187
Pont supérieur d'un paquebot a vapeur.—A droite, se
trouve la roue à l'aide de laquelle on manie le gouvernail. Près de
là, on voit les cabines du capitaine et des officiers. A gauche, sont
les cages des animaux. Les passagers logent au-dessous, à l'étage plus
bas: les petits trous que l'on voit le long du vaisseau sont les
fenêtres de leurs cabines.
Ils montèrent avec précaution l'escalier mobile qui est attaché au
flanc du bâtiment, et bientôt tous les deux se trouvèrent sur le
pont, c'est-à-dire sur le plancher supérieur; car les grands
vaisseaux sont comme des maisons flottantes à plusieurs étages, et
chacun de ces étages s'appelle un pont.
Le marin auquel André avait parlé à l'avance les attendait. Il leur
fit faire tout le tour de la vaste plate-forme. Il leur montra à un
des bouts le grand tourniquet avec lequel on manœuvre le
gouvernail; la cabine du capitaine était près de là, mais il était
défendu d'y entrer sans permission. De chaque côté du navire étaient
suspendus en l'air des chaloupes et canots, que l'on peut faire
glisser dans la mer, et qui servent aux marins à quitter ou à regagner
le navire.
—Voyez ces petites embarcations, dit le matelot; si par malheur le
paquebot venait à être incendié ou à sombrer en pleine mer, c'est dans
ces chaloupes ou ces canots que nous nous réfugierions, marins et
passagers.
188
Race blanche. Race rouge. Race jaune. Race Noire.
Les quatre races d'hommes.—La race blanche, la plus parfaite des
races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest de l'Asie, le nord de
l'Afrique, et l'Amérique. Elle se reconnaît à sa tête ovale, à une
bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses. D'ailleurs son teint
peut varier.—La race jaune occupe principalement l'Asie orientale, la
Chine et le Japon: visage plat, pommettes saillantes, nez aplati,
paupières bridées, yeux en amandes, peu de cheveux et peu de
barbe.—La race rouge, qui habitait autrefois toute l'Amérique, a une
peau rougeâtre, les yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très
fuyant.—La race noire, qui occupe surtout l'Afrique et le sud de
l'Océanie, a la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé,
les lèvres épaisses, les bras très longs.
—Sont-elles petites, dit Julien, en comparaison du grand navire! on
dirait des coques de noix.
—Dieu merci, de tels accidents sont rares, dit le marin. Le vaisseau
est solide; il est presque tout en fer.
Pendant ce temps, des matelots chargés du service des cuisines ou du
transport des marchandises allaient et venaient autour des enfants. Il
y en avait de tous les pays et presque de toutes les races d'hommes,
les uns jaunes, les autres noirs. A quelques pas, un jeune Chinois au
teint olive, la tête ornée d'une longue queue, les pieds nus dans des
sandales pointues, pompait de l'eau.—Quoi! dit Julien, il y a une
pompe ici comme dans une cour.
—Certes oui, dit le marin: nous avons dans le fond du navire un
réservoir d'eau douce: comment ferions-nous sans eau bonne à boire
pendant une traversée qui dure trois mois?... Voulez-vous voir à
présent notre étable?
—Votre étable! répondit Julien avec étonnement.
189
Cabines de passagers a bord d'un navire.—Les cabines
des passagers sont si basses d'étage, qu'on touche presque le plafond
de la tête; ordinairement on met plusieurs lits l'un sur l'autre pour
ménager mieux la place. Les petites fenêtres sont protégées par des
serrures solides, afin qu'on puisse les fermer hermétiquement pendant
les tempêtes, car sans cette précaution les vagues jailliraient dans
les cabines.
—Mais oui, dit le marin, en montrant des espèces de grandes cages
d'une propreté exquise, dans lesquelles il y avait une vache, des
veaux et des moutons. Voici un agneau qui est à bord du navire; c'est
le favori du capitaine: on le laisse de temps en temps se promener en
liberté sur le pont. A côté, voilà les poules qui nous donnent de bons
œufs frais pour les malades.
Julien n'en pouvait croire ses yeux. Ce qui le surprenait le plus,
c'était l'ordre admirable et la propreté qui régnaient à bord.
—Songez donc, mon petit, dit le marin, que sans la propreté il n'y a
de santé pour personne, surtout pour le matelot.
Après avoir visité le pont, on descendit par un escalier en bois à
l'étage inférieur.—Je vais vous montrer, dit le marin, les chambres
ou cabines où couchent les passagers.
Il ouvrit une des portes, et Julien vit une chambrette fort propre
avec une table, des chaises, des fauteuils. Pour ménager la place,
plusieurs petits lits étaient placés les uns au-dessus des autres.
—Quand on veut monter dans le second lit, dit le marin, on prend une
chaise, et on se trouve au-dessus de son voisin.
Au fond était une petite fenêtre, hermétiquement close pour empêcher
l'eau des vagues de pénétrer à l'intérieur.
Puis ce furent les salles de bains qu'on visita avec leurs jolies
baignoires, la salle à manger avec sa longue table; on regarda les
buffets, où les verres et les assiettes étaient fixés pour éviter que
le mouvement du navire ne les brisât. Au-dessus de la table pendait
une toile tendue:—Voyez-vous? dit le marin, quand les passagers
dînent et que la chaleur est trop forte, par exemple sur la mer Rouge
ou sous l'Équateur, un Chinois placé près de la porte agite cette
toile avec une corde: la toile se remue alors comme un grand éventail,
et donne de l'air aux passagers... Ce piano, qui est au fond de la
salle, sert à égayer les longues soirées à bord du navire.
—Comme tout est prévu! disait Julien; ce navire est une vraie ville
qui se promène sur l'eau.
—Mais où couchent donc les matelots? demanda André.
—Venez, venez, dit le marin.—Et on entra dans une grande salle
basse.—Voici notre dortoir, dit-il.
—Comment cela? reprit Julien, je ne vois pas un lit.
—Patience, j'en vais faire un pour vous montrer.
190
Hamacs des matelots.—Dans les navires, où l'on a si
peu de place, il faut que des centaines d'hommes couchent dans un très
petit espace: les matelots ne se servent point de lits. Ils ont de
petites couchettes qu'on ramasse le jour et qu'on suspend le soir.
Et en moins de rien le marin saisit au plafond un paquet qu'il
déroula. C'était une natte de forte toile, longue et étroite. Il
accrocha une des extrémités à un crochet fixé au plafond, l'autre à un
second crochet placé à deux mètres de distance; puis, se tenant des
deux mains à l'un des crochets, il s'enleva de terre et bondit dans
cette couchette suspendue en l'air.
—Voici, dit-il, le lit fait et votre serviteur dedans. J'ai de plus
une couverture pour m'envelopper. C'est tout ce qu'il faut au matelot
pour dormir à l'aise dans son hamac, bercé par la mer au bruit des
vagues.
—Alors, dit Julien, tous les crochets que je vois servent pour les
lits de tous les matelots?
—Justement, mon petit. Et voyez, chaque crochet a un numéro d'ordre,
chaque hamac aussi. Il y a quarante numéros, nous couchons ici
quarante hommes, et nous avons chacun le nôtre.
On visita aussi les cuisines avec leurs grands fourneaux que chauffe
la machine à vapeur du navire, puis la boulangerie et le four. Enfin
on allait, on venait, montant et descendant les différents étages, et
chemin faisant on rencontrait des Chinois aux larges pantalons jaunes,
ou des Arabes aux yeux brillants et sauvages, car une partie des
hommes de peine du navire est composée de Chinois et d'Algériens.
Lorsqu'on eut bien tout examiné, on remercia le marin et on s'en alla
vite; car André ne voulait pas être en retard pour l'heure du travail.
—Que tu es bon de te donner tant de peine pour moi, mon frère! dit
Julien, pendant qu'André l'emportait dans ses bras. Cela doit bien te
fatiguer de me soutenir toujours.
—Non, mon Julien, dit André; j'ai une bonne santé et je suis fort; ne
crains pas de me fatiguer. C'est à ceux qui sont plus forts d'aider
les plus faibles, et je ne suis jamais si heureux que quand nous
partageons un plaisir ensemble.
LXXVII.—La côte de Provence.—Toulon.—Nice.—La Corse.—Discussion
entre les matelots; quelle est la plus belle province de France.
Comment André les met d'accord.
Ayons tous un même cœur pour aimer la France.
Après avoir ramené son frère à la maison, André continua d'aider toute
la journée Jérôme à charger le bateau, auquel le patron avait donné le
nom de la Ville d'Aix en souvenir de son pays natal.
Le lendemain ce bateau, aussi modeste et pauvre que le paquebot à
vapeur était superbe, mit de bonne heure à la voile.—Le vent est
favorable, disait Jérôme, il faut en profiter.
On sortit du port, et on passa devant les forts qui le protègent,
devant les murailles qui s'avancent en mer pour le défendre contre la
violence des vagues. Enfin on vit s'ouvrir l'horizon sans limite de la
pleine mer, qui semblait dans le lointain se confondre avec le ciel.
Julien ne pouvait se lasser de regarder cette grande nappe bleue sur
laquelle le bateau bondissait si légèrement; le vent enflait les
voiles et on marchait vite. André observait la manœuvre avec
attention pour apprendre ce qu'il y avait à faire. La mer était bonne,
et les deux jeunes Lorrains n'éprouvèrent pas le mal de mer, ce
malaise suivi de vomissements dont sont pris souvent ceux qui vont sur
mer sans y être habitués.
192
Notre-dame de la Garde a Marseille.—Cette église, très
vénérée des marins, est bâtie sur une hauteur et domine toute la
ville. On aperçoit de loin en mer sa tour aiguë et la statue de la
Vierge qui la surmonte.—A gauche se trouve un sémaphore,
c'est-à-dire un poste d'où l'on fait des signaux aux navires qui
passent en mer.
Le long du chemin le patron et les deux hommes d'équipage, lorsqu'ils
se trouvaient à portée de Julien, lui adressaient la parole et lui
montraient les divers points de la côte.
Du bateau, on put apercevoir longtemps la ville de Marseille, dont les
innombrables maisons se pressaient au bord de la mer, le clocher de
Notre-Dame de la Garde surmonté d'une statue colossale qui brillait de
loin au soleil, enfin la ceinture de hautes collines qui s'élevaient
de chaque côté de la ville, baignant leur pied jusque dans la mer.
—Comme elle est belle, cette côte de Provence! dit Julien. Elle est
toute découpée en caps arrondis. Comment donc s'appellent ces
montagnes qui ondulent, là-bas, à droite?
193
Un vaisseau cuirassé,—On appelle de ce nom des
vaisseaux tout entourés d'une épaisse cuirasse de fer sur laquelle les
boulets glissent sans pouvoir s'enfoncer: ce sont comme des
forteresses flottant sur l'eau. Les vaisseaux de premier rang ont 3
ponts et 120 canons. Notre flotte française, la plus forte après celle
de l'Angleterre, compte 50 vaisseaux à vapeur cuirassés et en tout 430
bâtiments de guerre.
—Ce sont les montagnes qui entourent Toulon, répondit le père Jérôme.
Toulon est là-bas tout au fond. Voilà encore un port superbe!
Seulement ce ne sont plus guère des navires de commerce qui s'y
abritent, comme à Marseille: ce sont des vaisseaux de guerre, car
Toulon est notre grand port de guerre sur la Méditerranée. Les navires
de guerre ne sont pas moins curieux à voir que les paquebots de
passagers. Là, tout est bardé de cuivre ou de fer, tout est cuirassé
pour résister aux boulets ennemis, et, de chaque côté du pont, on voit
les gueules menaçantes des canons.
—C'est dommage que nous ne passions pas par Toulon.
—Merci, petit! cela allongerait un peu trop notre route. Nous allons
tout droit à Cette sans perdre de temps.
Le bateau allait vite en effet, et parfois la poussière humide des
vagues arrivait jusque sur la figure de Julien. Celui-ci voyait
toujours se succéder devant lui les côtes et les golfes de Provence,
bordés de montagnes.
194
Bois d'orangers aux environs de Nice.—L'oranger, ce
bel arbre aux fleurs si suaves et aux fruits d'or, fut apporté dans
nos pays pendant les croisades.—Ses fruits mûrissent au printemps. Il
ne peut vivre en pleine terre que sous les chauds climats de la
Provence, du comté de Nice et du Roussillon.
—Quelle superbe contrée, disait le patron Jérôme, que cette Provence
toute couverte d'oliviers, de pins et d'herbes odorantes! C'est mon
pays, ajouta-t-il, fièrement, et vois-tu, petit, à mon avis, c'est le
plus beau du monde.
—Patron, dit l'un des marins, le lieu où l'on est né est toujours le
premier du monde. Ainsi, moi qui vous parle, je ne connais rien qui me
rie au cœur comme le joli comté de Nice; car je suis né là sur la
côte, dans une petite maison entourée d'orangers et de citronniers qui
toute l'année sont couverts de fleurs et de fruits. Ma mère était sans
cesse occupée à cueillir les citrons ou les oranges pour les porter à
Nice sur sa tête dans une grande corbeille. Nulle part je ne vois rien
qui me paraisse charmant comme nos bois toujours verts d'orangers, de
citronniers et d'oliviers, qui descendent des hauteurs de la montagne
jusqu'au bord de la mer. Tout vient si bien dans notre chaud pays! Il
y a autant de fleurs en hiver qu'au printemps; pendant que la neige
couvre les contrées du nord, les étrangers malades viennent chercher
chez nous le soleil et la santé.
195
Palmier.—Les palmiers sont une famille d'arbres de
haute taille couronnés à leur sommet par un faisceau de larges
feuilles dites palmes. Le plus important des palmiers est le
dattier, qui produit les fruits sucrés appelés dattes.
—Et la Corse, donc, s'écria l'autre marin. Quel pays, quelle
fertilité! Elle a en raccourci tous les climats. Sur la côte, du côté
d'Ajaccio, c'est la douceur du midi; notre campagne est pleine aussi
d'orangers, de lauriers et de myrtes, comme votre pays de Nice,
camarade. Nos oliviers sont dix fois hauts comme ceux de votre
Provence, patron. Et le cotonnier, le palmier peuvent croître chez
nous comme en Algérie. Cela n'empêche pas qu'on trouve sur nos hautes
montagnes neuf mois d'hiver, de neige et de glace, et de grands pins
qui se moquent de l'avalanche.
—Oui, dit le patron; mais vous n'avez pas de bras chez vous; la Corse
est dépeuplée et vos terres sont incultes.
—Patron, c'est vrai. Nous tenons plus volontiers un fusil que la
charrue. Mais patience, nos enfants s'instruiront, et ils comprendront
alors le parti qu'ils peuvent tirer des richesses du sol. En
attendant, la France nous doit le plus habile capitaine du monde,
Napoléon Ier.
—Eh bien, moi, dit le petit Julien qui était content aussi de donner
son avis, je vous assure que la Lorraine vaut toutes les autres
provinces. Il n'y a point d'orangers chez nous, ni d'oliviers; mais on
sait joliment travailler en Lorraine, les femmes comme les hommes, et
l'on a su s'y battre aussi; car nous avons eu Jeanne Darc et de grands
généraux.
—Alors, pour nous mettre d'accord, dit André en souriant à l'enfant,
disons donc que la France entière, la patrie, est pour nous tout ce
qu'il y a de plus cher au monde.
—Bravo! vive la France, dit d'une même voix le petit équipage.
—Vive la patrie française! reprit le patron Jérôme; quand il s'agit
de l'aimer ou de la défendre, tous ses enfants ne font qu'un cœur.
LXXVIII.—Une gloire de Marseille: le plus grand des sculpteurs
français, Pierre Puget.—Un grand orateur et un législateur nés en
Provence.—Le code français.
«Nul bien sans peine.» (Pierre Puget.)
Pendant que le patron de la Ville d'Aix s'éloignait pour donner des
ordres, Julien atteignit son fidèle compagnon de voyage, son livre sur
les grands hommes de la France.
—Voyons donc, se dit-il, pendant que tout le monde est occupé, moi je
m'en vais faire connaissance avec quelques-uns des noms célèbres de la
Provence.
Et il se mit à lire avec attention.
I. A Marseille, naquit un grand homme qui fut à la fois sculpteur,
peintre et architecte, Pierre Puget. La sculpture est l'art de tailler
dans la pierre, le marbre ou le bois, des hommes, des animaux ou
d'autres objets; par exemple, les statues qui ornent les places
publiques sont l'œuvre des sculpteurs.
196
Pierre Puget sculptant une statue.—Pour sculpter,
l'artiste applique sur le bloc de marbre un ciseau et frappe dessus
avec un marteau. Ainsi il pratique avec adresse des creux et des
saillies dans le marbre, qui prend sous le ciseau la forme des êtres
vivants.—Un des chefs-d'œuvre de Pierre Puget est son
martyre de saint Sébastien qui périt percé de flèches.
Le jeune Puget travailla d'abord chez un constructeur de navires et, à
l'âge de seize ans, il se fit remarquer pour un superbe navire qu'il
avait orné de dessins et de sculptures en bois. A cette époque, on
avait coutume d'orner le devant des navires de statues, d'anges aux
ailes déployées, de guirlandes dorées qui étincelaient au soleil, et
on s'adressait pour tous ces ornements à des sculpteurs habiles.
Mais, à ce moment de sa vie, le rêve du jeune Puget n'était pas de
sculpter: c'était d'apprendre la peinture et, pour l'étudier, d'aller
en Italie, où étaient alors les plus grands maîtres de cet art. Dans
ce but, il travailla avec courage comme ouvrier pendant un an, afin de
gagner la somme nécessaire à son voyage. Puis, à dix-sept ans, il
partit à pied, s'arrêtant en route quand l'argent lui manquait, et
recommençant à travailler jusqu'à ce qu'il eût gagné de quoi aller
plus loin. Comme on pense, il eut bien des peines à endurer pour
arriver au terme de sa route, et il se trouva souvent dans la misère.
Une fois arrivé en Italie, il étudia la peinture auprès de différents
maîtres. Il montrait déjà dans cet art un véritable génie, lorsqu'il
tomba gravement malade. Le médecin lui dit qu'il ne se guérirait pas
s'il continuait à peindre, à cause de l'odeur malsaine des peintures,
et qu'il lui fallait changer d'occupation pour sauver sa santé. Le
jeune peintre se trouva ainsi obligé de recommencer des études
nouvelles: il ne se découragea pas, et il reprit son premier métier de
sculpteur. Sa gloire ne perdit rien au change, car c'est dans la
sculpture qu'il a acquis, non sans des peines et des travaux
incessants, une impérissable renommée.
Pierre Puget avait gravé dans sa maison ces paroles qui semblent
résumer sa vie:
«Nul bien sans peine.»
—Voilà une devise dont je veux me souvenir toujours, dit Julien; cela
me donnera du courage.
Il reprit ensuite son livre et continua:
197
L'École de droit a Paris.—La principale école de
droit se trouve à Paris, en face du Panthéon. On en compte dix autres
en France.
II. La Provence a produit plusieurs orateurs et hommes de loi
célèbres. Près d'Aix est né Mirabeau, le plus grand de nos orateurs
pendant la Révolution de 1789.
C'est aussi en Provence que naquit un rival de Mirabeau, Portalis, qui
prit une grande part dans la suite à la formation du Code civil. Vous
savez, enfants, qu'on appelle Code le livre où sont réunies toutes
les lois du pays: le Code est le Livre des lois. Eh bien, depuis
la fin du siècle dernier et le commencement du dix-neuvième siècle, un
code nouveau a été établi en France; Portalis est un de ceux qui ont
le plus contribué à faire ce code, à chercher les lois les plus sages
et les plus justes pour notre pays.
Le code français est une des gloires de notre nation, et les autres
peuples de l'Europe nous ont emprunté les plus importantes des lois
qu'il renferme. Ceux qui veulent devenir magistrats ou avocats font de
ces lois une étude approfondie, et on appelle Écoles de droit les
établissements de l'État où on enseigne le code.
LXXIX.—Le Languedoc vu de la mer. Nîmes, Montpellier, Cette.—Tristes
nouvelles de l'oncle Frantz.—Résolution d'André.—Évitons les dettes.
Un homme courageux compte sur ce qu'il peut gagner par son travail,
non sur ce qu'il peut emprunter aux autres.
Le vent continuant d'être bon, on ne tarda pas à perdre de vue la
Provence. On aperçut les côtes basses du Languedoc, toutes bordées
d'étangs et de marais salants, où l'eau de mer, s'évaporant sous la
chaleur du soleil, laisse déposer le sel qu'elle contient.
198
Arènes de Nimes.—Les anciens appelaient arènes un
amphithéâtre où ils venaient regarder des spectacles, des combats
d'hommes et de bêtes. Les arènes de Nîmes sont un magnifique
amphithéâtre où pourraient s'asseoir 30,000 spectateurs. Souvent,
pendant les guerres, les habitants de Nîmes se sont réfugiés dans les
arènes et s'en sont servis comme de citadelle. Nîmes a aujourd'hui
plus de 60,000 habitants; c'est l'entrepôt des soies du midi de la
France.
—En face de quel département sommes-nous? demanda Julien, qui
cherchait à s'instruire.
—C'est le Gard, dit le patron.
—Chef-lieu Nîmes, répondit Julien.
—Oui, répondit Jérôme; Nîmes est une grande et belle ville, où sont
de magnifiques monuments d'autrefois. Il y a un vaste cirque de
pierres appelé les arènes, où on donnait dans les anciens temps des
jeux et des spectacles.
198a
Montpellier et la promenade du Peyrou.—La place du
Peyrou, à Montpellier, est l'une des plus belles promenades qui
existent. Du haut de la colline où elle est placée, la vue s'étend sur
les montagnes des Cévennes et sur la mer, qu'on aperçoit dans le
lointain comme une ligne bleuâtre. Sur la place se trouve la statue de
Louis XIV, qui a fait construire cette promenade par le célèbre
architecte le Nôtre. La ville de Montpellier compte 60,000 habitants.
Elle a une faculté de médecine célèbre. Elle fait un grand commerce de
vins et eaux-de-vie.
Peu d'heures après on était en vue du département de l'Hérault. Le
patron fit observer à Julien qu'avec une longue vue on pourrait
apercevoir les maisons de la ville de Montpellier, ainsi que le beau
jardin du Peyrou qui la domine.
—Nous voici près de Cette, ajouta-t-il. Nous arriverons de bonne
heure.
Le soir, en effet, n'était pas encore venu quand on aperçut Cette et
la montagne assez haute qui la domine.
Lorsqu'on eut replié les voiles et attaché le bateau, le patron
s'informa de Frantz Volden auprès d'un marinier qui arrivait de
Bordeaux par le canal du Midi. On lui apprit que Volden était bien
malheureux: il était venu à Bordeaux pour retirer ses économies de
chez un armateur à qui il les avait confiées, mais cet armateur avait
fait de mauvaises affaires; tout ce que Volden possédait se trouvait
englouti. Volden en avait conçu un tel chagrin qu'il avait fini par
tomber gravement malade. A cette heure, il était à l'hôpital de
Bordeaux, atteint d'une fièvre typhoïde, dans un état de délire et de
faiblesse tels qu'il ne fallait pas songer à lui annoncer
immédiatement la mort de son frère Michel en Alsace-Lorraine et
l'arrivée de ses neveux.
Jérôme, en apprenant ces tristes nouvelles, se trouva bien embarrassé
pour donner conseil à André et à Julien.
199
Languedoc, Roussillon et comté de Foix.—Le haut
Languedoc est couvert par les monts des Cévennes: Mende, Privas, le
Puy en sont les villes principales. On y élève les vers à soie; on y
fabrique des dentelles. Le bas Languedoc est couvert de vignobles dont
plusieurs sont célèbres, comme Lunel et Frontignan.—Les vins
liquoreux du Roussillon sont également renommés; Perpignan et une
place de guerre de premier ordre.—Le comté de Foix est une contrée
montagneuse, connue pour ses fers et ses forges.
—Mes enfants, leur dit-il, réfléchissez vous-mêmes. Si vous allez à
Bordeaux par le canal et qu'André travaille à bord, cela ne vous
coûtera rien, c'est vrai, mais ce sera un voyage d'un mois, et très
pénible, en hiver surtout. Peut-être feriez-vous mieux de prendre le
chemin de fer: je puis vous prêter une trentaine de francs pour
compléter ce qui vous manque, et dès demain vous serez rendus à
Bordeaux sans fatigue.
—Je vous suis bien reconnaissant, patron Jérôme, répondit André d'une
voix tremblante, car il était accablé par le nouveau malheur qui les
frappait; mais, en supposant que nous prenions aujourd'hui le chemin
de fer pour arriver à Bordeaux demain, que deviendrions-nous dans
cette grande ville, si je ne trouvais pas tout de suite de l'ouvrage?
Songez-y donc: Julien ne peut marcher, notre oncle est à l'hôpital, et
n'a peut-être pas d'économies pour sa convalescence.
—C'est vrai, dit Jérôme, frappé du bon sens d'André.
—Quelle situation, alors, patron Jérôme! non seulement il nous serait
impossible de vous rembourser les trente francs que vous m'offrez si
généreusement, mais il nous faudrait essayer d'emprunter encore à
d'autres. Non, cela n'est pas possible. Nous prendrons le bateau,
Julien et moi, et nous écrirons dans quelques jours à notre oncle pour
lui annoncer notre arrivée. Voyez-vous, mon père me l'a appris de
bonne heure: c'est se forger une chaîne de misère et de servitude que
d'emprunter quand on peut vivre en travaillant. C'est si bon de manger
le pain qu'on gagne! Quand on est pauvre, il faut savoir être
courageux, n'est-ce pas, Julien?
—Oui, oui, André, répondit l'enfant.
—Un mois, d'ailleurs, est vite passé avec du courage. Dans un mois
Julien aura retrouvé ses jambes, notre oncle sera sans doute
convalescent; nous arriverons à Bordeaux avec nos économies au complet
et avec ce que j'aurai gagné en plus pendant le mois. Nous pourrons
peut-être alors être utiles à mon oncle, au lieu de lui être à charge.
Pour cela, nous n'avons besoin que d'un mois de courage; eh bien! nous
l'aurons, ce courage, n'est-ce pas, Julien?
André, en parlant ainsi, avait dans la voix quelque chose de doux et
d'énergique tout ensemble: la vaillance de son âme se reflétait dans
ses paroles. Julien le regarda, et il se sentit tout fier de la
sagesse courageuse de son aîné.
—Oui, André, s'écria-t-il, je veux être comme toi, je veux avoir bien
du courage. Tu verras: au lieu de me désoler, je vais me remettre à
m'instruire, je prendrai mes cahiers et travaillerai sur le bateau
comme si j'étais à l'école. Un bateau sur un canal, cela doit aller si
doucement que je pourrai peut-être écrire comme en classe. Et puis
enfin, je prierai Dieu bien souvent pour que notre oncle se guérisse.
—Dieu t'exaucera, mon enfant, dit le patron Jérôme en embrassant le
petit garçon. En même temps, il tendait à André une main affectueuse,
et à demi-voix:
—Je vous approuve, André, lui dit-il; c'est bien, à la bonne heure!
J'ai eu du plaisir à vous entendre parler ainsi. Vous me rappelez les
beaux arbres de votre pays, ces grands pins de l'Alsace et du nord
dont le cœur est incorruptible, et dont nous faisons les plus
solides mâts de nos navires, les seuls qui puissent tenir tête à
l'ouragan. Quand la rafale souffle à tout casser, quand tout craque
devant elle, elle arrive bien à plier le mât comme un jonc; mais le
rompre, allons donc! il se redresse après chaque rafale, aussi droit,
aussi ferme qu'auparavant. Faites toujours de même, enfants; ne vous
laissez pas briser par les peines de la vie, et après chacune d'elles,
sachez vous redresser toujours, toujours prêts à la lutte.
Le petit Julien, en écoutant la comparaison du marin Jérôme, avait
ouvert de grands yeux; il ne comprenait cela qu'à moitié, car il
n'avait nulle idée de la tempête; néanmoins cette image lui plaisait;
il aimait à se représenter les beaux arbres de la terre natale tenant
vaillamment tête aux bourrasques de l'Océan, et il se disait:—C'est
ainsi qu'il faut être; oui, André est courageux, et je veux être
courageux comme lui.
LXXX.—Les reproches du nouveau patron.—Le canal du Midi et les ponts
tournants.—Le départ de Cette pour Bordeaux.
Quand on vous parle avec mauvaise humeur, la meilleure réponse est de
garder le silence et de montrer votre bonne volonté.
Le patron Jérôme, dès le lendemain, usa de son influence auprès d'un
marinier qu'il connaissait pour l'engager à emmener avec lui les deux
enfants. Après bien des pourparlers, il obtint qu'André toucherait
vingt francs de salaire en arrivant à Bordeaux.
—C'est peu, dit-il à André, mais le Perpignan est un bateau bien
installé. Vous y serez mieux couché et mieux nourri que sur bien
d'autres. Le patron, un marin du Roussillon, est un parfait honnête
homme. Rappelez-vous seulement qu'il est vif comme la poudre et soyez
patient.
André et Julien, après avoir remercié Jérôme, reprirent encore une
fois leur petit paquet de voyage. Mais Julien voulut absolument
essayer ses forces: en s'appuyant beaucoup sur le bras d'André et à
peine sur son pied malade, il arriva à faire quelques pas, ce qui le
transporta de joie.
—Oh! s'écria-t-il en battant des mains de plaisir, je marcherai avant
un mois, tu verras, André.
André était lui-même tout heureux, mais il ne voulut pas que l'enfant
se fatiguât. De plus, il avait hâte d'arriver pour ne pas faire
attendre le nouveau patron. Il reprit donc Julien sur son bras et
suivit le plus vite qu'il put une partie des quais de Cette, jusqu'à
ce qu'il aperçût le Perpignan. Mais il eut beau se hâter, il arriva
en retard.
202
Pont tournant sur le canal du Midi a Cette.—Les canaux
ne sont pas toujours assez profondément creusés pour que les bateaux
puissent passer sous les arches des ponts. Afin que les bateaux ne
soient pas arrêtés au passage, on a inventé les ponts tournants qui
s'ouvrent par la moitié ou tournent tout entiers sur
eux-mêmes.—Cette, qui par son canal du Midi communique avec l'océan,
est, après Marseille, notre port le plus important sur la
Méditerranée. Elle fait un grand commerce de vins et eaux-de-vie et
compte 30,000 hab.
Le patron était à bord, fort impatient, car il n'attendait qu'André
pour donner le signal du départ; ce qui lui fit accueillir les enfants
avec la plus grande brusquerie: il se repentait déjà, disait-il, de
s'être chargé d'eux, et il le leur répéta devant tous les marins.
André s'excusa aussi poliment qu'il put, et Julien, tout interdit, se
blottit en silence sur un coin du pont, entre deux sacs de garance
d'Avignon, où le patron d'un geste avait fait signe de le déposer.
Le bateau se mit en marche. Julien n'était pas gai, mais il fut
heureusement tiré de ses réflexions en voyant une chose qu'il n'avait
jamais vue. Au moment où le bateau arriva devant un pont qui
traversait le canal, on s'arrêta: le pont était en effet trop bas pour
que le bateau pût passer dessous. Mais tout d'un coup, à un signal
donné, le pont, qui était en fer, se mit lui-même en mouvement, et
tournant comme le battant d'une porte, laissa passage au bateau. Le
Perpignan continua fièrement sa route.
Julien fut émerveillé. Il aurait bien voulu questionner quelqu'un,
mais il n'osait pas: chacun était à son poste, fort occupé. André,
appuyé sur une longue perche à crochets de fer qu'il plongeait dans
l'eau et retirait tour à tour, poussait comme les autres le bateau,
qui s'avançait ainsi lentement.
Julien prit alors le parti de réfléchir tout seul à ce qu'il voyait,
puis de lire dans son livre.
Il ouvrit le chapitre sur les grands hommes du Languedoc.
—Tiens, dit-il, voici justement qu'il s'agit du canal du Midi, où
nous sommes à cette heure.
Et il commença l'histoire de Riquet.
LXXXI.—Un grand ingénieur du Languedoc, Riquet.—Un grand navigateur,
la Pérouse.
Celui qui accomplit une œuvre utile ne doit point se laisser
décourager par la jalousie: tôt ou tard, on lui rendra justice.
I. Riquet naquit au commencement du dix-septième siècle, à Béziers.
L'idée qui le préoccupa pendant toute sa vie fut celle d'établir un
canal entre l'Océan et la Méditerranée, et d'unir ainsi les deux mers.
Mais, entre l'Océan et la Méditerranée, on rencontre une chaîne de
montagne qui s'élève comme une haute muraille: les Cévennes ou
Montagnes-Noires. Comment faire franchir cette chaîne de montagnes par
un canal? Tel était le problème que Riquet se posait depuis longtemps.
Un jour, dit-on, il était dans la montagne, sur le col de Naurouze qui
sépare le versant de l'Océan et le versant de la Méditerranée. Là,
regardant les plaines qui s'étendaient à sa droite et à sa gauche, il
pensait encore à ses projets. Tout d'un coup un ruisseau qui coulait à
ses pieds vers l'Océan, rencontrant un obstacle, se trouva refoulé en
arrière et se mit à descendre du côté opposé, vers la Méditerranée.
Cette vue frappa l'esprit de Riquet comme un trait de
lumière.—Oh! se dit-il, c'est ici la ligne de partage des eaux;
si je pouvais amener assez d'eau à cet endroit où je suis, je pourrais
ainsi alimenter à la fois les deux côtés d'un canal allant par ici à
l'Océan, et par là à la Méditerranée.
203
Ingénieurs des ponts-et-chaussées levant un
plan.—L'ingénieur placé à droite mesure l'élévation du terrain à
l'aide d'un instrument appelé niveau d'eau. Pour cela, il regarde à
travers cet instrument la mire que tient l'homme placé dans le fond.
Celui qui est penché vers la terre mesure la superficie du terrain à
l'aide d'une longue chaîne dite chaîne d'arpenteur.
Alors Riquet se mit à l'œuvre. Il explora les montagnes de tous
côtés, découvrit des sources qui coulaient sous les rochers, fit des
plans de toute sorte et enfin trouva la quantité d'eau nécessaire pour
alimenter le canal qu'il projetait.
Il alla proposer ses plans au grand homme qui était alors
ministre, Colbert, dont on vous parlera plus tard. Colbert comprit
l'importance de l'idée de Riquet. Avec son aide, Riquet commença cette
entreprise qui, pour l'époque, était gigantesque. Mais que d'obstacles
il eut à surmonter! Il n'avait pas les titres d'ingénieur et il était
l'objet de la jalousie des ingénieurs en titre. Sans cesse il
rencontrait leur opposition; il fut même forcé de faire percer
secrètement une montagne que ces derniers avaient déclarée impossible
à percer.
204
Réservoir d'eau pour le canal du Midi.—Pour
retenir l'eau et la distribuer avec mesure, on a imaginé depuis
longtemps de construire de grands réservoirs. Dans le canal du Midi,
on a fermé des vallées par de larges murailles; l'eau se trouve ainsi
emprisonnée entre la montagne et le mur; en s'écoulant par une cascade
ou par de grands robinets, elle alimente le canal été comme hiver.
Il fit aussi construire de vastes réservoirs où vient s'accumuler
l'eau de la montagne: pour cela, il barra avec un mur énorme un vallon
où vont de toutes parts se rendre les eaux. De ces réservoirs l'eau
jaillit avec un bruit de tonnerre. Elle arrive ensuite au col de
Naurouze, et de là, elle redescend doucement vers les deux mers,
retenue tout le long de son chemin par des écluses qu'on ouvre et
qu'on referme pour laisser passer les bateaux.
Riquet, fatigué par son immense travail et par toutes les contrariétés
qu'il avait subies, mourut six mois avant l'achèvement de son
entreprise; mais elle fut continuée et menée à bonne fin par ses deux
fils. Plus tard, la France a su rendre justice à Paul Riquet, et on a
chargé le célèbre sculpteur David d'Angers de lui élever une statue
dans sa ville natale.
Julien avait lu avec attention la vie de Riquet.
—Oh! pensa-t-il, je suis content de savoir l'histoire de ce beau
canal qui a été si difficile à creuser et où notre bateau passe si
facilement aujourd'hui! Je m'en vais, pendant notre voyage, regarder
ces grands travaux-là tout le long de la route... Voyons maintenant ce
qui vient à la suite.
204a
La Pérouse, né à Alby en 1741, mourut vers l'année
1788, aux environs des Iles Vanikoro.
II. C'est aussi dans le Languedoc, à Alby, qu'est né un des plus
grands navigateurs, dont le nom est connu de tous, La Pérouse. Tout
jeune encore, ayant lu le récit des longs voyages sur mer et des
découvertes de pays nouveaux, il fut pris du désir d'être marin, entra
à l'école de marine, puis dans la marine royale.
205
Sauvages de l'Océanie.—Une grande partie des îles
de l'Océanie est peuplée par des sauvages de race malaise. Ils ont le
teint d'un rouge de brique foncé, le nez court et gros, la bouche très
large, les yeux bridés, les cheveux noirs. Ils sont habiles marins et
se hasardent au loin sur leurs pirogues d'écorce: ils assaillent et
pillent les vaisseaux que la tempête jette sur leurs côtes; plusieurs
tribus sont anthropophages.
Après de nombreuses expéditions sur mer, où il s'était distingué par
son habileté et son courage, le roi Louis XVI le chargea de faire un
grand voyage autour du monde en cherchant des terres nouvelles ou de
nouvelles routes pour les navigateurs.
Dans sa lettre à la Pérouse, Louis XVI lui disait ces belles paroles:
«Que des peuples dont l'existence nous est encore inconnue apprennent
de vous à respecter la France; qu'ils apprennent surtout à la
chérir... Je regarderai comme un des succès les plus heureux de
l'expédition qu'elle puisse être terminée sans qu'il en ait coûté la
vie à un seul homme.»
Pendant trois ans la Pérouse voyagea de pays en pays, de mers en mers.
Il envoyait de ses nouvelles par les vaisseaux qu'il rencontrait ou
par les côtes habitées où il relâchait.
Puis tout à coup on ne reçut plus de lui ni de ses compagnons aucun
message. Toutes les nations de l'Europe, qui suivaient de loin avec
intérêt le grand navigateur français, commencèrent à s'émouvoir. On
envoya des navires à sa recherche. Avait-il fait naufrage, était-il
enfermé dans quelque île déserte ou prisonnier chez des peuples
sauvages, on ne le savait, et pendant longtemps on ignora ce qu'il
était devenu.
Enfin, en 1828, un autre navigateur non moins célèbre, Dumont
d'Urville, né en Normandie, découvrit après bien des recherches,
dans une île de l'Océanie, les débris de deux navires naufragés,
des ferrures, des instruments, de la vaisselle, des canons roulés par
les flots. Il retrouva la montre même de la Pérouse entre les mains
des indigènes; il interrogea ces derniers, qui lui répondirent
qu'autrefois une tempête furieuse avait brisé deux navires, la nuit,
sur les rochers de l'île. D'après les réponses embarrassées des
sauvages qui firent ce récit, Dumont d'Urville soupçonna que la
tempête n'avait peut-être pas fait périr tout l'équipage; peut-être
plusieurs naufragés et la Pérouse lui-même avaient-ils pu gagner
l'île, mais là ils s'étaient trouvés chez des tribus barbares qui
avaient dû leur faire subir de mauvais traitements.
D'Urville éleva, sur le rivage désert de l'île bordée d'écueils, un
mausolée qui rappelle le souvenir du malheureux la Pérouse.
LXXXII.—Brusquerie et douceur.—Le patron du bateau «le Perpignan» et
Julien.
Il n'est point de cœur que la douceur d'un enfant ne puisse
gagner.
Pendant que Julien lisait attentivement dans son livre, le patron du
Perpignan l'observait du coin de l'œil.
—Voilà un petit bonhomme qui jusqu'à présent n'est pas bien
embarrassant, pensa-t-il. Quant à l'autre, il a l'air adroit de ses
mains et intelligent, et il ne craint pas sa peine. Allons, cela ira
mieux que je ne croyais.
Et comme il était brave homme au fond, il se repentit de la bourrade
par laquelle il avait salué les enfants à leur arrivée. Il s'approcha
de Julien et lui passant sa grosse main sur la joue:—Eh bien, dit-il,
nous sommes donc savants, nous autres? Qu'est-ce que nous lisons là?
Le conte du Petit-Poucet ou celui du Chaperon-Rouge?
Julien releva la tête, et fixant sur le patron des yeux étonnés, qui
étaient restés un peu tristes depuis sa maladie:—Des contes, fit-il,
oh! que non pas, patron; ce sont de belles histoires, allez. Et même
les images du livre aussi sont vraies. Tenez, voyez: cela, c'est le
portrait de la Pérouse, un grand navigateur qui est né à Alby. Je
crois que notre bateau ne passera pas à Alby, mais cela ne fait rien:
je me rappellerai Alby à présent.
Le patron sourit.
—Alors, dit-il, tu vas être sage comme cela tout le temps du voyage,
et apprendre comme si tu étais en classe?
—Oui, patron, dit Julien doucement; j'ai promis à André de ne pas
trop vous embarrasser.
Et il saisit la petite main gauche de Julien qui se trouvait être la
plus près de lui; puis, familièrement, il la secoua entre les siennes
en signe d'amitié.
Par malheur cela se trouvait être la main blessée de Julien. L'enfant
devint tout pâle, il étouffa un petit cri.
—Quoi donc! dit brusquement le patron d'un air agacé. Eh bien, es-tu
en sucre, par hasard, et suffit-il de te toucher pour te casser?
—C'est que..., répondit Julien en soupirant, cette main-là est comme
ma jambe, elle a une entorse.
—Allons, bon, tu n'as pas de chance avec moi, petit, dit le patron
d'un ton radouci.
Julien le regarda moitié ému, moitié souriant:
—Oh! que si, dit-il, puisque vous n'êtes plus fâché, la poignée de
main est bonne tout de même.
Le bourru se dérida complètement:—Tu es un gentil enfant, dit-il.
Il se pencha vers Julien, et posant ses deux mains d'Hercule sous les
bras du petit garçon:
—As-tu encore des entorses par là? dit-il.
—Non, non, patron, dit Julien en riant.
—Alors, viens m'embrasser.
Et il souleva l'enfant comme une plume, l'enleva en l'air jusqu'à la
hauteur de sa grosse barbe, et posant un baiser retentissant sur
chacune de ses joues:
—Voilà! nous sommes une paire d'amis à présent.
Les bateliers regardaient leur patron avec surprise, et pendant que,
délicatement, il remettait le petit garçon entre les deux sacs qui lui
servaient de fauteuil, André les entendit dire:—Ce bambin ne sera pas
trop malheureux ici.
Julien tout réconforté souriait de plaisir dans son coin, et André
s'applaudissait de voir combien la douceur et la bonne volonté avaient
vite triomphé des mauvaises dispositions et des manières brusques du
patron.
LXXXIII.—André et Julien aperçoivent les Pyrénées.—Le cirque de
Gavarnie et le Gave de Pau.
Les montagnes, avec leurs neiges et leurs glaciers, sont comme de
grands réservoirs d'où s'écoule peu à peu l'eau qui arrose et
fertilise nos plaines.