Bienfaits de l'empereur durant son séjour à Schœnbrunn.—Anecdote.—La jeune musulmane enlevée par des corsaires.—Une autre Héloïse.—Second enlèvement.—Détresse.—Voyage à pied de Constantinople à Vienne.—Nouvelle désespérante.—Mariage de la jeune musulmane avec un officier français.—Voyage de madame Dartois à Constantinople.—Terreur et fuite.—Madame Dartois veuve pour la seconde fois.—Démarches auprès de l'empereur.—M. Jaubert, M. le duc de Bassano et M. le général Lebrun—Générosité et reconnaissance.—Le 15 août à Vienne.—Singulière illumination.—Affreux accident.—Le commissaire général de la police de Vienne.—Anecdote.—Méprise singulière d'un officier.—Passion du jeu et trahison.—L'espion surpris et fusillé.—Courage d'un conscrit et gaîté de l'empereur.—Second attentat contre les jours de l'empereur.—La maîtresse de lord Paget.—Avances faites à la comtesse au nom de l'empereur.—Hésitation.—Résolution hardie.—L'homme de la police.—La mêche éventée.—Sécurité de l'empereur.—Courage de l'empereur à Essling.—Sollicitude de l'empereur pour les soldats.—Schœnbrunn rendez-vous des savans.—M. Maëlzel, mécanicien.—L'empereur jouant aux échecs avec un automate.—L'empereur trichant et battu.—Belle action du prince de Neufchâtel.—Reconnaissance de deux jeunes filles.


À Schœnbrunn comme ailleurs, Sa Majesté signala sa présence par ses bienfaits. Ma mémoire est demeurée frappée d'un trait qui occupa long-temps les conversations à cette époque. La singularité des détails mérite que je le rapporte.

Une petite fille de neuf ans, appartenant à une famille de Constantinople très-riche et très-considérée, fut enlevée par des pirates, un jour qu'avec une servante elle se promenait hors de la ville. Les pirates transportèrent leurs deux captives en Anatolie, et les vendirent. La petite fille, qui promettait d'être charmante un jour, échut en partage à un riche marchand de Brousse, l'homme le plus sévère, le plus dur et le plus intraitable de la ville. Les grâces naïves de l'enfant touchèrent pourtant son humeur farouche; il eut pour elle les plus grands égards, la distingua de ses autres esclaves, et ne l'occupa qu'à des travaux faciles, tels que d'avoir soin de ses fleurs, etc. Un Européen, qui logeait chez ce marchand, lui offrit de se charger de l'éducation de la petite, et cet homme y consentit d'autant mieux qu'elle lui avait gagné le cœur et qu'il avait envie d'en faire sa femme, quand elle aurait l'âge d'être mariée. Mais l'Européen avait conçu le même projet, et, comme il était jeune, d'une figure agréable, plein d'intelligence et fort riche, il parvint facilement à s'attacher la jeune esclave, qui s'échappa un beau jour de la maison de son maître, et, nouvelle Héloïse, suivit son Abeilard à Kutahié, où ils demeurèrent cachés pendant six mois.

Elle avait alors dix ans; son précepteur, qui l'aimait tous les jours davantage, la conduisit à Constantinople, et la confia aux soins d'un évêque grec, auquel il recommanda d'en faire une bonne chrétienne. De là il partit pour aller à Vienne chercher le consentement de sa famille, et la permission de son gouvernement pour épouser son élève.

Deux ans s'écoulèrent ainsi: la pauvre fille ne recevait point de nouvelles de son futur époux; l'évêque était mort, et ses héritiers avaient abandonné Marie (c'était le nom de baptême de la musulmane convertie), et Marie, sans secours, sans protecteur, courait à chaque instant le risque d'être découverte par quelque parent, quelque ami de sa famille, et l'on sait que les Turcs ne pardonnent pas le changement de religion. Tourmentée de mille inquiétudes, lasse de la retraite et de l'obscurité profonde où elle vivait ensevelie, elle prit la résolution hardie d'aller rejoindre son bienfaiteur. Les dangers de la route ne l'arrêtèrent point. Elle partit de Constantinople seule, à pied; et, arrivée dans la capitale de l'Autriche, elle apprit que son époux était mort depuis plus d'un an.

On comprend facilement dans quel désespoir une nouvelle aussi triste dut plonger cette pauvre enfant. Que faire? que devenir? Retourner dans sa famille: c'est ce qu'elle voulut faire. Elle se rendit à Trieste, et trouva cette ville dans un affreux désordre. Elle venait de recevoir garnison française, mais les troubles inséparables de la guerre n'étaient point encore apaisés. La jeune Marie entra dans un couvent grec, en attendant le moment favorable pour gagner Constantinople. Ce fut là qu'un sous-lieutenant d'infanterie, nommé Dartois, la vit, en devint éperduement amoureux, s'en fit aimer, et l'épousa au bout d'un an.

Le bonheur dont jouissait madame Dartois ne put la faire renoncer à son projet d'aller voir sa famille. Devenue française, elle pensait que ce titre l'aiderait à rentrer en grâce auprès de ses parens. Le régiment de son mari reçut l'ordre de quitter Trieste, ce fut une occasion pour madame Dartois de renouveler ses instances auprès de lui, afin d'obtenir la permission d'aller à Constantinople. Il y consentit, non sans lui faire envisager tout ce qu'elle avait à redouter, tous les dangers auxquels ce voyage allait de nouveau l'exposer. Enfin elle partit, et quelques jours après son arrivée, comme elle venait de commencer ses démarches auprès de sa famille, elle reconnut dans la rue, à travers son voile, le marchand de Brousse, son premier maître, qui la cherchait par tout Constantinople, et qui avait juré de la tuer, s'il parvenait à la découvrir.

Cette terrible rencontre l'effraya au point que pendant trois ans, elle vécut dans une anxiété continuelle, osant à peine sortir pour ses plus pressantes affaires, et craignant toujours de revoir le farouche Anatolien. Elle recevait de temps en temps des lettres de son mari qui lui faisait part de la marche des armées françaises et de son avancement; dans les dernières, il la conjurait de revenir en France, espérant pouvoir aller l'y rejoindre bientôt.

Privée désormais de tout espoir de réconciliation avec sa famille, madame Dartois se détermina à faire ce que lui demandait son mari, et quoique la guerre entre la Russie et les Turcs rendît les routes fort peu sûres, elle partit de Constantinople au mois de juillet 1809.

Après avoir traversé la Hongrie et passé au milieu des camps autrichiens, madame Dartois se dirigeait sur Vienne, quand elle eut la douleur d'apprendre à Gratz que son époux avait été mortellement blessé à la bataille de Wagram. Il était dans cette ville; on la conduisit auprès de lui, il rendit le dernier soupir dans ses bras.

Elle pleura long-temps son époux. Bientôt il lui fallut songer à l'avenir; le peu d'argent qui lui restait à son départ de Constantinople avait à peine suffi pour les dépenses du voyage. M. Dartois n'avait rien laissé en mourant; quelques personnes donnèrent à la pauvre femme le conseil d'aller à Schœnbrunn réclamer les secours de Sa Majesté. Un officier supérieur lui remit une lettre de recommandation pour M. Jaubert, secrétaire interprète de l'empereur.

Madame Dartois arriva au moment où Sa Majesté se préparait à quitter Schœnbrunn. Elle s'adressa à M. Jaubert, à M. le duc de Bassano, au général Lebrun et à plusieurs autres personnes qui prirent à ses malheurs l'intérêt le plus vif. L'empereur, instruit par le duc de Bassano de la position déplorable où se trouvait cette dame, rendit sur-le-champ un décret spécial, constituant en faveur de madame Dartois une pension annuelle de 1600 francs, dont la première année lui fut payée d'avance. Quand le duc de Bassano vint dire à la veuve ce que Sa Majesté avait fait pour elle, et lui remit la première année de sa pension, elle tomba à ses genoux et les mouilla de larmes.

La fête de l'empereur fut célébrée à Vienne avec beaucoup d'éclat. Tous les habitans s'étaient crus obligés d'illuminer leurs fenêtres: ce qui faisait un coup d'œil vraiment extraordinaire. Il n'y avait pas de lampions; mais presque, toutes les croisées étant à double châssis, on avait mis entre les deux vitrages des lampes, des bougies, etc., arrangées avec art: c'était d'un effet charmant. Les Autrichiens paraissaient aussi gais que nos soldats; ils n'eussent point fêté leur propre empereur avec autant d'empressement. Il y avait bien au fonds quelque chose de contraint dans cette joie inaccoutumée, mais les apparences n'en disaient rien.

La veille de la fête, pendant la parade, on entendit à Schœnbrunn une explosion terrible; le bruit semblait venir de la ville. Quelques instans après on vit un gendarme accourir au grand galop. «Oh! oh! dit en riant le colonel Mechnem, il faut que le feu soit à Vienne. Un gendarme qui galope!» Il venait annoncer un événement bien déplorable. Une compagnie d'artilleurs préparait dans l'arsenal de la ville plusieurs pièces d'artifice pour célébrer la fête de Sa Majesté. Un d'eux, en foulant une bombe, mit le feu à la fusée, il eut peur, et jeta loin de lui la pièce qui alluma les poudres que renfermait l'atelier. Il y eut dix-huit canonniers de tués du coup et sept de blessés.

Dans le temps de la fête de Sa Majesté, comme j'entrais un matin dans son cabinet, je trouvai avec elle M. Charles Sulmetter, commissaire général de la police de Vienne. Je l'avais déjà vu plusieurs fois: il avait commencé par être premier espion de l'empereur, et ce métier avait été profitable pour lui au point de lui faire amasser quarante mille livres de rente. Il était né à Strasbourg, avait commencé par être chef de contrebandiers en Alsace, et la nature l'avait merveilleusement organisé pour cet état comme pour celui qu'il exerça ensuite: il le disait lui-même en racontant ses aventures, et prétendait que la contrebande et la police avaient ensemble beaucoup de points de ressemblance; que le grand art d'un contrebandier était de savoir éviter, comme celui de l'espion de savoir chercher.

Il inspirait une si grande terreur aux Viennois, que seul il valait tout un corps d'armée pour les maintenir. Son regard vif et pénétrant, son air de résolution et de sévérité, la brusquerie de sa démarche et de ses gestes, un organe terrible et son apparence de vigueur, justifiaient pleinement sa réputation. Ses aventures fourniraient une ample matière à quelque romancier. Dans les premières campagnes d'Allemagne, chargé d'un message du gouvernement français pour l'un des plus importans personnages de l'armée autrichienne, il passe chez l'ennemi, déguisé en bijoutier allemand, muni de passe-ports en règle et fourni d'une fort belle provision de diamans et de bijoux. Il avait été vendu: on l'arrête et on le fouille. Sa lettre était cachée dans le double-fond d'une boîte en or: on la trouva, et l'on eut la sottise d'en faire lecture devant lui. Jugé et condamné à mort, il fut livré aux soldats qui devaient le fusiller; mais il était nuit, et l'on remit son supplice au lendemain. Il reconnaît parmi ses gardes un déserteur français; il cause avec lui, lui promet beaucoup d'argent; il fait venir du vin, boit avec les soldats, les enivre, et, couvert d'un de leurs habits, il s'échappe avec le Français: mais, avant de rentrer au camp, il trouve le moyen de prévenir la personne pour qui était la lettre saisie, et de ce qu'elle contenait, et de ce qui lui est arrivé.

On donnait souvent à l'armée des mots d'ordre difficiles à retenir, pour fixer davantage l'attention. Un jour, le mot était Périclès, Persépolis. Un capitaine de la garde, qui connaissait mieux l'art de commander une charge que l'histoire grecque et la géographie, entend mal, et donne, pour mot d'ordre perce l'église. On rit de bon cœur de ce quiproquo. Le vieux capitaine fut bien loin de s'en fâcher, et disait qu'après tout il n'en avait pas été déjà si loin.

Le secrétaire du général Andréossy, gouverneur de Vienne, avait la malheureuse passion du jeu, et trouvant qu'il ne gagnait point assez pour fournir à ses dépenses, il se vendit à l'ennemi. Sa correspondance fut saisie, il avoua sa trahison et fut condamné à mort. Au moment du supplice, il fit preuve d'un étonnant sang-froid: «Approchez-vous davantage, dit-il aux soldats qui devaient le fusiller; comme cela vous me viserez mieux et j'aurai moins à souffrir.»

Dans une de ses excursions autour de Vienne, l'empereur rencontra un conscrit très-jeune qui rejoignait son corps; il l'arrête, lui demande son nom, son âge, son régiment, son pays. «Monsieur, répond le soldat qui ne le connaissait pas, je m'appelle Martin, j'ai dix-sept ans et je suis des Hautes-Pyrénées.—Tu es donc Français?—Oui, Monsieur.—Ah! tu es un coquin de Français!... Qu'on désarme cet homme, et qu'on le pende...—Oui, f..., je suis Français, répète le conscrit, et vive l'empereur!» Sa Majesté rit beaucoup, le conscrit fut détrompé, félicité, et courut rejoindre ses camarades avec la promesse d'une récompense, promesse que l'empereur ne tarda point à exécuter.

Deux ou trois jours avant son départ de Schœnbrunn, l'empereur courut de nouveau le risque d'être assassiné. Cette fois le coup devait être porté par une femme.

La comtesse*** attirait à cette époque tous les regards, tant à cause de son étonnante beauté que du scandale de ses liaisons avec lord Paget, ambassadeur d'Angleterre. Il serait difficile de trouver des expressions qui peignissent avec vérité tout ce qu'il y avait de grâce et de charmes dans cette dame, pour laquelle les sociétés de Vienne ne s'ouvraient qu'avec une sorte de répugnance, mais qui se dédommageait de leurs mépris, en recevant chez elle ce que l'armée française avait de plus brillant.

Un fournisseur de l'armée se mit dans la tête de procurer à l'empereur la connaissance de cette dame, et sans que Sa Majesté en fût informée, il fit faire à la comtesse des propositions par un de ses amis, officier de cavalerie attaché à la police militaire de la ville de Vienne.

L'officier de cavalerie crut parler de la part de l'empereur, et ce fut de très-bonne foi qu'il dit à la comtesse que Sa Majesté avait le plus grand désir de la voir à Schœnbrunn. C'était un matin qu'il lui faisait cette proposition pour le soir; ce qui parut tant soit peu brusque à la comtesse, qui ne se décida pas d'abord, et demanda la journée pour y réfléchir, ajoutant qu'elle voulait des preuves irrécusables pour croire que l'empereur était vraiment pour quelque chose dans cette affaire. L'officier protesta de sa sincérité, promit au reste de donner toutes les preuves qu'on exigerait, et prit rendez-vous pour le soir. Ayant rendu compte de sa négociation au fournisseur, celui-ci donna les ordres nécessaires pour qu'une voiture fût prête pour le soir indiqué par la comtesse, à l'officier de cavalerie. À l'heure convenue, l'officier retourna chez la comtesse, pensant l'emmener avec lui: mais elle le pria de revenir le lendemain, disant qu'elle n'était point décidée, et qu'elle avait besoin de la nuit pour réfléchir encore. Sur les observations de l'officier, elle se décida pourtant, mais toujours pour le lendemain, et lui donna sa parole d'honneur d'être prête pour l'heure à laquelle il viendrait la chercher.

La voiture fut donc renvoyée, et redemandée le lendemain à pareille heure. Cette fois, l'envoyé du fournisseur trouva la comtesse très-bien disposée. Elle le reçut avec gaîté, avec empressement même, et lui fit voir qu'elle avait mis ordre à ses affaires comme s'il se fût agi pour elle de quelque grand voyage: puis après l'avoir regardé quelques instans en face, elle lui dit en le tutoyant «Tu peux revenir dans une heure, je serai prête: j'irai le voir, tu peux y compter. Hier j'avais des affaires à terminer, mais aujourd'hui je suis libre. Si tu es bon Autrichien, tu me le prouveras: tu sais combien il a fait de mal à notre pays! Eh bien, ce soir, notre pays sera vengé! Viens me chercher, n'y manque pas!»

L'officier de cavalerie, effrayé d'une semblable confidence, n'en voulut point porter la responsabilité. Il vint tout dire au château. L'empereur le récompensa richement, l'engagea, dans son propre intérêt, à ne plus revoir la comtesse, et défendit expressément de donner la moindre suite à cette affaire. Tous ces dangers n'altéraient en rien son humeur: il avait coutume de dire: «Qu'ai-je à craindre? je ne puis pas être assassiné: je ne mourrai que sur un champ de bataille.» Et même sur un champ de bataille, il ne prenait aucunement garde à lui. À Essling, par exemple, il s'exposa comme un chef de bataillon qui veut devenir colonel: les boulets tuaient du monde à côté de lui, devant, derrière; il ne bougeait pas. Ce fut au point qu'un général effrayé s'écria: «Sire, si votre majesté ne se retire pas, il faudra que je la fasse enlever par mes grenadiers.» Qu'on juge après cela si l'empereur songeait à prendre des précautions pour lui-même? Mais les marques d'exaspération manifestées par les habitans de Vienne le faisaient veiller à la sûreté de ses troupes; il avait défendu expressément que les soldats quittassent leurs cantonnemens le soir. Sa Majesté avait peur pour eux.

Le château de Schœnbrunn était le rendez-vous de tous les savans illustres de l'Allemagne. Il ne paraissait point un ouvrage nouveau, point une invention curieuse qu'aussitôt l'empereur ne donnât l'ordre de lui en présenter les auteurs. Ce fut ainsi que M. Maëlzel, le fameux mécanicien, inventeur du métronome, fut admis à l'honneur d'offrir à sa majesté plusieurs pièces de son invention. L'empereur admira les jambes artificielles destinées à remplacer bien mieux et plus commodément que des jambes de bois, celles que les boulets emportaient. Il le chargea de construire un char pour emporter les blessés du champ de bataille. Ce char devait être fait de telle sorte, qu'il pût, étant ployé, se charger facilement en croupe des gens à cheval qui se trouvent à la suite de l'armée, comme les chirurgiens, les aides, les employés, etc. M. Maëlzel avait aussi fabriqué un automate connu dans toute l'Europe sous le nom du joueur d'échecs. Il l'avait apporté à Schœnbrunn pour le faire voir à Sa Majesté, et l'avait monté dans l'appartement du prince de Neufchâtel. L'empereur alla chez le prince: je le suivis avec quelques personnes. L'automate était assis devant une table sur laquelle le jeu d'échecs était disposé. Sa Majesté prend une chaise et s'asseyant en face de l'automate, dit en riant: «Allons! mon camarade; à nous deux.» L'automate salue et fait signe de la main à l'empereur, comme pour lui dire de commencer. La partie engagée, l'empereur fait deux ou trois coups, et pose exprès une pièce à faux. L'automate salue, reprend la pièce et la remet à sa place. Sa Majesté triche une seconde fois; l'automate salue encore, mais il confisque la pièce. C'est juste, dit Sa Majesté et pour la troisième fois, elle triche. Alors l'automate secoue la tête, et, passant la main sur l'échiquier, il renverse tout le jeu.

L'empereur fit de grands complimens au mécanicien. Comme il sortait de l'appartement, accompagné du prince de Neufchâtel, nous trouvâmes dans l'antichambre deux jeunes filles qui présentèrent au prince de la part de la mère une corbeille de fruits magnifiques. Comme le prince les accueillait avec un air de familiarité, l'empereur, curieux de les connaître, s'approcha d'elles et les questionna; mais elles n'entendaient pas le français. Quelqu'un dit alors à Sa Majesté que ces deux jolies personnes étaient les filles d'une bonne femme à qui le maréchal Berthier avait sauvé la vie en 1805. Il était seul, à cheval; le froid était horrible et la terre couverte de neige; il aperçoit couchée au pied d'un arbre une femme qui paraissait mourante. Le froid l'avait saisie; le maréchal la prend dans ses bras, la place sur son cheval avec son manteau sur les épaules, et la ramène ainsi chez elle où ses filles pleuraient son absence. Il sortit sans vouloir se faire connaître; mais elles le retrouvèrent lors de la prise de Vienne, et toutes les semaines, les deux sœurs venaient voir leur bienfaiteur, et lui apporter en reconnaissance des corbeilles de fleurs ou de fruits.


CHAPITRE XVI.

Excursion à Raab.—L'évêque et Soliman.—Méprise de M. Jardin.—Sensibilité de l'empereur.—Devoir pénible.—Les chouans de Normandie.—La femme brigand.—Scène déchirante.—Tendresse conjugale.—Désespoir et folie.—Rendez-vous de chasse avec l'archiduc Charles.—Départ de Schœnbrunn.—Arrivée à Passau.—La veuve d'un médecin allemand.—Terreur des habitans d'Augsbourg.—Bonté du général Lecourbe.—Trait d'humanité d'un grenadier.—Désespoir et joie maternelle.—Voyage rapide de l'empereur.—Arrivé à Fontainebleau.—Mauvaise humeur de l'empereur.—Prédilection de l'empereur pour les manufactures de Lyon.—Promenade forcée de Sa Majesté.—Accueil sévère fait par l'empereur à l'impératrice.—Larmes de Joséphine.—Réparation de l'empereur.


Vers la fin de septembre, l'empereur fit un voyage à Raab; il allait monter à cheval pour retourner à la résidence de Schœnbrunn, quand il aperçut l'évêque de Raab, à quelques pas de lui.

«N'est-ce pas l'évêque? dit-il à M. Jardin qui tenait la tête du cheval.—Non, Sire, c'est Soliman.—Je te demande si ce n'est pas l'évêque,» répéta Sa Majesté en montrant le prélat. M. Jardin, tout à son affaire et ne pensant qu'au cheval de l'empereur, qui portait le nom de l'Évêque, répondit: «Sire, je vous assure que vous l'avez monté à l'avant-dernier relais.» L'empereur s'aperçut de la méprise et rit aux éclats.

Je fus témoin, à Wagram, d'un trait qui atteste toute la bonté et la sensibilité de l'empereur, dont je crois avoir déjà donné plusieurs preuves, car si dans le récit que je vais faire, il fut forcé de se refuser à un acte de clémence, son refus même fera admirer la générosité et la force de son âme.

Une dame fort riche, qui habitait près de Caen, madame de Combray, livrait son château à une bande de royalistes qui croyaient servir dignement leur cause en dévalisant les diligences sur les grandes routes. Elle s'était faite trésorière de cette bande de partisans, et faisait passer les fonds à un prétendu trésorier de Louis XVIII. Sa fille, madame Aquet, faisait partie de la troupe et, habillée en homme, elle s'était distinguée par son audace. Mais leurs exploits ne furent pas de longue durée; poursuivis et atteints par des forces supérieures, on leur fit leur procès; madame Aquet fut condamnée à mort, avec ses complices. Elle prétexta une grossesse et obtint un sursis, pendant lequel elle mit en œuvre, mais inutilement, tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour obtenir sa grâce. Enfin, au bout de huit mois de vaines sollicitations, elle se décida à envoyer ses enfans en Allemagne pour demander sa grâce à l'empereur. Son médecin, sa sœur et ses deux filles arrivèrent à Schœnbrunn le jour où l'empereur était allé visiter le champ de Wagram. Ils attendirent toute la journée, sur le perron du palais, le retour de l'empereur. Les deux jeunes personnes, âgées, l'une de dix ans, l'autre de douze, inspiraient beaucoup d'intérêt; mais le crime de leur mère était affreux; car si, en politique, des opinions quelles qu'elles soient ne sont jamais coupables, on n'en doit pas moins être puni sous tous les gouvernemens possibles, lorsque, par opinion, on se fait voleur et assassin. Les enfans vêtus de deuil se jettent aux pieds de l'empereur en criant: «Grâce, grâce, rendez-nous notre mère!» L'empereur les relève avec bonté, prend des mains de la tante la pétition, la lit tout entière avec attention, interroge le médecin avec intérêt... regarde les enfans... il hésite... mais au moment où je croyais, comme tous ceux qui étaient présens à cette scène touchante, qu'il allait prononcer la grâce, il s'éloigna à grands pas en disant: «Je ne le peux pas!...» J'avais vu les combats intérieurs qu'il avait éprouvés; il avait changé plusieurs fois de couleur, des larmes roulaient dans ses yeux, sa voix était altérée; son refus me parut un acte de courage.

À côté du souvenir de ces violences criminelles, et d'autant plus condamnables peut-être qu'elles venaient d'une femme qui, pour s'y livrer, avait dû commencer par fouler aux pieds la douceur et les vertus modestes de son sexe, je retrouve dans mes notes un trait de fidélité et de tendresse conjugale qui auraient mérité une meilleure destinée. La femme d'un colonel d'infanterie ne voulut jamais quitter son mari. Pendant la marche de l'armée, elle suivait le régiment dans une calèche; les jours de combat elle montait à cheval, et se tenait le plus près possible de la ligne. À Friedland, elle vit le colonel tomber percé d'une balle; elle y courut avec son domestique, l'enleva elle-même des rangs et l'emporta à l'ambulance; mais il était trop tard, il était mort. Sa douleur fut silencieuse, on ne la vit pas verser une larme. Elle offrit sa bourse à un chirurgien et le supplia d'embaumer le corps de son mari. L'opération se fit aussi bien que possible. Le cadavre, enveloppé de linges, fut placé dans un coffre à charnières et mis dans la calèche. La veuve au désespoir s'asseoit auprès et reprend le chemin de la France; mais sa douleur concentrée égare bientôt sa raison. Dans chaque station qu'elle fait, elle s'enferme avec son précieux dépôt, tire le corps de son coffre, le place sur un lit, lui découvre la face, lui prodigue les plus tendres caresses, lui parle comme s'il était vivant et s'endort auprès de lui. Le matin, elle replace son mari dans le coffre, et reprenant son morne silence, continue sa route. Pendant plusieurs jours, son secret resta inconnu; mais quelques jours seulement avant d'arriver à Paris, il fut dévoilé. L'embaumement du corps n'était pas fait de manière à le garantir long-temps de la putréfaction. Elle arriva au point que dans une auberge, l'odeur effroyable qu'exhalait le coffre éveilla quelques soupçons; on pénétra le soir dans la chambre de cette épouse infortunée, et on la trouva tenant dans ses bras le corps horriblement défiguré de son mari... «Silence! cria-t-elle à l'aubergiste épouvanté, mon mari dort... Pourquoi venez-vous troubler son sommeil de gloire?...» On eut beaucoup de peine à retirer des mains de cette insensée le cadavre qu'elle gardait, et à la conduire à Paris où peu de temps après, elle mourut, sans avoir recouvré un moment la raison.

On s'étonnait beaucoup au château de Schœnbrunn de n'y avoir point encore vu l'archiduc Charles que l'on savait être très-estimé de l'empereur, qui n'en parlait jamais qu'en témoignant la plus haute considération pour lui. J'ignore entièrement quels motifs empêchèrent ce prince de venir à Schœnbrunn, ou l'empereur de l'y recevoir; toujours est-il que, deux ou trois jours avant le départ pour Munich, Sa Majesté sortit un matin du château en partie de chasse avec quelques officiers et moi, et qu'elle nous fit arrêter à un rendez-vous de chasse appelé la Vénerie, sur la route de Vienne à Bukusdorf. En arrivant, nous trouvâmes l'archiduc Charles, qui attendait Sa Majesté avec seulement deux personnes de suite. Le souverain et l'archiduc restèrent long-temps enfermés dans le pavillon, et nous ne rentrâmes que fort tard à Schœnbrunn.

L'empereur partit de cette résidence le 16 octobre, à midi. La suite de Sa Majesté se composait du grand-maréchal duc de Frioul, des généraux Rapp, Mouton, Savary, Nansouty, Durosnel, Lebrun; de trois chambellans; de M. Labbé, chef du bureau topographique; de M. de Menneval, secrétaire de Sa Majesté, et de M. Yvan. Le duc de Bassano et le duc de Cadore, alors ministre des relations extérieures, partirent avec nous.

Nous arrivâmes à Passau le 18 au matin. L'empereur passa toute la journée à visiter les forts Maximilien et Napoléon, ainsi que sept ou huit redoutes, dont les noms rappelaient les faits principaux de la campagne. Plus de douze mille ouvriers travaillaient à ces constructions importantes. Ce fut une fête pour tous ces braves gens que la visite de Sa Majesté. Le soir on se remit en chemin, et deux jours après nous étions à Munich.

À Augsbourg, en sortant du palais de l'électeur de Trèves, l'empereur vit, agenouillée dans la rue, sur son passage, une femme que quatre enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bonté de ce qu'il pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans répondre, remit à Sa Majesté une pétition écrite en allemand, que le général Rapp traduisit. Elle était la veuve d'un médecin allemand, nommé Buiting, mort depuis peu, et que l'armée connaissait pour son zèle à secourir les blessés français, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'électeur de Trèves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyèrent vivement la pétition de madame Buiting, que la mort de son mari réduisait presque à la misère, et qui demandait à l'empereur quelques secours pour les enfans du médecin allemand dont les soins avaient sauvé la vie à plusieurs de ses braves soldats. Sa Majesté donna l'ordre de compter à la pétitionnaire la première année d'une pension qu'elle constitua sur-le-champ. Le général Rapp ayant appris à la veuve ce que l'empereur faisait pour elle, cette bonne mère s'évanouit en poussant un cri de joie.

Je fus témoin d'une autre scène aussi attendrissante. Lorsque l'empereur marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'étaient portés à quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa Majesté n'exerçât sur eux de terribles représailles; la terreur fut au comble quand on apprit qu'une partie de l'armée française allait traverser la ville. Une jeune femme, d'une beauté remarquable, veuve depuis quelques mois seulement, s'y était retirée avec son enfant, dans l'espoir d'être plus tranquille à Augsbourg que partout ailleurs; effrayée à l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras et s'enfuit. Mais au lieu d'éviter nos soldats, elle se trompe de porte et tombe au milieu des avant-postes français. Le général Lecourbe la voit tremblante, éperdue, qui le conjure à genoux de lui sauver l'honneur, fût-ce même aux dépens de sa vie, et s'évanouit. Ému jusqu'aux larmes, le général lui prodigue ses soins, et lui fait donner un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville voisine, où elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient. L'ordre de marcher fut donné en même temps, et dans les mouvemens qu'il produisit, on oublia, en emmenant la mère, de prendre l'enfant, qui resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du lieu où la pauvre mère avait été conduite, il se promit bien de le lui rendre le plus tôt qu'il se pourrait, à moins qu'une balle ne l'enlevât avant le retour de l'armée. Il fit faire une poche de cuir, dans laquelle il portait son jeune protégé, arrangé de telle sorte que son sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon grenadier faisait un trou dans la terre, y déposait le petit et venait le reprendre après l'affaire finie. Ses camarades se moquèrent de lui le premier jour, mais ils ne tardèrent pas à comprendre ce qu'il y avait de beau dans sa conduite. L'enfant échappa à tous les dangers, grâce aux soins continuels de son père adoptif, et quand on se remit en route pour Munich, le grenadier, qui s'était singulièrement attaché à ce pauvre petit, regrettait presque de voir approcher le moment où il faudrait le rendre à sa mère.

On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortunée après avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et rien ne put les déterminer à l'enfreindre. À peine arrivée, elle repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous côtés; personne ne put lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils était mort, et le pleura amèrement. Elle pleurait ainsi depuis près de six mois, quand l'armée repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enfermée dans sa chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande à la voir, qu'il a quelque chose de précieux à lui remettre, mais que ne pouvant quitter son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien éloignée de penser à tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans les bras de la pauvre mère, qui ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux. Pensant que peut-être cette dame n'était pas riche, cet excellent homme avait fait une collecte qui s'était élevée à vingt-cinq louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.

L'empereur ne resta que fort peu de temps à Munich. Le jour de son arrivée, un courrier fut expédié par le grand-maréchal à M. de Luçay, pour le prévenir que Sa Majesté serait à Fontainebleau le 27 octobre, dans la soirée probablement, et qu'il fallait que la maison de l'empereur ainsi que celle de l'impératrice fussent à cette résidence pour recevoir Sa Majesté. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir, l'empereur avait voyagé avec une telle rapidité que le 26 à dix heures du matin, il était à la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'à l'exception du grand-maréchal, d'un courrier, et du concierge de Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir à la descente de voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il était impossible de prévoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur à l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un à gronder, et voyant que le courrier se préparait à descendre de son cheval, sur lequel il était plutôt collé que posé, il lui dit: «Tu te reposeras demain; cours à Saint-Cloud, tu annonceras mon arrivée;» et le pauvre courrier se remit à galoper de plus belle.

La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majesté ne pouvait être attribuée par elle à personne, car, d'après l'ordre du grand-maréchal, qui était celui de l'empereur, M. de Luçay avait commandé le service de Leurs Majestés de manière à ce qu'il fût prêt pour le lendemain de grand matin; c'était donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver. Il fallait attendre jusque là.

En attendant, l'empereur se mit à visiter les appartemens neufs qu'il avait fait construire dans le château. Le bâtiment de la cour du Cheval-Blanc, qui servait autrefois à l'école militaire, avait été restauré, agrandi et décoré avec une magnificence extraordinaire; on l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa Majesté, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de tout débouché extérieur. Après s'être bien promené et repromené, l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il demandait l'heure à chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin il m'ordonna de préparer ce qu'il fallait pour écrire, et se mit à une petite table, tout seul, jurant intérieurement sans doute après ses secrétaires qui n'arrivaient pas.

À cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur l'entendant rouler dans la cour, descendit précipitamment, et tandis qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied, il dit aux personnes qui étaient dedans: «Et l'impératrice?» On répondit que Sa Majesté l'impératrice ne s'était fait précéder que d'un quart d'heure tout au plus. «C'est bien heureux,» reprit l'empereur, et tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une petite bibliothèque où il s'était établi pour travailler.

Enfin l'impératrice arriva comme six heures allaient sonner; il était nuit fermée. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa de ce qu'il entendait, et sachant que c'était Sa Majesté, il continua d'écrire sans se déranger pour l'aller recevoir; c'était la première fois qu'il agissait ainsi. L'impératrice le trouva assis dans la bibliothèque: «Ah! dit Sa Majesté, vous voilà, Madame; vous faites bien, car j'allais partir pour Saint-Cloud.» Et l'empereur, dont les yeux avaient quitté son ouvrage pour se fixer sur l'impératrice, les baissa après avoir parlé. Cet accueil sévère fit beaucoup de peine à Joséphine; elle voulut s'excuser, Sa Majesté lui répondit de manière à lui faire venir les larmes aux yeux; mais aussitôt il s'en repentit, et demanda pardon à l'impératrice en convenant de son tort.


CHAPITRE XVII.

Opinion erronée sur le divorce.—Motifs de l'empereur.—Tendres ménagemens.—Sacrifice douloureux.—Courage et résignation de l'impératrice.—Les convives désappointés.—Gaîté de l'empereur.—Le roi de Saxe à Fontainebleau.—Amitié des deux monarques.—Promenade à pied au pont d'Iéna.—L'œil du maître.—Compliment du roi de Saxe à Sa Majesté.—Préoccupation de l'empereur.—Embarras de l'empereur et de l'impératrice.—Gêne mutuelle.—Tristesse du séjour à Fontainebleau.—Abattement de l'empereur.—Le 30 novembre.—Repas lugubre.—Scène terrible.—L'impératrice évanouie.—Paroles échappées à l'empereur.—Fêtes données par la ville de Paris.—Horrible situation de l'impératrice.—Enthousiasme inexprimable.—Agitation de l'empereur.—Tableau d'un grand couvert impérial.—Arrivée du prince Eugène.—Son désespoir.—Entrevue de l'empereur et du vice-roi.—Paroles touchantes de l'empereur.—Cérémonie du divorce.—Visite nocturne de Joséphine.—Départ de Joséphine pour la Malmaison.


Ce n'est pas, comme on le dit dans quelques mémoires, à cause et à la suite de la petite brouillerie que j'ai rapportée ci-dessus que l'idée première du divorce vint à Sa Majesté. L'empereur croyait nécessaire au bonheur de la France qu'il eût un héritier de son nom, et comme il était certain que l'impératrice ne pouvait plus lui en donner, il dut songer au divorce. Mais ce fut par les moyens les plus doux, et avec les plus grands ménagemens, qu'il tâcha d'amener l'impératrice à ce sacrifice douloureux; il n'eut pas recours, comme on a voulu le faire entendre, aux emportemens, aux menaces; ce fut à la raison de son épouse qu'il en appela, ce fut volontairement qu'elle y consentit. Je le répète, il n'y eut point de violence de la part de l'empereur; il y eut courage, résignation et soumission de la part de l'impératrice. Son dévouement à l'empereur l'aurait fait souscrire à tous les sacrifices; elle eût donné sa vie pour lui, et, quoique cette terrible séparation brisât son cœur, elle trouvait de la consolation dans l'idée qu'elle épargnerait une inquiétude, un tourment à l'homme qu'elle chérissait le plus au monde; et quand elle apprit que le roi de Rome était né, elle oublia toutes ses douleurs pour ne songer qu'au bonheur de son ami; car ils eurent toujours l'un pour l'autre les soins, les égards de la plus parfaite amitié.

L'empereur n'avait pris dans toute la journée du 26, qu'une tasse de chocolat et un peu de bouillon; aussi plusieurs fois l'avais-je entendu se plaindre de la faim quand arriva l'impératrice. La querelle finie, les deux époux s'embrassèrent tendrement, et l'impératrice passa dans ses appartemens pour faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur reçut MM. Decrès et de Montalivet, qu'il avait envoyé chercher le matin par un piqueur, et sur les sept heures et demie, l'impératrice reparut, habillée avec un goût parfait. En dépit du froid, elle s'était fait coiffer en cheveux avec des épis d'argent et des fleurs bleues; elle avait une polonaise en satin blanc bordée de cygne qui lui seyait à ravir. L'empereur interrompit son travail pour la regarder: «Je ne suis pas restée long-temps à ma toilette, n'est-ce pas?» dit-elle en souriant. Sa Majesté, sans répondre, lui montra la pendule, puis se leva, lui donna la main, et se disposant à passer dans la salle à manger, il dit à MM. de Montalivet et Decrès: «Je suis à vous dans cinq minutes.—Mais, répliqua l'impératrice, ces messieurs n'ont sans doute pas dîné, puisqu'ils arrivent de Paris.—Ah! c'est juste;» et les ministres entrèrent avec Leurs Majestés dans la salle à manger, où ils ne mangèrent rien, car à peine l'empereur se fut-il assis qu'il se leva, jeta sa serviette et rentra dans son cabinet, où ces messieurs le suivirent nécessairement, mais à leur bien grand regret, je pense.

La journée finit mieux qu'elle n'avait commencé: il y eut le soir une réception peu nombreuse, mais fort agréable, dans laquelle l'empereur se montra très-gai et très-aimable; il semblait qu'il voulût effacer le souvenir de la petite scène qu'il avait faite à l'impératrice.

Leurs Majestés restèrent à Fontainebleau jusqu'au 14 novembre. Le roi de Saxe était arrivé la veille à Paris; l'empereur, qui avait fait à cheval presque toute la route de Fontainebleau à Paris, se rendit en arrivant au palais de l'Élysée. Les deux monarques paraissaient fort liés et sortirent ensemble presque tous les jours. Un matin de très-bonne heure, ils sortirent à pied des Tuileries, suivis chacun d'une seule personne; j'étais avec l'empereur; ils se dirigèrent, en suivant le bord de l'eau, du côté du pont d'Iéna, dont les travaux étaient poussés avec une grande activité. Ils atteignaient la place de la Révolution, lorsque cinquante à soixante personnes se réunirent dans l'intention d'accompagner les deux souverains. Ce groupe commençait à gêner l'empereur, mais des agens de police le dissipèrent. Arrivée au pont, Sa Majesté examina avec attention les travaux, et trouvant à redire dans la construction, elle fit appeler l'architecte, qui vint et trouva l'observation fondée, bien que pour en convenir l'empereur eût besoin de parler beaucoup et de revenir souvent sur les mêmes explications. Sa Majesté, se tournant alors vers le roi de Saxe, lui dit: «Vous voyez, mon cousin, que l'œil du maître est nécessaire partout.»—«Oui, répondit le roi de Saxe, et surtout un œil aussi exercé que celui de Votre Majesté.»

Presque aussitôt après que nous fûmes à Fontainebleau, je m'aperçus que l'empereur, lorsqu'il se trouvait avec son auguste épouse, était contraint, préoccupé. Le même embarras se peignait dans les traits de l'impératrice. Cet état de gêne et de mutuelle observation devint en peu de temps assez visible pour être remarqué de tout le monde. Il en résulta que le séjour à Fontainebleau fut extrêmement triste et ennuyeux. À Paris, la présence du roi de Saxe fit quelque diversion; mais l'impératrice paraissait plus inquiète que jamais. Chacun s'épuisait en conjectures; pour moi, je ne savais trop que penser. Le front de l'empereur était plus soucieux de jour en jour, quand arriva le 30 novembre.

Ce jour-là, le dîner fut silencieux comme jamais je ne l'avais vu. L'impératrice avait pleuré toute la journée, et, pour cacher autant que possible sa pâleur et la rougeur de ses yeux, elle s'était coiffée d'un grand chapeau blanc noué sous le menton, et dont la passe couvrait son front tout entier. L'empereur tenait presque continuellement les yeux baissés; on voyait de temps en temps des mouvemens convulsifs agiter sa physionomie, et s'il lui arrivait de lever les yeux, c'était pour regarder à la dérobée l'impératrice avec un sentiment bien visible de profonde douleur. Les officiers de service, immobiles comme des thermes, observaient avec une inquiétude curieuse cette scène sombre et pénible; et pendant tout le repas, qui fut servi pour la forme, car Leurs Majestés ne touchèrent à rien, on n'entendit que le bruit uniforme des assiettes apportées et remportées, tristement varié par la voix monotone des officiers de bouche et par le tintement que produisait l'empereur en frappant machinalement son couteau sur les parois de son verre. Une seule fois Sa Majesté rompit le silence par un gros soupir suivi de ces mots adressés à l'un des officiers: «Quel temps fait-il?» Question sans intention et sans résultat pour l'empereur, car il n'entendit point ou ne parut point entendre la réponse. Presque aussitôt il se leva de table, et l'impératrice le suivit à pas lents et le mouchoir sur sa bouche, comme pour comprimer des sanglots. On apporta le café, et, selon l'usage, un page présenta le plateau à l'impératrice pour qu'elle versât elle-même la liqueur; mais l'empereur le prit lui-même, versa le café dans la tasse, fit fondre le sucre en regardant toujours l'impératrice, qui restait debout, comme frappée de stupeur; il but, et rendit le tout au page. Ensuite il témoigna par un signe qu'il voulait être seul, et poussa la porte du salon derrière lui. Je restai dehors, et m'assis à côté de la porte; bientôt il ne resta plus dans la salle à manger qu'un de messieurs les préfets du palais, qui se promenait les bras croisés, pressentant, ainsi que moi, quelque terrible événement. Au bout de quelques minutes j'entends des cris, je me précipite... L'empereur ouvre vivement la porte, regarde, et ne voit que nous deux... L'impératrice était par terre, pleurant et criant à fendre le cœur: «Non, vous ne le ferez pas! vous ne voudrez pas me faire mourir!» L'huissier de la chambre avait le dos tourné; je cours à lui, il me comprend et sort. Sa Majesté fit entrer la personne qui se trouvait avec moi, et la porte fut refermée. J'ai su depuis que l'empereur lui avait dit d'enlever l'impératrice avec lui, afin de la transporter dans son appartement; elle venait, dit Sa Majesté, d'avoir une violente attaque de nerfs, et sa position réclamait les soins les plus prompts. M. de B..., avec l'aide de l'empereur, enleva l'impératrice dans ses bras, et Sa Majesté, prenant elle-même un flambeau sur la cheminée, éclaira M. de B... le long d'un couloir où prenait le petit escalier qui communiquait de ses appartemens à ceux de l'impératrice. Cet escalier, extrêmement étroit, ne permettait pas qu'un homme, chargé d'un tel fardeau, pût le descendre sans courir le risque de tomber. Sa Majesté, sur l'observation que lui en fit M. de B..., appela le gardien du porte-feuille, dont la charge était de se tenir toujours à la porte du cabinet de l'empereur, donnant sur cet escalier, et lui remit la bougie, dont on n'avait plus besoin, puisqu'on venait d'allumer les lanternes. Sa Majesté fit passer le gardien devant, qui tenait toujours le flambeau, et, prenant elle-même les jambes de l'impératrice, elle descendit avec M. de B... fort heureusement, et ils arrivèrent ainsi dans la chambre à coucher. Alors l'empereur sonna, et fit venir les femmes; quand elles furent entrées, il se retira les larmes aux yeux, et donnant tous les signes de la plus vive émotion. Cette scène l'avait tellement affecté, qu'il lui échappa de dire à M. de B..., d'une voix tremblante et entrecoupée, quelques phrases qui ne fussent jamais sorties de sa bouche en toute autre circonstance. Sans doute il fallait un trouble aussi extrême pour que Sa Majesté apprît à M. de B... la cause du désespoir de l'impératrice, pour qu'elle lui dît que l'intérêt de la France et de la dynastie impériale avaient fait violence à son cœur; que le divorce était devenu un devoir déplorable, rigoureux, mais que c'était un devoir.

La reine Hortense et M. Corvisart ne tardèrent point à se rendre auprès de l'impératrice, qui passa une fort mauvaise nuit. De son côté, l'empereur ne dormit point; il se leva plusieurs fois pour aller s'informer lui-même de l'état où se trouvait Joséphine. Pendant toute cette nuit, Sa Majesté ne prononça point une seule parole: je ne l'avais jamais vue dans un chagrin pareil.

Cependant le roi de Naples, le roi de Westphalie, le roi de Wurtemberg et les reines et princesses de la famille impériale arrivaient à Paris pour assister aux fêtes que la ville de Paris devait donner à Sa Majesté en réjouissance des victoires et de la paix d'Allemagne, en même temps que pour célébrer l'anniversaire du couronnement. D'un autre côté, la session du corps législatif allait s'ouvrir. Il fallut que, dans l'intervalle qui sépara la fièvre dont je viens de parler et le jour de la signature de l'acte du divorce, l'impératrice fût présente à toutes ces solennités, à toutes ces fêtes, qu'elle parût à la face d'une immense population, tandis que la solitude seule pouvait apporter quelque adoucissement à ses maux; il fallut qu'elle se couvrît le visage de rouge afin de dissimuler sa pâleur et les ravages d'un mois passé dans les tourmens et dans les larmes. Quelles tortures! et combien elle devait maudire cette élévation, dont il ne lui restait plus que la contrainte à sentir!

Le 3 décembre, Leurs Majestés se rendirent à Notre-Dame. Un Te Deum fut chanté; ensuite le cortége impérial se mit en marche pour le palais du Corps-Législatif, et l'ouverture de la session se fit avec une magnificence inusitée. L'empereur prit place au milieu d'un enthousiasme inexprimable; jamais peut-être son apparition n'avait excité tant de cris et d'applaudissemens. L'impératrice fut moins triste un instant; elle semblait jouir de ces témoignages d'affection pour celui qui allait cesser d'être son époux; mais quand il eut commencé à parler, elle retomba dans ses réflexions douloureuses.

Il était cinq heures à peu près lorsque le cortége rentra aux Tuileries. Le banquet impérial n'était que pour sept heures et demie. Dans cet intervalle, il y eut réception des ambassadeurs, après laquelle les convives passèrent dans la galerie de Diane.

L'empereur avait au grand couvert son costume du sacre et la tête coiffée de son chapeau à plumes, qu'il ne quitta point un seul instant. Il mangea plus que de coutume, malgré l'inquiétude qui semblait l'agiter; il regardait tout autour de lui et derrière, faisant qu'à chaque instant le grand-chambellan se baissait pour prendre un ordre qu'il ne donnait jamais. L'impératrice était assise en face de lui, dans la plus riche parure, en robe lamée, couverte de diamans, mais le visage plus souffrant encore que le matin.

À la droite de l'empereur était assis le roi de Saxe, en uniforme blanc, avec revers et collet rouges brodés richement en argent. Il avait une queue postiche d'une longueur prodigieuse.

À côté du roi de Saxe était le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, en tunique de satin blanc, et ceinture chargée de perles et de diamans; cette ceinture lui venait presque sous les bras. Son col était nu et blanc; il n'avait point de favoris et très-peu de barbe; une collerette rabattue sur les épaules et d'une dentelle magnifique, une toque de velours noir ornée de plumes blanches, complétaient ce costume, le plus frais, le plus galant du monde. Ensuite venaient le roi de Wurtemberg avec son énorme ventre, qui le forçait de se tenir éloigné de la table, et le roi de Naples, en costume si riche qu'il en était presque extravagant; couvert de croix, de crachats, et jouant avec sa fourchette sans boire ni manger.

À la droite de l'impératrice étaient Madame-Mère, la reine de Westphalie, la princesse Borghèse et la reine Hortense, pâle comme l'impératrice, mais rendue plus belle par sa tristesse; sa figure faisait un contraste bien remarquable avec celle de la princesse Pauline, qui ne parut peut-être jamais plus gaie que ce jour-là. La princesse Pauline avait une toilette extraordinairement recherchée, mais qui ne rehaussait point, à beaucoup près, les charmes de sa personne autant que la mise élégante, mais simple et pleine de goût, de la reine de Hollande.

Le lendemain, il y eut une fête magnifique à l'Hôtel-de-Ville: l'impératrice y montra sa grâce et sa bienveillance ordinaires. Ce fut la dernière fois qu'elle se montra en grande cérémonie.

Quelques jours après toutes ces réjouissances, le vice-roi d'Italie, Eugène de Beauharnais, arriva. Il apprit de la bouche même de l'impératrice la terrible mesure que les circonstances allaient rendre nécessaire. Cette confidence l'accabla; troublé, désespéré, il vint chez Sa Majesté; et, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre, il demanda à l'empereur s'il était vrai que le divorce dût avoir lieu. L'empereur fit un signe affirmatif, et, la douleur peinte sur le visage, il tendit la main à son fils adoptif. «Sire, permettez que je vous quitte.—Comment?—Oui, Sire; le fils de celle qui n'est plus l'impératrice ne peut rester vice-roi: je suivrai ma mère dans sa retraite; je la consolerai.—Tu veux me quitter, Eugène? toi! Eh! ne sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui me forcent à prendre un tel parti? Et si je l'obtiens, ce fils, objet de mes plus chers désirs, ce fils qui m'est si nécessaire, qui me remplacera auprès de lui lorsque je serai absent? qui lui servira de père, si je meurs? qui l'élevera qui fera un homme de lui?» L'empereur avait les larmes aux yeux en prononçant ces dernières paroles: il prit de nouveau la main du prince Eugène, et, l'attirant à lui, il l'embrassa tendrement. Je ne pus entendre la fin de cette intéressante conversation.

Enfin le jour fatal arriva: c'était le 16 décembre. La famille impériale se trouvait réunie en costume de grande cérémonie, lorsque l'impératrice entra, vêtue d'une robe blanche toute simple, et sans le moindre ornement: elle était pâle, mais calme, et s'appuyait sur le bras de la reine Hortense, aussi pâle et bien plus émue que son auguste mère. Le prince de Beauharnais était debout à côté de l'empereur, les bras croisés, et agité d'un tremblement si violent qu'on s'attendait à le voir tomber à chaque instant. Lorsque l'impératrice fut entrée, le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély fit la lecture de l'acte de séparation.

Cette lecture fut écoutée dans un profond silence; tous les visages peignaient une vive anxiété; l'impératrice paraissait plus calme que tout le monde, quoique ses joues fussent constamment sillonnées de larmes. Elle était assise sur un fauteuil, dans le milieu du salon, et s'appuyait le coude sur une table; la reine Hortense sanglotait debout derrière elle. La lecture de l'acte achevée, l'impératrice se leva, s'essuya les yeux, et d'une voix presque ferme, prononça les paroles d'adhésion; puis elle se remit dans son fauteuil, prit une plume des mains de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et signa. Ensuite elle se retira, toujours soutenue par la reine Hortense; le prince Eugène sortit en même temps par le cabinet, et les forces lui manquant, il tomba sans connaissance entre les deux portes. L'huissier du cabinet le releva, et le remit aux mains de ses aides de camp, qui s'empressèrent de lui prodiguer les soins que réclamait une position aussi douloureuse.

Pendant cette terrible cérémonie, l'empereur ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; il était immobile comme une statue, les yeux fixes et presque égarés. Il fut silencieux et morne toute la journée. Le soir, comme il venait de se mettre au lit, et que j'attendais ses derniers ordres, tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer l'impératrice, les cheveux en désordre, la figure toute renversée. Cet aspect me terrifia. Joséphine (car elle n'était plus que Joséphine) s'avança d'un pas chancelant vers le lit de l'empereur. Arrivée tout près, elle s'arrête et pleure d'une manière déchirante. Elle tombe sur le lit, passe ses bras autour du cou de Sa Majesté, et lui prodigue les caresses les plus touchantes. Mon émotion ne peut se décrire. L'empereur se mit à pleurer aussi; il se leva sur son séant, et serra Joséphine sur son sein, en lui disant: «Allons! ma bonne Joséphine, sois plus raisonnable. Allons! du courage, du courage; je serai toujours ton ami.» Étouffée par ses sanglots, l'impératrice ne pouvait répondre; il y eut alors une scène muette, qui dura quelques minutes, pendant lesquelles leurs larmes et leurs sanglots confondus en dirent plus que n'auraient pu le faire les expressions les plus tendres. Enfin Sa Majesté, sortant de cet accablement comme d'un rêve, s'aperçut que j'étais là, et me dit d'une voix altérée par ses pleurs: «Sortez, Constant.» J'obéis, et passai dans le salon à côté. Une heure après, je vis repasser Joséphine, toujours bien triste, toujours en larmes; elle me fit un signe de bienveillance en passant. Alors je rentrai dans la salle à coucher pour en retirer les flambeaux, comme j'avais coutume de faire tous les soirs. L'empereur était silencieux comme la mort, et tellement enfoncé dans son lit, qu'il me fut impossible de voir son visage.

Le lendemain matin, lorsque j'entrai dans la chambre de l'empereur, il ne me dit pas un mot de la visite de l'impératrice; mais je le trouvai souffrant, abattu. Quelques soupirs mal comprimés sortaient de sa poitrine; il ne parla pas tout le temps que dura sa toilette, et dès qu'elle fut terminée, il entra dans son cabinet. C'était ce jour-là que Joséphine devait quitter les Tuileries pour se rendre à la Malmaison. Toutes les personnes que leur service ne retenait pas étaient rassemblées sous le vestibule, pour voir encore une fois cette impératrice détrônée, que tous les cœurs suivaient dans son exil. On se regardait sans oser se parler. Joséphine parut, voilée entièrement, un bras passé sur l'épaule d'une de ses dames, et de l'autre main tenant un mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations à ne pouvoir exprimer, lorsque cette femme adorée traversa le court espace qui la séparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitôt baissés, et les chevaux partirent comme l'éclair.

Quelques heures après, l'empereur partit pour Versailles.


CHAPITRE XVIII.