Mon mariage avec mademoiselle Charvet.—Présentation de ma femme à madame Bonaparte.—Le général Bonaparte ouvrant les lettres adressées à son courrier.—Le général Bonaparte veut voir M. et madame Charvet.—M. Charvet suit madame Bonaparte à Plombières.—Établissement de M. Charvet et de sa famille à la Malmaison.—Madame Charvet, secrétaire intime de madame Bonaparte.—Mesdemoiselles Louise et Zoé Charvet, favorites de Joséphine.—Fantasmagorie à la Malmaison.—Jeux de Bonaparte et des dames de la Malmaison.—M. Charvet quitte la maison pour le château de Saint-Cloud.—Les anciens porteurs et frotteurs de la reine sont déplacés.—Incendie du château et mort de madame Charvet.—L'impératrice veut voir mademoiselle Charvet.—Elle veut lui servir de mère et lui donner un mari.—L'impératrice se plaint à M. Charvet de ne pas voir ses filles.—On promet une dot à ma femme.—Argent dissipé et manque de mémoire de l'impératrice Joséphine.—L'impératrice marie ma belle-sœur.—Recommandation bienveillante de l'impératrice.—Ma belle-sœur, mademoiselle Joséphine Tallien et mademoiselle Clémence Cabarus.—Madame Vigogne et les protégées de l'impératrice.—La jeune pensionnaire et le danger d'être brûlée.—Présence d'esprit de madame Vigogne.—Visite à l'impératrice.


Ce fut le 2 janvier 1805, justement un mois après le couronnement, que je formai, avec la fille aînée de M. Charvet, une union qui a fait jusqu'ici, et fera, j'espère, jusqu'à la fin, le bonheur de ma vie. J'ai promis au lecteur de lui parler fort peu de moi; et en effet de quel intérêt pourraient être pour lui les détails de ma vie privée qui ne se rapporteraient point au grand homme en vue duquel j'ai entrepris d'écrire mes Mémoires? Toutefois je demanderai ici la permission de revenir un peu sur cette époque la plus intéressante de toutes pour moi, et qui a décidé du reste de mon existence. Il n'est pas défendu sans doute à un homme qui recherche et retrace ses souvenirs de compter pour quelque chose ceux qui se rapportent le plus particulièrement à lui. D'ailleurs même dans les événemens les plus personnels de ma vie, il y a encore des circonstances auxquelles Leurs Majestés ne restèrent point étrangères, et que par conséquent il importe de connaître, si l'on veut se former un jugement complet sur le caractère de l'empereur et de l'impératrice.

La mère de ma femme avait été présentée à madame Bonaparte pendant la première campagne d'Italie, et elle lui avait plu; car madame Bonaparte, qui était si parfaitement bonne et qui de son côté avait aussi connu le malheur, savait compatir aux peines des autres. Elle promit d'intéresser le général au sort de mon beau-père, qui venait de perdre une place à la trésorerie. Pendant ce temps madame Charvet était en correspondance avec un ami de son mari, qui était, je crois, courrier du général Bonaparte. Celui-ci ouvrit et lut les lettres adressées à son courrier, et il demanda quelle était cette jeune femme qui écrivait avec tant d'esprit et de raison. En effet madame Charvet était bien digne de ce double éloge. L'ami de mon beau-père prit texte de cette question du général en chef pour lui raconter les malheurs de la famille. Le général dit qu'à son retour à Paris il voulait voir M. et madame Charvet. En conséquence ils lui furent présentés, et madame Bonaparte se réjouit d'apprendre que ses protégés étaient aussi devenus ceux de son époux. Il fut décidé que M. Charvet suivrait le général en Égypte. Mais arrivée à Toulon, madame Bonaparte demanda que mon beau-père l'accompagnât aux eaux de Plombières. J'ai raconté précédemment l'accident arrivé à Plombières, et la mission de M. Charvet envoyé à Saint-Germain, pour retirer mademoiselle Hortense de pension et la conduire à sa mère. De retour à Paris, M. Charvet en courut tous les environs, pour trouver une maison de campagne que le général avait chargé sa femme d'acheter en son absence. Quand madame Bonaparte se fut décidée pour la Malmaison, M. Charvet, sa femme et leurs trois enfans furent installés dans cette charmante résidence. Mon beau-père donna tous ses soins aux intérêts de la bienfaitrice de sa famille, et madame Charvet servait souvent de secrétaire intime à madame Bonaparte, pour sa correspondance.

Mademoiselle Louise, qui est devenue ma femme, et mademoiselle Zoé, sa sœur puînée, étaient les favorites de madame Bonaparte; surtout la seconde, qui passait plus de temps que Louise à la Malmaison. Les bontés de leur noble protectrice avaient rendu cette enfant si familière qu'elle tutoyait habituellement madame Bonaparte, à qui elle dit un jour: «Tu es bien heureuse, toi. Tu n'as pas de maman qui te gronde, quand tu déchires tes robes.»

Pendant une des campagnes que j'ai faites à la suite de l'empereur, j'écrivis un jour à ma femme pour lui demander quelques détails sur la vie qu'elle et sa sœur menaient à la Malmaison. Elle me répondit, entres autres choses (je transcris un passage de sa réponse): «Nous avions quelquefois des rôles dans des bouffonneries que je ne puis concevoir. Un soir le salon fut séparé en deux par une gaze derrière laquelle était un lit drapé à la grecque, et sur le lit un homme endormi et vêtu de grandes draperies blanches. Auprès du dormeur, madame Bonaparte et d'autres dames frappaient en mesure (et encore pas toujours) sur des vases de bronze; ce qui faisait une terrible musique. Pendant ce charivari, un de ces messieurs me tenait par le milieu du corps, élevée de terre, et je remuais mes bras et mes jambes en cadence. Le concert de ces dames réveillait le dormeur, qui ouvrait de grands yeux sur moi et semblait s'effrayer de mes gestes. Il se levait, et s'éloignait d'un pas rapide, suivi de mon frère qui marchait à quatre pattes, pour figurer, je pense, un chien que devait avoir cet étrange personnage. Comme j'étais alors tout enfant, je n'ai qu'une idée confuse de tout cela; mais la société de madame Bonaparte avait l'air de s'en amuser beaucoup.»

Quand le premier consul alla habiter Saint-Cloud; il dit à mon beau-père des choses flatteuses, et lui donna la conciergerie du château. C'était une place de confiance, et dont les détails et la responsabilité étaient considérables. M. Charvet fut chargé d'y organiser le service, et, par ordre du premier consul, il choisit parmi les anciens serviteurs de la reine pour les places de portiers, de frotteurs et de garçons de château. Ceux qui ne pouvaient pas servir eurent des pensions.

Quand le feu prit au château, en 1802, comme je l'ai raconté précédemment, madame Charvet, qui était grosse de plusieurs mois, eut une grande frayeur. On ne jugea pas à propos de la saigner. Elle fit une couche malheureuse, et mourut avant l'âge de trente ans. Louise était en pension depuis quelques années; son père la rappela près de lui pour tenir sa maison. Elle avait alors douze ans. Une de ses amies a bien voulu me donner communication d'une lettre que Louise lui adressa peu de temps après notre mariage, et dont j'ai fait l'extrait qui suit:

«À mon retour de ma pension, j'allai voir sa majesté l'impératrice (alors madame Bonaparte) aux Tuileries. J'étais en grand deuil. Elle m'attira sur ses genoux, me consola, dit qu'elle me servirait de mère et me trouverait un mari. Je pleurais, et je dis que je ne voulais pas me marier.—Non pas à présent, reprit Sa Majesté; mais cela te viendra, sois-en sûre. Je n'étais pourtant pas persuadée que cette envie dût me venir. Je reçus encore quelques caresses, et me retirai. Quand le premier consul était à Saint-Cloud, c'était chez mon père que se réunissaient tous les chefs des différens services. Car mon père est très aimé de la maison, dont il est le plus ancien. M. Constant, qui m'avait vue enfant à la Malmaison, me trouva assez raisonnable à Saint-Cloud pour me demander à mon père, avec l'approbation de Leurs Majestés. Il fut décidé que nous serions mariés après le couronnement. J'ai pris quatorze ans, quinze jours après notre mariage.

»Nous sommes toujours reçues, ma sœur et moi, par sa majesté l'impératrice avec une extrême bonté; et quand, dans la crainte de l'importuner, nous sommes quelque temps sans aller la voir, elle s'en plaint à mon père. Elle nous admet à sa toilette du matin. On la lace, on l'habille devant nous. Il n'y a dans sa chambre que ses femmes et quelques personnes de la maison, qui, comme nous, mettent au nombre de leurs plus doux momens ceux où elles peuvent voir cette princesse adorée. La causerie est presque toujours pleine de charme. Sa Majesté conte quelquefois des anecdotes qu'un mot d'une de nous deux lui rappelle.»

Sa majesté l'impératrice avait promis une dot à Louise; mais l'argent qu'elle avait destiné à cela avait été dépensé autrement, et ma femme n'eut que quelques petits bijoux, et deux ou trois pièces d'étoffe. M. Charvet était trop délicat pour rappeler à Sa Majesté sa promesse: or on n'avait rien d'elle sans cela; car elle ne savait pas plus économiser que refuser. L'empereur me demanda, peu de temps après mon mariage, ce que l'impératrice avait donné à ma femme; et sur ma réponse, il me parut on ne peut plus mécontent: sans doute parce que la somme qu'on lui avait demandée pour la dot de Louise avait reçu une autre destination. Sa majesté l'empereur eut à ce sujet la bonté de m'assurer que ce serait lui qui désormais s'occuperait de ma fortune, qu'il était content de mes services, et qu'il me le prouverait.

J'ai dit plus haut que la sœur puînée de ma femme était la favorite de sa majesté l'impératrice. Cependant elle n'en reçut pas, en se mariant, une plus riche dot que celle de Louise. Mais l'impératrice voulut voir le mari de ma belle-sœur, et lui dit avec un accent vraiment maternel: «Monsieur, je vous recommande ma fille, et vous prie de la rendre heureuse. Elle le mérite, et je vous en voudrais beaucoup, si vous ne saviez pas l'apprécier.» Quand ma belle-sœur, se sauvant de Compiègne avec sa belle-mère en 1814, alla faire ses couches à Évreux, l'impératrice, qui l'apprit, lui envoya son premier valet de chambre avec tout ce qu'elle crut nécessaire; à une jeune femme en cet état. Elle lui fit même faire des reproches de n'être pas descendue à Navarre.

Ma belle-sœur avait été élevée dans la même pension que mademoiselle Joséphine Tallien, filleule de l'impératrice, et qui depuis a épousé M. Pelet de la Lozère, et une autre fille de madame Tallien, mademoiselle Clémence Cabarus. La pension était dirigée par madame Vigogne, veuve du colonel de ce nom, et ancienne amie de l'impératrice, qui l'avait engagée à prendre un pensionnat, en lui promettant de lui procurer le plus d'élèves qu'elle pourrait. L'institution prospéra sous la direction de cette dame, qui était d'un esprit distingué et d'un ton parfait. Souvent elle amenait chez Sa Majesté l'impératrice les protégées de celle-ci, et les jeunes personnes qui avaient mérité cette récompense. C'était un moyen puissant d'exciter l'émulation de ces enfans que Sa Majesté comblait de caresses, et à qui elle faisait de petits présens. Un matin, que madame Vigogne était habillée pour aller chez l'impératrice, comme elle descendait son escalier pour monter en voiture, elle entendit des cris perçans dans une des classes. Elle s'y précipite, et voit une jeune fille dont les vêtemens étaient tout en flammes. Avec une présence d'esprit digne d'une mère, madame Vigogne enveloppe aussitôt l'enfant dans la longue queue de sa robe traînante, et le feu s'éteignit. Mais la courageuse institutrice eût les mains cruellement brûlées. Elle vint en cet état faire sa visite à sa majesté l'impératrice, et lui conta le fâcheux accident qui l'y avait mise. Sa Majesté, qui était si facilement émue de tout ce qui était beau et généreux, combla d'éloges son courage, et s'en montra touchée au point de pleurer d'admiration. Un des médecins de Sa Majesté fut chargé de donner les premiers soins à madame Vigogne et à sa jeune élève.


CHAPITRE VII.

Portrait de l'impératrice Joséphine.—Lever de l'impératrice.—Détails de toilette.—Audiences de l'impératrice.—Réception des fournisseurs.—Déjeuner de l'impératrice.—Madame de La Rochefoucault première dame d'honneur.—L'impératrice au billard.—Promenades dans le parc fermé.—L'impératrice avec ses dames.—L'empereur venant surprendre l'impératrice au salon.—Dîner de l'impératrice.—L'empereur fait attendre.—Les princes et les ministres à la table de l'empereur.—L'impératrice et M. de Beaumont.—Partie de trictrac.—L'impératrice un jour de chasse.—Toutes les dames à la table de Leurs Majestés.—L'impératrice vient passer la nuit avec l'empereur.—Détails sur le réveil des augustes époux.—Goût de l'impératrice pour les bijoux.—Anecdote sur le premier mariage de l'impératrice.—Les poches de madame de Beauharnais.—Joyaux de l'impératrice Joséphine.—L'armoire aux bijoux de Marie-Antoinette trop petite pour contenir ceux de Joséphine.—Jalousie de Joséphine.—Mémoire de l'impératrice.—L'impératrice rétablit l'harmonie entre les frères de l'empereur.—Trait de bonté de l'impératrice Joséphine pour son valet de chambre.—Sévérité de l'empereur; il veut renvoyer M. Frère.—Le valet de chambre rentre en grâce.—Oubli d'un bienfait.—Générosité de l'impératrice.—Comment les valets de chambre de l'impératrice employaient leur temps.—Détails sur une première fille de M. de Beauharnais, premier mari de Joséphine.—L'impératrice lui fait épouser un préfet de l'empire.—Tendresse de l'impératrice pour Eugène et Hortense.—Détails sur la vice-reine (Auguste-Amélie de Bavière.)—Le portrait de famille.—L'impératrice me fait appeler pour voir ce portrait.—Amour de Joséphine pour ses petits-enfans.—Un mot sur le divorce.—Lettre du prince Eugène à sa femme.—Mes voyages à la Malmaison après le divorce.—Commissions de l'empereur pour l'impératrice Joséphine.—Mes adieux à l'impératrice.—Recommandations de cette princesse.—L'impératrice désire voir l'empereur.—Visite à Joséphine avant la campagne de Russie.—Visite à l'impératrice après cette campagne.—Lettres dont je suis chargé.—Conversation avec l'impératrice.—Ma femme va voir l'impératrice et lui montre mes lettres.—Détails sur le budget de l'impératrice après le divorce.—Conseil présidé par l'impératrice en robe de toile.—L'impératrice trompée par les marchands.—Politesse de l'impératrice.—Manière dont Joséphine punissait ses dames.—Magasin d'objets précieux appartenant à l'impératrice.—Partage entre ses enfans et les frères et sœurs de l'empereur.—M. Denon.—Le cabinet d'antiques de la Malmaison.—M. Denon et la collection de médailles de l'impératrice.—Visite de l'impératrice à l'empereur pendant que je faisais sa toilette.—Le maillot et la pétition.—L'orpheline sauvée de la Seine.—M. Fabien Pillet et sa femme chez l'impératrice.—Scène touchante.


L'impératrice Joséphine était d'une taille moyenne, modelée avec une rare perfection: elle avait dans les mouvemens une souplesse, une légèreté, qui donnaient à sa démarche quelque chose d'aérien, sans exclure néanmoins la majesté d'une souveraine. Sa physionomie expressive suivait toutes les impressions de son âme, sans jamais perdre de la douceur charmante qui en faisait le fond. Dans le plaisir comme dans la douleur, elle était belle à regarder: on souriait malgré soi en la voyant sourire... Si elle était triste, on l'était aussi. Jamais femme ne justifia mieux qu'elle cette expression, que les yeux sont le miroir de l'âme. Les siens, d'un bleu foncé, étaient presque toujours à demi fermés par ses longues paupières, légèrement arquées, et bordées des plus beaux cils du monde; et quand elle regardait ainsi, on se sentait entraîné vers elle par une puissance irrésistible. Il eût été difficile à l'impératrice de donner de la sévérité à ce séduisant regard; mais elle pouvait, et savait au besoin, le rendre imposant. Ses cheveux étaient fort beaux, longs et soyeux; leur teint châtain clair se mariait admirablement à celui de sa peau, éblouissante de finesse et de fraîcheur. Au commencement de sa suprême puissance, l'impératrice aimait encore à se coiffer le matin avec un madras rouge, qui lui donnait l'air de créole le plus piquant à voir.

Mais ce qui, plus que tout le reste, contribuait au charme dont l'impératrice était entourée, c'était le son ravissant de sa voix. Que de fois il est arrivé à moi, comme à bien d'autres, de nous arrêter tout d'un coup en entendant cette voix, uniquement pour jouir du plaisir de l'entendre! On ne pouvait peut-être pas dire que l'impératrice était une belle femme; mais sa figure, toute pleine de sentiment et de bonté, mais la grâce angélique répandue sur toute sa personne, en faisaient la femme la plus attrayante.

Pendant son séjour à Saint-Cloud, sa majesté l'impératrice se levait habituellement à neuf heures, et faisait sa première toilette, qui durait jusqu'à dix heures; alors elle passait dans un salon où se trouvaient réunies les personnes qui avaient sollicité et obtenu la faveur d'une audience. Quelquefois aussi à cette heure, et dans ce même salon, Sa Majesté recevait ses fournisseurs. À onze heures, lorsque l'empereur était absent, elle déjeunait avec sa première dame d'honneur et quelques autres dames. Madame de La Rochefoucault, première dame d'honneur de l'impératrice, était bossue et tellement petite, qu'il fallait, lorsqu'elle se mettait à table, ajouter au coussin de sa chaise meublante un autre coussin fort épais, en satin violet. Madame de La Rochefoucault savait racheter ses difformités physiques par son esprit, vif, brillant, mais un peu caustique, par le meilleur ton et les manières de cour les plus exquises.

Après le déjeuner, l'impératrice faisait une partie de billard; ou bien, lorsque le temps était beau, elle se promenait à pied dans les jardins ou dans le parc fermé. Cette récréation durait fort peu de temps, et Sa Majesté, rentrée bientôt dans ses appartemens, s'occupait à broder au métier, en causant avec ses dames, qui travaillaient, comme elle, à quelque ouvrage d'aiguille. Quand il arrivait qu'on n'était pas dérangé par des visites, entre deux et trois heures après midi, l'impératrice faisait en calèche découverte une promenade, au retour de laquelle avait lieu la grande toilette. Quelquefois l'empereur y assistait.

De temps en temps aussi, l'empereur venait surprendre Sa Majesté au salon. On était sûr alors de le trouver amusant, aimable et gai.

À six heures, le dîner était servi; mais le plus souvent l'empereur l'oubliait et le retardait indéfiniment. Il y a plus d'un exemple de dîners mangés ainsi à neuf et dix heures du soir. Leurs Majestés dînaient ensemble, seules ou en compagnie de quelques invités, princes de la famille impériale, ou ministres. Qu'il y eût concert, réception ou spectacle, à minuit tout le monde se retirait; alors l'impératrice, qui aimait beaucoup les longues veillées, jouait au trictrac avec un de messieurs les chambellans. Le plus ordinairement, c'était M. le comte de Beaumont qui avait cet honneur.

Les jours de chasse, l'impératrice et ses dames suivaient en calèche. Il y avait un costume pour cela. C'était une espèce d'amazone, de couleur verte, avec une toque ornée de plumes blanches. Toutes les dames qui suivaient la chasse dînaient avec Leurs Majestés.

Quand l'impératrice venait passer la nuit dans l'appartement de l'empereur, j'entrais le matin, comme de coutume, entre sept et huit heures; il était rare que je ne trouvasse point les augustes époux éveillés. L'empereur me demandait ordinairement du thé, ou une infusion de fleurs d'oranger, et se levait aussitôt. L'impératrice lui disait en souriant: «Tu te lèves déjà? reste encore un peu.—Eh bien, tu ne dors pas?» répondait Sa Majesté; alors, il la roulait dans sa couverture, lui donnait de petites tapes sur les joues et sur les épaules, en riant et l'embrassant.

Au bout de quelques minutes, l'impératrice se levait à son tour, passait une robe du matin, et lisait les journaux, ou descendait par le petit escalier de communication pour se rendre dans son appartement. Jamais elle ne quittait celui de Sa Majesté sans m'avoir adressé quelques mots qui témoignaient toujours la bonté, la bienveillance la plus touchante.

Élégante et simple dans sa mise, l'impératrice se soumettait avec regret à la nécessité des toilettes d'apparat; les bijoux seulement étaient fort de son goût; elles les avait toujours aimés; aussi l'empereur lui en donnait souvent et en grande quantité. C'était un bonheur pour elle de s'en parer, et encore plus de les montrer.

Un matin que ma femme était allée la voir à sa toilette, Sa Majesté lui conta que, nouvellement mariée à M. de Beauharnais, et enchantée des parures dont il lui avait fait présent, elle les emportait dans ses poches (on sait que les poches faisaient alors partie essentielle de l'habillement des femmes), et les montrait à ses jeunes amies. Comme l'impératrice parlait de ses poches, elle donna ordre à une de ses dames d'en aller chercher une paire pour les montrer à ma femme. La dame à laquelle s'adressait l'impératrice eut beaucoup de peine à réprimer une envie de rire qui la prit à cette singulière demande, et assura à Sa Majesté que rien de semblable n'existait plus dans sa lingerie. L'impératrice répondit, avec un air de regret, qu'elle en était fâchée, qu'elle aurait eu du plaisir à revoir une paire de ses anciennes poches. Les années avaient amené de grands changemens. Les joyaux de l'impératrice Joséphine n'auraient guère pu tenir dans les poches de madame de Beauharnais, quelque longues et profondes qu'elles eussent été. L'armoire aux bijoux qui avait appartenu à la reine Marie-Antoinette, et qui n'avait jamais été tout-à-fait pleine, était trop petite pour l'impératrice; et lorsqu'un jour elle voulut faire voir toutes ses parures à plusieurs dames qui en témoignaient le désir, il fallut faire dresser une grande table pour y déposer les écrins; et la table ne suffisant pas, on en couvrit plusieurs autres meubles.

Bonne à l'excès, tout le monde le sait, sensible au delà de toute expression, généreuse jusqu'à la prodigalité, l'impératrice faisait le bonheur de tout ce qui l'entourait; chérissant son époux avec une tendresse que rien n'a pu altérer, et qui était aussi vive à son dernier soupir qu'à l'époque où madame de Beauharnais et le général Bonaparte se firent l'aveu mutuel de leur amour, Joséphine fut long-temps la seule femme aimée de l'empereur, et elle méritait de l'être toujours. Pendant quelques années, combien fut touchant l'accord de ce ménage impérial! Plein d'attentions, d'égards, d'abandon pour Joséphine, l'empereur se plaisait à l'embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes et l'appelant ma grosse bête: tout cela ne l'empêchait pas, il est vrai, de lui faire quelques infidélités, mais sans manquer autrement à ses devoirs conjugaux. De son côté, l'impératrice l'adorait, se tourmentait pour chercher ce qui pouvait, lui plaire, pour deviner ses intentions, pour aller au devant de ses moindres désirs.

Au commencement, elle donna de la jalousie à son époux: prévenu assez fortement contre elle, pendant la campagne d'Égypte, par des rapports indiscrets, l'empereur eut avec l'impératrice, à son retour, des explications qui ne se terminaient pas toujours sans cris et sans violences; mais bientôt le calme renaquit et fut depuis très-rarement troublé. L'empereur ne pouvait résister à tant d'attraits et de douceur.

L'impératrice avait une mémoire prodigieuse que l'empereur savait mettre à contribution fort souvent; elle était excellente musicienne, jouait très bien de la harpe, et chantait avec goût. Elle avait un tact parfait, un sentiment exquis des convenances, le jugement le plus sain, le plus infaillible qu'il fût possible d'imaginer; d'une humeur toujours douce, toujours égale, aussi obligeante pour ses ennemis que pour ses amis, elle ramenait la paix partout où il y avait querelle ou discorde. Lorsque l'empereur se fâchait avec ses frères ou avec d'autres personnes, ce qui lui arrivait fréquemment, l'impératrice disait quelques mots, et tout s'arrangeait. Quand elle demandait une grâce, il était bien rare que l'empereur ne l'accordât pas, quelle que fût la gravité de la faute commise; je pourrais citer mille exemples de pardons ainsi sollicités et obtenus. Un fait qui m'est presque personnel prouvera suffisamment que l'intercession de cette bonne impératrice était toute-puissante.

Le premier valet de chambre de Sa Majesté s'était un peu échauffé à un déjeuner qu'il avait fait avec quelques amis; par la nature de son service, il était obligé d'assister aux repas, et de se tenir derrière l'impératrice pour prendre et donner des assiettes. Ce jour-là donc, animé par les vapeurs du champagne, il eut le malheur de laisser échapper quelques mots injurieux prononcés bien à demi-voix, mais que par un fâcheux hasard l'empereur entendit; Sa Majesté lança un regard foudroyant à M. Frère, qui sentit alors la gravité de sa faute, et quand on eut fini de dîner, l'ordre de renvoyer l'imprudent valet de chambre fut donné par l'empereur avec un ton qui ne laissait pas d'espoir, et ne permettait pas de réplique.

M. Frère était un excellent serviteur, un homme doux, honnête et probe. C'était la première faute de ce genre qu'on eût à lui reprocher, et par conséquent elle méritait de l'indulgence. On fit des démarches auprès de monsieur le grand maréchal qui refusa son intercession, connaissant bien l'inflexibilité de l'empereur. Plusieurs autres personnes que le pauvre disgracié alla prier de parler pour lui répondirent comme le grand maréchal; de sorte que M. Frère, au désespoir, vint nous faire ses adieux. J'osai me charger de sa cause: j'espérais qu'en choisissant le moment favorable, je parviendrais à faire revenir Sa Majesté. L'ordre de renvoi portait que M. Frère eût à quitter le palais dans les vingt-quatre heures; je lui conseillai de ne point obéir, mais de se tenir soigneusement caché dans sa chambre, ce qu'il fit. Le soir, au coucher, Sa Majesté me parla de ce qui s'était passé, témoignant beaucoup de colère; je jugeai que le silence était le meilleur parti à prendre, et j'attendis. Le lendemain, l'impératrice eut la bonté de me faire dire qu'elle assisterait à la toilette de son époux, et que si je croyais devoir aborder la question, elle me soutiendrait de tout son pouvoir. En effet, voyant l'empereur d'assez bonne humeur, je parlai de M. Frère, et peignant à Sa Majesté les regrets de ce pauvre homme, je lui exposai les raisons qui pouvaient faire excuser la légèreté de sa conduite. «Sire, dis-je, c'est un homme de bien qui n'a pas de fortune, et qui soutient une famille nombreuse. S'il vient à quitter le service de sa majesté l'impératrice, on ne croira pas que c'est pour une faute dont le vin est plus coupable que lui, et il sera perdu pour toujours.» À ces mots, comme à bien d'autres prières encore, l'empereur ne répondait que par des interruptions faites avec toute les apparences d'un éloignement prononcé pour le pardon que je sollicitais. Heureusement l'impératrice voulut bien se joindre à moi et dire à son époux avec sa voix si touchante et si expressive: «Mon ami, si tu veux lui pardonner, tu me feras plaisir.» Enhardi par ce puissant patronage, je recommençai mes sollicitations, auxquelles l'empereur répondit brusquement en s'adressant à l'impératrice et à moi: «Enfin, vous le voulez? Eh bien, qu'il reste donc.»

M. Frère me remercia de tout son cœur; il ne pouvait croire à la bonne nouvelle que je lui apportais. Quant à l'impératrice, elle fut heureuse de la joie que ressentait ce fidèle serviteur, qui lui a donné jusqu'à sa mort les marques du plus entier dévouement. On m'a assuré qu'en 1814, lors du départ de l'empereur pour l'île d'Elbe, M. Frère n'aurait pas été le dernier à blâmer ma conduite, dont il ne connaissait pas les motifs. Je ne veux pas le croire, car il me semble qu'à sa place, si j'avais pensé ne pouvoir défendre un ami absent, au moins j'aurais gardé le silence.

Comme je l'ai dit, l'impératrice était extrêmement généreuse. Elle répandait beaucoup d'aumônes; elle était ingénieuse à trouver les occasions d'en répandre: beaucoup d'émigrés ne vivaient que de ses bienfaits. Elle entretenait une correspondance très-active avec les sœurs de la charité qui soignaient les malades, et leur envoyait une foule de choses. Ses valets de chambre étaient chargés d'aller partout porter au pauvre des secours de son inépuisable bienfaisance. Une foule d'autres personnes recevaient aussi chaque jour de semblables missions, et toutes ces aumônes, tous ces dons multipliés et si largement répandus, recevaient un prix inestimable de la grâce avec laquelle ils étaient offerts, du discernement avec lequel ils étaient distribués. Je pourrais citer mille exemples de cette délicate générosité.

M. de Beauharnais avait eu, au temps de son mariage avec Joséphine, une fille naturelle nommée Adèle. L'impératrice la chérissait autant que si elle eût été sa propre fille. Elle prit le plus grand soin de son éducation, la dota généreusement et la maria avec un préfet de l'empire.

Si l'impératrice montrait autant de tendresse pour une fille qui n'était pas la sienne, il est impossible de se faire une véritable idée de son amour, de son dévouement pour la reine Hortense et le prince Eugène. Il est vrai de dire que ses enfans le lui rendaient bien, et que jamais il ne fut au monde une meilleure comme une plus heureuse mère. Elle était fière de ses deux enfans, elle en parlait toujours avec un enthousiasme qui paraîtra bien naturel à toutes les personnes qui ont connu la reine de Hollande et le vice-roi d'Italie. J'ai raconté comment, rendu orphelin dans le plus bas âge, par l'échafaud révolutionnaire, le jeune Beauharnais avait gagné le cœur du général Bonaparte en venant lui demander l'épée de son père. On sait aussi comment cette action donna au général l'envie de voir Joséphine, et ce qui résulta de cette entrevue. Lorsque madame de Beauharnais fut devenue l'épouse du général Bonaparte, Eugène entra dans la carrière militaire, et s'attacha aussitôt à la fortune de son beau-père, qui l'appela près de lui en Italie, en qualité d'aide-de-camp. Il était chef d'escadron dans les chasseurs de la garde consulaire, lorsqu'à l'immortelle bataille de Marengo, il partagea tous les dangers de celui qui avait tant de plaisir à le nommer son fils. Peu d'années après, le chef d'escadron était devenu vice-roi d'Italie, héritier présomptif de la couronne impériale, titre qu'à la vérité il ne conserva pas long-temps, et époux de la fille d'un roi.

La vice-reine (Auguste-Amélie de Bavière) était belle et bonne comme un ange. Je me trouvais à la Malmaison un jour que l'impératrice venait de recevoir le portrait de sa belle-fille, entourée de trois ou quatre enfans, l'un sur son épaule, l'autre à ses pieds, un troisième sur les bras; tous avaient des figures angéliques. En me voyant, l'impératrice daigna m'appeler pour me faire admirer cette réunion de têtes charmantes. Je m'aperçus qu'en me parlant elle avait les larmes aux yeux: ces portraits étaient bien faits, et j'eus occasion de voir dans la suite qu'ils étaient parfaitement ressemblans. Alors il ne fut plus question que de joujoux, de raretés à acheter pour ces chers enfans. L'impératrice allait elle-même choisir les présens qu'elle leur destinait, et les faisait emballer sous ses yeux.

Un valet de chambre du prince m'a assuré qu'à l'époque du divorce, le prince Eugène avait écrit à son épouse une lettre fort triste. Peut-être y exprimait-il quelque regret de n'être pas le fils adoptif de l'empereur. La princesse lui répondit avec tendresse; elle lui disait, entre autres choses: «Ce n'est pas l'héritier de l'empereur que j'ai épousé et que j'aime, c'est Eugène de Beauharnais.» Le prince lut cette phrase et quelques autres devant la personne dont je tiens le fait, et qui était émue jusqu'aux larmes. Une pareille femme méritait plus qu'un trône.

Après cet événement, si terrible pour le cœur de l'impératrice qui n'a jamais pu s'en consoler, l'excellente princesse ne quitta plus la Malmaison, excepté pour faire quelques voyages à Navarre. Chaque fois que je rentrais à Paris avec l'empereur, je n'étais pas plutôt arrivé que mon premier soin était d'aller à la Malmaison. Rarement j'étais porteur d'une lettre de l'empereur; il n'écrivait à Joséphine que dans les grandes occasions. «Dites à l'impératrice que je me porte bien et que je désire qu'elle soit heureuse.» Voilà ce que me disait presque toujours Sa Majesté en me voyant partir. Aussitôt que j'arrivais, l'impératrice quittait tout pour me parler; souvent je restais une heure et même deux heures avec elle; pendant ce temps, il n'était question que de l'empereur; il me fallait dire tout ce qu'il avait souffert en voyage, s'il avait été triste ou gai, malade ou bien portant. Elle pleurait aux détails que je lui donnais, me faisait mille recommandations pour sa santé, pour les soins dont elle désirait que je l'entourasse; ensuite elle daignait me questionner sur moi, sur mon sort, sur la santé de ma femme, son ancienne protégée; puis elle me congédiait enfin avec une lettre pour Sa Majesté, me priant de dire à l'empereur combien elle serait heureuse s'il voulait la venir voir.

Avant le départ pour la Russie, l'impératrice, inquiète de cette guerre qu'elle désapprouvait complétement, redoubla encore ses recommandations. Elle me fit présent de son portrait en me disant: «Mon bon Constant, je compte sur vous; si l'empereur était malade, vous m'en instruiriez, n'est-ce pas? ne me cachez rien, je l'aime tant!» Certainement l'impératrice avait mille moyens de savoir des nouvelles de Sa Majesté, mais je suis persuadé qu'eût-elle reçu cent lettres par jour des personnes qui entouraient l'empereur, elles les aurait lues et relues toutes avec la même avidité.

Quand j'étais de retour à Saint-Cloud ou aux Tuileries, l'empereur me demandait comment se portait Joséphine et si je l'avais trouvée gaie; il recevait avec plaisir les lettres que je lui apportais et s'empressait de les ouvrir. Toutes les fois qu'étant en voyage ou à la campagne à la suite de Sa Majesté, j'écrivais à ma femme, je parlais de l'empereur, et la bonne princesse était enchantée que ma femme lui montrât mes lettres. Toute chose enfin ayant le plus petit rapport avec son époux intéressait l'impératrice à un degré qui prouvait bien la tendresse unique qu'elle lui a toujours portée, après comme avant leur séparation. Trop généreuse et incapable de mesurer ses dépenses sur ses ressources, il arriva fort souvent que l'impératrice se vit obligée de renvoyer ses fournisseurs les jours qu'elle avait elle-même fixés pour le paiement de leurs mémoires. Ceci vint une fois aux oreilles de l'empereur, et il y eut à ce sujet, entre les deux augustes époux, une discussion très-vive qui se termina par une décision qu'à l'avenir aucun marchand ou fournisseur ne pourrait venir au château sans une lettre de la dame d'atours ou du secrétaire des commandemens. Cette marche bien arrêtée fut suivie avec beaucoup d'exactitude jusqu'au divorce. À la suite de cette explication, l'impératrice pleura beaucoup, promit d'être plus économe; l'empereur lui pardonna, l'embrassa, et la paix fut faite. C'est, je crois, la dernière querelle de ce genre qui troubla le ménage impérial.

On m'a dit qu'après le divorce, le budget de l'impératrice ayant été dépassé, l'empereur en fit à l'intendant de la Malmaison des reproches qui vinrent naturellement à Joséphine. Cette bonne maîtresse, vivement affligée du désagrément qu'avait éprouvé son intendant, et ne sachant comment faire pour établir un ordre des choses meilleur, assembla un conseil de sa maison, qu'elle voulut présider en robe de toile sans garniture. Cette robe de toile avait été faite en grande hâte, et ne servit que cette fois. L'impératrice, que la nécessité d'un refus mettait toujours au désespoir, était continuellement assiégée de marchands qui lui assuraient avoir fait faire telle ou telle chose expressément pour son usage, la conjurant de ne pas les renvoyer, parce qu'ils ne sauraient comment et où placer leurs marchandises. L'impératrice gardait tout ce que les marchands avaient apporté: mais ensuite il fallait payer.

L'impératrice mettait toujours une extrême politesse dans ses rapports avec les personnes de sa maison; il n'arrivait jamais qu'un reproche sortît de cette bouche qui ne s'ouvrait que pour dire des choses flatteuses. Si quelqu'une de ses dames lui donnait un sujet de mécontentement, la seule punition qu'elle lui infligeait, c'était un silence absolu de sa part qui durait un, deux, trois, huit jours plus ou moins, selon la gravité de la faute. Eh bien, cette peine, si douce en apparence, était cruelle pour le plus grand nombre: l'impératrice savait si bien se faire aimer!

Au temps du consulat, madame Bonaparte recevait souvent des villes conquises par son époux, ou des personnes qui désiraient obtenir sa protection auprès du premier consul, des envois de meubles précieux, et de curiosités en tous genres, de tableaux, d'étoffes, etc. Au commencement, ces cadeaux flattaient vivement madame Bonaparte; elle prenait un plaisir d'enfant à faire ouvrir les caisses pour voir ce qui était dedans: elle aidait elle-même à déballer, à transporter toutes ces jolies choses. Mais bientôt les envois devinrent si considérables et se répétaient si souvent qu'il fallut avoir pour les déposer un appartement dont mon beau-père avait la clef. Là, les caisses restaient intactes jusqu'à ce qu'il plût à madame Bonaparte de les faire ouvrir.

Quand le premier consul décida qu'il irait demeurer à Saint-Cloud, mon beau-père dut quitter la Malmaison pour aller s'installer dans le nouveau palais dont le maître voulait qu'il surveillât l'ameublement. Avant de partir, mon beau-père rendit compte à madame Bonaparte de tout ce qu'il avait sous sa responsabilité. On fit donc, devant elle, l'ouverture des caisses qui étaient empilées dans deux chambres depuis le plancher jusqu'au plafond. Madame Bonaparte fut émerveillée de tant de richesses: ce n'était que marbres, bronzes, tableaux magnifiques. Eugène, Hortense, et les sœurs du premier consul en eurent une bonne part: le reste fut employé à décorer les appartemens de la Malmaison.

Le goût que l'impératrice avait pour les bijoux s'étendit pendant quelque temps aux curiosités antiques, aux pierres gravées, aux médailles. M. Denon flattait cette fantaisie, et finit par persuader à la bonne Joséphine qu'elle se connaissait parfaitement en antiques et qu'il lui fallait avoir à la Malmaison un cabinet, un conservateur, etc. Cette proposition, qui caressait l'amour-propre de l'impératrice, fut accueillie favorablement. On choisit l'emplacement, on prit pour conservateur M. de M..., et le nouveau cabinet s'enrichit en diminuant d'autant le riche mobilier des appartemens du château. M. Denon, qui avait donné cette idée, se chargea de faire une collection de médailles: mais ce goût, venu subitement, s'en alla comme il était venu; le cabinet fut pris pour faire un salon de compagnie, les antiques furent relégués dans l'antichambre de la salle de bain, et M. de M..., n'ayant plus rien à conserver, vivait habituellement à Paris.

À quelque temps de là, il prit fantaisie à deux dames du palais de persuader à sa majesté l'impératrice que rien ne serait plus beau ni plus digne d'elle qu'une parure de pierres antiques, grecques et romaines, assorties. Plusieurs chambellans appuyèrent l'invention, qui ne manqua pas de plaire à l'impératrice: elle aimait fort tout ce qui tendait à l'originalité. Un matin donc, comme j'habillais Sa Majesté, je vis entrer l'impératrice. Après quelques instans de conversation, «Bonaparte, dit-elle, ces dames m'ont conseillé d'avoir une parure en pierres antiques; je viens te prier de dire à M. Denon qu'il m'en choisisse de bien belles.» L'empereur se mit à rire aux éclats, et refusa nettement d'abord. Arrive le grand maréchal du palais que l'empereur informe de la requête présentée par l'impératrice en lui demandant son avis. M. le duc de Frioul trouva la chose fort raisonnable et joignit ses instances à celles de l'impératrice: «C'est une folie insigne, dit l'empereur, mais enfin il faut en passer par ce que veulent les femmes. Duroc, allez vous-même au cabinet des antiques et choisissez ce qui sera nécessaire.»

Le duc de Frioul revint bientôt avec les plus belles pierres de la collection. Le joaillier de la couronne les monta magnifiquement: mais cette parure était d'un poids énorme, et l'impératrice ne la porta jamais.

Quand on devrait m'accuser de tomber dans des répétitions oiseuses, je dirai que l'impératrice saisissait avec un empressement dont rien n'approche toutes les occasions de faire du bien. Un matin qu'elle déjeunait seule avec Sa Majesté, on entendit tout à coup des cris d'enfant partir d'un escalier dérobé. L'empereur devint sombre, il fronça le sourcil et demanda brusquement ce que cela signifiait. J'allai aux informations et je trouvai un enfant nouveau-né soigneusement et proprement emmailloté, couché dans une espèce de barcelonnette, et le corps entouré d'un ruban auquel pendait un papier lié. Je revins dire ce que j'avais vu: «Oh! Constant, apportez-moi le berceau,» dit aussitôt l'impératrice. L'empereur s'y refusa d'abord, et témoigna sa surprise et son mécontentement de ce qu'on avait pu s'introduire ainsi jusque dans l'intérieur de ses appartemens. Là-dessus sa majesté l'impératrice lui ayant fait observer que ce ne pouvait être que quelqu'un de la maison, il se tourna vers moi et me regarda comme pour demander si c'était moi qui avais eu cette idée. Je fis un signe de tête négatif. En ce moment l'enfant s'étant mis à crier, l'empereur ne put s'empêcher de sourire tout en murmurant et en disant: «Joséphine, renvoyez donc ce marmot.» L'impératrice voulant profiter de ce retour de bonne humeur, m'envoya chercher le berceau, que je lui apportai. Elle caressa le nouveau-né, l'apaisa, et lut un papier qui était un placet des parens. Ensuite elle s'approcha de l'empereur, en l'engageant à caresser un peu l'enfant à son tour, et à pincer ses bonnes grosses joues; ce qu'il fit sans trop se faire prier: car l'empereur lui-même aimait à jouer avec les enfans. Enfin sa majesté l'impératrice, après avoir mis un rouleau de napoléons dans la barcelonnette, fit porter le maillot chez le concierge du palais, pour qu'il fût rendu à ses parens.

Voici un autre trait de bonté de sa majesté l'impératrice; j'eus le bonheur d'en être témoin, comme du précédent.

Quelques mois avant le couronnement, une petite fille de quatre ans et demi avait été retirée de la Seine, et une dame charitable, madame Fabien Pillet, s'était empressée de donner asile à la pauvre orpheline. À l'époque du sacre, l'impératrice, instruite de ce fait, désira voir cet enfant, et après l'avoir considéré quelques minutes avec attendrissement, après avoir offert avec grâce et sincérité sa protection à madame Pillet et à son mari, elle leur annonça qu'elle se chargeait du sort de la petite fille; puis avec cette délicatesse et de ce ton affectueux qui lui étaient naturels, l'impératrice ajouta: «Votre bonne action vous a acquis trop de droits sur la pauvre petite pour que je vous prive d'achever vous-même votre ouvrage. Ainsi, je vous demande la permission de fournir aux frais de son éducation; mais c'est vous qui la mettrez en pension et qui la surveillerez; je ne veux être sa bienfaitrice qu'en second.» C'était la chose du monde la plus touchante que de voir Sa Majesté, en prononçant ces paroles délicates et généreuses, passer sa main dans les cheveux de la pauvre petite, comme elle venait de l'appeler, et la baiser au front avec une bonté de mère. M. et madame Pillet se retirèrent on ne peut plus attendris de cette scène touchante.


CHAPITRE VIII.

Le général Junot nommé ambassadeur en Portugal.—Anecdote sur ce général.—La poudre et la titus.—Le grognard récalcitrant, et Junot faisant l'office de perruquier.—Emportemens de Junot.—Junot, gouverneur de Paris, bat les employés d'une maison de jeu.—L'empereur le réprimande dans des termes de mauvais augure.—Adresse de Junot au pistolet.—La pipe coupée, etc.—La belle Louise, maîtresse de Junot.—La femme de chambre de madame Bonaparte rivale de sa maîtresse.—Indulgence de Joséphine.—Brutalité d'un jockey anglais.—Napoléon, roi d'italie.—Second voyage de Constant en Lombardie.—Contraste entre ce voyage et le premier.—Baptême du second fils du prince Louis.—Les trois fils d'Hortense, filleuls de l'empereur.—L'impératrice aimant à suivre l'empereur dans ses voyages.—Anecdote à ce sujet.—L'empereur obligé malgré lui d'emmener l'impératrice.—Joséphine à peine vêtue dans la voiture de l'empereur.—Séjour de l'empereur à Brienne.—Mesdames de Brienne et de Loménie.—Souvenirs d'enfance de l'empereur.—Le dîner, wisk, etc.—Le champ de la Rothière.—L'empereur se plaisant à dire le nom de chaque localité.—Le paysan de Brienne et l'empereur.—La mère Marguerite.—L'empereur lui rend visite, cause avec elle et lui demande à déjeuner.—Scène de bonhomie et de bonheur.—Nouvelle anecdote sur le duc d'Abrantès.—Junot et son ancien maître d'école.—L'empereur et son ancien préfet des études.—Bienfaits de l'empereur à Brienne.—Passage par Troyes.—Détresse de la veuve d'un officier-général de l'ancien régime.—L'empereur accorde à cette dame une pension de mille écus.—Séjour à Lyon.—Soins délicats, mais non désintéressés, du cardinal Fesch.—Générosité de son éminence bien rétribuée.—Passage du Mont-Cénis.—Litières de Leurs Majestés.—Halte à l'hospice.—Bienfaits accordés par l'empereur aux religieux.—Séjour à Stupinigi.—Visite du pape.—Présens de Leurs Majestés au pape et aux cardinaux romains.—Arrivée à Alexandrie.—Revue dans la plaine de Marengo.—L'habit et le chapeau de Marengo.—Le costume de l'empereur à Marengo, prêté à David pour un de ses tableaux.—Description de la revue.—Le nom du général Desaix.—Souvenir triste et glorieux.—Entrevue de l'empereur et du prince Jérôme.—Cause du mécontentement de l'empereur.—Jérôme et Miss Paterson.—Le prince Jérôme va délivrer des Génois prisonniers à Alger.—Affection de Napoléon pour Jérôme.


Lorsque le général Junot fut nommé ambassadeur en Portugal, je me rappelai une anecdote passablement comique et qui avait fort égayé l'empereur. Au camp de Boulogne, l'empereur avait fait mettre à l'ordre du jour que tout militaire ait à quitter la poudre et à se coiffer à la Titus. Beaucoup murmurèrent, mais tous finirent par se soumettre à l'ordre du chef, hormis un vieux grenadier appartenant au corps commandé par le général Junot. Ne pouvant se décider au sacrifice de ses cadenettes et de sa queue, ce brave jura qu'il ne s'y résignerait que dans le cas où son général voudrait bien lui-même couper la première mèche. Tous les officiers qui s'employèrent dans cette affaire ne pouvant obtenir d'autre réponse, la rapportèrent au général. «Qu'à cela ne tienne, répondit celui-ci; faites-moi venir ce drôle.» Le grenadier fut appelé, et le général Junot porta sur une tresse grasse et poudrée le premier coup de ciseaux; puis il donna vingt francs au grognard, qui s'en alla content faire achever l'opération chez le barbier du régiment.

L'empereur ayant appris cette aventure en rit de tout son cœur, et approuva fort le général Junot, à qui il fit compliment de sa condescendance.

On pourrait citer mille traits pareils de la bonté mêlée de brusquerie militaire qui caractérisait le général Junot. On en pourrait citer aussi d'une autre espèce et qui feraient moins d'honneur à sa tête. Le peu d'habitude qu'il avait de se contraindre le jetait parfois dans des emportemens dont le résultat le plus ordinaire était l'oubli de son rang et de la réserve qu'il aurait dû lui imposer. Tout le monde sait son aventure de la maison de jeu dont il déchira les cartes, bouleversa les meubles et rossa banquiers et croupiers, pour se dédommager de la perte de son argent. Le pis est qu'il était alors gouverneur de Paris. L'empereur, informé de cet esclandre, l'avait fait venir et lui avait demandé, fort en colère, s'il avait juré de vivre et de mourir fou. Cela aurait pu, dans la suite, être pris pour une prédiction, lorsque le malheureux général mourut dans des accès d'aliénation mentale. Il répondit avec peu de mesure aux réprimandes de l'empereur, et fut envoyé, peut-être pour avoir le temps de se calmer, à l'armée d'Angleterre. Ce n'était pas seulement dans les maisons de jeu que le gouverneur de Paris compromettait ainsi sa dignité. On m'a conté de lui d'autres aventures d'un genre encore plus gai, mais dont je dois m'interdire le récit. Le fait est que le général Junot se piquait beaucoup moins de respecter les convenances que d'être un des plus habiles tireurs au pistolet de l'armée. En se promenant dans la campagne, il lui arrivait souvent de lancer son cheval au galop, un pistolet dans chaque main, et il ne manquait jamais d'abattre en passant la tête des canards ou des poules qu'il prenait pour but de ses coups. Il coupait une petite branche d'arbre à vingt-cinq pas, et j'ai même entendu dire (je suis loin de garantir la vérité de ce fait) qu'il avait une fois, avec le consentement de la partie dont son imprudence mettait ainsi la vie en péril, coupé par le milieu du tuyau une pipe en terre, et à peine longue de trois pouces, qu'un soldat tenait entre ses dents.

Dans le premier voyage qu'avait fait madame Bonaparte en Italie pour rejoindre son mari, elle s'était arrêtée quelque temps à Milan. Elle avait alors à son service une femme de chambre nommée Louise, grande et fort belle, et qui avait des bontés bien payées pour le brave Junot. Sitôt son service fait, Louise, encore plus parée que madame Bonaparte, montait dans un élégant équipage, parcourait la ville et les promenades, et souvent éclipsait la femme du général en chef. De retour à Paris, celui-ci obligea sa femme à congédier la belle Louise, qui, abandonnée de son inconstant amant, tomba dans une grande misère. Je l'ai vue souvent depuis venir chez l'impératrice Joséphine demander des secours qui lui furent toujours accordés avec bonté. Cette jeune femme, qui avait osé rivaliser d'élégance avec madame Bonaparte, a fini, je crois, par épouser un jockey anglais, qui l'a rendue fort malheureuse, et elle est morte dans le plus misérable état.

Le premier consul de la république française, devenu empereur des Français, ne pouvait plus se contenter en Italie du titre de président. Aussi de nouveaux députés de la république cisalpine passèrent les monts, et réunis à Paris en consulte, ils déférèrent à Sa Majesté le titre de roi d'Italie, qu'elle accepta. Peu de jours après son acceptation l'empereur partit pour Milan, où il devait être couronné. Je retournai avec le plus grand plaisir dans ce beau pays, dont, malgré la fatigue et les dangers de la guerre, il m'était resté les plus agréables souvenirs. Maintenant les circonstances étaient bien différentes. C'était comme souverain que l'empereur allait traverser les Alpes, le Piémont et la Lombardie, dont il avait fallu, à notre premier voyage, emporter militairement chaque gorge, chaque rivière et chaque défilé. En 1800, l'escorte du premier consul était une armée; en 1805, ce fut un cortége tout pacifique de chambellans, de pages, de dames d'honneur et d'officiers du palais.

Avant son départ, l'empereur tint à Saint-Cloud, sur les fonts baptismaux, avec Madame-mère, le prince Napoléon-Louis, second fils du prince Louis, frère de Sa Majesté. Les trois fils de la reine Hortense eurent, si je ne me trompe, l'empereur pour parrain. Mais celui qu'il affectionnait le plus était l'aîné des trois, le prince Napoléon-Charles, qui est mort à cinq ans, prince royal de Hollande. Je parlerai plus tard de cet aimable enfant, dont la mort fit le désespoir de son père et de sa mère, fut un des plus grands chagrins de l'empereur, et peut être considérée comme la cause des plus graves événemens.

Après les fêtes du baptême, nous partîmes pour l'Italie. L'impératrice Joséphine était du voyage. Toutes les fois que cela se pouvait, l'empereur aimait à l'emmener avec lui. Pour elle, elle aurait voulu toujours accompagner son mari, que cela fût possible ou non. L'empereur tenait le plus souvent ses voyages fort secrets jusqu'au moment du départ, et il demandait à minuit des chevaux pour aller à Mayence, ou à Milan, comme s'il se fût agi d'une course à Saint-Cloud ou à Rambouillet.

Je ne sais dans lequel de ses voyages Sa Majesté avait décidé de ne point emmener l'impératrice Joséphine. L'empereur était moins effrayé de cette suite de dames et de femmes qui formaient la suite de Sa Majesté, que des embarras causés par les paquets et les cartons dont elles sont ordinairement accompagnées. Il voulait de plus voyager rapidement et sans faste, et épargner aux villes qui se trouveraient sur son passage un énorme surcroît de dépense.

Il ordonna donc que tout fût prêt pour le départ à une heure du matin, heure à laquelle l'impératrice était ordinairement endormie; mais en dépit de toutes les précautions, une indiscrétion avertit l'impératrice de ce qui allait se passer. L'empereur lui avait promis qu'elle l'accompagnerait dans son premier voyage. Il la trompait cependant, et il partait sans elle!... Aussitôt elle appelle ses femmes; mais impatientée de leur lenteur, Sa Majesté saute à bas du lit, passe le premier vêtement qui se trouve sous sa main, court hors de sa chambre, en pantoufles et sans bas. Pleurant comme une petite fille que l'on reconduit en pension, elle traverse les appartemens, descend les escaliers d'un pas rapide, et se jette dans les bras de l'empereur, au moment où il s'apprêtait à monter en voiture. Il était grand temps, car une minute plus tard, celui-ci était parti. Comme il arrivait presque toujours en voyant couler les pleurs de sa femme, l'empereur s'attendrit; elle s'en aperçoit, et déjà elle est blottie au fond de la voiture; mais sa majesté l'impératrice est à peine vêtue. L'empereur la couvre de sa pelisse, et avant de partir il donne lui-même l'ordre qu'au premier relais sa femme trouve tout ce qui pouvait lui être nécessaire.

L'empereur, laissant l'impératrice à Fontainebleau, se rendit à Brienne, où il arriva à six heures du soir. Mesdames de Brienne et de Loménie et plusieurs dames de la ville l'attendaient au bas du perron du château. Il entra au salon, et fit l'accueil le plus gracieux à toutes les personnes qui lui furent présentées. De là il passa dans les jardins, s'entretenant familièrement avec mesdames de Brienne et de Loménie, et se rappelant avec une fidélité de mémoire surprenante les moindres particularités du séjour qu'il avait fait, dans son enfance, à l'école militaire de Brienne.

Sa Majesté admit à sa table ses hôtes et quelques personnes de leur société. Elle fit après le dîner une partie de wisk avec mesdames de Brienne, de Vandeuvre et de Nolivres; et, au jeu comme à table, la conversation de l'empereur paraissait animée, pleine d'intérêt, et lui-même d'une gaîté et d'une affabilité dont tout le monde était ravi.

Sa Majesté passa la nuit au château de Brienne, et se leva de bonne heure pour aller visiter le champ de la Rothière, une de ses anciennes promenades favorites. L'empereur parcourut avec le plus grand plaisir ces lieux où s'était passée sa première jeunesse. Il les montrait avec une espèce d'orgueil, et chacun de ses mouvemens, chacune de ses réflexions semblait dire: «Voyez d'où je suis parti, et où je suis arrivé.»

Sa Majesté marchait en avant des personnes qui l'accompagnaient, et elle se plaisait à nommer la première les divers endroits où elle se trouvait. Un paysan, la voyant ainsi écartée de sa suite, lui cria familièrement: «Eh! citoyen, l'empereur va-t-il bientôt passer?—Oui, répondit l'empereur lui même; prenez patience.»

L'empereur avait demandé la veille à madame de Brienne des nouvelles de la mère Marguerite; c'était ainsi qu'on appelait une bonne femme qui occupait une chaumière au milieu du bois, et à laquelle les élèves de l'école militaire avaient autrefois coutume d'aller faire de fréquentes visites. Sa Majesté n'avait point oublié ce nom, et elle apprit avec autant de joie que de surprise que celle qui le portait vivait encore. L'empereur, en continuant sa promenade du matin, galopa jusqu'à la porte de la chaumière, descendit de cheval, et entra chez la bonne paysanne. La vue de celle-ci avait été affaiblie par l'âge; et d'ailleurs l'empereur avait tellement changé, depuis qu'elle ne l'avait vu, qu'il lui eût été, même avec de bons yeux, difficile de le reconnaître. «Bonjour, la mère Marguerite, dit Sa Majesté en saluant la vieille; vous n'êtes donc pas curieuse de voir l'empereur?—Si fait, mon bon monsieur; j'en serais bien curieuse; et si bien que voilà un petit panier d'œufs frais que je vas porter à Madame; et puis je resterai au château pour tâcher d'apercevoir l'empereur. Ça n'est pas l'embarras, je ne le verrai pas si bien aujourd'hui qu'autrefois, quand il venait avec ses camarades boire du lait chez la mère Marguerite. Il n'était pas empereur dans ce temps-là; mais c'est égal: il faisait marcher les autres; dame! fallait voir. Le lait, les œufs, le pain bis, les terrines cassées, il avait soin de me faire tout payer, et il commençait lui-même par payer son écot.—Comment! mère Marguerite, reprit en souriant Sa Majesté, vous n'avez pas oublié Bonaparte?—Oublié! mon bon monsieur; vous croyez qu'on oublie un jeune homme comme ça, qui était sage, sérieux, et même quelquefois triste, mais toujours bon pour les pauvres gens. Je ne suis qu'une paysanne; mais j'aurais prédit que ce jeune homme-là ferait son chemin.—Il ne l'a pas trop mal fait, n'est-ce pas?—Ah dame! non.»

Pendant ce court dialogue, l'empereur avait d'abord tourné le dos à la porte, et par conséquent au jour, qui ne pouvait pénétrer que par là dans la chaumière. Mais peu à peu Sa Majesté s'était rapprochée de la bonne femme, et lorsqu'il fut tout près d'elle, l'empereur, dont le visage se trouvait alors éclairé par la lumière du dehors, se mit à se frotter les mains, et à dire, en tâchant de se rappeler le ton et les manières qu'il avait eues dans sa première jeunesse, lorsqu'il venait chez la paysanne: «Allons, la mère Marguerite! du lait, des œufs frais; nous mourons de faim.» La bonne vieille parut chercher à rassembler ses souvenirs, et elle se mit à considérer l'empereur avec une grande attention. «—Oh bien! la mère, vous étiez si sûre tout-à-l'heure de reconnaître Bonaparte? nous sommes de vieilles connaissances, nous deux.» La paysanne, pendant que l'empereur lui adressait ces derniers mots, était tombée à ses pieds. Il la releva avec la bonté la plus touchante, et lui dit: «En vérité, mère Marguerite, j'ai un appétit d'écolier. N'avez-vous rien à me donner?» La bonne femme, que son bonheur mettait hors d'elle-même, servit à Sa Majesté des œufs et du lait. Son repas fini, Sa Majesté donna à sa vieille hôtesse une bourse pleine d'or, en lui disant: «Vous savez, mère Marguerite, que j'aime qu'on paie son écot. Adieu, je ne vous oublierai pas.» Et, tandis que l'empereur remontait à cheval, la bonne vieille, sur le seuil de sa porte, lui promettait, en pleurant de joie, de prier le bon Dieu pour lui.

À son lever, Sa Majesté s'était entretenue avec quelqu'un de la possibilité de retrouver d'anciennes connaissances, et on lui avait raconté un trait du général Junot qui l'avait beaucoup diverti. Le général se trouvant à son retour d'Égypte à Montbard, où il avait passé plusieurs années de son enfance, avait recherché avec le plus grand soin ses camarades de pension et d'espiégleries, et il en avait retrouvé plusieurs avec lesquels il avait gaîment et familièrement causé de ses premières fredaines et de ses tours d'écolier. Ensuite, ils étaient allés ensemble revoir les différentes localités, dont chacune réveillait en eux quelque souvenir de leur jeunesse. Sur la place publique de la ville, le général aperçoit un bon vieillard qui se promenait magistralement, sa grande canne à la main. Aussitôt il court à lui, se jette à son cou et l'embrasse à l'étouffer à plusieurs reprises. Le promeneur se dégageant à grand'peine de ses chaudes accolades, regarde le général Junot d'un air ébahi, et ne sait à quoi attribuer une tendresse si expressive de la part d'un militaire portant l'uniforme d'officier supérieur, et toutes les marques d'un rang élevé. «Comment, s'écrie celui-ci, vous ne me reconnaissez pas?—Citoyen général, je vous prie de m'excuser, mais je n'ai aucune idée...—Eh! morbleu, mon cher maître, vous avez oublié le plus paresseux, le plus libertin, le plus indisciplinable de vos écoliers.—Mille pardons, seriez-vous M. Junot?—Lui-même,» répond le général en renouvelant ses embrassades et en riant avec ses amis des singulières enseignes auxquelles il s'était fait reconnaître. Pour sa majesté l'empereur, si la mémoire eût manqué à quelqu'un de ses anciens maîtres, ce n'est point sur un signalement de ce genre qu'il aurait été reconnu, car tout le monde sait qu'il s'était distingué à l'École militaire par son assiduité au travail, et par la régularité et le sérieux de sa conduite.

Une rencontre du même genre, sauf la différence des souvenirs, attendait l'empereur à Brienne. Pendant qu'il visitait l'ancienne école militaire tombée en ruines, et désignait aux personnes qui l'entouraient l'emplacement des salles d'étude, des dortoirs, des réfectoires, etc., on lui présenta un ecclésiastique qui avait été sous-préfet d'une des classes de l'école. L'empereur le reconnut aussitôt, et jeta une exclamation de surprise. Sa Majesté s'entretint plus de vingt minutes avec ce monsieur, et le laissa pénétré de reconnaissance.

L'empereur, avant de quitter Brienne pour retourner à Fontainebleau, se fit remettre par le maire une note des besoins les plus pressans de la commune, et il laissa, à son départ, une somme considérable pour les pauvres et pour les hôpitaux.

En passant par Troyes, l'empereur y laissa, comme partout ailleurs, des marques de sa générosité. La veuve d'un officier général, retirée à Joinville (je regrette d'avoir oublié le nom de cette vénérable dame qui était plus qu'octogénaire), vint à Troyes, malgré son grand âge, pour demander des secours à Sa Majesté. Son mari n'ayant servi qu'avant la révolution, la pension de retraite dont elle avait joui lui avait été retirée sous la république, et elle se trouvait dans le plus grand dénuement. Le frère du général Vouittemont, maire d'une commune des environs de Troyes, eut la bonté de me consulter sur ce qu'il y avait à faire pour introduire cette dame jusqu'auprès de l'empereur, et je lui conseillai de la faire inscrire sur la liste des audiences particulières de Sa Majesté. Je pris moi-même la liberté de parler de madame de *** à l'empereur, et l'audience fut accordée. Je ne prétends point m'en attribuer le mérite; car en voyage, Sa Majesté était facilement accessible.

Lorsque la bonne dame vint à son audience, avec M. de Vouittemont, à qui son écharpe municipale donnait les entrées, je me trouvai sur leur passage. Elle m'arrêta pour me remercier du très-petit service qu'elle prétendait que je lui avais rendu, et me raconta qu'elle avait été obligée de mettre en gage les six couverts d'argent qui lui restaient, pour fournir aux frais de son voyage; qu'arrivée à Troyes dans une mauvaise carriole de ferme, recouverte d'une toile jetée sur des cerceaux, et qui l'avait mortellement secouée, elle n'avait pu trouver de place dans les auberges, toutes encombrées, à cause du séjour de Leurs Majestés, et qu'elle aurait été obligée de coucher dans sa carriole, sans l'obligeance de M. de Vouittemont, qui lui avait cédé sa chambre et offert ses services. En dépit de ses quatre-vingts ans passés, et de sa détresse, cette respectable dame contait son histoire avec un air de douce gaîté, et en finissant elle jeta un regard reconnaissant à son guide, sur le bras duquel elle s'appuyait.

En ce moment l'huissier vint l'avertir que son tour était venu, et elle entra dans le salon d'audience. M. de Vouittemont l'attendit en causant avec moi. Lorsqu'elle revint, elle nous raconta, en ayant grande peine à contenir son émotion, que l'empereur avait pris avec bonté le mémoire qu'elle lui avait présenté, l'avait lu avec attention, et remis à l'instant à un ministre qui se trouvait près de lui, en lui recommandant d'y faire droit dans la journée.

Le lendemain elle reçut le brevet d'une pension de trois mille francs, dont la première année lui fut payée ce jour-là même.

À Lyon, dont le cardinal Fesch était archevêque, l'empereur logea au palais de l'archevêché.

Pendant le séjour de Leurs Majestés, le cardinal se donna beaucoup de mouvement pour que son neveu eût sur-le-champ tout ce qu'il pouvait désirer. Dans son ardeur de plaire, Monseigneur s'adressait à moi plusieurs fois par jour, pour être assuré qu'il ne manquait rien. Aussi tout alla-t-il bien, et même très-bien. L'empressement du cardinal fut remarqué de toutes les personnes de la maison. Pour moi, je crus m'apercevoir que le zèle déployé par Monseigneur pour la réception de Leurs Majestés prit une nouvelle force lorsqu'il fut question d'acquitter toutes les dépenses occasionées par leur séjour, et qui furent considérables. Son Éminence retira, je pense, de forts beaux intérêts de l'avance de ses fonds, et sa généreuse hospitalité fut largement indemnisée par la générosité de ses hôtes.

Le passage du mont Cénis ne fut pas à beaucoup près aussi pénible que l'avait été celui du mont Saint-Bernard. Cependant la route que l'empereur a fait exécuter n'était pas encore commencée. Au pied de la montagne, on fut obligé de démonter pièce à pièce les voitures et d'en transporter les parties à dos de mulet. Leurs Majestés franchirent le mont, partie à pied, partie dans des chaises à porteur de la plus grande beauté, qui avaient été préparées à Turin. Celle de l'empereur était garnie en satin cramoisi et ornée de franges et galons d'or; celle de l'impératrice, en satin bleu avec franges et galons d'argent; la neige avait été soigneusement balayée et enlevée. Arrivées au couvent, elles furent reçues avec beaucoup d'empressement par les bons religieux. L'empereur, qui les affectionnait singulièrement, s'entretint avec eux, et ne partit point sans leur laisser de nombreuses et riches marques de sa munificence. À peine arrivé à Turin, il rendit un décret relatif à l'amélioration de leur hospice, et il a continué de les soutenir jusqu'à sa déchéance.

Leurs Majestés s'arrêtèrent quelques jours à Turin, où elles habitèrent l'ancien palais des rois de Sardaigne, qu'un décret de l'empereur, rendu pendant notre séjour actuel, déclara résidence impériale, aussi bien que le château de Stupinigi, situé à une petite distance de la ville.

Le pape rejoignit Leurs Majestés à Stupinigi; le saint père avait quitté Paris presque en même temps que nous, et avant son départ, il avait reçu de l'empereur des présens magnifiques. C'était un autel d'or, avec les chandeliers et les vases sacrés du plus riche travail, une tiare superbe, des tapisseries des Gobelins et des tapis de la Savonnerie; une statue de l'empereur en porcelaine de Sèvres. L'impératrice avait aussi fait à Sa Sainteté présent d'un vase de la même manufacture, orné de peintures des premiers artistes. Ce chef-d'œuvre avait au moins quatre pieds en hauteur et deux pieds et demi de diamètre à l'ouverture. Il avait été fabriqué exprès pour être offert au saint père, et représentait, autant qu'il m'en souvient, la cérémonie du sacre.

Chacun des cardinaux de la suite du pape avait reçu une boîte d'un beau travail, avec le portrait de l'empereur enrichi de diamans, et toutes les personnes attachées au service de Pie VII avaient eu des présens plus ou moins considérables. Tous ces divers objets avaient été successivement apportés par les fournisseurs dans les appartemens de Sa Majesté, et j'en prenais note par ordre de l'empereur à mesure qu'ils arrivaient.

Le saint père fit aussi, de son côté, accepter de très-beaux présens aux officiers de la maison de l'empereur qui avaient rempli quelques fonctions auprès de sa personne, pendant son séjour à Paris.

De Stupinigi nous nous rendîmes à Alexandrie. L'empereur, le lendemain de son arrivée, se leva de très-bonne heure, visita les fortifications de la ville, parcourut toutes les positions du champ de bataille de Marengo, et ne rentra qu'à sept heures du soir, après avoir fatigué cinq chevaux. Quelques jours après, il voulut que l'impératrice vît cette plaine fameuse, et, par ses ordres, une armée de vingt-cinq ou trente mille hommes y fut rassemblée. Le matin du jour fixé pour la revue de ces troupes, l'empereur sortit de son appartement vêtu d'un habit bleu à longue taille et à basques pendantes, usé à profit et même troué en quelques endroits. Ces trous étaient l'ouvrage des vers et non des balles, comme on l'a dit à tort dans certains mémoires. Sa Majesté avait sur la tête un vieux chapeau bordé d'un large galon d'or, noirci et effilé par le temps, et au côté un sabre de cavalerie comme en portaient les généraux de la république. C'étaient l'habit, le chapeau et le sabre qu'il avait portés le jour même de la bataille de Marengo. Je prêtai dans la suite cet habillement à M. David, premier peintre de Sa Majesté, pour son tableau du passage du mont Saint-Bernard. Un vaste amphithéâtre avait été élevé dans la plaine pour l'impératrice et pour la suite de Leurs Majestés. La journée fut magnifique, comme le sont tous les jours du mois de mai en Italie. Après avoir parcouru ses lignes, l'empereur vint s'asseoir à côté de l'impératrice, et fit aux troupes une distribution de croix de la Légion-d'Honneur. Ensuite il posa la première pierre d'un monument qu'il avait ordonné d'élever dans la plaine à la mémoire des braves morts dans la bataille. Lorsque Sa Majesté, dans la courte allocution qu'elle adressa en cette occasion à son armée, prononça d'une voix forte, mais profondément émue, le nom de Desaix, mort glorieusement ici pour la patrie, un frémissement de douleur se fit entendre dans les rangs des soldats. Pour moi, j'étais ému jusqu'aux larmes, et, les yeux fixés sur cette armée, sur ses drapeaux, sur le costume de l'empereur, j'avais besoin de me tourner de temps en temps vers le trône de sa majesté l'impératrice, pour ne pas me croire encore au 14 juin de l'année 1800.

Je pense que ce fut pendant ce séjour à Alexandrie que le prince Jérôme Bonaparte eut avec l'empereur une entrevue dans laquelle celui-ci fit à son jeune frère de sérieuses et vives remontrances. Le prince Jérôme sortit du cabinet visiblement agité. Le mécontentement de l'empereur venait du mariage contracté par son frère, à l'âge de dix-neuf ans, avec la fille d'un négociant américain. Sa Majesté avait fait casser cette union pour cause de minorité, et elle avait rendu un décret portant défense aux officiers de l'état civil de recevoir sur leurs registres la transmission de l'acte de célébration de mariage de M. Jérôme avec mademoiselle Paterson. Pendant quelque temps, l'empereur lui battit froid et le tint éloigné; mais peu de jours après l'entrevue d'Alexandrie, il le chargea d'aller à Alger pour réclamer comme sujets de l'empire deux cents Génois retenus en esclavage. Le jeune prince s'acquitta fort heureusement de sa mission d'humanité, et rentra au mois d'août dans le port de Gênes, avec les captifs qu'il venait de délivrer. L'empereur fut content de la manière dont son frère avait suivi ses instructions, et il dit à cette occasion «que le prince Jérôme était bien jeune, bien léger, qu'il lui fallait du plomb dans la tête, mais que pourtant il espérait en faire quelque chose.» Ce frère de Sa Majesté était du petit nombre des personnes qu'elle aimait particulièrement, quoiqu'il lui eût souvent donné les plus justes motifs de s'emporter contre lui.