VICTOR,

OU

L'ENFANT DE LA FORÊT;

PAR

M. DUCRAY-DUMINIL,

Auteur de Lolotte et Fanfan, d'Alexis,
des Petits Montagnards, &c.

Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!

TOME TROISIÈME.

À PARIS,

Chez Le Prieur, Libraire, rue de Savoie,

nº. 12.

AN V.—1797.

CHAPITRE PREMIER.


PRÉSENT D'AMOUR QUI DOIT JOUER UN RÔLE.

Ô vous! célèbres romanciers allemands et anglais! toi, chantre éloquent des passions de Werther; toi, Goëthe; toi, Schiller; vous tous, conteurs estimés qu'on recherche pour la nouveauté des idées, le merveilleux des situations, le dessin des caractères et la force de l'intérêt, venez, venez faire résonner ma faible lyre, venez me prêter vos pinceaux pour achever les tableaux qu'il me reste à retracer à mes lecteurs; c'est ici que j'ai besoin de votre plume brûlante, et de votre narration rapide; c'est ici que votre inspiration m'est nécessaire pour continuer les aventures singulières de mon Victor: il va entrer dans une nouvelle carrière; et sa vertu, ferme et constante au milieu des efforts qu'on va faire pour la corrompre, a besoin d'un peintre plus habile et plus exercé que moi.... Mais que dis-je? vous, auteurs distingués que j'invoque, vous avez fait des romans, vous avez créé, inventé; il était facile à votre imagination riche et féconde d'amonceler des événemens, et de mettre par-tout l'illusion à la place de la réalité, le vraisemblable à côté du vrai.... Moi, j'écris une histoire véritable; je suis obligé de me renfermer dans les bornes qui me sont prescrites; je ne puis rien changer, rien altérer à mon ouvrage, si je veux être cru de mon lecteur: quelque simples que soient mes récits, ils mériteront sa confiance, son indulgence; et j'aurai du moins le mérite d'avoir su tirer de l'oubli les vertus, la constance, la fermeté et la résignation d'un jeune homme que les coups les plus imprévus d'une fortune injuste et cruelle vont attaquer successivement.

Victor passa une nuit agitée par la crainte et l'espérance: il sentit que, de la démarche qu'il allait faire, dépendait le sort de sa vie entière; il s'agissait d'obtenir Clémence ou de la fuir pour jamais. La fuir! il en avait eu déjà l'intention; il avait même essayé de s'éloigner d'elle: il en aurait eu la force alors; c'était lui seul, c'était sa seule délicatesse qui s'opposait à son bonheur. Il avait d'ailleurs l'espoir de revenir, de la revoir un jour; mais à présent, c'est une fatalité invincible qui le poursuit: il est malheureux, non par lui, mais par le hasard de sa naissance: s'il fuit Clémence, il la fuit la honte et la rougeur sur le front.... Il est le fils d'un vil criminel.... il lui semble qu'il porte sur ses traits le sceau de l'infamie et de la réprobation.. Cependant il est possible qu'il triomphe de Roger, il est vraisemblable même qu'il le rendra, sinon à la vertu, du moins à l'expiation du crime, à l'obscurité du remords. Alors, il revient, il épouse Clémence, et tous ses malheurs sont terminés. C'est à cette dernière idée que Victor doit s'arrêter; elle est plus naturelle, elle rit mieux à son imagination: oui, Victor sera heureux, il le sera!....

Telles sont les réflexions qui agitent son esprit jusqu'au moment où Clémence demande à lui parler.... Clémence n'a pu reposer de la nuit: elle a essayé de fermer les yeux; mais un songe affreux est venu glacer ses sens.... Elle a vu Victor enchaîné comme un vil criminel. Roger le serrait dans ses bras; tous deux frappaient les voûtes sombres d'un cachot de leurs lugubres gémissemens: des torches funèbres venaient tout-à-coup éclairer ce lieu sinistre: elle entendait crier: Lequel des deux faut-il immoler? Des bourreaux s'emparaient de Roger, de son fils, et ce Victor, qu'elle chérissait, disparaissait dans les airs, entraîné par un monstre ailé qui semblait vouloir le dévorer....

Clémence, éperdue, s'était réveillée en poussant des cris affreux, et elle venait chez son bien-aimé pour chercher des consolations. Je n'essaierai point de peindre une scène de tendresse bien naturelle entre ces deux amans: Clémence fondait en larmes; il lui semblait qu'elle voyait Victor pour la dernière fois, et l'arrêt du baron de Fritzierne lui paraissait injuste et barbare. Clémence n'espérait pas que Victor gagnât le farouche Roger. Elle n'avait pas assez d'expérience, ni de connaissance du cœur humain, pour se rendre raison de sa crainte; mais les femmes ont une finesse de tact, une rectitude de jugement qui les trompent rarement sur les résultats d'une affaire qu'elles ne connaissent souvent que par apperçu, et sur laquelle des hommes éclairés s'égarent, même après l'avoir étudiée à fond. Clémence croyait ne plus revoir Victor, et lui prodiguait les adieux les plus tendres.... Déjà Victor s'était chargé de quelques effets qui lui étaient nécessaires; Clémence y joignit son portrait et plusieurs pièces de linge qu'elle avait tissues ou brodées de sa main. Elle voulait engager son ami à différer son départ de quelques jours: il faut te reposer un peu, lui disait-elle, des fatigues du combat d'hier; d'ailleurs, les suites de ce combat funeste exigent ta présence ici: il y a beaucoup de dégât du côté de la tour du Nord; il faut réparer les fossés, remettre toutes les armes dans l'arsenal: veux-tu laisser tous ces embarras à mon vieux père, à ton bienfaiteur, et crois-tu que ton absence nous laissera le courage de penser à autre chose qu'à toi?....

Victor fut insensible aux larmes, aux prières de Clémence; il voulait savoir sur-le-champ le sort qui l'attendait, et ne pouvait rester plus long-temps dans une incertitude qui le désespérait. Quant aux soins à prendre pour les réparations du fort, il en avait chargé Valentin, qui devait très-bien le remplacer. Victor voulait partir, rien ne devait l'arrêter, et Clémence lui promettait qu'elle le suivrait par-tout, s'il arrivait que Roger fût insensible à ses instances. Victor tâchait de combattre cette résolution, qui blessait la tendresse filiale et la reconnaissance qu'elle devait à son père, Clémence insistait, et ces deux amans faisaient assaut de tendresse et de délicatesse, lorsque Valentin se présenta les larmes aux yeux: Quoi! mon bon maître! vous allez nous quitter?—Pour quelques jours, Valentin.—Pour long-temps, monsieur, pour toujours peut-être!—Qui te l'a dit?—Oh! je le crains!—On t'a donc appris les motifs de mon départ?—Oui, monsieur, on m'a tout dit; je sais tout, et c'est toujours d'un autre que de vous; en vérité c'est bien affreux!—Valentin?...—Oh! je vous en veux beaucoup!—Mon ami?...—Je ne suis point votre ami, monsieur: on n'a point de secret pour son ami, et je vois bien que je ne suis que votre domestique.—Enfin, que sais-tu?—Le malheur de votre naissance; oh! mon Dieu! comme c'est injuste ça! quoi! il faut que vous soyez la victime du hasard! est-ce votre faute à vous? avez-vous pu vous choisir un père? défunt le mien, qui était un brave homme pourtant, mais qui avait bien des petits défauts, à ce que disait ma mère, eh bien! il était riche, puis il avait tout mangé: sans son inconduite, voyez-vous, je serais à présent.... qui sait ce que je serais?—Valentin, voulais-tu me dire quelque chose?—Vous ne le devinez pas, monsieur, ce que je veux vous dire? vous connaissez donc bien peu mon cœur? Quoi! vous me voyez là, tout prêt à partir avec vous, à vous accompagner par-tout, et vous ne devinez pas ça?—Valentin, il faut, cette fois-ci, il faut absolument que tu restes.—Non, monsieur, non, je ne resterai pas ici. Vous croyez que je vais vous laisser aller seul au milieu d'une troupe de brigands? ils n'ont qu'à vous tuer; moi, je me reprocherais votre mort.—Ils ne me tueront point, Valentin.—Mais s'ils veulent vous retenir de force?—Je ne crains point cette violence de leur part.—Eh bien! moi je la crains, et je vais vous suivre: à deux on peut se défendre au moins.

Le bon Valentin avait mis dans sa tête le projet de suivre son maître; il fallut, pour l'en détourner, que Victor eût l'air de se fâcher sérieusement, et que Clémence employât toute son éloquence, pour engager le fidèle serviteur à ne point abandonner son père, qui avait besoin de ses soins.

Valentin se résigna à rester, non sans verser quelques larmes de sensibilité; puis, comme il sortait de l'appartement, il revint sur ses pas: À propos, dit-il, j'oubliais, monsieur..... Où était donc ma tête? Tenez, voilà un paquet cacheté que M. le baron m'a chargé de vous remettre.—Quoi! répond Victor, ne veut-il point recevoir mes adieux?—Non, monsieur, ce n'est pas qu'il vous en veuille; bien au contraire, il pleure comme un enfant, et ça me fait une peine!.... Mais comme il craint de s'attendrir trop, comme il redoute les effets d'une séparation qui lui coûte, il m'a chargé de vous prier de ménager sa sensibilité, en partant sans le voir.

Victor, frappé de ce coup imprévu, mit sa main sur ses yeux, et resta quelques momens accablé; mais bientôt Clémence et Valentin parvinrent à le calmer, à lui faire comprendre que le baron était âgé, sensible, et que ce n'était que par tendresse qu'il refusait ses adieux.

Victor, pénétré, décacheta le paquet que Valentin venait de lui remettre: il y trouva une très-forte somme d'argent, et, ce qui le flatta le plus, la boîte d'or qui renfermait le portrait de sa mère. Dedans cette boîte était une lettre ainsi conçue:

«N'aggrave point ma douleur, mon cher Victor, en me faisant des adieux trop touchans pour mon cœur. Pars, va mériter la main de ton amante, ou t'en éloigner pour jamais. En quelque lieu que tu sois, j'aurai soin de ta fortune, et tu retrouveras toujours en moi ou un père, ou un bienfaiteur. Adieu.

Alexandre Bolosqui,
baron de Fritzierne
».

Victor mouilla cette lettre de ses larmes, puis il y répondit en ces termes:

«Par-tout, homme sensible et généreux, par-tout je me rendrai digne de votre tendresse qui m'honore; mais si je ne puis obtenir de Clémence, s'il me faut renoncer à cette amie de mon cœur, vous n'entendrez jamais parler de moi; le désespoir abrégera mes jours, et la mort viendra mettre un terme et à mes malheurs, et à ma reconnaissance pour vous.

Victor, l'enfant de la forêt».

Valentin, qui se chargeait d'aller porter cette lettre au baron, voulait revenir sur-le-champ, afin, disait-il, de faire la conduite à son cher maître; Victor exigea qu'il ne l'accompagnât point. Reste, lui dit-il, reste auprès de mon bienfaiteur; et toi aussi, Clémence, console cet homme dont ma fatale adoption trouble les vieux ans; il souffre, il pleure, et c'est moi, moi qui suis cause de tous ses maux. Va, Clémence, va le presser dans tes bras caressans; dis-lui bien que si je ne réussis point, mon départ d'aujourd'hui sera le seul chagrin que je lui causerai.

Clémence ne peut se séparer de son ami; elle pense qu'elle ne le reverra plus; elle entrevoit un avenir sinistre; elle tombe sur le bras de Victor, et forme les projets les plus extravagans pour le suivre sous des habits d'homme... Il n'a pas assez de sa douleur, Victor; il faut que son cœur, oppressé déjà, soit brisé par les gémissemens de celle qu'il aime; il faut qu'il ait du courage pour tout le monde: on ne le ménage point, ce pauvre Victor, on le tourmente de toutes les manières.

Clémence ne veut point s'arracher de ses bras; elle jure qu'elle y restera, ou qu'elle le suivra par-tout. Victor ne sait plus comment se débarrasser de l'excès de sa tendresse; il a épuisé toutes les ressources de la raison et des conseils.... Quelqu'un vient à son secours, et c'est madame Germain. Madame Germain vient aussi pour embrasser le fils de son amie, ce jeune homme qu'elle a tenu, nouveau né, sur son sein; mais madame Germain a du courage, de la fermeté; son œil est sec, quoique son cœur batte violemment. Elle donne à Victor des avis sages pour se conduire auprès de Roger, dont le caractère lui est parfaitement connu; puis après l'avoir instruit parfaitement des moyens qu'elle juge à propos que Victor prenne pour réussir, elle entraîne Clémence en lui parlant de son père, d'un vieillard désolé, qui réclame sa tendresse et ses soins consolateurs.... Clémence jette des cris, se débarrasse des bras de son amie, et revient à Victor; mais elle ne pleure plus; son œil est sec, son regard animé: elle arrache son voile tissu d'or et de soie écarlate: Tiens, Victor, dit-elle en le présentant à son amant, prends ce voile, qu'il te serve d'écharpe, mais sur ton cœur, et non sur tes vêtemens; qu'il te conduise par-tout au champ d'honneur, et qu'il te rappelle Clémence, et cette maison hospitalière où ton enfance trouva un asyle tranquille et doux. Je ne sais, Victor, je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse nous servira à nous.... reconnaître, à nous.... réunir! Jure par Dieu, par l'honneur et par ta dame, qu'elle ne te quittera jamais, et que jamais sur-tout elle n'ornera la tête d'une rivale.—Je te le jure, s'écria Victor, transporté d'amour, de crainte, d'espoir et d'admiration!....

Victor mit un genou en terre et découvrit sa poitrine, sur laquelle Clémence fixa l'écharpe, don de l'amour et de la délicatesse. Cette cérémonie, faite en présence de l'amie d'Adèle et du bon Valentin, eut encore pour témoin l'auteur de la nature, qui reçut les vœux et les prières des deux amans. Ô mon Dieu! s'écrièrent ensemble et Victor et Clémence, ô mon Dieu! toi qui connais nos cœurs et la pureté de nos sermens, daigne les consacrer, ces sermens inviolables, par ton auguste protection; vois deux jeunes infortunés que le destin poursuit et sépare, fais qu'ils se réunissent un jour pour célébrer ta justice, tes bienfaits et les chastes plaisirs de l'hymen.

Quand l'homme a prié il est plus tranquille, a dit un grand homme. Nos deux amans éprouvèrent la vérité de cette maxime. Ils se relevèrent plus fermes et plus résignés. Clémence tendit la main à son ami, qui la serra; puis madame Germain, Clémence et Valentin, laissèrent Victor seul et libre de partir.

Victor, dès ce moment, sentit se ranimer son courage, et ne songea plus qu'à son grand projet, celui de joindre Roger, et d'obtenir de lui ou Clémence, ou la mort. Son léger bagage fut bientôt prêt; il le mit sous son bras, et descendit à pas lents les degrés qui conduisaient à la première cour, où il devait traverser le fossé du château. Le pont-levis s'abaissa bientôt; Victor le traversa, puis se retournant, il le vit se relever derrière lui, peut-être, hélas! pour la dernière fois!.... Son cœur se serra, un funeste pressentiment vint agiter son esprit; il fit quelques pas, puis s'arrêta, et se retourna encore pour revoir les murs du château qui reçut sa jeunesse. En les fixant bien, il apperçut, derrière une croisée, le vieux baron soutenu par madame Germain; à côté d'eux était Clémence, les coudes appuyés sur l'appui de la croisée, et la bouche collée sur les vitraux plombés et de diverses couleurs. Tous trois suivoient des yeux leur ami, cheminant tristement dans la plaine, et semblaient déterminés à ne quitter ce lieu qu'après qu'ils ne l'auraient plus distingué. Victor, ému, leur fit, en signe d'adieux, des gestes de bras, qu'ils remarquèrent, et auxquels ils répondirent de la même manière. Adieu! adieu! adieu! se disaient réciproquement ces êtres si intéressans, et leur langage muet dura jusqu'au moment où le baron, n'y pouvant plus résister, se retira de la croisée en entraînant sa fille, qui paraissait y être attachée.

Victor comprit que son protecteur voulait faire cesser cette scène touchante; il se retourna, et prit sur lui de marcher, et de suivre sa route sans s'arrêter une seconde fois.

Pauvre Victor! tu quittes des amis bien tendres il est vrai; mais tu vas trouver un père.... un père! oui, Victor, un père qui peut devenir tendre aussi et sensible. Ne l'a-t-il pas fait mettre sur son portrait, cette légende consolante pour toi: Je sais aussi connaître la nature. Alors il regardait avec intérêt ta mère, qui te nourrissait de son lait; il l'adorait, cette mère infortunée; il t'aimait aussi, et ta perte a été pour lui le plus grand des malheurs. C'est dans l'espoir de te retrouver, qu'au bout de dix-huit années, il vient encore de persécuter madame Germain; s'il l'avait en son pouvoir, les premiers mots qu'il lui adresserait seraient ceux-ci: Madame, rendez-moi mon fils; vous savez où est mon fils, madame, rendez-le-moi.... Il peut donc encore être père; et quelque scélérat qu'on soit, il est rare qu'on ne se rende pas au cri touchant de la nature. Que vas-tu lui demander d'ailleurs, Victor? qu'il fasse son propre bonheur en faisant le tien. Tu veux qu'il abandonne le sentier dangereux du crime, pour prendre un état plus doux, plus estimable, plus sûr; une honnête aisance, quelque considération et les embrassemens d'un fils, voilà ce que tu vas lui proposer; peut-il refuser un sort qui fixe à-la-fois sa tranquillité et la tienne?.... Mais que dis-je? ai-je donc oublié que cet homme, qui sait connaître la nature, a massacré la femme qu'il avait trompée, séduite et déshonorée? Ai-je donc oublié que ce monstre fut l'effroi de son pays, comme il en est l'horreur? Puis-je lui pardonner d'avoir donné la vie à un être qu'il destinait peut-être à son infâme métier? Est-ce un bienfait que cette existence douloureuse qu'il a donnée à Victor, quand il la souille par la réflexion de ses crimes, quand la naissance de Victor le bannit, pour ainsi dire, d'une maison où les êtres les plus vertueux lui avaient tendu une main généreuse; quand cette naissance infamante le prive d'une épouse chérie, d'un bienfaiteur respectable, et répand peut-être le voile sinistre du malheur sur sa vie entière?... Non, Roger n'est point un père! il ne peut être susceptible de tendresse ni de retour; il n'a pas même de droits sur le cœur d'un fils; il doit le voir, non comme un fils chéri, mais comme un homme jeté par hasard sur la terre; un homme!.... envers qui il est comptable, et de l'existence qu'il lui a donnée sans le vouloir, sans le savoir; et des malheurs qu'il a jetés avec la vie sur cet homme infortuné.

Telles sont les réflexions que Victor fait en marchant, réflexions qui redoublent son courage, son indignation pour Roger, et le déterminent à aborder ce chef de voleurs, ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE II.


UN NOUVEL ACTEUR VIENT ENRICHIR LA SCÈNE.

Victor avait marché pendant plusieurs heures, et commençait à se fatiguer beaucoup, lorsqu'il apperçut enfin l'entrée de la forêt, dans laquelle il pénétra sans rencontrer qui que ce soit. Il avait été déjà une fois au camp des brigands, et se rappelait très-bien l'endroit où ils avaient leur premier poste. Il s'y rend, et ne trouve encore rien. Ces malheureux auraient-ils fui cette contrée, se dit-il? Les pertes qu'ils ont éprouvées à l'attaque du château, la crainte peut-être d'être dénoncés à la justice et poursuivis, tout peut les avoir engagés à faire une prompte retraite.

Victor craignait de ne pas les rencontrer, et il était accablé, plus encore par les fortes émotions qu'il avait éprouvées, que par la fatigue. Il allait s'asseoir au pied d'un arbre, lorsqu'au détour d'une espèce d'allée, il apperçut une colline sur le sommet de laquelle était bâti un hermitage. Le saint homme qui avait ainsi consacré sa vie entière à la solitude, était au pied de la colline, occupé à puiser de l'eau, avec une coquille, dans un ruisseau limpide qui serpentait mollement sur des cailloux. Victor apperçut l'hermitage comme un port consolant qui allait le mettre à l'abri de la chaleur du jour: il ne se proposait point de demander à l'hermite des nouvelles des voleurs, dans la crainte de lui paraître suspect; mais il espérait que le saint homme voudrait bien partager avec lui et son toit et son eau. L'hermite, en l'appercevant, parut inquiet, et l'examina quelque temps avec attention. Mon père, lui dit doucement Victor, j'ai bien chaud, et je suis d'une lassitude....—Mon fils, répondit l'hermite, donnez-moi le bras, et suivez-moi dans cette cabane que vous voyez là-haut. Vous n'y trouverez pas le faste ni les ornemens qui décorent les palais des grands; mais au moins vous y recevrez l'hospitalité, et je vous donnerai de quoi calmer la soif qui vous dévore.

Victor prend le bras de l'hermite qui chemine tristement, et paraît consumé d'une sombre inquiétude. Au même instant un homme à cheval passe sur la grande route, qu'on apperçoit à un quart de lieue. Ce cavalier s'arrête, examine la cabane, l'hermite, Victor, et disparaît en s'enfuyant au grand galop.

L'hermite, qui a remarqué l'indiscrète attention du cavalier, murmure tout bas: Il nous a vus! c'est fait de moi!....—Qu'avez-vous, mon père, lui demande Victor?—Peu de chose, mon cher fils; venez avec moi, je vous expliquerai cela là-haut.

Tous deux arrivent à l'hermitage, où Victor se hâte d'étancher sa soif avec de l'eau pure que son hôte lui donne. Un peu remis de sa fatigue, Victor remarquant le trouble de l'hermite, ne put s'empêcher de lui en demander la raison. Cette forêt, lui répondit le solitaire, est depuis long-temps infestée par des voleurs, que pousse au meurtre et au vol l'infâme Roger, leur chef (Victor pâlit). Je croyais y vivre tranquille; jusqu'à présent, ne possédant rien que le peu d'aumônes que je vais recueillir dans les villages voisins, je n'avais point fixé l'attention de ces misérables; mais depuis quelques jours un événement.... bien douloureux pour moi, et que je ne puis vous confier, m'a mis en butte à leurs persécutions. Je ne sais s'ils me cherchent pour m'arracher la vie, ou dans une autre intention; mais je sens que je ne suis plus en sûreté ici, et je me détermine à prier le ciel de permettre que je lui rende le serment que je lui avais fait de passer ma triste vie en ce lieu sauvage. Tout m'y rappelle mes malheurs, et je ne puis les supporter!... Qui que vous soyez, jeune inconnu, qui me paraissez être un homme de bien, retirez-moi d'ici, prenez-moi avec vous, à votre service? Vous voyagez, vous alliez peut-être rejoindre un père, une épouse, vous êtes un homme d'honneur! oh! ne rejetez point ma prière; sauvez-moi des mains de ces scélérats à qui je ne suis que trop connu! Par pitié, emmenez-moi avec vous? Je suis jeune encore; mais hélas! combien j'ai éprouvé de malheurs!

L'hermite, en disant ces mots, ôte son capuchon qu'accompagnait une barbe longue et postiche. Victor, étonné, voit en lui un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, et d'une figure très-intéressante. Il est aux pieds de Victor, et le prie de l'emmener avec lui, loin des brigands dont, dit-il, il n'est que trop connu!.... Quelle position pour Victor! Comme elle est embarrassante! C'est justement vers ces brigands qu'il tourne ses pas! Osera-t-il le dire à ce jeune infortuné, que sa présence va tout-à-coup pénétrer d'horreur et d'effroi! Lui dira-t-il: Vous les fuyez, et moi, je les cherche; je les cherche, parce que ce Roger que vous détestez à juste titre, ce malheureux est mon père!.... Non, Victor n'aura point le courage de se dévoiler ainsi; il n'aura pas la force d'affliger le jeune solitaire; mais, d'un autre côté, il ne peut céder à ses vœux, il ne peut l'emmener avec lui, s'en faire un compagnon, renoncer au projet qu'il a formé de voir Roger, pour arracher de ses mains un inconnu qui peut être son complice ou devenir sa victime. Toutes ces réflexions arrêtent l'effusion de l'ame de mon héros, prête à s'épancher dans le sein de l'inconnu: il est néanmoins troublé, et ne peut que lui dire ce peu de mots: Jeune homme, n'implorez pas plus long-temps l'assistance d'un homme plus infortuné que vous; je ne puis vous arracher de ces lieux, il faut que je sois seul, seul avec ma honte et mes regrets: vous l'avez bien pensé, je suis un homme d'honneur, digne de votre amitié, digne de votre confiance; mais le destin, qui me poursuit, ne doit pas vous associer aux coups dont il ne cesse de m'accabler. Laissez-moi continuer ma route, et cherchez ailleurs un homme plus heureux que moi, qui puisse céder à vos vœux. J'ai respecté vos secrets, c'est assez vous dire que les miens ne peuvent sortir de mon sein.

Le jeune solitaire regarde Victor avec étonnement; il n'ose le presser davantage; mais il se retourne, et pleure amèrement. Victor remarque sa douleur, et fait des efforts pour la calmer; pendant qu'ils sont occupés à ces doux épanchemens, un gros de gens à cheval vient tout-à-coup les circonvenir. On leur crie: Rendez-vous, ou vous êtes morts!—Qui êtes-vous, leur dit Victor?—Indépendans.—C'est vous que je cherche, leur répond fièrement l'amant de Clémence.—Toi, reprennent les brigands! et quel intérêt?—Qu'on me conduise à Roger?—Que lui veux-tu?—Vous le saurez; mais, pour le moment, qu'il vous suffise d'apprendre qu'il a pour moi la plus grande amitié, et qu'il vous saura gré de m'avoir offert à ses regards.

Les indépendans (nous leur donnerons pendant quelque temps ce nom qu'ils ont adopté), étonnés de l'air calme et fier de Victor, se contentent de le désarmer et de le placer au milieu d'eux. Pour le jeune solitaire qu'on garrotte d'un autre côté, il regarde avec douleur Victor, à qui il vient de donner l'hospitalité, et ne peut que lui dire: Vous, l'ami de Roger! oh, vous m'avez trompé!

Victor lui crie de loin: Ne craignez rien, vous serez libre, et vous me connaîtrez.

Cette petite brigade quitte la colline sur laquelle le jeune solitaire jette un dernier regard, et tous cheminent lentement à travers les bosquets touffus jusqu'à l'entrée d'une caverne sombre. Là, les guides de Victor descendent de cheval, et l'un d'eux se détache pour aller rendre compte au capitaine de la prise qu'ils viennent de faire, et du vœu que forme un jeune homme de se présenter devant lui. C'est dans cette caverne sombre que Victor se voit séparer de son jeune solitaire, pour qui il ressentait déjà le plus vif intérêt. En vain Victor supplie ses guides de lui laisser son ami, ils sont sourds à ses cris: nous le connaissons, lui disent ces cruels, c'est le petit Fritz; il a été élevé parmi nous, il est bien juste qu'il quitte sa maudite soutane de moine pour revenir à son premier métier.

Victor frémit à son tour, et sent l'indignation succéder à l'amitié qu'il portait déjà à l'inconnu; mais celui-ci le supplie, en versant des larmes, de ne pas le juger sans l'avoir entendu. On les sépare enfin, et Victor est resté seul avec ses gardes, qui semblent avoir pour lui, et sans le connaître, une sorte de considération; tant il est vrai que le courage et la fierté en imposent toujours aux hommes les plus téméraires.

Au bout d'une heure d'attente, un des capitaines de Roger se présente; c'est Dragowik, un des chefs qui avaient attaqué le château de Fritzierne. Dragowik reconnaît Victor, et roule ses yeux pleins de rage et d'espoir de la vengeance: C'est toi, dit-il à l'amant de Clémence, c'est toi, jeune insensé; quel heureux hasard t'a fait tomber dans nos mains? tu viens donc t'offrir toi-même en holocauste aux mânes plaintifs de nos camarades que tu as fait égorger ou brûler? je ne sais qui retient ma colère, à ton aspect! Je devrais....

Dragowik, furieux, soulève son énorme massue; il est prêt à en écraser Victor, mais ceux qui le gardent arrêtent le bras du géant: Victor lui dit, avec l'accent du mépris: Lâche! il est bien digne de toi d'insulter ton ennemi désarmé! si je disais un mot, tu rentrerais dans la poussière, et Roger lui-même prendrait soin de ma vengeance; mais tu es trop vil à mes yeux pour que je m'abaisse à t'expliquer le motif qui me fait chercher ton capitaine. Qu'on me conduise à l'instant devant lui, et tu vas pâlir en sachant qui je suis.

Dragowik, qui ne se connaît plus, se retire, en disant aux guides de Victor que Roger est prêt à entendre notre héros.

On l'y conduit enfin: après avoir traversé mille détours souterrains, Victor se trouve au pied d'une montagne dans une espèce de plaine où toutes les forces de Roger sont rassemblées. Les mines hideuses et rébarbatives des scélérats qui accourent en foule sur son passage, le font frémir malgré lui: plusieurs d'entr'eux le reconnaissent pour l'avoir vu à l'attaque du château, et l'accablent d'injures: Victor les méprise, et sent se ranimer sa fermeté par l'indignation qu'il éprouve. Il ne sait comment il abordera Roger; mais il est disposé à le traiter avec toute la supériorité que la vertu doit avoir sur le vice. On le lui montre enfin, ce Roger qu'il redoute et desire. Il est assis sur un canon, entouré de brigands comme lui, qui ont l'air de lui faire une cour assidue: Victor pâlit; et Roger, qui le reconnaît, puisque Roger a pensé expirer sous ses coups, fait un geste de surprise en s'écriant: C'est toi, jeune homme!....

victor.

Je veux te parler en particulier.

roger.

À moi?

victor.

À toi, à toi seul.

roger.

Qu'as-tu de si secret à me dire?

victor.

Tu vas l'apprendre.

roger.

Je n'ai rien de secret pour mes amis, pour mes camarades d'armes; ou renonce à me parler, ou parle librement devant eux.

victor.

Je ne le puis.... Il s'agit d'un secret qui te concerne.

roger.

Qui me.... concerne? eh! quel intérêt prends-tu?.... (Il s'adresse à ses officiers.) Mes amis, éloignez-vous un peu. Je ne sais, ce jeune homme, à qui d'ailleurs je dois la vie, excite en moi un intérêt que je ne puis définir.

(Tous les brigands s'éloignent, ainsi que ceux qui gardaient Victor.)

roger continue.

Nous sommes seuls, personne ne peut t'entendre: voyons, qu'as-tu à me dire?

victor, fièrement.

Me connais-tu, Roger?

roger.

Je te connais.... comme un ennemi que j'ai combattu.

victor.

Sais-tu qui je suis?

roger.

Non.

victor.

Eh bien! monstre, je suis ton fils!....

roger.

Mon....?

victor.

Tu m'as donné le malheur d'exister: oui, homme cruel et sans honneur; tu es mon père, et tu juges assez de la rougeur qui couvre mon front, en te donnant ce titre qui fait ma honte et mon supplice.

roger.

Quoi! tu serais...

victor.

Le fils d'Adèle, d'une femme vertueuse, que tu as séduite et assassinée.

roger.

Adèle!.... grand Dieu!....

victor.

Reconnais-tu ce portrait qui fut mis autrefois dans mon berceau?

roger, ému.

Ciel! c'est elle, la voilà? voilà ce portrait qu'elle me donna jadis comme un gage de sa tendresse.

victor, avec ironie.

Dont tu l'as récompensée d'une manière digne de toi!

roger, très-ému.

Jeune homme, épargne-moi? Tant de coups à-la-fois!.... Tu me parles d'un ton!....

victor.

Que tes forfaits ont mérité.

roger.

Un fils ose traiter ainsi....

victor.

Tes crimes ont brisé tous les liens de la nature: ils n'ont laissé entre nous que l'infamie dont tu me couvres, et le désespoir qui va terminer mes jours!

roger.

Téméraire! oublies-tu que tu es en ma puissance?

victor.

Un forfait de plus ne peut te coûter. Rejoins donc le malheureux Victor à l'infortunée Adèle! Frappe.

roger, avec l'accent de la tendresse.

Mon fils!.... mon cher fils, ah! plutôt, viens dans mes bras; viens sur ce sein paternel! Eh! crois-tu que je sois insensible au cri de la nature?

victor.

Quoi! une vie si criminelle n'a pu l'étouffer, ce cri si puissant sur les ames pures?

roger.

Tu ne me connais pas, mon fils; tu m'as jugé d'après les rapports mensongers d'un monde, d'un monde plus corrompu sans doute que ces braves gens qui s'offrent à tes regards.

victor, souriant avec mépris.

Qu'oses-tu dire, insensé?

roger.

Je te ferai juger d'eux et de moi: oui, je te dévoilerai mon ame toute entière: tu me connaîtras, et tu verras que je n'étais pas né pour le crime, que j'ai fait tous mes efforts, au moins, pour l'ériger en courage et en grandeur d'ame.

victor.

Dieu! quel discours!

roger, avec sensibilité.

Victor, viens seulement, viens dans les bras d'un père! il n'a pu te prouver sa tendresse dans ton enfance, puisqu'il n'a pas eu le bonheur de l'élever.... Mais dis-moi donc, dis-moi qui m'a rendu mon fils, et qui a bien voulu se charger de son éducation?

victor.

Madame Germain vient de me révéler le fatal secret de ma naissance; c'est elle qui m'a pris dans mon berceau pour me remettre aux mains du respectable baron de Fritzierne, qui m'a servi de père.

roger.

Et je l'ignorais!

victor.

Nous l'ignorions tous. Ce n'est que pour éviter un parricide, dont j'allais me rendre coupable, que madame Germain a parlé. Hélas! elle a détruit d'un seul mot mon bonheur, le calme de ma vie, et toutes mes espérances!

roger.

Je ne t'entends pas, mon fils.

victor.

Je crois bien que tu n'es pas fait pour m'entendre; mais je m'expliquerai; oui, je te dirai bientôt que toi seul peux me rendre le bonheur que ton titre de père m'a enlevé; tu sauras qu'il ne dépend que de toi que je sois heureux.

roger.

Il ne dépend que de moi, mon fils! Ah! doutes-tu que les plus grands sacrifices me coûtent! ma vie même, je te la donnerais pour réparer les maux dont tu te plains, mais dont je ne conçois pas les motifs.

victor, se livrant à l'espoir.

Parles-tu sincèrement, Roger?

roger.

Reçois les embrassemens d'un père pour gages de sa tendresse et de son dévouement à tes moindres desirs.

victor, se jetant dans ses bras.

Ah! Roger, rends-moi mon père? Oui, sois mon père, si tu veux te rendre digne de l'être!.... Je sens, je sens là, dans mon cœur, qu'il m'est impossible d'étouffer la voix qui me parle pour toi. Ah! qu'il est puissant le lien de la paternité!

roger, le pressant contre son cœur.

Enfant d'Adèle, ô mon cher fils! qu'ils me sont doux, ces tendres épanchemens! Oh! non, non, l'homme qui sait s'y livrer n'est point un monstre: on est fait pour la vertu, dès le moment qu'on sent le bonheur d'être père.... Mon ami, tu restes avec moi quelques jours?

victor.

Renvoie-moi, Roger, renvoie-moi avant le coucher du soleil.... Je ne puis m'habituer à l'air que tu respires ici.

roger.

Eh quoi! mon fils voudrait déjà me quitter!.... N'as tu pas à me parler?

victor.

Mais, si tu veux, je puis sur-le-champ te dire....

roger.

Non, tu es fatigué.... Il faut que tu prennes quelque nourriture, quelque repos; je ne puis me séparer si-tôt de toi. Mon bonheur est si grand!.... Permets que je te présente....

victor.

À qui, Roger? à ces misérables! Tu voudrais me forcer à rougir à leurs yeux. Non, promets-moi le secret sur le malheureux lien qui nous unit, ou je te quitte à l'instant.

roger.

Comme tu m'accables, mon fils! comme tu te plais à m'outrager! Je veux bien ménager, pour le moment, ta fausse délicatesse; mais bientôt....

victor.

Jamais, Roger.... Permets-moi cependant d'éprouver l'empire que j'ai sur ton cœur? Un malheureux jeune homme, un vertueux solitaire a été pris avec moi par tes gens; daigne lui rendre la liberté.

roger.

Il l'aura, mon fils, il aura sa liberté; tu la desires, cela me suffit; mais permets que je tire de lui quelques renseignemens qui me sont nécessaires.... En attendant que je juge s'il est de ma sûreté de le laisser aller, je veux qu'il soit libre, comme toi, dans mon camp. Vous ne vous quitterez point, et je vous logerai ensemble. Il te faut un ami étranger, puisque tu ne veux pas en voir un dans ton père!....

Victor se tut, pénétré de tant de marques de tendresse que lui donnait Roger. En effet était-il possible de joindre plus d'amitié à plus de sensibilité! Victor croyait aborder un scélérat incapable de procédés; il l'avait même traité avec une dureté, indigne peut-être d'un fils, et il trouve en un chef de voleurs, un homme tendre, doux et sensible à toutes les émotions de la nature. Victor le regardait d'un air étonné à-la-fois et touché. Il n'avait plus la force de lui dire de dures vérités. Il ne pouvait même résister au desir qu'il témoignait de se voir au moins un jour entier avec lui; il sentait son cœur agité par la tendresse filiale ensemble et l'horreur. Roger lui paraissait un homme surnaturel; et Victor ne put lui refuser de la délicatesse, lorsqu'il l'entendit appeler ses compagnons en leur disant: Messieurs, ce jeune homme est le fils d'une victime innocente qui est tombée sous mes coups: il m'est cher comme mon propre fils; j'entends que tout le monde ici ait pour lui les plus grands égards: la moindre insulte qui lui serait faite serait regardée, par moi, comme un outrage fait à ma personne, et je la vengerais dans le sang du coupable. Vous m'entendez? il n'y aura point de travaux aujourd'hui: que chacun se prépare aux honneurs que je veux rendre à ce jeune étranger. Berner et Flibusket viendront recevoir mes ordres.

Roger, après ce peu de mots, conduisit lui-même Victor dans une espèce de grotte assez bien ornée. Voilà, lui dit-il en riant, ton appartement: je te quitte pour un moment, mon cher fils; mais je reviendrai bientôt, et, en attendant, je vais t'envoyer ton ami.

Roger se retira en lui serrant la main, et Victor, resté seul, se livra à ses réflexions.

CHAPITRE III.


TRISTES SUITES D'UNE BONNE RÉCEPTION.

Quel était donc l'ascendant que Roger venait de prendre sur Victor? Victor, tout-à-l'heure, le regardait avec horreur; il ne lui parlait qu'avec le ton insultant du mépris; il frémissait d'indignation à son aspect, et se proposait de quitter ce monstre, après en avoir tiré une réponse ou consolante, ou désespérante! À présent Victor n'est plus le même; il n'éprouve plus tous ces sentimens que le point d'honneur avait substitués à ceux de la nature; il a reçu sans effroi les embrassemens de Roger, il les lui a rendus même avec effusion. Aurait-il en effet de l'attachement pour cet homme étonnant? Il ne peut d'abord lui refuser une certaine estime pour la grandeur de son caractère; il ne peut repousser la satisfaction qu'il éprouve d'avoir été reçu de lui comme un père tendre qui retrouve un fils chéri.... Roger d'ailleurs lui a promis de faire pour son bonheur tous les sacrifices, même celui de sa vie; ce n'est point sa mort que Victor lui demande, c'est son repos, c'est sa conversion, c'est son retour à la pratique des vertus privées. Roger, qui s'attend sans doute à des sacrifices plus grands, fera sans peine celui d'un métier infâme qu'il ne peut aimer, qu'il n'aimera plus dès que Victor lui en aura démontré toute la scélératesse et tout le danger. Il vaincra sa résistance, Victor, et cet espoir le ramène à la tendresse filiale; il est prêt à le nommer son père.... Son père, grand Dieu! Victor cache son front dans ses deux mains, que brûle la rougeur qui le couvre.... Victor ensuite pense aux périls auxquels lui-même est exposé dans ce camp de brigands: être témoin de leurs forfaits, de leur vie scandaleuse, se voir exposé à être confondu avec eux, si l'heure de la justice vient à sonner pour ces misérables; Victor ne peut repousser cette idée effrayante; à tout moment il croit entendre le cliquetis des armes, il croit voir les troupes de l'empereur qui cernent le repaire des indépendans, et qui les fusillent jusqu'au dernier..... Victor se trouble, son imagination s'exalte, son esprit travaille; il est prêt à quitter ces lieux funestes pour la vertu; mais sans réponse, sans emporter l'espoir d'épouser Clémence!... Dans quelques heures il sera instruit de son sort; il faut attendre; c'est pour l'amour, c'est pour l'honneur qu'il court d'aussi grands dangers; l'amour et l'honneur, s'il réussit, se joindront bientôt à la nature pour l'en récompenser. Pauvre Victor! quel homme s'est vu jamais dans une situation aussi cruelle que la tienne?.... Je frémis, Victor, moi qui suis ton historien, et je crains qu'il ne t'arrive un jour de plus grands malheurs.

Victor, en proie aux plus vives inquiétudes dans la grotte qu'on lui avait désignée pour être son appartement, vit bientôt arriver le jeune solitaire, dont on venait d'adoucir le sort. Le jeune homme entre avec timidité, ose à peine regarder son protecteur, et ne peut que lui dire: Qui êtes-vous donc, étranger généreux? à votre voix tout change ici. Ah! ne m'ôtez pas la douce certitude que vous êtes vertueux! j'aime à le croire, j'ai besoin de vous estimer; mais vos liaisons avec ces voleurs, pardon.... elles me paraissent....—Désabuse-toi, homme honnête et confiant.—Désabusez-moi vous-même; dois-je voir en vous un ami? dois-je vous regarder comme un complice de ces vils coupables?—Oui, je suis ton ami, jeune homme, et je te le prouverai en te racontant mes aventures, si tu veux bien, avant cela, me témoigner assez de confiance pour me conter les tiennes.—Oui, je l'aurai pour vous, cette confiance, peut-être imprudente; mais, dussé-je après m'en repentir, je ne puis renoncer à l'estime, à l'amitié que vous m'avez inspirées: vous m'écouterez, et, si vous ne me connaissez point du tout les gens au milieu desquels nous nous trouvons tous deux, mon récit pourra les offrir à vos yeux sous différens aspects qui vous intéresseront.

«On m'a toujours nommé Fritz; ma naissance fut long-temps un mystère pour moi; elle l'est encore quant au nom de celle qui m'a donné le jour: je ne connais que mon père, un père hélas! bien infortuné. La Silésie fut mon berceau; un petit hameau près de Pisek»....

Le jeune solitaire n'eut pas le temps de continuer son récit; il fut interrompu après ce peu de mots par Roger, qui vint, suivi de ses gens portant une table somptueuse et couverte de mets. Mon fils, dit-il à Victor, je viens dîner avec toi.—Son fils, s'écrie le jeune Fritz étonné!—Oui, poursuit Roger, Victor est mon fils; je croyais, Fritz, qu'il t'en avait fait la confidence.—Rassurez-vous, Roger, interrompit Victor, ce n'est point une indiscrétion de votre part; mon ami allait l'apprendre ce fatal secret; à présent qu'il le sait, souffrez qu'il reste avec nous.—Je le veux bien, reprit Roger, cela ne nuira point à l'entretien particulier que je veux avoir avec lui. Reste, Fritz, et remercie mon fils de l'honneur qu'il te procure de dîner avec un homme tel que moi.

Victor ne mangea point, il ne fut occupé qu'à regarder, avec un sentiment d'horreur et d'effroi, les prétendus honneurs militaires que Roger lui faisait rendre, et dont je vais essayer de faire une courte description.

La grotte, ouverte dans tout son ceintre sur le devant, donnait sur une espèce de plaine, que terminait une montagne presqu'à pic, garantie par des halliers et des précipices; presque tout le camp de Roger était fortifié de cette manière: nous le décrirons dans un autre moment.

Pendant qu'un luxe recherché embellissait la table de Roger et de son fils, on vit défiler d'abord toute la troupe des indépendans, mieux vêtus, pour la plupart, que ne le sont les gens de cette espèce, et tous armés. Les ceintures, de différentes couleurs, distinguaient les compagnies; la toque blanche et l'aigrette rouge ornaient la tête des soldats du géant Dragowik; ceux de Morneck portaient l'écharpe en sautoir, et cette écharpe, hérissée de petits pistolets garnis d'un acier poli, brillait au soleil comme la plus riche broderie.

Après la compagnie de Morneck celle d'Alinditz se présenta: la tunique orange, les brodequins couleur de chair, la toque et la ceinture verte, distinguaient cette compagnie, qui portait pour armes un large cimeterre, et une espèce de carabine suspendue à un large baudrier.

La troupe favorite de Roger, ses gardes-du-corps, si je puis le dire, parurent ensuite: leur tunique était blanche; la toque, l'aigrette et l'écharpe fatiguaient la vue par la plus belle couleur écarlate. Un baudrier couleur de chair soutenait un sabre à riche poignée, et leur ceinture contenait trois paires de pistolets. Ils portaient, dans les cérémonies comme celle-ci, une longue pique dont le fer était doré.

Quand toute cette troupe eut passé en revue, au son bruyant des cors et des trompettes, elle forma, en face de Victor, plusieurs évolutions assez bien ordonnées, et telles qu'une troupe bien réglée aurait pu les faire. Ensuite il s'ouvrit une espèce de tournoi où les champions les plus distingués se mesurèrent. Mais c'était particulièrement dans ces sortes de luttes qu'on remarquait la férocité et la témérité des indépendans; et si le son éclatant d'un beffroi, que portaient deux nègres, ne les eut séparés à temps, on les eût vu passer de la rage à la fureur, et se massacrer pour faire briller réciproquement leur valeur.

Le tournoi fini, les vainqueurs furent conduits à Victor, que Roger pria de les couronner. Notre héros se sentit une répugnance si invincible pour rendre cette espèce d'hommage à des brigands qu'il méprisait, que son père, qui s'en apperçut, fut obligé de se charger lui-même de cet honneur distingué. Le couronnement terminé, la troupe défila dans le même ordre qu'à son arrivée, à la grande satisfaction de Victor, que la vue de tant de scélérats importunait.

Roger, se trouvant seul avec son fils et Fritz, adressa la parole à Victor en ces termes: Eh bien! mon fils, que dis-tu de mes soldats?—Je dis, Roger, que je réclame la parole que tu m'as donnée ce matin, de m'entendre, et de te résoudre aux plus grands sacrifices pour ton bonheur et le mien.—Parle.—Roger, je ne puis te le dissimuler, et il est impossible que tu te le caches à toi-même; après d'ailleurs la fermeté que je t'ai témoignée aujourd'hui, je dois te dire toute la vérité; écoute-moi. Un grand seigneur, qui m'a servi de père, le baron de Fritzierne, à qui je dois tout, a une fille charmante: Clémence était l'objet de tous mes vœux; nous nous aimions dans l'espoir d'être unis un jour; on nous avait élevés pour ce but et dans cet espoir: j'allais l'épouser, j'allais être heureux; le funeste secret de ma naissance se dévoile, on apprend que je suis ton fils! Le nuage du malheur nous enveloppe tous, la barrière du mépris sépare de mon bienfaiteur, de mon amante: on me rejette au loin comme le fils d'un chef de voleurs, et le sang de la vertu ne peut plus s'unir à un sang dont la source se perd dans le crime! Je veux fuir, je veux aller ensevelir ma honte dans le fond des déserts, une voix bienfaisante et protectrice me rappelle. Où vas-tu, malheureux, me crie mon père adoptif? penses-tu que je veuille t'abandonner à l'opprobre qui couvre ta vie entière; reviens dans mes bras, et profite de cette dernière marque de bonté, le seul effort dont je sois capable! Ton père est né avec de grands moyens; il eût été l'homme le plus grand de son siècle, s'il n'en eût fait la honte. Va le trouver; dis-lui que je puis oublier son nom s'il veut en changer; ajoute que je puis tirer le voile de l'oubli sur ses crimes, s'il ne veut plus en commettre de nouveaux. J'ai une terre, je la lui donne; j'ai de la fortune, je la partage avec lui: qu'il abandonne ses vils complices; qu'il fuie une terre qu'il a arrosée du sang de l'innocent; qu'il vienne, en un mot, vivre dans la retraite, ignoré, soustrait à la justice des hommes, qui tôt ou tard va l'atteindre; enfin qu'il ne soit plus Roger, et je te donne ma fille, et tu deviens mon héritier; mais s'il s'oppose à ton bonheur, au sien; s'il refuse mes bienfaits, fuis loin de moi, va traîner ta triste existence loin de ton bienfaiteur, loin de ton amante; ni l'un ni l'autre ne peuvent respirer l'air que respire le fils de Roger, si Roger s'obstine à vivre au milieu des forfaits dont lui et ses complices attristent tous les jours ma patrie!... Voilà, Roger, voilà ce que m'a dit le plus généreux des hommes, voilà la loi qu'il m'a imposée, et c'est le motif qui m'a fait chercher ta présence. Parle à ton tour, Roger, parle.... Te sens-tu la vertu nécessaire pour quitter le vil métier que tu professes, pour faire le bonheur de ton fils, et assurer le repos de tes vieux jours? J'attends ta réponse pour te serrer dans mes bras, ou pour te fuir à jamais.

Roger parut un moment interdit: cette proposition, à laquelle il ne s'attendait pas, faite avec véhémence par un fils qu'il adorait, le déconcerta pendant quelques instans; il eut l'air de se recueillir; mais bientôt il reprit sa fermeté, et dit à Victor avec un sourire ironique: Voilà bien, mon fils, la proposition inconsidérée d'un jeune étourdi, et les beaux sentimens d'un vieillard radoteur! Qui lui a dit, à ce vieillard insensé, que mon état fût plus vil que l'état qu'il a fait toute sa vie, celui de général d'armée? Qui t'a dit, à toi, que mon nom te déshonore, que je suis un chef de brigands, un scélérat qui répand le sang innocent? Pourquoi traites-tu mes camarades d'armes de voleurs et de misérables? Tu viens de les voir! demande à ton Fritzierne s'il a vu dans la Misnie, dans la Moldavie, dans toute l'Allemagne, des troupes mieux tenues, plus soumises et mieux disciplinées. Connaît-il nos principes, nos institutions? Les connais-tu, toi-même? Savez-vous tous deux que je fais trembler les souverains de l'Europe, et qu'un souverain n'est, comme moi, qu'un chef adroit qui gouverne par la force et par la terreur, qui prend le bien d'autrui à main armée, qui s'enrichit, dans son inaction, aux dépens de l'homme qui travaille pour le faire vivre, qui s'arroge le droit de vie et de mort sur ses sujets, qui dépouille ses voisins, et qui ne fait tout cela que parce qu'il a des troupes, de l'argent, des armes et du caractère? Que fais-je, moi? J'ai des troupes, de l'argent, des armes, du caractère, et je fais ce que fait un roi, un général d'armée: je prends le superflu de celui qui a trop, je mets à contribution les villages où je passe, les villes même, si j'ai la force de m'en emparer. Mon empire n'est point stable, il est vrai; mais il n'en est pas moins réel; j'ai des soldats et des courtisans; je les flatte sous le titre d'égal, de mon camarade d'armes, et mon empire sur eux est plus certain; ils sont plus heureux avec moi que les sujets des vastes empires de l'Europe ne le sont sous leurs souverains; ils se croient libres, et mes égaux: j'avoue qu'ils ne le sont point réellement, et je te dois cet aveu pour justifier l'ambition qui dévore mon cœur; il me suffit, il leur suffit à eux-mêmes qu'ils prennent l'apparence pour la réalité. Tu les traites de brigands! Leurs mœurs, mon fils, sont plus pures, plus austères que celles des citoyens d'une grande ville; tu en jugeras, lorsque je te ferai part des statuts que je fais observer dans ma troupe. Aucun d'eux ne sait ce que c'est que de dévaliser un passant; nous n'en voulons point au paisible voyageur qui porte sur lui son bagage et sa petite fortune; mais le riche insolent, le noble altier et couvert d'or, les peuplades entières, les petits despotes des petites cités, voilà les gens avec qui nous aimons à partager. Que fait un général d'armée, par exemple, qui porte le fer et la flamme chez des peuples paisibles, pour des intérêts que ceux-ci ne peuvent ou ne veulent pas connaître? Il pille, il tue, il incendie des villes entières: sa présence est comme le torrent dévastateur qui roule du sommet du rocher pour déraciner les arbres et entraîner dans son cours destructeur, les chaumières de la prairie. Par-tout il lui faut de l'argent, et cela dans deux heures, ou dans vingt-quatre heures au plus; par-tout le sang et le feu signalent son passage.... Eh bien! l'état militaire, cet état spoliateur et meurtrier, est pourtant noble, grand, sublime aux yeux du monde, vous ne craignez pas de le professer, de le donner à vos enfans, et vous ceignez de lauriers le front du vainqueur, sans penser aux meurtres et aux pillages qui ont cimenté sa victoire!.... Le général d'armée, le souverain qui opprime ses sujets, mon fils, font en grand ce que je fais en petit, et d'une manière moins cruelle, moins vexatoire qu'eux. Je me crois, non-seulement leur égal en puissance, mais encore plus généreux qu'eux en procédés; et dès l'instant que mon opinion est ainsi formée, ma conscience est en repos. Ils règnent sur des millions d'hommes; moi, je n'en ai que douze cents sous mes ordres; mais ils me regardent tous comme leur père, et je les aime comme mes enfans. À présent, tu me proposes de les abandonner lâchement, pour vivre dans l'obscurité, dans l'inaction, comme l'homme que la nature a formé sans moyens, sans courage, sans caractère! Insensé! tu me connais bien peu, pour me croire lâche et égoïste à ce point. Mais, me dis-tu, la justice peut t'atteindre? qu'appelles-tu justice? dis donc la force, et je serai de ton avis. Oui, je puis succomber sous le nombre, et je croirai alors mourir pu champ d'honneur. C'est un général tué sur le champ de bataille, c'est un roi détrôné et immolé par un usurpateur. Mais je serai regardé, après ma mort, comme un brigand audacieux? L'homme qui ne réussit point, a toujours tort; celui qu'on sacrifie eut toujours des vices ou des faiblesses; ses ennemis, ses assassins ont intérêt à le noircir aux yeux de la postérité; mais l'homme qui sait juger et comparer, se dira toujours: Si l'infortuné avait triomphé, on l'aurait traité de grand homme... Eh! que m'importe, d'ailleurs, le jugement de mon siècle et de la postérité? Mon siècle et la postérité sont dans les générations des hommes; ils vivent tous pour eux, je vis pour moi; je jouis de ma propre estime, parce que je connais la force de mon ame, la pureté de mes intentions, et je n'attends point mon bonheur de l'estime d'un monde que je n'estime pas moi-même, quand je pense qu'il a plus de vices encore que moi. Je me résume donc, mon cher Victor; je ne puis céder à tes vœux. Mes trésors, ma vie même, j'aurais pu te les donner; le sort de mes camarades, leur bonheur, leur amour, tout cela n'est pas à moi, je ne puis en disposer. Ton baron est assez vain pour croire que l'alliance de Roger ne peut l'honorer! Si le sort des armes me jetait demain une couronne sur la tête, il ne balancerait plus. Que serais-je alors à ses yeux? toujours Roger, n'est-ce pas? Non, je serais un grand homme, un grand conquérant. Voilà ma réponse, mon fils, elle t'afflige; mais si je méprise les préjugés de ton Fritzierne, j'ai pitié des tiens, et j'espère les détruire en te faisant mieux connaître et moi, et mes amis.

Qu'on juge de l'effet que produisit sur le jeune Victor cette harangue pleine de hauteur et de sophismes. Dès ce moment, il perdit tout espoir, et sentit que la raison elle-même, si elle habitait la terre, ne pourrait changer le cœur dur, ambitieux et féroce de cet homme qui avait blanchi dans le crime. Que peut dire Victor? Roger a réponse à tout: il croit que son fils doit se trouver honoré de lui appartenir: il s'imagine valoir les plus grands potentats, les plus fameux guerriers! Impossible de lui prouver la bassesse de son état, le mépris qui le poursuit, la honte de l'échafaud qui l'attend. Il prendra les coups du sort comme un roi détrôné! Quel orgueil! quel aveuglement! Eh quoi! le scélérat a donc aussi sa conscience, ses principes, sa philosophie et sa propre estime? Non, cela ne se peut pas, ou la nature a formé cette classe d'hommes d'une argile différente de la nôtre, ou ils sont faits autrement que nous; et leur tête, leurs organes, leurs sens sont autrement organisés que ceux des honnêtes gens.

Ô Victor! es-tu bien le fils de cet homme à qui tu ressembles si peu? est-ce bien le même sang qui coule dans tes veines?..... Mystères de la formation de l'homme, principes de vie, d'ame et de sentimens, que vous êtes étendus, profonds, incommensurables, et que vous êtes étonnans dans vos successions et dans vos déviations!.....

CHAPITRE IV.


FÊTE NOCTURNE, ABUS DE TOUT.

Victor, après la réponse de Roger, se lève, et ne peut que lui dire: Adieu, Roger! j'espérais que ton cœur serait plus sensible au désespoir d'un fils; adieu!....

Roger l'arrête: Où vas-tu, Victor? Tu veux déjà te séparer de moi! Ah! tu ne me connais pas; tu ne sais pas pourquoi je fais briller tant de fierté, qui, à tes yeux, passe pour de l'orgueil! Victor, tu dois prendre le temps, avant de nous juger, d'étudier nos mœurs, de connaître nos loix, et d'apprécier notre conduite. Non, mon fils, non, je ne te laisserai point partir si-tôt; j'avoue même que si tu veux te soustraire à mes embrassemens, j'y mettrai de la rigueur, et que tout accès sera fermé pour toi.—Quoi! vous voulez me retenir par la force?....—Non, toujours; je ne veux point disposer de ta liberté, ni contraindre tes faux principes; tu partiras, tu iras.... où tu voudras; mais dans quelques jours, mais lorsque j'aurai eu le temps de te faire bien connaître les gens que tu méprises, ton père lui-même, que tu crains de nommer de ce doux nom. Victor, tu es encore un enfant; tout imbu des préjugés avec lesquels on a égaré ta jeunesse, tu ne vois pas par tes propres yeux, tu vois comme le monde que tu as connu, comme cet orgueilleux baron qui t'a élevé; tu as pris sa fausse philosophie, tu te crois un sage, et tu n'es qu'un insensé comme lui; tu juges sans savoir; tu blâmes, tu loues, tu condamnes, tu applaudis, tu méprises, tu estimes, sans cause comme sans raison. Tu me parais instruit, tu as même de l'esprit, du goût du jugement. Sais-tu, Victor, ce qui a fondé les sociétés? l'espoir du bonheur, et l'assurance de la propriété dans les gouvernés; sais-tu ce qui a détruit ces sociétés? la tyrannie des gouvernans. Dans ces contrées, par exemple, où le despotisme d'un seul pèse sur des millions d'individus, où des petits tyrans subalternes abusent du droit féodal, oppriment en cent manières les vassaux qui leur sont soumis, une poignée d'hommes, fiers, nés pour être libres, pour devenir les égaux des potentats, qu'ils brûlent de renverser de leur trône, des hommes enfin assez pénétrés du sentiment de leur dignité, pour ne pas vouloir ramper, assez courageux pour entreprendre, ont secoué le joug de fer qui écrasait leur tête, et se sont réunis en société sous le titre naturel et sublime d'indépendans. Je ne te cacherai pas que plusieurs d'entre eux avaient eu une jeunesse fougueuse et peu vertueuse; que moi-même, poussé avec ardeur vers le vice qui me paraissait plus attrayant que la vertu, j'avais bien des torts à me reprocher: quoi qu'il en soit, mon ami, ces hommes ardens, audacieux, m'ont choisi pour leur chef et pour leur premier ami. Dès ce moment j'ai formé le projet de les rendre meilleurs, de les soumettre à des loix, à des statuts, à des convenances sociales, et j'y suis parvenu. Rien de beau, mon fils, comme les loix qui régissent les indépendans! Leur premier principe est d'écraser les forts, et de ménager les faibles: les châteaux, nous les démolissons; les chaumières, nous les respectons; le vertueux agriculteur peut même compter sur nos secours, sur notre bourse; mais le riche égoïste, le grand, superbe et insolent, doivent tomber sous nos coups; ils rompent l'équilibre de la nature; ils pompent, ils épuisent tous les sucs nourriciers qui doivent alimenter les membres les plus obscurs de la grande société. Ils ressemblent à ces branches parasites qui nuisent à l'arbre, et qu'il faut couper et jeter au feu. Les grands seuls écrasent la terre, et nous avons secoué le joug des grands, est-ce un crime?.... Les riches ont plus que le pauvre, et nous prenons aux riches pour secourir le pauvre, est-ce un mal? Les puissans abusent de leur pouvoir, nous leur retirons ce pouvoir fatal de nuire, est-ce-là nuire à l'humanité? Quand nous avons attaqué ton Fritzierne, ce n'était pas à toi que nous en voulions, ce n'était pas ses gens, ses serviteurs, ses malheureux vassaux que nous brûlions d'exterminer; c'était sur lui seul que nous dirigions nos coups. Ses grandes richesses, nous voulions en prendre une partie, et donner l'autre, suivant notre coutume, aux infortunés qu'il a faits. Son château, nos voulions l'abattre: ne vois-tu pas que ses tours orgueilleuses rompent la belle uniformité des plaines et des prairies; il fallait les réduire à la hauteur des chaumières sur lesquelles elles dominent, et qu'elles privent de la bénigne influence des vents et du soleil... Voilà nos principes et notre philosophie. Ici, nous ne connaissons point de maîtres ni de titres fastueux, nous sommes tous nos égaux dans le repos des armes; nous ne connaissons de rang que lorsque nos travaux bienfaisans nous forcent à suivre les statuts que nous avons faits nous-mêmes. Chacun de nous est chéri comme un camarade; chacun de nous, s'il meurt, est regretté comme un frère. Tu vas en avoir un exemple touchant. Le brave Sermonek, notre ami à tous, a perdu la vie, à mes côtés, dans les murs de ton insolent palais, nous avons eu le bonheur de remporter les corps de plusieurs de nos malheureux compagnons tués à cette affaire. Eh bien! un cénotaphe simple, mais digne de ces dépouilles respectables, vient de leur être érigé; c'est ce soir même que nous jetons des fleurs sur leur tombe; suis-moi, Victor, sois témoin de cette auguste cérémonie! Viens voir couler des larmes vraies, viens entendre des sanglots touchans, et dis-moi, après avoir assisté à ce triste spectacle, s'ils sont des brigands ceux chez qui l'on trouve tant d'amitié, tant de reconnaissance. La nuit commence à répandre ses voiles sur toute la nature; viens, Victor, nous nous retrouverons seuls ensuite, et nous parlerons encore sur la demande indiscrète que tu es venu me faire. Suis-moi donc, mon fils, et laisse-toi entraîner, sans systêmes, sans préjugés, à tout l'excès de ta sensibilité; je te préviens que nous allons la mettre à l'épreuve.

Victor étourdi d'une doctrine si singulière, si neuve pour lui, n'a pas la force de répondre; il est d'ailleurs curieux de se convaincre entièrement de la scélératesse de Roger et de ses compagnons; il se laisse guider par la main jusqu'au lieu où le spectacle le plus bizarre va frapper ses regards étonnés. Essayons de tracer à nos lecteurs le tableau singulier qui s'offre à sa vue.

La nuit était déjà épaisse quand Roger, Victor et Fritz arrivèrent à l'endroit indiqué: il tombait même une pluie assez forte, qui ajoutait au pittoresque de la scène.

Roger, pour asseoir son camp dans les vastes forêts de la Bohême, avait choisi une espèce de vallée couverte d'arbres, de collines, et sur-tout percée par des grottes qui communiquaient à de vastes souterrains: ce lieu avait jadis vu s'élever dans son sein une superbe forteresse qui défendait ces vastes contrées, et dont les souterrains allaient se perdre jusqu'au pied du mont des Géants. Les suites de la guerre et les ravages du temps avaient détruit cette forteresse, dont il ne restait plus que quelques fortifications. Le Val-Noir, c'est ainsi qu'on nommait ce site ténébreux, était circonscrit dans une chaîne de montagnes presqu'à pic, et d'où s'échappaient des torrens, qui, roulant avec fracas dans les routes tortueuses du Val-Noir, allaient grossir les eaux des fleuves voisins. Les arbres qui couvraient en grande quantité la vallée, étaient l'asyle nocturne des chouettes, des hiboux, de tous les oiseaux sinistres; les bêtes fauves se réfugiaient aussi dans les énormes cavités des rochers; tout en un mot, dans ce lieu sinistre, inspirait l'horreur, l'effroi et l'admiration pour les sublimes ouvrages de la nature.

Au milieu d'une allée d'arbres touffus, on avait élevé des gradins, sur le sommet desquels s'élevait une espèce de tombeau surchargé d'urnes cinéraires et de lauriers. Le tout recouvert d'étoffes cramoisies surhaussées de larmes noires était couvert par une espèce de dais, de la même étoffe, attaché au haut des arbres, et dont les quatre pentes venaient tomber légèrement en draperie sur les quatre coins du monument. Le myrte, symbole de l'amitié, s'élevait par-tout autour du cénotaphe, et le cyprès, signe du deuil et du regret, semblait croître naturellement auprès des urnes funèbres: des torches et des flambeaux de résine, fixés en grande quantité sur le monument, éclairaient des légendes qu'on y avait fixées de tous côtés. Ici on lisait: ils firent pâlir les despotes! Là on voyait: Leur vertu ne meurt pas toute entière, puisqu'elle reste dans le cœur de leurs compagnons d'armes. De ce côté: Pleurez-les, ils furent les amis de l'humanité. Plus loin: Ils ont humilié les superbes, le pauvre doit les bénir.

Enfin par-tout mille inscriptions placées, semblaient faites pour d'autres gens, pour de véritables bienfaiteurs de l'humanité. Victor avait peine à contenir son indignation; mais elle redoubla quand il vit commencer la cérémonie.

Tous les indépendans marchant deux à deux, leurs armes renversées et couvertes d'étoffes noires, arrivèrent lentement, portant chacun un flambeau et une branche de myrte. Quelques femmes parurent ensuite avec des enfans (sans doute les femmes et les enfans de ces brigands); leur voix rauque et discordante psalmodiait une espèce de chant funèbre dont le refrain était:

Nous, les héritiers de leur gloire,
Vivons pour venger leur mémoire.

Ces horribles femmes, presque toutes ivres de liqueurs fortes, avaient les cheveux épars et le regard féroce; elles portaient des cassolettes d'où s'échappaient des fumées d'aromates qui embaumaient l'air. Une musique guerrière, mais sourde et lugubre, terminait le cortége, derrière lequel on remarquait le terrible Dragowik donnant le bras à Roger, que suivaient ses principaux chefs. L'obscurité de la nuit combattue par des milliers de flambeaux, l'horreur d'un site sauvage, la contrariété d'une pluie assez abondante, les chants aigres et sourds des indépendans, tout ajoutait à l'espèce de terreur que devait inspirer à Victor la nouveauté de ce spectacle.

La troupe s'étant rangée autour du cénotaphe, Roger, Dragowik, Alenditz, et Morneck montèrent au tombeau. Là, Roger, debout, prononça d'une voix forte, et souvent avec l'émotion de la douleur, l'oraison funèbre qu'on va lire.

«Camarades et amis,

»Qu'elle est triste, qu'elle est lugubre cette soirée qui nous rassemble! qu'ils sont amers les pleurs que nous avons à verser! qu'il est douloureux l'aspect de ce tombeau qui renferme les reliques sanglantes d'une foule de héros que naguère nous serrions dans nos bras, qui partageaient notre gloire comme nos dangers! Eh quoi! ils ne sont donc plus, ces hommes généreux qui ont péri pour nous, pour la cause de l'humanité! C'est dans la tombe que se sont évanouis leurs hauts faits, leurs vertus, tout ce qui caractérise l'homme fait pour être distingué de l'homme par un grand courage, par un grand caractère! C'est en voulant humilier l'orgueil des grands de la terre, qu'ils sont tombés sous les coups de ces grands, vils et méprisables; c'est en vous faisant un rempart de leurs corps, qu'ils ont saisi la mort prête à vous frapper tous. Indépendans! connaissez-vous les héros que vous pleurez? connaissez-vous les pertes que vous avez faites? Là, reposent Droik, l'invincible; Golos, l'incorruptible; Wetler, le généreux; Sptizlan, le magnanime; les vertueux Fallax, Grandhon, Birtis, Feller, et tant d'autres, dont vous admiriez la valeur, dont le titre d'amis vous honorait tous; les uns, appelés au noble état que nous professons, par la lecture des plus grands philosophes, avaient quitté patrie, honneurs, richesses, famille, pour suivre la bannière des indépendans; les autres élevée dès leur tendre jeunesse, dans notre sein, avaient pris nos principes, et suivi notre exemple, comme l'enfant à qui le lait maternel donne la force, la vigueur et la santé qui conduisent l'homme à l'âge le plus avancé. Tous avaient senti que le véritable honneur sur la terre, que la seule gloire digne de l'ami des mœurs et des hommes, consiste à combattre les puissans, à dépouiller le riche insolent, à punir l'exacteur, le tyran, le despote, depuis la tête couronnée jusqu'au chef dur et barbare d'une simple famille; le tout pour consoler l'opprimé, soutenir le faible, encourager le timide, et venger les droits de la nature, outragée par les droits injustes et tyranniques que l'homme s'arroge sur l'homme, tout fier de ses grands titres ou de son immense fortune. Tel est le but louable de notre sainte institution; telles sont les vertus que nos malheureux camarades ont professées; tels sont en un mot, l'exemple et la leçon qu'ils nous laissent.

»Parmi tant de noms glorieux que je vous ai cités, estimables indépendans, aurais-je oublié de vous rappeler celui du grand Sermonek, de cet intrépide vainqueur des plus grands seigneurs châtelains! Ah! cet oubli ne vient point de mon cœur; il ne naît que de l'embarras où je suis de vous parler séparément de tous les grands hommes dont nous pleurons aujourd'hui le trépas. Moi, je ne planterais pas quelques cyprès sur la tombe de Sermonek qui fut mon ami, mon vengeur, à qui j'ai dû trois fois la vie! Ah! ne m'accuse point d'ingratitude, ombre chère et plaintive; ton nom, ta vie, et tes exploits seront sans cesse présens à ma mémoire, comme le souvenir de ta tendre amitié restera à jamais gravé dans mon cœur. Oui, je te vois encore attaquer le château-fort de cet odieux comte de Mirleski; je te vois lui plonger un poignard dans le sein, et nous apporter sa tête sanglante. Tu fis un acte de justice: cet homme opprimait sa province, et ses grands biens ne pouvaient satisfaire encore sa vile cupidité et sa basse avarice. C'est toi qui sus attaquer à propos, dans un défilé, ce favori de l'empereur, ce ministre oppresseur, ce maréchal de Wirtemberg: tu vengeas ton pays; ce scélérat en était l'horreur et l'effroi. Rappellerai-je ce courage intrépide qui te fit massacrer, à toi seul, toute la famille du baron d'Erlach dans ses possessions d'Hongrie? Pas un enfant, à la mamelle même, n'échappa à ta juste fureur; les innocentes créatures auraient sucé avec le lait, les vices de leur parent; ils eussent été, comme lui, les persécuteurs du pauvre, les oppresseurs des timides vassaux. On ne peut rien ajouter à ces exploits brillans, quand on t'a vu brûler, en un jour, trois villages qui avaient eu la bassesse de nous combattre, pour arrêter notre glaive prêt à frapper leur criminel seigneur. Ô Sermoneck! que de services tu as rendus à l'humanité plaintive et gémissante sous le joug des puissans! Si la mort t'a frappé, elle n'a pu te rencontrer que sur la brêche; c'est toujours là qu'elle attend les hommes comme toi. Que ton ombre se promène aujourd'hui au milieu de tes amis; qu'elle entende leurs regrets; qu'elle soit témoin de leurs larmes amères, et elle se dira: J'ai fait le bien; j'en suis assez récompensée par le souvenir de mes généreux compagnons, de tous ceux qui me furent chers; et la tombe n'est pour le héros, que le passage rapide de la mort à l'immortalité.