Ainsi parlait le bon Fritz; et Victor, qu'il ne pouvait persuader, frémissait toujours à la seule idée de rentrer au château de Fritzierne, au mépris des ordres du baron qui l'en bannissaient pour jamais. Victor, ainsi circonvenu par Fritz, qui voulait l'entraîner au château, et par Henri, qui jurait de le suivre par-tout, éprouvait des contrariétés qui enflammaient son sang et obstinaient son esprit: il résistait toujours; mais il n'avait encore que deux personnes après lui; il devait lui en arriver une troisième plus entêtée encore et plus difficile à repousser.
Au milieu de ces combats de générosité auquel se livrent nos trois amis, un bruit assez fort se fait entendre; on va, on vient, on court, on, s'écrie: Tu ne le verras pas.... Une voix suppliante prononce ces mots: Menez-moi à votre capitaine! il m'entendra, lui; il verra que je dis la vérité.—Qui es-tu?—Je suis son domestique, vous dis-je; c'est moi qui l'ai élevé!...
Victor, que ces clameurs étonnent, croit distinguer la voix de Valentin; il s'avance, et l'apperçoit en effet: c'est Valentin qui, reconnaissant son maître, se débarrasse des mains des soldats qui le tiennent, et court se précipiter dans les bras de son jeune ami. Le bon Valentin est pendu au de Victor; il le serre étroitement; il pleure de joie; il s'écrie: Le voilà, le voilà; ils ne l'ont pas tué!...
Victor, ému, veut se débarrasser des bras de Valentin qui l'étouffe. Laisse-moi donc, lui dit-il, et dis-moi ce qui t'amène ici.—Rien, rien, répond Valentin en balbutiant, ce n'est rien que le desir de vous revoir.... Là, vous voyez bien, vous ne pensiez pas à moi du tout, n'est-ce pas? Vous aviez oublié votre pauvre domestique: oh! voilà comme vous êtes; moi, je suis obligé de vous aimer malgré vous!... Enfin, vous voilà! Je rêvais que vous étiez mort, assassiné; oui, mon cher maître, la nuit dernière, voilà que j'étais à peine endormi, lorsque je vois un gros chat noir qui semblait....
Victor interrompt Valentin qui va lui raconter son rêve: Mon ami, lui dit-il, abrège, les momens sont précieux: dis-moi donc comment tu as fait pour parvenir en ce lieu?
Valentin, qui s'est un peu remis, regarde autour de lui, apperçoit deux étrangers qu'il n'a pas encore remarqués, et reste interdit. Parle, reprend Victor, parle librement devant ces deux amis qui connaissent mes malheurs, et qui s'y intéressent. Que fait-on au château? Qu'y dit-on? Paraît-on s'y inquiéter de mon absence? Clémence, la belle Clémence écoute-t-elle les consolations de son père, de son amie? Mais parle donc, Valentin, si tu veux me prouver ton zèle et ton amitié.
Valentin, toujours étonné, lui répond: Si vous me faites tant de questions à-la-fois, je ne pourrai, voyez-vous, répondre à aucune. D'abord je ne pourrai jamais vous conter tout ça de point en point, ça ne finirait pas. Comment d'abord vous dire que notre jeune maîtresse pleure du matin au soir; que le jour, la nuit, elle ne quitte pas sa fenêtre, d'où elle jette les yeux, tant loin qu'elle peut, sur la Forêt de Kingratz qui paraît un point, mais où elle semble vous regarder, quoiqu'elle ne vous voie pas. Quand vous avez été parti c'était une désolation! M. le baron s'est renfermé chez lui, et n'en est sorti que vers le soir, pour prendre quelque légère nourriture. Clémence est restée chez madame Wolf, madame Germain du moins, moi, j'ai toujours ce nom de madame Wolf dans la tête: madame Germain donc l'a consolée et la console encore; mais la pauvre madame Germain a besoin elle-même de consolation. Hier, M. le baron est entré chez ces dames. Ma fille, a-t-il dit à Clémence, ranime donc ta force et ton courage. Il n'est pas encore décidé que tu ne reverras pas ton amant: il lui faut le temps de parler à Roger; et d'ailleurs, il est possible que Roger, s'il aime son fils, cherche à le garder quelques jours auprès de lui; c'est tout naturel: s'il revient, tu seras heureuse; mais s'il ne revient pas, je t'engage, mon enfant, à faire tous tes efforts pour l'oublier: je vais plus loin, je t'ordonne en ce cas, de renfermer ta douleur au fond de ton ame, afin de ne point agraver la mienne; oui, la mienne, ma chère fille! Penses-tu que je ne regrette point Victor? Crois-tu que je puisses oublier la tendresse respectueuse, toutes les vertus de ce jeune homme que j'ai élevé? Puis-je ne pas gémir d'avoir sauvé son enfance du malheur et de l'opprobre qui entourait son berceau, pour être forcé aujourd'hui de l'éloigner de moi, de le livrer aux hasards de sa destinée? Va, Clémence, sois ferme au milieu de ta tristesse: si tu ne dois jamais revoir Victor, surmonte tes regrets, et ne me prive pas à-la-fois de mes deux enfans!... C'est comme cela qu'a gémi monsieur. On voyait qu'il souffrait; et, comme j'étais là, moi, il m'a parlé long-temps, mais long-temps, et cela avec sa bonté ordinaire; car vous savez qu'il m'aime beaucoup, M. le baron. C'est moi qu'il aime à rencontrer le premier tous les matins quand il descend dans son jardin: lui et moi, nous sommes toujours les premiers levés dans la maison, et c'est une habitude que j'ai prise du temps que j'étais....—Valentin, interrompit Victor, tu ne me dis point comment tu es venu ici.—Oh! m'y voilà. Quand j'ai entendu hier M. le baron parler comme cela à Clémence et à madame Germain, je me suis dit: Il faut que j'aille voir un peu ce que fait là-bas notre jeune maître; ça me tourmentait aussi de ne plus vous voir, oh! je n'y étais plus; c'est que je vous aime tant!... Avec cela, le vilain rêve de cette nuit! Je me suis réveillé avec l'idée qu'il vous était arrivé un grand accident. Que sais-je, me dis-je, s'il est en prison chez ces voleurs, s'il souffre beaucoup, s'ils veulent le tuer, mon secours pourrait lui être utile; allons-y; et je suis parti sans dire bonjour à personne. Quand j'ai été dans la forêt, j'ai entendu plusieurs coups de sifflet, c'est ce que je demandais: ça m'a fait un plaisir extrême! Aussi-tôt ils sont venus trois ou quatre sur moi: ils n'ont pas voulu me voler, oh! pour cela, je suis trop honnête pour le dire; mais ils m'ont demandé ce que je faisais là; moi, je leur ai dit que je les attendais.—Pourquoi faire?—Pour me conduire à M. Roger, votre chef.—Que lui veux-tu?... Enfin, que vous dirai-je, après bien des difficultés, ils m'ont amené ici. Mais ce qui me désespérait, c'est qu'ils ne voulaient pas croire que je vous connusse, et je suis sûr que si vous n'aviez pas paru, je serais encore là à me disputer avec ces gens-là qui sont très-grossiers et très-mal élevés. Enfin, je vous vois! Dieu-merci, il ne vous est rien arrivé de fâcheux, et maintenant je ne vous quitte plus.
Victor sourit d'abord du récit naïf de Valentin: ensuite il lui fit quelques légers reproches sur ce qu'il avait abandonné ses maîtres sans rien leur dire, ajoutant que son absence pouvait les plonger dans l'inquiétude. Bon, reprit Valentin, ils peuvent bien s'en douter, car hier j'ai dit quelques mots détournés qu'ils ont paru comprendre, et auxquels ils n'ont point répondu; c'était assez me prouver qu'ils me permettaient de venir vous rejoindre. Au surplus, qu'ils s'inquiètent, ou ne s'inquiètent point, je vous retrouve, et je vous suis par-tout où vous serez. Si vous retournez au château, j'y rentrerai avec vous; si vous n'y allez pas, j'accompagne vos pas en quelque lieu que vous les portiez. Dame, mon cher maître, je vous suis attaché; et si vous ne vous souciez pas de m'avoir pour domestique, moi je ne suis pas assez ingrat pour abandonner un si bon maître.
Voilà une nouvelle persécution pour Victor, qui brûle d'être seul livré à sa douleur. Il ne sait comment résister aux sollicitations de Fritz, de Henri, de Valentin: tous tes trois veulent suivre ses pas; comment fera-t-il pour les contenter? Victor cependant est né ferme et décidé; quand il a pris un parti, personne ne peut l'en faire changer; mais ici, c'est une lutte d'amitié; il parvient à la fin à faire entendre raison à ses trois amis; et, après bien des débats, il est convenu que Fritz se rendra avec Valentin au château de Fritzierne, où Fritz se fera connaître, et portera les derniers adieux de Victor, qui ne reverra plus cet asyle heureux de son enfance. Pour l'infortuné Victor, il ira voyager avec Henri; Victor portera sa douleur dans quelque coin isolé de la terre, où, loin de Roger, loin du baron, et sur-tout de Clémence, il s'efforcera, par des travaux journaliers, d'oublier son amante et son père. Victor est né pour être privé de tout ce qui peut être cher aux autres hommes; il ne peut vivre avec un père coupable; il n'ira pas s'offrir aux yeux du baron, implorer sa pitié, quand il connaît son inflexible, disons mieux, sa juste fierté: une seule ressource était offerte à Victor; celle d'attendrir Roger, de le forcer à sacrifier sa criminelle profession au bonheur de son fils; ce moyen n'a pas réussi: Victor n'a donc plus qu'à fuir son bienfaiteur dont il se rappelle les ordres, terribles sans doute, mais irrévocables. Telle est sa destinée, il s'y soumet, et n'a pas même la faiblesse d'en murmurer; tant il est vrai que la vertu trouve dans ses principes une force incalculable pour résister aux coups les plus cruels du destin qui la poursuit. Telle est la morale de Victor, morale qu'il a suivie jusqu'à présent, et qu'il aura plus d'occasions encore de suivre par la suite.
Victor voulait refuser l'or et les autres présens que Roger lui faisait parvenir par les mains de Henri; mais Henri fut moins scrupuleux que notre héros; il se chargea de cette petite fortune, dont tous deux pouvaient avoir besoin dans le cours des voyages qu'ils se proposaient de faire ensemble, et sans doute il était très-prudent de se ménager des ressources contre l'indigence.
Après avoir fait leurs préparatifs, Victor, Henri, Fritz et Valentin, sortirent du camp des Indépendans par le même souterrain qui les y avait vus entrer. Un des gens de Roger avait reçu de son maître l'ordre d'assurer leur retraite, qui se fit sans accident jusqu'à la sortie de la forêt, où leur guide les abandonna. Roger n'avait pas reparu, et sans doute il avait voulu s'épargner l'émotion d'une séparation qui lui coûtait beaucoup. Roger, au milieu de ses excès, avait de la grandeur et de l'élévation dans l'ame. Il aurait pu retenir son fils, s'opposer à son départ; il ne le fit point, et Victor sut intérieurement apprécier ce procédé d'un homme, à qui il ne pouvait reprocher le moindre mauvais traitement pendant le court séjour qu'il avait fait chez lui; au contraire, il avait été accablé des marques de sa tendresse; mais il ne pouvait lui pardonner sa naissance, et la seule idée de ses crimes le lui rendait à jamais odieux.
Victor sentit son ame se dilater en sortant de la forêt; il respira plus librement, et l'air lui parut être plus pur que celui du camp des Indépendans.
Pauvre Victor!... tu viens de subir des épreuves bien cruelles!... Tout ce que tu viens de voir a laissé dans ta tête une foule d'idées douloureuses que tu n'as pas la force d'approfondir. Te voilà libre, maintenant, et plus tranquille; mais quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse!... j'en prévois de cruels, d'inattendus, que je n'aurai peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs.... Mais, que dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, je dois avoir celui de les transmettre à l'histoire.... Pauvre Victor! que tu as encore à souffrir!
fin du tome troisième.
Auteur de Lolotte et Fanfan, d'Alexis,
des Petits
Montagnards, &c.
Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!
TOME QUATRIÈME.
À PARIS,
Chez Le Prieur, Libraire, rue de Savoie,
nº. 12.
AN V.—1797.
LA FORÊT ENCHANTÉE.
Victor a quitté enfin le repaire effroyable qu'habite l'auteur de ses jours, antre affreux où se commettent tous les crimes. Il n'espère plus le bonheur, Victor; il est plus tranquille, mais plongé dans cette espèce d'apathie que donnent la douleur, et la certitude d'avoir épuisé tous les moyens d'être heureux. Il est accompagné de trois bons et fidèles amis; il les regarde à peine, il ne leur répond point; ses yeux sont attachés à la terre; il marche les bras croisés, et sa tête enfoncée dans sa poitrine. Il souffre trop pour se plaindre; il marche jusqu'au détour d'un sentier, où, levant les yeux par hasard, il apperçoit au loin, devant lui, les hautes tours du château de Fritzierne. La croisée de son appartement frappe d'abord ses regards, qu'il reporte ensuite sur celle de la chambre de Clémence. On lui a dit que Clémence passe les jours et les nuits, les yeux fixés sur la plaine; il croit voir en effet Clémence derrière sa croisée; il lui semble qu'elle le voit, qu'elle le fixe, qu'elle lui fait même signe de rentrer au château..... Victor s'arrête, et sent ses genoux s'affaiblir: il est prêt à tomber sur la terre; mais sa force se ranime à la seule pensée que ses trois amis vont encore le persécuter pour qu'il revienne s'expliquer avec le baron. Pour éviter leurs vives instances, qu'ils sont sur le point de redoubler, il détourne ses regards de la forteresse, et fait à Henri une question insignifiante pour détourner son attention. Henri, et sur-tout Fritz, qui connaît les malheurs de Victor, se sont apperçus de ses souffrances: ils vont lui en parler. Victor rompt la conversation, et propose, à cette place même, une séparation qui va briser son cœur. Voici ton chemin, Fritz, dit-il à ce jeune homme: ce sentier va te conduire au pont-levis du grand château que tu vois là-bas; c'est-là que respire Clémence; c'est-là que tu vas la voir tous les jours, à toute heure, et que tu vas sans doute t'enflammer pour cette créature céleste. Sois heureux, Fritz; rends-toi digne de sa main, de son cœur sur-tout; qu'elle m'oublie pour toi, et je n'en serai point jaloux. Aime-la, Fritz, tu le dois, mais dis-lui bien que je vais vivre et mourir fidèle à sa tendresse; que je renonce à tout engagement pour ne m'entretenir qu'avec son image, que je porterai à jamais dans mon cœur. Ô Fritz! parle-lui souvent de moi! promets-le-moi, Fritz, et sois sûr que mes pensées se partageront sans cesse entre mon amante et mon ami!.... Valentin, adieu, adieu, mon bon Valentin; conduis Fritz à ton maître; qu'il apprenne que c'est-là ce fils de son épouse qu'il a cherché si long-temps en vain, et qui m'aurait privé de ses bienfaits, s'il l'eût rencontré. Oui, Fritz, si le baron de Fritzierne eût trouvé cet enfant d'un couple dont il avait fait le malheur, il n'eût point été la nuit à la forêt, il ne m'eût point adopté; j'aurais couru une autre carrière, et je n'aurais pas adoré Clémence!..... Valentin, remets entre les mains du baron mon ami que je te confie: il me fera aisément oublier, et le bonheur renaîtra dans le château.... Adieu, mes amis, adieu; embrassez-moi tous les deux, et séparons-nous....—Encore quelques pas ensemble, s'écrient à-la-fois et Fritz et Valentin.—Non, non, répond Victor; ce serait prolonger mon tourment, et vous ne voulez pas agraver ma douleur. D'ailleurs voilà Henri qui m'accompagne: Henri me reste; il trouve assez de moyens dans son cœur pour adoucir ma peine et me consoler, s'il est possible de me consoler.... Adieu.
Victor prend la main de Henri; tous deux suivent une route qui s'offre à eux, et Fritz parcourt tristement, avec Valentin, le chemin qui mène au château. Valentin tourne de temps en temps la tête pour voir encore son jeune ami, et fait entendre les sanglots les plus touchans.... Mais Victor résiste au desir de revoir encore le château-fort; il marche avec Henri, et cherche, par des entretiens divers, à réprimer sa curiosité, à calmer ses regrets. Force étonnante de la part d'un jeune homme de dix-neuf ans; courage héroïque, et que peut donner seule l'habitude du malheur.
À présent que nos quatre amis sont séparés, le lecteur est libre de suivre avec moi les deux voyageurs qui l'intéressent le plus. Veut-il que je le mène au château avec Fritz et Valentin? il ne tient qu'à moi, et nous pouvons sur-le-champ nous introduire chez le baron, voir la réception qu'il va faire au fils de son épouse.... Mais non: je devine que mon lecteur préfère suivre son jeune ami, l'intéressant Victor, qui voyage sans savoir où il va, avec un homme qu'il ne connaît pas, mais qui s'est attaché à lui, en lui donnant des preuves de la plus touchante affection. Voyageons avec lui et notre héros, puisque ces deux amis nous intéressent le plus pour le moment.
Ils côtoyèrent d'abord les hautes montagnes du Tabor, au pied desquelles ils se trouvaient, jusqu'à Tentschbrod, et arrivèrent le soir à Kolin, ville fameuse depuis par la bataille dans laquelle le maréchal Daun délivra Prague, et obligea le roi de Prusse à se retirer. Ils avaient tellement marché, qu'ils étaient accablés de fatigue; ils se reposèrent donc un jour entier dans ce lieu, qui offrait des sites assez agréables. Le surlendemain ils continuèrent leur route, et furent coucher à Prague, belle et grande capitale de la Bohême, qu'ils se donnèrent le temps de visiter pendant trois jours. Victor était trop occupé de sa douleur pour donner une grande attention à l'étude des arts; cependant il visita le palais des rois, la superbe maison-de-ville, située sur la grande place de la ville neuve; les hôtels Lobkowitz, Tschernin; l'université, où l'on comptait alors plus de trente mille étudians; le collége des Jésuites, &c. Mais ce qui le frappa le plus, ce fut le magnifique pont jeté sur le Moldaw, et dont les vingt-quatre arches forment dix-sept cents pieds de long. Victor poussa un profond soupir en passant au pied du fort qui renfermait les prisonniers; il pensa au malheureux Friksy qui y gémissait injustement, et cette idée lui rappela ses malheurs, sur lesquels l'obligeant Henri s'efforçait sans cesse de l'étourdir.
Comme ils n'avaient point de but déterminé, et que tous les deux étaient sans parens, sans amis, sans protecteur, ils marchèrent au hasard, et sortirent de Prague pour aller à Tunsklaw, et de là à Velbern: le site de ce côté était plus conforme à la mélancolie de Victor. Cette partie de la Bohême est moins riante et moins peuplée; on y voit peu de villages et peu de bois; les chemins y sont affreux jusqu'à Aussig; on est obligé de marcher sur le côté d'une montagne ayant l'Elbe à droite.
Il ne leur arriva rien de particulier pendant les cinq jours qu'ils marchèrent pour arriver à Dresde, où ils s'arrêtèrent pour visiter cette capitale de l'électorat de Saxe, qui depuis devait souffrir un siége affreux[8]. Elle était digne alors de fixer la curiosité de nos voyageurs, qui visitèrent long-temps ces deux villes que l'Elbe réunit par un pont de dix-neuf cent vingt toises. Ils y virent beaucoup d'édifices magnifiques, entre autres le palais de l'électeur, le Zwinger, le palais indien, le trésor, la bibliothèque, le cabinet d'histoire naturelle, et sur-tout la galerie des tableaux, la plus belle collection qui fût alors en Europe. Au Gros-Garten, à un mille de la ville, ils virent la galerie des statues, où se trouvent de très-beaux fragmens, entre autres un de Lisippe. À quatre lieues plus loin, à Meissen, ville bien située, dans un pays agréable et rempli de vignobles, ils furent visiter la fabrique de la belle porcelaine de Saxe, et bientôt ils se remirent en route, dans l'intention d'aller voir Léipsick. Deux jours après ils passèrent le Moldaw en bateau, à un mille de Wurtzen, et le lendemain ils arrivèrent à Léipsick, la patrie du célèbre Léibnitz.
Depuis près d'un mois qu'ils voyageaient, ils étaient si fatigués, qu'ils résolurent de se fixer quelque temps dans cette belle ville, située dans une plaine, entre la Saale et le Moldaw. En conséquence, ils prirent un logement dans une auberge assez commode, au bout d'un des fauxbourgs qui conduisent au délicieux bois de Rosendhall. Ce bois, où l'on voit une quantité prodigieuse de rossignols, était la promenade favorite de Victor, qui aimait à rêver seul dans des endroits solitaires, tandis que son ami, plus curieux que lui, passait des journées entières à visiter tout ce qu'il y avait d'intéressant à voir dans la ville.
Un soir que Victor pensait à Clémence, objet bien propre à lui donner des distractions, il oublia l'heure de rentrer à la ville; et s'appercevant à la chute du jour qu'il était tard, il voulut reprendre son chemin; mais il lui fut impossible de le retrouver. Ce bois charmant, mais désert et dangereux même, pendant la nuit, offre mille sinuosités: Victor les parcourt, et s'égare de plus en plus. Quel embarras! S'il était seul, Victor, il ne se troublerait point, il ne regretterait point d'être égaré; mais il a un ami, un ami sensible et fidèle qui va s'inquiéter de son absence, qui peut-être en ce moment verse déjà des larmes, et court dans la ville en demandant Victor à tous ceux qu'il rencontre. Quelle douleur pour Victor!... Il marche, marche encore, et ne rencontre aucune issue qui le fasse sortir de cette immense forêt. Que fera-t-il?... Il prend son parti, s'asseoit sur un tertre de gazon, et attend paisiblement que le jour renaisse, ou qu'il rencontre quelque guide généreux qui le rende à son ami. Victor est donc assis; l'obscurité la plus profonde règne autour de lui, et son repos n'est troublé que par le chant multiplié des milliers de rossignols qui perchent autour de lui. Victor se plaît d'abord à cette douce mélodie; mais toujours l'idée de l'inquiétude du bon Henri le tourmente, et il se reproche son imprudence.
La nuit a déjà couru dans son char d'ébène la moitié de sa carrière; les hôtes ailés des bois se sont tous endormis, pour attendre en silence le retour de l'aurore, qu'ils doivent saluer de leurs chants; Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l'invite à céder aux pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupières; il s'endort, et bientôt un rêve doux à-la-fois et funeste agite ses sens; il croit voir Clémence, il croit voir le baron de Fritzierne, qui lui reprochent sa fuite, et son peu de confiance en leur tendresse. Clémence s'avance vers lui; elle tient une lumière, elle l'appelle, elle lui tend les bras. Mon père, s'écrie Victor! mon père! mon amie! c'est moi, je reviens à vous!.... L'agitation qu'excite en lui cette exclamation le réveille en sursaut, et Victor reste très-étonné, en voyant devant lui une femme, munie d'une lanterne, qui le presse dans ses bras, en lui disant: Te voilà, te voilà enfin; reviens, reviens consoler ton père et celle qui te fut si chère!....
Victor, croyant que ce qu'il voit n'est qu'une prolongation de son rêve, regarde, et ne peut que nommer Clémence....—Oui, mon fils, tu la reverras, lui dit la femme qui le presse contre son cœur... Victor se frotte les yeux, et se convainc que ce qu'il voit n'est plus un songe, mais une réalité. Cependant, inconnu à tout le monde, seul dans ces forêts, à cent lieues du château de Fritzierne, qui peut le reconnaître? qui peut s'intéresser à son sort?... Il regarde la femme secourable; il voit qu'elle est âgée, que ses traits lui sont parfaitement étrangers. Qui êtes-vous, lui dit-il, madame; et comment vous trouvez-vous ici près de moi?—Je te cherchais, mon fils, lui répond l'inconnue; je savais que tu devais venir cette nuit, mon époux me l'avait dit; et, brûlant du desir de te voir, j'ai fui le sommeil pour parcourir les vastes routes de Rosendhall, où je présumais que tu pouvais t'être égaré.—Je m'y suis égaré en effet, madame; mais vous vous méprenez sans doute; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et....—Je sais, mon fils, je sais bien que tu ne me connais pas, que tu ignores qui je suis, et c'est ce qui me fait jouir de ton trouble et de ta surprise; mais tu reconnaîtras bien ton père, que tu appelais à grands cris lorsque je t'ai éveillé. Tu disais: Mon père! je reviens à vous!.... Reviens à lui, mon fils; oui, reviens à ce père qui t'aime, et qui ne t'a banni de sa présence, que parce que tu lui prescrivais des loix trop impérieuses, et qu'il ne pouvait suivre.—Des loix!—Sans doute; exiger de lui qu'il quittât sa profession, ses amis, c'était trop fort, mon enfant; et, à ce prix, il ne pouvait faire ton bonheur.—(Victor frémit.) Ciel, madame! quoi! vous connaîtriez celui qui m'a donné le jour, cet homme barbare à qui je dois mes malheurs?—Il n'est point barbare, mon fils, il t'aime, et tu as tort de repousser ses caresses paternelles; mais enfin tu vas le revoir.... Viens, suis-moi.—Moi, vous suivre?—Il le faut.—Eh quoi! Roger serait ici? impossible.—Ne penses qu'à ton père, mon fils, et oublie tes malheur, qu'il brûle de faire cesser.—Ce bois serait plein de voleurs, et Roger serait à leur tête? mais cela ne se peut pas.—Que parlez-vous de voleurs, jeune insensé? donnez un nom plus juste, plus honorable à la profession de votre père. Qu'est-ce que vous entendez donc par des voleurs?—Mais madame est-ce bien Roger?—Roger! toujours Roger! Ne voyez que votre père, encore une fois; c'est lui qui vous tend les bras, et je me trouve bien heureuse de pouvoir lui rendre son fils lorsqu'il reviendra.—Il n'est donc pas ici?—Non; je l'attends demain, ou après demain au plus tard.—Roger?—Ta tête se trouble, mon fils: suis-moi, te dis-je, et laisse-toi conduire.—Je ne le puis; un ami, qui m'est bien cher, est en ce moment inquiet de mon absence. Daignez m'indiquer le chemin de la ville; que je retrouve mon ami, et bientôt je verrai s'il est de ma sûreté de céder à vos vœux....
La vieille reste quelques momens indécise puis elle continue: Eh bien! viens, mon fils, suis mes pas; je vais te remettre dans ton chemin, et demain j'espère te voir plus raisonnable.
Victor étonné de tout ce qu'il vient d'entendre, suit avec fermeté l'inconnue qu'il croit folle ou mal intentionnée. Il est prêt à se défendre de toute surprise. Sa main est sur la poignée de son cimeterre, et il va le tirer au moindre signal effrayant qu'il entendra. Après l'avoir fait marcher long-temps, la vieille s'arrête, et au même instant la lumière qu'elle porte dans sa lanterne redouble et devient éclatante. Surpris de ce prodige, Victor va en demander la cause, lorsque deux espèces de géans lumineux s'approchent de lui, et cherchent à l'intimider par des traits de feu qui semblent jaillir de leurs yeux. Qu'est-ce cela, s'écrie Victor! suis-je dans le pays des enchanteurs! ou veut-on me traiter comme un enfant!....
Victor tire son sabre, et sa première victime va être la vieille, si elle ne se sauve: c'est ce qu'elle fait; mais au même instant plusieurs hommes armés se précipitent sur Victor: en une minute il est désarmé, garrotté et entraîné dans une espèce de petit fort, dont la porte se referme sur lui.
Victor est laissé-là seul, sans lumière, et il ignore où il est. Il ne doute pas que cette forêt ne soit infestée, comme celle de la Bohême, de brigands, dont il est la proie; mais ces brigands, sont-ce les gens de Roger? Est-ce la troupe des Indépendans? Roger lui-même se serait-il transporté dans le bois de Rosendhall? Quelle apparence qu'il ait établi si promptement son camp dans un bois si beau, si fréquenté pendant le jour, et qui sert de promenade aux habitans de la ville de Léipsick! À moins que Roger n'ait formé le projet de s'emparer de Victor, d'obtenir de lui par la force ce qu'il ne lui a pas accordé par la douceur, et qu'il n'ait fait suivre ses pas; mais si loin!.... cela n'est pas croyable. Où est-il donc, Victor, et que veut-on de lui? Voilà les tristes réflexions qu'il fait, et le souvenir de Henri, inquiet et désolé, vient encore agiter son esprit.
Au bout d'un moment une porte s'ouvre, et son cachot s'éclaire. Il voit entrer la vieille qui l'a entraîné dans ce piége; elle est suivie de deux hommes à qui elle ordonne de détacher les fers de Victor. Victor est maintenant libre, mais sans armes. La vieille s'approche de lui. Homme méchant et intraitable, lui dit-elle, que t'ai-je fait pour que ta aies tenté de m'arracher la vie? Ta raison sera donc toujours aliénée? tu seras donc toujours un ingrat? Eh quoi! je veux te rendre au meilleur des pères, que tes malheurs ont touché, et c'est ainsi que tu réponds à mes bontés! Quel intérêt ai-je, moi, à te réconcilier avec l'auteur de tes jours? Que suis-je, pour m'intéresser à toi? Suis-je ta mère? T'ai-je vu jamais? Apprends, jeune insensé, que je suis la seconde épouse de ton père, et que, d'après le récit qu'il m'a fait de tes folles prétentions et de ta fuite précipitée, c'est moi qui ai formé le projet de terminer sa profonde douleur, en lui rendant son fils. Je savais que tu devais passer cette nuit dans ce bois; j'ai été t'y chercher, j'ai tout employé pour te consoler; et pour reconnaître mes soins, tu veux m'ôter la vie; tu menaces mes gens; tu veux te battre contre eux!.... Eh bien! je te retire mes bontés; reste ici, restes-y seul, et sans moi, jusqu'au retour de ton père. Il connaîtra tes fureurs, et tu seras trop heureux d'implorer mon appui pour désarmer sa juste colère.
À ces mots la vieille se retire, et laisse encore dans l'obscurité l'infortuné Victor, qui ne sait plus ce qu'il doit penser de sa cruelle position. Il est absorbé dans ses réflexions; un incident nouveau vient l'en tirer. C'est une voix douce qui l'appelle: Cher amant, est-ce toi? On me prive de ta vue; réponds-moi, oh! réponds moi.
Victor croit d'abord reconnaître la voix de Clémence, tant son esprit est frappé du souvenir de son amante. Il attend que la voix se fasse entendre une seconde fois: silence absolu. Victor s'écrie à son tour, sans trop se rendre raison de ce qu'il dit: Clémence! serait-ce toi? serait-ce toi, Clémence?—Oui, c'est moi, lui répond la voix; c'est ta....
L'éloignement l'empêche d'entendre distinctement le mot qu'ajoute la voix: Victor entend seulement qu'il se termine en ence; mais ce n'est point-là la fille de Fritzierne: Victor ne peut se tromper à cet organe charmant, qui tant de fois a frappé son oreille. Ce n'est point-là sa voix; ce ne peut être Clémence; à moins qu'enlevée depuis par Roger, prisonnière de ce monstre, ou d'un de ses complices, la douleur et les larmes n'aient altéré le son de sa voix.
C'est ainsi que lorsque l'imagination se porte vers une présomption, on trouve mille raisons pour se persuader ce qui paraît vraisemblable. Victor a dans l'idée maintenant que c'est bien Clémence qu'il a entendue, et il ne se donne plus la peine de chercher des motifs légitimes qui puissent tourner ses soupçons en certitude.
Encore un incident nouveau, et sa raison va entièrement s'aliéner.
LA LANTERNE MAGIQUE;
EXPLICATIONS.
Victor brûle de s'entretenir encore avec la personne qu'il ne voit pas, et qu'il suppose être Clémence: il l'appelle, l'appelle toujours, elle ne lui répond plus; mais un événement inattendu vient le glacer d'effroi, et faire dresser d'horreur ses cheveux sur son front. Il apperçoit tout-à-coup, au fond de son cachot, une faible clarté, non fixe comme celle d'une bougie, mais étendue et assez semblable à un nuage blanc qui serait venu couvrir un des murs de sa prison. Cette clarté faible et brumeuse offre bientôt à ses regards l'effigie blanchâtre et sans forme d'un homme dont il est impossible de distinguer les traits. Une voix, plus forte que la première, crie à Victor: Voilà ton père, le reconnais-tu?
Victor, effrayé, cherche à distinguer les objets; le simulacre qu'on lui présente porte en effet la stature de Roger; il croit même remarquer ses habitudes.... Tout disparaît!
Un instant après la même clarté reparaît, et c'est maintenant un simulacre de femme qui s'offre à ses regards. La même voix crie encore: Voilà ton amante; mérite qu'elle te soit rendue!.... C'est en effet la taille de Clémence; Victor, qui la reconnaît, veut s'élancer vers elle, tout disparaît de nouveau. Cruels, s'écrie Victor; qui que vous soyez, ne vous jouez pas d'une manière aussi barbare de ma fragile raison; si vous possédez Clémence, rendez-la-moi; rendez-la-moi, mais n'abusez pas de mon malheur!....
On ne répond pas, et Victor se trouve de nouveau dans l'obscurité la plus parfaite. Il y passe ainsi le reste de la nuit sans pouvoir se rendre raison de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu. Le jour enfin vient éclairer sa prison, par une espèce de créneau grillé qu'il n'a pas remarqué. Victor voit bien clair maintenant, il est plus tranquille; mais, pour se rassurer davantage, il visite la chambre dans laquelle il est, et sur-tout le côté de mur où il a vu tour-à-tour les ombres de ceux à qui il pense sans cesse. Ce mur est comme les autres; il ne renferme aucune fausse porte, aucune cavité. Par où donc s'est opéré ce prodige étonnant! Victor est confondu, et ne peut qu'attendre du temps l'explication des merveilles dont il a été témoin.
Cependant le soleil a déjà éclairé le tiers de notre hémisphère, et personne n'a paru: Victor commence à se désespérer d'une aussi longue captivité; mais un bruit, qu'il entend près de lui, fixe son attention; on parle, haut, assez haut pour que Victor distingue ce qu'on dit. Mon ami, dit la vieille femme, je te jure que ton fils est ici: je l'ai rencontré, cette nuit, dans la forêt, et j'ai même eu recours à quelque violence pour le contenir dans la chambre d'ici à côté.—Y penses-tu, ma chère femme, interrompt une voix d'homme, inconnue à Victor? tu as fait quelque bévue; car c'est moi qui le ramène, mon fils, que j'ai rencontré aussi, ce matin, dans la forêt.—Quoi! monsieur, répond la vieille, monsieur serait ton fils?—Eh oui, repart l'homme inconnu; le voilà, c'est ce grand garçon-là; qu'en dis-tu, il est bien tourné, n'est-ce pas?—Eh mais, mon Dieu, réplique la vieille, quel est donc ce pauvre jeune homme que j'ai tant tourmenté depuis minuit? Moi, je voulais te faire un cadeau en te présentant, la première, un fils que tu chéris, et je me suis trompée. Oh bien! je te réponds que je lui ai fait plus d'une belle peur.—Il faut le délivrer, ma femme, et lui faire mille excuses.—C'est juste, c'est dans l'ordre.
L'explication du mari et de la femme cesse, et bientôt Victor entend ouvrir la porte de sa prison; mais, quelle est sa surprise, en reconnaissant son ami Henri, qu'accompagnent la vieille et son mari, et qui se précipite soudain dans ses bras, en s'écriant: Ciel! c'est Victor!—C'est toi, mon cher Henri, interrompt Victor? eh comment te trouves-tu ici?—Voilà mon père, reprend Henri, c'est moi qu'on cherchait, et c'est toi qu'on a pris à ma place.—Eh! par quel hasard?....—Je t'expliquerai tout cela; pour le moment, je dois me hâter de retirer mon ami d'un asyle si indigne de lui!
Henri prend Victor par la main, et tous montent dans un appartement, où la vieille s'empresse de témoigner ses regrets à notre héros. Pardon, lui dit-elle, je ne connaissais pas le fils de mon époux: je savais seulement qu'il était à Léipsick: un de mes gens, qui l'a vu naître, l'a reconnu dans un des fauxbourgs de cette ville. Il venait, disait-on, se promener, tous les soirs, au bois de Rosendhall; j'avais tout lieu de croire, vous trouvant cette nuit endormi, que c'était vous. Ajoutez-y la conformité qui s'est rencontrée entre vos demandes et mes réponses, tout devait confirmer mon erreur. Apparemment que vous avez fui votre père pour des motifs semblables à ceux qui ont porté Henri à quitter le sien? Vous avez donc une amante qui s'appelle aussi Constance? C'est singulier, moi, j'aurais juré que vous étiez Henri; mais je vous ai nommé, je crois; il fallait donc m'éclairer?—Non madame, reprit Victor, vous ne m'avez pas nommé, c'est moi qui vous ai dit souvent, et imprudemment sans doute, le nom de mon père, de Roger.—J'entendais bien que vous parliez souvent de Roger; mais je croyais que vous me citiez le nom d'un ami que vous regrettiez: d'ailleurs je ne connais point du tout ce Roger, moi; je ne pouvais pas deviner....—Mais, interrompit le père de Henri, il y a un Roger dont la troupe infeste depuis long-temps les forêts de la Bohême: ce n'est pas celui-là?
Victor n'osait répondre; mais son ami Henri se hâta de le tirer de cet embarras: Non, mon père, dit-il au vieillard, c'est un autre Roger. Quant à moi, mon cher Victor, juge de mon inquiétude en ne te voyant pas rentrer? J'ai attendu jusqu'à deux heures du matin, mais voyant que tu ne revenais point, je me suis rappelé que tu allais souvent te promener, le soir, au bois de Rosendhall: ses sombres réflexions, me dis-je, l'y auront retenu; et, s'il ne s'y est pas égaré, il peut être arrivé quelque accident à mon ami, dans ce bois qu'on dit n'être pas sûr la nuit. Plein de cette idée douloureuse, je suis sorti, j'ai battu, pendant plusieurs heures, toutes les routes de ce bois tortueux. J'avais bien remarqué cette espèce de tour où nous sommes; mais j'ignorais qu'elle fût habitée. Quelle est ma surprise! un homme se présente à moi, c'est mon père!.... Il m'engage à venir ici; il possède, dit-il, l'amante que mon cœur a tant chérie; je cède à ses instances, et je retrouve mon cher Victor, mon libérateur! Ah! quel heureux moment qui me rend à-la-fois mon père, mon amante et mon ami!
Henri embrasse Victor, qui répond à ses caresses naïves; puis on se met à table pour prendre quelque nourriture, dont tout le monde a besoin. Constance est appelée; Constance a revu son amant: tous deux se sont prouvé leur tendresse et leur fidélité; elle est assise près de Henri, et tous les convives sont satisfaits, excepté Victor, que le tableau de l'amour heureux afflige, non par envie, mais par le regret de ne point voir Clémence près de lui, comme Constance est aux côtés de Henri. Victor cependant craindrait que son ami ne prît son trouble pour une basse jalousie; il se hâte de reprendre sa sérénité. À présent, dit-il à la vieille femme, à présent que je suis désenchanté, daignez me dire, madame, si vous avez ici des sorciers? apprenez-moi donc la cause des images surnaturelles qui ont frappé cette nuit mes regards, ou que j'ai cru voir, du moins; car il est très-possible que tout cela soit un jeu de mon imagination exaltée.
Ce n'est point un jeu de votre raison, lui répondit la belle-mère de Henri, ce sont des réalités que mon art a su présenter à vos regards étonnés: vous saurez que mon mari et moi, nous possédons à fond la physique, et que nous nous mêlons avec succès de la magie noire, de la magie blanche, de toutes les espèces de magies possibles: nous sommes aidés par une troupe de Bohémiens, qui nous sert à merveille: nous disons le passé, nous prédisons l'avenir, et tout Léipsick a eu lieu d'admirer nos talens: on vient nous trouver ici, comme on allait chercher les Sibylles chez les anciens; c'est notre état, et nous l'exerçons avec honneur: c'est ce qui m'a fait me récrier cette nuit, lorsque vous m'avez demandé si nous étions des voleurs. Voilà le mystère, M. Victor. Les deux géans que vous avez vus dans le bois, et les ombres que j'ai fait passer devant vos yeux, dans votre cachot, sont des effets de notre art. On peut vous en faire voir bien d'autres, si cela est capable de vous amuser.
Victor sourit, et remercia la vieille. Il n'était pas curieux, Victor, et sur-tout de ces prestiges, de ces divinations, qui servent plutôt à troubler le cerveau qu'à augmenter l'entendement humain. Il vit clairement qu'il était au milieu d'une troupe de ces Bohémiens qui vont, courant tous les pays d'Europe, pour dire la bonne aventure, et il éprouva de la peine en pensant que son ami Henri était le fils d'un homme qui professait un état si bas; mais bientôt, tournant ses regards sur lui-même, il rougit du regret qu'il venait de former, et convint qu'il serait trop heureux encore d'avoir un père comme celui de Henri.
Sur le soir, Victor, qui sentit bien que son ami allait se fixer au sein de sa famille, voulut quitter ses hôtes: Henri s'y opposa; il prétendit que Victor ne devait jamais le quitter; ou bien qu'il allait, lui, abandonner son père et son amante pour tenir la promesse qu'il avait faite à son libérateur de le suivre par-tout.
Tant d'importunités fatiguèrent Victor à la fin. Victor sentait le prix de l'amitié; il était capable de tous les sacrifices pour fournir sa part de procédés dans la société intime d'un second lui-même; mais Victor avait en horreur la profession du père de Henri; il lui aurait fallu d'ailleurs vivre dans une forêt, et ce genre de vie lui eût trop rappelé Roger et sa naissance. Victor n'eût point quitté son ami dans toute autre circonstance; mais, dans cette conjoncture, rien ne pouvait le retenir. Il profita d'un moment où on le laissa seul, et sortit; mais il se trouvait dans le même embarras que la veille: il ne connaissait point les routes du bois de Rosendhall, et risquait à s'y perdre de nouveau. Il faisait jour néanmoins: un passant qu'il pria de le reconduire, lui rendit ce service.
Cet étranger qui l'accompagnait était un aubergiste de Léipsick, qui venait de faire quelques provisions à un village prochain: il se mit à causer avec Victor. Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon si je vous ennuie d'une histoire qui peut ne pas vous intéresser; mais je la dis à tout le monde, dans l'espoir de rencontrer celui qui en est l'objet. Vous saurez, monsieur, qu'un pauvre domestique s'est présenté tantôt chez moi tout en nage, et dans un état de lassitude qui me faisait pitié. Monsieur, m'a-t-il dit, n'auriez-vous pas chez vous un jeune homme de la Bohême, qui voyage avec un ami? on les appelle Victor et Henri. Non, mon ami, lui ai-je répondu. Ah, mon Dieu! s'est-il écrié, que j'ai de malheur! j'ai déjà fait toutes les auberges de cette ville, et voilà le métier que je fais depuis Prague. J'ai déjà crevé trois chevaux, car je vais ventre à terre pour tâcher de rejoindre quelque part ce bon Victor, qui est mon maître, monsieur, et un bon maître. Je ne sais s'il est en deçà ou au-delà de la route que je trace; s'il s'est arrêté dans quelque maison particulière, ou s'il a pris des chemins détournés. Dame, tout cela est possible, et dans ce cas mon malheur serait certain; car je suis le plus infortuné des hommes si je ne le retrouve pas. Il faut que je le voie, monsieur, il le faut; je ne puis vivre éloigné d'un jeune homme si vertueux et si malheureux!.... En disant ces mots, ce bon domestique pleurait; il m'a touché moi-même jusqu'aux larmes. Je lui ai indiqué différens moyens de s'informer de l'homme qu'il cherche, dans toutes les villes où il doit passer encore; car il ira, m'a-t-il dit, jusqu'à Calais, où il présume que son maître doit s'embarquer pour l'Angleterre. Oh, monsieur! quel excellent cœur que celui de ce brave homme! et qu'un maître est heureux quand il a l'art de se faire aimer ainsi de ses serviteurs!
Le conducteur de Victor avait débité ce court récit sans remarquer l'intérêt qu'il excitait chez son compagnon de voyage. À peine a-t-il fini, que Victor s'écrie: Il est ici, ce bon Valentin! ah! courons, courons, monsieur, au-devant de ce bon, de ce loyal domestique....—Quoi! reprit l'étranger, vous seriez.... mais en effet, voilà bien le signalement qu'il m'a donné! oui, vous êtes Victor; est-ce vous qui êtes Victor?—C'est moi, monsieur (et Victor redouble le pas).—Ah! mon Dieu, vous serez assez malheureux pour ne plus le rencontrer: il doit être sorti de Léipsick; je l'ai vu monter à cheval; il allait, disait-il, à Wirtemberg, et de là à Potzdam, à Berlin, au diable, que sais-je, moi? ce garçon-là va comme le vent. Là, voyez quel malheur! il faut maintenant que vous couriez après lui à votre tour, à moins qu'il n'ait été chez vous: êtes-vous à l'auberge?—Oui, à la ville de Londres.—Il fallait donc descendre chez moi?—Pouvais-je deviner?....—Ah, c'est vrai. Votre hôte sait-il votre nom?—Je crois que oui....—Oh! vous ne le rejoindrez pas, à moins qu'il ne soit pas encore sorti de la ville; dame, s'il partait à présent, nous le rencontrerions, ici, sur ce chemin même; c'est la route de Duben; eh puis, il faut qu'il passe l'Elbe, dans un bateau plat, avant d'arriver à Wirtemberg.... s'il n'est pas parti; oh! tenez, tenez, quel est ce cavalier qui presse si fort son coursier? Mon Dieu.... oui.... non.... il serait bien singulier!.... la rencontre serait vraiment romanesque.... on ne le croira pas.... C'est lui pourtant, oui, c'est lui, je me rappelle bien sa figure!.... Ah! mon Dieu! je ne me sens pas de joie.... il vous tenez?.... il vous reconnaît, il vous salue.... ah! le pauvre malheureux, il tombe de son cheval, il va se blesser! Doucement donc, mon ami, nous allons à toi.... il ne tient point à la terre.... enfin le voilà dans vos bras!....
C'était en effet le bon Valentin, qui, appercevant son cher maître de loin, n'avait pas eu la force de se tenir sur son cheval: il était tombé; mais au même instant il s'était relevé, et il était déjà collé contre le sein de Victor, avant que celui-ci eût eu le temps de le reconnaître. Victor, bon Victor, vous voilà, s'écrie Valentin! quel hasard! il est fait pour moi. Mon Dieu, je te remercie de m'avoir fait retrouver mon cher maître! J'allais partir pourtant, oui, je m'en allais: dame, je n'avais pas pu rencontrer votre demeure. Oh mon Dieu, mon Dieu! pour cette fois-ci, nous ne nous séparerons plus!
Valentin saute de joie, il fait des folies qui prouvent son bon cœur; et Victor, qui verse des larmes de sensibilité, ne peut que s'écrier: Valentin, quel attachement! comme il me pénètre: mais comment as-tu pu deviner la route que j'ai prise?—C'est bien difficile, monsieur; ne me l'avez-vous pas dite vous-même, là-bas, au pied de la montagne du Tabor, où nous nous sommes séparés, la route que vous alliez prendre?—Moi, je t'ai dit....—Sans doute; si vous l'avez oublié, moi, j'ai bonne mémoire, et il y a une forte raison pour cela; c'est que ma mémoire est là, dans mon cœur, et que mon cœur n'oublie jamais les gens qu'il aime. Oui, monsieur, je vous ai demandé, en pleurant, où vous comptiez aller. Mon cher Valentin, m'avez-vous dit de même, je n'ai pas de but déterminé; mais, comme il faut pourtant que j'aille quelque part, j'irai voir la Prusse, de là je me rendrai en Hollande, et je passerai ensuite en Angleterre, où je fixerai le cours de mes jours trop malheureux. Vous me l'avez dit comme cela, monsieur: c'est ce qui a fait que j'ai suivi vos traces, et que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Il n'y a pas long-temps que je suis parti du château, non; il n'y a que huit jours: aussi j'ai crevé trois chevaux: bah! cela m'a été égal, j'en ai acheté un autre, et qui est bien gentil; n'est-ce pas, monsieur, qu'il est bien joli, mon cheval?
Victor sourit de sa naïveté. Mon ami, lui dit-il, donne-moi donc des nouvelles de mon bienfaiteur, et de la belle Clémence?—Ah bah! reprit Valentin, il est arrivé bien des choses, bien des événemens! tout le monde a bien du chagrin dans le château.—Eh pourquoi?—Pardi pourquoi? de votre absence peut-être, eh puis encore.... mais vous saurez tout cela quand nous serons chez vous. N'est-ce pas chez vous que nous allons à présent?—Oui, mon ami.—Quelle joie pour moi de retourner sur mes pas! ne vous inquiétez point; j'en ai beaucoup à vous dire, mais vous saurez tout.... Là, mon maître, montez sur mon cheval: pour moi, j'irai fort bien à pied, à côté de vous; car vous n'irez qu'au pas, si vous le voulez bien.
Valentin force son maître à prendre sa monture, et Victor l'accepte pour ne pas désobliger ce bon garçon, qui en a vraiment plus besoin que lui. Valentin et l'étranger, qui venaient de conduire Victor dans les sentiers sinueux du bois de Rosendhall, vont derrière en s'entretenant du bonheur d'une rencontre aussi inespérée. L'aubergiste s'en étonnait toujours: Eh pourquoi? lui dit Valentin, qui tranchait souvent du philosophe. Un grand chemin est fait pour tous les voyageurs, n'est-ce pas? il faut qu'ils passent tous nécessairement par la même route pour se rendre d'une ville à l'autre? eh bien! une rencontre comme la nôtre ne dépend pas d'un quart-d'heure de plus ou de moins. Quand deux personnes partent de deux points opposés, et qu'elles suivent la même direction, il faut bien qu'elles se rejoignent: le plus hasardeux, c'est de voir là ces deux personnes, n'est-ce pas, dans le même moment? eh bien! si elles se cherchent, cela est moins étonnant, n'est-il pas vrai?
L'aubergiste fit un signe approbatif, quoiqu'il ne comprît pas trop le galimatias que Valentin venait de lui débiter. Peu à peu on arriva à la ville, où l'aubergiste, qui était un excellent homme, salua Victor et Valentin, en leur témoignant sa satisfaction de les voir réunis. Victor et son fidèle serviteur se rendirent sur-le-champ à l'auberge du premier, où l'on était déjà inquiet de son absence. Victor fit monter Valentin chez lui, et là, ce bon domestique lui raconta tout ce qui c'était passé au château depuis son retour. Mais comme Valentin est un peu verbeux, et qu'il assaisonne toujours ses narrations de mille digressions aussi fatigantes pour Victor qu'elles le seraient pour le lecteur, je vais prendre de son récit les principaux faits, en y joignant ceux que Valentin peut ignorer, mais qui sont venus depuis à ma connaissance, et je les raconterai sommairement, pour retarder le moins qu'il me sera possible, la marche des événemens qui vont bientôt se succéder.
LA PETITE PORTE DU CHÂTEAU VA S'OUVRIR ENCORE.
Le départ de Victor pour le camp de Roger, avait plongé, ainsi qu'on l'a vu par le premier récit de Valentin, tout le château dans la douleur et la consternation. Clémence sur-tout était inconsolable, et son esprit roulait mille projets sinistres, dans le cas où elle ne dût plus revoir son ami. Madame Germain, dont la présence dans cette maison en avait banni pour jamais le calme et le bonheur, ne pouvait consoler sa jeune amie, puisqu'elle-même avait besoin de consolation; et M. de Fritzierne, livré à une sombre tristesse, s'enfermait chez lui toute la journée, et ne voyait ces dames qu'aux heures du repas, où personne encore n'osait parler. Valentin les quitte un matin brusquement pour aller, comme on sait, rejoindre son maître dans le camp des Indépendans: surcroît de douleur pour tout le monde; on craint que Victor, désespérant de rentrer chez son protecteur, n'ait fait mander Valentin pour l'accompagner dans sa fuite. Heureusement cette affreuse inquiétude n'est pas de longue durée. Quelques heures après l'absence de Valentin, Clémence, qui ne quitte point sa croisée, voit revenir Valentin accompagné d'un jeune homme. D'un jeune homme! Comme son cœur bat! c'est Victor sans doute; oui, c'est lui, on n'en peut douter. Clémence, sans se donner le temps d'examiner le compagnon de voyage de Valentin, court chez son père. Le voilà, le voilà, s'écrie-t-elle!—Qui, mon enfant, Valentin?—Non; oui, Valentin et Victor.—Victor!—Victor!
Le nom de Victor vole à l'instant de bouche en bouche, et va jusqu'à madame Germain, qui accourt précipitamment vers l'appartement du baron. Victor revient donc, dit cette femme sensible?—Oui, il est avec Valentin: tous deux approchent maintenant du pont-levis. Le baron, Clémence et madame Germain, descendent, volent au-devant de leur jeune ami, et la joie éclate sur leurs fronts.... Mais, ô douleur! le pont-levis s'abaisse: Valentin y passe tristement le premier, celui qui le suit est un étranger inconnu à tout le monde! ce n'est pas Victor!....
Clémence reste immobile. Madame Germain et le baron se regardent avec l'expression de la douleur, et Valentin, pour augmenter leur trouble, s'écrie de loin: Il est parti, parti pour toujours!—Ciel! nous ne le reverrons donc plus, dit douloureusement Clémence!—Plus jamais, répond Valentin!—Ah! mon père!....
Clémence tombe privée de sentiment. Madame Germain, aidée de quelques serviteurs qui sont là, s'empresse de la faire transporter chez elle, où elle lui prodigue tous les secours possibles. Le baron, pendant ce temps, fait entrer chez lui Valentin et l'étranger, qu'il fixe d'un air inquiet: cet étranger, on sait que c'est Fritz. Fritz, qui remarque l'inquiétude du baron, se hâte de la faire cesser. Oui, monsieur, lui dit-il, le vertueux, le généreux Victor vous fuit pour toujours, et c'est bien malgré moi; car le ciel sait les efforts que j'ai faits, les prières que j'ai employées pour l'engager à venir avec confiance se jeter de nouveau dans vos bras hospitaliers; mais Roger est un scélérat intraitable, endurci dans le crime, sourd à la voix de l'honneur, de la raison, au cri même de la nature: Victor n'a pu adoucir son cœur féroce; vos bienfaits, une retraite paisible, l'oubli de ses forfaits, Roger a tout refusé. Victor alors s'est souvenu de la défense expresse que vous lui avez faite de le recevoir: rien n'a pu le faire changer de résolution, il est parti, et c'est au moment où je reçois de lui le service le plus signalé, que, moi-même, je suis privé, pour la vie peut-être de cet ami généreux à qui je dois la liberté et le bonheur de voir M. le baron de Fritzierne.—Ciel! s'écrie le baron, il m'a trop obéi! Mais qui êtes-vous donc, vous, jeune homme, qui paraissez vous intéresser tant au malheureux Victor?—Permettez-moi, monsieur, d'embrasser vos genoux avant de vous révéler mon sort funeste, et d'intercéder vos bontés, dont j'ai besoin, non pour moi, mais pour mon malheureux père qui fut jadis votre victime.—Ma victime!—Votre main furieuse, égarée, le perça de coups; et il ne dut l'existence qu'aux barbares au milieu desquels il fut chargé de fers.—Je ne vous entends pas, jeune homme, expliquez-vous. Votre père, dites-vous, est tombé sous mes coups! Où donc? à l'armée peut-être?—Non, à deux pas d'ici, au pied de ces montagnes, dans la ferme qu'on voit là bas.—Dieux! quel soupçon! Vous seriez?....—Le fruit d'un premier hymen contracté en secret par votre épouse et l'infortuné Friksy!—Vous! ô bonheur! tu serais cet enfant que j'ai tant cherché, et pour lequel j'ai fait le serment d'adopter le premier nouveau-né qui s'offrirait à mes yeux, serment que j'ai tenu à l'égard de Victor!—Vous le voyez à vos pieds, cet enfant respectueux, qui vous implore pour son père.—Ton père! il n'est donc point mort, ton pauvre père?—Il l'est, hélas! civilement: couvert de la livrée du crime, il porte, innocent, les chaînes destinées aux coupables; il est esclave de galères à Prague!....—Que m'apprends-tu-là! Quelle faute a-t-il donc commise?—Celle de m'avoir donné le jour, celle d'avoir enflammé votre injuste fureur, celle d'avoir été pris au milieu des complices de Roger, qui, eux-mêmes, le retenaient prisonnier dans leur camp.—Je t'entends, et je sens toute l'étendue de tes peines. Ma vieillesse était donc destinée aux remords! C'est moi, oui, c'est moi qui ai causé tous ses maux, je le vois, et je dois tout employer, mon crédit, ma fortune, ma vie même, pour les effacer. Tu m'expliqueras son affaire, et je te promets de te rendre ton père.—C'est un service dont Fritz ne perdra jamais le souvenir.—Fritz! c'est donc-là ton nom? Pauvre Fritz! au lieu d'un père, tu en auras deux dorénavant. Tu resteras ici, et tu me tiendras lieu du jeune homme le plus intéressant, de mon fils adoptif, de Victor qui me fuit, hélas! mais que je ne puis jamais oublier! Il a pris ta place ici; elle t'était destinée, cette place dans ma maison et dans mon cœur! Reprends-la, sois mon appui, mon consolateur, et que ton père brise des chaînes, qu'il n'a pas méritées, pour venir augmenter le cercle de ma famille et de mes amis.—Mais Victor!—Victor! ah! tu brises mon cœur! L'insensé! prendre à la lettre un ordre que nécessitait peut-être la prudence mais que la raison avait seule dicté! Ne connaissait-il pas ma tendresse pour lui! c'était par-là qu'il fallait m'attaquer. Partir d'ailleurs seul, sans ressources, sans crédit, sans amis, sans parens! Si je pouvais deviner la trace de ses pas! si je pouvais!.... Mais non, non, que la raison reprenne son empire sur mon faible cœur! Victor adorait ma fille, ma fille l'aimait; ils étaient destinés l'un à l'autre, et je ne pouvais les unir! Ils eussent été bien plus malheureux en vivant ensemble sous le toit paternel, en se voyant tout le jour, en se jurant à toute heure un amour qu'ils ne devaient jamais voir couronner. Victor a bien fait; s'il était revenu ici, je n'aurais pu le repousser de mon sein; il vaut mieux qu'il m'ait évité la douleur de lui rappeler mes ordres rigoureux; il a bien fait de fuir sans me voir, sans voir Clémence. Je trouverai peut-être des moyens de l'accabler de loin de mes bienfaits et de ma protection.... Mais, ma pauvre fille, ma pauvre fille, mon ami! ce coup va la tuer; je vais perdre mon enfant, s'il faut qu'elle désespère de voir celui qu'elle aime de toutes les forces de son ame! Oh! madame Germain, qu'avez-vous fait? Pourquoi nous avez-vous dévoilé le fatal secret de la naissance de Victor? Vous seule le possédiez ce secret funeste! Sans vous, sans votre séjour chez moi, je les unissais ces jeunes gens, et nous ignorions tous à jamais le malheur qui me force aujourd'hui de les désunir! Que vous nous faites payer cher l'hospitalité que nous vous avons donnée!.... Mais pardon, pardon, cher Fritz, si je m'occupe d'un autre, quand je ne devrais que te presser contre mon cœur. Mais cet autre, Fritz, c'est Victor, c'est le jeune homme le plus estimable!.... Tu l'as connu, dis-tu? c'est lui qui t'a rendu à ma tendresse? Quel procédé, Fritz! qu'il est grand, qu'il est noble et généreux! Il perd tout, et n'est point jaloux de voir un autre jouir des bienfaits dont il est privé. Il aime Clémence, et c'est lui qui t'envoie vivre près de Clémence! Ô Fritz! j'en eusse fait mon fils, il eût été ton plus tendre ami; quelle perte nous faisons tous les deux!....
Fritz veut calmer les regrets de M. de Fritzierne, impossible. Ce respectable vieillard est satisfait de revoir cet enfant de son épouse, mais en même temps il ne peut supporter l'idée accablante d'être séparé de son Victor. Eh! si le père éprouve une douleur si forte, qu'on juge de celle à laquelle sa fille est livrée. Elle est inexprimable: Clémence n'a recouvré ses sens chez madame Germain que pour détester la lumière du jour, qu'on a, dit-elle, la cruauté de lui rendre. Elle appelle Victor, elle croit voir Victor; sa raison est en proie au délire le plus effrayant. Sa santé en est tellement altérée qu'elle passe plusieurs jours entre la vie et la mort; c'est ce que craignait le baron. Il faut qu'il rassemble toutes les forces de son ame, pour n'être point abattu lui-même sous les coups multipliés que lui porte le destin. Enfin Clémence se rétablit visiblement par les secours de l'art qui nous guérit, et sur-tout par les consolations de tous ceux qui l'entourent; elle a vu souvent Fritz près de son lit de douleur, sans demander ce que c'est que ce jeune étranger: elle l'apprend enfin, mais avec froideur, avec insensibilité; elle ne peut s'intéresser à ce frère que lui donna sa mère, elle ne pense qu'à Victor, et Victor seul occupe ses moindres pensées. Quel état douloureux! Il cesse enfin, pour faire place chez elle à un désespoir sombre et concentré auquel son père se méprend. Le baron croit que sa fille est enfin résignée: elle ne parle plus de Victor, elle paraît même n'y plus penser. Le baron, enchanté de ce changement inespéré, profite de ce calme apparent pour lui parler de Fritz, pour lui vanter les traits et les bonnes qualités de ce jeune homme: il voudrait émousser les traits de l'amour en les portant vers la tendresse fraternelle: il voudrait détourner sur un frère une partie des tendres sentimens que Clémence livre tous à son amant. Tel est l'espoir de Fritzierne, tel est son but. Il se flatte même de réussir; mais soins inutiles, il est à la veille de perdre le fruit de ses peines, et le désespoir de Clémence est d'autant plus à craindre, qu'il éclate moins en pleurs ou en exclamations.
Clémence ne se flatte plus de revoir Victor; Clémence n'a point la folle présomption de chercher à le retrouver en courant après lui; mais Clémence ne peut plus vivre dans des lieux où elle ne rencontre plus celui qui en faisait le charme. L'air qu'elle respire a perdu sa pureté depuis qu'elle ne le partage plus avec Victor; le château de Fritzierne lui semble un désert affreux; chaque appartement, chaque meuble même lui rappelle un homme qui semblait l'embellir de sa présence: son père lui-même, son père ne lui est plus aussi cher qu'auparavant. C'est son père d'ailleurs qui cause les malheurs de Victor et les siens; c'est sa vanité cruelle, ce sont ses funestes préjugés qui ont éloigné son ami. Eh! qu'importait à l'hymen la source où Victor avait puisé la vie, quand l'amour avait oublié cette erreur de la nature, quand toutes les vertus de Victor avaient épuré cette source perdue et arrêtée dans son cours? S'informe-t-on, en respirant la rose, du fumier qui a réchauffé sa tige débile, augmenté sa force et sa croissance? Pense-t-on, en voyant couler le ruisseau limpide, au torrent écumeux et dévastateur qui l'a laissé tomber de ses flancs bourbeux, pour le laisser courir dans la plaine où il s'est clarifié? A-t-on jamais reproché aux froids brumeux, aux neiges de l'hiver, d'avoir pénétré les plantes potagères que le printemps a moins de peine ensuite à faire germer? Non, Victor n'avait rien de commun avec son père; ses vertus étaient à lui, il ne fallait voir que ses vertus; de même qu'il ne faut voir que les vices d'un jeune homme qui a gâté, par l'abus des passions, l'excellente éducation que lui avait donnée un père respectable. Non, voilà le monde; le jeune débauché, fils d'un homme vertueux, aurait pu épouser Clémence; au lieu que l'honnête homme, né d'un père criminel, n'est pas digne de sa main! Quel honteux préjugé! Et M. de Fritzierne, homme estimable à mille autres égards, se laisse subjuguer par ce faux calcul de la vanité! il chasse Victor, et fait le malheur de sa fille! Sa fille lui doit-elle encore sa tendresse, quand sa tendresse à lui est moins forte que son orgueil? Clémence doit-elle sacrifier sa liberté, sa jeunesse, à la consolation d'un homme qui s'est créé, de bonne volonté, des sujets de chagrin, à lui et à tous ceux qui l'entourent? L'amour ne peut composer avec la nature marâtre. Clémence ne doit plus rien à son père, elle se doit tout entière à son amant. Elle n'ira point chercher vainement ses traces, qu'elle ignore; mais elle se retirera dans un asyle pieux: c'est au pied des autels d'un dieu rémunérateur; c'est au milieu de ses vierges pures et religieuses qu'elle ira cacher sa douleur, éterniser ses regrets. À douze lieues environ de l'asyle paternel, qui devait devenir le toit conjugal de Clémence et de Victor, est une sainte maison, où l'on reçoit, sans faire aucune question, les jeunes personnes qu'un désespoir d'amour pousse vers une pieuse vocation; c'est là que Clémence va se rendre à l'insu de son père, de madame Germain, de tout le monde. C'est aux pieds de la respectable supérieure de cette auguste communauté qu'elle ira déposer ses douleurs et son espoir; c'est enfin sous le voile de la religion et de la charité chrétienne qu'elle cachera à jamais, à tous les regards, et son amour et ses regrets. Le parti en est pris; Clémence ne pense plus qu'à exécuter son projet; elle ne pleure plus, Clémence, elle ne gémit plus; mais comme elle souffre intérieurement!
Le baron de Fritzierne, qui croit que le temps a calmé un peu l'excès des regrets de sa fille, ne pense plus qu'à se rendre à Prague avec Fritz, pour briser les chaînes du malheureux Friksy. En conséquence, après avoir engagé Clémence à attendre patiemment son retour, à se consoler sur-tout, il recommande sa fille aux soins tutélaires de madame Germain, et part un matin, en promettant de revenir le lendemain. Clémence le voit, d'un œil sec, traverser le pont-levis du château, qui vient de se baisser devant lui; mais au moment où le baron va monter dans sa voiture, Clémence ne peut résister au desir de l'embrasser, en lui disant un adieu qu'elle sait être éternel. Mon père, s'écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos bras paternels!—Y penses-tu, mon enfant? d'où te vient cet excès de douleur? ne semble-t-il pas que je vais faire un voyage de long cours? Embrasse-moi une seconde fois, ma fille, je le veux bien; mais dissipe ta tristesse, et songe que tu me reverras demain au soir.—Je... vous... reverrai, mon père!—Oui, ma fille, et j'espère te ramener quelqu'un qui, en augmentant la société de cette maison, contribuera à te consoler, à me consoler moi-même de l'absence d'un ami qui nous était si cher.
Le baron monte dans sa voiture, où Fritz est déjà placé. Clémence lève encore ses bras vers son père, qu'elle fixe avec la plus tendre expression, qu'elle regarde même avec attention, comme si elle ne l'avait jamais vu.... Fritzierne prie madame Germain d'éloigner sa fille, qui lui paraît trop sensible à cette séparation. Madame Germain entraîne Clémence, et la voiture du baron disparaît.
Clémence est rentrée; elle est plus tranquille, et son projet se retrace de nouveau à son esprit; elle sent que c'est là le moment de l'exécuter, et s'y dispose pendant toute la journée avec un calme, un sang-froid étonnans dans une jeune personne de dix-huit ans, et qui annonce un grand caractère. Clémence a vu qu'on a toujours laissé, dans la chambre de Victor, la clef de la petite porte qui donne de plain-pied sur la campagne, de cette petite porte par laquelle Victor et Valentin avaient été, quelques mois avant, arracher madame Germain des mains des gens de Roger. Clémence s'empare secrètement de cette clef, elle fait encore plusieurs tours dans cette chambre, jadis habitée par l'amant le plus intéressant, et semble interroger chaque objet qui la décore, comme pour savoir s'il a souvent entendu sortir le nom de Clémence de la bouche de Victor. Elle touche les endroits que Victor a touchés, et croit y remarquer encore la trace de ses doigts. Elle va sortir enfin; mais un objet qu'elle n'avait point remarqué, frappe sa vue; c'est une armille, espèce de bracelet que Victor a porté long-temps à son bras. Cette armille, d'or et de rubis, porte une tresse des cheveux de ce jeune homme, qu'elle-même a tissus autrefois. Bijou précieux qui a appartenu à Victor, qui a touché son bras valeureux, tu ne quitteras plus Clémence; elle te cache soigneusement dans son sein, sur son cœur. Oh! que ne peux-tu parler! que ne peux-tu redire un jour à ton maître, s'il retrouve son amie, tous les battemens de ce cœur sensible sur lequel on t'a placé, tous les soupirs dont Victor a été l'objet!
Clémence va retrouver madame Germain, à qui elle a intérêt de cacher ses desseins. Clémence tremble qu'elle n'ait des soupçons; elle prend garde de se trahir; et pour mieux composer son maintien timide, elle parle de son père, du bonheur qu'elle aura de le revoir, et du plaisir qu'elle éprouvera à l'aspect du malheureux Friksy, dont sans doute les fers seront brisés. Madame Germain est peu en état de lui répondre: cette femme estimable et sensible porte depuis long-temps dans son cœur le trait mortel du chagrin qui doit bientôt la conduire au tombeau; elle est dans un état de langueur et de consomption, dont elle cache encore à ses amis tout le danger qu'elle ne se dissimule point. Elle est bien éloignée de soupçonner le nouveau coup que Clémence va porter à sa sensibilité; elle écoute cette enfant, qu'elle croit plus calme qu'elle, et s'efforce de sourire pour la faire sourire aussi.
Ames trempées pour l'amitié, que vous êtes grandes et magnanimes! comme vous touchez mon cœur! et qu'il me serait doux de pouvoir chanter votre félicité! mais, hélas! c'est une destinée faite exprès pour la vertu: il faut que les cœurs délicats soient malheureux; ils ont tant d'occasions d'être froissés par les caprices, les passions, et la dureté de la plupart des hommes. S'il faut être insensible pour être heureux, un bon cœur est donc le plus fatal présent de la nature!
La nuit arrive: c'est le moment favorable pour Clémence. Son amie lui a proposé de passer la nuit près d'elle; elle a refusé son amie, sous le vain prétexte de préférer la lecture au sommeil, et elle s'est enfin retirée seule dans son appartement, dont elle a éloigné Lidy, sa femme-de-chambre. Clémence a fait ses préparatifs: ils sont bien légers: elle n'emporte que des bijoux, précieux sans doute, mais moins que ne l'est à ses yeux le bracelet de Victor qu'elle porte sur son cœur. Clémence attend que l'aurore succède à la nuit; car elle ne veut pas s'engager seule dans l'obscurité, dans des routes qu'elle ne connaît pas. Trois heures sonnent à l'horloge du château, et quelques rayons lumineux, partis de l'orient, précèdent déjà le char du soleil, en chassant devant eux la nuit, qui se hâte de replier ses voiles... C'est l'heure que Clémence a prescrite à son départ: elle descend, ne rencontre personne jusqu'à la petite porte des champs, ouvre cette porte favorable, et la referme sur elle, après avoir laissé la clef en-dedans. La voilà dans la campagne, et il ne lui serait plus possible de rentrer, quand elle le désirerait. Elle marche au hasard: elle ne manque point de force ni de courage, la pauvre Clémence; mais comme son cœur bat! comme ses yeux sont humides de larmes!... Pleure, Clémence, pleure; tu quittes la maison paternelle pour courir une carrière nouvelle, semée de chagrins et d'aventures: hélas! te conduira-t-elle au bonheur?
MORT IMPRÉVUE; SACRIFICE À L'AMOUR.
Laissons Clémence errer au hasard; nous la retrouverons bientôt. Revenons maintenant à Victor, à qui son fidèle Valentin raconte en ces termes la fuite de son amante. «Oui, mon cher maître, Clémence se sauve ainsi une belle nuit!.... La matinée du lendemain se passe sans qu'on s'apperçoive qu'il manque quelqu'un au château. Ces dames ne se levaient pas ordinairement aussi matin que moi et les autres gens de la maison: cependant madame Germain, qui était très-indisposée, s'inquiéta de ne point voir venir son amie, suivant son usage, s'informer des nouvelles de sa santé. Madame Germain sort de son appartement, se rend à celui de Clémence, et, ne l'y trouvant point, parcourt la maison avec inquiétude, et comme agitée d'un sombre pressentiment. Du château elle va courir tout le parc, personne: elle appelle; elle nous met tous à la recherche de Clémence, point de Clémence! Quelle situation pour cette bonne dame! un père lui a recommandé sa fille, et elle ne lui rendra point sa fille, à son retour!.... Mais qu'est-elle devenue, cette jeune personne si douce, si timide? aurait-elle fui la maison de son père? Ce sont là les premiers soupçons de madame Germain; et c'est moi, mon cher maître, qui ai le malheur de les tourner en certitude. Je me rappelle la clef et la petite porte du château; j'y descend et la clef est après la serrure, en dedans. Qui l'a mise là? Clémence, sans doute: elle est sortie par-là; madame Germain, à qui je fais part de cette remarque, en est trop certaine, et soudain la fièvre brûle son sang et le désespoir s'empare de son esprit. Elle ne sait si elle doit à son tour fuir ou rester. Enfin elle reste, elle attend M. de Fritzierne, dont elle va percer le cœur.... C'est la seconde fois qu'une jeune personne, confiée à ses soins, s'échappe de ses mains.... M. de Fritzierne arrive dans l'après-midi, comme il l'a promis. Il amène avec lui Friksy, le père de Fritz, dont il a fait éclater l'innocence. Le baron, satisfait de la bonne action qu'il vient de commettre, est plus joyeux qu'à son ordinaire: il demande sa fille, à qui il veut présenter le premier époux de sa mère: on ne lui répond point; il m'interroge; moi, je me garde bien de lui dire la perte qu'il a faite pendant mon absence; enfin il veut parler à madame Germain; madame Germain, qui redoute sa présence, n'ose s'offrir à ses yeux. Le baron soupçonne quelque malheur; il laisse là Fritz avec son père, et monte précipitamment chez madame Germain, qu'il trouve dévorée par une maladie aiguë, et plongée dans la plus profonde douleur. Ma fille, madame, où est-elle, lui demande assez vivement monsieur?—Vous l'avez perdue, père infortuné!—J'ai perdu ma fille! qu'est-elle devenue? est-elle morte?—Je n'ose le croire.—Parlez, madame Germain? où est ma fille?—Vous me l'aviez confiée, baron, je devrais vous la rendre; mais elle a trompé ma surveillance; cette nuit elle s'est échappée, elle a fui cette maison.—Ma fille a fui son père! non, non, cela ne se peut pas!—Cela n'est que trop vrai, monsieur!....—Qu'avez-vous fait, femme imprudente! vous avez répandu, à grands flots, la coupe du malheur dans ma maison! c'est vous qui avez éloigné de moi toute ma famille! ma fille, mon Victor! sans vous ils seraient heureux! ils seraient époux, et moi je me verrais le plus heureux des pères!—Je le savais bien, monsieur, lorsque vous me pressiez de vous confier mes peines, que vous me blâmeriez un jour d'avoir parlé. Je voulais me taire, je l'avais juré; c'est vous, à votre tour, que j'accuserai de m'avoir fait trahir le serment que j'avais fait à mon amie. Vous l'avez voulu, et vous me reprochez aujourd'hui mon indiscrétion! et d'ailleurs l'aurais-je jamais divulgué ce funeste secret, sans le combat qui s'est livré entre Roger et Victor? devais-je laisser commettre un parricide sous mes yeux, quand je pouvais l'empêcher? J'arrache Roger des mains de son assassin, je veux encore dissimuler; vous me forcez de parler, il faut m'expliquer, je ne puis résister à vos instances, à vos ordres même; et vous m'accusez de tous les maux qui ont suivi cette triste explication! Ah! c'est plutôt à vous qu'il faut vous en prendre, homme vain, aveugle esclave des préjugés! qui vous empêchait d'unir ces deux enfans? Victor était-il moins cher à votre cœur, avait-il perdu ses rares qualités?.... Non, vous l'avez banni de votre présence, vous avez désespéré votre fille, qui ne l'adorait que parce que vous aviez jeté cet amour brûlant dans son cœur! vous avez forcé cette fille, vertueuse jusqu'alors, à franchir les bornes du devoir: elle vous quitte, elle devient ingrate, dénaturée, et c'est vous, vous qui l'avez amenée à ce point de désobéissance. Pleurez, père dur et orgueilleux; accusez-moi maintenant; je suis coupable sans doute; oh! oui, je suis coupable; c'est moi qui ai détruit votre bonheur, celui de vos enfans, je le sais; et la mort, qui ne peut tarder, va me punir de ce tort involontaire. Je la sens s'approcher, cette mort qui va me réunir à ma malheureuse amie. Déjà je vois Adèle sortir de son tombeau; ses bras vont m'entraîner dans sa tombe, où elle m'attend. Adieu, monsieur, je ne puis résister à tant de coups: cherchez vos enfans, que je regrette peut-être plus que vous, et laissez-moi mourir!....
»Le ton de reproche et d'aigreur qui dominait dans ces dernières paroles de madame Germain, perça le cœur sensible de monsieur. Il lui parut singulier de s'entendre appeler père dur et orgueilleux, lui qui avait fait déjà tant de sacrifices à l'orgueil et à la nature. Il sortit de la chambre de madame Germain sans lui répondre un mot, fit venir son intendant, lui recommanda d'avoir les plus grands soins pour la malade, ainsi que la plus exacte surveillance dans le château; puis il y laissa Friksy avec son fils, monta en voiture, et disparut sans nous dire où il allait.