125a
Bœuf de Salers (Auvergne).—La race de Salers, d'une
couleur rouge acajou, est la meilleure pour le travail; elle est
intelligente, docile, infatigable au labeur, et s'acclimate partout;
mais sa viande n'est pas très estimée.
—Alors, monsieur Gertal, l'Auvergne est donc, comme la Côte-d'Or,
bien riche?
—Petit Julien, la Limagne ne couvre pas tout le territoire de
l'Auvergne; elle n'occupe que vingt-quatre lieues carrées. En revanche
la montagne ne produit que des pâturages et des bois; l'hiver y est
bien long et rigoureux.
—Oui, oui, dit l'enfant; c'est comme dans le Jura et la Savoie. Y
a-t-il aussi bien des troupeaux par là?
—Certainement; dans le département voisin, le Cantal, il y a même une
race de bœufs très renommés, la race de Salers, et l'on fait de
bons fromages dans le Cantal.
—Le chef-lieu du Cantal, c'est Aurillac, n'est-ce pas, monsieur
Gertal.
126
Chaudronnerie d'Aurillac.—La chaudronnerie est l'art
de fabriquer tous les ustensiles en métal qui servent à faire chauffer
l'eau et les aliments. La petite chaudronnerie fabrique les chaudrons
de cuisine, les casseroles, les poêlons, etc. La grosse chaudronnerie
fabrique les énormes chaudières des locomotives ou des bateaux à
vapeur, les cuves des teinturiers, etc. L'Auvergne et la Normandie
sont les centres de la chaudronnerie.
—Tout juste, une jolie ville aux rues bien propres, arrosée par des
ruisseaux d'eau courante. Le Cantal est un département pauvre; ses
habitants sont souvent obligés d'émigrer, comme on fait en Savoie,
pour aller gagner leur vie ailleurs: ils se font portefaix,
charbonniers, et souvent chaudronniers. Le métier de chaudronnier est
un de ceux que les Auvergnats préfèrent, et Aurillac est un des grands
centres de la chaudronnerie. Mais, petit Julien, puisque tu es savant
en géographie, sais-tu ce que c'est que le Cantal?
—Oh! dame, monsieur Gertal, je ne sais pas tant de choses, moi; mais
je pense que cela doit être une rivière, comme l'Allier que j'ai vu à
Moulins.
—Allons donc! c'est une montagne. Le Plomb du Cantal a près de 1,900
mètres de hauteur, il y a de la neige sur le sommet une bonne partie
de l'année. Pour moi, je n'oublierai jamais le Cantal, vois-tu, parce
que j'y suis monté.
—Vraiment, monsieur Gertal? Est-ce que c'est difficile d'aller là
comme au mont Blanc?
—Oh! non, certes; seulement l'orage nous prit au haut: il pleuvait à
verse, il soufflait un vent effroyable, et il n'y avait qu'un petit
bout de rocher abrupt pour tout abri; l'orage dura quatre heures, et
nous avons grelotté tout le temps sur ce sommet, mes amis et moi.
—Oh! dit Julien, moi, je serais descendu bien vite en courant pour me
réchauffer.
—Toi, petit, tu aurais dû faire comme les camarades, attendre. Quand
un brouillard ou une pluie couvre les montagnes du Cantal, si l'on est
au sommet, il faut bon gré mal gré y rester jusqu'à la fin, ou risquer
des chutes dangereuses. On voit au-dessous de ses pieds une mer de
nuages noirs sillonnés par la foudre; ce n'est pas le moment de
descendre.
—Certes, dit André, je comprends cela. Et Julien a-t-il donc déjà
oublié combien les brouillards sont terribles sur la montagne?
—Non, mon frère, dit le petit garçon. Je me rappellerai toujours les
Vosges, et cette nuit où tu m'as réchauffé dans tes bras et où je me
suis endormi en priant Dieu d'avoir pitié des deux orphelins à
l'abandon.
—Et Dieu t'a exaucé, enfant, dit le patron, puisque vous voilà à
moitié de votre long voyage et en bon chemin.
LIV.—Julien parcourt Clermont-Ferrand—Les maisons en lave.—Pâtes
alimentaires et fruits confits de la Limagne.—Réflexions sur le
métier de marchand.
Le vrai bonheur est dans la maison de la famille.
Quand le petit Julien arriva à Clermont et qu'il eut parcouru les rues
de la ville pour faire les commissions du patron, il fut tout
désappointé.
—Oh! André, dit-il au retour pendant le dîner, que c'est triste,
cette ville-là! les maisons sont si hautes, et toutes les pierres
noires comme de l'ardoise! on dirait une prison; pourquoi donc,
monsieur Gertal?
—C'est qu'ici, presque tout est construit en lave.
—En lave? ce n'est pas beau, la lave; qu'est-ce que c'est donc?
—Julien, dit André, tu réponds trop vite; cela fait que tu parles
sans réfléchir. Voyons, qu'est-ce qui sort des volcans?
127
Une coulée de lave le long d'une rivière.—Lorsque la
lave des volcans coulait liquide et brûlante sur leurs flancs, elle
s'amassait là où elle rencontrait des obstacles, et en se
refroidissant elle forma ainsi des sortes de murs. Plus tard, ces murs
se sont fendus et divisés régulièrement. La coulée de lave représentée
ici a l'aspect d'une rangée de tuyaux d'orgue.
Cette fois, Julien réfléchit un moment et dit:
—Je me rappelle, à présent: il sort des volcans une sorte de boue
brûlante appelée lave. Il y a beaucoup d'anciens volcans en Auvergne,
il doit y avoir de la lave; mais on fait donc des maisons avec la
lave des volcans?
—Oui, Julien, reprit M. Gertal, la lave refroidie a la couleur de
l'ardoise, ce qui est sombre, c'est vrai; mais la lave a une dureté et
une solidité égales à celles du marbre. Il y a en Auvergne des masses
de lave considérables qu'on appelle des coulées parce qu'elles ont
coulé des volcans; on en rencontre parfois qui bordent le lit des
rivières comme une longue rangée de tuyaux d'orgue; il y a aussi dans
la lave des trous, des colonnades, des grottes curieuses ayant toute
sorte de formes. Depuis cinq siècles on exploite en Auvergne des
carrières de lave, et on en a retiré de quoi bâtir toutes les maisons
de la Limagne, et des pays voisins.
128
Une grotte de lave.—Dans la lave sortie autrefois des
volcans se creusent des grottes avec des colonnes, dont quelques-unes
ont des formes les plus curieuses.
—Tout de même, dit le petit Julien, c'est bien singulier de penser
que les volcans nous ont donné la maison où nous voilà!
—Ils ont aussi donné à la Limagne sa richesse. Généralement les
terrains volcaniques sont plus fertiles. C'est avec les blés abondants
de la Limagne que Clermont fait les excellentes pâtes alimentaires,
les vermicelles, les semoules dont j'ai acheté une grande quantité et
que nous chargerons demain dans la voiture. Les fruits secs et confits
que Clermont prépare si bien et à bon marché ont aussi mûri dans la
Limagne.
—Est-ce que vous en avez acheté, monsieur Gertal?
—Oui, dit le patron, et j'en trouverai une vente certaine, car ils
sont renommés. En même temps, il chercha dans sa poche et atteignit un
petit sac:—Voici des échantillons; goûtez cette marchandise, enfants.
Il y avait des abricots, des cerises, des prunes. Julien fut d'avis
que la Limagne était un pays superbe, puisqu'il donne des fruits si
parfaits, et que les habitants étaient fort industrieux de savoir si
bien les conserver.
129
Dentellière d'Auvergne.—La dentelle se fait sur un
métier portatif, sorte de coussin, au milieu duquel se trouve une
petite roue percée de trous qui correspondent au dessin de la
dentelle. Les dentellières ont souvent le tort de tenir leur métier
sur leur genoux, au lieu de le placer sur une table; elles peuvent
ainsi devenir contrefaites et même, à la longue, elles s'exposent aux
paralysies, à cause de la position immobile qu'elles gardent pour ne
pas ébranler leur métier.
M. Gertal reprit alors:—Pour votre vente à vous, enfants, je vous
achèterai des dentelles du pays: à Lyon, vous les vendrez à merveille.
—Des dentelles! s'écria Julien; mais, monsieur Gertal, est-ce que
nous saurons vendre cela?...Comment voulez-vous?...—Et l'enfant
regardait le patron d'un air penaud.
—Bah! pourquoi non, petit Julien? Je te montrerai. Il est bon de
s'habituer à travailler en tout genre quand on a sa vie à gagner. Un
paquet de dentelles sera moins lourd à porter chez les acheteurs que
deux poulardes.
—Pour ça, c'est vrai, reprit gaîment le petit garçon; les poulardes
étaient pesantes, monsieur Gertal: vous les aviez joliment choisies.
Mais, dites-moi, en Auvergne, les femmes font donc de la dentelle et
des broderies, comme dans mon pays de Lorraine?
—Elles font des dentelles à très bas prix et solides. Il y a
soixante-dix mille ouvrières qui travaillent à cela dans l'Auvergne et
dans le département voisin, la Haute-Loire, chef-lieu le Puy. Comme la
vie est à bon marché dans tous ces pays, et que les populations sont
sobres, économes et consciencieuses, elles fabriquent à bon compte
d'excellente marchandise, et le marchand qui la revend n'a point de
reproches à craindre.
—C'est un métier bien amusant d'être marchand, dit le petit Julien;
on voyage comme si on avait des rentes, et on gagne l'argent aisément.
—Petit Julien, répondit M. Gertal, je m'aperçois que tu parles
souvent à présent sans réflexion. En ce moment-ci, il se trouve que la
vente est bonne et qu'on gagne sa vie, c'est agréable; mais tu oublies
qu'il y a des mois et quelquefois des années où on ne vend pas de quoi
vivre, et petit à petit on mange tout ce qu'on avait amassé. Et puis,
tu crois donc que moi, qui ai vu cent fois ces pays nouveaux pour
toi, je n'aimerais pas mieux, à cette heure, être au coin de mon feu,
assis auprès de ma femme avec mon fils sur les genoux, au lieu d'errer
sur toutes les grandes routes en songeant à ma petite famille et en
m'inquiétant de tout ce qui peut lui arriver pendant mon absence?
—Oh! c'est vrai, monsieur Gertal; voilà que je deviens étourdi tout
de même! Je parle comme cela, du premier coup, sans réfléchir; ce
n'est pas beau, et je vais tâcher de me corriger. Je comprends bien,
allez, que, pour celui qui a une famille, rien ne vaut sa maison, son
pays.
LV.—La ville de Thiers et les couteliers.—Limoges et la
porcelaine.—Un grand médecin né dans le Limousin, Dupuytren.
Ce qu'il y a de plus heureux dans la richesse, c'est qu'elle permet de
soulager la misère d'autrui.
Ce fut à la petite pointe du jour qu'on quitta Clermont; aussi on
arriva de bonne heure à Thiers. Cette ville toute noire, aux rues
escarpées, aux maisons entassées sur le penchant d'une montagne, est
très industrieuse et s'accroît tous les jours. Elle occupe vingt mille
ouvriers, et c'est aujourd'hui la plus importante ville de France pour
la coutellerie.
130
Atelier de coutellerie a Thiers.—La coutellerie
fabrique tous les couteaux, grands et petits, dont nous nous servons,
ainsi que les canifs, grattoirs, etc. Les ouvriers représentés
préparent les lames. D'autres, pendant ce temps, ont préparé les
manches des couteaux, et il n'y aura plus qu'à les emmancher. Le grand
soufflet qui sert à exciter le feu de la forge est mis en mouvement
par un chien qui tourne dans une sorte de cage ronde comme font les
écureuils.
Pendant que Pierrot dînait, nos amis dînèrent eux-mêmes, puis on se
diligenta pour faire les affaires rapidement, car le patron ne voulait
pas coucher à Thiers.
M. Gertal emmena les enfants avec lui, et ils achetèrent un paquet
d'excellente coutellerie à bon marché, pour une valeur de 35 fr.; la
veille, on avait déjà employé à Clermont les 35 autres francs en
achats de dentelles.
131
Ouvriers fabriquant de la porcelaine.—La porcelaine se
fabrique avec une terre très fine, le kaolin, qu'on réduit en pâte.
Ensuite on divise cette pâte en feuilles blanches comme des feuilles
de papier. L'ouvrier de droite tient une de ces feuilles entre ses
mains et va l'appliquer sur le moule pour en faire un saladier. En
même temps il faut tourner le moule. L'ouvrier de gauche est plus
avancé en besogne. Sa feuille a déjà la forme du moule et il achève de
l'appliquer avec une éponge. Il n'y a plus ensuite qu'à faire cuire au
four les objets fabriqués.
Quand on fut en route, tandis que Pierrot gravissait pas à pas le
chemin montant, Julien dit à M. Gertal:
—Avez-vous vu, monsieur, les jolies assiettes ornées de dessins et de
fleurs dans lesquelles on nous a servi le dessert à Thiers? Moi, j'ai
regardé par derrière, et j'ai vu qu'il y avait dessus: Limoges. Je
pense que cela veut dire qu'on les a faites à Limoges. Limoges n'est
donc pas loin d'ici?
—Ce n'est pas très près, répondit M. Gertal. Cependant le Limousin
touche à l'Auvergne. C'est un pays du même genre, un peu moins
montagneux et beaucoup plus humide.
—Je vois, reprit Julien, que dans ce pays-là on fabrique beaucoup
d'assiettes, puisqu'il y en a jusque par ici.
—Oh! petit Julien, il y en a par toute la France, des porcelaines et
des faïences de Limoges. Non loin de cette dernière ville, à
Saint-Yrieix, on a découvert une terre fine et blanche: c'est cette
terre que les ouvriers pétrissent et façonnent sur des tours pour en
faire de la porcelaine. Il y a à Limoges une des plus grandes
manufactures de porcelaine de la France. Limoges est du reste une
ville peuplée, commerçante et très industrieuse.
132
Dupuytren, un des plus grands chirurgiens du
dix-neuvième siècle, est né à Pierre-Buffières (Haute-Vienne), en
1777; il est mort en 1835.
André était à côté de Julien.
—Eh bien, lui dit-il, puisque nous parlons de Limoges et du Limousin,
où nous ne devons point passer, cherche dans ton livre: il y a sans
doute des grands hommes nés dans cette province. Tu nous feras la
lecture, et ce sera pour nous comme un petit voyage en imagination.
Julien s'empressa de prendre son livre et lut la vie de Dupuytren.
Vers la fin du siècle dernier naquit, de parents très pauvres, le
jeune Guillaume Dupuytren. Son père s'imposa de dures privations pour
le faire instruire. L'enfant profita si bien des leçons de ses
maîtres, et ses progrès furent si rapides que, dès l'âge de dix-huit
ans, il fut nommé à un poste important de l'École de médecine de
Paris: car Guillaume voulait être médecin-chirurgien. Il le fut
bientôt en effet, et ne tarda pas à devenir illustre. On le demandait
partout à la fois, chez les riches comme chez les pauvres; mais lui,
qui se souvenait d'avoir été pauvre, prodiguait également ses soins
aux uns et aux autres. Il partageait en deux sa journée: le matin
soignant les pauvres, qui ne le payaient point, le soir allant visiter
les riches, qui lui donnaient leur or. Il mourut comblé de richesses
et d'honneur, et il légua deux cent mille francs à l'École de médecine
pour faire avancer la science à laquelle il a consacré sa vie.
LVI.—Une ferme dans les montagnes d'Auvergne.—Julien et le jeune
vannier Jean-Joseph.—La veillée.
Enfants, si par la pensée vous vous mettiez à la place de ceux qui ont
perdu leurs parents, combien les vôtres vous deviendraient plus chers?
Nos trois voyageurs arrivèrent à un hameau situé dans la montagne au
milieu des «bois noirs,» comme on les appelle, à une dizaine de
kilomètres de Thiers. On descendit chez un fermier du hameau que le
patron connaissait. Puis M. Gertal, qui ne perdait jamais une minute,
courut la campagne pour acheter des fromages d'Auvergne. Il les fit
porter dans sa voiture, afin qu'on fût prêt à repartir le lendemain.
Pendant ce temps, Julien et André étaient restés chez la fermière et
passaient la veillée en famille. Les femmes, réunies autour de la
lampe, étaient occupées à faire de la dentelle; les hommes, rudes
bûcherons de la montagne, aux épaules athlétiques, reposaient non loin
du feu leurs membres fatigués, tandis que la ménagère préparait la
soupe pour tout le monde.
Dans un coin voisin du foyer, un petit garçon de l'âge de Julien,
assis par terre, tressait des paniers d'osier.
Julien s'approcha de lui, portant sous son bras le précieux livre
d'histoires et d'images que lui avait donné la dame de Mâcon; puis il
s'assit à côté de l'enfant.
Le jeune vannier se rangea pour faire place à Julien, et sans rien
dire le regarda avec de grands yeux timides et étonnés; puis il reprit
son travail en silence.
133
Le vannier.—C'est l'ouvrier qui fabrique des vans, des
corbeilles et des paniers, avec des brins d'osier, de saule et autres
tiges flexibles qu'il entrelace adroitement. Les vanniers ne doivent
pas tenir serrées entre leurs lèvres les baguettes d'osier dont ils
veulent se servir ni les mâcher entre leurs dents: cette mauvaise
habitude entraîne des maladies de la bouche.
Ce silence ne faisait pas l'affaire de notre ami Julien, qui
s'empressa de le rompre.
—Comment vous appelez-vous? dit-il avec un sourire expansif. Moi,
j'ai bientôt huit ans, et je m'appelle Julien Volden.
—Je m'appelle Jean-Joseph, dit timidement le petit vannier, et j'ai
huit ans aussi.
—Moi, j'ai été à l'école à Phalsbourg et à Épinal, dit Julien, et
j'ai là un livre où il y a de belles images; voulez-vous les voir,
Jean-Joseph?
Jean-Joseph ne leva pas les yeux.
—Non, dit-il, avec un soupir de regret; je n'ai pas le temps: ce
n'est pas dimanche aujourd'hui et j'ai à travailler.
—Si je vous aidais? dit aussitôt le petit Julien, avec son obligeance
habituelle; cela n'a pas l'air trop difficile, et vous auriez plus
vite fini votre tâche.
—Je n'ai pas de tâche, dit Jean-Joseph. Je travaille tant que la
journée dure, et j'en fais le plus possible pour contenter mes
maîtres.
—Vos maîtres! dit Julien surpris; les fermiers d'ici ne sont donc pas
vos parents?
—Non, dit tristement le petit garçon; je ne suis ici que depuis deux
jours: j'arrive de l'hospice, je n'ai pas de parents.
Le gentil visage de Julien s'assombrit:
—Jean-Joseph, moi non plus je n'ai pas de parents.
Jean-Joseph secoua la tête:—Vous avez un grand frère, vous; mais moi,
je n'ai personne du tout.
—Personne! répéta Julien lentement comme si cela lui paraissait
impossible à comprendre. Pauvre Jean-Joseph!
Et les deux enfants se regardèrent en silence. Près d'eux, André
debout les observait. Il n'avait pas perdu un mot de leur
conversation, et malgré lui le visage triste du petit Jean-Joseph lui
serra le cœur: il songea combien son cher Julien était heureux
d'avoir un grand frère pour l'aimer et veiller sur lui.
Cependant Julien rompit de nouveau le silence:—Jean-Joseph, dit-il,
aimez-vous les histoires?
—Je crois bien, répondit le jeune vannier; c'est tout ce qui m'amuse
le plus au monde.
Et il jeta un regard d'envie sur le livre de Julien.
—Eh bien, dit Julien, voilà ce que nous allons faire. Je vous lirai
une histoire de mon livre; je lirai tout bas; cela ne dérangera
personne et cela nous amusera tous les deux sans vous faire perdre de
temps.
Le visage de Jean-Joseph s'épanouit à son tour en un joyeux
sourire:—Oui, oui, lisez, Julien. Quel bonheur! vous êtes bien
aimable de partager avec moi votre récréation.
Julien tout heureux ouvrit son livre.
—Ces histoires-là, dit-il, ce ne sont pas des contes du tout, c'est
arrivé pour tout de bon, Jean-Joseph. Ce sont les histoires des hommes
illustres de la France; il y en a eu dans toutes les provinces, car la
France est une grande nation; mais nous lirons l'histoire des hommes
célèbres de l'Auvergne, puisque vous êtes né en Auvergne, Jean-Joseph.
—C'est cela, dit Jean-Joseph; voyons les grands hommes de l'Auvergne.
Julien commença à voix basse, mais distinctement.
LVII.—Les grands hommes de l'Auvergne.—Vercingétorix et l'ancienne
Gaule.
Il y a eu parmi nos pères et nos mères dans le passé des hommes et des
femmes héroïques; le récit de ce qu'ils ont fait de grand élève le
cœur et excite à les imiter.
La France, notre patrie, était, il y a bien longtemps de cela, presque
entièrement couverte de grandes forêts. Il y avait peu de villes, et
la moindre ferme de votre village, enfants, eût semblé un palais. La France s'appelait
alors la Gaule, et les hommes à demi sauvages qui l'habitaient étaient
les Gaulois.
Nos ancêtres, les Gaulois, étaient grands et robustes, avec une peau
blanche comme le lait, des yeux bleus et de longs cheveux blonds ou
roux qu'ils laissaient flotter sur leurs épaules.
Ils estimaient avant toutes choses le courage et la liberté. Ils se
riaient de la mort, ils se paraient pour le combat comme pour une
fête.
Leurs femmes, les Gauloises, nos mères dans le passé, ne leur cédaient
en rien pour le courage. Elles suivaient leurs époux à la guerre; des
chariots traînaient les enfants et les bagages; d'énormes chiens
féroces escortaient les chars.
—Regardez un peu, Jean-Joseph, l'image des chariots de guerre.
Jean-Joseph jeta un coup d'œil rapide et Julien reprit:
L'histoire de ce qui s'est passé en ce temps-là dans la Gaule, notre
patrie, est émouvante.
Il y a bientôt deux mille ans, un grand général romain, Jules César,
qui aurait voulu avoir le monde entier sous sa domination, résolut de
conquérir la Gaule.
135
Chariot de guerre des Gaulois.—Nos ancêtres de la
Gaule aimaient beaucoup la guerre et les voyages. Ils s'assemblaient
par grandes multitudes: les uns montaient sur des chars, les autres
allaient à pied, et ils partaient ainsi à la conquête de lointains
pays. Dans les batailles, ils lançaient des flèches et des javelines
du haut des chars comme du haut de tours roulantes.
Nos pères se défendirent vaillamment, si vaillamment que les armées
de César, composées des meilleurs soldats du monde, furent sept ans
avant de soumettre notre patrie.
Mais enfin la Gaule, couverte du sang de ses enfants, épuisée par la
misère, se rendit.
Un jeune Gaulois, né dans l'Auvergne, résolut alors de chasser les
Romains du sol de la patrie.
Il parla si éloquemment de son projet à ses compagnons que tous
jurèrent de mourir plutôt que de subir le joug romain. En même temps,
ils mirent à leur tête le jeune guerrier et lui donnèrent le titre de
Vercingétorix, qui veut dire chef.
Bientôt Vercingétorix envoya en secret dans toutes les parties de la
Gaule des hommes chargés d'exciter les Gaulois à se soulever. On se réunissait la nuit sous
l'ombre impénétrable des grandes forêts, auprès des énormes pierres
qui servaient d'autels; on parlait de la liberté, on parlait de la
patrie, et l'on promettait de donner sa vie pour elle.
136
Un autel des anciens Gaulois.—On trouve dans certaines
contrées de la France, et surtout en Bretagne, des sortes de grandes
tables de pierre qui, construites depuis les temps les plus reculés,
servaient d'autels aux Gaulois, nos ancêtres. C'est sur ces tables
qu'ils sacrifiaient leurs victimes, et ces victimes étaient parfois
des hommes, des prisonniers de guerre, des esclaves. On appelle ces
monuments de pierre des dolmens.
Julien s'interrompit encore pour montrer à Jean-Joseph un autel des
anciens Gaulois, puis il reprit sa lecture:
Au jour désigné d'avance, la Gaule entière se souleva d'un seul coup,
et ce fut un réveil si terrible que, sur plusieurs points, les légions
romaines furent exterminées.
César, qui se préparait alors à quitter la Gaule, fut forcé de revenir
en toute hâte, pour combattre Vercingétorix et les Gaulois révoltés.
Mais Vercingétorix vainquit César à Gergovie.
—Gergovie, dit Jean-Joseph, c'est un endroit à côté de Clermont, j'en
ai entendu parler plus d'une fois. Continuez, Julien; j'aime ce
Vercingétorix.
Six mois durant, Vercingétorix tint tête à César, tantôt vainqueur,
tantôt vaincu.
Enfin César réussit à enfermer Vercingétorix dans la ville d'Alésia,
où celui-ci s'était retiré avec soixante mille hommes.
Alésia, assiégée et cernée par les Romains, comme notre grand Paris
l'a été de nos jours par les Prussiens, ne tarda pas à ressentir les
horreurs de la famine.
—Oh! dit Julien, un siège, je sais ce que c'est: c'est comme à
Phalsbourg, où je suis né et où j'étais quand les Allemands l'ont
investi. J'ai vu les boulets mettre le feu aux maisons, Jean-Joseph;
papa, qui était charpentier et pompier, a été blessé à la jambe en
éteignant un incendie et en sauvant un enfant qui serait mort dans le
feu sans lui.
—Il était brave, votre père, dit Jean-Joseph avec admiration.
—Oui, dit Julien, et nous tâcherons de lui ressembler, André et moi.
Mais voyons la fin de l'histoire:
La ville, où les habitants mouraient de faim, songeait à la
nécessité de se rendre, lorsqu'une armée de secours venue de tous les
autres points de la Gaule se présenta sous les murs d'Alésia.
Une grande bataille eut lieu; les Gaulois furent d'abord vainqueurs,
et César, pour exciter ses troupes, dut combattre en personne. On le
reconnaissait à travers la mêlée à la pourpre de son vêtement. Les
Romains reprirent l'avantage; ils enveloppèrent l'armée gauloise. Ce
fut un désastre épouvantable.
Dans la nuit qui suivit cette funeste journée, Vercingétorix, voyant
la cause de la patrie perdue, prit une résolution sublime. Pour sauver
la vie de ses frères d'armes, il songea à donner la sienne. Il savait
combien César le haïssait; il savait que plus d'une fois, dès le
commencement de la guerre, César avait cherché à se faire livrer
Vercingétorix par ses compagnons d'armes, promettant à ce prix de
pardonner aux révoltés. Le noble cœur de Vercingétorix n'hésita
point: il résolut de se livrer lui-même.
Au matin, il rassembla le conseil de la ville et y annonça ce qu'il
avait résolu. On envoya des parlementaires porter ses propositions à
César. Alors, se parant pour son sacrifice héroïque comme pour une
fête, Vercingétorix, revêtu de sa plus riche armure, monta sur son
cheval de bataille. Il fit ouvrir les portes de la ville, puis
s'élança au galop jusqu'à la tente de César.
Arrivé en face de son ennemi, il arrête tout d'un coup son cheval,
d'un bond saute à terre, jette aux pieds du vainqueur ses armes
étincelantes d'or, et fièrement, sans un seul mot, il attend immobile
qu'on le charge de chaînes.
137
Vercingétorix, de la tribu des Arvernes (habitants de
l'Auvergne), vivait au dernier siècle avant J.-C.
Vercingétorix avait un beau et noble visage; sa taille superbe, son
attitude altière, sa jeunesse produisirent un moment d'émotion dans le
camp de César. Mais celui-ci, insensible au dévouement du jeune chef,
le fit enchaîner, le traîna derrière son char de triomphe en rentrant
à Rome, et enfin le jeta dans un cachot.
Six ans Vercingétorix languit à Rome dans ce cachot noir et infect.
Puis César, comme s'il redoutait encore son rival vaincu, le fit
étrangler.
—Hélas! dit Jean-Joseph avec amertume, il était bien cruel ce César.
—Ce n'est pas tout, Jean-Joseph, écoutez:
Enfants, réfléchissez en votre cœur, et demandez-vous lequel de
ces deux hommes, dans cette lutte, fut le plus grand.
Laquelle voudriez-vous avoir en vous, de l'âme héroïque du jeune
Gaulois, défenseur de vos ancêtres, ou de l'âme ambitieuse et
insensible du conquérant romain?
—Oh! s'écria Julien tout ému de sa lecture, je n'hésiterais pas, moi,
et j'aimerais encore mieux souffrir tout ce qu'a souffert
Vercingétorix que d'être cruel comme César.
—Et moi aussi, dit Jean-Joseph. Ah! je suis content d'être né en
Auvergne comme Vercingétorix.
On garda un instant le silence. Chacun songeait en lui-même à ce que
Julien venait de lire. Puis le jeune garçon, reprenant son livre,
continua sa lecture.
LVIII.—Michel de l'Hôpital.—Desaix.—Le courage civil et le courage
militaire.
I. Enfants, voici encore une belle histoire, l'histoire d'un magistrat
français qui ne connut jamais dans la vie d'autre chemin que celui du
devoir, et qui se montra aussi courageux dans les fonctions civiles
que d'autres dans le métier des armes.
Michel de l'Hôpital naquit, en Auvergne, au seizième-siècle. Son
travail assidu, ses études savantes et son grand talent le firent
arriver à un poste des plus élevés: il fut chargé d'administrer les
finances de l'État.
Bien d'autres, avant lui, s'étaient, à ce poste, enrichis rapidement,
en gaspillant sans scrupule les trésors de la France. Michel, qui
avait la plus sévère honnêteté, réforma les abus et donna l'exemple
d'un entier désintéressement. Pauvre il était arrivé aux finances,
pauvre il en sortit; tellement que le roi fut obligé de donner une dot
à la fille de Michel de l'Hôpital pour qu'elle pût se marier.
138
Michel de l'Hopital, né à Aigueperse (Puy-de-Dôme), en
1505, mort en 1573.
La probité que Michel avait montrée dans l'administration des finances
lui valut d'être nommé à un poste plus important encore. Cette fois,
ce n'étaient plus les trésors de l'État qu'il avait entre les mains,
c'était l'administration de la justice qui lui était confiée: il fut
nommé grand chancelier du royaume.
Dès le début, on voulut lui arracher une injustice, et obtenir qu'il
signât un arrêt de mort immérité. On le menaçait lui-même de le mettre
à mort, s'il ne signait cet arrêt. La réponse de Michel de l'Hôpital
fut telle, qu'il serait à souhaiter que tout Français l'apprit par
cœur:
—Je sais mourir, dit-il, mais je ne sais point me
déshonorer.
Et Michel ne signa pas.
Pendant plusieurs années il occupa son poste de chancelier sans qu'il
fût possible à personne de le corrompre, ni par des présents ni par
des menaces.
Enfin, cette franchise courageuse et cette probité déplurent. De plus,
il voulait empêcher, au sein de la France, ces dissensions entre
Français, ces guerres civiles et religieuses qui la désolaient alors.
La reine Catherine de Médicis lui enleva sa charge, et Michel se
retira sans regret à sa campagne.
Peu de temps après, on vint lui apprendre qu'un grand massacre se
faisait dans le royaume par ordre du roi Charles IX, le massacre de la
Saint-Barthélemy. On lui dit que le nom de Michel de l'Hôpital était
sur la liste des victimes et que les assassins allaient arriver.
Michel ne se troubla point et commanda qu'au lieu de fermer les portes
on les ouvrît toutes grandes.
A ce moment, un messager de la cour, envoyé en toute hâte, vint lui
annoncer que le roi lui faisait grâce. Michel répondit fièrement:
—J'ignorais que j'eusse mérité ni la mort ni le pardon.
Quelle que fût l'énergie de Michel de l'Hôpital, son grand cœur
ne put supporter la vue des malheurs dont la patrie était alors
accablée. Sa vie fut abrégée par la tristesse. Il mourut six mois
après la Saint-Barthélemy, dans une pauvreté voisine de la misère.
Enfants, vous le voyez, il n'y a pas seulement de belles pages dans
l'histoire de notre France; hélas! il y en a qui attristent le
cœur, comme les massacres commandés par Charles IX, et qu'on
voudrait pouvoir effacer à jamais. Enfants, c'est le juste châtiment
de ceux qui ont fait le mal, que leurs actions soient haïes dans le
passé comme elles l'ont été dans le présent, et que leur souvenir
indigne les cœurs honnêtes.
Quand Charles IX eut inondé la France sous des flots de sang, il ne
put étouffer la voix de sa conscience. A son lit de mort, il fut
poursuivi par d'horribles visions: il croyait apercevoir ses victimes
devant lui. L'étrange maladie dont il mourut redoublait ses terreurs;
il avait des sueurs de sang et son agonie fut affreuse.
Enfants, comparez en votre cœur le roi Charles IX et Michel de
l'Hôpital. L'un mourut pauvre après avoir vécu esclave de la justice
et de l'honneur, n'ayant qu'une crainte au monde, la crainte de
faillir à son devoir: son nom est resté pour tous comme le souvenir de
la loyauté vivante, chacun de nous voudrait lui ressembler. L'autre
vécut entouré des splendeurs royales; mais, au milieu des plaisirs et
des fêtes, ce cœur misérable ne put trouver le repos. Objet de
mépris pour lui-même, il l'était aussi pour ceux qui l'approchaient,
et il le sera toujours pour ceux qui liront son histoire.
Enfants, n'oubliez jamais ce que Michel de l'Hôpital aimait à
répéter:—Hors du devoir, il n'y a ni honneur ni bonheur durable.
II. C'est encore l'Auvergne qui a vu naître, l'an 1768, un homme de
guerre également célèbre par son courage et par son honnêteté: Desaix.
—Oh! oh! Jean-Joseph, vous devez être content. Les hommes courageux
ne manquent pas dans votre pays. Voyons la suite:
Desaix à l'âge de vingt-six ans était déjà général. Il prit part aux
grandes guerres de la Révolution française contre l'Europe coalisée.
140
Desaix, né en 1768, près de Riom (Puy-de-Dôme), mourut,
en 1800, à la bataille de Marengo, au moment où il venait de décider
la victoire.
Desaix était d'une extrême probité. Quand on frappait les ennemis
d'une contribution de guerre, il ne prenait jamais rien pour lui, et
cependant il était lui-même pauvre; «mais, disait-il, ce qu'on peut
excuser chez les autres n'est pas permis à ceux qui commandent des
soldats.» Aussi était-il admiré de tous et estimé de ses ennemis. En
Allemagne, où il fit longtemps la guerre, les paysans allemands
l'appelaient le bon général. En Orient, dans la guerre d'Égypte où
il suivit Bonaparte, les musulmans qui habitent le pays l'avaient
surnommé le sultan juste, c'est-à-dire le chef juste.
En 1800, se livra dans le Piémont, près de Marengo, une grande
bataille. Nos troupes, qui avaient traversé les Alpes par le mont
Saint-Bernard pour surprendre les Autrichiens, se trouvèrent attaquées
par eux. Après une résistance héroïque, nos soldats pliaient et
commençaient à s'enfuir. Tout à coup, Desaix arriva en toute hâte à la
tête de la cavalerie française; il se jeta au milieu de la mêlée,
donnant l'exemple à tous et guidant ses soldats à travers les
bataillons autrichiens, qui furent bientôt bouleversés. Mais une balle
ennemie le blessa à mort et il tomba de son cheval; au moment
d'expirer, il vit les ennemis en fuite: il avait par son courage
décidé la victoire. «Je meurs content, dit-il, puisque je meurs pour
la patrie.»
Ses soldats lui élevèrent un monument sur le champ même de la
bataille. Plus tard, sa statue fut érigée à Clermont-Ferrand.
Vercingétorix et Desaix furent des modèles du courage militaire;
Michel de l'Hôpital fut un modèle de courage civique, non moins
difficile parfois et aussi glorieux que l'autre. Partout et toujours,
dans la paix comme dans la guerre, faire ce qu'on doit, advienne que
pourra, voilà le vrai courage et le véritable honneur.
—Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, répéta Jean-Joseph, je
veux me rappeler cela toujours, Julien.
—Moi aussi, dit Julien, je veux faire mon devoir toujours, quoi qu'il
puisse arriver.
André, tout en causant avec les bûcherons, avait continué de prêter
attention à la conversation des deux enfants; la dernière phrase le
frappa, et lui aussi, sérieux, réfléchi, se disait en lui-même:
—Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, c'est une belle pensée que
je veux retenir!
LIX.—Le réveil imprévu.—La présence d'esprit et l'initiative en face
du danger.
Ne pas se laisser troubler par un danger, c'est l'avoir à moitié
vaincu.
Lorsque M. Gertal rentra, on se mit à table tous ensemble, et le
Jurassien, désignant Jean-Joseph:—Tiens, dit-il au fermier, où
avez-vous donc pris ce jeune garçon que je ne vous connaissais point?
il a l'air intelligent.
—Pour cela, oui, dit le cultivateur, il est intelligent et il me
rendra service s'il continue. J'avais besoin d'un enfant de cet âge
pour garder les bêtes: je suis allé le chercher à l'hospice; on aime
assez à placer les orphelins aux champs chez de braves gens; on me l'a
confié. Il est encore si timide et étonné, il fait si peu de bruit,
qu'à tout moment on oublie qu'il existe; mais cela ne m'inquiète pas,
monsieur Gertal, il ne se dégourdira que trop à la longue.
—D'autant que vous êtes le meilleur des hommes, dit M. Gertal, et que
vous aimez les enfants.
Après le repas, la veillée ne se prolongea guère: chacun se coucha de
bonne heure. André et Julien furent conduits dans un petit cabinet
servant de décharge; Jean-Joseph monta au second sous les combles, où
il y avait une étroite mansarde, et M. Gertal eut, au premier étage,
le meilleur lit.
—Tenez-vous tout prêts dès ce soir, dit le patron aux enfants: nous
partirons demain de bonne heure; la voiture est chargée, il n'y a que
Pierrot à atteler et je vais boucler ma valise avant de me mettre au
lit.
—Oui, oui, soyez tranquille, monsieur Gertal, dirent les enfants.—Et
avant de se coucher, ils bouclèrent aussi toute prête la courroie de
leur paquet.
Depuis longtemps chacun dormait dans la ferme lorsque André se
réveilla tout suffoquant et mal à l'aise.
Il était si gêné qu'il put à peine, au premier moment, se rendre
compte de ce qu'il éprouvait. Il sauta hors de son lit sans trop
savoir ce qu'il faisait et il ouvrit la fenêtre pour avoir de l'air.
Le vent froid de la montagne s'engouffra aussitôt en tourbillonnant
dans la pièce et ouvrit la porte mal fermée. Alors une fumée épaisse
entra dans le cabinet, puis un crépitement suivit, comme celui d'un
brasier qui s'allume. André pris de terreur courut au lit où dormait
Julien; il le secoua avec épouvante.—Lève-toi, Julien, le feu est à
la ferme.
L'enfant s'éveilla brusquement, sachant à peine où il en était, mais
André ne lui laissa pas le temps de se reconnaître. Il lui mit sur le
bras leurs vêtements; lui-même saisit, d'une main, sur la chaise, le
paquet de voyage bouclé la veille; de l'autre, il prit la main de
Julien, et l'entraînant avec lui, il courut à travers la fumée
réveiller M. Gertal et jeter l'alarme dans la ferme.
—André, cria le patron, je te suis, éveille tout le monde; puis cours
vite à Pierrot, attèle-le, fais-lui enlever la voiture hors de danger;
après cela nous aiderons le fermier à se tirer d'affaire.
André, toujours tenant Julien, s'élança au plus vite. Quand il arriva
aux étables, la flamme tournoyait déjà au-dessus, car il y avait des
fourrages dans le grenier, et des étincelles avaient embrasé la
toiture en chaume.
—Habille-toi, dit André à Julien, qui claquait des dents au vent de
la nuit.
Lui-même, à la hâte, passa une partie de ses vêtements, et prenant le
reste, il jeta le tout dans la voiture.
Bientôt M. Gertal arriva, ainsi que les gens de la ferme. C'était un
brouhaha et un effroi indescriptibles. On n'entendait que des cris de
détresse, auxquels se mêlaient le mugissement des vaches qu'on
essayait de chasser de leur étable et le bêlement des moutons qui se
pressaient effarés sans vouloir sortir.
Au milieu de ce désordre général, à travers la fumée aveuglante, André
et le patron réussirent pourtant à atteler Pierrot à la voiture. On
mit Julien dedans, et André, d'un vigoureux coup de fouet, entraîna le
tout dans le chemin éclairé par les lueurs rouges de l'incendie.
Quand la voiture fut hors de danger, André attacha le cheval à un
arbre et dit à son frère.
—Petit Julien, tâche de sortir de ton étonnement afin de te rendre
utile. Voyons, éveille-toi; cherche des pierres pour caler les roues
de la voiture; moi, je cours aider les braves gens de la ferme qui
sont dans l'embarras: quand tu auras fini, tu viendras me rejoindre.
—Oui, dit Julien, d'une voix qu'il essaya de rendre assurée, va,
André.
Et il sauta hors de la voiture, pendant qu'André courait comme une
flèche rejoindre M. Gertal près de la maison en feu.
LX.—L'incendie.—Jean-Joseph dans sa mansarde.—Une belle action.
Puisque tous les hommes sont frères, ils doivent toujours être prêts à
se dévouer les uns pour les autres.
L'incendie avait fait des progrès effrayants. Les flammes tournoyaient
dans les airs au gré de l'ouragan; la toiture en chaume tantôt
s'effondrait, tantôt tourbillonnait en rafales étincelantes; mais on
ne pouvait songer à éteindre l'incendie, car il n'y avait point de
pompes à feu dans le hameau. On essayait seulement d'arracher aux
flammes le plus de choses possibles: les bestiaux d'abord, la récolte
ensuite. Chacun travaillait avec énergie. Le fermier n'avait
malheureusement pas assuré sa maison, bien qu'on le lui eût cent fois
conseillé. En voyant ainsi le fruit de trente années de labeur
opiniâtre dévoré par les flammes, le malheureux était comme fou de
désespoir et ne savait plus ce qu'il faisait.
Cependant le petit Julien avait repris son calme, et bientôt il arriva
à son tour.
Sa première pensée fut de chercher Jean-Joseph à travers la foule;
personne ne songeait à Jean-Joseph et ne savait où il était.
—Bien sûr, dit le petit garçon avec effroi, Jean-Joseph est resté
dans sa mansarde; je cours le chercher.
Il partit en toute hâte, mais déjà il n'y avait plus moyen de monter
jusque-là: l'escalier s'était effondré et les flammes tourbillonnaient
à l'entrée.
Julien revint dans la cour: la lucarne de la mansarde était
hermétiquement close par son petit volet. A coup sûr Jean-Joseph
dormait encore sans se douter du danger.
Julien saisit une pierre ronde assez grosse, et avec habileté il la
lança dans le volet de toutes ses forces. Ce volet, qui s'ouvrait en
dedans et ne tenait que par un mauvais crochet, céda aussitôt: au
milieu du crépitement de l'incendie, on distingua le bruit de la
pierre roulant dans la mansarde, tandis que la petite voix de Julien
criait:—Jean-Joseph! Jean-Joseph!
L'instant d'après, le visage épouvanté de Jean-Joseph se montra à la
lucarne. Le pauvre enfant dressait au-dessus de sa tête ses deux
petites mains jointes dans un geste désespéré; le vent poussait des
traînées de flammes au-dessus de la lucarne, et à leur clarté sinistre
on voyait de grosses larmes couler sur les joues pâles de l'enfant,
tandis que sa voix appelait:—Au secours! au secours!
André, qui s'était absenté un instant avec M. Gertal, revint alors,
traînant une échelle: on l'appliqua sous la lucarne. Elle était trop
courte de près de deux mètres.
—N'importe, dit M. Gertal, je monterai au dernier échelon: je suis
très grand, l'enfant descendra sur mes épaules. André, tiens bien
l'échelle.
M. Gertal monta, mais il était pesant, l'échelle mauvaise; un barreau
vermoulu se brisa et le brave Jurassien roula par terre.
—C'est impossible, dit-il en se relevant.
—C'est impossible, répéta chacun, et quelques-uns détournaient la
tête pour ne pas voir la toiture prête à s'écrouler sur l'enfant.
Alors André, sans dire un mot, avec une rapidité de pensée
merveilleuse, saisit un grand fouet de roulier qui dans le désarroi
général traînait par terre. Il prit son couteau, coupa la lanière en
cuir du fouet, s'en servit pour lier solidement le gros bout du fouet
contre le dernier barreau de l'échelle afin d'en faire un appui
solide; puis, avec dextérité, il appliqua de nouveau l'échelle contre
la muraille:
—A votre tour, monsieur Gertal, dit-il, tenez-moi l'échelle: je suis
moins pesant que vous, et j'ai dans le haut un barreau solide.
En même temps André s'élança légèrement sur les barreaux, qui pliaient
sous son poids. Arrivé au dernier, celui qu'il avait consolidé, il se
retourna doucement sans trop appuyer, présentant le dos à la muraille
et se soutenant contre, puis, levant ses deux bras jusqu'à la hauteur
de la lucarne:
—Aide-toi de mes bras, Jean-Joseph, dit-il d'une voix calme; descends
sur mes épaules et n'aie pas peur.
Jean-Joseph s'assit sur la lucarne, puis se laissa glisser le long du
mur jusqu'à ce que ses pieds touchassent le dos d'André. Une pluie
d'étincelles jaillissait autour d'eux, le barreau consolidé
fléchissait encore sous son double poids; la position était si
périlleuse que les spectateurs de cette scène fermèrent un instant les
yeux d'épouvante.—Mon Dieu! disait le petit Julien agenouillé à
quelques pas et joignant les mains avec angoisse, mon Dieu!
sauvez-les.
Quand André sentit Jean-Joseph sur ses épaules, il le fit glisser dans
ses bras, par devant lui; puis il le posa sur le second barreau de
l'échelle:—Descends devant à présent, lui dit-il, et prends garde au
barreau cassé dans le milieu.
Jean-Joseph descendit rapidement, André à sa suite. Ils arrivaient à
peine au dernier tiers de l'échelle qu'un bruit se fit entendre. Une
partie du toit s'effondrait; des pierres détachées du mur roulèrent et
vinrent heurter l'échelle, qui s'affaissa lourdement.
Un cri de stupeur s'échappa de toutes les bouches; mais, avant même
qu'on eût eu le temps de s'élancer, André était debout. Il n'avait que
de légères contusions, et il relevait le petit Jean-Joseph, qui
s'était évanoui dans l'émotion de la chute.
Quand l'enfant revint à lui, il était encore dans les bras d'André.
Celui-ci, épuisé lui-même, s'était assis à l'écart sur une botte de
paille.
Le premier mouvement du petit garçon fut d'entourer de ses deux bras
le cou du brave André, et le regardant de ses grands yeux effrayés qui
semblaient revenir de la tombe, il lui dit doucement:—Que vous êtes
bon!
Puis il s'arrêta, cherchant quel autre merci dire encore à son sauveur
et quoi lui offrir; mais il songea qu'il ne possédait rien, qu'il
n'avait personne au monde, ni père, ni mère, ni frère, qui pût
remercier André avec lui, et il soupira tristement.
—Jean-Joseph, dit André, comme s'il devinait l'embarras de
l'orphelin, c'est parce que je sais que tu es si seul au monde que
j'ai trouvé le courage de te sauver. A ton tour, quand tu seras grand
et fort, il faudra aider ceux qui, comme toi, n'ont que le bon Dieu
pour père ici-bas.
—Oui, reprit Jean-Joseph du fond de son cœur, quand je serai
grand, je vous ressemblerai, je serai bon, je serai courageux!
—Et moi aussi, et moi aussi, reprit la petite voix tendre de Julien,
qui accourait avec un paquet de vêtements qu'on lui avait donnés pour
vêtir Jean-Joseph, car le pauvre enfant à moitié nu frissonnait sous
le vent froid de la montagne.
Lorsque cette nuit pénible fut achevée, le lendemain, au moment de
partir, M. Gertal prit le fermier à part:
—Mon brave ami, lui dit-il, je vous vois plus désespéré qu'il ne
faut. Voyons, du courage, avec le temps on répare tout. Tenez, les
affaires ont été bonnes pour moi cette année, Dieu merci; cela fait
que je puis vous prêter quelque chose. Voici cinquante francs; vous me
les rendrez quand vous pourrez: je sais que vous êtes un homme actif;
seulement promettez-moi de ne pas vous laisser aller au découragement.
Le fermier, ému jusqu'aux larmes, serra la main du Jurassien, et on se
quitta le cœur gros de part et d'autre.
Une fois en voiture avec les deux enfants, M. Gertal posa la main sur
l'épaule d'André; il le regardait avec une sorte de fierté et de
tendresse.
—Tu n'es plus un enfant, André, lui dit-il, car tu t'es conduit comme
un homme. Tout le monde perdait la tête; toi, tu as gardé ta présence
d'esprit; aussi je ne sais ce qu'il faut le plus louer, ou du courage
que tu as montré ou de l'intelligence si prompte et si nette dont tu
as fait preuve.
Il se tourna ensuite vers Julien.
—Et toi aussi, mon petit Julien, tu as eu la bonne pensée de songer à
Jean-Joseph quand tout le monde l'oubliait; tu l'as éveillé avec la
pierre que tu as lancée dans le volet, et c'est à toi qu'il doit
d'exister encore, puisque personne ne pensait à lui. Vous êtes deux
braves enfants tous les deux, et je vous aime de tout mon cœur.
Continuez toujours ainsi, car il ne suffit pas dans le péril d'avoir
un cœur courageux: il faut encore savoir conserver un esprit calme
et précis, qui sache diriger le cœur et qui l'aide à triompher du
danger par la réflexion.
LXI.—Les chèvres du mont d'Or.—Ce que peut rapporter une chèvre
bien soignée.
Le bétail bien logé et bien nourri rapporte le double.
On quitta l'Auvergne et on entra dans le Lyonnais. M. Gertal fit
remarquer aux enfants qu'on était dans l'un des départements les plus
industrieux de la France, celui du Rhône. Aux environs de Lyon, nos
trois amis firent un détour et passèrent au milieu de villages animés;
Julien demanda le nom de cet endroit.—C'est le mont d'Or, dit M.
Gertal; un joli nom, comme tu vois. Ne le confonds pas avec la
montagne que nous avons vue en Auvergne, non loin de Clermont, et qui
s'appelle le mont Dore. Sais-tu qu'est-ce qui fait la richesse de ces
villages où nous sommes? Ce sont des chèvres que les cultivateurs
élèvent en grande quantité. Dans aucun lieu de la France il n'y a
autant de chèvres sur une si petite étendue de terrain. On en compte
18,000.