166
Cocon.—Le cocon est une enveloppe soyeuse que se
filent la plupart des chenilles et où elles s'endorment. En secouant
le cocon on entend dedans le ver endormi.
En disant cela la dévideuse, qui avait en effet l'adresse d'une fée,
battait avec un petit balai de bruyère les cocons, qu'elle avait
placés dans une bassine d'eau bouillante afin de décoller les fils. Le
premier fil une fois trouvé, elle le posait sur le bord de la bassine
tout prêt à prendre. Ensuite elle en réunissait quatre ou cinq afin
d'obtenir un fil plus gros et plus solide; puis elle imprimait le
mouvement au métier, et la soie se trouvait dévidée en écheveaux.
167
Ouvrière du Dauphiné filant la soie des cocons.—A
mesure que les fils de soie se déroulent des cocons, ils s'enfilent
par deux trous que l'on voit à droite et à gauche, puis ils passent
sur deux crochets au-dessus de la tête de la dévideuse, et de là vont
s'enrouler sur un dévidoir qu'on ne voit pas dans la gravure. Ce
dévidoir est mis en mouvement par les pieds de la fileuse ou par
l'aide d'une autre personne.
Julien suivait des yeux les cocons, qui sautaient dans la bassine,
comme auraient pu faire de petits pelotons qu'on aurait été en train
de dépelotonner. A mesure que le métier tournait, les cocons se
dévidaient et diminuaient de grosseur. Bientôt la fin du fil arriva,
et Julien vit, de chaque cocon fini, quelque chose de noir s'échapper
dans l'eau.
—Qu'est-ce que cela? fit-il.
—Ce sont les chrysalides, dit la fileuse. On appelle ainsi les vers
qui se sont transformés. Vous savez bien, mon enfant, que le cocon
filé par le ver à soie est une sorte de nid où il se retire comme pour
s'endormir.
—Oui, madame, dit Julien, j'en ai même vu l'image en classe dans mon
livre de lecture; mais le livre dit aussi que le ver à soie s'éveille
par la suite, qu'il perce le cocon et sort alors changé en papillon.
—Oui, dit la fileuse, quand on le laisse faire; mais nous ne le
laissons pas s'éveiller; car, s'il perçait le cocon, adieu la soie. Il
ne resterait plus que mille petits brins brisés, au lieu de ce joli
fil long de trois cent cinquante mètres.
—Comment l'empêche-t-on de sortir? dit Julien.
—On ramasse les cocons dans une armoire chauffée par la vapeur d'une
chaudière: la vapeur étouffe les chrysalides, et elles restent mortes
à l'intérieur de leurs cocons avant d'avoir eu la force de briser la
soie. Ce sont les chrysalides que vous voyez flotter sur l'eau.
—Quoi? Madame, vous tuez ainsi tous vos pauvres vers?
168
Chrysalide.—Tous les insectes du genre de la chenille,
avant de devenir papillons, restent pendant un temps plus ou moins
long dans l'immobilité la plus complète, et sans prendre aucune
nourriture. L'insecte dans cet état se nomme chrysalide.
—Non; pas tous. Nous en laissons quelques-uns percer leur prison et
s'envoler. Aussitôt sortis, ils se hâtent de pondre de petits œufs.
On recueille précieusement ces œufs, cette graine; on la ramasse,
et au mois de mai prochain, de ces graines sortiront de jeunes vers à
soie. Nous les soignerons comme il faut, et ils nous donneront en
échange de nouveaux cocons.
—Qui donc a songé à élever les premiers vers à soie? est-ce quelqu'un
de votre pays?
—Les vers à soie ne sont point un insecte de nos pays, mon enfant:
ils sont originaires de la Chine. En Chine, on les élève en plein air
sur les arbres, et non dans les chambres comme chez nous où il fait
plus froid.
—La Chine, dit Julien, c'est en Asie.
—Oui, mon enfant, des moines voyageurs, en grand secret, ont rapporté
le ver à soie de Chine en Europe. Comme les Chinois voulaient garder
pour eux cette industrie précieuse, ils défendaient sous des peines
sévères de la faire connaître aux étrangers; mais les moines cachèrent
des œufs de ver à soie dans des cannes creuses, et ils les
emportèrent en Europe avec des plants de mûrier. Plus tard, ce fut un
pape qui dota la France de l'industrie des vers à soie.
—Et comment cela? demanda Julien.
—Vous connaissez bien le comtat d'Avignon, qui est tout près d'ici? A
cette époque, le comtat appartenait aux papes. Grégoire X y fit
planter des mûriers et éleva des vers à soie. Bientôt on imita dans
toute la vallée du Rhône les gens d'Avignon, et à présent on élève des
milliards de vers chaque année.
Julien remercia beaucoup la fileuse de tout ce qu'elle venait de lui
apprendre, et on alla se mettre à table.
LXX.—Le mistral et la vallée du Rhône.—Le canal de Lyon à
Marseille.—Un accident arrivé aux enfants.—Premiers soins donnés à
Julien.
C'est surtout quand le malheur arrive, qu'on est heureux d'avoir une
petite épargne.
Le lendemain, pour continuer leur voyage, les enfants purent profiter
de l'occasion d'un char-à-bancs. La route se fit d'abord le plus
gaîment du monde. Le ciel était d'un bleu éblouissant; toutefois,
depuis la veille, un grand vent froid du nord-ouest s'était levé et
soufflait à tout rompre. C'était ce vent de la vallée du Rhône que les
gens du pays appellent mistral, d'un mot qui veut dire le maître,
car c'est le plus puissant des vents, et il a une telle force qu'il a
pu faire dérailler des trains de chemins de fer en marche.
Julien s'étonnait de voir, malgré cela, l'air si lumineux et la
campagne si riante.
169
Canal d'irrigation.—Les canaux d'irrigation destinés à
répandre l'eau dans les champs sont absolument nécessaires dans les
départements du midi, où les plantes souffrent surtout de la
sécheresse. La vallée du Rhône, si aride, verra ses terrains doubler
et tripler de valeur lorsque le canal d'irrigation actuellement
projeté répandra dans la campagne les eaux fertilisantes qu'il aura
empruntées au Rhône. Ce canal servira en même temps à la navigation et
permettra aux bateaux de remonter plus facilement de Marseille jusqu'à
Lyon.
—Oh! dit le conducteur de la voiture, si nous n'avions pas ce
mistral, quel pays merveilleux ce serait que le Dauphiné et la
Provence! Mais ce vent froid et desséchant est un fléau. Malgré cela,
la terre est si fertile que, partout où on peut arroser nos champs,
les moissons se succèdent avec une fécondité surprenante.
—Comment? dit André, on arrose les champs, chez vous!
—Je crois bien! Partout où on peut faire couler l'eau, la culture
triple de bénéfice dans le midi. Malheureusement l'eau est rare; mais
on nous promet que bientôt on fera le long du Rhône, depuis Lyon
jusqu'à Marseille, un superbe canal au moyen duquel on pourra arroser
tout notre pays et le transformer en un vrai jardin.
Pendant qu'on devisait ainsi, la voiture avançait bon train: le vent
la poussait par derrière et ajoutait sa force à celle du cheval. Mais,
à un détour de la route, qui descendait en pente rapide, le vent
souffla si fort que la voiture se trouva précipitée en avant avec une
violence sans pareille.
Le cheval n'eut pas la force de se maintenir, et il s'abattit
brusquement. La secousse fut telle que les voyageurs se trouvèrent
lancés tous les quatre hors de la voiture.
Chacun se releva plus ou moins contusionné, mais sans blessure grave.
Seul, le petit Julien avait le pied droit et le poignet tellement
meurtris et engourdis qu'il ne pouvait appuyer dessus. Quand il voulut
se relever et marcher, la douleur l'obligea de s'arrêter aussitôt. En
même temps, il se sentait la tête toute lourde et le front brûlant; il
se retenait à grand'peine de pleurer.
André était bien inquiet, craignant que l'enfant n'eût quelque chose
de brisé dans la jambe et dans le bras.
Le conducteur, fort inquiet lui-même, s'approcha de Julien; il lui fit
remuer les doigts de la main et ceux du pied blessé, et voyant que le
petit garçon pouvait remuer les doigts:—Il n'y a probablement rien de
brisé, dit-il; c'est sans doute une simple entorse au pied et à la
main.
Puis, s'adressant à André:—Jeune homme, prenez votre mouchoir et
celui de l'enfant; mouillez-les avec l'eau du fossé: appliquez ces
mouchoirs mouillés en compresses, l'un au pied, l'autre au poignet de
votre frère. L'eau froide est le meilleur remède au commencement d'une
entorse ou de toute espèce de blessure; elle empêche l'enflure et
l'irritation.
Pendant qu'André s'empressait de soigner son petit frère et lui
appliquait les compresses d'eau froide, le conducteur releva le
cheval, qui n'avait pas de mal; mais les brancards de la voiture
étaient brisés. Il était impossible de remonter dans le char-à-bancs,
et il fallut aller chercher de l'aide pour le traîner jusque chez le
charron du plus prochain village.
Julien ne pouvait marcher, et il se plaignait de plus en plus d'un
violent mal de tête.
André le prit dans ses bras et, le cœur tout triste, il fit ainsi
une demi-lieue de chemin en portant le petit garçon qui se désolait.
André, disait le pauvre enfant, qu'allons-nous devenir à présent que
je ne puis plus marcher? Comment ferons-nous pour aller jusqu'à
Marseille?
—Ne te tourmente pas, mon Julien. N'avons-nous pas cent francs à
nous? Nous profiterons de ces économies que nous avons eu le bonheur
de faire, et nous prendrons le chemin de fer d'ici à Marseille. Oh!
Julien, quelle joie d'avoir une petite épargne, quand le malheur
arrive!
—Mais cela coûtera bien cher, André. Il ne nous restera plus rien une
fois à Marseille. Et si nous ne trouvons pas notre oncle, que
deviendrons-nous? O mon Dieu, que nous sommes donc malheureux!
—Mais non, mon Julien; le voyage ne coûtera pas aussi cher que tu
crois: une trentaine de francs, peut-être même pas. Tu vois bien que
nous ne sommes pas trop à plaindre.
—Oh! j'ai bien du chagrin tout de même! dit l'enfant en soupirant. Je
vais être un embarras.
—Ne parle pas ainsi, Julien, dit André en serrant l'enfant sur son
cœur. Si tu as du courage, si tu ne te désoles pas, tout se passera
mieux que tu ne penses. N'avons-nous pas traversé déjà bien des
épreuves, et la bonté de Dieu nous a-t-elle jamais fait défaut? Compte
encore sur elle, mon Julien, et restons calmes en face d'un malheur
qu'il n'a pas dépendu de nous d'éviter.
Du bras qu'il avait de libre l'enfant entoura le cou de son frère, et
l'embrassant il répondit entre deux soupirs:
—Je vais tâcher d'être raisonnable, André, et je vais prier Dieu pour
qu'il me donne du courage.
LXXI.—La visite du médecin.—Les soins d'André.
L'affection et l'intelligence de celui qui soigne un malade ne
contribuent pas moins à sa guérison que la science du médecin.
En arrivant au bourg voisin de l'accident, les deux enfants furent
installés chez une excellente femme du lieu.
Le petit Julien souffrait de plus en plus. Il portait sans cesse la
main à son front: la tête, disait-il, lui faisait bien plus de mal que
tout le reste.
On le coucha pour le reposer, mais il ne put dormir. La fièvre l'avait
pris, une de ces fièvres brûlantes qui sont le principal danger des
chutes.
André alarmé courut chercher le médecin. Par malheur, ce dernier
était absent et ne devait rentrer que dans la soirée. André l'attendit
avec anxiété, assis auprès du lit de son frère, dont il aurait tant
voulu apaiser la souffrance. Les yeux fixés avec tendresse sur le
visage accablé de Julien, il se sentait pris d'une tristesse
indicible; il eut voulu souffrir mille fois à la place de l'enfant; il
demandait à Dieu de lui donner à lui toutes les peines et de guérir
son cher Julien.
Le petit garçon avait fini par ne plus se plaindre: il semblait plongé
dans un rêve plein d'angoisse; il avait le délire et murmurait tout
bas des mots sans suite.
—Que demandes-tu, mon Julien? dit André en se penchant vers l'enfant.
Julien le regarda tristement comme s'il ne reconnaissait plus son
frère, et d'une voix lente, accablée:
—Je voudrais retourner à ma maison, dit-il.
—Pauvre petit! pensa André, le chagrin qu'il avait hier ne l'a pas
quitté. Ce long voyage semble maintenant au-dessus de ses forces. O
mon Dieu, comment donc faire pour lui redonner du courage?
—Mon Julien, répondit André doucement, nous aurons bientôt une maison
à nous, chez notre oncle à Marseille.
—A Marseille!... fit l'enfant avec l'air effrayé que donne le délire.
C'est trop loin, Marseille... Puis il laissa tomber sa petite tête
avec accablement en répétant plus fort:—C'est trop loin, c'est trop
loin.
—Qu'est-ce qui est trop loin, mon ami? dit la voix tranquille du
médecin qui venait d'entrer.
Julien releva la tête, mais il ne semblait plus voir personne. Puis,
d'un air triste, lentement et traînant sur les mots:—Tout le monde a
sa maison, reprit-il; moi aussi, j'avais une maison, et je n'en ai
plus. Oh! que je voudrais bien y retourner!
—Où souffres-tu, mon enfant? dit le médecin en prenant la main de
Julien dans la sienne.
Julien ne répondit pas, mais il se mit à pleurer et à se plaindre par
mots entrecoupés.
André alors expliqua leur accident de voiture, puis l'entorse au pied
et au poignet.
—L'entorse ne sera pas grave, dit le médecin après examen; mais cet
enfant a une forte fièvre et un délire qui m'inquiète. Qu'est-ce que
cette maison qu'il demande?
André expliqua la mort de leur père, leur départ d'Alsace-Lorraine,
leur long voyage; comment Julien avait été courageux tout le temps et
même gai; mais qu'à chaque nouvelle séparation, et surtout à la
dernière, il avait eu grand'peine à se consoler.
«Pauvres orphelins, pauvres enfants de l'Alsace-Lorraine!» pensait le
médecin en écoutant André; «si jeunes, et obligés à déployer une
énergie plus grande que celle de bien des hommes!»
André se tut, attendant l'avis du médecin: il était tout pâle
d'anxiété sur l'état de son frère, et deux grosses larmes brillaient
dans ses yeux.
—Allons, dit le docteur, j'espère que cette fièvre et ce délire
n'auront pas de suite: vous avez fait ce qu'il faut toujours faire
dans les maladies, vous avez appelé le médecin à temps. Ne vous
couchez pas, mon ami; de demi-heure en demi-heure vous ferez prendre à
votre frère une potion calmante que je vais vous écrire; veillez-le
avec soin. S'il peut s'endormir d'un bon sommeil, il sera hors de
danger. Je reviendrai demain matin.
André resta toute la nuit au chevet de Julien, veillant l'enfant comme
eût fait la plus tendre des mères, le calmant par des mots pleins de
tendresse, ne cessant de demander à Dieu, dans la tristesse de son
cœur, aide et protection.
—Seigneur! s'écriait-il, redonnez à mon Julien la santé, l'énergie et
le courage, afin que nous puissions accomplir la volonté de notre
père.
Julien était toujours dans une agitation extrême. La nuit touchait à
sa fin, et l'inquiétude d'André allait croissant.
Enfin Julien épuisé de fatigue resta immobile; puis, peu à peu, il
garda le silence, ses yeux se fermèrent; il s'endormit, sa petite main
dans celle de son frère.
André, immobile, n'osait remuer dans la crainte d'éveiller l'enfant.
En voyant quel calme sommeil succédait au délire, il sentit
l'espérance remplir son cœur; il remercia Dieu. Il songea à son
pauvre père qui, bien sûr, lui aussi, les protégeait par delà la
tombe, et de nouveau il s'adressa à lui, le priant de veiller sur son
cher petit Julien.
Enfin, brisé de fatigue et d'émotion, il finit par s'endormir lui-même
à son tour, la tête appuyée sur le bois du lit où Julien reposait, la
main immobile dans celle de l'enfant.
LXXII.—La guérison de Julien.—Le chemin de fer.—Grenoble et les
Alpes du Dauphiné.
La maladie nous fait mieux sentir combien les nôtres nous aiment, en
nous montrant le dévouement dont ils sont capables.
Heureusement les prévisions du médecin se réalisèrent. Quand Julien
s'éveilla, il était beaucoup mieux: le délire avait disparu et la
fièvre était presque tombée.
Deux jours de repos achevèrent de le remettre.
Le médecin permit alors aux deux jeunes Lorrains de partir pour
Marseille, mais il prit André à part et lui recommanda de ne pas
laisser le petit garçon se fatiguer.
—L'entorse du pied, dit-il, ne permettra pas à votre frère de marcher
facilement avant un mois. D'ici là, il faut distraire cet enfant et ne
pas le laisser s'attrister tout seul, de crainte que la fièvre
nerveuse dont il vient d'avoir un accès ne reparaisse.
André remercia le médecin de ses bons avis; il ne savait comment lui
montrer sa reconnaissance, car le docteur, loin de vouloir être payé,
avait fait cadeau à son petit malade d'une pantoufle de voyage pour le
pied blessé.
174
Gare de chemin de fer.—Les gares sont des abris sous
lesquels les trains s'arrêtent; c'est là que descendent et montent les
voyageurs, c'est là qu'on charge et décharge les marchandises. Les
gares des grandes villes, surtout celles de Paris, sont de véritables
monuments.
La gaîté de Julien revenait peu à peu: il voulut aider lui-même, de
son lit, à faire le paquet de voyage, et il n'oublia pas de mettre
dans sa poche son livre sur les grands hommes, afin, disait-il, de
bien s'amuser à lire dans le chemin de fer.
Lorsque les préparatifs furent achevés, André régla partout les
dépenses qu'il avait faites; puis il prit le petit Julien dans ses
bras. Julien portait de sa main valide le paquet de voyage attaché au
fameux parapluie. Quoique bien embarrassés ainsi, les deux enfants se
rendirent néanmoins à la gare, qui n'était éloignée que d'un quart
d'heure.
Une demi-heure après, les deux enfants étaient assis l'un près de
l'autre dans un wagon de 3e classe. Au bout d'un instant la
locomotive siffla et le train partit à toute vitesse.
175
Grenoble.—Cette ville de 45,000 âmes est divisée en
deux parties par l'Isère, sur laquelle elle a de magnifiques quais.
Elle est renommée, ainsi que Valence et Vienne, pour ses fabriques de
gants et de peaux délicates. C'est près de Grenoble que se trouve le
couvent de la Grande-Chartreuse, situé dans un site superbe, et où se
vend la liqueur connue sous ce nom.
Julien n'avait encore jamais voyagé en chemin de fer: il s'amusa
beaucoup la première heure, il regardait sans cesse par la portière,
émerveillé d'aller si rapidement et de voir les arbres de la route qui
semblaient courir comme le vent.
Derrière eux, les belles cimes des Alpes du Dauphiné montraient leurs
têtes blanches de neige que le soleil faisait reluire.—Vois-tu,
Julien, cette chaîne de montagnes que nous laissons derrière nous?
C'est par là qu'est Grenoble, la capitale du Dauphiné.
—Oh! que ce doit être beau, Grenoble, si c'est au milieu des monts!
—J'ai lu en effet dans ma géographie que c'est une des villes de
France qui ont les plus belles vues sur les montagnes. Elle est dans
la vallée du Graisivaudan, dominée par des forts qui la rendent
presque imprenable.
Julien, malgré son pied malade, ne pouvait s'empêcher de se traîner
sans cesse du banc à la portière. Enfin, pour se reposer, il ouvrit
son livre d'histoires.
—André, dit-il, voilà longtemps que je n'ai lu la vie des grands
hommes de la France; puisque nous passons en ce moment dans le
Dauphiné, je veux connaître les grands hommes de cette province.
André s'approcha de Julien, et tous les deux tenant le livre d'une
main lurent tout bas la même histoire, celle de Bayard, le chevalier
sans peur et sans reproche.
LXXIII.—Une des gloires de la chevalerie française. Bayard.
«Enfant, faites que votre père et votre mère, avant leur mort, aient à
se réjouir de vous avoir pour fils.» (La mère de Bayard.)
A quelques lieues de Grenoble, au milieu des superbes montagnes du
Dauphiné, on trouve les ruines d'un vieux château à moitié détruit par
le temps: c'est là que naquit, au quinzième siècle, le jeune Bayard,
qui par son courage et sa loyauté mérita d'être appelé «le chevalier
sans peur et sans reproche.»
Son père avait été lui-même un brave homme de guerre. Peu de temps
avant sa mort, il appela ses enfants, au nombre desquels était Bayard,
alors âgé de treize ans. Il demanda à chacun d'eux ce qu'il voulait
devenir.
176
Bayard, né au château de Bayard (Isère) en 1476. C'est
lui qui arma le roi François Ier chevalier après la victoire de
Marignan (1515). Il défendit victorieusement Mézières contre toute une
armée de Charles-Quint (1521). Il mourut en Italie en 1524.
—Moi, dit l'aîné, je ne veux jamais quitter nos montagnes et
notre maison, et je veux servir mon père jusqu'à la fin de ses jours.
—Eh bien, Georges, dit le vieillard, puisque tu aimes la maison,
tu resteras ici à combattre les ours de la montagne.
Pendant ce temps-là, le jeune Bayard se tenait sans rien dire à côté
de son père, le regardant avec un visage riant et éveillé.
—Et toi, Pierre, de quel état veux-tu être? lui demanda son
père.
—Monseigneur mon père, je vous ai entendu tant de fois raconter
les belles actions accomplies par vous et par les nobles hommes du
temps passé, que je voudrais vous ressembler et suivre la carrière des
armes. J'espère, Dieu aidant, ne vous point faire déshonneur.
—Mon enfant, répondit le bon vieillard en pleurant, Dieu t'en
donne la grâce.—Et il avisa au moyen de satisfaire le désir de
Bayard.
Quelques jours après, le jeune homme était dans la cour du château,
vêtu de beaux habits neufs en velours et en satin, sur un cheval
caparaçonné: il était prêt à partir chez le duc de Savoie, où il
devait faire l'apprentissage du métier de chevalerie. Vous savez,
enfants, que les chevaliers étaient de nobles guerriers qui juraient
solennellement de consacrer leur vie et leur épée à la défense des
veuves, des orphelins, des faibles et des opprimés.
La mère de Bayard, du haut d'une des tourelles du château,
contemplait son fils les larmes aux yeux, toute triste de le voir
partir, toute fière de la bonne grâce avec laquelle le jeune homme
se tenait en selle et faisait caracoler son cheval. Elle descendit
par derrière la tour, et le faisant venir auprès d'elle, elle lui
adressa gravement ces paroles:
—Pierre, mon ami, je vous fais de toutes mes forces ces trois
commandements: le premier, c'est que par dessus tout vous aimiez
Dieu et le serviez fidèlement; le second, c'est que vous soyez doux
et courtois, ennemi du mensonge, sobre et toujours loyal; le
troisième, c'est que vous soyez charitable: donner pour l'amour de
Dieu n'appauvrit jamais personne.
Le jeune Bayard tint parole à sa mère. A vingt et un ans, il fut
armé chevalier. Pour cela, il fit ce qu'on appelait la veillée des
armes; il passa toute une nuit en prières; puis le lendemain matin
un chevalier, le frappant du plat de son épée, lui dit:—Au nom
de Dieu, je te fais chevalier.
177
Armement d'un chevalier.—C'était seulement à 21
ans qu'on pouvait être armé chevalier. Après s'être baigné et avoir
passé la veillée en prières à l'église, le futur chevalier était
présenté au seigneur qui devait l'armer.
Les grandes actions de Bayard sont bien connues; il serait trop long
de les raconter toutes ici. Un jour, il sauva l'armée française au
pont de Carigliano, en Italie; les ennemis allaient s'emparer de ce
pont pour se jeter par là à l'improviste sur nos soldats. Bayard,
qui les vit, dit à son compagnon:—Allez vite chercher du
secours, ou notre armée est perdue. Quant aux ennemis, je tâcherai
de les amuser jusqu'à votre retour.
En disant ces mots, le bon chevalier, la lance au poing, alla se
poster au bout du pont. Déjà les ennemis allaient passer, mais,
comme un lion furieux, Bayard s'élance, frappe à droite et à
gauche et en précipite une partie dans la rivière. Ensuite, il
s'adosse à la barrière du pont, de peur d'être attaqué par
derrière, et se défend si bien que les ennemis, dit l'histoire
du temps, se demandaient si c'était bien un homme. Il combattit
ainsi jusqu'à l'arrivée du secours. Les ennemis furent chassés
et notre armée fut sauvée.
Après une vie remplie de hauts faits, Bayard reçut dans une
bataille un coup d'arquebuse au moment où il protégeait la
retraite de notre armée. Il faillit tomber de son cheval, mais
il eut l'énergie de se retenir, et appelant son
écuyer:—«Aidez-moi, dit-il, à descendre, et appuyez-moi contre
cet arbre, le visage tourné vers les ennemis: jamais je ne leur
ai montré le dos, je ne veux pas commencer en mourant.»
Tous ces compagnons d'armes l'entouraient en pleurant, mais lui, leur
montrant les Espagnols qui arrivaient, leur dit de l'abandonner et de
continuer leur retraite.
Bientôt en effet, les ennemis arrivèrent; mais tous avaient un tel
respect pour Bayard qu'ils descendaient de cheval pour le saluer.
A ce moment un prince français, Charles de Bourbon, qui avait trahi
son pays et servait contre la France dans l'armée espagnole,
s'approcha comme les autres de Bayard:—Eh! capitaine Bayard, dit-il,
vous que j'ai toujours aimé pour votre grande bravoure et votre
loyauté, que j'ai grand'pitié de vous voir en cet état!
—Ah! pour Dieu, Monseigneur, répondit Bayard, n'ayez point pitié de
moi, mais plutôt de vous-même, qui êtes passé dans les rangs des
ennemis et qui combattez à présent votre patrie, au lieu de la servir.
Moi, c'est pour ma patrie que je meurs.
Le duc de Bourbon, confus, s'éloigna sans répliquer.
Peu de temps après, Bayard adressait tout haut à Dieu une dernière
prière. La voix expira sur ses lèvres: il était mort.
Les ennemis, emportant son corps, lui firent un solennel service qui
dura deux jours, puis le renvoyèrent en France.
—André, dit le petit Julien avec émotion, voilà un grand homme que
j'aime beaucoup.
Et il ajouta tout bas en s'approchant de son aîné, d'un petit air
contrit:—Sais-tu, André? je n'ai pas été bien courageux quand nous
avons quitté M. Gertal. J'étais si las et si triste que volontiers, au
lieu d'aller plus loin, j'aurais voulu retourner à Phalsbourg; il me
semblait que je ne me souciais plus de rien que de vivre tranquille
comme autrefois, mais j'ai eu bien honte de moi tout à l'heure en
lisant la vie de Bayard. O André, j'ai dû te faire de la peine; mais
je vais tâcher à présent d'être plus raisonnable, tu vas voir.
André embrassa l'enfant:
—A la bonne heure, mon Julien, lui dit-il, nous ne sommes que de
pauvres enfants, c'est vrai, mais néanmoins nous pouvons prendre
ensemble la résolution d'être toujours courageux nous aussi et
d'aimer, comme le grand Bayard, Dieu et notre chère France par dessus
toutes choses.
LXXIV.—Avignon et le château des papes.—La Provence et la
Crau.—Arrivée d'André et de Julien à Marseille.—Un nouveau sujet
d'anxiété.
Le pauvre peut aider le pauvre aussi bien et souvent mieux que le
riche.
Au bout de trois heures, le train s'arrêta à la gare d'Avignon. Du
chemin de fer on voyait la ville, et André montra en passant à Julien
un grand monument situé sur le penchant d'un rocher, et qui, avec ses
vieux créneaux, ressemble à une forteresse. C'était l'ancien château
où les papes résidaient lorsqu'ils habitaient le Comtat-Venaissin,
enclavé dans la Provence.
Pendant ce temps le train s'était remis en marche. On traversa sur un
beau pont la Durance, ce torrent terrible par ses inondations, qui
descend en courant des montagnes, et dont les eaux, amenées par un
long aqueduc, alimentent la ville de Marseille.
179
Avignon et le chateau des papes.—Avignon (40,000
hab.), ancienne capitale du Comtat-Venaissin, sur le Rhône, servit
autrefois de résidence aux papes. On y voit encore leur palais,
majestueux monument du quatorzième siècle.
Bientôt la campagne de la Provence, qui avait été jusqu'alors couverte
de cultures et où on apercevait le feuillage gris des oliviers, devint
stérile, sans herbe et sans arbres. Les enfants étaient entrés dans
les plaines de la Crau, puis de la Camargue, desséchées par le souffle
du mistral, couvertes de cailloux, et qui ressemblent à un désert de
l'Afrique transporté dans notre France. Là paissent en liberté de
nombreux troupeaux de bœufs noirs et de chevaux demi-sauvages,
semblables aux chevaux arabes.
Puis on entra sous un grand tunnel, celui de la Nerthe, qui a plus
d'une lieue de long. Peu de temps après, on arrivait dans la vaste
gare de Marseille, et les deux enfants sortirent de wagon au milieu
du va-et-vient des voyageurs. Ils se sentaient tout étourdis du voyage
et assourdis par les sifflets des locomotives, par le fracas des
wagons sur le fer, par les cris des employés et des conducteurs de
voitures.
180
La Provence, le Comtat-Venaissin et le comté de
Nice.—Ces provinces ont été de tout temps célèbres par leur climat
délicieux, leurs fruits exquis, leur ciel bleu. Outre la ville
d'Avignon, centre du commerce de la garance, outre les grands ports de
Marseille (360,000 hab.), de Toulon (80,000 hab.), et de Nice (70,000
hab.), on remarque les villes d'Aix et d'Arles, où se fabrique une
huile très renommée; Draguignan, chef-lieu du Var; Digne, chef-lieu
des Basses-Alpes, Hyères, Grasse, Cannes, Nice et Menton sont des
villes célèbres par la douceur de leur hiver.
André s'informa avec soin du chemin à suivre pour se rendre à
l'adresse de son oncle. Puis, courageusement, il reprit Julien entre
ses bras et, à travers la foule qui allait et venait dans la grande
ville, il s'achemina tout ému.
—Quoi! pensait-il, nous voilà donc enfin au terme de notre voyage!
Mon Dieu! pourvu que nous trouvions notre oncle et qu'il se montre
content de nous voir!
180a
Aqueduc de Roquefavour amenant a Marseille les eaux de
la Durance.—Depuis longtemps la grande ville de Marseille manquait
d'eau, ce qui la rendait malsaine. On a eu l'idée d'y amener les eaux
de la Durance à l'aide d'un grand canal long de 120 kilomètres et qui
a coûté 40 millions de francs. Cette eau fraîche vivifie la ville et
la banlieue. Le canal passe sur les arches d'un aqueduc près de
Roquefavour.
Le petit Julien n'était pas moins ému qu'André; il faisait les mêmes
réflexions sans oser le dire. En même temps, il admirait le courage
de son aîné, dont le calme et la douceur ne se démentaient jamais.
Enfin on atteignit la rue tant désirée; avec un grand battement de
cœur on frappa à la porte et on demanda Frantz Volden.
Un marin d'une quarantaine d'années vint ouvrir et répondit:—Frantz
Volden n'est plus ici, voilà tantôt cinq mois qu'il est parti.
181
Chevaux sauvages de la Camargue.—La Camargue est une
grande île formée par le Rhône, qui se divise, comme le Nil, en
plusieurs bras avant de se jeter dans la mer. Elle se compose de
vastes plaines rarement défrichées, où paissent en liberté et presque
à l'état sauvage de nombreux troupeaux de bœufs noirs et de
chevaux. Ces derniers descendent, dit-on, des chevaux arabes amenés
autrefois dans le pays par les invasions des Sarrasins.
—Mon Dieu! s'écria André avec anxiété; et il devint tout pâle comme
s'il allait tomber. Mais bientôt, surmontant son trouble, il reprit:
—Où est-il allé? savez-vous, monsieur?
181a
Tunnel de la Nerthe, près de Marseille.—Un tunnel
est un passage pratiqué sous terre ou à travers une montagne, dans
lequel s'engagent les trains de chemin de fer. Le plus grand tunnel de
France a été longtemps celui de la Nerthe, qui a près de 5 kilomètres
de longueur. Un autre tunnel, plus grand encore, a été construit
récemment pour mettre en communication la France et l'Italie: c'est
celui du mont Cenis, dont la longueur dépasse 12 kilomètres.
—Parbleu, jeune homme, dit celui qui avait ouvert la porte, entrez
vous reposer: Frantz Volden est mon ami; nous causerons mieux de lui
dans la maison que sur la porte. Le mistral n'est pas chaud ce soir:
on voit que nous arrivons à la fin de novembre.
Et le brave homme, montrant le chemin aux enfants, marcha devant eux
dans un corridor étroit et sombre. André suivait, portant Julien sur
ses bras. Le petit garçon était bien désolé, mais il se rappela fort à
point les résolutions de courage qu'il venait de prendre après avoir
lu la vie du chevalier sans peur et sans reproche: il voulut donc
faire aussi bonne figure devant cette déception nouvelle que le grand
Bayard eût pu faire en face des ennemis.
On arriva dans une chambre où la femme du marin préparait le souper.
Trois enfants en bas âge jouaient dans un coin. André s'assit près de
la fenêtre et le marin en face de lui.
—Voici ce qui en est, reprit le marin. Ce pauvre Volden avait en
Alsace-Lorraine un frère aîné à l'égard duquel il a eu des torts
jadis, ce qui fait qu'ils ne s'écrivaient point. Depuis la dernière
guerre, Frantz songeait souvent au pays. Il se disait tous les jours:
«Mon aîné doit être bien malheureux là-bas, car il a subi les misères
de la guerre et des sièges; mais moi, j'ai quelques économies et je
lui dirai:—Oublie mes torts, Michel. Viens-t'en en France avec moi,
nous achèterons un petit bout de terre, et nous ferons valoir cela à
nous deux.» Mais auparavant Frantz avait des affaires à régler à
Bordeaux, et il est parti par Cette pour s'y rendre, travaillant le
long de son chemin à son métier de charpentier de marine, afin de se
défrayer du voyage.
—Hélas! dit André tristement, nous venons, nous, jusque
d'Alsace-Lorraine pour le trouver. Nous sommes les fils de ce frère
qu'il voulait revoir, et qui est mort; mais en mourant, notre père
nous avait fait promettre d'aller rejoindre notre oncle, et nous
sommes venus. Nous avions d'abord écrit trois lettres, mais on ne nous
a pas répondu.
—Je le crois bien, dit le marin en ouvrant son armoire et en montrant
les trois lettres précieusement enveloppées: elles sont arrivées après
le départ de Frantz. J'attendais à avoir son adresse pour les lui
envoyer; mais depuis cinq mois il ne m'a pas donné signe de vie.
André réfléchissait tristement.—Comment allons-nous faire? dit-il
enfin. Nous ne savons pas l'adresse de notre oncle à Bordeaux; et
d'ailleurs nous ne pourrions aller jusque-là: mon jeune frère ne peut
plus marcher, il est au bout de ses forces. D'autre part, nous n'avons
plus assez d'argent pour prendre le chemin de fer jusqu'à Bordeaux.
—Allons, allons, ne vous désolez pas à l'avance, dit le marin. Les
pauvres gens sont au monde pour s'entr'aider. Nous ne sommes pas
riches non plus, nous autres; mais à cause de cela on sait compatir au
malheur d'autrui.
—Eh! oui, dit la femme du marin, nous nous aiderons tous, et le bon
Dieu fera le reste. Voyons, mettons-nous à table. Mon mari est un
homme de bon conseil: en mangeant, il va débrouiller votre affaire,
n'est-ce pas, Jérôme?
En même temps l'excellente femme avait attiré la table dans le milieu
de la chambre. Bon gré mal gré, elle plaça André à sa droite et Julien
à sa gauche. Elle mit ses deux fils aînés, deux beaux jumeaux de
quatre ans, de chaque côté de leur père: puis elle plaça sur ses
genoux sa petite fille la dernière née, et le sourire sur les lèvres,
elle servit à chacun une bonne assiette de soupe au poisson qui est le
mets favori de la Provence.
LXXV.—L'idée du patron Jérôme.—La mer.—Les ports de Marseille.—Ce
qu'André et Julien demandent à Dieu.
La prière nous donne le courage et l'espoir.
Pendant le dîner, André raconta leur voyage de point en point, puis il
chercha son livret d'ouvrier et ses certificats pour les montrer à
Jérôme.
Jérôme avait écouté le récit d'André avec une grande attention; il
feuilleta de même son livret avec soin; ensuite il réfléchit assez
longtemps sans rien dire. Sa femme l'observait avec confiance. De
temps à autre elle clignait de l'œil en regardant André et Julien
comme pour leur dire:—Soyez tranquilles, enfants, Jérôme va tout
arranger.
Jérôme, en effet, sur la fin du dîner, sortit de ses réflexions
silencieuses.—Je crois, dit-il, qu'il y aurait un moyen de vous tirer
d'embarras, mes enfants.
—Quand je vous le disais! s'écria la femme du marin avec
admiration.—En même temps, le petit Julien faisait un saut de plaisir
sur sa chaise, et André poussait un soupir de soulagement.
Jérôme reprit:—Avez-vous peur de la mer?
—Oh! monsieur, dirent à la fois les deux enfants, depuis si longtemps
nous désirons la voir! Nous n'avons pas pu encore aller sur le port
depuis que nous sommes à Marseille, car nous sommes venus droit chez
vous; mais je vous réponds que nous n'aurons pas peur de la mer.
—A la bonne heure, reprit le marin. Eh bien, mon bateau vous mènera à
Cette[iv], un joli port du département de l'Hérault: je mets à la voile
après-demain. Une fois à Cette, j'interrogerai les uns et les autres
sur Volden: nous autres mariniers nous nous connaissons tous, et déjà,
à mon dernier voyage, j'avais chargé un camarade qui partait vers
Bordeaux par le canal du Midi de prendre des informations sur
l'adresse de Volden. Nous aurons donc, je l'espère, des nouvelles de
votre oncle à Cette. Aussitôt on le préviendra de votre arrivée, et je
vous confierai à un marinier qui vous conduira par le canal jusqu'à
Bordeaux.
—Mais, monsieur, dit le petit Julien, les bateaux, ce sera peut-être
encore trop cher pour notre bourse.
—Mon petit homme, vous avez un frère courageux qui ne craint point le
travail: j'ai vu cela sur ses certificats. S'il veut faire comme je
lui dirai et nous aider à charger ou décharger nos marchandises, non
seulement le bateau ne lui coûtera rien, mais il gagnera votre
nourriture à tous les deux et quelques pièces de cinq francs le long
du chemin. Il aura du mal, c'est vrai, mais ici-bas rien sans peine.
—Comment donc! s'écria André avec joie, je ne demande qu'à
travailler. C'est ainsi que nous avons fait avec M. Gertal depuis
Besançon jusqu'à Valence.
—Mon Dieu, fit Julien, quel malheur que je ne puisse marcher!
J'aurais fait les commissions, moi aussi, comme je faisais pour M.
Gertal, et même je sais vendre un peu au besoin, allez, monsieur
Jérôme.
Le patron Jérôme sourit à l'enfant:
—Vous avez raison, petit Julien, répondit-il, d'aimer à vous rendre
utile; faites toujours ainsi, mon enfant. Dans la famille, voyez-vous,
quand tout le monde travaille, la moisson arrive et personne ne pâtit.
Mais en ce moment il ne faut songer qu'au repos, afin de vous guérir
au plus vite.
Pendant qu'André et Julien remerciaient Jérôme, sa femme se mit à
préparer pour les enfants l'ancienne chambre où couchait leur oncle.
Cette chambre n'avait pas été louée depuis le départ de Frantz Volden.
Les enfants, dès le soir même, y furent installés. C'était un petit
cabinet haut perché sur une colline et qui dominait les toits de la
ville.
Quand André ouvrit la fenêtre, il poussa un cri de surprise:—Oh!
Julien, dit-il, que c'est beau!
185
Marseille et ses ports.—Marseille, le premier port de
France, est une ville excessivement commerçante et industrielle de
360,000 habitants. Dans ses ports, que protègent de longues jetées, se
rendent par milliers des vaisseaux venus de tous les points du globe.
Elle fait un très important commerce avec l'Algérie et la Tunisie.
Enfin ses ateliers produisent une grande quantité d'objets de toute
sorte: ses seules savonneries donnent plus de 60 millions de
kilogrammes de savon par an.
Et, prenant Julien dans ses bras, il le porta jusqu'à la fenêtre.—La
mer, la mer! s'écria Julien.
De la fenêtre, en effet, on découvrait à perte de vue la mer, d'un
bleu plus foncé encore que le ciel; on apercevait aussi les ports de
Marseille et les navires innombrables dont les mâts se pressaient les
uns contre les autres, agitant aux tourbillons du mistral leurs
pavillons de toutes les couleurs. Les derniers rayons du soleil
couchant emplissaient l'horizon d'une lumière d'or. Les deux enfants,
serrés l'un contre l'autre, regardaient tour à tour l'immensité du
ciel et celle de la mer, puis les trois ports pleins de navires et la
grande ville qui s'étendait au-dessous d'eux. Devant ce spectacle si
nouveau, ils étaient tout émus.
En même temps ils pensaient avec joie aux bonnes paroles de
Jérôme.—Je suis bien content, dit André, d'avoir entendu parler de
notre oncle: il me semble que je le connais à présent, et je l'aime
déjà, notre oncle Frantz!
—Et moi aussi, dit Julien. Quelle bonne idée il a de vouloir acheter
un bout de champ! C'est justement tout à fait mon goût. Ce serait si
bon d'avoir un champ à cultiver, des vaches à soigner: Oh! André, je
traverserais toutes les mers du monde rien que pour cela.
André sourit à l'enfant.—Allons, dit-il, je vois que mon Julien a la
vocation de la culture, et que l'oncle Frantz et lui feront vite une
paire d'amis. En attendant, il faut se reposer, afin d'avoir bien des
forces pour le voyage.
La nuit venue, avant de s'endormir, Julien dit à André:
—Nous allons remercier Dieu de tout notre cœur.
—Et aussi, ajouta André, lui demander la persévérance, afin de ne
plus nous décourager à chaque traverse nouvelle, afin d'apprendre à
être toujours contents de notre sort.
Et joignant les mains en face du ciel étoilé que reflétait la mer, les
deux orphelins firent à haute voix la prière du soir.
LXXVI.—Promenade au port de Marseille.—Visite à un grand
paquebot.—Les cabines des passagers, les hamacs des matelots; les
étables, la cuisine, la salle à manger du navire.
La première embarcation des hommes a été un tronc d'arbre. Que de
progrès accomplis depuis ce jour! Le simple tronc d'arbre est devenu
une vraie ville flottante.
Dès le lendemain, André commença à se rendre utile au patron, voulant
le dédommager de la nourriture et du coucher qu'il leur donnait. Le
jeune garçon descendit donc de bonne heure, vêtu de ses habits de
travail, et suivit le marin au port, où l'on devait achever le
chargement du bateau.
Le bateau de Jérôme faisait le petit cabotage de la Méditerranée,
c'est-à-dire la navigation sur les côtes, transportant d'un port à
l'autre les marchandises. En ce moment, c'était un chargement de
sapins du nord, qu'il s'agissait de transporter à Cette pour faire des
mâts de navire. André aida de tout son courage au chargement.
Le petit Julien, resté à la maison, gardait les enfants de la femme du
marin, pendant que celle-ci, profitant de cette aide, était allée
laver un gros paquet de linge.
A l'heure du dîner, André mangea rapidement, puis il prit Julien dans
ses bras:—Comme tu dois t'ennuyer immobile ainsi! lui dit-il. J'ai
une bonne heure de repos devant moi, et je vais en profiter pour te
montrer quelque chose de bien intéressant. Nous allons voir le port et
les grands navires qui traversent l'océan; j'ai obtenu d'un matelot
la
permission de visiter l'intérieur d'un magnifique bateau à vapeur.
Julien tout joyeux passa un bras autour du cou de son frère, et un
quart d'heure après ils étaient sur le quai.
—Oh! mon Dieu, mon Dieu, dit Julien, que de navires! Il y en a de
toutes les grandeurs.
—Et ils viennent de tous les pays, dit André. Regarde celui-ci, qui
est un des plus beaux du port en ce moment; c'est celui que nous
allons voir. C'est le Sindh, qui fait la traversée de la Chine en
France: il est arrivé ici avant-hier.
André, tenant Julien avec précaution, descendit dans une barque, et le
batelier les conduisit en ramant auprès du grand navire, peint en noir
et orné de dorures, qui s'élevait bien au-dessus d'eux comme un
édifice porté par l'eau.