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Chèvres en stabulation.—La chèvre est un des animaux qui s'accommodent le mieux du séjour de l'étable, quand l'étable est bien propre, bien tenue et point humide. On a calculé que vingt-quatre chèvres et un bouc peuvent rapporter par année, en lait ou en jeunes chevreaux, jusqu'à 1,200 francs de bénéfice net.

—18,000 chèvres! dit Julien, mais je n'en vois pas une. Nous en avons vu tant au contraire, en Auvergne, galoper sur les montagnes! Elles étaient bien jolies.

—Elles étaient fort jolies en effet, mais le cultivateur n'élève point les chèvres seulement pour leur gentillesse: c'est surtout pour le lait et les jeunes chevreaux qu'elles donnent. Eh bien, pour donner du lait, les chèvres n'ont pas un besoin absolu de galoper sur les montagnes. Quand on les place dans des étables bien propres et bien soignées et qu'on les nourrit convenablement, elles s'accommodent à ce genre de vie qui consiste à garder l'étable et qu'on appelle la stabulation. C'est ce qui arrive ici où nous sommes. Les 18,000 chèvres dont je te parle sont toutes enfermées dans des étables. De cette manière elles ne nuisent point à la culture des champs et ne vont point dévorer à tort et à travers les jeunes pousses des arbres. D'autre part, chacune donne jusqu'à six cents litres de lait par an. On fait avec ce lait un fromage estimé, si bien que chaque chèvre rapporte chaque année aux habitants 125 fr. par tête: il y a, sur ces 125 francs à déduire la nourriture; mais elle est peu coûteuse.

—125 fr. par tête, dit Julien, et 18,000 chèvres! cela fait bien de l'argent. Je n'aurais jamais cru que les chèvres fussent des animaux si utiles. Est-ce singulier à penser, que toutes ces chèvres sont renfermées et que nous n'en voyons pas une!

Au même moment, comme ils passaient près d'une ferme, on entendit un petit bêlement auquel bien vite répondirent de droite et de gauche d'autres bêlements semblables.

—Oh! les entendez-vous? dit Julien. Les voilà toutes qui se répondent les unes aux autres.

Julien riait de plaisir; mais ce joli bruit champêtre s'éteignit, étouffé par le bruit du trot de Pierrot qui courait vers Lyon à toutes jambes.

LXII.—Lyon vu le soir.—Le Rhône, son cours et sa source.

Les fleuves sont comme de grandes routes creusées des montagnes à la mer.

C'était déjà le soir quand nos voyageurs arrivèrent près de Lyon. Devant eux se dressaient les hautes collines couronnées par les dix-sept forts de Lyon et par l'église de Fourvières, qui dominent la grande cité. Ces collines étaient encore éclairées par les derniers rayons du crépuscule tandis que la ville se couvrait de la brume du soir. Mais bientôt tous les becs de gaz s'allumèrent comme autant d'étoiles qui, perçant la brume de leur blanche lueur, illuminaient la ville tout entière et renvoyaient des reflets jusque sur les campagnes environnantes.

—Que c'est joli! disait Julien; je n'avais jamais vu pareille illumination.

Bientôt nos amis arrivèrent sur les magnifiques quais du Rhône qui, avec ceux de la Saône, se développent sur une longueur de 40 kilomètres. A leurs pieds coulait en grondant le fleuve, que remontaient et descendaient des bateaux à vapeur.

—Oh! le grand fleuve! disait Julien. J'avais bien vu dans ma géographie que le Rhône est l'un des plus beaux fleuves de France, mais je ne me le figurais point comme cela.

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Source du Rhone dans un glacier des Alpes.—Les grands fleuves prennent souvent naissance dans les glaciers. Ces amas de glaces, en effet, fondent lentement par en-dessous à la chaleur de la terre. Ainsi se forment, sous les glaciers, des torrents, des ponts de glace, des cavernes. La gravure représente une caverne de ce genre, d'où sort le torrent qui deviendra plus tard le Rhône.

—J'ai lu aussi, monsieur Gertal, dit André, que le Rhône est sujet à des débordements terribles. Il est pourtant bien bas en ce moment, et au milieu s'étendent de grandes îles de sable.

—Oui, mon ami, il est bas; mais ce qui le fait grossir si rapidement au printemps, c'est la fonte des neiges. Vous savez qu'il prend sa source au milieu des montagnes neigeuses de la Suisse, dans un vaste glacier, d'où il s'échappe par une grotte de glace. De là, il descend vers Genève. Vous rappelez-vous ce beau lac de Genève que nous avons vu ensemble du haut du Jura?

—Oh! oui, monsieur Gertal, je me le rappelle, dit Julien; les Alpes l'entourent comme de grandes forteresses, et tout au loin on aperçoit le haut du mont Blanc.

—Eh bien, le Rhône entre par un bout du lac et le traverse tout entier; mais le Rhône a un cours si rapide qu'il ne mêle point ses eaux à celles du lac. On le voit qui dessine au travers un large ruban de seize lieues de long. Puis il sort du lac, entre en France par le département de l'Ain et arrive jusqu'ici sans s'attarder en route, car c'est le plus impétueux de nos fleuves. Seulement, aux premières journées du printemps, quand les neiges fondent sur toutes les montagnes à la fois et que les torrents se précipitent de toutes parts, il reçoit tant d'eau que son vaste lit ne peut plus la contenir. Aussi la ville de Lyon a-t-elle été bien souvent ravagée par les inondations; d'autant plus que la Saône se met souvent aussi à déborder. En 1856, tous les quartiers qui avoisinent le Rhône ont été couverts d'eau et dévastés. Des maisons pauvres et mal bâties étaient emportées par le fleuve, et leurs habitants périssaient dans les eaux, ou, si l'on parvenait à les sauver, ils se trouvaient sans abri et réduits à la dernière misère.

—Oh! dit Julien, ceux qui habitent près de ce fleuve doivent avoir peur quand ils le voient grossir. A Phalsbourg, c'est bien plus commode: on n'a point du tout à craindre d'inondation, car on est sur une colline, bien loin de la rivière.

On sourit de la réflexion du petit Julien.

Bientôt on arriva à la maison où l'on devait passer la nuit, et Julien s'endormit en voyant encore en rêve la grande ville, ses longs quais, ses ponts et son fleuve bruyant.

LXIII.—Les fatigues de Julien.—La position de Lyon et son importance.—Les tisserands et les soieries.

L'industrie des habitants fait la prospérité des villes.

—Oh! monsieur Gertal, quelle grande ville que ce Lyon! s'écria le petit Julien, qui n'en pouvait plus de fatigue un matin qu'il revenait de porter un paquet chez un client. J'ai cru que je marcherais tout le jour sans arriver, tant il y a de rues à suivre et de ponts à passer!

—Allons, assieds-toi et dîne avec moi, dit M. Gertal; cela te reposera. André gardera l'étalage pendant ce temps. Quand nous aurons mangé, nous irons le remplacer au travail et il viendra dîner à son tour; car, dans le commerce, il faut savoir bien disposer son temps.

Julien s'assit, et pendant que le patron lui servait le potage, il s'écria encore:

—Mon Dieu! que c'est grand, cette ville de Lyon!

—Mais, dit le patron, tu sais bien que c'est la seconde ville de France, petit Julien.

—Tiens, c'est vrai, cela. Mais, monsieur Gertal, qu'est-ce qui fait donc que certaines villes deviennent de si grandes villes, tandis que les autres ne le deviennent point?

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Le lyonnais est une petite province dont l'intelligence des habitants a fait une des plus importantes de France. Outre les grandes villes industrieuses de Lyon et de Saint-Étienne, d'autres, comme Tarare, Roanne, Montbrison, filent le coton et fabriquent la mousseline. Givors et Rive-de-Gier sont de grands entrepôts de charbons; Villefranche et Beaujeu font le commerce des vins.

—Cela tient presque toujours à l'industrie des habitants et à la place que les villes occupent, petit Julien. Tu as une carte de France dans le livre qu'on t'a donné à Mâcon, et puisque tu as toujours ce cher livre dans ta poche, ouvre-le et regarde la position de Lyon sur ta carte! Vois, Lyon est situé à la fois sur la Saône et sur le Rhône. Par la Saône il communique avec la Bourgogne et l'Alsace; par le Rhône, avec la Suisse d'un côté et avec la Méditerranée de l'autre. Par le canal de Bourgogne et les autres canaux, il communique avec Paris et la plupart des grandes villes de France. Six lignes de chemins de fer aboutissent à Lyon, et ses deux grandes gares sont sans cesse chargées de marchandises. N'est-ce pas là une magnifique position pour le commerce d'une ville, Julien?

—Oui, dit Julien, dont le petit doigt avait suivi sur la carte les chemins indiqués par M. Gertal; je connais déjà une partie de ces pays-là. Je comprends très bien maintenant ce que vous me dites, monsieur Gertal: pour qu'une ville prospère, il faut qu'elle soit bien placée et qu'il y ait bien des chemins qui y aboutissent.

—Justement; mais ce n'est pas le tout: il faut encore que la ville où toutes ces routes aboutissent soit industrieuse et que ses habitants sachent travailler. C'est là la gloire de Lyon, cité active et intelligente entre toutes, cité de travail qui a su, depuis plusieurs siècles, maintenir au premier rang dans le monde une de nos plus grandes industries nationales: la soierie. Il y a à Lyon 120,000 ouvriers qui travaillent la soie, petit Julien, et dans les campagnes environnantes 120,000 y travaillent aussi: en tout 240,000.

—240,000! fit Julien, mais, monsieur Gertal, cela fait comme s'il y avait douze villes d'Épinal occupées tout entières à la soie!

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Ouvrier de Lyon tissant la soie a l'aide du métier Jacquard.—La plupart des ouvriers de Lyon travaillent chez eux avec des métiers qu'ils possèdent ou qu'on leur prête. D'autres travaillent dans de grands ateliers où les métiers sont mus par la vapeur. Du haut des métiers on voit se dérouler toutes faites les pièces de soieries ou de rubans.

—Oui, Julien. As-tu vu, en passant dans les faubourgs de la ville, ces hautes maisons d'aspect pauvre, d'où l'on entend sortir le bruit actif des métiers? C'est là qu'habite la nombreuse population ouvrière. Chacun a là son petit logement ou son atelier, souvent perché au cinquième ou sixième étage, souvent aussi enfoncé sous le sol, et il y travaille toute la journée à lancer la navette entre les fils de soie. De ces obscurs logements sortent les étoffes brillantes, aux couleurs et aux dessins de toute sorte, qui se répandent ensuite dans le monde entier. Il se vend chaque année à Lyon pour plus de 500 millions de francs de soieries. Du reste, le travail de la soie n'est pas le seul à occuper les Lyonnais. Ils tiennent encore un beau rang dans cent autres industries.

—Monsieur Gertal, j'ai vu sur une place, en faisant ma commission, la statue d'un grand homme, et on m'a dit que c'était celle de Jacquard, un ouvrier de Lyon. Je vais ouvrir encore mon livre pour voir si on y a mis ce grand homme-là.

Julien feuilleta son livre et ne tarda pas à voir la vie de Jacquard.—Le voilà tout justement! Eh bien, je la lirai quand nous aurons quitté Lyon et que nous serons en voiture sans avoir rien à faire; car à présent nous avons trop à travailler pour y songer.

—Tu as raison, Julien, il faut que chaque occupation vienne à sa place. L'ordre dans les occupations et dans le travail est encore plus beau que l'ordre dans nos vêtements et dans notre extérieur.

M. Gertal se leva de table, car tout en causant on avait bien dîné.—Il faut se remettre au travail, dit-il; il est l'heure. Retournons à notre étalage et venons retrouver André.

LXIV.—Le petit étalage d'André et de Julien à Lyon.—Bénéfices du commerce.—L'activité et l'économie, premières qualités de tout travailleur.

Etre actif, c'est économiser le temps.

C'était plaisir de voir avec quel soin nos trois amis arrangeaient chaque jour, sur une des places de Lyon les plus fréquentées, leur petit étalage de marchandises.

Il y en avait là pour tous les goûts. Dans un coin, c'étaient les beaux fruits de l'Auvergne, les pâtes et vermicelles fins de Clermont: dans un autre, l'excellente coutellerie achetée à Thiers s'étalait reluisante; puis, au-dessus, les dentelles d'Auvergne se déployaient en draperies ornementales, à côté des bas au métier achetés dans le Jura. Enfin, sous une vitrine à cet usage, brillaient dans tout leur éclat quelques montres de Besançon avec chaînes et breloques, et des boucles d'oreilles fabriquées en Franche-Comté; puis des objets sculptés dans les montagnes du Jura, anneaux de serviettes, tabatières, peignes et autres, complétaient l'assortiment.

André debout à un coin, M. Gertal à l'autre, s'occupaient à la vente. Julien, assis sur un tabouret, se reposait après chaque commission pour se préparer à en faire d'autres.

Du coin de l'œil il suivait, avec un vif intérêt, le petit tas de coutellerie et le paquet de dentelles qui représentaient leurs économies. Souvent, parmi les passants affairés de la grande ville, quelques-uns s'arrêtaient devant l'étalage, frappés du bon marché et de la belle qualité des objets, et aussi de l'air avenant des marchands. A mesure que le tas diminuait et que le paquet arrivait à sa fin, la figure de Julien s'épanouissait d'aise.

Un soir enfin, André vendit à une dame son dernier mètre de dentelle et à un collégien son dernier couteau. Les enfants comptèrent leur argent, qu'André avait mis soigneusement à part, et, à leur grande joie, ils virent qu'ils avaient 85 fr.

—85 fr.! disait le petit Julien en frappant de joie dans ses mains. Quoi! nous avons plus du double d'argent que nous n'avions en quittant Phalsbourg!

—C'est que, dit M. Gertal, ni les uns ni les autres nous n'avons perdu de temps ni regretté notre peine.

—C'est vrai, dit André, et vous nous avez donné l'exemple, monsieur Gertal.

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La rue de la République, a Lyon.—Les grandes rues ne servent pas seulement à charmer les yeux par la régularité et par la beauté de leurs maisons ou de leurs magasins; elles assainissent les villes en permettant à l'air d'y circuler plus librement.

—Voyez-vous, mes enfants, reprit le patron, quand on a sa vie à gagner et qu'on veut se tirer d'affaire, il n'y a qu'un moyen qui vaille: c'est d'être actif comme nous l'avons été tous. Regardez autour de nous, dans cette grande ville de Lyon, quelle activité il y a! L'homme actif ne perd pas une minute, et à la fin de la journée il se trouve que chaque heure lui a produit quelque chose. Le négligent, au contraire, remet toujours la peine à un autre moment: il s'endort et s'oublie partout, aussi bien au lit qu'à table et à la conversation; le jour arrive à sa fin, il n'a rien fait; les mois et les années s'écoulent, la vieillesse vient, il en est encore au même point. C'est au moment où il ne peut plus travailler qu'il s'aperçoit, mais trop tard, de tout le temps qu'il a perdu. Pour vous, enfants, qui êtes jeunes, prenez dès à présent, pour ne la perdre jamais, la bonne habitude de l'activité et de la diligence.

—Oui certes, pensait le petit Julien, je veux être actif comme M. Gertal, qui trouve le temps de faire tant d'ouvrage dans un jour. Tous les marchands ne lui ressemblent pas. J'en vois beaucoup le long de notre route qui ne se donnent pas tant de peine; mais il me semble que ceux-là pourront bien être obligés de travailler alors qu'ils n'en auront plus la force, tandis que M. Gertal aura gagné de quoi se reposer sur ses vieux jours.

—C'est égal, reprit André pendant qu'on suivait la longue rue de la République, la plus belle et la plus large de la ville, nous aurions eu beau prendre de la peine, sans votre aide, monsieur Gertal, nous n'aurions pu réussir. C'est à vous que nous devons tout cet argent gagné. Que vous avez été bon de nous aider ainsi à nous tirer d'affaire!

—Mes enfants, c'est un service qui m'a peu coûté: vous avez profité des frais que je fais pour mon commerce à moi-même. Que cela vous soit une leçon pour plus tard: n'oubliez jamais ce que nous avons fait ensemble et ce que font tous les jours les paysans du Jura dans leurs associations. Si tous les hommes associaient ainsi leurs efforts, ils arriveraient vite à triompher de leurs misères.

LXV.—Deux hommes illustres de Lyon.—L'ouvrier Jacquard. Le botaniste Bernard de Jussieu. L'union dans la famille.—Le cèdre du Jardin des Plantes.

Ce que la patrie admire dans ses grands hommes, ce n'est pas seulement leur génie, c'est encore leur travail et leur vertu.

Quand on eut quitté Lyon et ses dernières maisons, tandis que la voiture courait à travers les campagnes fertiles et les beaux vignobles du Lyonnais, Julien prit son livre et, profitant de la première côte que Pierrot monta au pas, fit la lecture à haute voix.

I. A Lyon est né un homme qu'on a proposé depuis longtemps comme modèle à tous les travailleurs. Jacquard était fils d'un pauvre ouvrier tisseur et d'une ouvrière en soie. Dès l'enfance, il connut par lui-même les souffrances que les ouvriers de cette époque avaient à endurer pour tisser la soie. La loi d'alors permettait d'employer les enfants aux travaux les plus fatigants: ils y devenaient aveugles, bossus, bancals, et mouraient de bonne heure.

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Jacquard, né à Lyon en 1752, mort en 1834 à Oullains (Rhône).

Le jeune Jacquard, mis à ce dur métier, tomba lui-même malade. Ses parents, pour lui sauver la vie, durent lui donner une autre occupation; ils le placèrent chez un relieur, et ce fut un grand bonheur pour l'enfant, car, une fois dans l'atelier de reliure, il ne se borna pas à cartonner les livres qu'on lui apportait: à ses moments de loisir, il lisait ces livres, et il acquit ainsi l'instruction élémentaire qu'on n'avait pu lui donner.

Une fois instruit, le studieux ouvrier sentit s'éveiller en lui le goût de la mécanique, et il conçut l'idée d'une machine qui accomplirait à elle seule le pénible travail qu'il avait lui-même accompli jadis. Mais de tristes événements vinrent interrompre ses recherches: c'était le moment des guerres de la Révolution, où les citoyens combattaient les uns contre les autres en même temps que contre les ennemis de la France. Il se fit soldat et alla combattre, lui aussi, pour la patrie.

Pendant qu'il était sur le champ de bataille, son fils unique mourut à Lyon. Sa femme était dans la misère, tressant, pour vivre, des chapeaux de paille. C'est alors qu'il revint de l'armée, et ce fut au milieu de cette tristesse et de cette misère générale qu'il finit par construire la machine à laquelle il a donné son nom.

Mais que de temps il fallut pour que cette merveilleuse machine fût estimée à son vrai prix! Les ouvriers mêmes dont elle devait soulager le travail, la voyaient de mauvais œil. Un jour, on la brisa sur la place publique, et le grand homme qui l'avait inventée eut lui-même à souffrir les mauvais traitements d'ouvriers ignorants.

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Le cèdre du Jardin des Plantes.—Le cèdre est célèbre depuis les temps les plus reculés par la beauté et l'incorruptibilité de son bois. C'est en bois de cèdre que Salomon fit construire les lambris du temple de Jérusalem. Jadis le cèdre couvrait les hautes montagnes du Liban. Le premier cèdre planté en France fut apporté en 1734 au Jardin des Plantes de Paris par Jussieu.

Enfin, au bout de douze ans d'efforts, son métier fut généralement adopté et fit la richesse de Lyon.

Les ouvriers, qui craignaient que la machine nouvelle ne leur nuisît et ne leur enlevât du travail, virent, au contraire, leur nombre augmenter chaque jour: il y a maintenant à Lyon plus de cent mille ouvriers en soieries. Et partout on a adopté le métier de Jacquard, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Amérique et jusqu'en Chine. Chaque ville manufacturière invitait Jacquard à venir organiser chez elle les ateliers de tissage. La ville de Manchester en Angleterre lui offrit même dans ce but beaucoup d'argent; mais Jacquard, voulant conserver toutes ses forces et tout son travail pour sa patrie bien-aimée, refusa.

La ville de Lyon, reconnaissante envers cet homme qui a fait sa prospérité, lui a élevé une statue sur une de ses places.

Parmi les hommes célèbres que Lyon a produits, on peut citer encore Bernard de Jussieu, né dans les dernières années du dix-septième siècle. Il s'adonna à l'étude des plantes; cette étude s'appelle la botanique. C'est Bernard de Jussieu qui trouva le moyen de bien classer les milliers de plantes que produit la nature, de les distinguer les unes des autres et de savoir les reconnaître. Il avait tant travaillé que, sur la fin de sa vie, il devint presque aveugle; il ne pouvait plus ni lire, ni écrire, ni surtout distinguer ses chères plantes; mais son neveu, auquel il avait communiqué son savoir, l'aida de ses yeux et de son intelligence: le neveu voyait à la place de l'oncle, et il lui disait tout ce qu'il voyait. L'œuvre de Jussieu put donc être continuée, et ne fut pas même interrompue par sa mort.

Ainsi, dans une famille unie, chaque membre aide les autres et les remplace au besoin dans leur travail.

Quand on se promène à Paris, au Jardin des Plantes, on voit un grand arbre, un magnifique cèdre, qui rappelle Bernard de Jussieu. C'est, en effet, ce dernier qui l'a rapporté dans son chapeau et planté en cet endroit, alors que le grand arbre n'était encore qu'une petite plante.

LXVI.—Une ville nouvelle au milieu des mines de houille: Saint-Étienne.—Ses manufactures d'armes et de rubans.—La trempe de l'acier.

Les richesses d'un pays ne sont pas seulement à la surface de son sol: il y en a d'incalculables enfouies dans la terre et que la pioche du mineur en retire.

Après avoir traversé un joli pays, verdoyant et bien cultivé, nos voyageurs virent de loin monter dans le ciel un grand nuage de fumée. En approchant, Julien distingua bientôt de hautes cheminées qui s'élevaient dans les airs à une soixantaine de mètres.—Oh! dit Julien, on dirait que nous revenons au Creuzot, mais c'est bien plus grand encore. Combien voilà de cheminées!

—C'est Saint-Étienne, dit M. Gertal. Et Saint-Étienne a en effet plus d'un rapport avec le Creuzot, car, là aussi, on travaille le fer, l'acier; on y fait la plus grande partie des outils de toute sorte qui servent aux différents métiers.

—Je me souviens, dit André, que l'enclume sur laquelle je travaillais portait la marque de Saint-Étienne.

—Toutes ces usines-là, mes amis, ne sont pas aussi vieilles que moi. Parmi les grandes villes de la France, Saint-Étienne est la plus récente. Il y a cent ans c'était plutôt un bourg qu'une ville, car elle n'avait que six mille habitants; aujourd'hui elle en a cent trente mille.

—Vraiment, monsieur Gertal? et quand vous l'avez vue pour la première fois, elle n'était point comme à présent?

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Vue de Saint-Étienne.—C'est après Lyon la plus grande ville du Lyonnais. Autrefois sous-préfecture, elle est devenue le chef-lieu du département de la Loire. C'est aux environs de cette ville que le premier des chemins de fer français a été construit par l'ingénieur Séguin. Aujourd'hui Saint-Étienne a trois lignes de chemins de fer pour desservir son industrie, et compte 130,000 habitants.

—Non certes, petit Julien; et je suis sûr que cette année encore je vais y voir bien des maisons nouvelles, des rues tout entières que je ne connaissais point.

—Mais pourquoi Saint-Étienne s'agrandit-il comme cela?

—Vois-tu, mon ami, ce qui fait la prospérité de cette ville, c'est qu'elle est tout entourée de mines de houille. Ces mines lui donnent du charbon tant qu'elle en veut pour faire marcher ses machines.

A ce moment, on entrait dans Saint-Étienne et on y voyait de grandes rues bordées de belles maisons, mais tout cela était noirci par la fumée des usines; la terre elle-même était noire de charbon de terre, et quand le vent venait à souffler, il soulevait des tourbillons de poussière noire.

La voiture se dirigea vers une hôtellerie que connaissait M. Gertal et qui était située non loin de la grande Manufacture nationale d'armes.

Quand on arriva, il était déjà tard et le travail venait de cesser à la Manufacture. Alors, à un signal donné, on vit tous les ouvriers sortir à la fois: c'était une grande foule, et Julien les regardait passer avec surprise, en se demandant comment on pouvait occuper tant de travailleurs.

—Et tous les fusils dont la France a besoin pour ses soldats! lui dit André; ne crois-tu pas qu'il y ait là de quoi donner de la besogne? Sans compter les sabres, les épées, les baïonnettes: la plus grande partie de tout cela se fait à Saint-Étienne. C'est dans la petite rivière qui coule ici, et qui s'appelle le Furens, qu'on trempe l'acier des sabres et des épées, pour les rendre plus durs et plus flexibles.

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Ouvrier trempant l'acier.—Pour donner de la dureté et de l'élasticité à l'acier (par exemple, aux lames de sabres et d'épées), on le fait rougir, puis on le trempe tout à coup dans l'eau froide.

—Oui, mes amis, dit M. Gertal, Saint-Étienne est la ville du fer et de l'acier. Cependant l'industrie du fer n'occupe encore que la moitié de ses nombreux ouvriers. Ce ne sont point des objets de quincaillerie que je vais acheter ici; ce sont des soieries, des rubans, des velours. Il y a à Saint-Étienne plus de 40,000 ouvriers occupés à tisser la soie. Ici encore on trouve ces métiers inventés par Jacquard qui fabriquent jusqu'à trente-six pièces de rubans à la fois.

En disant ces mots, M. Gertal sortit avec les deux enfants pour aller faire des achats. Il se rendit chez plusieurs fabricants de rubans et de soieries, où l'on entendait encore, malgré l'heure tardive, le bruit monotone des métiers.

M. Gertal devait rester un jour seulement à Saint-Étienne. Le surlendemain, au moment du départ, il dit à Julien:

—Mon ami, le temps approche ou nous allons nous quitter. Te rappelles-tu la promesse que je t'ai faite à Besançon? Je ne l'ai pas oubliée, moi. Voici le petit cadeau que tu désirais.

En même temps, M. Gertal atteignit un parapluie soigneusement renfermé dans un fourreau en toile cirée.—Je te l'ai acheté ici même, dit-il.

—Oh! merci, monsieur Gertal, s'écria Julien en ouvrant le parapluie. Mais, ajouta-t-il, il est en soie, vraiment! Oh! qu'il est grand et beau! voyez, monsieur Gertal, comme André et moi nous serons bien garantis là-dessous! Et avec cela il est léger comme un jonc. Que vous êtes bon, monsieur Gertal!

Puis, passant le parapluie à André, qui le remit dans son étui, l'enfant courut aussitôt embrasser le patron.

On quitta ensuite la grande ville industrielle pour se diriger vers le sud-est, et on passa du Lyonnais dans le Dauphiné.

LXVII.—André et Julien quittent M. Gertal.—Pensées tristes de Julien.—Le regret de la maison paternelle.

Combien sont heureux ceux qui ont un père, une mère, un foyer auquel viennent s'asseoir, après le travail, tous les membres de la famille unis par la même affection!

C'était à Valence, chef-lieu du département de la Drôme, dans le Dauphiné, que nos trois amis devaient se quitter.

M. Gertal y acheta diverses marchandises, y compris des objets de mégisserie, gants, maroquinerie et peaux fines, qu'on travaille à Valence, à Annonay et dans toute cette contrée de la France. Ensuite M. Gertal se prépara à repartir.

Après six semaines de fatigue et de voyage, il avait hâte de retourner vers le Jura, où sa femme et son fils l'attendaient. Les enfants, d'autre part, avaient encore soixante lieues à faire avant d'arriver à Marseille.

Ce fut sur la jolie promenade d'où l'on découvre d'un côté les rochers à pic qui dominent le Rhône, de l'autre côté les Alpes du Dauphiné, que nos amis se dirent adieu.

—André, dit M. Gertal, quand tu m'as demandé quelque chose comme salaire à Besançon, je n'ai rien voulu te promettre, car je ne te connaissais pas; mais depuis ce jour tu t'es montré si laborieux, si courageux, et tu m'as donné si bonne aide en toute chose, que je veux t'en montrer ma reconnaissance. J'ai fait l'autre jour à Julien le cadeau que je lui avais promis; voici maintenant quelque chose pour toi, André.

Et il tendit au jeune garçon un porte-monnaie tout neuf, où il y avait trois petites pièces de cinq francs en or.

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Mégissier travaillant a assouplir une peau.—Lorsque le cuir a été tanné et qu'il a subi les premières préparations, il reste à le rendre doux et souple. Pour cela, l'ouvrier l'étend sur une table et le frotte avec un instrument en bois cannelé qu'on nomme marguerite.—On appelle mégissiers les ouvriers qui travaillent les peaux fines, et corroyeurs ceux qui travaillent les peaux plus grossières.

—Avec vos autres économies, dit M. Gertal, cela vous fera à présent cent francs juste. J'ai aussi tenu à mentionner sur un certificat ma bonne opinion de toi et l'excellent service que tu as fait pour mon compte depuis six semaines. Le maire de Valence a légalisé ma signature et mis à côté le sceau de la mairie. Voilà également ton livret bien en ordre. Dieu veuille à présent, mes enfants, vous accorder un bon voyage.

Et le Jurassien, sans laisser à André le temps de le remercier, l'attira dans ses bras ainsi que le petit Julien.

Il était ému de les quitter tous les deux. Au moment de se séparer, il se souvenait des jours passés avec eux, du travail qu'on avait fait ensemble, et aussi des plaisirs et des anxiétés éprouvés en commun. Il songeait à cette nuit d'angoisse en Auvergne pendant l'incendie, et, par la pensée, il revoyait André emportant dans ses bras le pauvre Jean-Joseph. A demi-voix, le cœur gros, il dit aux enfants en leur donnant le baiser d'adieu:

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Le Dauphiné, baigné par le Rhône et dominé par les Alpes, est habité par une population énergique. Outre la ville de Grenoble (45,000 hab.), renommée pour ses gants et ses liqueurs, Vienne est connue pour ses manufactures de draps et ses tanneries, Valence et Montélimar[ii] pour leurs soies et leurs nougats. Gap est une petite ville située dans les montagnes, qui fait le commerce des bestiaux. Briançon, place forte, est la ville la plus élevée de France; elle est à 1,300 mètres au-dessus du niveau de la mer.

—Le ciel vous bénisse, enfants, et que Dieu vous rende le bien que vous avez fait au petit orphelin d'Auvergne.

Une heure après, les deux enfants, leur paquet sur l'épaule, suivaient la grande route de Valence à Marseille, qui longe le cours du Rhône.

Le petit Julien était sérieux; par moments, il poussait un gros soupir; ses yeux baissés étaient humides comme ceux d'un enfant qui a grande envie de pleurer. Ce nouveau départ lui rappelait les départs précédents. Il songeait à Phalsbourg, à la bonne mère Étienne, à Mme Gertrude, et aussi au pauvre Jean-Joseph qui, en le quittant, lui avait dit:—Que j'ai de peine, Julien, de penser qu'ici-bas nous ne nous verrons peut-être jamais plus!

Et en remuant tous ces souvenirs dans sa petite tête, l'enfant se sentit si désolé que le voyage lui parut devenu la chose la plus pénible du monde. Lui, si gai d'ordinaire, ne regardait même pas la grande route, tant elle lui paraissait longue, et triste, et solitaire. Le cadeau de M. Gertal, qui l'avait tant ravi au premier moment, ne l'occupait guère: il portait son parapluie neuf d'un air fatigué sur l'épaule. Il ne put s'empêcher de dire à André:

—Mon Dieu! que c'est donc triste de quitter sans cesse comme cela les gens qui vous aiment et de n'avoir plus de famille à soi, d'amis avec qui l'on vive toujours, ni de maison, ni de ville, ni rien! André, voilà que j'ai de la peine à présent, d'être toujours en voyage.

Et Julien s'arrêta, car sa petite voix était tremblante comme celle d'un enfant qui a les larmes dans les yeux.

André le regarda doucement:—Du courage, mon Julien, lui dit-il. Tu sais bien que nous faisons la volonté de notre père, que nous faisons notre devoir, que nous voulons rejoindre notre oncle et rester Français, coûte que coûte. Marchons donc courageusement, et au lieu de nous plaindre, remercions Dieu au contraire de nous avoir rendu si douces les premières étapes de notre longue route. Combien chacun de nous serait plus à plaindre s'il était absolument seul au monde comme Jean-Joseph! O mon petit Julien, puisque nous n'avons plus ni père ni mère, aimons-nous chaque jour davantage tous les deux, afin de ne pas sentir notre isolement.

—Oui, dit l'enfant en se jetant dans les bras d'André. Et puis, sans doute aussi le bon Dieu permettra que nous retrouvions notre oncle, et alors nous l'aimerons tant, quoique nous ne le connaissions point encore, qu'il faudra bien qu'il nous aime aussi, n'est-ce pas, André?

LXVIII.—Les mûriers et les magnaneries du Dauphiné.

Que de richesses dues à un simple petit insecte! Le ver à soie occupe et fait vivre des provinces entières de la France.

Pour achever de distraire Julien de ses pensées tristes, André lui fit remarquer le pays qu'ils parcouraient. Il faisait un beau soleil d'automne et les oiseaux chantaient encore comme au printemps, dans les arbres du chemin.

—Ne remarques-tu pas comme il fait chaud, dit André; le soleil a bien plus de force dans ce pays-ci: c'est que nous approchons du midi. Vois, il y a encore des buissons de roses dans les jardins.

L'enfant, jusqu'alors plongé dans ses réflexions, avait marché sans rien observer de ce qui l'entourait. Il leva les yeux sur la route, et il remarqua à son tour que presque tous les arbres plantés dans la campagne avaient leurs feuilles arrachées, sauf un ou deux. Sur ceux-ci des jeunes gens étaient montés, qui cueillaient une à une les feuilles vertes et les déposaient précieusement dans un grand sac. Ils le refermaient ensuite et le remportaient sur leurs épaules.

—Tiens! dit l'enfant, l'étrange chose! Pourquoi donc cueille-t-on les feuilles de ces beaux arbres? Serait-ce pour donner à manger aux vaches?

—Mais non, Julien; réfléchis, tu vas trouver ce que l'on veut faire quand tu sauras que ce sont là des mûriers.

—Des mûriers?... reprit Julien. Oh! mais oui, je sais à présent. On nourrit les vers à soie avec les feuilles de mûrier.

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Ver a soie sur une feuille de murier.—Le ver à soie a environ 0m06 de long; il est blanc avec une petite tête. Le mûrier blanc, dont il se nourrit, est originaire de la Chine. On a pu l'acclimater dans le midi de la France et même dans certains points du centre comme la Touraine. Cet arbre s'élève de 8 à 10 mètres dans nos climats, et jusqu'à 20 mètres dans les climats chauds.

—Justement, dit André. C'est dans la vallée du Rhône, dans le Dauphiné et dans le Languedoc, qu'on élève les vers, pour tisser plus tard leur soie à Lyon et à Saint-Étienne. Comme nous suivrons le Rhône à travers le Dauphiné et la Provence jusqu'à Marseille, nous verrons dans la campagne des mûriers presque tout le temps.

—Et ce sont les vers à soie qui mangent ces sacs de feuilles? Mon Dieu, faut-il qu'il y en ait de ces vers!

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Une magnanerie dans le Dauphiné.—Les magnaneries sont des chambres dans lesquelles on a installé les unes au dessus des autres, des claies de roseaux. Les œufs des vers à soie sont placés sur ces claies, et pour qu'ils puissent éclore, on chauffe ces chambres. Souvent les magnaneries sont mal tenues et trop petites pour le nombre de vers qu'on y entasse; ce qui a amené dans les dernières années une dégénérescence des vers à soie.

—Il s'est trouvé des années, m'a dit M. Gertal, où on a récolté dans la vallée du Rhône jusqu'à vingt-huit millions de kilogrammes de cocons de soie; et un cocon, qui est le travail d'un seul ver, pèse si peu, qu'il avait fallu pour produire tous ces cocons plus de vingt milliards de vers à soie.

—Qu'est-ce qui élève tout cela, sais-tu, André?

Ce sont ordinairement les femmes et les filles des cultivateurs. Les chambres où on élève les vers à soie s'appellent des magnaneries, parce que, dans le patois provençal, on appelle les vers des magnans. Il paraît que dans ces contrées chaque ferme, chaque maison a sa magnanerie, petite ou grande. Les vers sont là par centaines et par milliers, se nourrissant avec les feuilles qu'on leur apporte.

—André, nous verrons peut-être des magnaneries là où nous coucherons?

—C'est bien probable, répondit André.

Quand le soir fut venu, les enfants demandèrent à coucher dans une sorte de petite auberge, moitié ferme et moitié hôtellerie, comme il s'en rencontre dans les villages. Ils firent le prix à l'avance, et s'assirent ensuite auprès de la cheminée pendant que la soupe cuisait.

Julien regardait de tous les côtés, espérant à chaque porte qui s'ouvrait entrevoir dans le lointain la chambre des vers à soie, mais ce fut en vain.

L'hôtelière était une bonne vieille, qui paraissait si avenante qu'André, pour faire plaisir à Julien, se hasarda à l'interroger, mais elle ne comprenait que quelques phrases françaises, car elle parlait à l'ordinaire, comme beaucoup de vieilles gens du lieu, le patois du midi.

André et Julien, qui s'étaient levés poliment, se rassirent tout désappointés.

Les gens qui entraient parlaient tous patois entre eux; les deux enfants, assis à l'écart et ne comprenant pas un mot à ce qui se disait, se sentaient bien isolés dans cette ferme étrangère. Le petit Julien finit par quitter sa chaise, et s'approchant d'André, vint se planter debout entre les jambes de son frère. Il s'assit à moitié sur ses genoux, et le regardant d'un air d'affection un peu triste, il lui dit tout bas:—Pourquoi donc tous les gens de ce pays-ci ne parlent-ils pas français?

—C'est que tous n'ont pas pu aller à l'école. Mais dans un certain nombre d'années il n'en sera plus ainsi, et par toute la France on saura parler la langue de la patrie.

En ce moment, la porte d'en face s'ouvrit de nouveau: c'étaient les enfants de l'hôtelière qui revenaient de l'école.

—André, s'écria Julien, ces enfants doivent savoir le français, puisqu'ils vont à l'école. Quel bonheur! nous pourrons causer ensemble.

LXIX.—La dévideuse de cocons. Les fils de soie.—Les chrysalides et la mort du ver à soie.—Comment les vers à soie ont été apportés dans le Comtat-Venaissin.

Le ver à soie nous a été apporté de Chine, le coton nous vient d'Amérique; toutes les parties du monde contribuent à nous donner les choses dont nous avons besoin.

Les enfants qui venaient d'entrer échangèrent quelques mots avec leur mère, puis ils s'approchèrent d'André et de Julien. André leur répéta la question qu'il avait adressée à l'hôtesse:—Est-ce que vous avez des vers à soie dans la maison, et pourrait-on en voir?

—La saison est trop avancée, dit l'aîné des enfants; les éducations de magnans sont finies presque partout.

—Ah! bien, fit le plus jeune, si on ne peut vous montrer les vers, on peut vous faire voir leur ouvrage. Venez avec moi: ma sœur aînée est ici tout près, en train de dévider les cocons de la récolte! vous la verrez faire.

André et Julien passèrent dans une pièce voisine. Auprès de la fenêtre une femme était assise devant un métier à dévider.—Approchez-vous, dit-elle aux deux enfants avec affabilité et en bon français, car elle ne manquait point d'instruction. Tenez, mon petit garçon, prenez, dans votre main ce cocon et regardez-le bien. C'est le travail de nos vers à soie.

—Quoi! dit Julien, cela n'est pas plus gros qu'un œuf de pigeon, et c'est doux à toucher comme un duvet.

—A présent, reprit l'agile dévideuse, regardez-moi faire. Il s'agit de dévider les cocons, et ce n'est pas facile, car le fil de soie est si fin, si fin, qu'il en faudrait une demi-douzaine réunis pour égaler la grosseur d'un de vos cheveux. N'importe, il faut tâcher d'être adroite.