Le pape quitte Rome pour venir couronner l'empereur.—Il passe le Mont-Cénis.—Son arrivée en France.—Enthousiasme religieux.—Rencontre du pape et de l'empereur.—Finesses d'étiquette.—Respect de l'empereur pour le pape.—Entrée du pape à Paris.—Il loge aux Tuileries.—Attentions délicates de l'empereur, et reconnaissance du Saint-Père.—Le nouveau fils aîné de l'église.—Portrait de Pie VII.—Sa sobriété non imitée par les personnes de sa suite.—Séjour du pape à Paris.—Empressement des fidèles.—Visite du pape aux établissemens publics.—Audiences du pape, dans la grande salle du musée.—L'auteur assiste à une de ces réceptions.—La bénédiction du pape.—Le souverain pontife et les petits enfans.—Costume du Saint-Père.—Le pape et madame la comtesse de Genlis.—Les marchands de chapelets.—Le 2 décembre 1804.—Mouvement dans le château des Tuileries.—Lever et toilette de l'empereur.—Les fournisseurs et leurs mémoires.—Costume de l'empereur, le jour du sacre.—Constant remplissant une des fonctions du premier chambellan.—Le manteau du sacre et l'uniforme de grenadier.—Joyaux de l'impératrice.—Couronne, diadème et ceinture de l'impératrice.—Le sceptre, la main de justice et l'épée du sacre.—MM. Margueritte, Odiot et Biennais, joailliers.—Voiture du pape. Le premier camérier et sa monture.—Voiture du sacre.—Singulière méprise de Leurs Majestés.—Cortége du sacre.—Cérémonie religieuse.—Musique du sacre.—M. Lesueur et la marche de Boulogne.—Joséphine couronnée par l'empereur.—Le regard d'intelligence.—Le couronnement et l'idée du divorce.—Chagrin de l'empereur et ce qui le causait.—Serment du sacre.—La galerie de l'archevêché.—Trône de Leurs Majestés.—Illuminations.—Présens offerts par l'empereur à l'église de Notre-Dame.—La discipline et la tunique de saint Louis.—Médailles du couronnement de l'empereur.—Réjouissances publiques.
Le pape Pie VII avait quitté Rome au commencement de novembre. Sa sainteté, accompagnée par le général Menou, administrateur du Piémont, arriva sur le Mont-Cénis le 15 novembre au matin. On avait jalonné et aplani la route du Mont-Cénis, et tous les points périlleux avaient été garnis de barrières. Le Saint-Père fut complimenté par M. Poitevin-Maissemy, préfet du Mont-Blanc. Après une courte visite à l'hospice, il fit la traversée du mont, dans une chaise à porteurs, escorté d'une foule immense qui se précipitait pour recevoir sa bénédiction.
Le 17 novembre, Sa Sainteté remonta en voiture et fit ainsi le reste du chemin, toujours aussi accompagnée. L'empereur alla au devant du Saint-Père, et ce fut sur la route de Nemours, dans la forêt de Fontainebleau, qu'ils se rencontrèrent. L'empereur descendit de cheval, et les deux souverains rentrèrent à Fontainebleau dans la même voiture. On dit que pour que l'un ne prît point le pas sur l'autre, ils y étaient montés en même temps, Sa Majesté par la portière de droite, Sa Sainteté par la portière de gauche. Je ne sais si l'empereur usa de précautions et de finesses pour éviter de compromettre sa dignité; mais ce que je sais bien, c'est qu'il eût été impossible d'avoir plus d'égards et d'attentions qu'il n'en eut pour le vénérable vieillard. Le lendemain de son arrivée à Fontainebleau, le pape fit son entrée à Paris, avec tous les honneurs que l'on rendait ordinairement au chef de l'empire; un logement lui avait été préparé aux Tuileries, dans le pavillon de Flore; et par suite de la recherche délicate et affectueuse que Sa Majesté avait mise dès le commencement à bien recevoir le Saint-Père, celui-ci trouva son appartement distribué et meublé exactement comme celui qu'il occupait à Rome; il témoigna vivement sa surprise et sa reconnaissance d'une attention que lui-même, dit-on, appela délicatement, toute filiale, voulant faire allusion en même temps au respect que l'empereur lui avait montré en toute occasion, et au nouveau titre de fils aîné de l'église, que Sa Majesté allait prendre avec la couronne impériale.
Chaque matin, j'allais, par ordre de Sa Majesté, demander des nouvelles du Saint-Père. Pie VII avait une noble et belle figure, un air de bonté angélique, la voix douce et sonore; il parlait peu, lentement, mais avec grâce; d'une simplicité extrême et d'une sobriété incroyable; il était indulgent et sans rigueur pour les autres. Aussi, sous le rapport de la bonne chère, les personnes de sa suite ne se piquaient pas de l'imiter, mais profitaient au contraire largement de l'ordre qu'avait donné l'empereur, de fournir tout ce qui serait demandé. Les tables qui leur étaient destinées étaient abondamment et même magnifiquement servies; ce qui n'empêchait pas qu'un panier de chambertin ne fût demandé chaque jour pour la table particulière du pape, qui dînait tout seul et ne buvait que de l'eau.
Le séjour de près de cinq mois que le Saint-Père fit à Paris, fut un temps d'édification pour les fidèles, et Sa Sainteté dut emporter la meilleure idée d'une population qui, après avoir cessé de pratiquer et de voir pendant plus de dix ans les cérémonies de la religion catholique, les avait reprises avec une avidité inexprimable. Lorsque le pape n'était pas retenu dans ses appartemens par la délicatesse de sa santé, pour laquelle la différence du climat, comparé à celui de l'Italie, et la rigueur de la saison l'obligeaient à prendre de grandes précautions, il visitait les églises, les musées et les établissemens d'utilité publique. Quand le mauvais temps l'empêchait de sortir, on présentait à Pie VII, dans la grande galerie du musée Napoléon, les personnes qui demandaient cette faveur. Je fus un jour prié par des dames de ma connaissance de les conduire à cette audience du Saint-Père, et je me fis un plaisir de les accompagner.
La longue galerie du musée était occupée par une double haie d'hommes et de dames. La plupart de celles-ci étaient des mères de famille, et elles avaient leurs enfans autour d'elles ou dans leurs bras, pour les présenter à la bénédiction du Saint-Père. Pie VII arrêtait ses regards sur ces groupes d'enfans avec une douceur et une bonté vraiment angélique. Précédé du gouverneur du musée, et suivi des cardinaux et des seigneurs de sa maison, il s'avançait lentement entre deux rangs de fidèles agenouillés sur son passage; souvent il s'arrêtait pour poser sa main sur la tête d'un enfant, adresser quelques mots à la mère, et donner son anneau à baiser. Son costume était une simple soutane blanche, sans aucun ornement. Au moment où le pape allait arriver à nous, le directeur du musée présenta une dame qui attendait à genoux, comme les autres, la bénédiction de Sa Sainteté. J'entendis M. le directeur nommer cette dame, madame la comtesse de Genlis. Le Saint-Père, après lui avoir tendu son anneau, la releva et lui adressa avec affabilité quelques paroles flatteuses, lui faisant compliment de ses ouvrages et de l'heureuse influence qu'ils avaient exercée sur le rétablissement de la religion catholique en France.
Les marchands de chapelets et de rosaire durent faire leur fortune durant cet hiver. Il y avait des magasins où il s'en débitait plus de cent douzaines par jour. Pendant le mois de janvier seulement, cette branche d'industrie rapporta, dit-on, à un marchand de la rue Saint-Denis, 40,000 fr. de bénéfice net. Toutes les personnes qui se présentaient à l'audience du Saint-Père, ou qui se pressaient autour de lui, dans sa sortie, faisaient bénir des chapelets pour elles-mêmes, pour tous leurs parens et pour leurs amis de Paris ou de la province. Les cardinaux en distribuaient aussi une incroyable quantité, dans leurs visites aux divers hôpitaux, aux hospices, à l'hôtel des Invalides, etc. On leur en demandait même dans leurs visites chez des particuliers.
La cérémonie du sacre de Leurs Majestés avait été fixée au 2 décembre. Le matin de ce grand jour, tout le monde au château fut sur pied de très-bonne heure, surtout les personnes attachées au service de la garde-robe. L'empereur se leva à huit heures. Ce n'était pas une petite affaire que de faire endosser à Sa Majesté le riche costume qui lui avait été préparé pour la circonstance; et pendant que je l'habillais, elle ne se fit pas faute d'apostrophes et de malédictions contre les brodeurs, tailleurs et fournisseurs de toute espèce. À mesure que je lui passais une pièce de son habillement: «Voilà qui est beau, monsieur le drôle, disait-il (et mes oreilles d'entrer en jeu), mais nous verrons les mémoires.» Voici quel était ce costume: bas de soie brodés en or, avec la couronne impériale au dessus des coins; brodequins de velours blanc, lacés et brodés en or; culotte de velours blanc brodée en or sur les coutures, avec boutons et boucles en diamans aux jarretières; la veste, aussi de velours blanc brodée en or, boutons en diamans; l'habit de velours cramoisi, avec paremens en velours blanc, brodé sur toutes les coutures, fermé par devant jusqu'en bas, étincelant d'or. Le demi-manteau aussi cramoisi, doublé de satin blanc, couvrant l'épaule gauche et rattaché à droite sur la poitrine avec une double agrafe en diamans. Autrefois, en pareille circonstance, c'était le grande chambellan qui passait la chemise. Il parait que Sa Majesté ne songea point à cette loi de l'étiquette, et ce fut moi simplement qui remplis cet office, comme j'avais coutume de le faire. La chemise était une des chemises ordinaires de Sa Majesté, mais d'une baptiste fort belle; l'empereur ne portait que de très-beau linge. Seulement on y avait adapté des manchettes d'une superbe dentelle; la cravate était de la mousseline la plus parfaite, et la collerette en dentelle magnifique; la toque en velours noir était surmontée de deux aigrettes blanches; la ganse en diamans, et pour bouton le régent. L'empereur partit ainsi vêtu des Tuileries, et ce ne fut qu'à Notre-Dame qu'il mit sur ses épaules le grand manteau du sacre. Il était de velours cramoisi, parsemé d'abeilles d'or, doublé de satin blanc et d'hermine, et attaché par des torsades en or; le poids en était d'au moins quatre-vingts livres, et quoiqu'il fût soutenu par quatre grands dignitaires, l'empereur en était écrasé. Aussi, de retour au château, il se débarrassa au plus vite de tout ce riche et gênant attirail, et en endossant son uniforme des grenadiers, il répétait sans cesse: «Enfin, je respire!» Il était certainement beaucoup plus à son aise un jour de bataille.
Les joyaux qui servirent au couronnement de Sa Majesté l'impératrice, et qui consistaient en une couronne, un diadème et une ceinture, sortaient des ateliers de M. Margueritte. La couronne était à huit branches qui se réunissaient sous un globe d'or surmonté d'une croix. Les branches étaient garnies de diamans, quatre en forme de feuilles de palmier, et quatre en feuilles de myrte. Autour de la courbure régnait un cordon incrusté de huit émeraudes énormes. Le bandeau qui reposait sur le front étincelait d'améthystes. Le diadème était composé de quatre rangées de perles de la plus belle eau, entrelacées de feuillages en diamans parfaitement assortis, et montés avec un art aussi admirable que la richesse de la matière. Sur le front étaient plusieurs gros brillans, dont un seul pesait cent quarante-neuf grains. La ceinture enfin était un ruban d'or enrichi de trente-neuf pierres roses.
Le sceptre de Sa Majesté l'empereur avait été confectionné par M. Odiot. Il était d'argent, enlacé d'un serpent d'or et surmonté d'un globe sur lequel on voyait Charlemagne assis. La main de justice et la couronne, ainsi que l'épée, étaient d'un travail exquis. La description en serait trop longue. Elles sortaient des ateliers de M. Biennais.
À neuf heures du matin, le pape sortit des Tuileries, pour se rendre à Notre-Dame, dans une voiture attelée de huit chevaux gris pommelés. Sur l'impériale était une tiare avec tous les attributs de la papauté en bronze doré. Le premier camérier de Sa Sainteté, monté sur une mule, précédait la voiture, portant une croix de vermeil.
Il y eut un intervalle d'une heure environ entre l'arrivée du pape à Notre-Dame et celle de Leurs Majestés. Leur départ des Tuileries se fit à onze heures précises et fut annoncé par de nombreuses salves d'artillerie. Leurs Majestés étaient dans une voiture toute éclatante d'or et de peintures précieuses, traînée par huit chevaux de couleur isabelle, caparaçonnés avec une richesse extraordinaire. Sur l'impériale on voyait une couronne soutenue par quatre aigles, les ailes déployées. Les panneaux de cette voiture, objet de l'admiration universelle, étaient en glace, au lieu d'être en bois, de sorte que le fond ressemblait beaucoup au devant. Cette similitude fut cause que Leurs Majestés, en montant, se trompèrent de côté et s'assirent sur le devant; ce fut l'impératrice qui d'abord s'aperçut de cette méprise, dont elle rit beaucoup, ainsi que son époux.
Je n'entreprendrai point la description du cortége, quoique les souvenirs que j'en ai gardés soient encore complets et récens; mais j'aurais trop de choses à dire. Qu'on se figure dix mille hommes de cavalerie d'une superbe tenue, défilant entre deux haies d'infanterie aussi brillante, occupant chacune en longueur un espace de près d'une demi-lieue. Que l'on songe au nombre des équipages, à leur richesse, à la beauté des attelages et des uniformes, à cette multitude de musiciens jouant les marches du sacre au bruit des cloches et du canon; qu'on ajoute l'effet produit par le concours de quatre à cinq cent mille spectateurs; et l'on sera bien loin encore d'avoir une juste idée de cette étonnante magnificence.
Au mois de décembre, il est rare que le temps soit bien beau: ce jour-là pourtant, le ciel sembla favoriser l'empereur: au moment de son entrée à l'archevêché, un brouillard assez épais, qui avait duré toute la matinée, se dissipa, et permit au soleil d'ajouter l'éclat de ses rayons à la splendeur du cortége. Cette circonstance singulière fut remarquée par les spectateurs et augmenta l'enthousiasme.
Toutes les rues par lesquelles passa le cortége étaient soigneusement nettoyées et sablées; les habitans avaient décoré la façade de leurs maisons, selon leur goût et leurs moyens, en draperies, en tapisseries, en papier peint, quelques-uns avec des guirlandes de feuilles d'if. Presque toutes les boutiques du quai des Orfèvres étaient garnies de festons en fleurs artificielles.
La cérémonie religieuse dura près de quatre heures, et dut être on ne peut plus fatigante pour les principaux acteurs; le service de la chambre fut obligé de se tenir constamment dans l'appartement préparé pour l'empereur à l'archevêché. Pourtant les curieux (et nous l'étions tous) se détachaient de temps en temps, et purent ainsi voir à loisir la cérémonie.
Je n'ai peut-être jamais entendu d'aussi belle musique; elle était de la composition de MM. Paësiello, Rose et Lesueur, maîtres de chapelle de Leurs Majestés; l'orchestre et les chœurs offraient une réunion des premiers talens de Paris. Deux orchestres à quatre chœurs, composés de plus de trois cents musiciens, étaient dirigés, l'un par M. Persuis, l'autre par M. Rey, tous deux chefs de la musique de l'empereur. M. Laïs, premier chanteur de Sa Majesté, M. Kreutzer et M. Baillot, premiers violons du même titre, s'étaient adjoint tout ce que la chapelle impériale, tout ce que l'opéra et les grands théâtres lyriques possédaient de talens supérieurs en instrumentistes aussi bien qu'en chanteurs et chanteuses. La musique militaire était innombrable, et sous les ordres de M. Lesueur; elle exécutait des marches héroïques, dont une, commandée par l'empereur à M. Lesueur pour l'armée de Boulogne, est encore aujourd'hui, au jugement des connaisseurs, digne de figurer au premier rang des plus belles et des plus imposantes compositions musicales. Quant à moi, cette musique me rendait pâle et tremblant; je frissonnais par tout le corps en l'écoutant.
Sa Majesté ne voulut point que le pape mît la main à sa couronne; il la plaça lui-même sur sa tête. C'était un diadème de feuilles de chêne et de laurier en or. Sa Majesté prit ensuite la couronne destinée à l'impératrice, et, après s'en être couvert quelques instans, la posa sur le front de son auguste épouse, à genoux devant lui. Elle versait des larmes d'émotion, et, en se relevant, elle fixa sur l'empereur un regard de tendresse et de reconnaissance; l'empereur le lui rendit, mais sans rien perdre de la gravité qu'exigeait une si imposante cérémonie devant tant de témoins; et malgré cette gêne, leurs cœurs se comprirent au milieu de cette brillante et bruyante assemblée. Certainement l'idée du divorce n'était point alors dans la tête de l'empereur, et, pour ma part, je suis sûr que jamais cette cruelle séparation n'aurait eu lieu, si Sa Majesté l'impératrice eût pu avoir encore des enfans; ou même seulement sa le jeune Napoléon, fils du roi de Hollande et de la reine Hortense, ne fût pas mort dans le temps où l'empereur songeait à l'adopter. Cependant je dois avouer que la crainte ou pour mieux dire la certitude de n'avoir point de Joséphine un héritier de son trône, mettait l'empereur au désespoir; et souvent je l'ai entendu s'interrompre subitement au milieu de son travail, et s'écrier avec chagrin: «À qui laisserai-je tout cela?»
Après la messe, Son Excellence le cardinal Fesch, grand-aumônier de France, porta le livre des évangiles à l'empereur, qui, du haut de son trône, prononça le serment impérial d'une voix si ferme et si distincte que tous les assistans l'entendirent. C'est alors que, pour la vingtième fois peut-être, le cri de vive l'empereur! sortit de toutes les bouches; on chanta le Te Deum, et Leurs Majestés sortirent de l'église avec le même appareil qu'elles y étaient entrées. Le pape resta dans l'église un quart d'heure environ après les souverains, et lorsqu'il se leva pour se retirer, des acclamations universelles le saluèrent depuis le chœur jusqu'au portail.
Leurs Majestés ne rentrèrent au château qu'à six heures et demie, et le pape à près de sept heures. Pour entrer à l'église. Leurs Majesté passèrent comme je l'ai dit, par l'archevêché, dont les bâtimens communiquaient avec Notre-Dame au moyen d'une galerie en charpente. Cette galerie couverte en ardoises et tendue de tapisseries superbes, aboutissait à un portail, aussi en charpente, établi devant la principale entrée de l'église, et d'un style en harmonie parfaite avec l'architecture gothique de cette belle métropole. Ce portail volant reposait sur quatre colonnes décorées d'inscriptions en lettres d'or qui représentaient les noms des trente-six principales villes de France, dont les maires avaient été députés au couronnement. Sur le haut de ces colonnes étaient peints en relief Clovis et Charlemagne assis sur leur trône, le sceptre à la main. Au centre du frontispice étaient figurées les armes de l'empire ombragées par les drapeaux des seize cohortes de la Légion-d'Honneur. Aux deux côtés on voyait deux tourelles surmontées d'aigles en or. Le dessous de ce portique, ainsi que de la galerie, était façonné en voûte, peint en bleu de ciel, et semé d'étoiles.
Le trône de Leurs Majestés était élevé sur une estrade demi-circulaire, couverte d'un tapis bleu parsemé d'abeilles. On y montait par vingt-deux degrés. Ce trône, drapé en velours rouge était surmonté d'un pavillon aussi en velours rouge, dont les ailes ombrageaient, à gauche, l'impératrice les princesses et leurs dames d'honneur; à droite, les deux frères de l'empereur, l'archi-chancelier et l'archi-trésorier.
Rien de plus magnifique que le coup d'œil du jardin des Tuileries, le soir de cette belle journée. Le grand parterre entouré de portiques en lampions, de chaque arcade desquelles descendait une guirlande en verres de couleur; la grande allée décorée de colonnades surmontées d'étoiles; sur les terrasses, des orangers de feu; chaque arbre des autres allées éclairé par des lampions; enfin, pour couronner l'illumination, une immense étoile suspendue sur la place de la Concorde, dominant tous les autres feux. C'était un palais de feu.
À l'occasion du couronnement, Sa Majesté fit des présens magnifiques à l'église métropolitaine. On remarquait entre autres choses un calice en vermeil orné de bas-reliefs, composés par le célèbre Germain; un ciboire, deux burettes avec le plateau, un bénitier et un plat d'offrande; le tout en vermeil et précieusement travaillé. D'après les ordres de Sa Majesté, transmis par le ministre de l'intérieur, on remit aussi à M. d'Astros, chanoine de Notre-Dame, un carton contenant la couronne d'épines, une cheville et un morceau de bois de la vraie croix; une petite bouteille renfermant, dit-on, du sang de notre Seigneur; une discipline de fer qui avait servi à saint Louis, et une tunique ayant également appartenu à ce roi.
Le matin, M. le maréchal Murat, gouverneur de Paris, avait donné un déjeuner magnifique aux princes d'Allemagne qui étaient venus à Paris pour assister au couronnement. Après le déjeuner, le maréchal-gouverneur les fit conduire à Notre-Dame dans quatre voitures à six chevaux, avec une escorte de cent hommes à cheval commandés par un de ses aides-de-camp. Ce cortége fut particulièrement remarqué par son élégance et sa richesse.
Le lendemain de cette grande et mémorable solennité fut un jour de réjouissances publiques. Dès le matin, une population innombrable, favorisée par un temps magnifique, se répandit sur les boulevards, sur les quais et sur les places, où l'on avait disposé des divertissemens variés à l'infini.
Les hérauts d'armes parcoururent de bonne heure les places publiques, jetant à la foule qui se pressait sur leur passage des médailles frappées en mémoire du couronnement. Ces médailles représentaient d'un côté la figure de l'empereur, le front ceint de la couronne des Césars, avec ces mots pour légende: Napoléon empereur. Au revers étaient une figure revêtue du costume de magistrat, entourée d'attributs analogues, et celle d'un guerrier antique soulevant sur un bouclier un héros couronné et couvert du manteau impérial. Au dessous on lisait: Le sénat et le peuple. Aussitôt après le passage des hérauts d'armes commencèrent les réjouissances, qui se prolongèrent fort avant dans la soirée.
On avait élevé sur la place Louis XV, qui s'appelait alors place de la Concorde, quatre grandes salles carrées, en charpente et en menuiserie pour la danse et les valses. Des théâtres de pantomime et de farces étaient placés sur les boulevards de distance en distance; des groupes de chanteurs et de musiciens exécutaient des airs nationaux et des marches guerrières; des mâts de cocagne, des danseurs de corde, des jeux de toute espèce, arrêtaient les promeneurs à chaque pas, et leur faisaient attendre sans impatience le moment des illuminations et du feu d'artifice.
Les illuminations furent admirables. Depuis la place Louis XV jusqu'à l'extrémité du boulevard Saint-Antoine régnait un double cordon de feux de couleur en guirlandes. L'ancien Garde-Meuble, le palais du Corps-Législatif, resplendissaient de lumières; les portes Saint-Denis et Saint-Martin étaient couvertes de lampions depuis le haut jusqu'en bas.
Dans la soirée, tous les curieux se portèrent sur les quais et les ponts, afin de voir le feu d'artifice, qui fut tiré du pont de la Concorde (aujourd'hui pont Louis XVI), et surpassa en éclat tous ceux qu'on avait vus jusqu'alors.
Cérémonie de la distribution des aigles.—Allocution de l'empereur.—Serment.—La grande revue et la pluie.—Banquet aux Tuileries.—Panégyrique de la conscription, fait par l'empereur.—Grandes réceptions.—Fête à l'Hôtel-de-Ville de Paris.—Distribution de comestibles bien réglée.—Le vaisseau de feu.—Passage du mont Saint-Bernard au milieu des flammes.—Toilette et service en or, offerts à Leurs Majestés par la ville de Paris.—Le ballon de M. Garnerin.—Incident curieux.—Voyage par air, de Paris à Rome, en vingt-quatre heures.—Billet de M. Garnerin et lettre du cardinal Caprara.—Les bateliers et la maison flottante.—Quinze lieues par heure.—Histoire d'un aérostat.—Intrépidité de deux femmes.—Gratifications accordées par la ville de Paris.—Bonté de l'empereur et de son frère Louis.—Grâce accordée par l'empereur.—Statue érigée à l'empereur dans la salle des séances du Corps-Législatif.—L'impératrice Joséphine et le chœur de Gluck.—Heureux à-propos.—Le voile levé par les maréchaux Murat et Masséna.—Fragment d'un éloge de l'empereur, prononcé par M. de Vaublanc.—Bouquet et bal.—Profusion de fleurs au mois de janvier.
Le mercredi 5 décembre, trois jours après le couronnement, l'empereur fit au Champ-de-Mars la distribution des drapeaux.
La façade de l'École-Militaire était décorée d'une galerie composée de tentes placées au niveau des appartemens du premier étage. La tente du milieu, fixée sur quatre colonnes qui portaient des figures dorées représentant la Victoire, couvrait le trône de Leurs Majestés. Excellente précaution; car, ce jour-là, le temps fut horrible. Le dégel avait pris subitement, et l'on sait ce que c'est qu'un dégel parisien.
Autour du trône étaient placés les princes et les princesses, les grands dignitaires, les ministres, les maréchaux de l'empire, les grands officiers de la couronne, les dames de la cour et le conseil-d'état.
La galerie se divisait à droite et à gauche en seize parties décorées d'enseignes militaires et couronnées par des aigles. Ces seize parties représentaient les seize cohortes de la Légion-d'Honneur. La droite était occupée par le sénat, les officiers de la Légion-d'Honneur, la cour de cassation et les chefs de la comptabilité nationale. La gauche l'était par le tribunat et le corps législatif.
À chaque bout de la galerie était un pavillon; celui du côté de la ville portait le nom de tribune impériale; il était destiné aux princes étrangers. Le corps diplomatique et les personnages étrangers de distinction remplissaient l'autre pavillon.
On descendait de cette galerie dans le Champ-de-Mars par un immense escalier, dont le premier degré, qui faisait banquette au dessous des tribunes, était garni par les présidens de canton, les préfets, les sous-préfets et les membres du conseil municipal. Aux deux côtés de cet escalier on voyait les figures colossales de la France faisant la paix et de la France faisant la guerre. Sur les degrés étaient rangés les colonels des régimens et les présidens des colléges électoraux des départemens, qui portaient les aigles impériales.
Le cortége de Leurs Majestés sortit à midi du château des Tuileries dans l'ordre adopté pour le couronnement. Les chasseurs de la garde et l'escadron des mamelucks marchaient en avant; la légion d'élite et les grenadiers à cheval suivaient; la garde municipale et les grenadiers de la garde formaient la haie. Leurs Majestés étant entrées à l'École-Militaire, reçurent les hommages du corps diplomatique que l'on introduisît pour cela dans les grands appartemens de l'École. Ensuite l'empereur et l'impératrice se revêtirent de leurs ornemens du sacre et vinrent s'asseoir sur leur trône, au bruit des décharges réitérées de l'artillerie et des acclamations universelles.
Au signal donné, les députations de l'armée répandues sur le Champ-de-Mars se mirent en colonnes serrées et s'approchèrent du trône au bruit des fanfares. L'empereur s'étant levé, le plus grand silence s'établit, et d'une voix forte, Sa Majesté prononça ces paroles:
«Soldats, voilà vos drapeaux! ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement; ils seront partout où votre empereur jugera leur présence nécessaire pour la défense de son trône et de son peuple.
»Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les maintenir constamment, par votre courage, sur le chemin de la victoire: vous le jurez!»
Nous le jurons! répétèrent tous ensemble les colonels et les présidens des collèges, en balançant dans les airs les drapeaux qu'ils tenaient. Nous le jurons! dit à son tour toute l'armée, tandis que la musique jouait la marche célèbre connue sous le nom de marche des drapeaux.
Ce mouvement d'enthousiasme s'était communiqué aux spectateurs, qui, malgré la pluie, se pressaient en foule sur les gradins qui forment l'enceinte du Champ-de-Mars. Bientôt les aigles allèrent prendre la place qui leur était destinée, et l'armée vint par divisions défiler devant le trône de Leurs Majestés.
Quoiqu'on eût rien épargné pour donner à cette cérémonie toute la magnificence possible, elle ne fut point brillante; le motif seul était imposant, mais comment satisfaire l'œil à travers des torrens de neige fondue, au milieu d'une mer de boue, aspect que présentait le Champ-de-Mars ce jour-là? Les troupes étaient sous les armes depuis six heures du matin, exposées à la pluie et forcées de la recevoir, sans aucune apparence d'utilité! C'est ainsi du moins qu'elles envisageaient la question. La distribution des drapeaux n'était pour ces hommes qu'une revue pure et simple, et certes, autre chose est aux yeux du soldat de recevoir la pluie sur un champ de bataille, ou bien un jour de fête, avec un fusil bien luisant et une giberne vide.
Le cortége était de retour aux Tuileries à cinq heures. Il y eut un grand banquet dans la galerie de Diane. Le pape, l'électeur souverain de Ratisbonne, les princes et princesses, les grands dignitaires, le corps diplomatique et beaucoup d'autres personnes étaient invitées.
La table de Leurs Majestés, dressée au milieu de la galerie sur une estrade, était couverte par un dais magnifique. L'empereur s'y assit à la droite de l'impératrice et le pape à sa gauche. Le service fut fait par les pages. Le grand-chambellan, le grand-écuyer et le colonel-général de la garde se tenaient debout devant Sa Majesté; le grand-maréchal du palais à droite, et en avant de la table et plus bas, le préfet du palais, à gauche et vis-à-vis le grand-maréchal, le grand-maître des cérémonies, se tenaient également debout.
Des deux côtés de la table de Leurs Majestés étaient celle de leur altesses impériales, celle du corps diplomatique, celle des ministres et des grands-officiers, enfin celle de la dame d'Honneur de l'impératrice.
Après le dîner, il y eut cercle, concert et bal.
Le lendemain de la distribution des aigles, son altesse impériale le prince-Joseph présenta à Sa Majesté les présidens des colléges électoraux de départemens. Les présidens des colléges d'arrondissemens et les préfets furent introduits ensuite et reçus par Sa Majesté.
L'empereur s'entretint avec la plupart de ces fonctionnaires, sur les besoins de chaque département, les remercia de leur zèle à le seconder, puis il leur recommanda spécialement l'exécution de la loi sur la conscription. «Sans la conscription, dit Sa Majesté, il ne peut y avoir ni puissance ni indépendance nationales... Toute l'Europe est assujetties à la conscription. Nos succès, et la force de notre position, tiennent à ce que nous avons une armée nationale; il faut s'attacher avec soin cet avantage.»
Ces présentations durèrent plusieurs jours; Sa Majesté reçut tour à tour, et toujours avec le même cérémonial, les présidens des hautes cours de justice, les présidens des conseils généraux des départemens, les sous-préfets, les députés des colonies, les maires des trente-six villes principales, les présidens des cantons, les vice-présidens des chambres de commerce et les présidens des consistoires.
Quelques jours après, la ville de Paris offrit à Leurs Majestés une fête dont l'éclat et la magnificence surpassaient tout ce qui serait possible d'en dire. L'empereur, l'impératrice, les princes Joseph et Louis, montèrent ensemble pour s'y rendre dans la voiture du sacre. Des batteries établies sur le Pont-Neuf annoncèrent le moment où Leurs Majestés mettaient le pied sur le perron de l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, des buffets chargés de pièces de volaille, et des fontaines de vin attiraient sur la principale place de chacune des douze municipalités de Paris, une multitude immense, dont presque chaque individu eut sa part dans les distributions de comestibles, grâce à la précaution qu'avaient prise les autorités de ne donner une pièce que sur la présentation d'un billet. La façade de l'Hôtel-de-Ville était illuminée en verres de couleur. Ce qui me frappa le plus fut la vue d'un vaisseau percé de quatre-vingts canons, dont les ponts, les mâts, les voiles et les cordages étaient figurés en illuminations. Le bouquet du feu d'artifice, auquel l'empereur lui-même mit le feu, représentait le Saint-Bernard vomissant un volcan du milieu de ses rochers couverts de neige. On y voyait l'image de l'empereur éclatante de lumière, gravissant à cheval, à la tête de son armée, le sommet escarpé du mont. Il se trouva au bal plus de sept cents personnes, sans qu'il y eût le moindre désordre. Leurs Majestés se retirèrent de bonne heure.
L'impératrice, en entrant dans l'appartement qui lui avait été préparé à l'Hôtel-de-Ville, y avait trouvé une toilette en or, complétement fournie et de la plus grande richesse. Lorsqu'elle fut apportée aux Tuileries, ce fut, pendant plusieurs jours, le bijou favori et le sujet des conversations de sa majesté l'impératrice. Elle voulait que tout le monde admirât ce meuble, et en effet personne ne songeait à se faire tirer l'oreille pour cela. Leurs Majestés permirent que cette toilette, et un service dont la ville avait pareillement fait hommage à l'empereur, furent exposés à la curiosité du public pendant quelques jours.
Après le feu d'artifice, on vit s'élever un ballon superbe, dont toute la circonférence, la nacelle et les cordes qui rattachaient celle-ci au ballon, étaient décorées de guirlandes lumineuses en verres de couleur. C'était un magnifique spectacle que cette énorme masse montant lentement mais légèrement dans les airs; quelque temps elle resta suspendue au dessus de Paris, comme pour attendre que la curiosité publique fût satisfaite; puis le ballon ayant vraisemblablement trouvé, à la hauteur où il était parvenu, un courant d'air plus rapide, disparut chassé par le vent dans la direction du midi; ne l'apercevant plus on cessa de s'en occuper; mais quinze jours après un incident très-singulier ramena sur ce ballon l'attention universelle.
Un matin, pendant que j'habillais l'empereur (c'était, je crois, ou le jour même, ou la veille du jour de l'an), un des ministres de Sa Majesté fut introduit, et l'empereur lui ayant demandé quelles étaient les nouvelles de Paris, comme il avait coutume de le faire aux personnes qu'il voyait de bonne heure dans la matinée, le ministre répondit: «J'ai laissé hier fort tard le cardinal Caprara, et j'ai appris de lui la chose la plus étrange.—Quoi donc? de quoi s'agit-il?» Et Sa Majesté, s'imaginant sans doute qu'il allait être question de quelque incident politique, s'apprêtait à emmener son ministre dans son cabinet, avant d'avoir complétement achevé sa toilette, lorsque son excellence se hâta d'ajouter: «Il ne s'agit point, Sire, d'un événement bien sérieux. Votre Majesté n'ignore pas que l'on a parlé dernièrement au cercle de sa majesté l'impératrice, du chagrin de ce pauvre Garnerin, qui n'avait pu, jusqu'à présent, retrouver le ballon qu'il lança le jour de la fête offerte à l'empereur par la ville de Paris; aujourd'hui même il va recevoir des nouvelles de son aérostat.—Où donc était-il tombé? demanda l'empereur.—À Rome, Sire.—Ah! voilà qui est curieux en effet.—Oui, Sire, le ballon de Garnerin a montré, en vingt-quatre heures, votre couronne impériale aux deux capitales du monde.» Alors le ministre raconta à Sa Majesté les détails suivans, qui furent rendus publics à cette époque, mais que je crois assez intéressans pour que l'on me sache quelque gré de les rappeler ici.
M. Garnerin avait attaché à son aérostat l'avis suivant:
«Le ballon porteur de cette lettre a été lancé à Paris, le 25 frimaire, au soir (16 décembre), par M. Garnerin, aéronaute privilégié de sa majesté l'empereur de Russie, et aéronaute ordinaire du gouvernement français, à l'occasion d'une fête donnée par la ville de Paris à sa majesté l'empereur Napoléon, pour célébrer son couronnement. Les personnes qui trouveront ce ballon sont priées d'en informer M. Garnerin, qui se rendra sur les lieux.»
L'aéronaute s'attendait sans doute, en écrivant ce billet, à recevoir avis le lendemain que son ballon était descendu dans la plaine de Saint-Denis ou dans celle de Grenelle; car il est à présumer qu'il ne songeait guère à un voyage à Rome, lorsqu'il s'engageait à se rendre sur les lieux. Plus de quinze jours se passèrent sans qu'il reçût l'avertissement sur lequel il avait compté, et il avait probablement fait le sacrifice de son ballon, lorsqu'il lui arriva une lettre ainsi conçue, du nonce de sa sainteté:
«Le cardinal Caprara vient d'être chargé par son excellence le cardinal Gonsalvi, secrétaire d'état de Sa Sainteté, de remettre à M. Garnerin la copie d'une lettre datée du 18 décembre; il s'empresse de la lui envoyer, et d'y joindre même la copie de la dépêche qui l'accompagnait. Le-dit cardinal saisit cette occasion pour témoigner à M. Garnerin toute son estime.»
À cette lettre était jointe la traduction du rapport fait au cardinal secrétaire d'état à Rome, par M. le duc de Mondragone, et daté d'Anguillora près Rome, le 18 décembre:
«Hier au soir, vers la vingt-quatrième heure, on vit passer dans les airs un globe d'une grandeur étonnante, lequel étant tombé sur le lac de Bracciano, paraissait être une maison. On envoya des bateliers pour le mettre à terre; mais ils ne purent y réussir, étant contrariés par un vent impétueux, accompagné de neige. Ce matin, de bonne heure, ils sont venus à bout de le conduire à bord. Ce globe est de taffetas gommé, couvert d'un filet; la galerie de fil de fer s'est un peu brisée. Il parait qu'il avait été éclairé par des lampions et des verres de couleur, dont il reste plusieurs débris. On a trouvé, attaché au globe, l'avis suivant (celui qu'on a lu plus haut).»
Ainsi ce ballon étant parti de Paris le 16 décembre à sept heures du soir, et étant descendu le lendemain 17, près Rome, à la vingt-quatrième heure, c'est-à-dire à la fin du jour, a traversé la France, les Alpes, etc., et parcouru une distance de trois cents lieues en vingt-deux heures. La vitesse de sa marche a donc été de quinze lieues par heure; et, ce qui est remarquable, ce ballon était chargé d'une décoration du poids de cinq cents livres.
L'histoire des courses précédentes de ce même ballon est faite pour piquer la curiosité. Sa première ascension eut lieu en présence de leurs majestés prussiennes et de toute la cour. Ce ballon, qui portait M. Garnerin, son épouse et M. Gaertner, fut descendu sur les frontières de la Saxe. La seconde expérience fut faite à Pétersbourg devant l'empereur, les deux impératrices et la cour. Le ballon enleva M. et madame Garnerin, qui descendirent à peu de distance sur un marais. C'est la première fois qu'on eut en Russie le spectacle d'une ascension aérostatique. La troisième expérience se fit également à Saint-Pétersbourg, en présence de la famille impériale. M. Garnerin s'éleva avec le général Lwolf. Ces deux voyageurs furent portés sur le golfe de Finlande, durant trois quarts d'heure et allèrent descendre à Krasnosalo, à vingt-cinq verstes de Pétersbourg. La quatrième expérience eut lieu à Moscou. M. Garnerin s'éleva à plus de quatre mille toises, fit une multitude d'expériences, et alla descendre, au bout de sept heures, à trois cent trente verstes de Moscou, sur les bords des anciennes frontières de la Russie. Le même ballon servit encore à l'ascension que madame Garnerin fit à Moscou avec madame Toucheninolf, au milieu d'un orage affreux et des éclats d'un tonnerre qui tua trois hommes à trois cents pas du ballon, au moment où il s'élevait. Ces dames descendirent, sans accident, à vingt-une verstes de Moscou.
La ville de Paris fit donner une gratification de 600 francs aux bateliers qui avaient retiré le ballon du lac de Bracciano. L'aérostat fut rapporté à Paris et déposé dans les archives de l'Hôtel-de-Ville.
Je fus témoin, ce même jour-là, de la bonté avec laquelle l'empereur accueillit la pétition d'une pauvre dame, dont le mari, qui était, je crois, un notaire, avait été condamné, je ne sais pour quelle faute, à une longue réclusion. Au moment où la voiture de Leurs Majestés impériales passait devant le Palais-Royal, deux femmes, une déjà âgée, l'autre de seize ou dix-sept ans, s'élancèrent à la portière, en criant: «Grâce pour mon mari! Grâce pour mon père!» L'empereur donna aussitôt avec force l'ordre d'arrêter sa voiture, et tendit la main pour prendre le placet, que la plus âgée des deux dames ne voulait remettre qu'à lui. En même temps, il lui adressa des paroles consolantes, en lui témoignant, avec le plus touchant intérêt, la crainte qu'elle ne fût blessée par les chevaux des maréchaux de l'empire, qui étaient à côté de la voiture. Pendant que cette bonté de son auguste frère excitait au plus haut point l'enthousiasme et la sensibilité des témoins de cette scène, le prince Louis, assis sur le siège de devant la voiture, s'était penché en dehors pour rassurer la jeune personne toute tremblante, et l'engager à consoler sa mère et à compter sur tout l'intérêt de l'empereur. La mère et la fille, suffoquées par leur émotion, ne pouvaient faire aucune réponse, et au moment où le cortége se remit en marche, je vis la première sur le point de tomber évanouie. On la porta dans une maison voisine, où elle ne revint à elle que pour verser, avec sa fille, des larmes de reconnaissance et de joie.
Le Corps Législatif avait arrêté qu'une statue en marbre blanc serait érigée à l'empereur dans la salle des séances, en mémoire de la confection du Code civil. Le jour de l'inauguration de ce monument, sa majesté l'impératrice, les princes Joseph, Louis, Borghèse, Bacciochi et leurs épouses, d'autres membres de la famille impériale, des députations des principaux ordres de l'état, le corps diplomatique et beaucoup d'étrangers de marque, les ministres, les maréchaux de l'empire, et un nombre considérable d'officiers généraux se rendirent sur les sept heures du soir au palais du Corps-Législatif.
Au moment où l'impératrice parut dans la salle, l'assemblée entière se leva, et un corps de musique placé dans une salle voisine fit entendre le chœur bien connu de Gluck, Que d'attraits! que de majesté!... À peine eut-on distingué les premières mesures de ce chœur, que chacun en saisit avec enthousiasme l'heureux à propos, et les applaudissemens éclatèrent de toutes parts.
Sur l'invitation du président, les maréchaux Murat et Masséna levèrent le voile qui recouvrait la statue, et tous les regards se portèrent sur l'image de l'empereur, le front ceint d'une couronne de lauriers mêlée de feuilles de chêne et d'olivier. Lorsque le silence eut succédé aux acclamations excitées par ce spectacle, M. de Vaublanc monta à la tribune et prononça un discours qui fut vivement applaudi dans l'assemblée dont il exprimait fidèlement les sentimens.
«Messieurs, dit l'orateur, vous avez signalé l'achèvement du Code civil des Français par un acte d'admiration et de reconnaissance: vous avez décerné une statue au prince illustre dont la volonté ferme et constante a fait achever ce grand ouvrage, en même temps que sa vaste intelligence a répandu la plus vive lumière sur cette noble partie des institutions humaines. Premier consul alors, empereur des Français aujourd'hui, il paraît dans le temple des lois, la tête ornée de cette couronne triomphale dont la victoire l'a ceint si souvent en lui présageant le bandeau des rois, et couvert du manteau impérial, le noble attribut de la première des dignités parmi les hommes.
»Sans doute, dans ce jour solennel, en présence des princes et des grands de l'état, devant la personne auguste que l'empire désigne par son penchant à faire le bien, plus encore que par le haut rang dont cette vertu la rendait si digne, dans cette fête de la gloire où nous voudrions pouvoir réunir tous les Français, vous permettrez à ma faible voix de s'élever un instant, et de vous rappeler par quelles actions immortelles Napoléon s'est ouvert cette immense carrière de puissance et d'honneur. Si la louange corrompt les âmes faibles, elle est l'aliment des grandes âmes. Les belles actions des héros sont un engagement qu'ils prennent envers la patrie. Les rappeler, c'est leur dire qu'on attend d'eux encore ces grandes pensées, ces généreux sentimens, ces faits glorieux, si noblement récompensés par l'admiration et la reconnaissance publique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Victorieux dans trois parties du monde, pacificateur de l'Europe, législateur de la France, des trônes donnés, des provinces ajoutées à l'empire, est-ce assez de tant de gloire pour mériter à la fois et ce titre auguste d'empereur des Français, et ce monument érigé dans le temple des lois? Eh bien, je veux effacer moi-même ces brillans souvenirs que je viens de retracer. D'une voix plus forte que celle qui retentissait pour sa louange, je veux vous dire: cette gloire du législateur, cette gloire du guerrier, anéantissez-la par la pensée et dites-vous: avant le 18 brumaire, quand des lois funestes étaient promulguées, quand les principes destructeurs, proclamés de nouveau, entraînaient déjà les choses et les hommes avec une rapidité que bientôt rien ne pourrait arrêter, quel fut celui qui parut tout à coup comme un astre bienfaisant, qui vint abroger ces lois, qui combla l'abîme entr'ouvert? Vous vivez, vous tous, menacés par le malheur des temps, vous vivez et vous le devez à celui dont vous voyez l'image. Vous accourez, infortunés proscrits, vous respirez l'air si doux de votre patrie, vous embrassez vos pères, vos enfans, vos épouses, vos amis, vous le devez à celui dont vous voyez l'image. Il n'est plus question de sa gloire, je ne l'atteste plus; j'invoque l'humanité d'un côté, la reconnaissance de l'autre; je vous demande à qui vous devez un bonheur si grand, si extraordinaire, si imprévu... Vous répondez tous avec moi: c'est au grand homme dont vous voyez l'image.»
Le président répéta à son tour un éloge semblable, dans des termes à peine différens. Il était peu de personnes alors qui songeassent à trouver ces louanges exagérées; leur opinion a peut-être changé depuis.
Après la cérémonie, l'impératrice, conduite par le président, passa dans la salle des conférences, où le couvert de Sa Majesté avait été servi sous un dais magnifique en soie cramoisie. Des tables composant près de trois cents couverts, et servies par le restaurateur Robert, avaient été dressées dans les différentes salles du palais; au dîner succéda un bal brillant. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette fête était un luxe inimaginable de fleurs et d'arbustes, que sans doute on n'avait pu rassembler qu'à grands frais, vu la rigueur de l'hiver. Les salles de Lucrèce et de la Réunion, où se formaient les quadrilles des danseurs, étaient comme un immense parterre de lauriers-roses, de lilas, de jonquilles, de lis et de jasmins.