, pensant en lui-même:
—Allons donc! est-ce que l'honneur doit se payer? L'honneur ne se
paie pas plus qu'il ne se vend: mon vieux père nous a dit cela cent
fois à Julien et à moi, et je ne l'oublierai jamais.
LIII.—Les monts d'Auvergne.—Le puy de Dôme.—Aurillac.—Un orage au
sommet du Cantal.
Il y a peu de pays aussi variés que la France: elle a tous les
aspects, tous les climats, presque toutes les productions.
Peu de temps après cette aventure, nos voyageurs quittèrent le
Bourbonnais et entrèrent en Auvergne. On se rendait à
Clermont-Ferrand. Il faisait une belle journée d'automne, le soleil
brillait dans un ciel sans nuages. Comme la route montait beaucoup,
nos amis étaient descendus et ils gravissaient la côte à pied tous les
trois, afin de soulager un peu Pierrot. Julien se dégourdissait les
jambes en sautant de çà de là, tout joyeux du beau temps qu'il
faisait. Bientôt pourtant il se rapprocha de M. Gertal et d'André, et
du haut d'une grande côte d'où la vue dominait l'horizon, il leur
montra une chaîne de montagnes ensoleillée.
124
Auvergne et Limousin.—L'Auvergne est une contrée très
montagneuse, avec une population laborieuse et pauvre. Les vallées
sont très fertiles et charmantes d'aspect. Outre Clermont (65,000
hab.), Aurillac et Thiers, il y a un assez grand nombre de petites
villes industrieuses, telles que Riom, Ambert, Issoire et
Saint-Flour.—Le Limousin est comme l'Auvergne couvert de montagnes,
mais moins élevées. Le département de la Haute-Vienne renferme la
grande ville de Limoges (63,000 hab.); dans la Corrèze se trouvent
Tulle, qui a donné son nom à un tissu de coton très léger et
transparent, et Brives-la-Gaillarde, dont le nom seul indique la
prospérité.
125
Puys d'Auvergne.—On nomme puy en Auvergne d'anciens
volcans éteints dont on voit encore le cratère ouvert au sommet. Le
puy de Dôme a donné son nom à un département. Il y a aussi une ville
qui s'appelle le Puy, et qui est le chef-lieu de la Haute-Loire, dans
le Languedoc.
—Qu'est-ce donc, je vous prie, demanda-t-il, que ces monts qui sont
là tout entassés les uns auprès des autres? Voyez! il y en a qui
ressemblent à de grands dômes; d'autres sont fendus, d'autres
s'ouvrent par en haut comme des gueules béantes. Voilà des montagnes
qui ne sont point du tout pareilles aux autres que nous avons vues.
—Julien, ce sont les dômes et les puys d'Auvergne. Le plus élevé
que tu aperçois là-bas, c'est le puy de Dôme.
—Tiens, s'écria l'enfant, j'ai vu à l'école dans mon livre de lecture
une image qui montre les volcans éteints de l'Auvergne; alors les
voilà donc devant nous, monsieur Gertal?
—Justement, mon enfant, toutes ces montagnes ont été autrefois
d'anciens volcans.
—Oh! monsieur Gertal, cela devait être bien beau, mais aussi bien
effrayant à voir, quand toutes ces grandes bouches lançaient du feu et
de la fumée. L'Auvergne devait ressembler à un enfer. C'est égal, je
préfère que ces volcans-là soient éteints, et qu'il y ait de belle
herbe verte au pied.
—Petit Julien, regarde bien à ta gauche, à présent. Vois-tu cette
plaine qui s'étend à perte de vue? C'est la fertile Limagne, la terre
la plus féconde de France. Elle est arrosée par de nombreux cours
d'eau et produit en abondance le blé, le seigle, l'huile, les fruits.