»Nous pensâmes tous qu'il courait après sa fille, ou qu'il allait prendre des précautions pour qu'on la lui ramenât, ce qui est assez naturel. Nous restâmes donc seuls dans ce château, jadis si agréable, et nous prodiguâmes tous les secours dont nous fûmes capables à l'infortunée madame Germain; mais, hélas! nous ne pûmes la sauver; elle succomba à sa douleur, et mourut dans nos bras le surlendemain, à deux heures trois quarts du matin.

«Pardon, mon bon maître, si vous me voyez verser encore quelques larmes après toutes celles que j'ai répandues.... Je l'aimais, cette bonne madame Germain! et elle avait aussi de l'amitié pour moi.... Hélas! c'est moi qui lui ai fermé les yeux. Un moment avant d'expirer, elle me fit appeler: Mon cher Valentin, me dit-elle d'une voix faible, daigne prendre soin du petit Hyacinthe, de ce pauvre orphelin que je comptais élever tranquillement dans un asyle simple et champêtre, à l'abri des revers qui ont traversé ma vie! Ce pauvre petit, il n'avait que moi: à qui puis-je le recommander maintenant, si ce n'est à un honnête homme comme toi qui l'as sauvé des mains des voleurs et qui couronneras ton ouvrage, en le gardant jusqu'à son adolescence? Tu me le promets, Valentin, et je meurs plus tranquille!....

»Puis elle ajouta: Valentin, si tu rencontres jamais cet infortuné Victor, ce fils de mon amie, cet enfant que j'ai reçu dans mes bras, et dont je cause aujourd'hui le malheur, Valentin ne l'abandonne pas, sers-lui de guide, d'ami, de confident; exige de lui qu'il me pardonne ses infortunes: oh! Valentin! je ne puis plus vivre en horreur à Victor, à Clémence, à M. le baron lui-même, qui me laisse mourir loin de lui!.... Valentin! c'est trop, mille fois trop pour briser un cœur, moins faible même que le mien.... Je sens que ma langue se glace, que le froid de la mort monte jusqu'à mon cœur.... Je ne puis plus.... prononcer.... que les noms si chers d'Adèle.... de Victor!.... et.... je meurs....

»Elle expire, en effet, et je ne vois plus qu'un cadavre inanimé! Oh mon Dieu, mon cher maître, que ce tableau m'a fait de peine! il est là, encore devant mes yeux, et je crois qu'il y sera tant que je vivrai. On peut donc mourir de douleur!... je ne l'aurais jamais cru.... Il faut pourtant que j'en revienne à mon histoire, et m'y voici.

»Madame Germain n'était plus; je lui avais fait rendre les honneurs funèbres, et je l'avais placée moi même dans un des bosquets du parc, où son corps repose encore: que pouvais-je faire-là, moi, seul dans ce château avec Friksy et son fils, qui ne pensaient qu'à l'inquiétude où les livrait l'absence du baron? Je me rappelai les derniers vœux de madame Germain: elle voulait, disait-elle, que je prisse soin de son petit Hyacinthe; elle desirait que je retrouvasse son cher Victor: suivons ses dernières volontés, me dis-je; et je les exécutai. D'abord je mis le jeune Hyacinthe chez une bonne fermière de la montagne voisine, qui, moyennant une bonne somme d'argent une fois donnée, me promit d'élever son enfance et de me le représenter toutes les fois que je le desirerais. Ensuite je pris un cheval, et je me décidai à courir sur vos traces que je pouvais deviner, puisque vous m'aviez dit la route que vous vous proposiez de prendre. Je ne dis donc mon projet à personne; je remis seulement mes clefs et mes comptes à l'intendant, et je partis. Dieu sait si j'ai couru depuis ce temps-là; mais enfin je vous ai rencontré, mon cher maître; et, si mes vœux sont comblés, j'espère que ceux que madame Germain a manifestés avant de mourir seront suivis de même. Nous ne nous quitterons plus, mon bon, mon aimable maître; n'est-ce pas que nous ne nous quitterons jamais»?

Victor protesta encore une fois au fidèle serviteur qui aimait à se répéter, que jamais il ne se séparerait de lui, et notre héros se livra aux justes regrets que devait lui causer la mort d'une femme qui avait été l'amie de sa mère, qui l'avait vu naître, qui l'avait enfin sauvé de la honte, du crime peut-être, en l'arrachant au coupable Roger. Il est vrai que cette madame Germain, après avoir fait son bonheur, en confiant son enfance au baron de Fritzierne, causait aujourd'hui tous ses maux; c'était son entrée dans le château qui en avait banni Victor et Clémence.... Clémence! elle était donc aussi errante, vagabonde! Victor ne savait que sa fuite, sans connaître ses projets; Victor croyait que Clémence n'était sortie du château de Fritzierne que pour courir après son amant, pour le chercher par tout l'univers: quelque insensée que fût cette résolution qu'il attribuait à Clémence, Victor ne pouvait la blâmer d'un excès d'amour, qui, en troublant sa raison, l'avait forcée à manquer aux devoirs de la piété filiale. Mais de quel côté a-t-elle tourné ses pas? S'il le savait, Victor, comme il se hâterait d'aller la rejoindre! comme il volerait vers cet objet cher et si aimant! Elle n'a point de parens, point d'amis chez qui elle puisse aller: elle court donc à l'aventure, et le baron de Fritzierne erre aussi au hasard pour chercher ses traces, qu'il ne connaît pas plus que Victor! Ciel! quelle réflexion douloureuse vient frapper Victor! Si le baron s'était imaginé que Victor est le complice de la fuite de Clémence! s'il présumait que Victor, en fuyant, ait pu entraîner sa fille avec lui, lui donner un rendez-vous, un point de ralliement pour se rejoindre! il est possible que M. de Fritzierne forme ces injustes soupçons; et alors il accusera Victor, et Victor passera à ses yeux pour un vil séducteur! Comme il souffre, Victor, de cette idée affreuse qui afflige son esprit et son cœur. Il ne suffit donc pas, s'écrie-t-il, de ne point faire le mal, on peut donc être toujours soupçonné de l'avoir commis, et l'on n'en est pas moins en butte aux traits du mépris et de la haine des hommes! Surmontons cette nouvelle crainte, qui peut n'être que trop fondée, reposons-nous sur la tranquillité de ma conscience: elle est mon guide, mon soutien, mon consolateur, et sans ma conscience, sans le témoignage de ma probité que j'ai là, dans mon cœur, je ne pourrais plus supporter la vie!

Ainsi parla Victor. Comme il était tard, et que le repos lui était nécessaire, il songea à en prendre un peu, en engageant Valentin à en faire autant près de lui. Valentin ne se fit pas prier, et ce bon garçon dormit comme un homme que le sort n'a livré ni aux remords, ni aux regrets, ni aux douleurs.

Victor, que le sommeil fuyait depuis long-temps, se promit bien de suivre le dessein qu'il avait d'abord conçu de parcourir toute l'Allemagne. Clémence, se dit-il, Clémence, qui me cherche sans doute, présumera bien que je n'irai pas changer de climat, encore moins visiter les autres empires de l'Europe. Un amant banni des lieux qu'habite sa maîtresse est comme la timide fauvette, qui, effrayée par les cris de joie de l'indiscret qui veut lui ravir le nid de ses petits, fuit de ce nid à tire-d'aile, mais tourne sans cesse autour, le guette de l'œil, ne le perd jamais de vue, dans l'espoir d'y rentrer, si le ravisseur a la sensibilité de respecter sa triste famille. Tel est l'amant bien épris; il fuit, mais il ne peut abandonner la patrie de celle qu'il adore; l'air qu'elle respire lui est nécessaire, et s'il ne peut rester près de l'asyle de son amante, il ne s'en éloigne jamais assez pour n'avoir pas la faculté d'y retourner en peu de temps. Si Clémence a fait cette réflexion, elle cherchera Victor dans les environs de la Bohême. Dans les environs de la Bohême! et si son père la retrouve, s'il la contraint à le suivre, comme cela est présumable, elle est de nouveau perdue pour Victor. Singulier effet de l'amour joint à la délicatesse! Victor regrette que Clémence ait fui son vieux père, et Victor serait désespéré que le baron retrouvât Clémence; il lui semble même qu'elle est à lui maintenant, qu'il va la rejoindre aisément, qu'ils sont comme ensemble, puisqu'elle n'est plus sous la puissance paternelle. Victor aurait desiré qu'elle ne quittât jamais son père, et Victor desire maintenant qu'elle puisse se soustraire à ses recherches.... Voilà l'amour, voilà ses indécisions et ses erreurs.

Victor se propose donc de retourner dans son pays, de visiter exactement la Saxe, la Silésie, la Moravie, l'Autriche, la Bavière, la Franconie, tous les cercles qui entourent la Bohême, il ne négligera pas une masure; et si ses recherches sont infructueuses, en tournant autour du climat sauvage qui a vu naître Clémence, il parcourra l'Allemagne entière, la Prusse, la Pologne, la Hongrie, l'Italie, la Savoie, la France, toute l'Europe, en un mot; par-tout il demandera Clémence, aux hommes, aux forêts, aux échos, et il faudra bien qu'il la trouve, si elle n'est pas rentrée au château de son père. Il lui sera très-facile de s'éclaircir sur ce dernier point, en engageant Valentin à entretenir une correspondance suivie avec la fermière qui s'est chargée d'élever le petit Hyacinthe. Cette fermière est voisine du manoir de Fritzierne; elle saura tout ce qui s'y passera, en rendra un compte exact à Valentin; et si Clémence n'est pas retrouvée par son père, ce bonheur doit être réservé à Victor, qui ne prendra plus de repos jusqu'à cette heureuse découverte. Voilà qui est convenu; Victor en fait le serment sur le portrait de Clémence, et sur l'écharpe écarlate que son amante a fixée sa poitrine avant qu'il parte pour le camp de Roger. Victor baise mille fois ce voile précieux qui ceignit jadis la tête de Clémence, et que les zéphyrs se plurent à soulever sur ses épaules. Cette écharpe, don sacré de l'amour, est le gage de la tendresse de son amie; il y a tracé ces mots sur la soie: Dieu, l'amour et l'honneur; c'est la devise des anciens paladins, c'est la devise que Victor chérit; elle lui dit de mettre sans cesse sa confiance en l'Être suprême, de penser toujours à celle qu'il adore, et d'écouter, en toute occasion, la voix de sa conscience, qui l'a déjà soutenu dans les secousses violentes qu'il a éprouvées.

Victor, fort de la résolution qu'il a prise, voit s'avancer à pas lents le char radieux du soleil; il éveille Valentin, qui, fatigué comme il l'est, va dormir toute la journée, et tous deux se disposent à retourner en Bohême, qu'ils vont traverser seulement pour entrer de-là dans la Bavière, qu'ils veulent d'abord parcourir.

Ils sont prêts à partir, lorsqu'un jeune homme entre précipitamment chez eux, et se jette dans les bras de Victor, qu'il accable des plus tendres reproches: c'est Henri. Henri s'est apperçu la veille que son ami s'était échappé secrètement de la maison de son père. Henri s'est douté que Victor revenait chez lui, et, dès l'aurore, il s'est empressé de se rendre à Léipsick, pour tâcher de ramener son ami au bois de Rosendhall. Henri lui fait les propositions les plus agréables. Il va se marier, Henri; il va épouser Constance, qu'il adore. Nous irons, dit-il à Victor, ma femme et moi où tu voudras. Constance est une riche héritière, dont les biens immenses sont plus que suffisans pour nous et pour toi; tu seras heureux enfin, cher Victor, tu seras tranquille; et si tu peux parvenir à oublier Clémence, si tu peux te faire une raison sur le malheur de ta naissance, tu passeras avec nous des jours doux, et filés par la tendre amitié. Moi oublier Clémence, lui répond Victor! eh! je viens encore tout-à-l'heure de jurer de lui consacrer mes moindres vœux et mes moindres démarches! Non, Henri; je pars, je vais chercher cette amie de mon cœur, et je ne prends plus de repos que je ne l'aie rencontrée, quelque part sur la terre.

Henri, qui ne comprend rien à cette résolution de Victor, fait tous ses efforts pour l'en détourner: il ne peut y parvenir; Victor est inébranlable; les grands biens, la vie tranquille, l'état heureux qu'on lui propose, il refuse tout: c'est Clémence qu'il lui faut, ce n'est point la fortune; il ne voit que Clémence: tout entier à l'amour, il ne sent plus rien pour l'amitié. Victor enfin embrasse Henri, le remercie de ses offres avantageuses, et lui dit un éternel adieu.

Ingrat ami, lui dit Henri en versant quelques larmes, tu me quittes, tu renonces à la vie paisible que je te propose; va courir mille aventures nouvelles; va t'exposer de nouveau aux coups du malheur qui semble te poursuivre, et que tu parais chercher; je ne te presse plus, mais je souffre beaucoup de ton insensibilité. Tu me méprises peut-être maintenant, parce que tu as vu hier mon père, parce qu'il professe un état, bas à la vérité, que je n'ai jamais approuvé, et que je vais lui faire quitter. Si tu me juges comme lui, Victor, apprends à me connaître; lis ce cahier que j'ai écrit exprès pour toi; il contient le détail de mes aventures; tu verras qui je suis, qui j'ai voulu être, et ce que je me propose de devenir. Adieu, Victor; garde ces mémoires d'un homme qui t'a trop peu connu; mais qui emportera au tombeau le souvenir de ton amitié, de tes rares qualités et de ta bienfaisance. Adieu.

Henri soupire, serre encore une fois Victor dans ses bras, et se retire. Victor ému de cette touchante séparation, mais s'enorgueillissant d'avoir eu le courage de sacrifier l'amitié à l'amour, jeta les yeux sur le cahier de Henri, pendant que Valentin s'occupait de quelques préparatifs nécessaires pour le départ.

Ce cahier de Henri, je ne puis l'offrir à mes lecteurs: c'est le seul qui se soit égaré parmi les nombreux manuscrits du temps qu'il m'a fallu consulter pour écrire cette histoire. Heureusement ce cahier perdu n'occasionne point une lacune dans la marche des événemens qui donnent de l'intérêt à ces mémoires. J'ai su seulement, par quelques détails oiseux que je retranche ici pour ne point faire de longueurs, j'ai su, dis-je, que Henri était le fils d'un riche Génevois; son père, qui s'occupait le physique et de chimie, mangea toute sa fortune en inventions, secrets, ou découvertes prétendues utiles. Le jeune Henri, qui n'avait pas la manie de faire le devin, le sorcier, comme son père, adorait Constance, fille d'un grand seigneur, son voisin. Tout avait été arrangé pour leur mariage; mais la folie du père de Henri montait de jour en jour à son comble; le père de Constance retira sa parole, et le jeune Henri fit les plus vifs reproches au sien, en l'engageant à renoncer à son vil métier. Celui-ci n'écouta point son fils; il voyagea, fit rencontre d'une troupe de Bohémiens, épousa la vieille qui les conduisait, et fut se fixer dans le bois de Rosendhall, près de Léipsick, où il s'occupa plus que jamais de la magie noire, de toutes les sottises de l'astrologie. Henri, que son père avait quitté sans le prévenir, s'attacha plus particulièrement au grand seigneur, père de Constance: ne pouvant devenir l'époux de cette jeune personne, il pria son père de l'employer comme son secrétaire. Celui-ci y consentit; mais bientôt, appelé en Prusse par une succession, il partit avec sa fille et Henri. Ces trois voyageurs traversent l'Allemagne, sont saisis par la troupe de Roger. Le père de Constance meurt sous leurs coups, ainsi que ses gens; Constance elle-même est laissée sans mouvement sur le corps sanglant de son père; et Henri, jeune homme qui peut faire un élève pour la troupe des Indépendans, est entraîné, malgré ses cris et ses larmes, par les brigands, qui, peu après, en entendant les menaces qu'il fait d'immoler Roger, le plongent dans les cachots de ce monstre, dont Victor a le bonheur de le délivrer. Pour Constance, elle fut recueillie par la troupe des Bohémiens de Rosendhall, qui la portèrent, presque mourante, à leur chef. Le père de Henri, reconnaissant l'amante de son fils, prit soin de ses jours, et eut le bonheur de la rendre à la vie. Ce fut quelque temps après que la vieille, qui ne connaissait pas le fils de son époux, entendit dire à ses gens qu'on avait vu ce jeune homme à Léipsick, et qu'il venait tous les soirs se promener au bois. La vieille se trompa, comme on sait, prit Victor pour Henri, et tout se découvrit. Maintenant Constance était libre d'épouser Henri: elle allait combler ses vœux; et Henri, qui brûlait de réunir Victor à sa famille, se proposait de forcer son père à renoncer à la magie, à congédier la troupe de Bohémiens, et à partager tranquillement avec lui les grands biens de son épouse.

Voilà tout ce que j'ai pu découvrir de cette histoire, très-longue selon toute apparence, dans le cahier perdu écrit de la main de Henri lui-même; car le manuscrit que j'ai suivi pour écrire l'histoire de Victor, portait en tête de la page où la visite de Henri et le don qu'il fait de son cahier sont détaillés, le chiffre 281, et je l'ai repris au chiffre 412, pour suivre la vie de mon héros, ainsi qu'on va le voir dans le chapitre suivant; ce qui prouve que la lacune est de 131 pages. Au surplus, j'engage mon lecteur à ne point regretter cette lacune, car il me semble qu'il perd plus de détails inutiles et verbeux que de faits vraiment intéressans, faits étrangers d'ailleurs à l'histoire intéressante de l'Enfant de la Forêt.

CHAPITRE V.


ENTREVUE NOCTURNE; AFFRONT SANGLANT.

Victor a lu le cahier de Henri; il y voit un amour traversé comme le sien, mais plus heureux, puisqu'il est couronné. Victor est enchanté du bonheur de son ami; quoiqu'il n'ait pas l'intention de le partager; il admire en même temps la délicatesse de ses procédés. Si je n'aimais pas, se dit-il, la maison de Henri serait pour moi un port assuré contre les orages qui ont déjà traversé ma vie, et qui peuvent obscurcir encore mes tristes jours. Voilà un homme riche qui sait mes malheurs, ma naissance, et qui, loin de me mépriser, m'offre sa fortune et son amitié constante. Ô Victor! faut-il que tu aies connu l'amour! faut-il qu'un serment, fait il y a quelques momens, force tes pas à errer long-temps, toujours peut-être, et sans trouver la femme divine que tu vas chercher!.... Que dis-je! pourrais-je si-tôt le regretter, ce serment solemnel! aurais-je la bassesse de me repentir d'aimer Clémence! Victor, qu'as-tu dit? qui a pu te faire regretter ces liens charmans qui t'enchaînent à la beauté, à l'innocence, à la vertu? Rougis, Victor, rougis, et songe à suivre la loi que tu viens de t'imposer.... elle est aussi sacrée pour toi que le fut jadis, pour le baron de Fritzierne, le serment qu'il fit aux mânes de son épouse de t'adopter, de t'élever comme son fils. Pars, Victor, et cherche Clémence; c'est-là le seul port où tu puisses trouver le véritable bonheur....

Valentin est prêt, et Victor l'est aussi. Tous deux quittent enfin la ville de Léipsick, reviennent sur leurs pas, traversent de nouveau la Saxe, et se retrouvent, au bout de quelques jours dans la Bohême, où il semble que leur destinée soit d'errer toujours. Comme leur dessein n'est que de passer rapidement par ce royaume, qui leur rappelle Roger, sa troupe et des souvenirs trop douloureux, ils prennent sur la gauche, et vont se rendre enfin à Amberg, capitale du haut palatinat de Bavière dans le Nordgow, et qui n'est qu'à huit lieues de Ratisbonne.

Je ne dirai point comment Victor s'informe en route de Clémence, avec quel soin il interroge tous ceux qu'il rencontre, comment il s'y prend pour désigner celle qu'il cherche, ni les éclats de rire ou les signes de pitié qu'il provoque par ses questions ingénues. Il faut être amant, et par conséquent avoir la tête un peu frappée, pour former le projet bizarre, impraticable à l'apparence, d'aller demander une femme, inconnue à tout le monde, à chaque passant qu'on rencontre, et, pour ainsi dire, dans chaque maison qui s'offre à nos yeux. Je ne dis point que Victor faisait cette recherche à la lettre; mais il n'en était pas moins importun à tous ceux qu'il interrogeait. Il lui semblait qu'un dieu protecteur, le dieu des amans sans doute, devait lui faire rencontrer à la fin celle qu'il brûlait de revoir. Enfin, se disait-il, elle est quelque part dans la nature; je visiterai tous les coins du globe; je passerai ma vie, s'il le faut, à cette recherche, et je réussirai....

Ordinairement, dans les romans, on fait voyager ses héros sans dire au lecteur s'ils ont de l'argent, ou des ressources pour s'en procurer. Il est sensé que cela va tout seul, qu'un amant qui court le monde, a tout ce qu'il lui faut pour se soustraire au besoin; et ce sont des vétilles d'ailleurs auxquelles les romanciers ne pensent jamais. Moi, qui écris une histoire véritable, je ne dois rien omettre; et le chapitre de l'argent en voyage est assez essentiel, pour qu'on me permette une légère explication à ce sujet. D'abord Victor a reçu dans le camp des Indépendans une somme d'or considérable, que son père lui a fait remettre par les mains du jeune Henri. En second lieu, cet Henri qui doit sa liberté à Victor, cet ami sensible et généreux, n'a pas oublié de lui laisser, à sa dernière visite, une marque de sa reconnaissance. C'est Valentin que le jeune Henri a pris à part. Ton maître, lui a-t-il dit, me fuit pour jamais; charge-toi, mon ami, de ce faible présent, bien au-dessous des obligations que ses services signalés m'ont imposées.

Valentin a voulu refuser la bourse qu'Henri lui a remise; mais Henri a insisté, et Valentin a mis l'or dans sa poche sans en parler, pour le moment, à son maître; ce n'est qu'au bout de quelques jours que Victor apprend ce trait de bienfaisance de son ami. Il blâme d'abord Valentin d'avoir reçu un présent aussi considérable, mais il n'est plus temps de le rendre; Valentin d'ailleurs lui fait observer que l'argent est encore plus nécessaire que l'amour. Victor sourit de cette maxime intéressée, et Valentin se charge de faire par-tout la dépense. Ainsi Victor est à l'abri du besoin; il peut voyager: le lecteur est certain maintenant qu'il ne manquera de rien: je ne reviendrai donc plus sur ce point.

Victor et Valentin avaient quitté la Bavière; ils avaient visité l'Autriche, suivant leur projet, et ils étaient maintenant dans la Moravie, qu'ils parcouraient avec les mêmes soins, sans découvrir encore l'objet de leurs vœux. Ils ne se lassaient pas: le courage de Victor s'augmentait par l'amour, et le zèle de Valentin doublait par l'amitié qu'il portait à son maître.

Un jour, ils avaient quitté la ville d'Iglaw, et côtoyaient paisiblement les bords de l'Igla, dans l'espoir de se rendre à Brow, petit village situé à deux lieues. Le ciel, qui jusqu'à ce moment avait été pur, se couvrit tout-à-coup de nuages, et l'orage le plus affreux vint les accueillir. Seuls, dans une campagne déserte, ils ne purent que se réfugier sous une roche, qui, par sa sommité, offrait une espèce de toit salutaire au voyageur mouillé par l'orage. La pluie, la grêle, le tonnerre, tout ce désordre de la nature dura jusqu'au soir. La nuit même commençait à couvrir l'horizon, lorsque l'orage cessa, et permit à nos amis de quitter leur retraite pour chercher un abri plus commode. Les terres étaient trempées, les chemins impraticables; nos voyageurs furent obligés de prendre une route pierreuse, et qui était frayée sur une espèce de montagne. Ce fut sur ce mont élevé que Victor apperçut près de lui une maison éclairée, qu'il n'avait pu remarquer d'abord, attendu que la montagne la lui cachait pendant qu'il en côtoyait le pied. Allons frapper là, dit Victor; on ne peut nous y refuser l'hospitalité pour cette nuit seulement.

Ils frappent; un vieillard, d'un extérieur assez vénérable, leur ouvre, et, sur leur demande, se hâte de les faire entrer dans l'intérieur de sa maison, en fermant la porte sur eux. Ils racontent qu'ils sont égarés; le vieillard les plaint, et leur sert à souper. Il semble habiter seul cette maison assez considérable; ou du moins c'est lui seul qui paraît, qui sert ses hôtes, et qui les conduit après dans un appartement commode, où deux lits offrent à Victor la commodité de faire coucher son domestique près de lui. À peine sont-ils disposés à se livrer au sommeil, qu'ils entendent un bruit sourd, auquel ils prêtent toute leur attention. Leur porte s'ouvre, et quelqu'un marche droit au lit de Victor. Ils sont sans lumière, et ne peuvent distinguer les objets; mais Valentin est bientôt levé; il a saisi ses armes, et se prépare à défendre son maître, qui sans doute est tombé avec lui dans un piége. Ne craignez rien, leur dit une voix douce, bons étrangers, n'ayez aucune inquiétude, je suis une femme.—Une femme!

Oui, je suis une femme persécutée par un père cruel, et qui implore votre appui.—Parlez, madame, lui dit Victor.—Le maître de cette maison, ce vieillard hospitalier que vous avez vu ce soir, est mon père; c'est un homme respectable, qui a occupé autrefois des emplois honorables; mais, hélas! il n'a que moi d'enfant, et il m'a sacrifiée à un homme que je déteste.—Il vous a mariée?—Non, pas encore; mais c'est demain que je dois prononcer le oui fatal: demain est le jour fixé pour mon malheur. Nos parens, nos amis doivent se rendre en ce lieu, qui est une maison de campagne de mon père, et la triste cérémonie doit se faire!....—Quel est donc cet époux qui vous est odieux à ce point?—C'est un scélérat, j'ai tout lieu de le croire. Ses liaisons sont affreuses, ses manières brusques et son état, un mystère. Il a séduit mon père par un extérieur composé, doux, tendre, et sensible en apparence; mais j'ai eu tout le loisir de l'étudier: il est faux, méchant, et je lui soupçonne des relations que je ne puis vous dire, mais qui sont bien criminelles.—Vous m'effrayez, madame! et vous n'avez pas essayé d'éclairer votre père?—J'ai fait tous mes efforts pour rompre cette union qui me désespère: mon père est aveugle sur le compte de Forly. Mon père d'ailleurs n'est point riche, et Forly nous apporte des biens considérables, à ce qu'il dit.—Eh! qu'exigez-vous de moi, madame?—Bon étranger, vous saurez que je suis gardée à vue ici par ce monstre qui doit être mon époux; il épie mes moindres démarches; et mon père lui-même, qui connaît ma répugnance pour cet hymen, me tient en quelque façon prisonnière, jusqu'au moment où j'aurai contracté les liens du mariage.—Eh bien?—Je vous ai apperçu hier à travers une porte, et sans être vue de mon père. Votre air doux, le son touchant de votre voix, la franchise de votre langage, tout m'a persuadé que vous vous prêteriez à me sauver de cette funeste maison. J'ai trouvé une seconde clef de la porte de cette chambre, et je suis venue implorer votre appui.—Encore une fois, que me demandez-vous?—Daignez me prêter vos habits; vous en avez d'autres sans doute. Je descendrai par cette fenêtre, la seule de cette maison par où l'accès de la campagne soit facile, et je fuirai pour jamais mes tyrans.—C'est-là ce que vous desirez, madame?—Oui monsieur; oh! daignez ne pas me refuser!—Cela m'est impossible, madame; je n'abuserai point de l'hospitalité que votre père me donne pour faciliter la fuite de sa fille. J'aime à croire que vous vous plaignez à juste titre; mais je n'ai entendu que vous dans cette affaire; j'ignore si quelques circonstances atténuantes la rendent moins tragique que vous ne le dites. Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, même de vue. J'arrive dans cette maison, où je n'ai vu votre père qu'une seule fois: il m'a paru respectable, votre père, il m'a reçu avec bonté; je n'y répondrai point par une trahison: il vous sera libre de fuir par la suite, mais moi je ne seconderai point vos projets.—Homme barbare! tu déchires mon cœur par ta froideur cruelle et désespérante!—Comment, madame, avez-vous osé même venir seule, à cette heure, trouver deux inconnus, qui, moins honnêtes, pourraient abuser de votre position et de votre confiance imprudente? est-il de la décence de votre sexe....—Je ne vous demande point de conseils, monsieur, mais des services.—Vous feriez mieux de suivre les uns que d'exiger les autres.—Vous me désespérez! vous ne savez pas jusqu'où ma douleur peut m'entraîner.—Que prétendez-vous faire, madame? sortez, je vous prie, de ce lieu, ou demain votre père sera instruit de tout.—Il le sera donc en même temps de mon évasion?

La femme inconnue ouvre, en disant ces mots, la croisée de la chambre de Victor, et se précipite dans la campagne! Dieu! s'écrient ensemble Victor et Valentin, en courant à la croisée, elle s'est tuée!....

L'inconnue ne s'était pas tuée en tombant, comme le craignaient nos amis; mais elle était restée au bas de la croisée, baignant dans son sang. Quel malheur! quel malheur affreux! que feront nos voyageurs! Ils prennent leur parti: Valentin, qui peut être plus adroit que Victor à trouver les issues d'une maison qu'aucun d'eux ne connaît, Valentin court les escaliers en appelant du monde. Un homme, qui lui est étranger, ouvre une porte, en sort en tenant une lumière, et demande ce qu'il y a? Venez, monsieur, venez avec moi, lui crie Valentin.

L'étranger suit le domestique de Victor, et tous deux rentrent dans la chambre où l'amant de Clémence est livré au plus grand trouble. À la clarté de la lumière que tient l'étranger, Victor croit reconnaître quelques-uns de ses traits; il est prêt à lui demander en quel lieu il l'a vu; mais il remet cette question peut-être indiscrète, et ne peut que lui raconter naïvement, et dans tous ses détails, la conversation qu'une femme, qu'il ne connaît pas, vient d'avoir avec lui, ainsi que l'action désespérée de cette femme, qui sans doute s'est blessée. L'étranger, très-ému, regarde par la croisée, et s'écrie: Matilde! est-ce bien vous! avez-vous pu commettre cet acte de démence!—Oui, barbare Forly, s'écrie à son tour Matilde d'en bas! et c'était pour éviter de te donner ma main; mais le sort ne l'a pas voulu.... Je meurs, hélas! je meurs!....

Forly, car c'est lui, sort de la chambre, va réveiller du monde. Des domestiques se lèvent à la hâte, vont ouvrir les portes de la maison; on court à la malheureuse Matilde, qu'on relève et qu'on porte dans l'intérieur, chez son père, à qui l'on apprend cette triste nouvelle. Victor, Valentin se sont transportés aussi chez le vieillard, et sont témoins de tout ce qui s'y passe. Frédérik, dit Forly au père de Matilde, voilà un trait de folie de votre fille des mieux caractérisés! Eh quoi, Matilde, s'écrie Frédérik, fille imprudente et insensée! vous avez pu.... à la veille d'un hymen qui faisait tout mon espoir!....—Il est reculé au moins ce fatal hymen, répond Matilde d'une voix faible et souffrante!....

Tout le monde s'empresse auprès de l'infortunée, qui a le bras droit absolument cassé; et Forly, qui paraît en effet dur et brutal, ainsi que Matilde l'a annoncé, s'approche de Victor, le fixe d'un air sombre, et lui dit à voix basse: Demain, j'aurai deux mots à vous dire.—Parlez sur-le-champ, lui répond de même l'amant de Clémence.—Non, non, demain, nous nous verrons de près.

Victor ne peut concevoir ce que lui veut le brusque Forly; il s'en inquiète peu, et répète au vieux Frédérik les détails de la visite de Matilde, et du refus qu'il lui a fait de se prêter à ses vœux, refus qui a causé un malheur qu'il était impossible de prévoir. Frédérik fait à Victor des éloges sur la délicatesse de son procédé, et le conjure de retourner chez lui pour y goûter un repos qu'il est désespéré de voir interrompu. Victor le prie obligeamment de lui permettre de lui offrir des consolations pendant le reste de cette cruelle nuit, et le vieillard y consent. Forly se retire, en témoignant une insensibilité qui choque vraiment Victor. Matilde est reportée chez elle, où les soins les plus pressans lui sont prodigués, et Victor reste seul, ainsi que Valentin, avec Frédérik, qui leur conte en peu de mots les motifs du désespoir de sa fille.

«Elle a toujours eu, leur dit-il, l'esprit romanesque, et même un peu aliéné. Vous avez vu ce jeune homme qui sort d'ici; c'est le gendre que je me suis choisi. Forly est très-riche, mais c'est un homme qui a beaucoup voyagé sur mer; les marins ne sont pas galans: il n'a pas plu à Matilde; j'ai pensé que la rudesse seule du caractère de Forly était la cause de cet éloignement pour un hymen que je brûlais de terminer. J'en ai prescrit le jour; c'est aujourd'hui qu'il devait se célébrer, cet hymen fortuné, ici même, dans la chapelle de ma maison. Hier, mon gendre est revenu de la ville, où il va tous les jours pour des affaires que j'ignore, mais qu'il veut, dit-il, terminer. Il était très-fatigué: je l'ai envoyé se reposer. Ma fille était renfermée chez elle, tout mon monde était couché, seul je veillais lorsque vous avez frappé. Je vous reçois ici, enchanté, en vous offrant l'hospitalité, de pouvoir vous engager à partager tous les plaisirs que devait offrir cette journée, et ma fille, plus qu'indiscrète, va vous importuner: vous lui refusez, avec raison, des services indignes de votre délicatesse, et l'insensée nous plonge tous dans la douleur! Ah! monsieur, quelle scène douloureuse pour le cœur d'un père!.... Vous resterez néanmoins; n'est-ce pas que vous promettez vos consolations encore pendant toute cette journée?—Monsieur, des affaires pressées....—Vous resterez, je l'exige, et en bonne compagnie, car j'attends plus de trente personnes; mes amis, mes parens! que leur dire, hélas! que leur dire»!

Victor se serait bien remis en route à l'heure même; mais il voulait se donner le temps d'apprécier ce Forly, qui avait, disait-il, deux mots à lui dire. Victor cherchait à se rappeler en quel lieu il l'avait vu, car il ne lui était point du tout inconnu. Que lui voulait ce Forly, qui lui avait témoigné de l'humeur? était-il jaloux? croyait-il que sa prétendue était venue à un rendez-vous chez lui? Quelles extravagances passaient donc par la tête de cet homme, dont les traits d'ailleurs annonçaient la fausseté et la brutalité?.... Matilde était sacrifiée; elle avait eu raison, l'infortunée! Un père faible et crédule la livrait à un homme peu fait pour être aimé d'une femme sensible; mais quand Victor aurait cru Matilde, quand il aurait eu plus de sujets de la plaindre et de la servir, pouvait-il, étranger dans une maison où il est reçu avec honnêteté, pouvait-il faire évader la fille de son hôte, et s'exposer ainsi aux reproches mérités de tout le monde? Oui, le père a raison, sa fille a la tête un peu dérangée, sa conduite le prouve; et Victor, qui a bien assez de ses propres malheurs, est très à plaindre d'avoir mis le pied dans cette maison, où on veut lui faire une affaire particulière d'un événement qu'il n'a pu empêcher.

Le lendemain, la maison se remplit de gens parés qui croient venir à une noce, et qui apprennent avec chagrin l'accident de la nuit. Frédérik cherche à faire bonne contenance. Il fait servir un superbe repas, et l'on se met à table. Forly cependant ne paraît point encore, et c'est lui que Victor attend. On vient dire tout bas à Victor qu'on le demande au jardin. Victor, ne doutant point que ce ne soit son agresseur, descend, et rencontre en effet Forly, qui pâlit à son approche, et lui dit d'un ton brusque: Me reconnaissez-vous?—Je vous ai vu quelque part, mais je ne sais où.—Vous ne vous rappelez pas mes traits?—Non.—Prenez garde à ce que vous dites, car vous pourriez me perdre ici; mais si je prévoyais, si je me doutais que vous eussiez cette pensée, je prendrais l'avance, et je vous perdrais vous-même.—Moi, homme grossier et malhonnête, vous pourriez me perdre: qu'ai-je fait? peut-on m'accuser?...—Je sais qui vous êtes.—Vous savez?—Il suffit. Matilde s'est plaint à vous cette nuit. Elle a pu pénétrer mes secrets, vous les communiquer.... J'exige que vous sortiez sur-le-champ de cette maison; sur-le-champ, vous m'entendez, ou je saurai vous en faire chasser.—Impudent!—Vous connaissiez Matilde: elle n'aurait pas été vous trouver chez vous à une heure si indue, si vous n'étiez son confident.—Je vous jure...—Allons, allons, il était fort bien arrangé, votre petit projet. Vous feigniez d'être égaré, de demander l'hospitalité ici, et tout cela était convenu avec Matilde.—Forly, je n'ai jamais déguisé la vérité; et quand je vous proteste....—Toutes vos protestations ne m'intimideront pas. Vous faites semblant de ne pas me connaître, et vous me connaissez; mais vous allez vous retirer sur-le-champ de cette maison, je le veux; sinon....—D'autres affaires m'appellent: je me proposais de reprendre ma route dans quelques heures; mais tes menaces m'engagent à prier le respectable père de Matilde à me souffrir ici quelques jours. Si cet arrangement ne te plaît pas, je suis prêt à te donner toute autre satisfaction.

Victor et Forly vont peut-être mesurer leurs armes à l'insu de Valentin et de tous les convives, lorsque Frédérik lui-même se présente, et demande à son gendre futur quel motif peut l'éloigner d'une société aimable et choisie qui l'attend.—Vous le saurez là-haut, lui répond Forly.

Tous trois montent dans le salon à manger, où la compagnie se plaint de l'absence de Forly. Je ne puis, messieurs, s'écrie tout haut le méchant homme, je ne puis vous dissimuler la cause de mon indignation, ni souffrir que vous vous compromettiez tous avec cet homme. Ce misérable que vous voyez (il désigne Victor), vous ne le connaissez point: eh bien! c'est le fils de l'infâme Roger!—Ciel! s'écrie-t-on de toutes parts....

Un coup de foudre vient de frapper tous les convives: à ce nom de Roger, les femmes fuient en criant, et les hommes restent saisis d'horreur. Victor est pétrifié: il n'a point la force de poursuivre, encore moins de démentir le perfide Forly; il n'a point le courage de s'excuser, il ne peut prononcer un seul mot; mais comme il est atterré! La pâleur de la mort a décoloré ses traits si doux. Il fixe avec effroi Forly, qui jouit de son trouble; et s'il n'était pas appuyé sur Valentin, qui est aussi stupéfait que lui, il tomberait, privé de sentiment!

Quelle horrible situation! Eh! faut-il déjà qu'il partage l'infamie d'un nom, quand il ne partage point les crimes qui lui ont donné cette funeste célébrité!

CHAPITRE VI,


QUI DIVISE, À DESSEIN, L'INTÉRÊT.

Victor est resté seul, absolument seul avec Valentin; tout le monde s'est éloigné de lui comme d'une bête féroce dont l'approche est redoutable. Les femmes vont se trouver mal dans les appartemens, tandis que les hommes descendent au jardin, et se réunissent pour tenir conseil. Les uns proposent de livrer à la justice, c'est leur expression, le fils du plus grand scélérat qui soit sur la terre. D'autres pensent qu'avant tout, il faut l'enfermer dans une cave, et mettre tous les chiens en sentinelle à sa porte. Le vieux Frédérik frémit d'horreur quand il songe qu'il a reçu chez lui le fils de Roger; mais Forly, qui lui fait des reproches sur sa trop grande facilité à recevoir des étrangers, ouvre un avis plus doux, et qu'il a bien ses raisons pour appuyer. Mes amis, dit-il, mes amis, écoutez-moi: je ne suis point méchant; non, je ne veux pas la punition du coupable. Il n'a fait aucun mal ici, n'est-ce pas? eh bien! laissons-le aller, croyez-moi, laissons-le aller; qu'il aille ailleurs trouver le juste châtiment de ses crimes, et ne nous mêlons plus de cette affaire.

Ainsi parle le traître Forly. On n'est pas de son avis, on le combat, il répond. Pendant cette espèce de débat, Valentin, qui a vu par une fenêtre le groupe des opinans, pense, avec raison, qu'il est question de persécuter son pauvre maître. Sauvons-nous, monsieur, dit-il à Victor, qui est encore écrasé sous le coup qu'on vient de lui porter; sauvons-nous, ou vous êtes perdu.—Eh! que m'importe? c'est l'existence que je crains, et non la mort.—Si ce n'était que la mort, mon bon maître; mais les cachots, les questions, les interrogatoires; il faut tant de temps pour prouver son innocence, tandis qu'il ne faut qu'une minute pour paraître coupable! Allons, mon Victor, croyez-moi, tandis qu'ils sont occupés, descendons doucement, et gagnons la porte qui est ouverte.—Moi, fuir, Valentin! moi, me sauver comme un vil criminel! Non; je veux absolument m'expliquer, je veux punir cet abominable Forly, que je reconnais bien à présent. Le monstre! il faut que son sang lave l'affront qu'il vient de me faire devant tant de monde; il faut, te dis-je, que je le trouve, et qu'il tombe sous mes coups.—Quel est donc ce Forly?—C'est à lui de trembler....—Monsieur, monsieur, ils montent.—Qui?—Le maître de la maison et tous ses amis.—Eh bien! ils m'entendront.—Ils ne vous écouteront pas, et vous êtes perdu sans ressource.

Frédérik arrive en effet à la tête du conseil: Forly est à ses côtés. Jeune homme, dit Frédérik à Victor, jeune homme, dont l'aspect est si intéressant et le langage si doux, mais qui porte une ame perverse et un nom odieux aux honnêtes gens, remercie-nous de borner, à un simple bannissement, la vengeance que les loix réclament de nous. Fuis, va-t-en, et n'infecte plus de ton souffle impur l'air qu'on respire ici.—Monsieur....—Fuis, te dis-je, ou crains que mes gens n'exercent sur toi et sur ton complice, leurs bras vigoureux.—Écoutez-moi; cet homme que vous voyez, ce prétendu Forly...—Faut-il que j'emploie la violence pour te chasser d'un lieu où ta présence a porté le malheur et l'épouvante?....—C'est-lui, monsieur, c'est Forly qui...—Imite ton complice, crois-moi, sauve-toi sans retard, (Valentin entraîne en effet Victor.)—Non, vous m'écouterez, s'écrie de nouveau l'infortuné Victor, en se précipitant aux genoux du vieillard, homme bienfaisant et sensible, vous seul saurez mes malheurs, si vous daignez m'entendre.

On n'écoute plus Victor; chacun le pousse, Forly le premier; on l'emporte et on le jette, ainsi que Valentin, à la porte de la maison, qui se referme sur eux, sans qu'ils aient pu faire entendre deux mots de justification au milieu des criailleries de ceux qui venaient de le chasser d'une manière si ignominieuse. Victor se retourne; il apperçoit les parens et amis du vieillard aux croisées, et armés de fusils. Ils le menacent de le tuer, s'il fait un seul geste pour rentrer.

Victor va braver cette nouvelle menace; mais Valentin, qui tremble de tout son corps, entraîne son maître, et le porte, pour ainsi dire, jusques par-delà la montagne, où ils ne voient plus la maison, et ne sont plus vus de personne.

À mesure que je décris les tristes aventures de mon héros, je sens que les expressions me manquent de plus en plus pour peindre l'état de son ame après les secousses violentes qu'il éprouve. Comment décrire ici la douleur de ce bon jeune homme? comment se faire même une idée de toutes les réflexions qu'il doit faire? Le voilà chassé honteusement, banni d'une société honnête à qui il fait horreur, et pourquoi? parce qu'il doit le jour à un scélérat dont le nom fait pâlir tout le monde! Voilà donc qu'il porte la peine de l'infamie! voilà donc les malheurs qui l'attendent toute sa vie! exilé de tous les coins de la terre où il sera reconnu, il va payer, par la vie la plus orageuse, le crime d'une naissance qu'il n'a pu empêcher, et qu'il n'a pas demandée au destin. Honte, opprobre, douleurs et regrets, voilà son partage! est-il un homme sur la terre plus à plaindre? en est-il un plus intéressant?

Victor reste quelques momens sous la pointe du rocher qui, la veille, l'a garanti des effets de l'orage. Valentin est auprès de lui; le bon Valentin essuie ses larmes, et le console avec toute la naïveté, toute l'expansion d'un bon cœur; mais Valentin n'est pas encore tranquille sur les suites de cette affaire. Il craint que les gens de la maison de Frédérik ne changent de dessein; il appréhende qu'on poursuive son maître, qu'il tremble déjà de voir gémir long-temps dans des cachots avant qu'il puisse se justifier. Valentin l'engage à marcher encore jusqu'à la nuit, et à se retirer pendant quelques jours dans un lieu écarté, ou peu fréquenté. Vous ne savez pas, ajoute-t-il, mon cher maître, vous ne devinez pas l'impression d'horreur qu'on éprouve, dans toute l'Allemagne, au seul nom de Roger; le fils de Roger paraîtrait une excellente capture, et c'est à qui s'en ferait honneur. Je ne conçois pas même comment ces gens-là vous ont laissé échapper.—Je le conçois assez, moi, lui répond Victor. C'est ce prétendu Forly, ce misérable déhonté, qui les aura pressés de me congédier ainsi: il avait trop d'intérêt de me voir hors de cette maison. Apprends que le barbare Forly n'est autre que ce farouche Morneck, un des officiers de l'armée de Roger, que j'ai vu à l'attaque du château de mon bienfaiteur, et que j'ai bien plus remarqué dans le camp des Indépendans, lors de la revue que Roger fit faire de ses troupes devant moi. Oui, mon ami, c'est Morneck lui-même, que j'étais bien éloigné de soupçonner d'abord dans Forly; mais que j'ai bien reconnu lorsqu'il a dévoilé, d'une manière si lâche et devant tout le monde, le fatal secret de ma naissance. Ce scélérat a craint que je me fusse rappelé ses traits et sa profession; il a redouté que j'éclairasse sur sa trahison le crédule Frédérik, qu'il trompe sous un nom supposé, comme Verdier, l'ami de Roger, séduisit autrefois la fille de M. de Sélinvil, et le monstre a juré ma perte; il m'a fait chasser honteusement pour prévenir ma franchise, et n'a pas voulu me laisser parler, pour prévenir des explications qui l'eussent perdu à ma place. La malheureuse Matilde avait bien raison de redouter l'hymen de ce brigand, dont elle soupçonnait l'infâme conduite. Hélas! si j'avais pu me douter du danger qu'elle courait, je me serais empressé de lui procurer les moyens de fuir: je les lui ai refusés; elle a été la victime de son désespoir, et moi je l'ai été de l'excès de ma délicatesse. Il est donc décidé, grand Dieu! que tout ce que je ferai pour pratiquer la vertu tournera contre moi pour agraver mes peines!... Eh bien! elle est dans mon cœur, cette vertu que je chéris malgré ses dangers; elle y est gravée en traits de feu, et n'en sortira jamais. Que les hommes me persécutent, que le destin me poursuive, que toutes les actions de ma vie soient empoisonnées par les préjugés ou les faux raisonnemens de la société, je serai toujours fidèle à l'honneur, que j'ai juré de suivre; à Dieu, dont je dois respecter les arrêts, dussent-ils me frapper; et à mon amante, que je continuerai de chercher toujours. J'ai fait ce serment sacré, je l'observerai religieusement, et avec toute la fermeté que donnent une conscience paisible et un amour excessif. Oui, Clémence, je t'adorerai toujours; tu sais ma naissance, toi; et, bien loin de me mépriser, tu me chéris d'autant plus que je suis malheureux; tu es donc la seule, la véritable amie que j'aie sur la terre? Oh! combien je serais ingrat, si je ne répondais pas à tant d'indulgence, à tant de tendresse!

Monsieur, interrompit Valentin les larmes aux yeux, monsieur!.... vous n'avez qu'une amie, dites-vous? ah! vous oubliez donc votre pauvre Valentin!.....—Moi, mon fidèle, moi, t'oublier quand tu me sacrifies tout, quand tu t'associes à mes peines, à mes courses vagabondes, à mon opprobre même; car tu viens de courir les mêmes dangers que moi: si j'étais un scélérat aux yeux de ces insensés, tu passais pour mon complice. Ô bon Valentin! j'ai une amante adorable; mais j'ai aussi un ami, un tendre ami, qui ne me quittera jamais, tant que je ne lasserai point son zèle ni son amitié!—Moi, me lasser, mon maître! ah! vous ne le pensez pas!...

Victor et Valentin se serrèrent étroitement avec la plus touchante effusion; ensuite Victor, qui se trouvait plus consolé par le charme de la confiance, et sur-tout par le calme de la vertu, se leva, et tous deux reprirent leur route; mais ils jugèrent à propos, par prudence seulement, de s'enfoncer dans des chemins tortueux, et de traverser une vaste plaine qui se trouvait devant eux, et dans laquelle on n'appercevait qu'un seul bâtiment, dont l'extérieur annonçait de loin une église.

Voilà, dit Victor, un de ces temples où les mortels vont abaisser leur front devant l'Être qui les a créés; c'est le lieu de la prière; c'est-là que l'homme, seul avec Dieu, lui demande pardon de ses erreurs, et implore sa miséricorde. Allons-y, Valentin; entrons dans cet asyle pieux, et qu'un saint recueillement nous gagne la protection de l'Être suprême, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés. Prions-le pour l'infortuné Victor, pour son fidèle serviteur, et sur-tout pour l'adorable Clémence, qui, si elle n'est point rendue à son père, est peut-être à présent en butte aux traits du malheur pour moi, pour moi qu'elle aime et qui l'adore. J'ai prié souvent, Valentin, et j'ai remarqué que toutes les fois que j'ai prié, mon ame a été plus tranquille.

Valentin est de l'avis de son maître, et tous deux s'acheminent vers l'église qu'ils croient habitée, où ils s'imaginent rencontrer la paix du cœur et la tranquillité; mais qui va leur offrir des aventures nouvelles.

Avant de les raconter, ces aventures singulières, je dois revenir à Clémence, que j'ai laissée seule, fuyant, avec la nuit qui se dissipe, la maison de son père, où elle ne voit plus son amant. Rejoignons Clémence, cher lecteur, et suivons ensemble ses pas tremblans, sa marche incertaine, que l'amour seul peut accélérer.

Trois heures donc ont sonné à l'horloge du château; l'aurore commence à paroître, et Clémence a déjà refermé sur elle la petite porte qui donne dans la campagne. Clémence se rappelle que c'est par cette porte, favorable aux amans, que Victor a déjà voulu la fuir. Elle se souvient qu'à quelque distance du château, Victor avant de le quitter, ainsi qu'il en avait l'intention, se retourna pour voir encore une fois la croisée de son amante, et lui chanta une romance plaintive qui lui exprimait ses tristes adieux. Clémence se retourne de même, après avoir fait à-peu-près trois cents pas; elle examine la maison paternelle, ce berceau paisible de son enfance. Elle pleure, Clémence, et détaille avec des yeux inquiets tout l'extérieur du manoir de Fritzierne, qu'elle voit sans doute pour la dernière fois!... Clémence soupire et chante à son tour, les couplets suivans qu'elle improvise, ainsi qu'il est très-aisé de le voir, par le ton plus simple que poétique qui en fait le charme.

ROMANCE.

Ce fut dans ce lieu solitaire
Qu'un jour un amant malheureux
Fit à celle qui lui fut chère
Les plus tendres adieux.
Je n'emporte point l'espérance,
Disait-il en fuyant Clémence,
Sa Clémence qu'il adorait!
Pensait-il qu'elle survivrait
Aux regrets de l'absence!

Hélas! je suis l'infortunée
Que fuyait ce cruel amant;
Il croyait que sa destinée
Me touchait faiblement.
Livrée à ma douleur amère,
Loin de lui triste et solitaire,
Je ne puis exister sans lui!....
Pour lui je m'arrache aujourd'hui
Des bras d'un tendre père.

Adieu, castel, où mon enfance
Reçut la touchante leçon
De la vertu, de l'innocence;
Adieu, vaste maison!
Tu n'étais plus pour la tendresse,
Pour la douce délicatesse,
Qu'un triste et douloureux séjour!....
Tu n'étais plus fait pour l'Amour,
Et l'Amour te délaisse.

Clémence a chanté; mais elle a chanté bas, de peur d'être entendue de quelque voyageur indiscret. Elle regarde encore le château, sur-tout la croisée de l'appartement de son père; puis elle se remet en marche. Elle sait à-peu-près, Clémence, quelle route elle doit prendre pour se rendre à l'abbaye de Belverne, où elle a résolu de consacrer sa vie au culte des autels. Elle a douze lieues à faire pour trouver cette abbaye, ce port assuré toujours ouvert aux victimes de l'amour. Clémence sent bien qu'elle ne peut faire tant de chemin en un jour; mais elle espère aller passer la nuit à Bodwits, petit village qui n'est qu'à quatre lieues de l'abbaye de Belverne, et le lendemain matin elle arrivera à cette maison, où elle entrera pour n'en sortir jamais. Tel est son projet, tel elle espère l'accomplir. Qu'elle est intéressante, Clémence, voyageant en habit simple, un bâton et une pannetière dans les mains! elle souffre la chaleur du jour, marche, marche toujours, et ne pense qu'à Victor et au but de son voyage. Elle supporte des fatigues qui jusqu'alors lui étaient étrangères; et après avoir fait huit lieues plus longues que toutes les lieues de France, elle se trouve au coucher du soleil dans ce village de Bodwits, après lequel elle soupirait tant. Clémence ne voulait point entrer dans une auberge; elle desirait que quelque personne estimable lui donnât l'hospitalité pour une nuit. Le hasard offrit à ses yeux une bonne femme assise sur la porte d'une espèce de ferme, et qui paraissait se reposer un peu des travaux du jour, avant de se livrer au repos. Eh! bon dieu, ma belle enfant, dit la bonne femme à Clémence qui l'intéressa, vous paraissez bien fatiguée?—Madame, je le suis en effet à un point...—Que n'entrez-vous ici pour vous reposer un peu?—Avec plaisir, ma bonne dame, puisque vous voulez bien me le permettre. (Elle entre.)—Allez-vous bien loin comme cela?—Jusqu'à l'abbaye de Belverne, où je vais dire au monde un éternel adieu.—Quoi! si-tôt, à votre âge? quand le monde, que vous ne connaissez pas encore, vous offre tous ses plaisirs? y pensez-vous, ma belle enfant?—J'y ai assez pensé, ma chère dame; ce monde dont vous me citez les plaisirs, ne me promet à moi que peines et que douleurs.—Est-il possible? Ah, j'entends, je comprends; c'est un désespoir d'amour qui fait votre vocation. Vous aimez, n'est-ce pas, et votre amant vous a trahie?—Il ne m'a point trahie, madame; il m'aime autant que je l'aime, mais nous ne pouvons être unis.—C'est cela; j'ai bien deviné, en vous voyant porter vos pas vers l'abbaye de Belverne, que c'était là le motif qui vous y conduisait. Ce monastère n'a été institué que pour des personnes comme vous. C'est bien malheureux, ma chère enfant, qu'une jolie demoiselle comme vous soit aussi infortunée. Cependant vous ignorez une chose qu'il faut que je vous dise.... Non, je ne vous dirai pas cela ce soir; vous êtes peut-être peureuse, cela troublerait votre sommeil, et vous ferait faire de vilains songes.—Eh quoi donc?—Rien, rien; demain à votre lever, je vous apprendrai des choses étonnantes, et qui pourront vous détourner de votre projet.—Rien ne peut m'en détourner.—Ah! vous dites cela; mais si vous saviez....—Parlez, je vous prie, ma chère dame, je n'ai rien à craindre, plus rien à redouter, puisque le plus grand malheur m'est arrivé, celui d'être privée pour jamais de Victor.—Ah! c'est Victor. Eh! est-il jeune, Victor?—Un an de plus que moi.—Et vous avez seize ans?—À-peu-près.—Pauvre enfant! quel malheur! mon dieu, mon dieu! il y a des parens bien durs dans le monde, il y a des parens bien durs!... Ah ça, restez ici: n'allez pas à l'auberge: une jolie personne comme vous!.... Ce n'est pas l'embarras, il y en a une là, tenez, en face de ma porte, à l'épée couronnée qu'on l'appelle; oh! elle est bonne, et toujours fréquentée par d'honnêtes voyageurs; mais si vous préférez une chambre rustique, mais commode, un asyle décent pour une personne de votre sexe qui est seule, je vous offre ma chambre, qui est ici dessus, dont la vue donne sur la rue, et puis au loin sur la campagne. Voulez-vous accepter cette offre franche et désintéressée?—Femme charitable et hospitalière, vous prévenez mes vœux, et m'évitez la peine que m'aurait causée la nécessité de passer une nuit dans une maison publique, ce que je n'ai pas encore fait.—Allons, c'est dit; mais souvenez-vous que demain j'ai à vous parler; qu'il faut que je vous conte des choses, oh! des choses qui vous feront dresser les cheveux sur la tête, et puis vous me direz encore si vous voulez toujours vous isoler d'un monde dont vous devez faire l'ornement.

Clémence ne devinait point quelle espèce de secret la paysanne avait à lui révéler; cette bonne femme ne voulait s'expliquer que le lendemain matin. Ce secret ne pouvait concerner Clémence; elle n'était point connue de la femme hospitalière: cependant cela devait, disait-elle, l'engager à rester dans le monde. Clémence devait être plus inquiette de son silence que de sa franchise. Quoi qu'il en soit, Berthe (c'est le nom de la paysanne) conduisit sa jeune hôtesse dans la chambre qu'elle lui destinait, après lui avoir fait prendre une collation saine et donnée de bon cœur. Cette chambre donnait en effet sur la rue, et offrait des points de vue charmans. Clémence, seule, ouvrit sa croisée, et se mit à réfléchir sur la bizarrerie de sa destinée.

Eh quoi! se dit-elle, me voilà donc, moi, fille d'un des plus riches seigneurs de la Bohême; moi que mes biens et ma naissance appelaient au plus brillant état de l'Allemagne! me voilà donc errante, vagabonde, sans asyle, privée d'un père, d'un époux! cette madame Wolf, qui a répandu le malheur sur la maison paternelle, a détruit tout d'un coup mon espoir et celui de l'homme le plus aimable, hélas! et le plus malheureux. Victor est errant de son côté, et moi, je suis pour jamais séparée de lui.... je ne le verrai plus! Dieu!... et mon père... mon père! quelle sera sa douleur quand il apprendra ma fuite! Il la sait à présent: oh oui, il y a déjà plusieurs heures qu'il sait ma faute, et l'abandon où je livre sa vieillesse. Ma faute! en est-ce une, sans revenir sur tous les torts dont j'accuse intérieurement mon père, est-ce une faute que de se livrer aux pieux exercices de la religion? fais-je un crime en me mêlant parmi les vierges du Seigneur? en faisant à Dieu le sacrifice de ma fortune, de ma vie, j'allais presque dire de mon amour!... Mon père pourrait-il m'en blâmer? il le saura, d'ailleurs, mon père; oui, lorsque j'aurai prononcé le serment éternel et irrévocable de cultiver les autels d'un Dieu de miséricorde, une lettre de ma main apprendra au baron le sacrifice que sa fille aura fait à l'amour. Il saura tout, et ne pourra plus s'opposer à rien. Ô mon père! ô Victor! il n'y a plus que le secours de la religion qui puisse me faire supporter votre absence!....

Clémence se livre long-temps à ces réflexions qui lui en suggèrent mille autres. Clémence ne songe point à se livrer au repos du sommeil: déjà la nuit a parcouru plus du tiers de sa carrière, et elle est là, là, à sa croisée dans la même agitation que Victor éprouva pendant cette nuit funeste où il eut le malheur d'aller arracher madame Wolf des mains des gens de Roger. Ce fut un malheur pour lui sans doute, puisque sans cet acte de bienfaisance, il n'eût point connu cette femme qui possédait seule le secret de sa naissance. Clémence est donc dans cette position, lorsqu'elle en est tirée par le bruit d'une voiture qui s'arrête sous sa croisée à la porte de l'épée couronnée. Elle ne sait pourquoi elle frémit involontairement. Elle ne craint pas qu'on la poursuive, puisqu'on ignore la route qu'elle a prise, et cependant ce bruit imprévu arrête son sang et fait battre son cœur. Bientôt un domestique frappe à coups redoublés à la porte de l'auberge, et personne ne lui répond. Ils n'ouvriront pas, dit le domestique à son maître, qui est enfoncé dans la voiture. Frappe toujours, lui répond le maître.

Est-ce la foudre qui vient de frapper Clémence? elle est tombée dans sa chambre; et si elle a conservé quelque connaissance, c'est pour sentir se confirmer le malheur qui vient de l'accabler. Quelle est donc cette voix étrangère qui cause son effroi? Étrangère! eh non, elle ne l'est pas pour Clémence. Elle n'a pu s'y tromper, c'est la voix de son père.

Comment donc le baron de Fritzierne a-t-il deviné la trace de ses pas? Comment a-t-il suivi la route qu'elle a tenue? c'est apparemment l'effet du hasard, ou de quelque incident que nous ignorons pour le moment. Quoi qu'il en soit, c'est bien son père dont elle entend la voix. Il descend de sa voiture, il frappe lui-même à la maison en face, on lui ouvre enfin; il gronde, on s'empresse de le servir: Clémence n'entend plus rien. Au bout d'un moment, la chambre de l'auberge, qui donne justement en face de ses croisées, s'éclaire. Clémence, qui, heureusement pour elle, est sans lumière, y voit entrer son père précédé de son domestique, et de deux garçons de l'auberge. Clémence peut suivre tous ses mouvemens. On lui apporte quelque nourriture, dont il prend très-peu. Ensuite les domestiques sortent; le baron est seul. Il se promène à grands pas, il écrit, déchire sa lettre, écrit de nouveau, se promène encore, et passe ainsi plusieurs heures dans une agitation qui brise le cœur sensible de Clémence: elle est prête à faire cesser les tourmens d'un père, elle va voler dans ses bras; mais par où? comment? réveillera-t-elle la bonne Berthe? fera-t-elle un éclat, au milieu de la nuit, dans un village? Il vaut mieux attendre le jour; quand tout le monde sera levé, elle pourra faire savoir au baron qu'elle est là, qu'elle brûle de lui demander un pardon généreux de sa faute..... Clémence ne respire pas: sa bouche est collée sur la vitre de sa petite fenêtre, elle examine son père, et son état ne peut se décrire.

Cependant le jour paraît, et Clémence ne pense point qu'elle peut être vue par le baron. Bientôt elle en fait la réflexion, et se retire. Elle ne sait plus que faire. Ses premiers projets renaissent dans son esprit; elle trouve de nouveau mille raisons pour les suivre; et si son père ignore qu'elle est si près de lui, si elle le voit remonter dans sa voiture et partir, elle reprendra la route de l'abbaye de Belverne, où, une fois dans le cloître, il n'aura plus le droit de la réclamer. Clémence ne peut pardonner au baron le préjugé qui l'a rendu assez inhumain pour bannir Victor: Clémence est peut-être coupable d'ingratitude; mais son cœur est pourtant sensible et tendre: qui peut donc lui donner cet éloignement si condamnable pour l'auteur de ses jours!... Vous tous qui raisonnez ainsi, vous qui osez blâmer Clémence, je vous dirai: Si vous connaissez l'amour, et qu'on vous donne à choisir entre un père, que vous trouvez injuste, et un amant persécuté, que ferez-vous? de quel côté pencheront vos affections?

Laissons Clémence combattre le devoir et le desir religieux qui la porte vers l'abbaye de Belverne; profitons du moment où elle se cache dans la chambrette pour éviter les regards de son père, qui peuvent à tout moment se porter vers sa fenêtre, et revenons à Victor qui chemine avec Valentin, vers l'église qu'il apperçoit dans la plaine, et où l'appelle à son tour le desir pieux et fervent de prier.

CHAPITRE VII.


LES RUINES ET LES TOMBEAUX.

Victor, tout troublé encore de la scène affreuse qu'il vient d'éprouver, consolé néanmoins par sa vertu qui le soutient toujours, marche donc avec son fidèle serviteur. La nuit approche, et menace d'être aussi orageuse que celle de la veille: ils se flattent de trouver un asyle chez le pasteur de l'église, et avancent toujours. Ils arrivent enfin à l'église, et bien à propos, car des torrens de grêle et de pluie tombent du firmament, et les éclairs semblent, en déchirant la nuit qui s'épaissit, rendre à la terre quelques rayons lumineux du soleil. Ils entrent; cette église est ouverte, elle est même en ruines, et des monceaux de pierres, de colonnes brisées, annoncent la dégradation la plus complète. Victor et Valentin, qui sont à couvert, examinent ensemble ces ravages du temps ou de l'inconstance humaine. Cette église ne leur paraît plus être une paroisse de village, ainsi qu'ils se l'étaient d'abord imaginé; elle fut sans doute une abbaye célèbre; l'ordonnance et la grandeur du bâtiment claustral, qu'on apperçoit à la faveur des éclairs, à travers les vitraux brisés de l'église, annoncent assez que cette abbaye antique fut habitée par un nombre considérable de cénobites. Victor ne se dit pas moins: Puisque ce lieu désert fut autrefois un temple destiné à la prière, que ses voûtes soient encore frappées de celles d'un mortel infortuné! Dieu entend, de tous les points de la terre, le cri du malheur; ces vœux monteront, aussi bien ici qu'ailleurs, au pied de son trône auguste.

Valentin, qui ne voit ni ciel ni terre, lorsqu'il n'éclaire point, serait assez d'avis que son maître quittât ce lieu effrayant, où perchent, près de lui, les oiseaux nocturnes et sinistres qu'il entend s'envoler, effrayés d'y voir deux personnes; mais Victor ne craint rien: il s'agenouille, engage son valet à en faire autant, et commence une prière mentale que Valentin est bien éloigné de partager, puisqu'il tremble au moindre bruit. À peine sont-ils dans cette position, que le chœur de l'église s'éclaire. Une religieuse, absolument voilée, paraît, tenant un flambeau dans sa main, s'approche de l'autel, tout brisé qu'il est, et s'agenouille en priant à son tour. Valentin veut faire un cri de surprise, Victor lui met sa main sur la bouche, et le contient dans une attitude silencieuse quoique étonnée. Tous deux respectant la pieuse occupation de cette vierge du Seigneur, retiennent pour ainsi dire leur respiration, et attendent qu'elle soit levée pour lui adresser la parole. Quelques instans après, la religieuse dépose le flambeau sur l'autel, et disparaît: Valentin, qui court après elle en l'appelant, remarque qu'elle s'est retirée par une petite porte cachée derrière l'autel, et qui est très-bien fermée. Valentin est au désespoir de n'avoir point interrogé la religieuse: il aurait su s'il était possible qu'elle donnât l'hospitalité à son maître et à lui. À présent, il a beau frapper, personne ne lui répond; voilà ce qu'a produit la discrétion de Victor. Ne t'alarme pas, mon cher Valentin, lui dit son maître; l'orage continue, il est vrai, nous ne pouvons nous exposer à reprendre notre route; mais cette maison est habitée, je suis sûr à présent qu'elle est habitée: cette sainte femme ne peut être seule ici; écoute-moi, prends ce flambeau, et cherchons quelque moyen de nous introduire dans la communauté. Je me trompe fort, si, derrière les débris de cette chapelle, je n'apperçois pas une porte entr'ouverte.

Valentin ne craignait point les hommes, quelque nombreux qu'ils fussent; il aurait bravé une armée, Valentin; mais, comme les plus grands caractères ont leurs faiblesses, Valentin croyait au diable, aux revenans; il avait peur des morts, on ne l'eût pas fait passer un quart-d'heure sans lumière dans une cave. Qu'on juge de son effroi, en voyant la ferme résolution où était Victor de parcourir ce vaste édifice: il ne fit pas semblant de craindre, de peur de passer pour poltron, et prit le flambeau qui brûlait sur l'autel. Il pria cependant Victor de marcher devant, comme le plus jeune et le plus alerte; puis il le suivit, en tremblant à son aise et de tous ses membres.

Une porte était en effet entr'ouverte: Victor la pousse, et les longs gémissemens qu'elle fait sur ses gonds retentissent au loin dans des souterrains qu'ils annoncent. N'allons pas là, monsieur, dit Valentin, ce ne sont que des caveaux où sans doute on enterre ici les morts. Il faut les voir, mon ami, répondit Victor; et Valentin se tut.

À l'entrée de ces voûtes sombres était une inscription, écrite en langue esclavonne, celle qu'on parlait alors dans la Bohême, et en lettres capitales qui paraissaient faites à la main:

«Qui que vous soyez, ne cherchez point à pénétrer ces ruines funèbres: respectez l'amour malheureux qui vient d'y fixer son séjour».

Qu'est-ce que cela veut dire?.... Un amant, infortuné comme Victor, serait-il caché dans les détours tortueux de ces souterrains? Victor sent redoubler sa curiosité, tandis que le peu de courage qui restait à Valentin, va l'abandonner tout-à-fait. Victor avance.... Un tombeau frappe sa vue; on lit dessus la pierre qui le couvre:

«Elle connut l'amour, et vint pleurer ici le séducteur qui la rendit mère, et l'abandonna ensuite lâchement. Roselle Déricé gît ici depuis l'an 1602».

Comme cette inscription frappa Victor! Il allait la relire, lorsque son pied accrocha par mégarde un angle du tombeau: plusieurs pierres s'en détachèrent, et le bruit qu'elles firent en tombant effraya tellement Valentin, que son flambeau s'échappa de ses mains, et s'éteignit.

Valentin, qui croit que le bruit qu'il a entendu vient du fond du cercueil, a laissé tomber le flambeau, et le voilà, ainsi que son maître, dans la plus profonde obscurité. Imprudent, lui dit Victor, qu'as-tu fait?—Eh! monsieur, j'en suis plus fâché que vous! à présent que devenir! donnez-moi le bras, en grace, et tâchons de sortir de ce lieu maudit par le même chemin qui nous y a conduits.

Valentin ramasse le flambeau, auquel brûlent encore quelques flamèches, et saisit fortement le bras de Victor, qui consent à retourner sur ses pas. Ils marchent à tâtons; mais au lieu de reprendre leur première route, ils s'égarent sans y penser, et arrivent à une espèce d'oratoire creusé dans le roc, éclairé par une bougie qui brûle sur un prie-dieu. Sur le mur on lit:

«Je l'adore, et c'est pour lui que je m'enterre, toute vivante, dans ces cavernes sombres».

Plus loin, sur un autre mur:

«Ici je viens penser à lui: ici je prie Dieu qu'il dirige un jour sa course vagabonde vers cet asyle du malheur».

C'est quelque infortunée, s'écrie Victor, qui, comme moi, est séparée pour toujours de l'objet de sa tendresse. Ô sombre désespoir! quelle est donc la femme capable de tant d'amour!....

Victor rallume le flambeau de Valentin, et le lui rend; il s'empare lui-même de la bougie qui brûle sur le prie-dieu, et il poursuit son examen. Il ne sait pourquoi il s'intéresse à l'inconnue qui a tracé ces caractères: hélas! existe-t-elle encore, ou repose-t-elle à jamais dans quelques-uns de ces tombeaux!

Une espèce de caveau assez orné de sculptures s'offre à ses regards. Une tombe à moitié ouverte est placée dans un coin. À l'approche de Victor, il s'en échappe un oiseau sinistre qui fait une peur affreuse au pauvre Valentin. Victor lui reproche son peu de courage, s'approche du monument, et y lit ces mots:

«Constance-Adélaïde de Munster, fille du duc de Mensterberg, prononça dans cette abbaye des vœux éternels, l'an 1582. Son père voulait la marier à un grand qu'elle n'aimait pas: son cœur s'était donné au beau page Hillerin, qui l'adorait. Le page mourut de désespoir, et la belle Constance de Mensterberg vint expier ici le malheur de son rang, qui l'avait privée de l'amant le plus tendre. Fuyez l'amour qui cause tant de peines, vous tous qui lirez cette épitaphe, et priez Dieu pour l'ame de celle qui repose sous cette pierre».

Les rangs, l'orgueil et la fortune, s'écria Victor, ont donc été de tous les temps les tyrans de l'amour?.... Il fit une courte prière sur la tombe de l'infortunée Mensterberg, puis il continua sa route souterraine.

Ce fut une espèce de cellule qu'il rencontra ensuite: elle était peu ornée; on y distinguait seulement un méchant lit, une table, quelques siéges, et un squelette, qui fit reculer d'effroi le timide Valentin. On lisait sur les murs:

«Ici, je me familiarise avec l'idée de la destruction. Le malheureux ne vit point, il meurt sans cesse; il faut qu'il apprenne à souffrir le moment heureux qui doit le conduire de cet engourdissement à la mort».

Victor remarqua que quelqu'un était venu, peu de momens avant, dans cette cellule; car il trouva un mouchoir trempé de larmes. Quelle est donc cette infortunée, dit-il? car sans doute c'est celle qui s'est enterrée vivante, suivant ses propres expressions, dans ces cavernes sombres. Serait-ce la religieuse que nous avons vue dans l'église? serait-elle seule, seule ici? Une femme! ah Dieu! quel amour! quelle vertu!

Victor rencontra encore un tombeau, mais dont l'inscription le frappa plus que toutes celles qu'il avait déjà lues. Ce tombeau, simple et sans faste, taillé seulement dans le roc, était totalement découvert. On y voyait un cadavre, dont les traits n'étaient pas assez défigurés, pour qu'on ne remarquât point que c'était celui d'une jeune fille qui avait été belle. Un portrait était collé sur sa bouche, qui semblait encore le baiser; et tandis que l'une de ses mains tenait encore ce portrait entièrement décoloré, l'autre main supportait une planche de marbre sur laquelle on avait gravé:

«Son cœur est là contre mon cœur; ses cheveux servent de coussin à mes cheveux. Léopold dort ici avec son Alexandrine. Tous deux constans, tous deux séparés et persécutés par un rival puissant et jaloux, n'ont pu se rejoindre que dans la tombe. Pleurez, amans, pleurez, et apprenez que l'espoir d'une telle réunion fut la plus douce consolation qu'ils eurent pendant leur courte vie.

»Alexandrine gît ici depuis 1599, et Léopold, dont on n'a pu obtenir que le cœur et les cheveux, fut réuni à celle qu'il avait adorée, en 1608».

Quittons cet asyle des morts, s'écria Victor; il me fait trop de mal.—Oui, quittons-le, monsieur, interrompit Valentin; il y a déjà plus de deux heures que je voulais vous le proposer: je n'aime pas cela, moi, ça m'attriste trop.

Valentin, enchanté de la résolution que vient de prendre son maître, le suit avec plus de fermeté. Tous deux apperçoivent enfin un escalier, le montent, croyant se retrouver dans l'église, et restent fort étonnés de voir un vaste jardin, semé de croix noires de tous les côtés. C'est le cimetière, monsieur, s'écrie Valentin: où diable nous sommes-nous encore fourrés?....

Comme tous les murs offrent des brèches, il est facile de sortir de ce lieu triste encore, et il est d'ailleurs instant de se réfugier dans la maison, car l'orage semble être redoublé, et les coups de tonnerre se succèdent avec une rapidité effrayante.

Victor et Valentin montent de vastes escaliers, et se trouvent enfin dans de longs corridors. Ici Valentin est plus tranquille, et Victor, qui ne trouve rien de curieux à voir dans ce bâtiment ruiné, ne cherche qu'une chambre où il puisse passer le reste de la nuit. Une cellule est ouverte; il y a même quelques meubles. Nos deux voyageurs la visitent bien par-tout, et s'y enferment dans le dessein d'attendre le jour et la fin de la pluie. Leur intention n'est pas de dormir, ce qui ne serait pas prudent dans un endroit ouvert de tous côtés, où ils n'ont encore apperçu qu'une femme, quelques recherches qu'ils aient faites. Il est probable, en effet, que cet antique monastère est inhabité: une seule femme s'y trouve, et sans doute c'est celle qui s'y est renfermée par désespoir.

Victor, accablé par la chaleur insupportable de l'air qu'il respire, dépose ses armes, une partie de ses vêtemens. Il examine tranquillement le tableau effrayant que lui offre la nature en feu, lorsqu'il croit entendre des soupirs assez près de lui. On parle même, on se plaint.... et il est impossible de distinguer ni le son de la voix, ni les exclamations de la personne qui gémit.... Victor écoute; c'est sans doute dans une cellule voisine, car en mettant l'oreille contre le mur à gauche, on entend plus distinctement que c'est la voix d'une femme. Je ne puis résister au desir de la trouver, s'écrie Victor; il faut que je la voie, que je la console. Viens avec moi, Valentin, ou reste là; je vais tâcher de pénétrer dans cette cellule, dont l'entrée est sans doute à côté de la nôtre.—Je vous suis, monsieur, répond Valentin, je ne suis pas fait pour vous abandonner.