Marie-Louise.—Son portrait.—Ce qu'elle était dans l'intérieur et en public.—Ses relations avec les dames de la cour.—Son caractère.—Sa sensibilité.—Son éducation.—Elle détestait le désœuvrement.—Comment elle est instruite des affaires publiques.—L'empereur se plaint de sa froideur avec les dames de la cour.—Comparaison avec Joséphine.—Bienfaisance de Marie-Louise.—Somme qu'elle consacre par mois aux pauvres.—Napoléon ému de ses traits de bienfaisance.—Journée de Marie-Louise.—Son premier déjeuner.—Sa toilette du matin.—Ses visites à madame de Montebello.—Elle joue au billard.—Ses promenades à cheval.—Son goûter avec de la pâtisserie.—Ses relations avec les personnes de son service.—Le portrait de la duchesse de Montebello retiré de l'appartement de l'impératrice quand l'empereur était au château.—Portrait de l'empereur François.—Le roi de Rome.—Son caractère.—Sa bonté.—Mademoiselle Fanny Soufflot.—Le petit roi.—Albert Froment.—Querelle entre le petit roi et Albert Froment.—La femme en deuil et le petit garçon.—Anecdote.—Docilité du roi de Rome.—Ses accès de colère.—Anecdote.—L'empereur et son fils.—Les grimaces devant la glace.—Le chapeau à trois cornes.—L'empereur joue avec le petit roi sur la pelouse de Trianon.—Le petit roi dans la salle du conseil.—Le petit roi et l'huissier.—Un roi ne doit pas avoir peur.—Singulier caprice du roi de Rome.


Marie-Louise était une fort belle femme. Elle avait une taille majestueuse, de la noblesse dans le port, beaucoup de fraîcheur dans le teint, les cheveux blonds, les yeux bleus, et pleins d'expression; ses pieds et ses mains faisaient l'admiration de la cour, mais elle avait peut-être un peu trop d'embonpoint. Elle en perdit un peu pendant son séjour en France; aussi est-il vrai de dire qu'elle gagna d'autant en grâce et en beauté.

Telle elle était à l'extérieur. Dans ses rapports avec les personnes qui formaient sa société la plus habituelle, elle était affable et expansive: alors tout le bonheur qu'elle ressentait dans la liberté de ces entretiens se peignait sur sa figure, qui s'animait et prenait une grâce infinie. Mais dans les occasions où elle devait représenter, elle devenait extrêmement timide. Le beau monde semblait l'isoler d'elle-même: et comme les personnes qui ne sont point naturellement hautes ont toujours mauvaise grâce à le paraître, ainsi Marie-Louise, qui était toujours très-embarassée dans les jours de réception, donnait lieu souvent à des remarques peu justes; car, comme je l'ai dit, sa froideur au fond venait d'une excessive timidité.

Dans les premiers momens de son arrivée en France, Marie-Louise avait plus que jamais cet air d'embarras. Cela se conçoit facilement de la part d'une princesse qui se trouvait si subitement transportée dans une nouvelle société dont il fallait prendre les usages et affecter les goûts. Et puis, quoique sa haute position dût naturellement appeler le monde à elle, cependant force lui était de l'aller chercher un peu elle-même. C'est ce qui explique la gêne de ses premières relations avec les dames de la cour. Mais quand les rapprochemens de ce genre devinrent plus fréquens et que la jeune impératrice eut fait ses choix dans tout l'abandon de son cœur, alors les grands airs de froideur ne furent plus gardés que pour les grands jours. Marie-Louise était d'un caractère calme, réfléchi. Il fallait peu de chose pour donner l'éveil à sa sensibilité; et cependant, quoique facile à s'émouvoir, elle était peu démonstrative. L'impératrice avait reçu une éducation très-soignée. Son esprit était cultivé et ses goûts fort simples. Elle avait tous les talens d'agrément: elle détestait ces heures fades passées dans le désœuvrement. Aussi aimait-elle à s'occuper, parce que ses goûts l'y portaient, et puis parce qu'elle voyait dans le bon emploi des heures le seul moyen de chasser l'ennui. Je crois que c'était bien la femme qui convenait à l'empereur. Elle aimait trop son intérieur pour se mêler jamais aux intrigues politiques, et très-souvent elle n'avait connaissance des affaires publiques, elle impératrice et reine, que par la voie des journaux. L'empereur, au sortir de ses journées agitées, ne devait trouver un peu de délassement que dans un intérieur paisible, et qui le rappelât au bonheur d'être en famille. Une femme intrigante, une causeuse politique lui eût cassé la tête.

Cependant l'empereur se plaignit quelquefois du peu d'amabilité que la nouvelle impératrice témoignait aux dames de la cour. Il souffrait de son excessive réserve dans un pays où l'on pèche peut-être par l'excès contraire; c'est qu'il songeait un peu au temps passé, à l'impératrice Joséphine, dont l'inaltérable gaîté faisait le charme de la cour. Il devait être frappé du contraste, mais n'y avait-il pas un peu d'injustice dans le fond de sa pensée? L'impératrice Marie-Louise était fille d'empereur, et n'avait jamais vu et connu que des courtisans, et point de gens du peuple. Aussi ses sympathies n'allaient pas au-delà des murs du palais de Vienne. Elle était arrivée un beau jour aux Tuileries, au milieu d'un peuple qu'elle n'avait jamais vu qu'habillé en soldat: c'est pourquoi la raideur de ses manières, avec les personnes de la brillante société de Paris, me semblait jusqu'à un certain point excusable. Il paraît en outre que l'on habituait l'impératrice à un rigorisme de franchise et de naturel tout-à-fait déplacé. À force de lui répéter d'être naturelle, on avait empêché chez elle cet abandon dans les formes, si convenable de la part des grands, que l'on ne va trouver qu'autant qu'ils vous appellent à eux. L'impératrice Joséphine aimait le peuple parce qu'elle en avait fait partie. En montant sur un trône, sa bonté communicative eut tout à gagner, car elle trouva à s'étendre plus au large.

Bonne comme elle l'était, l'impératrice Marie-Louise devait chercher à faire des heureux. On parlera long-temps de sa bienfaisance, et surtout de sa manière délicate de faire le bien. Tous les mois elle prenait sur les fonds affectés à sa toilette dix mille francs pour les pauvres. Ses aumônes ne se bornaient pas là; elle accueillit toujours avec un vif intérêt ceux qui lui parlèrent de malheureux à soulager. À l'empressement qu'elle mettait à écouter les solliciteurs, il semblait qu'on l'eût rappelée tout à coup à un devoir; et pourtant on n'avait fait que toucher la corde sensible de son cœur.

Je ne sache pas que l'on ait jamais éprouvé d'elle un refus dans les demandes de ce genre. L'empereur était profondément ému toutes les fois qu'il venait à connaître un acte de bienfaisance de l'impératrice.

À huit heures du matin on ouvrait les rideaux et les persiennes à moitié dans l'appartement de l'impératrice Marie-Louise; on lui donnait les journaux qu'elle parcourait. Ensuite on lui servait du chocolat ou du café, avec une espèce de pâtisserie que l'on nomme conque; elle faisait ce premier déjeuner dans son lit. À neuf heures Marie-Louise se levait, faisait sa toilette du matin, et recevait les personnes qui avaient droit au petites entrées. Tous les jours, en l'absence de l'empereur, l'impératrice montait dans l'appartement de madame de Montebello. À onze heures, elle déjeunait presque toujours seule et s'occupait de musique ou de petits ouvrages: quelquefois elle jouait au billard. À deux heures elle montait à cheval ou en voiture avec madame de Montebello, sa dame d'honneur, et suivie de son service, qui se composait du chevalier d'honneur et de quelques dames du palais. En rentrant dans ses appartemens, après la promenade, elle prenait un léger repas de pâtisserie et de fruits. Après avoir pris ses leçons de dessin, de peinture et de musique, elle commençait sa grande toilette. De six à sept heures elle dînait avec l'empereur, ou en son absence avec madame de Montebello. Le dîner se composait d'un seul service. La soirée se passait ou en réceptions ou en concerts, spectacles, etc. L'impératrice se retirait à onze heures. Une de ses femmes couchait toujours dans l'appartement qui précédait la chambre à coucher; et c'était devant cette dame que l'empereur devait passer, quand il voulait coucher avec Marie-Louise.

Les habitudes de l'impératrice étaient quelquefois dérangées, quand l'empereur était présent; mais, seule, l'impératrice était ponctuelle dans tout et faisait exactement les mêmes choses aux mêmes heures. Son service particulier paraissait lui être fort attaché. Elle était froide et grave; mais on la trouvait bonne et juste.

En l'absence de l'empereur, le portrait de la duchesse de Montebello ornait la chambre de l'impératrice, avec tous ceux de la famille impériale d'Autriche. Au retour de l'empereur, le portrait de la duchesse était retiré. Pendant la guerre qui eut lieu entre l'empereur et les empereurs d'Autriche et de Russie, le portrait de François II fut enlevé de l'appartement de sa fille par les ordres de Sa Majesté, et fut, je pense, mis en pénitence dans quelque endroit caché.

Le roi de Rome était un très-bel enfant; mais il ressemblait moins à l'empereur que le fils d'Hortense. Ses traits offraient un mélange fort agréable de ceux de son père et de sa mère. Je ne l'ai connu que dans sa première enfance. Ce qu'on remarquait le plus en lui à cet âge, c'était une grande bonté et beaucoup d'attachement pour les personnes qui l'entouraient. Il aimait beaucoup une jeune et jolie personne, fille d'une première dame, mademoiselle Fanny Soufflot, qui ne le quittait presque pas; il voulait toujours la voir parée; il demandait à l'impératrice Marie-Louise ou à sa gouvernante, madame la comtesse de Montesquiou, quelques colifichets qui lui semblaient jolis, et qu'il voulait donner à sa jeune amie. Il lui faisait promettre de le suivre à la guerre quand il serait grand, et lui disait de ces mots charmans qui peignent un bon cœur.

On avait laissé auprès du petit roi (comme il se nommait lui-même) un jeune enfant appartenant aussi à une première dame: c'était, je crois, Albert Froment. Un matin qu'ils jouaient ensemble dans le jardin sur lequel ouvrait l'appartement du roi à Saint-Cloud, mademoiselle Fanny les veillant sans gêner leurs jeux, Albert voulait la brouette du roi; celui-ci résiste, et Albert le frappe. Le roi lui dit aussitôt: «Si on te voyait! mais je ne le dirai pas.» Je crois ce trait caractéristique.

Un jour il était aux fenêtres du château avec sa gouvernante, s'amusant beaucoup à voir passer le monde, et montrant du doigt à sa gouvernante ce qui attirait le plus son attention. En regardant au bas de ses fenêtres, il aperçut une femme en deuil qui tenait par la main un petit garçon de trois à quatre ans, aussi en deuil. Ce petit enfant tenait à la main une pétition qu'il montrait de loin au prince, et paraissait le supplier de la recevoir. Ces vêtemens noirs intriguèrent fort le jeune prince. Il demanda à sa gouvernante pourquoi ce pauvre petit était habillé tout en noir.—«Sans doute, c'est que son papa est mort,» lui répondit la gouvernante. L'enfant manifesta un vif désir de parler au petit solliciteur. Madame de Montesquiou, qui avait surtout à cœur de favoriser dans son jeune élève cette disposition à la bonté, donna ordre qu'on fît monter la mère et l'enfant. Cette femme était la veuve d'un brave homme qui avait été tué dans la dernière campagne. Cette perte l'avait mise dans la misère; elle sollicitait une pension de l'empereur. Le jeune prince prit la pétition, et promit de la remettre à son papa. Le lendemain il va présenter ses devoirs à son père comme à l'ordinaire, et lui remet toutes les pétitions de la veille dont il était chargé; une seule fut remise à part: c'était celle de son petit protégé. «Papa, dit-il à son père, voici une pétition d'un petit garçon dont le papa est mort à cause de toi; donne-lui une pension.» Napoléon ému embrassa son fils. Le brevet de la pension fut expédié dans la journée. C'est là sans contredit le trait d'une âme de bien bonne heure excellente.

Sa première éducation d'enfance fut très-facile. Madame de Montesquiou avait pris sur lui un grand empire: elle le devait à la manière tout à la fois douce et grave dont elle le reprenait, quand il faisait quelque faute. L'enfant était généralement docile; cependant il avait quelquefois de violens accès de colère. Sa gouvernante avait adopté un moyen excellent pour l'en corriger: c'était de demeurer impassible, laissant se calmer d'elles-mêmes ses petites fureurs. Quand l'enfant revenait à lui, une observation faite avec sévérité et onction en faisait un petit Caton pour tout le reste de la journée. Un jour qu'il se roulait à terre en poussant de grands cris, sans vouloir écouter les remontrances de sa gouvernante, celle-ci ferma les fenêtres et les contrevents. L'enfant, que ce changement imprévu de décoration étonne, oublie ce qui l'avait contrarié, et lui demande pourquoi elle agissait ainsi. «C'est de peur qu'on ne vous entende, répondit-elle; croyez-vous que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils savaient que vous vous mettez ainsi en colère?—«Crois-tu qu'on m'ait entendu? s'écria-t-il; j'en serais bien fâché. Pardon, maman Quiou (c'est ainsi qu'il l'appelait); je ne le ferai plus.»

L'empereur aimait passionnément son fils; il le prenait dans ses bras toutes les fois qu'il le voyait, l'enlevait violemment de terre, puis l'y ramenait, puis l'enlevait encore, s'amusant beaucoup de sa joie. Il le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille grimaces dont l'enfant riait jusqu'aux larmes. Lorsqu'il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui faisait sucer, et lui en barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l'empereur riait plus fort, et l'enfant, qui prenait plaisir au jeu, demandait dans sa joie bruyante que son père réitérât. C'était là le bon moment pour faire arriver les pétitions au château. Elles étaient toujours bien accueillies, grâce au crédit tout puissant du petit médiateur.

L'empereur, dans ses tendresses, était quelquefois plus enfant que son fils. Le jeune prince n'avait encore que quatre mois, que son père mettait sur ce joli nourrisson son chapeau à trois cornes. L'enfant pleurait assez ordinairement; alors l'empereur l'embrassait avec une force et un plaisir qu'il n'appartient qu'à un père tendre de ressentir. Il lui disait: «Quoi, sire, vous pleurez! Un roi, un roi pleure! fi donc; comme cela est vilain!» Il avait un an, quand un jour, à Trianon, sur la pelouse, devant le château, je vis l'empereur qui avait placé la ceinture de son épée sur l'épaule du roi et son chapeau sur sa tête. Il se mettait à quelque distance, tendant les bras à l'enfant, qui marchait jusqu'à lui en chancelant. Quelquefois ses petits pieds s'embarrassaient dans l'épée de son père. Il fallait voir alors avec quel empressement Sa Majesté étendait les bras pour lui éviter une chute.

Une fois, dans son cabinet, l'empereur était couché sur le tapis; le roi, à cheval sur ses jambes, montait par saccades jusqu'au visage de son père, et alors il l'embrassait. Une autre fois l'enfant vint dans le salon du conseil, qui était fini. Les conseillers et les ministres y étaient encore. Le roi courut dans les bras de son père sans faire attention à d'autres qu'à lui. L'empereur lui dit: «Sire, vous n'avez pas salué ces messieurs.» L'enfant se retourna, salua avec grâce, et son père l'enleva dans ses bras. Quand il venait voir l'empereur, il courait dans les appartemens de manière à laisser madame de Montesquiou loin derrière lui. Il disait à l'huissier du cabinet: «Ouvrez-moi, je veux voir papa.» L'huissier lui répondait: «Sire, je ne puis ouvrir.—Mais je suis le petit roi.—Non, sire, je n'ouvrirai pas.» Pendant ce moment, sa gouvernante arrivait, et, fier alors de sa protection, il disait: «Ouvrez, le petit roi le veut.»

Madame de Montesquiou avait fait ajouter aux prières que l'enfant faisait soir et matin ces mots: «Mon Dieu, inspirez à papa de faire la paix pour le bonheur de la France.» Un jour que l'empereur assistait au coucher de son fils, il fit la même prière. L'empereur l'embrassa, ne dit rien, mais sourit d'une manière pleine de bonté en regardant madame de Montesquiou.

L'empereur disait au roi de Rome quand il était effrayé de son bruit et de ses grimaces: «Comment! comment! un roi ne doit pas avoir peur.»

Je me rappelle encore une anecdote sur le jeune fils de l'empereur qui m'a été racontée par Sa Majesté elle-même un soir que j'étais à la déshabiller comme de coutume. L'empereur en riait de tout son cœur. «Vous ne vous douteriez pas, me dit-il, de la singulière récompense que mon fils a demandée à sa gouvernante pour avoir été bien sage. Ne voulait-il pas qu'elle lui permît d'aller barbotter dans la boue!» Le fait était vrai, et prouve, ce me semble, que les grandeurs dont on environne le berceau des princes, ne suffisent point pour détruire ce qu'il y a souvent de bizarre dans les caprices de l'enfance.


CHAPITRE III.

L'abbé Geoffroy reçoit les étrivières.—Mot de l'empereur à ce sujet.—M. Corvisart.—Sa franchise.—Il tient à ce qu'on observe ses ordonnances.—L'empereur l'aimait beaucoup.—M. Corvisart à la chasse pendant que l'empereur est pris de violentes coliques.—Ce qu'il en arrive.—Crédit de M. Corvisart auprès de l'empereur.—Il parle chaudement pour M. de Bourrienne.—Réponse de Sa Majesté.—Le cardinal Fesch.—Sa volubilité.—Mot de l'empereur.—Ordre que me donne Sa Majesté avant le départ pour la Russie.—M. le comte de Lavalette.—Les diamans.—Joséphine me fait demander à la Malmaison.—Elle me recommande d'avoir soin de l'empereur.—Elle me fait promettre de lui écrire.—Elle me donne son portrait.—Réflexion sur le départ de la grande armée.—Quelle est ma mission.—Le transfuge.—On l'amène devant l'empereur.—Ce que c'était.—Discipline russe.—Fermentation de Moscou.—Barclay.—Kutuzof.—La classe marchande.—Kutuzof généralissime.—Son portrait.—Ce que devient le transfuge.—L'empereur fait son entrée dans une ville russe, escorté de deux Cosaques.—Les Cosaques descendus de cheval.—Ils boivent de l'eau-de-vie comme de l'eau.—Murat.—D'un mouvement de son sabre il fait reculer une horde de Cosaques.—Les sorciers.—Platof.—Il fait fouetter un sorcier.—Relâchement dans la police des bivouacs français.—Mécontentement de l'empereur.—Sa menace.—Promenade de Sa Majesté avant la bataille de la Moskowa.—Encouragemens donnés à l'agriculture.—L'empereur monte sur les hauteurs de Borodino.—La pluie.—Contrariété de l'empereur.—Le général Caulaincourt.—Mot de l'empereur.—Il se donne à peine le temps de se vêtir.—Ordre du jour.—Le soleil d'Austerlitz.—On apporte à l'empereur le portrait du roi de Rome.—On le montre aux officiers et aux soldats de la vieille garde.—L'empereur malade.—Mort du comte Auguste de Caulaincourt.—Il avait quitté sa jeune épouse peu d'heures après le mariage.—Ce que l'empereur disait des généraux morts à l'armée.—Ses larmes en apprenant la mort de Lannes.—Mot de Sa Majesté sur le général Ordener.—L'empereur parcourt le champ de bataille de la Moskowa.—Son emportement en entendant les cris des blessés.—Anecdote.—Exclamation de l'empereur pendant la nuit qui suivit la bataille.


Tout le monde a connu l'abbé Geoffroy de satirique mémoire, et ces feuilletons qui faisaient le désespoir des auteurs et des acteurs les plus en vogue à cette époque. Il fallait que cet impitoyable Aristarque se fût voué de bien bon cœur à cette profession épineuse, car il y alla quelquefois pour lui, non pas de sa vie, ce que bien des gens peut-être auraient désiré, mais au moins de sa santé et de son repos. Il est bon sans doute de s'attaquer à qui peut répliquer avec la plume; alors les conséquences de la lutte ne vont pas au delà du ridicule qui en résulte souvent pour les deux adversaires. Mais l'abbé Geoffroy ne remplissait qu'une des deux conditions en vertu desquelles on peut être critique méchant; il avait beaucoup de fiel dans le style, mais il n'était pas homme d'épée. Or on sait qu'il est tels gens devant qui il est bon de se présenter avec ces deux argumens.

Un de ces acteurs, que l'abbé Geoffroy ne gâtait pas précisément par ses éloges, voulut se venger d'une manière piquante, et dont il pût rire long-temps. Un soir, à la sortie du spectacle, prévoyant peut-être ce qui l'attendait dans le feuilleton du lendemain, il ne trouva rien de mieux que d'enlever le terrible Geoffroy à la sortie du spectacle, de le conduire les yeux bandés dans une maison où il lui serait infligé, à lui, maître en l'art d'écrire, une punition d'écolier. Ainsi fut fait: à l'instant où l'abbé regagnait son logis, se frottant peut-être les mains de quelque trait piquant à jeter le lendemain sur le papier, trois ou quatre vigoureux gaillards le saisissent et l'emportent sans mot dire au lieu du supplice. Le même soir l'abbé, bien flagellé, ouvrit les yeux dans le beau milieu de la rue, où il se trouva seul, et fort éloigné de son domicile. L'empereur, à qui on parla de ce tour plaisant, n'en rit pas du tout. Loin de là, il s'emporta, et dit que s'il connaissait l'auteur de cette violence inique, il le ferait punir. «Quand un homme attaque avec la plume, ajouta-t-il, il faut lui répondre de même.» La vérité est d'ailleurs que l'empereur aimait beaucoup Geoffroy, dont il ne voulait pas que les feuilletons fussent soumis à la censure comme ceux des autres journalistes. On disait dans Paris que cette prédilection d'un grand homme pour un critique acerbe venait de ce que les feuilletons du Journal de l'empire, dont on s'occupait beaucoup à cette époque, étaient une utile diversion donnée aux esprits de la capitale. Je ne sais rien de positif à cet égard, mais quand je me rappelle le caractère de l'empereur, qui ne voulait pas que l'on s'occupât de sa politique, ces bruits ne me paraissent pas dénués de fondement.

Le docteur Corvisart n'était pas courtisan. Il venait rarement hors des jours de son service: c'était le mercredi et le samedi; il était d'une grande franchise avec l'empereur, tenait fortement à ce que ses ordonnances fussent suivies à la lettre, et usait largement de ce droit qu'ont tous les médecins de gourmander les malades négligens. L'empereur l'aimait particulièrement, et le retenait toujours, paraissant jouir beaucoup de sa conversation. Après le voyage de Hollande, en 1811, un samedi, M. Corvisart vint voir l'empereur, qu'il trouva très-bien portant. Il partit après la toilette et fut de suite à sa campagne pour se livrer au plaisir de la chasse, qu'il aimait prodigieusement. Il avait pour habitude de ne jamais dire chez lui où il allait, afin de n'être pas dérangé pour peu de chose, comme cela lui était déjà arrivé; car du reste le docteur était plein d'obligeance et de dévouement.

Un jour après son déjeuner, qu'il fit comme de coutume fort vite, l'empereur se trouva pris tout à coup de violentes coliques et d'un malaise général; il demanda M. Corvisart, et un courrier fut expédié pour l'aller chercher. Ne le trouvant pas à Paris, il piqua son cheval et courut à la campagne du docteur; mais le docteur était à la chasse, et l'on ne savait de quel côté. Le courrier revint sans le docteur. L'empereur en fut vivement contrarié; il souffrait beaucoup. Enfin il se mit au lit, et Marie-Louise vint passer quelques instans près de lui. M. Ivan, ayant été appelé, donna quelques ordonnances dont l'empereur se trouva bien.

M. Corvisart, inquiet peut-être, vint le lundi au lieu du mercredi. Quand il entra dans la chambre de Napoléon, celui-ci était en robe de chambre, courut à lui, et lui prenant les deux oreilles, lui dit: «Eh bien, Monsieur, si j'étais sérieusement malade, il faudrait donc que je me passasse de vos soins?» M. Corvisart s'excusa, demanda à l'empereur ce qu'il avait ressenti, ce qu'il avait pris, et promit de dire toujours chez lui où il serait, afin qu'on pût le trouver au premier ordre de Sa Majesté, qui fut vite calmée. Le docteur y gagna ainsi, en ce qu'il se corrigea d'une mauvaise habitude. Il est probable que ses malades s'en trouvèrent bien.

M. Corvisart avait un immense crédit auprès de l'empereur. Aussi bien des gens qui le savaient chargeaient de préférence le docteur de pétitions. Il était rare qu'il n'obtînt pas les demandes qu'il faisait quelquefois à l'empereur. Pourtant je l'ai souvent entendu parler chaudement de M. de Bourrienne pour parvenir à lui faire comprendre qu'il était fort attaché à Sa Majesté; mais elle répondait toujours: «Non, Bourrienne est trop Anglais. Au reste, il est bien; je l'ai mis à Hambourg. Il aime l'argent, et il en peut avoir là.»

C'est dans le courant de l'année 1811 que le cardinal Fesch vint le plus souvent dans la chambre de l'empereur. Les discussions qu'ils avaient ensemble me parurent des plus vives. Le cardinal tenait fort à ses opinions, et parlait d'un ton fort haut et avec une grande volubilité. Il ne fallait pas plus de cinq minutes pour que la conversation prît de l'aigreur. Alors j'entendais l'empereur élever la voix en proportion. Assez souvent il y eut entre eux échange de propos amers; et toutes les fois que je voyais arriver le cardinal, je ne pouvais m'empêcher de plaindre l'empereur, qui était toujours fort agité au sortir de ces discussions. Un jour, au moment où le cardinal prenait congé de l'empereur, j'entendis ce dernier lui dire avec aigreur: «Cardinal, vous êtes bien de votre caste.»

Quelques jours avant notre départ pour la Russie, l'empereur me fit appeler dans la journée, et me dit d'aller prendre au trésor le coffre aux diamans et de le déposer dans sa chambre, puis de ne pas m'éloigner, ajoutant qu'il aurait encore besoin de moi. Sur les neuf heures du soir, je fus appelé, et trouvai M. le comte de Lavalette, directeur général des postes, dans la chambre de l'empereur. Sa Majesté ouvrit le coffre devant moi, en examina le contenu, et me dit: «Constant, portez vous-même ce coffre dans la voiture de M. le comte, et restez-y jusqu'à ce qu'il arrive.» La voiture était au grand perron, dans la cour des Tuileries. Je me la fis ouvrir et y entrai. J'attendis jusqu'à onze heures et demie, que M. de Lavalette y arrivât. Il avait passé tout ce temps à causer avec l'empereur. Je ne m'expliquai pas d'où venait cette précaution de donner les diamans à M. de Lavalette. Mais elle n'était sûrement pas sans motif.

Le coffre contenait: le glaive sur le pommeau duquel était monté le régent; la poignée était enrichie de diamans d'un grand prix. Le grand collier de la Légion-d'Honneur, les plaques, la ganse du chapeau, la contre-épaulette, les boutons de l'habit du sacre, les boucles de souliers et de jarretières, tous objets d'un prix immense.

Peu de temps avant notre départ pour la campagne de Russie, l'impératrice Joséphine me fit demander. Je fus de suite à la Malmaison, où cette excellente femme me renouvela les recommandations les plus vives sur les soins à donner à l'empereur pour sa santé et sa sûreté. Elle me fit promettre que, s'il lui arrivait le moindre accident, je lui écrirais; avant tout voulant être certaine de savoir la vérité. Elle pleura beaucoup, me parla constamment de l'empereur; et, après un entretien de plus d'une heure, où elle épancha toute sa sensibilité, elle me fit présent de son portrait peint par Saint sur une tabatière en or. J'avais le cœur serré quand je sortis de cette entrevue. Rien n'était plus touchant en effet que cette femme disgraciée, et pourtant toujours aimante, faisant des vœux pour l'homme qui l'avait abandonnée, et, mieux que cela, s'intéressant à lui comme l'aurait fait l'épouse la plus aimée.

En entrant en Russie, chose dont je parle ici plus selon l'ordre de mes souvenirs que selon l'ordre du temps, l'empereur envoyait sur trois routes différentes des services de gendarmerie d'élite pour préparer à l'avance les logemens, les lits, cantines, etc.. C'était MM. Sarrazin, adjudant lieutenant, Verges, Molène, le lieutenant Pachot. Au surplus je consacrerai plus tard un chapitre entier à notre itinéraire de Paris à Moscou.

Quelque temps avant la bataille de la Moskowa, on amena au camp un homme habillé à la russe, mais qui parlait français; du moins il y avait dans son langage un singulier mélange de russe et de français. Cet homme s'était échappé furtivement des lignes ennemies: quand il s'était aperçu que nos soldats n'étaient plus qu'à une petite distance de lui, il était sorti des rangs, avait jeté son fusil à terre en s'écriant avec l'accent russe fortement prononcé: «Je suis Français.» Nos soldats l'avaient fait prisonnier.

Jamais prisonnier ne fut plus enchanté de son changement de domicile. Ce malheureux, qui paraissait avoir pris les armes contre son gré pour servir les ennemis de son pays, arrive au camp français se disant le plus heureux des hommes d'avoir retrouvé ses compatriotes. Il serrait la main à tous nos soldats avec une liberté qui plut à tous. On l'amena à l'empereur: il parut très-intimidé de se trouver en présence du roi des Français; c'est ainsi qu'il appelait Sa Majesté. L'empereur le questionna long-temps: il dit que le bruit du canon français lui avait fait toujours battre le cœur; qu'il n'avait craint qu'une chose: c'était d'être tué par ses compatriotes. D'après ce qu'il dit à l'empereur, il paraît que c'était un de ces hommes comme il y en a tant, qui se trouvent transportés par leur famille dans une terre étrangère sans connaître bien les causes de leur émigration. Son père avait exercé à Moscou une profession industrielle assez misérable. Il était mort, et l'avait laissé sans ressources et sans avenir. Pour avoir du pain, il s'était fait soldat. Il dit que la discipline militaire russe était une des grandes raisons qui l'avaient encouragé à déserter. Il ajouta qu'il avait de bons bras, du cœur, et qu'il servirait dans l'armée française, si son général le permettait. Sa franchise plut à l'empereur, qui désirait tirer de lui quelques renseignemens positifs sur l'état des esprits à Moscou. On sut d'après ses révélations, plus ou moins intelligibles, qu'il régnait dans cette ancienne capitale une grande fermentation. On entendait, disait-il, crier dans les rues: «Plus de Barclay! à bas le traître! le lâche! Vive Kutusof!» La classe marchande, qui avait une grande influence parce qu'elle était la plus généralement riche, se plaignait d'un système de temporisation qui laissait les choses dans l'incertitude, et compromettait l'honneur des armes russes. On ne pouvait pas pardonner à l'empereur d'investir de sa confiance un étranger, quand le vieux Kutusof, qui avait le sang et l'âme d'un Russe, avait un emploi secondaire. L'empereur Alexandre n'avait pas tenu compte de ces réclamations énergiques. À la fin, effrayé des symptômes de soulèvement qui s'étaient manifestés dans son armée, il avait cédé. Kutusof était nommé généralissime. On avait illuminé à Moscou en réjouissance de cet important événement. On parlait d'une grande bataille avec les Français; l'enthousiasme était au comble dans l'armée russe: tous les soldats avaient attaché à leurs shakos une branche d'arbre verte. Le prisonnier parlait avec effroi de Kutusof. Il disait que c'était un vieux à cheveux blancs, qui avait de grandes moustaches, des yeux à faire peur; qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il fût vêtu comme les généraux français; qu'il avait des habits fort ordinaires, lui qui pouvait en avoir de si beaux; qu'il rugissait comme un lion quand il était en colère; qu'il ne se mettait jamais en marche sans avoir récité ses prières; qu'il se signait fréquemment à différentes heures de la journée. «Les soldats l'aiment beaucoup, ajoutait-il, parce qu'ils disent qu'il ressemble à Souwarow: je crains qu'il ne fasse beaucoup de mal aux Français.» L'empereur, content de ces renseignemens, renvoya le prisonnier, et ordonna qu'on le laissât circuler librement dans le camp. Plus tard il se battit bravement avec les nôtres.

L'empereur fit son entrée à Gjatz avec l'escorte la plus singulière. Dans une échauffourée on avait pris quelques Cosaques. Sa Majesté, qui dans ce moment était très-avide de renseignemens de quelque part qu'ils vinssent, désira questionner ces sauvages. Elle en fit venir deux ou trois au quartier-général. Ces hommes semblent faits pour être éternellement accolés à un cheval. Rien de plus plaisant que leur marche quand ils descendent à terre. Leurs jambes, que l'habitude de presser les flancs d'un cheval rend très-écartées, ressemblent assez à des branches de tenaille. Quand ils mettent pied à terre ils ont l'air d'être sur un élément qui n'est pas le leur. L'empereur entra dans Gjatz, escorté par deux de ces barbares à cheval. Ils parurent très-flattés de cet honneur. Je remarquai, à diverses reprises, que l'empereur ne pouvait s'empêcher de rire en voyant la tournure gauche de ces cavaliers de l'Ukraine, surtout alors qu'ils se donnaient des grâces. Leurs rapports, que l'interprète de Sa Majesté eut quelque peine à comprendre, parurent confirmer tout ce que l'on avait ouï dire de Moscou. Ces barbares firent entendre à l'empereur, par leurs gestes animés, leurs mouvemens convulsifs et leur posture guerrière, que dans peu il y aurait grande bataille entre les Russes et les Français. L'empereur leur fit donner de l'eau-de-vie; ils l'avalaient comme de l'eau pure, et tendaient de nouveau leurs verres avec un sang-froid très-plaisant. Leurs chevaux étaient petits, écourtés, à longues queues. Ces animaux paraissaient très-dociles. Hélas! on a pu en voir sans sortir de Paris.

C'est un fait historique que le roi de Naples en imposait beaucoup à ces barbares. On vint annoncer un jour à l'empereur qu'ils voulaient le nommer leur hetman. L'empereur rit beaucoup de leur offre, et dit en plaisantant qu'il était prêt à appuyer cette élection d'une peuplade libre. Il est certain que le roi de Naples avait dans son extérieur quelque chose de théâtral qui fascinait les yeux de ces barbares. Il était toujours vêtu avec un grand luxe. Quand son cheval l'emportait en avant de ses colonnes, et que le vent mettait le désordre dans ses grands cheveux, quand il donnait ces grands coups de sabre qui fauchaient les hommes, alors je conçois qu'il plût singulièrement à ces peuplades guerrières, chez qui les qualités extérieures peuvent être les seules appréciées. On a dit que le roi de Naples avait, en agitant seulement son grand sabre, fait rebrousser toute une horde de ces barbares. Je ne sais pas jusqu'à quel point le fait est vrai, mais il est au moins très-possible.

Le peuple casaque croit aux sorciers. Il a cela de commun avec toutes les races encore dans l'enfance. On nous conta un trait assez plaisant sur le grand chef des Cosaques, le célèbre Platof. Poursuivi par le roi de Naples, il battait en retraite. Une balle atteignit un de ses officiers à côté de lui. L'hetman, courroucé contre son sorcier, le fit fustiger en présence de toutes les hordes, l'accusant amèrement de n'avoir pas détourné les balles par ses sortiléges. C'était à coup sûr avoir plus de foi en cet art que n'en avait le sorcier lui-même.

Le 3 septembre, de son quartier-général de Gjatz, l'empereur fit annoncer à son armée qu'elle eût à se préparer à une affaire générale. Il y avait depuis quelques jours un grand relâchement dans la police des bivouacs. Il fit redoubler la rigueur des consignes. Plusieurs détachemens qui étaient allés aux vivres avaient un peu trop prolongé leurs excursions. L'empereur chargea ses colonels de leur faire part de son mécontentement, ajoutant que ceux qui ne seraient pas de retour le lendemain ne combattraient pas. Ces paroles ne veulent pas de commentaire.

La campagne qui environnait Gjatz était très-fertile. Les champs étaient presque tous semés de seigles bons à couper. Cependant on voyait çà et là de vastes trouées que les chevaux cosaques y avaient laissées dans leur fuite. J'ai comparé depuis l'aspect de ces campagnes, au mois de novembre, avec ce qu'il était en septembre. Quelle chose horrible que la guerre! Quelques jours avant la bataille, Napoléon, accompagné de deux de ses maréchaux, alla visiter en se promenant les environs de la ville. À la veille de ce grand événement, il causait de tout avec calme. Il parlait de ce pays comme il aurait parlé d'une belle et bonne province de France. À l'entendre, les greniers de l'armée étaient tout trouvés. Il y aurait là d'excellens quartiers d'hiver. Le premier soin de l'administration qu'il établirait à Gjatz serait d'encourager l'agriculture; puis il montrait du doigt à ses maréchaux les riantes sinuosités de la rivière qui donne son nom à la ville. Il paraissait ravi de la perspective qu'il avait devant les yeux. Jamais je ne vis l'empereur livré à d'aussi douces émotions; jamais je ne vis tant de sérénité répandue sur sa figure, tant de calme dans sa conversation. Jamais aussi je ne n'eus plus grande idée de sa force d'âme.

Le 5 septembre, l'empereur monta sur les hauteurs de Borodino pour embrasser d'un seul coup d'œil la position respective des deux armées. Le temps était couvert. Bientôt tombe une de ces pluies fines et froides, telles qu'il en tombe assez ordinairement aux approches de l'automne. Cette pluie ressemble de loin à un brouillard assez dense. L'empereur essaya de se servir de ses lunettes, mais cette espèce de voile qui couvrait toute la campagne l'empêchait de voir; il s'impatienta. La pluie, qui, chassée par le vent, venait en biais, s'arrêtait sur les verres de ses lunettes; il les fit essuyer à diverses reprises, étant fort vexé de cette contrariété.

La température était froide et humide; il demanda son manteau, s'en enveloppa, et dit qu'il n'était plus possible d'y tenir, qu'il fallait retourner au quartier général; il rentra dans sa tente et se jeta sur son lit; il dormit un peu. En se réveillant, il me dit: «Constant, allez voir, je crois entendre du bruit dehors.» Je sortis et je revins, lui annonçant l'arrivée du général Caulaincourt. L'empereur sauta à bas du lit, et courut au devant du général, lui demandant avec inquiétude: «M'amenez-vous des prisonniers?» Le général lui répondit qu'on ne pouvait faire de prisonniers, parce que les soldats russes se faisaient tuer plutôt que de se rendre. L'empereur s'écria de suite: «Qu'on amène toute l'artillerie.» Il avait jugé que, tout se préparant pour faire de cette guerre une guerre d'extermination, le canon devait épargner le plus possible à ses troupes la fatigue de tirer des feux de mousquet.

Le 6, à minuit, on vint annoncer à l'empereur que les feux des Russes paraissaient n'être plus aussi multipliés, que l'on voyait la flamme s'éteindre sur plusieurs points. Quelques-uns dirent que l'on avait entendu un roulement sourd de tambours. L'armée était dans la plus grande inquiétude. L'empereur sortit effrayé de son lit. «Cela n'est pas possible,» dit-il à plusieurs reprises. Je voulus lui donner ses vêtemens pour qu'il s'habillât un peu chaudement, car la nuit était froide. Il était si pressé de s'assurer lui-même de l'exactitude du fait, qu'il ne fit que jeter son manteau sur lui et sortit précipitamment de la tente. En effet, les feux des bivouacs avaient un peu pâli. L'empereur eut des soupçons effrayans. Où s'arrêterait la guerre si les Russes rétrogradaient encore? Il rentra dans sa tente, fort agité, et se remit au lit en répétant plusieurs fois: «Enfin nous verrons demain matin.»

Le 7 septembre, le soleil se leva sans nuages. L'empereur s'écria: «C'est le soleil d'Austerlitz.» Ce mot de l'empereur fut redit à l'armée, et répété par elle avec enthousiasme. On battit un ban et on lut l'ordre du jour suivant:

«Soldats,

»Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witespk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou.»

L'armée répondit par des acclamations réitérées. L'empereur, quelques heures avant la bataille, avait dicté cette proclamation. Elle fut lue le matin aux soldats. Napoléon était alors sur les hauteurs de Borodino; quand les cris d'enthousiasme de l'armée vinrent frapper son oreille, il était debout les bras croisés, le soleil lui donnait en plein dans les yeux, ainsi que le reflet des baïonnettes françaises et russes; il sourit, puis devint sérieux jusqu'à ce que l'affaire fût terminée.

Ce jour-là on apporta à Napoléon le portrait du roi de Rome; il avait besoin qu'une émotion aussi douce vînt faire diversion à ses grandes anxiétés. Il tint long-temps ce portrait sur ses genoux, le contemplant avec ravissement. Il dit que c'était la surprise la plus agréable qu'on lui eût jamais faite. Il répéta plusieurs fois à voix basse: «Ma bonne Louise! c'est une attention charmante.» Il y avait sur la figure de l'empereur une expression de bonheur qu'il est difficile de peindre. Les premières émotions furent calmes et eurent quelque chose de mélancolique. «Le cher enfant!» C'est tout ce qu'il disait.

Mais il reprit tout son orgueil de père et d'empereur, quand on eut fait venir, par son ordre, des officiers et même des soldats de la vieille garde pour qu'ils vissent le roi de Rome. Le portrait était exposé devant la tente. Rien de plus touchant et de plus grave en même temps que ces vieux soldats, qui se découvraient avec respect devant cette image où ils cherchaient à retrouver quelques-uns des grands traits de Napoléon. L'empereur eut, dans ce moment, cette joie expansive d'un père qui savait bien qu'après lui son fils n'avait pas de meilleurs amis que ses vieux compagnons de fatigue et de gloire.

À quatre heures du matin, c'est-à-dire une heure avant l'affaire, Napoléon avait éprouvé un grand épuisement dans toute sa personne; il eut un léger frisson, mais sans fièvre; il se jeta sur son lit. Toutefois, il n'était pas aussi malade que le dit M. de Ségur. Il avait depuis quelque temps un gros rhume qu'il avait un peu négligé, et qui augmenta par les fatigues continuelles de cette mémorable journée. Il s'y joignit une extinction de voix qu'il combattit par un remède tout-à-fait militaire; il but du punch fort léger, pendant la nuit qu'il passa tout entière à travailler au cabinet, mais sans pouvoir parler; cette incommodité lui dura deux jours; le 9, il était bien portant, et sa toux était presque passée.

Après la bataille, sur six cadavres il y en avait un français et cinq russes. À midi, un aide-de-camp vint dire à l'empereur que le comte Auguste de Caulaincourt, frère du duc de Vicence, avait été frappé par un boulet. L'empereur poussa un profond soupir et ne dit mot; il savait bien qu'il aurait peut-être le cœur brisé plus d'une fois dans la journée. Après la bataille il porta ses consolations au duc de Vicence de la manière la plus touchante.

Le comte Auguste de Caulaincourt était un jeune homme plein de bravoure. Il avait quitté sa jeune femme peu d'heures après son mariage, pour suivre l'armée française; il vint trouver une mort glorieuse à la bataille la Moskowa. Il avait épousé la sœur d'un des pages de l'empereur, dont il fut gouverneur pendant quelque temps. Cette charmante personne était d'une si grande jeunesse, que les parens désirèrent que la consommation du mariage n'eût lieu qu'au retour de la campagne, ainsi que cela était arrivé pour le prince Aldobrandini lors de son mariage avec mademoiselle de La Rochefoucault, avant la campagne de Wagram. Le général Auguste de Caulaincourt fut tué dans une redoute où il avait conduit les cuirassiers du général Montbrun, qui lui-même venait d'être frappé à mort d'un coup de canon, dans l'attaque de la même redoute.

L'empereur disait souvent, en parlant de quelques généraux tués à l'armée: «Un tel est heureux; il est mort au champ d'honneur, et moi je serai peut-être assez malheureux pour mourir dans mon lit.» Il avait été moins philosophe à la mort du maréchal Lannes, et je l'ai vu pleurer pendant son déjeuner; même de grosses larmes lui roulaient sur les joues et tombaient dans son assiette. Il regretta vivement Desaix, Poniatowski, Bessières, mais surtout Lannes, et après lui Duroc.

Tout le temps que dura la bataille de la Moskowa, l'empereur eut des attaques de dysurie. On l'avait plusieurs fois menacé de cette maladie s'il ne prenait pas plus de précautions. Il souffrait beaucoup; il se plaignait peu, et quand il lui échappait quelque exclamation étouffée, c'est qu'il ressentait des douleurs bien aiguës. Or, rien ne fait plus de mal que d'entendre se plaindre ceux qui n'en ont pas l'habitude; car alors on a l'idée de la douleur dans toute son intensité, puisqu'elle est plus forte que l'homme fort. À Austerlitz, l'empereur avait dit: «Ordener est usé; on n'a qu'un temps pour la guerre; j'y serai bon encore six ans, après quoi moi-même je devrai m'arrêter.»

L'empereur parcourut le champ de bataille. C'était un spectacle horrible: presque tous les morts était couverts de blessures; ce qui prouvait avec quel acharnement on s'était battu. Dans ce moment il faisait un fort mauvais temps; il pleuvait; le vent était très-violent. De pauvres blessés, que l'on n'avait pas encore transportés aux ambulances, se levaient à demi de terre afin qu'on pût les remarquer et leur donner des secours. Il y en eut qui crièrent vive l'empereur! malgré leurs souffrances et leur épuisement. Tous ceux de nos soldats qui avaient été frappés des balles russes laissaient voir sur leurs cadavres des blessures larges comme de larges trous, car les balles russes étaient beaucoup plus volumineuses que les nôtres. Nous vîmes un porte-drapeau qui s'était enveloppé de son drapeau comme d'un linceul. Il paraissait donner signe de vie; mais il expira dans la secousse qu'on lui donna en le relevant. L'empereur marchait, et ne disait rien. Plusieurs fois, quand il passa devant les plus mutilés, il mit sa main sur ses yeux pour ne point les voir. Ce calme dura peu: il y avait une place du champ de bataille où des Français et des Russes étaient tombés pêle-mêle; presque tous n'étaient que blessés plus ou moins grièvement. Quand l'empereur entendit leurs cris, je le vis s'emporter, crier après ceux qui étaient chargés d'enlever les blessés, s'irritant du peu de promptitude qu'ils mettaient à faire leur service. Il était difficile que les chevaux ne foulassent point quelques-uns des cadavres là où il y en avait tant. Un blessé fut atteint par le sabot d'un des chevaux de la suite de l'empereur: ce malheureux poussa un cri déchirant; l'empereur se retourna vivement, demandant avec colère quel était le maladroit qui avait blessé cet homme. On lui dit, croyant le calmer, que cet homme n'était qu'un Russe. «Russe ou Français, répliqua-t-il, je veux qu'on emporte tout.»

De pauvres jeunes gens; qui étaient venus faire leur première campagne en Russie, frappés à mort, perdaient courage et pleuraient comme des enfans en appelant leur mère. Cet horrible tableau me restera éternellement gravé dans la mémoire.

L'empereur réitéra avec instance ses ordres pour le transport des blessés, tourna bride en silence, et revint au quartier-général le soir. Je passai la nuit près de lui. Il eut le sommeil très-agité, ou plutôt il ne dormit pas. Il répétait plusieurs fois, en s'agitant brusquement sur son oreiller: «Ce pauvre Caulaincourt! Quelle journée! quelle journée!»


CHAPITRE IV.