»Huit mois s'étaient écoulés, pendant lesquels nous avions reçu plusieurs lettres du marquis. Dans ses dernières, il nous marquait qu'il nous engageait à prendre patience, que débarrassé bientôt de la famille Bellemare, il ne songeait plus qu'à rendre sa maison et son château de Rosange dignes de recevoir sa fille; tous ces arrangemens pouvaient lui coûter quelques mois, au bout desquels il se ferait un devoir et un bonheur de présenter sa fille à ses amis, et de déclarer sa naissance. Ces lettres, toujours pleines de tendresse, faisaient notre consolation: nous entrevoyions le bonheur, et l'espoir seul pouvait nous faire supporter l'absence d'un homme qui nous était également cher à toutes deux. Adèle, pour surprendre agréablement son père, et lui faire un présent, le seul qu'il pût accepter de sa fille, venait de se faire peindre; elle se faisait une fête de lui présenter elle-même son portrait, et de lui chanter, en s'accompagnant de sa basse de viole, trois couplets qu'elle avait faits à cette occasion. Je crois me les rappeler; si vous n'y trouvez pas, mes amis, un grand talent, comme poète, au moins ils vous offriront des idées simples, vraies, et du sentiment.
ROMANCE.
Père sensible, ami fidèle,
Pour te faire un présent flatteur,
Un présent digne de ton cœur,
Un peintre a choisi ton Adèle;
En faisant pour toi ce portrait,
S'il a retracé mon jeune âge,
S'il m'offre à tes yeux trait pour trait,
Il est content de son ouvrage.
Des talens de notre jeunesse
Qu'un père aime l'accord touchant!
Que l'art des vers, que l'art du chant
Sont précieux pour sa tendresse!
Pour le payer d'un doux retour,
Aux yeux d'un père offrir l'image
De l'enfant qui lui doit le jour,
C'est lui présenter son ouvrage.
Si la nature, en traits de flâme,
Dans nos yeux mit le sentiment,
Dans l'image de son enfant
Un père découvre son ame.
Si l'on distingue, en chaque trait,
De quelques vertus l'assemblage,
C'est encore, avec le portrait,
Lui rendre deux fois son ouvrage.
»Ces couplets, dont Adèle avait fait aussi la musique, n'attendaient plus que l'arrivée de M. de Rosange, ainsi que le portrait, sur le cercle duquel ma jeune amie avait fait mettre A D L, Dreux, rue Parisis, 32. espèce de légende qui signifiait Adèle, à Dreux, rue Parisis, nº. 32....».
Ici, M. de Fritzierne interrompit madame Germain: Quoi! madame, ce portrait? c'est celui que je possède, c'est celui que j'ai trouvé dans la barcelonnette de l'enfant de la forêt?....—Oui, monsieur le baron, reprit madame Germain: c'est celui-là même. Il avait été fait pour un père, vous allez voir comme il passa dans d'autres mains coupables, criminelles.... Mais n'anticipons pas sur l'événement affreux et déchirant qu'il me reste à vous rapporter: je touche à l'histoire de la séduction la plus singulière! daignez me prêter toute votre attention.
«La ville de Dreux est bâtie dans un fond, entre deux collines: sur celle à droite est la collégiale, et une antique démolition qu'on appelle le château. On y voit encore plusieurs hautes tours, dans lesquelles Sully fit la première expérience de l'invention de la mine. L'autre colline à gauche, en venant de Houdan, offre un pays plat, cultivé et couvert au loin de villages et de hameaux. Au pied de cette colline serpente et murmure, au milieu des saules, la petite rivière de Blaise, qui fait tourner plusieurs moulins. C'est sur le sommet de cette colline, que les gens du pays appellent le Blerat, que nous avions l'habitude de nous promener tous les soirs, mon Adèle et moi. Elle aimait la solitude et les entretiens philosophiques: ses goûts étaient les miens, et tous deux nous jouissions du plaisir de nous communiquer nos pensées et nos moindres réflexions sur les lectures que nous avions faites dans la journée.
»Un soir que la conversation nous avait fait passer l'heure ordinaire de la retraite, nous remarquâmes dans ce lieu, ordinairement désert à cette heure, un jeune homme qui tourna plusieurs fois autour de nous, et nous examina avec une attention particulière. La lune était dans son plein, et donnait presque à cette soirée la clarté d'un beau jour; en sorte que l'on pouvait distinguer, non-seulement les objets, mais même les traits de la physionomie: l'affectation que mettait ce jeune homme à passer et repasser auprès de nous, nous effraya d'abord: l'inconnu cependant avait l'extérieur le plus décent, et l'on distinguait plutôt de l'égarement dans sa démarche que l'envie de nuire. J'engageai néanmoins tout bas ma jeune amie à doubler le pas. Elle était moins effrayée que moi: le jeune inconnu lui inspirait de l'intérêt; elle le supposait accablé d'un violent chagrin, et elle ne se trompait pas; car, pendant que marchions précipitamment, nous l'apperçûmes qui, s'éloignant de nous, descendait de la colline, et portait ses pas rapides vers les bords de la rivière. Plus tranquilles, mais curieuses, nous nous arrêtâmes en haut; émues par un pressentiment que l'inconnu pouvait être accablé par un désespoir concentré, la crainte fit bientôt place en nous à la terreur. L'inconnu s'arrête contre un saule; puis, il s'écrie avec l'accent du désespoir, et assez haut pour que nous puissions l'entendre: Oui, voilà le terme de tous mes maux! la mort, la mort! cette onde salutaire me l'offre, osons la puiser dans son sein! tu m'as abandonné, ô ma mère! ombre de mon amie, reçois le sacrifice d'une vie qui ne peut plus couler pour toi!....
»Il dit, et va se précipiter dans la rivière: Arrêtez, s'écrie involontairement Adèle!....
»Ce cri aigu déconcerte l'étranger, il se retourne: Qui que vous soyez, nous dit-il, anges du ciel, car ce n'est pas la voix d'une mortelle que je viens d'entendre, ô laissez-moi, laissez-moi mourir! Vous ne connaissez pas la douleur d'un fils qui a outragé sa mère, d'un amant qui a perdu l'amante qu'il chérissait!....
»L'étranger s'apperçoit que nous volons vers lui, pour l'empêcher d'exécuter son fatal dessein: Non, s'écrie-t-il, vous ne m'arracherez point à une mort que j'envie!....
»Il tire un pistolet, s'ajuste.... Le coup part, et nous voyons l'infortuné tomber sans mouvement....
»Qu'auriez-vous fait à notre place, mes amis? auriez-vous abandonné là ce malheureux?.... Peut-être nous blâmez-vous aussi intérieurement de nous être laissé entraîner si vîte par la pitié; mais est-il possible de résister à un premier mouvement de compassion pour un infortuné qui ne peut-être à craindre, puisqu'il n'en veut qu'à ses propres jours! Et d'ailleurs, les accens de sa voix sont si touchans! ses exclamations annoncent tant de sentiment, une si belle ame! il a parlé de son amie qu'il a perdue, de sa mère qu'il a outragée; il connaît donc l'amour et la tendresse filiale? Avec ces deux affections si pures, si délicates, peut-on inspirer quelque terreur? Non, on est à plaindre, on est intéressant, et l'on est fait pour attendrir tout le monde, sur-tout des femmes.
»Ah le malheureux! il est mort, m'écriai-je, en entraînant Adèle vers le chemin pour l'éloigner de cet affreux spectacle. Non, ma chère Sophie (c'était le nom qu'Adèle me donnait), non, mon amie, me répond-elle, il n'est que blessé: tiens, tiens, vois comme il se débat, le moindre secours pourrait le rendre à la vie. Oh! viens, viens, allons le soutenir un peu!....
»Je suis machinalement ma jeune amie: nous descendons à la hâte le côteau, et nous approchons du blessé, qui, levant sur nous des yeux pleine de larmes, nous dit, du ton le plus reconnaissant: Créatures célestes et sensibles, venez-vous me rendre à mes tourmens? Je voulais les ensevelir avec moi dans la tombe; mais mon bras mal-adroit a mal servi mon désespoir; je n'ai fait que m'effleurer légèrement la tête: je vous vois, vous m'empêchez d'achever un crime; peut-être, hélas! je vous devrai la vie, je vous devrai le malheur!
»Ces paroles m'attendrirent, et touchèrent encore plus profondément ma jeune amie, qui s'empressa de consoler l'étranger, de le rendre à la vie, à la raison. Le sang du jeune homme coulait abondamment; Adèle déchira son mouchoir, et s'empressa de panser sa blessure, qui était absolument à côté de la tempe gauche. Il nous remercia affectueusement, est nous pria de lui donner le bras jusqu'à son auberge; nous ne crûmes point devoir lui refuser ce léger service; il se leva, et nous le soutînmes toutes deux pendant le peu de chemin que nous avions à faire jusqu'à l'hôtel du Paradis où il demeurait, en face de la rue Parisis. Il ne put que sangloter et se plaindre en route, sans pouvoir nous donner aucuns détails sur les malheurs qui l'avaient porté à vouloir mourir: Adèle et moi nous étions très-curieuses de les connaître; il nous en promit le récit pour un autre moment. Arrivé chez lui, il nous pria de ne point ébruiter cette aventure, nous remercia encore des secours que nous lui avions accordés, et nous demanda notre adresse, en nous priant de permettre qu'il vînt nous rendre ses devoirs après son rétablissement.
»Peut-être aurais-je été assez prudente pour ne point lui indiquer ma maison; mais Adèle fut plus vive que moi, et lui dit, sans balancer, que nous demeurions rue Parisis, nº. 32. L'inconnu, satisfait, rentra, et nous revînmes chez nous, attristées de cette aventure, qui fut le sujet de notre conversation pendant le souper. Je crus m'appercevoir, et je dois le dire, dès le même soir, de la trace profonde que l'étranger avait laissée dans le cœur de ma sensible Adèle: elle en parlait avec feu et à tout moment. Il a tout au plus trente ans, cet homme-là, me disait-elle, n'est-ce pas, ma bonne amie, qu'il n'a que trente ans? Que ses yeux sont expressifs! que le son de sa voix est touchant! comme il est bien fait! quel bonheur qu'un coup de feu n'ait point détruit un ensemble aussi séduisant!
»Telles étaient les expressions de mon amie, et je vous avoue que je les entendis avec peine, sans leur supposer néanmoins toute la passion qu'elles avaient. Toute la nuit Adèle ne dormit point; l'image de l'inconnu vint troubler, ou plutôt charmer son insomnie. Le lendemain matin je m'apperçus de quelque altération dans ses traits; je lui en témoignai mon inquiétude; elle me dit que le triste tableau de la veille avait été présent à sa mémoire, et je me contentai de cette réponse. Je m'apperçus qu'elle parlait bas à Michel, et j'ai su depuis qu'elle l'avait envoyé à l'hôtel du Paradis pour savoir des nouvelles de l'étranger. Funeste inconséquence qui enfla l'amour-propre de ce dernier, et lui fit prendre tous les droits dont il abusa si étrangement par la suite. Quelques jours se passèrent sans qu'Adèle me parlât de l'inconnu; mais elle devint rêveuse, triste, ennuyée, et je fus assez aveugle pour ne pas me douter du motif de ce changement. Enfin le quatrième jour on annonça notre inconnu, et la joie brilla sur les traits de mon amie. L'étranger était parfaitement rétabli; il exalta beaucoup nos bontés pour lui, et nous fit, sur ses prétendus malheurs, un récit qui me parut un conte, tant était pressé et invraisemblable. Il était allemand; il se nommait Roger, baron de Walfein. Fixé en France avec sa mère (son père était mort à l'armée), il avait vu une beauté charmante qu'il avait adorée. Sa mère, à lui, ne voulant point consentir à l'unir à l'objet de son amour, il avait quitté sa mère: son amante l'avait suivi; mais devenue enceinte, l'infortunée venait de mourir en mettant au monde un enfant mort aussi. La douleur avait égaré les sens de Roger, qui n'osait plus revoir une mère, dont son absence faisait le tourment; et c'était dans l'intention de venger la nature et l'amour affligés, qu'il avait voulu se donner la mort au moment où nous avions été assez généreuses pour l'engager, et l'aider même à vivre, à souffrir.
»Je vous passe, mes amis, les voyages, les détails sans nombre dont Roger assaisonna sa longue narration; il vous suffira de savoir qu'elle me fit quelque peine. Au milieu de ses exclamations sentimentales je distinguai une immoralité choquante dans sa conduite, et j'étais fâchée que mon Adèle entendît des aventures faites pour blesser la délicatesse et la vertu. Que vous dirai-je? dès cette entrevue je jugeai l'homme, sans pourtant le croire aussi pervers qu'il l'était, et il me déplut souverainement. Hélas! pourquoi ma sensible amie ne fut-elle pas aussi clairvoyante que moi? elle se fut épargné bien des maux, à elle et à sa famille infortunée. Mais poursuivons».
ÉVÉNEMENS RAPIDES.
«Adèle, jeune et sans expérience, crut voir dans le baron de Walfein, un homme doué de toutes les vertus, et sur-tout un cœur fait pour aimer; elle, s'apperçut bien dès ce moment, ainsi qu'elle me l'avoua depuis, qu'elle éprouvait, pour ce jeune homme, un sentiment plus vif que celui d'un simple intérêt; mais elle ne s'en effraya point; et voyant que je ne partageais point son estime ni son admiration pour Roger, elle se détermina à dissimuler avec moi; conduite répréhensible sans doute, qu'elle n'aurait point tenue avec sa mère, ainsi qu'elle en est convenue, mais dont elle pouvait user envers moi qui lui étais étrangère, et qu'elle ne connaissait que depuis quelques mois. L'amour ne raisonne point; il détruit souvent les plus rares qualités, et la dissimulation, la feinte et le mensonge sont les premiers vices qu'il jette dans le cœur de l'innocence qu'il a subjuguée.
»Par l'effet d'une fatalité insurmontable, je tombai malade sur ces entrefaites, non dangereusement, mais assez pour m'aliter pendant une quinzaine de jours. Adèle profita de ce temps pour voir Roger; elle prétextait avec moi des promenades champêtres dont sa santé avait besoin, et sortait, mais accompagnée de Michel; car j'exigeais absolument qu'elle ne se promenât point seule. Elle fut donc obligée de mettre Michel dans ses intérêts: et ce bon garçon, entièrement dévoué à sa jeune maîtresse, qu'il avait vu naître; intéressé d'ailleurs par les marques d'affection, plus que par les présens qu'il recevait du perfide Roger, garda quelque temps le secret à mon imprudente amie, et se prêta ainsi à une intrigue dont il fut, hélas! la première victime. Les détails que je vais vous transmettre, je les ignorais alors; mais je dois vous les donner, pour vous rendre plus claire la marche des événemens.
»Ce fut donc pendant mon indisposition que ma jeune amie eut tout le temps de se lier avec Roger: tantôt ils se rencontraient à la promenade, tantôt c'était chez moi, où Roger ne manquait pas de venir s'informer de ma santé; tantôt enfin c'était à l'auberge même du séducteur, où mon Adèle ne craignait pas d'aller déjeûner, se croyant forte de la compagnie de Michel. Par-tout, chez moi, à la promenade, chez lui, le perfide Walfein saisissait l'occasion de parler d'amour à l'innocente Adèle, qui lui avouait franchement qu'elle l'aimait à son tour. J'ai perdu tout ce que j'adorais, lui disait souvent Roger, mais je le retrouve en vous; oui, vous m'offrez encore mieux que mon Émilie; vous seule pouvez me la faire oublier; vous seule êtes faite, dans la nature, pour livrer mon cœur à une flamme nouvelle, plus pure, plus violente que celle que j'ai ressentie pour Émilie. Ô Adèle, Adèle! que faut-il que j'espère?....
»Adèle lui répondait naïvement que, puisqu'il était noble et riche (il le disait, le monstre), rien n'empêchait qu'ils fussent unis. J'ai un père, ajoutait-elle, un père tendre et respectable à qui je dois tout.... Il va venir, ce tendre père, je l'attends incessamment; osez lui demander ma main, en lui peignant votre amour pour moi; je lui dirai, moi, que sans vous je ne puis exister. Il me chérit, mon père; il ne voudrait point laisser mourir son enfant; il nous unira. Mais, avant tout, il faut instruire mon amie, madame Germain, de notre tendresse mutuelle; nous lui devons cette marque d'estime, de confiance, et elle saura bien la reconnaître en appuyant notre demande auprès de mon père, qui a pour elle une sincère amitié.
»Ainsi parlait la naïve Adèle, et Roger cherchait toujours quelque prétexte pour différer cet indiscret aveu qu'elle voulait me faire. Il ne m'aimait pas, Roger: les scélérats sont pénétrans, ils devinent d'un coup-d'œil les gens qui ne sont pas leurs dupes, et auxquels ils n'ont aucun moyen d'en imposer. D'ailleurs, d'après la nature des projets qu'il méditait, il lui était bien plus facile d'abuser de la crédulité d'un enfant, que de tromper l'expérience d'une femme raisonnable qui lui paraissait avoir quelqu'esprit, de la droiture et du jugement. Il ne voulait point épouser, Roger, il ne voulait que séduire. Je dois convenir cependant qu'il aimait Adèle, qu'il l'adorait même; cet excès de passion, qui le surprenait lui-même, enflammait son sang, troublait sa raison, et le rendait capable de tout pour posséder l'objet de sa tendresse.
»Vous me demanderez peut-être comment Roger se trouvait là, dans une petite ville, et seul; vous voudriez que je vous dise ce qui l'y avait amené, ce qu'il y faisait, et sur-tout si le récit de ses premières amours, de sa mère abandonnée, &c. était vrai; c'est ce que j'ai toujours ignoré. Tout ce que j'ai su, c'est qu'il exerçait déjà depuis long-temps son infâme métier de brigand, mais en subalterne, et qu'au moment même où il filait la séduction la plus coupable avec ma malheureuse amie, il avait des relations coupables avec une troupe de voleurs qui infestaient alors la forêt d'Anet, située à trois lieues de Dreux: cette forêt sombre et touffue, qui avait servi autrefois aux mystères des druides, couvrait les crimes de ces scélérats, au milieu desquels Roger se trouvait toutes les nuits, ainsi que vous allez l'apprendre.
»Ma santé se rétablissait, et j'ignorais cette trame infâme. Adèle, trop fidelle à suivre les mauvaises impressions qu'elle recevait de Roger sur mon compte, ne me parlait plus de lui que d'une manière très-indifférente; il venait souvent, mais ses entrevues n'avaient l'apparence que de visites de politesse. J'attendais toujours, avec impatience, l'arrivée du marquis de Rosange, qui ne pouvait plus tarder, et je me flattais qu'en emmenant sa fille à Paris, un nouveau genre de vie effacerait de la tête de mon amie les légères traces que le chevalier de Walfein avait pu y laisser. Vain projet! Tout mon espoir allait se renverser, et cela en vingt-quatre heures.
»Un soir que Michel venait de se promener, il apperçut beaucoup de monde autour de l'auberge du Paradis; il s'informe: on lui répond que depuis long-temps la police cherche un grand coupable, et qu'on a de violens soupçons sur le jeune étranger qui, depuis quelque temps, habite cette maison, et en sort toutes les nuits par goût, soi-disant, et pour méditer.
»Un coup de poignard n'aurait pas percé plus avant le cœur de Michel, que ne le fit cette nouvelle. C'est un archer même qui lui fait ce récit, et qui, pour le convaincre, lui montre le signalement du fameux voleur qu'il cherche, signalement qui s'accorde parfaitement avec celui de Roger!.... Michel frémit, et demande s'il est pris: il s'est sauvé, lui répond l'archer; mais il ne nous échappera pas!....
»Le pauvre Michel revient tout en tremblant à la maison. La terreur s'empare de ses sens; il redoute les liaisons qu'il a eues avec ce monstre, en lui conduisant Adèle; il ne veut point frapper cette dernière d'un coup aussi violent; c'est à moi, à moi qu'il réserve cette triste confidence et l'aveu de sa faute. Michel ne peut cependant se persuader que le chevalier de Walfein soit le malfaiteur qu'on cherche; mais si cela est, il est prudent d'avertir, d'arrêter sa jeune maîtresse sur le bord du précipice, et c'est ce qu'il va faire.
»Il était tard, j'avais embrassé mon Adèle, et j'allais me retirer dans mon appartement; Michel demande, tout bas, à m'y suivre, à me parler: il est tout défait, Michel; il m'effraie, je lui serre la main, en lui faisant signe de la tête que je suis prête à l'entendre. Il monte, je m'enferme avec lui; et, le cœur serré, comme accablée d'un funeste pressentiment, je lui dis d'un ton de voix étouffé: Qu'avez-vous à m'apprendre, Michel?.... Ah! madame, s'écrie-t-il, en se jetant à mes pieds, je suis perdu, j'ai abusé de votre confiance; j'ai fait le mal sans le vouloir, sans le savoir; mais il en est temps encore; sauvez-la, il en est temps, vous dis-je.—Sauvez-la! qui?....
»Alors Michel m'apprend tout ce que j'ignorais sur l'amour d'Adèle pour Roger, et leurs entrevues; il termine ce récit douloureux par la funeste découverte qu'il vient de faire, et me laisse accablée à la fois sous le poids de la honte, du remords et de la terreur! À peine revenue de mon trouble, je sens qu'il n'y a pas de temps à perdre pour réparer mon imprudence, sauver mon amie, et la mettre entre les bras d'un meilleur surveillant que moi, et je prends sur-le-champ mon parti.
»Nous devions justement, le lendemain, aller nous promener au parc d'Anet, fameux par les amours de Henri et de la belle Diane de Poitiers. C'était une partie arrangée et provoquée même par Adèle: nous devions partir le matin, et ne revenir que l'après-midi; non le soir, car, depuis quelque temps, on parlait beaucoup de vols et d'assassinats dans les environs; nous ne devions pas nous risquer, la nuit, dans une forêt qu'on disait n'être pas sûre même de jour. Je me détermine donc à ne point faire manquer la partie d'Anet, à ne rien dire à mon Adèle de ce que je sais; mais à quatre heures après-midi, Michel nous procurera une calèche bien attelée; nous y monterons nous deux mon amie, et sur-le-champ je prendrai la route de Paris: c'est dans la voiture que je parlerai à mon imprudente Adèle, étonnée sans doute du chemin que je lui ferai prendre; c'est alors que je lui montrerai l'abîme où elle allait se précipiter: si elle me remercie de la conduite que je tiens, je serai trop récompensée; si elle verse des larmes de regret, je braverai ses larmes, et je la conduirai chez son père, chez le marquis de Rosange, à qui je dévoilerai l'erreur de sa fille, et que je supplierai de me pardonner le peu de zèle que j'ai mis à surveiller le bien précieux qu'il m'avait confié; il n'y a que ce parti à prendre, et Michel à qui je donne des ordres en conséquence, sort, bien persuadé que mon projet est le seul qu'on doive exécuter dans une pareille circonstance.
Pénétrée de ces idées, je passe une nuit cruelle; mais le lendemain matin, je reprends ma fermeté, et sais me contraindre, au point d'embrasser mon Adèle avec autant de sérénité qu'à l'ordinaire: je me charge en secret d'une partie de mes effets les plus essentiels; j'emporte même aussi quelques effets d'Adèle, sans qu'elle s'apperçoive d'aucun déplacement, et nous montons dans une petite carriole couverte, destinée dans le pays à des promenades aux environs, et que mon fidèle Michel conduit.
»Adèle fut fort gaie pendant notre voyage, ce qui l'empêcha de remarquer que j'étais fort triste; mais je m'apperçus qu'obligée de traverser la forêt avec nous, elle changea de couleur, et sentit son cœur se serrer, funeste pressentiment du malheur qui nous y attendait tous. J'avais regardé jusqu'alors comme des contes les bruits qu'on répandait de vols et d'assassinats dans cette forêt, percée de plusieurs grandes routes, et d'ailleurs coupée par des petits bâtimens, rendez-vous de chasse des seigneurs qui s'y rendaient souvent; mais je devais revenir de mon erreur, et éprouver la funeste réalité de ce que je considérais comme des fables.
»À peine avions-nous fait une lieue dans la forêt d'Anet, que plusieurs coups de sifflet viennent frapper notre oreille. Une bande de scélérats sort des taillis, et entoure notre carriole avant que nous ayons le temps d'en descendre. Nous jetons des cris perçans, pendant que ces monstres s'emparent de Michel qu'ils contiennent. On nous somme de descendre, et l'on nous menace de nous brûler la cervelle, si nous résistons. Comment descendre; nous sommes presqu'évanouies toutes deux. On nous enlève, on nous porte à terre, et dans l'instant les brigands forment deux troupes, dont l'une s'empare d'Adèle, et l'autre veut m'entraîner au loin.... Me séparer de mon amie, plutôt mourir!.... tel est le cri que nous jetons ensemble, Adèle et moi.
»Pendant que les voleurs, qui n'écoutent point nos cris, nous séparent impitoyablement, ceux qui tenaient Michel, le lâchent par inadvertance: ce pauvre garçon, se voyant libre, et n'ayant point d'armes pour nous arracher des mains des monstres, veut courir vers le prochain hameau, en appelant du secours; deux hommes à cheval paraissent et s'opposent à sa fuite.... Quel est le premier? C'est Roger!.... Michel, qui le reconnaît aussi-bien que moi, s'écrie: Scélérat! on ne m'a donc point trompé! tu es capable de tous les forfaits!
»Roger paraît étonné; il court vers Adèle comme pour la défendre, et dans l'instant, celui qui suit Roger tire un coup de pistolet qui étend, sans mouvement, à ses pieds, le malheureux Michel!....
»Je le vois, je jette un cri, et je tombe sans connaissance dans les bras de mes satellites.
»Hélas! mes yeux ne revoient la lumière que pour être frappés de l'horreur d'un cachot obscur où l'on m'a jetée. Je crois mes sens en proie à l'illusion d'un songe funeste, j'examine, je palpe, je suis éveillée! Oui, c'est bien un souterrain où l'on m'a renfermée; j'y suis seule, seule hélas! Qu'est devenue ma malheureuse Adèle? Qui m'en a privée? a-t-elle perdu la vie comme mon fidèle Michel!.... Ou plutôt.... Dieux, quelle pensée douloureuse!.... L'infâme Roger s'en serait-il emparé? Serait-elle en sa puissance? serait-il, lui-même, le chef, ou le compagnon des misérables qui nous ont attaquées?....
»Je vous laisse, mes amis, calculer le nombre de réflexions cruelles qui vinrent m'assiéger. Je vous demande, s'il est une position plus triste, s'il est état plus déchirant!....
»À peine apperçois-je un rayon détourné du soleil qui vient d'éclairer tant d'horreurs!.... Je me livre à mes regrets, je gémis, je crie, je pleure, j'appelle.... Rien.... Un silence effrayant.... Je passe ainsi deux jours, livrée au plus violent désespoir, sans voir personne, sans autre nourriture qu'un pain grossier et une cruche d'eau, qu'on a déposés en même temps que moi dans cette obscure prison!....
»Enfin, on ouvre mon cachot.... Est-ce la mort qu'on m'apporte, dis-je d'un ton ferme? Non, me répond une voix affectueuse, c'est votre liberté, c'est le bonheur!
»Quelle voix! je la reconnais; oui, c'est celle de Roger. Quoi! m'écriai-je, vous ici, monsieur!—Oui, me répond Roger (car c'était lui); j'ai eu le bonheur de découvrir la prison où ces scélérats vous avaient plongée.... Ils ne sont plus, vous êtes libre, et je viens vous rendre à votre amie.—Adèle....—Est chez moi.—Chez vous!—Avec ma mère.—Votre....—Adèle est maintenant mon.... épouse.—Ciel! elle est?....—Sortez; une voiture nous attend; je vous conterai tout cela: mais allons la rejoindre; elle meurt d'impatience de vous embrasser.
»Étourdie plus que jamais de tant de coups qui viennent me frapper ensemble, entraînée d'ailleurs par le vif desir de revoir mon amie, mon imprudente Adèle, je monte, avec Roger qui me soutient, une vingtaine de degrés, et je me trouve, ô surprise! dans la même forêt d'Anet, à la porte d'un petit pavillon inhabité, et dont mon cachot ne formait qu'une espèce de cave ou de fondation. C'était-là, me dit Roger, que ces voleurs vous avaient renfermée; je les ai découverts, et je les ai fait mettre tous entre les mains de la justice; cette forêt en est purgée.
»Je ne pouvais lui répondre; je ne savais plus, s'il était vertueux ou criminel; je ne savais plus où j'étais moi-même.
»Nous montâmes ensemble dans sa calèche; il commençait à faire nuit: nous voyageâmes pendant plus d'une heure, et nous nous arrêtâmes, dans l'obscurité, à la porte d'une auberge isolée dans la campagne, mais hors de la forêt; et très-peu éloignée d'un village qu'on appercevait au loin.
»Il me raconta en route, que, passant par hasard dans la forêt d'Anet, au moment où les voleurs nous attaquèrent, il eut le bonheur au moins de sauver la vie à la jeune Adèle, ne pouvant m'arracher en même temps des mains des autres brigands qui se sauvèrent à son approche, et m'entraînèrent, évanouie, dans leur repaire. Je l'interrompis là, pour lui reprocher le meurtre de Michel.... Que me dites-vous là, s'écria-t-il! De quelle horreur m'accusez-vous? Ah ciel! moi!.... Ce pauvre garçon! je l'ai tant pleuré!.... C'est mon domestique qui, le voyant courir vers moi, le prit pour un des voleurs qui vous attaquaient, et lui cassa la tête, sans que j'eusse le temps de prévenir ce funeste accident! Enfin, continua-t-il, je mis la jeune Adèle, évanouie comme vous, sur mon cheval, et je la transportai dans cette maison, où je venais retrouver ma mère, ma respectable mère, qui courait, hélas! après un fils dont l'absence allait causer sa mort!.... Adèle, reconnaissante du service que je lui ai rendu, cédant d'ailleurs à la force de mon amour, aux sollicitations de ma mère, m'a donné la main.... Elle vous dira peut-être que j'ai employé quelques violences pour l'obtenir, cette main si chère; mais ne l'en croyez point: et d'ailleurs, un amour impétueux est un tyran qui subjugue, qui entraîne, et peu de femmes savent inspirer une pareille passion.
»Je me taisais, suffoquée par la colère et l'indignation; je ne pouvais concevoir Adèle, ni Roger, ni moi-même!.... Nous entrâmes enfin dans cette auberge, où, dans un appartement écarté, le spectacle le plus déchirant vint frapper mes yeux».
EXPLICATION DES NUITS DE LA FORÊT.
«Que vois-je, sur un lit de douleur! mon Adèle presque expirante. Un ecclésiastique est à ses côtés; une vieille femme, sans doute la mère de Roger, lui soutient la tête et paraît sangloter. Ô mon amie, m'écriai-je, en me précipitant sur la main d'Adèle!
»Elle me reconnaît: J'allais mourir, me dit-elle, si je ne vous eusse vue. Vous voilà! vous m'êtes rendue!.... Oh! que vous avez dû souffrir, si, vous avez ressenti ce que j'ai éprouvé depuis notre séparation.—Chère et infortunée Rosange!....—Ma bonne Sophie!—Mon amie!—Prie-les de se retirer: leur présence m'importune.
»Roger verse quelques larmes, et emmène l'ecclésiastique dans une autre pièce: mais la vieille veut absolument rester; elle prétend que sa bru, que sa chère fille ne doit point avoir de secret pour elle. Cette vieille me paraît tellement ridicule, que je ne puis retenir un sourire de mépris dont elle s'apperçoit, et qui va la fâcher si son fils ne l'appelle. Elle sort, en murmurant entre ses dents, et nous laisse seules.
»T'a-t-il appris, Sophie, me dit Adèle?....—Quoi! dois-je croire, ô mon amie, que vous ayez pu consentir à épouser....—Il l'a fallu. Approche-toi, et juge de mon affreuse situation. Roger m'aime; oh! il m'aime de bonne-foi; et moi, je l'adore! que dis-je, oui je l'adorais! tu as ignoré jusqu'à présent ce fatal secret; pardonne, pardonne, ô mon amie! si j'ai fait une faute, une seule faute, hélas! j'entrevois que j'en serai bien punie. Il m'avait vanté souvent les sites du parc d'Anet; je desirais le voir: Eh bien! me dit-il, j'attends ma mère, tel jour; je dois même aller au-devant d'elle: choisissez ce jour-là pour votre promenade; nous nous y rencontrerons peut-être, et j'aurai encore le bonheur de vous voir!.... J'accepte le jour indiqué; je te presse, Sophie, de lier cette partie; tu y consens; et voilà que des voleurs nous attaquent dans la forêt. On te sépare de moi; un homme se présente, c'est Roger; il fond sur les brigands qui me tenaient: Scélérats! leur dit-il, lâchez votre proie, ou vous êtes morts!.... Je ne sais quelle terreur s'empare de ces misérables; ils se sauvent tous, et me laissent, sans mouvement, entre les bras de Roger qui s'empresse, ainsi que son domestique, de me secourir!.... J'ouvre les yeux, et je me trouve devant Roger qui me soutient, assis tous deux sur un cheval que son domestique mène doucement par la bride. Je demande Sophie; on m'apprend que je l'ai perdue, et l'on m'amène ici, livrée aux regrets les plus douloureux. Une femme se présente; une femme âgée et respectable, c'est la mère de Roger; elle veut me consoler, c'est en vain; je ne pense qu'à mon amie, et je pleure!.... Sur le soir on m'apprend la mort de mon pauvre Michel, tué par accident; pour le coup la fièvre s'empare de mon sang qu'elle brûle; on me met au lit, et le transport le plus violent vient agiter mon cerveau.... Hier matin, Roger entre dans cette chambre où sa mère m'avait gardée pendant la nuit; il était suivi d'un ecclésiastique. Roger s'approche de mon lit, tire un poignard.... Je frémis!.... Ne craignez rien, me dit-il, c'est contre mon sein seulement qu'est dirigée cette arme meurtrière, si vous vous refusez à mes vœux. Écoutez-moi, Adèle; je suis noble, mais je suis sans fortune; jamais votre père ne m'accordera votre main.... Donnez-la-moi, cette main précieuse, il me la faut. C'est en présence de ma mère, c'est entre les mains de ce ministre des autels que nous allons jurer de nous aimer comme époux! Adèle, pensez-y bien; je me perce à vos yeux de ce fer homicide, si vous ne consentez sur-le-champ à devenir mon épouse....
»Vous jugez de mon trouble, chère Sophie, continua mon amie! Eh quoi, barbare Roger! tu choisis le moment où, privée de mon amie!.... Est-il possible de persécuter plus cruellement une femme! Roger me presse toujours de consentir à cette union: il tourne le poignard contre son cœur; sa mère veut arrêter son bras: Laissez-moi, s'écrie-t-il, je meurs, si je ne l'obtiens!.... La mère tombe évanouie sur un siége; l'ecclésiastique me presse: Allons, mon enfant, me dit-il, c'est un homme qui vous adore! Voulez-vous être cause de sa mort!.... J'étais malade, ma Sophie: j'étais absorbée par la douleur, je croyais avoir perdue pour toujours!.... Je n'attendais moi-même que le trépas; je voyais un homme prêt à se tuer de désespoir, et je l'aimais!.... Eh bien! lui dis-je, prends donc ta victime: mais tu n'en jouiras pas long-temps; le tombeau te la dispute, et va t'en séparer bientôt.... À peine eus-je achevé ces mots, que la mère recouvre sa raison; Roger se précipite sur ma main qu'il couvre de baisers, et l'ecclésiastique se met à faire je ne sais quelle cérémonie très-courte, après laquelle il nous annonce que nous sommes mariés. Absorbée par tant de secousses à-la-fois, je tombe dans un profond assoupissement, pendant lequel j'ignore, hélas! jusqu'à quel point Roger a pu abuser de ses droits d'époux.... Le soir, je me trouve dans ses bras que je n'ai pas la force de repousser, et l'on me rend à la vie, à l'espoir, en m'apprenant qu'on a découvert les traces des brigands qui vous ont enlevée. Je presse, je supplie Roger; je lui annonce que je meurs s'il ne vous retrouve.... Il me le promet, et ce matin, il se met en route pour vous retirer des mains des malheureux qu'il a dû livrer à la justice. Je vous embrasse enfin, ma Sophie, et vous me revoyez mariée, hélas, loin de vous, sans le consentement de mon père, de mon père que je ne puis plus revoir, jamais!.... Oh! les traîtres, ils ont abusé de ma jeunesse, de mon inexpérience, de mon fol amour, de la faiblesse de ma santé, de tout, de tout! Je suis leur victime, leur esclave! Ils peuvent m'emmener par-tout, faire de moi tout ce qu'ils voudront: je ne leur demande qu'une grace, c'est de ne jamais me séparer de ma Sophie!
»Ainsi parla mon amie, et je vis au trouble de sa narration, au désordre de ses idées, que sa raison était un peu aliénée par tous les coups qu'on venait de lui porter. Vous jugez de l'excès de ma douleur et de mon indignation: je ne doutais pas un moment que la mère de Roger, et peut-être le prêtre lui-même, ne fussent supposés pour abuser de la crédulité d'une enfant. Je soupçonnai même le perfide Roger d'avoir arrangé le complot des voleurs dont il était peut-être parfaitement connu. Toutes ces idées se présentèrent en foule à mon imagination, et me pénétrèrent d'une secrète horreur; mais le mal était fait; mon amie était déjà assez accablée: pouvais-je ulcérer encore son cœur en lui faisant part de mes conjectures? c'eût été l'achever! Je me contentai, pour le moment, de la consoler, d'adoucir ses regrets, de veiller sur sa santé, de contribuer, par ma présence, qui lui était si chère, à son rétablissement, et je me promis d'attendre du temps et de mes remarques, pour être sûre de la perfidie de Roger, ainsi que de ses complices, d'en faire part alors à mon amie, et de prendre ensemble un parti.
»Lorsque je me trouvai seule avec Roger, je lui fis tous les reproches que méritait sa conduite, sans toutefois lui faire connaître les soupçons que je formais sur sa prétendue mère, et sur ses liaisons avec les voleurs de la forêt. Il convint, avec moi, qu'il avait choisi une circonstance peu favorable pour engager Adèle à lui donner sa main; mais il se rejeta sur la violence de son amour. Maintenant, ajouta-t-il, elle est ma femme; vous êtes son amie, je vous laisse libre de rester en France, ou de l'accompagner; mais je vous avertis que je l'emmène en Allemagne, ma patrie, et que nous partons après-demain.
»Roger se retire après ce peu de mots, et me laisse pétrifiée.... Il l'emmène en Allemagne, et sans revoir son père! Son père! qu'ai-je dit osera-t-elle se présenter à ses regards, l'oserai-je moi-même? n'est-ce pas à moi qu'il a confié sa fille? ne m'a-t-il pas rendue responsable de ses mœurs et de sa main dont elle a disposé?.... Jamais, jamais je ne pourrai supporter le poids de sa colère.... Que dois-je donc faire?.... accompagner par-tout mon Adèle, écrire à son père, et sur-tout tâcher de faire différer le départ de Roger. Ce parti pris, j'écris à monsieur de Rosange; je lui avoue la faute de sa fille, mes torts, et je lui fais part du voyage projeté par l'époux d'Adèle; cet époux perfide, je le lui nomme, et je l'engage à employer tout son crédit pour faire rompre ce mariage, sans doute illégal; je lui promets de lui donner souvent de nos nouvelles, et de lui faciliter tous les moyens de reprendre les droits qu'un père doit avoir sur sa fille.
»Quand cette lettre fut faite, je pris le parti d'attendre qu'il passât un voiturier quelconque pour l'en charger, n'osant pas la confier aux gens de Roger, gens d'assez mauvaise mine d'ailleurs, ni aux valets de l'auberge, dans la crainte qu'elle soit interceptée. Je ne dis pas non plus à mon amie que je venais d'écrire à son père, et, comme elle était très-faible, j'espérai gagner quelques jours auprès de Roger pour l'engager à différer son voyage. Vain espoir! Le même soir Roger rentra pâle, égaré et entièrement défait. Sa prétendue mère lui demanda ce qu'il avait, il ne lui répondit pas; mais il nous déclara à tous que cette nuit même nous partions pour l'Allemagne. En vain lui représentai-je qu'Adèle et moi nous avions des affaires à terminer en France, qu'il fallait absolument que je retournasse à ma maison de Dreux, où j'avais des effets précieux.... Retournez-y, me répondit-il brusquement: je n'ai pas besoin de vous; mais pour Adèle, elle ne me quittera pas: elle peut se passer d'ailleurs de vos effets et des siens; j'ai là-bas des moyens de fortune suffisans pour elle, pour vous et pour moi.
»Adèle lui fit à son tour mille objections qu'il n'écouta point; elle pleura, parla de son père; il lui tourna le dos, et fut s'enfermer avec huit à dix hommes d'une figure repoussante, et qui, comme lui, devaient faire, mais séparément, le voyage d'Allemagne. Quand je fus seule avec Adèle, je crus qu'il était temps de frapper les grands coups, afin de l'engager à fuir avec moi, à nous échapper des mains de Roger par tous les moyens possibles. Je lui fis donc part, et des renseignemens donnés à Michel sur un fameux voleur, à l'hôtel du Paradis, renseignemens qu'elle ignorait, et de toutes mes conjectures sur l'aventure de la forêt, sur la mère, sur l'ecclésiastique qui ne paraissait plus dans la maison, et que j'avais tout lieu de croire des gens supposés. Adèle m'écouta avec la plus grande attention: elle frémit d'abord; mais bientôt elle me calma, et chercha même à détruire tous mes soupçons. Que tu es injuste, me dit-elle, Sophie! peux-tu penser de pareilles horreurs d'un homme que je ne crois pas d'ailleurs très-délicat, mais que je jure être incapable de tant de bassesses! Les voleurs de la forêt, c'est lui qui les a chassés, qui m'a sauvée, arrachée de leurs mains, et tu supposes!.... Ah! Sophie, Sophie, je ne reconnais là ni ton cœur ni ta raison! Il est vrai que sa mère me paraît être une vieille folle, sans usage comme sans éducation; il est vrai aussi que Roger est un homme très-dissimulé, qu'on ne sait rien de ses affaires; que je n'ai jamais rien compris à son arrivée dans cette auberge, où se trouvent, à point nommé, sa mère et un ecclésiastique: il est encore vrai que tout est mystérieux dans sa conduite, comme dans le genre de monde qu'il fréquente; mais si cet homme est dissimulé, est-ce une raison pour le croire un vil scélérat? il m'aime, Sophie, et l'amour n'entre point dans le cœur des êtres dégradés par le crime.
»Ainsi me parlait Adèle. Adèle était prévenue, aveuglée par l'amour! Je renonçai au projet de lui faire entendre raison, et même à celui de l'engager à fuir son séducteur. Elle pleurait, elle parlait de son père qu'elle ne reverrait jamais, des mânes de sa vertueuse mère qu'elle outrageait dans son tombeau: elle sentait tout le poids de sa chaîne; mais elle était déterminée à la porter. Malheureuse! elle me forçait à la consoler, quand mon seul projet était de l'éclairer.
»Que vous dirai-je enfin? Nous partîmes à minuit, et nous quittâmes pour jamais la France, où nous abandonnions un père, qui bientôt devait accuser sa fille, m'accuser moi-même, et mourir de douleur.... Nous n'étions que quatre dans la voiture: Roger, sa mère, mon Adèle et moi. Mon Adèle, faible et souffrante encore, me faisait craindre à tout moment qu'elle ne pût supporter les fatigues du voyage. Elle les souffrit enfin, et je vous abrégerai tous les détails fastidieux d'une route longue et souvent coupée par des repos, pour vous faire arriver avec nous à Vienne en Autriche, où nous séjournâmes quelque temps. Roger, qui avait pris un tel ascendant sur nous, que d'un seul regard il nous subjuguait, nous avertit que nous partirions sous quelques jours pour Prague, où il comptait se fixer. Tant que nous fûmes à Vienne, nous ne le vîmes presque point; il sortait avant le jour, et ne rentrait que le soir, souvent très-fatigué, et presque toujours accompagné de quelques étrangers avec lesquels il s'enfermait pendant une partie de la nuit. Cette conduite qui confirmait mes horribles soupçons, fit aussi trembler son épouse; elle lui en fit des reproches: il lui répondit qu'en temps et lieu elle saurait ses secrets. Nous partîmes enfin pour Prague, où nous passâmes huit jours, pendant lesquels Roger se conduisit comme à Vienne. Pour cette fois Adèle, qui dissimulait ses terreurs avec moi, m'ouvrit tout-à-fait son cœur; elle m'avoua, en versant un torrent de larmes, qu'elle craignait que ce que je lui avais dit en France ne fût que trop vrai. Ce n'était pas le moment de lui faire des reproches de son peu de confiance, je fis tous mes efforts pour la rassurer; mais le moment approchait qui devait éclaircir tous nos doutes.
»Une nuit, nuit d'horreur et d'effroi, Roger nous éveilla brusquement. Il faut partir, nous cria-t-il, et vous préparer à un nouveau genre de vie.... Nous frémissons.... À peine habillées, il nous fait monter, sans dire un seul mot, dans une espèce de chaise à porteurs. Une troupe d'hommes à cheval, et armés jusqu'aux dents, nous entoure: Roger lui-même se met à leur tête, et, après plusieurs heures de marche, nous arrivons dans une forêt. Un souterrain devient notre asyle, et Roger nous annonce qu'il est nommé chef d'une troupe d'indépendans. Adèle, tremblante, a la naïveté de lui demander l'explication de ce mot; il la lui donne en riant, et le rideau qui voilait ses crimes tombe tout-à-fait devant nos yeux.
»Je ne vous peindrai point notre douleur, celle d'Adèle sur-tout, dont la crédulité nous avait toutes deux entraînées dans cet abîme.... Il n'y avait plus de moyen d'en sortir! Nous étions tout-à-fait en sa puissance, nous étions perdues sans ressource!.... La prétendue mère de Roger n'était plus qu'une vieille femme qui servait la troupe; l'ecclésiastique lui-même était le chef d'une de ses brigades. Adèle avait été trompée, je m'en étais apperçue; mais son peu de confiance en moi, et ma tendresse pour elle nous avaient égarées toutes deux. Il n'était plus possible de compter sur la protection de M. de Rosange, ma lettre était encore dans mon portefeuille; et quand il l'aurait reçue, aurait-il eu des droits, en pays étranger, sur un homme qui faisait trembler tous ceux qui osaient l'approcher?
»Passons rapidement sur les tableaux horribles qui frappèrent nos yeux pendant près de trois ans que nous passâmes à gémir au milieu d'une troupe de brigands, qui changeaient à tout moment de repaire, et des mains desquels il était impossible d'échapper.... Depuis quinze mois Adèle était devenue mère, et les soins qu'elle donnait à son enfant pouvaient seuls adoucir un peu l'amertume de notre position. Je dois dire que Roger adorait toujours Adèle, et qu'il chérissait son fils: c'est lui qui avait fait faire ce portrait, que je possède, au fond d'une boîte d'or, où vous l'avez vu, appuyé contre un arbre, et regardant Adèle qui nourrit son fils. Le monstre avait fait écrire au bas: Je sais aussi connaître la nature. Adèle, désolée, avait ajouté à cette boîte l'autre portrait où l'on voit, sur le berceau de son fils, ces mots: Un malheureux de plus! Adèle détestait ce scélérat, et ne le voyait que pour lui reprocher sa séduction et ses crimes. Roger était violent, et malgré sa passion pour mon amie, il la menaçait souvent de lui arracher la vie, si elle persistait dans la haine qu'elle paraissait lui avoir vouée: l'infortunée alors lui découvrait son cœur, en lui disant: Frappe! je préfère la mort au crime de vivre avec toi.
»Voilà les scènes douloureuses qui se répétaient tous les jours sous mes yeux.
»Adèle savait que Roger ne chérissait son fils que dans l'intention d'en faire par la suite un brigand tel que lui. Cette pensée la faisait frémir ainsi que moi. J'ai vu même, oui, j'ai vu des momens de désespoir où cette mère égarée était sur le point de poignarder son fils, à la seule pensée qu'il pourrait devenir un scélérat comme son père!.... Osons, lui dis-je un jour, osons dérober cette innocente créature au crime qui l'entoure et qui l'attend: auras-tu le courage, ô mon amie! de te priver de cet enfant, pour qu'il soit vertueux?
»Adèle m'embrasse, et me répond qu'elle sacrifiera tout, son amour, ses droits de mère, pour le bonheur de son fils; et dès cet instant, je cherche les moyens de le soustraire à son père. Adèle, épuisée par la douleur, n'avait plus qu'une existence fragile: à tout moment je craignais de la voir expirer dans mes bras. Son fils, très-faible pour son âge, avait eu besoin jusqu'à ce moment du lait maternel; mais il pouvait maintenant s'en passer; et s'il perdait sa mère, je prévoyais que je ne pourrais jamais l'arracher des mains de son père, qui l'éleverait dans ses affreux principes. Adèle ne pouvait point se sauver de la forêt, à peine pouvait-elle se soutenir sur un siége, et d'ailleurs elle était trop surveillée par Roger, trop connue des brigands: moi, je ne pouvais l'abandonner. Je me déterminai donc à livrer l'enfant au premier étranger; mais comment en trouver un assez sûr?.... Le hasard me servit. Sur la fin d'une nuit d'orage, j'apperçus un homme endormi dans un des obscurs souterrains qui communiquaient à ceux que nous occupions dans la forêt de Kingratz, où nous étions alors. Cet homme endormi, c'était vous, monsieur le baron; au milieu d'un rêve qui agitait vos sens, vous parliez d'enfant, d'adoption; j'examinai vos traits, ils portaient tous les signes de la probité: la plus douce confiance vient rafraîchir mes sens. Oui, me dis-je, voilà l'étranger généreux que je cherche.... J'écris sur des tablettes, et me retire; un instant après je viens chercher votre réponse, et la porte à mon Adèle. Cette tendre mère frémit d'abord de l'idée d'être séparée de son enfant mais bientôt les fortes raisons qui lui commandent cette privation l'emportent sur la tendresse maternelle: elle me laisse la maîtresse de conduire cette intrigue secrète et délicate.
»Il y avait, parmi les brigands, un jeune homme, jadis doué de quelques talens, et qui m'inspirait plus de confiance que les autres; c'était lui qui avait fait le portrait d'Adèle, celui qui couvre la boîte à double fond que vous connaissez; je le mis dans mes intérêts, et je n'eus pas lieu de m'en repentir. Ce fut lui qui veilla sur vous pour vous garantir des attaques de ses camarades; ce fut lui qui vous porta l'enfant dans le souterrain; pauvre petit innocent! je l'avais richement habillé. J'avais mis au fond de sa barcelonnette le portrait que sa malheureuse mère avait fait faire, à Dreux, pour le marquis de Rosange; mais pour son nom et sa naissance, je ne pouvais les confier à l'étranger qui s'en chargeait, il l'eût repoussé loin de lui!....
»Ce fut encore mon fidèle confident qui vous conduisit par le bras, la troisième fois que vous vîntes à la forêt, et qui vous fit entrer chez Adèle, où, sans lumière, vous remîtes l'enfant sur le sein maternel. Vous savez toutes les particularités de votre adoption, je ne vous les répéterai point; il me suffit d'avoir éclairci ce qui pouvait se rencontrer d'obscur dans votre récit. Heureusement que vous ne revîntes point le lendemain avec l'enfant; car il n'aurait plus retrouvé sa mère. Le barbare Roger, troublé par quelques inquiétudes que lui donnent les troupes de l'empereur qui l'investissent, entre chez Adèle; il lui demande à embrasser son fils. Tu ne le reverras plus, lui répond avec fierté mon amie. Je l'ai soustrait à tes infâmes projets; il ne sera point un monstre tel que toi.—Malheureuse! où est-il?—Je l'ignore.—Eh quoi! je ne reverrai plus mon fils!—Jamais! et si quelque homme généreux n'avait pas voulu s'en charger, mon fils eût péri; pour lui épargner l'exemple et les crimes de son père, ce fer lui eût percé le sein.
»Adèle montre à Roger un poignard qu'elle tenait caché. Roger, furieux, s'écrie: À ton fils, barbare! tu aurais pu l'immoler; tiens, meurs toi-même, mère dénaturée, meurs!....
»Le monstre saisit le poignet d'Adèle, encore armé du fer meurtrier, le tourne vers le sein de cette femme éperdue, et se sert de la main même de l'infortunée pour la poignarder. Je jette un cri terrible, et déjà l'assassin est sorti pour aller commettre de nouveaux forfaits.... Je cherche tous les secours que je peux trouver, et je les prodigue à mon amie, qui, baignée dans son sang, n'a pas encore perdu l'usage de la parole. Je meurs, me dit-elle, plus malheureuse que ma mère, mais aussi plus coupable! C'est moi, moi qui ai dirigé le coup affreux qui me tue aujourd'hui; je me suis perdue, et j'ai perdu avec moi la plus tendre amie. J'ai fait mon malheur ensemble et le tien, ô Sophie! Jure-moi, jure-moi, sur ce fer encore sanglant, de ne révéler à personne mes fatales erreurs; jure-moi que sur-tout mon père, le vertueux, le généreux Rosange, les ignorera toujours! J'ai déshonoré son nom, qu'il m'a donné avec la bonté la plus touchante. Que mes fautes, que mes malheurs, tout s'ensevelisse avec moi dans la tombe! Ne fais point rougir le front d'un père de l'association honteuse que sa fille a formée avec le plus vil des scélérats! Sophie! oh! prononce le serment que j'exige; il adoucit mes remords, il me plonge seule et toute entière dans la tombe!....
»Je le prononce en pleurant, ce serment sacré, et elle continue: Si jamais tu retrouves mon fils, sers-lui de mère, ô mon amie! mais ne lui raconte jamais mes malheurs! Qu'il ignore sa naissance: s'il est vertueux, elle ferait son supplice; mais si quelque hasard la lui fait découvrir, s'il doit à sa mère le malheur de sa vie entière, dis-lui qu'il ne la maudisse point, cette mère malheureuse! Si le sang d'un monstre coule dans ses veines, dis-lui que celui de sa mère peut en épurer la source, et qu'elle a expié, par sa mort, le crime de lui avoir donné la vie.
L'infortunée Adèle, satisfaite de la promesse que je venais de lui faire de ne révéler ses malheurs à personne, pas même à son père, vit s'avancer la mort sans effroi; elle en, adoucit les momens par quelques devoirs pieux; mais enfin elle expira vers le soir dans mes bras, et dans le moment même où j'entendis se livrer un combat sanglant dans les premiers souterrains de la forêt: c'est à ce combat que vous eûtes le bonheur de vous sauver, M. le baron. Roger, d'abord enveloppé par les troupes impériales, fut secouru à temps par les siens, et parvint à se réfugier dans l'intérieur des souterrains. À peine sorti du danger qu'il vient de courir, il demande des nouvelles d'Adèle: on ne lui répond point; il entre chez elle, et ne trouve plus qu'un cadavre; le désespoir et le remords égarent ses sens; il s'accuse, il maudit Je jour; il croit ranimer son amante du feu de ses lèvres brûlantes: elle est glacée!.... Il s'écrie: Qu'on cherche madame Germain! qu'on me la trouve! qu'elle me rende au moins mon fils! elle seule sait où il est, mon fils! qu'elle me le rende, et que sa vue me dédommage de la perte d'une femme que j'ai adorée, et dont la haine m'a porté au dernier degré de férocité!....
»Heureusement pour moi, j'avais fui ce lieu de douleur; et, guidée par mon fidèle confident, qui connaissait les routes de la forêt, j'étais déjà libre et en sûreté dans une chaumière isolée, et cachée à tous les regards. J'y passai une nuit cruelle, et mon guide, qui revint le lendemain, me dit que je n'avais plus d'autre parti à prendre que de quitter le pays. Roger était furieux de ma fuite; il voulait que je lui rendisse son fils, et jurait que par-tout, en tout temps, il me poursuivrait et me découvrirait. Voilà le motif des persécutions que j'ai éprouvées, et que j'éprouve encore de sa part. Je suis essentielle à son bonheur, dit-il toutes les fois qu'il croit me saisir; c'est qu'il espère que je lui donnerai des nouvelles de son enfant, le seul bien qu'il ambitionne après avoir perdu sa mère.
»Tel est, mes amis, le récit exact des aventures de mon amie, de la mère de Victor: j'ai dû vous les raconter, j'ai dû empêcher un parricide; j'ai fait mon devoir; c'est à vous, M. le baron, à prendre un parti digne d'une ame grande et généreuse comme la vôtre; nous attendons tout de votre cœur, et de votre tendresse pour votre fils adoptif, pour le fils de la malheureuse Adèle».
Fin d'une seule faute, Nouvelle.
TRÈS-COURT, MAIS QUI PROMET.
Madame Germain, que nous n'appellerons plus madame Wolf, jugea à propos de terminer là son récit; elle pouvait avoir encore quelques aventures à raconter; mais ces aventures lui étaient particulières; elles n'avaient plus le même intérêt pour ses auditeurs, puisqu'il n'était plus question que de ses voyages, jusqu'au moment où elle revint en Hongrie. Ce fut alors qu'elle se chargea de l'orphelin Hyacinthe, fils d'un bon fermier qui lui avait donné l'hospitalité, et qu'il lui arriva, dans un chemin de traverse, l'aventure qui lui valut un asyle dans le château de Fritzierne. Elle n'avait changé de nom que pour se soustraire aux recherches de Roger, qui avait juré de l'atteindre en quelque lieu qu'elle se retirât; et par un effet funeste de la bizarrerie du sort, tout ce qu'elle avait fait pour s'éloigner de son tyran, l'avait justement ramenée au point d'où elle était partie; elle se retrouvait près de Roger, occupée de Roger, du souvenir de son épouse, des intérêts de son fils; enfin, tout ce qui lui était arrivé depuis seize ans ne lui paraissait plus qu'un songe qui trouble vos sens pendant une nuit agitée, et vous rend, au réveil, aux coups du sort qui vous accablait la veille.
Madame Germain cessa donc de parler, et Victor attendri, se saisit encore une fois d'une de ses mains, qu'il couvrit de larmes et des baisers de la reconnaissance. Il appela cette femme généreuse sa seconde mère, et Clémence elle-même la remercia de lui avoir conservé son ami, et d'avoir soustrait ses premiers ans, au crime et au malheur qui assiégeaient son berceau. Madame Germain les embrassa tous deux, et les remercia de leur amitié, avec cette douce modestie que donne toujours l'assurance où l'on est que l'on n'a fait que son devoir.
Pour le baron, il garda quelque temps le silence, et le rompit enfin, pour faire quelques réflexions morales sur les événemens singuliers qui avaient fait le tourment de madame du Sézil, et celui de sa fille Adèle. Il appuya sur-tout, devant Clémence, sur les malheurs auxquels s'exposent les jeunes personnes qui, manquant de confiance envers leurs parens ou leurs amis, se livrent aveuglément au charme trompeur des passions, et ne calculent jamais les suites des fausses démarches auxquelles elles se laissent entraîner. L'amour, ajouta-t-il l'amour porte un bandeau sur ses yeux; c'est à la raison à le guider par la main c'est à la sagesse à régler ses pas et ses actions. Jeunes gens, jeunes gens! vous méprisez les sages conseils d'un père ou d'une mère tendre; mais vous aurez des enfans à votre tour, et vous serez obligés de leur dire ce que nous vous avons en vain répété mille fois; vos enfans ne vous écouteront peut-être pas plus que vous ne nous avez écoutés; car c'est le sort des ingrats de faire à leur tour des ingrats, et le ciel nous punit souvent dans nos enfans des chagrins que nous avons causés à notre vieux père....
Quand le baron eut prononcé ces mots, il se tourna vers Victor, qui devint tremblant comme un homme qui attend son arrêt. Le baron s'apperçut de son trouble, et se hâta de le faire cesser en lui prenant la main, et en lui disant avec le ton de la plus tendre affection: Mon cher Victor, mon cher fils, ne crains rien; ose lever les yeux sur un bienfaiteur, et non sur un juge rigide. Tes malheurs ne viennent point de toi, ta naissance n'est point ton crime; mais il est vrai qu'elle peut nuire à ton bonheur. Il est un moyen d'en réparer les torts: écoute-moi, je vais te dire le projet que j'ai formé, et dont je t'ai donné quelque idée avant que madame Germain commençât son intéressant récit. Écoute-moi bien; tu vas juger de toute ma tendresse pour toi, et du desir que j'éprouve de te voir l'époux de ma fille.—L'époux de Clémence, interrompit Victor! quoi! je pourrais espérer encore?....—Oui, tu le peux, mon ami, reprend le baron; mais prête-moi toute ton attention.
Il se fait un grand silence, et le baron continue: J'ai vu Roger, je l'ai vu assez pour me former, sur son caractère, une façon de penser que le récit de madame Germain vient encore de confirmer. Roger a de rares qualités au milieu des vices affreux qui le poussent vers le crime; Roger est ferme, entreprenant, courageux, actif, et même capable de quelques procédés généreux. Cet homme s'est fait une habitude de son état, mais il n'est pas possible qu'au fond de son cœur il ne souffre, il ne gémisse des extrémités auxquelles lui et ses gens se livrent journellement; il doit être las du brigandage, et peut-être la tranquillité, l'aisance et la pratique des devoirs sociaux, ne lui seraient-elles pas étrangères après vingt ans d'une vie troublée, agitée par la crainte, par les remords, et que l'échafaud a réclamée cent fois. Je ne sais si je m'égare, mais il me semble tout simple de croire que Roger, fatigué du crime, peut y renoncer, pour le calme de sa conscience et la sûreté de sa vieillesse; et encore, ce que ne pourraient point faire la raison ni le remords, il est possible que la nature l'obtienne de lui. Madame Germain nous a dit qu'il brûlait de retrouver son fils, et qu'il était disposé à l'accabler de toute la tendresse d'un père; il est possible qu'en calculant les tourmens que son horrible état cause à ce fils chéri, il y renonce, à cet état vil et flétrissant; il est possible qu'il renonce au crime pour assurer le bonheur de la vertu.... Va le trouver, Victor, rends-lui son fils pour un moment; dis-lui qu'il ne tient qu'à lui de se réunir pour sa vie au fils d'Adèle; dis-lui que tu adores ma fille, mais que tu n'obtiendras mon aveu pour l'unir à toi, que du moment où il aura quitté son infâme métier: j'oublierai ce qu'il fut en faveur de ce qu'il consentira à devenir; mais comme je sens qu'il me serait impossible de me lier avec un homme comme lui, ni de l'avoir sous mes yeux, je lui donnerai une terre que je possède à vingt lieues d'ici; il ira l'habiter sous un autre nom; et s'il tâche, par quelques vertus domestiques, de faire oublier Roger, je me ferai à mon tour illusion sur lui, sur ta naissance; et mon gendre, ainsi que son père, n'entendront jamais sortir de ma bouche le plus léger reproche. Qu'en penses-tu, Victor? puis-je faire davantage? En vérité, il me semble que c'est pousser un peu loin le mépris des préjugés, et même du point d'honneur qui doit présider à tous les établissemens des familles vertueuses. À mon âge, d'après ma conduite et mes principes, on tient un peu au respect humain, à tous les usages qui forment la bonne société, et qui lient entre eux tous les habitans d'une vaste contrée. Je te l'avais dit; que ton père fût indigent et sans naissance, peu m'importait; mais j'exigeais qu'il fût vertueux, et il ne l'est pas. Celui-là déroge vraiment qui s'allie au vice, et je ne puis.... je ne pouvais du moins donner ma fille au fils du plus grand coupable. Je fais encore un effort sur moi-même, et je le fais pour toi, pour toi que j'aime, et que je ne puis abandonner au désespoir de renoncer à une passion que j'ai nourrie moi-même dans ton sein.... Que ton père rentre dans la société dont il fut le fléau; qu'il change de nom et de mœurs; je ne le verrai point, mais je pourrai me dire: Roger n'est plus, et le père de Victor ne fait pas rougir mon front, ni celui de mes enfans. Va donc le trouver, Victor; aborde-le avec cette fermeté, ce noble orgueil, que doit conserver la vertu en présence du vice; attaque avec sensibilité son cœur paternel, si tu le trouves ouvert à tous les sentimens de la nature; ou bien, s'il est mort pour ces tendres sentimens, parle-lui comme un homme qui a le droit de reprocher à un autre homme de lui avoir fait un présent funeste en lui donnant la vie, puisqu'il a répandu sur cette existence malheureuse l'amertume, la honte et l'opprobre.
Le baron de Fritzierne se tait, et Victor se livre avec délices à l'espoir consolant qui vient tout-à-coup charmer ses souffrances. Ah! monsieur, s'écrie-t-il! que de bontés, que de tendresse! Quoi! vous voulez bien encore?.... Oui, monsieur, oui, je la soumettrai, cette ame fière et rebelle! Clémence, nous serons heureux!.... Je le verrai, il rougira, il me suivra; oh! oui, je réponds qu'il renoncera à tout pour moi, pour lui-même! Oui, Roger, ton fils te serrera dans ses bras, si tu réponds à ses vœux; ou, si tu lui résistes, il jure ici, par Clémence, qu'il deviendra ton plus cruel ennemi: tous les liens de la nature, il saura les rompre, si tu ne sais les resserrer! ces titres de père et de fils, si respectables quand ils sont liés par les mœurs, l'éducation et la reconnaissance, ne sont plus que de vains prestiges quand ils sont séparés par l'infamie! Tu me verras, Roger, et tu connaîtras la différence du sang qui coule dans nos veines; la voix du mien brûle de se faire entendre de toi, et j'en avouerai la source si je la trouve disposée à s'épurer.
Le baron, enchanté de cette exclamation de Victor, lui serre la main en le regardant avec tendresse. J'aime, mon fils, lui dit-il, j'aime cet élan généreux. Avec cette noble fierté, tu dois être sûr de ton succès; mais, je te l'avoue, je le veux tout entier, ce succès qui doit faire notre bonheur à tous. Point de capitulation avec les criminels; il faut qu'il te cède sur-le-champ, ou que tu renonces pour jamais à la main de Clémence. Le monstre pourrait temporiser, te garder près de lui, et.... ciel! quelle horreur! s'il allait nourrir l'espoir de te plonger dans ses excès, de former en toi un complice ou un successeur!.... Tu détournes tes yeux indignés, ton ame se soulève à un pareil soupçon; pardon, cher Victor! tu me connais, tu sais quelle estime j'ai pour tes principes, pour ta probité: elle est sûre, ta probité! elle saura résistera tous les genres de séduction.... Tu donneras quelques jours à un père, ou tu fuiras sur-le-champ un brigand; mais, je te le répète, et cette résolution de mon esprit est irrévocable, si tu ne réussis point, si Roger dédaigne mes offres et ton bonheur, tu ne reverras jamais ma fille. C'est à moi que tu viendras confier tes regrets, et c'est moi qui songerai alors à te faire une existence douce, mais loin de moi, loin de nous, et pour la vie!
Victor entend à peine ces derniers mots du baron, qui les prononce avec une fermeté froide, tranquille, et qui annonce un parti bien pris; Victor n'est occupé que des moyens qu'il prendra pour attaquer le cœur de Roger: il en trouve mille, dont le moindre est immanquable. Il est sûr de réussir, Victor; et Clémence, qui est intéressée autant que lui à cette importante négociation, partage son espoir, en voyant son air d'assurance. Pour madame Germain, elle se tait: elle ne peut deviner l'impression que fera sur Roger la vue de son fils, et craint de hasarder son jugement.
Ainsi, il est décidé que, demain, Victor ira trouver son père! quelle destinée l'attend dans le camp des brigands! quelles aventures le destin lui prépare-t-il dans ce repaire du crime et de la scélératesse! S'il n'obtient rien d'un vieillard inflexible, il est perdu, et ne retournera pas au château de Fritzierne pour en être banni; mais s'il parvient à changer le caractère de Roger, il devient heureux, et son roman finit.... Voyons, attendons les événemens qui vont se multiplier dans le volume suivant, et laissons tous nos héros prendre un moment de repos, après une nuit et une journée si agitées. Moi-même, que leurs malheurs ont singulièrement attendri, en les retraçant sous les yeux de mes lecteurs, je sens le sommeil peser sur ma paupière: ma veille a été longue; trois heures sonnent, la nuit s'enfuit devant l'aurore qui déchire ses voiles sombres; le jour naissant éclaire le sommet des maisons qui entourent mon simple manoir; la clarté vacillante de ma lumière pâlit devant les rayons lumineux qui annoncent le retour du soleil. C'est l'heure où l'homme de lettres quitte son manuscrit pour se livrer au repos; mais les tableaux qu'il vient de tracer vont se peindre à son imagination pendant son sommeil; et s'il a chanté la vertu, il est doux pour lui qu'un songe favorable le reporte encore au milieu de ses héros!
fin du tome second.