TRAJECTOIRE DU GÉANT
(Deuxième ascension)
Parti du Champ-de-Mars, à Paris, le 18 octobre 1863, à 5 heures
3/4.—Tombé le lendemain matin, à 9 heures, à Frehren, près Rethem
(Hanovre).
Bruxelles, 20 septembre 1864.
«Je te disais bien, ô mon ami!—«Il y a dans tout ceci quelque chose qui ne va pas!...»
«Depuis que j'avais commencé à dérouler dans ce livre les péripéties douloureuses et grotesques de ce drame tragi-comique qui a nom les Mémoires du Géant, pas un arrêt, aucun de ces incidents dérivatifs que la malice des Choses fait toujours jaillir tout à trac devant vous à ces moments-là, pas même la maladie, plus forte que la volonté,—plus forte que le serment!
«Du premier jour au dernier, pas une seconde de retard dans l'envoi à point nommé de ces feuilles écrites au fur et à mesure, dans la fièvre des nuits successives, après les autres travaux du jour; rien au travers de cette rude besogne, difficile au cuisinier, impossible à l'écrivain:—le Menu servi à l'heure dite!—et si j'étais las ou essoufflé parfois, le lecteur pouvait s'en apercevoir;—moi, non!
«Qu'allait-il donc arriver?...
«Un chapitre encore, deux au plus, et tout était dit,—de ce que j'avais pu dire...—Je touchais à ce doux instant de la tâche accomplie, de la liberté conquise du repos gagné.
«—Folie!
«Un livre, signé Nadar, qui aurait eu, comme tous les livres, un commencement, un milieu et une fin,—quelle invraisemblance apocryphe!—Et comme j'avais raison de me défier!
«L'anicroche attendu, le hic prédit,—le voici:
«—Tu sais ce que je souffrais depuis un an à voir retenu à terre, par la plus perfide manœuvre,—par mon imprudence incurable, plutôt!—mon brave Géant, qui s'indignait du repos, lorsque son devoir l'appelait par les airs,—lorsqu'il n'avait qu'à paraître pour accomplir ses destinées jurées et conquérir si facilement cette première rançon, par lui solennellement promise à notre fraternelle Association du Plus lourd que l'air.
«Et cette pauvre Société, tous ces braves savants qui sont là, mécaniciens, mathématiciens, physiciens, chimistes, etc., attendant impatiemment, l'arme au pied, l'heure et les moyens de prouver aux Siècles ébahis qu'il y a encore un grain de sens commun de par ce monde, et que l'homme n'avait qu'à réfléchir un instant et vouloir un peu, pour prendre possession du plus vaste des domaines qui sont à lui...
«Ô bonheur! voici que, dans ce labyrinthe inextricable, obscur, contradictoire, au fond duquel trône mystérieusement la Justice souveraine et définitive, dédale où je m'avançais tâtonnant et trébuchant pas à pas,—voici qu'une lueur subite vient à se faire! C'est la lumière de Vérité qui dissipe aussitôt les ténèbres.—Or, du moment où la Vérité parlait, la cause du Géant était entendue!...
«Et comme tout s'entraîne, voyez donc!—et s'enchaîne!
«À ce moment juste où le Géant se demandait quel premier usage il allait faire de sa liberté tant voulue, à quelle Capitale il allait demander la première obole que toutes lui doivent,—voici que, de tous les peuples, son préféré l'appelle, pour fêter ensemble, comme deux bons amis, le glorieux anniversaire de son Indépendance! Glorieuse en effet, cette trente-quatrième année de bon et loyal exemple donné à l'Europe entière par un petit peuple et un grand roi, grands tous deux par leur seul respect devant la Foi jurée!—Doux et honnête pays (—et honnêteté, n'est-ce point ici, comme je le disais, habileté vraie et vraie grandeur?...),—où souffle toujours, de Gand comme de Liège, l'air pur, Flamand ou Wallon, mauvais aux oppresseurs;—oasis de liberté, isolé à jamais, par sa seule sagesse et sa vertu, de l'esprit de fourbe et de traîtrise,—de toute contagion du funeste exemple...
«À cet appel, qui ne me laisse même pas le temps de retourner la tête!—je me lève, je pars,—je suis parti!
«Le temps n'est plus de raconter des histoires:—il s'agit d'en faire!
«Mais, en leur faussant ainsi compagnie sans dire seulement gare, vais-je donc me brouiller avec mes lecteurs et si mal reconnaître leur bienveillante patience?
«Vais-je, avec cet inexcusable sans-façon, les laisser sur cette curiosité, non pas de mon drame écrit, mais de l'histoire vraie trop palpitante,—et, spéculant sur le procédé facile et banal des faiseurs de suite au prochain numéro, exploiter l'intérêt—suspendu—sur le sang de mon sang, la chair de ma chair?...
«Restons donc un instant,—un seul instant encore!—sur cette terre douloureuse,—et, pendant qu'éperdu de sanglots, cet homme—qui ne pleurait jamais autrefois!...—appelle vainement la compagne qui ne doit plus revenir,—voyez le ballon horizontal traîner encore par ce bois de Frankenfeld qu'entoure notre rivière de tout à l'heure...
«Brisant, écrasant, coupant au rez de terre les chênes monstrueux, la nacelle court encore, traçant dans ce bois sauvage, inextricable, sur une longueur de quelque trente mètres, une roule large et nette—«semblable à ces avenues qui aboutissent aux Rendez-vous de chasse.»
«Mais les cordages échevelés, le filet bientôt, s'accrochent, s'engagent, s'enchevêtrent, par cette obstinée succession de résistances...
«Le ballon lui-même, mordu au ventre, sent s'exhaler sa fureur avec sa force.—Il s'indigne et lutte encore, se boursoufle, se soulève,—et trois fois, dans trois derniers bonds, il tente de se frayer un dernier essor—jusque par le filet éventré...
«Mais, vaincu enfin, il retombe épuisé,—et il couvre la forêt de son immensité en lambeaux—«comme de ses «ailes un énorme oiseau, abattu d'un coup de feu.»
«Sous la lourde nacelle, on trouve étouffée, broyée, on rappelle à la vie la pauvre victime,—dont le premier soupir appelle mon nom...
«Que vous dirai-je de plus?
«La cabane de bûcheron, où je la retrouve enfin meurtrie, méconnaissable,—et où on apporte bientôt sur la paille, à côté de nous, le pauvre Saint-Félix, le bras droit cassé,—sanglant, effroyable, décortiqué—littéralement—par tout son triste corps dès la plante des cheveux...
«Puis la douloureuse translation à Rethem, où docteur et paysans nous pillent à l'envi, malgré la vigoureuse protection du brave Thirion, qui, seul des valides, ne nous abandonne pas, et qui, là encore, est obligé de mettre le pistolet au poing contre tout un village, qui veut, au départ, dételer les chevaux de nos charrettes.
«Puis Hanovre, où nous n'avons plus qu'à remercier depuis la reine et le roi, qui, chaque matin et chaque soir, nous envoient des profusions de fleurs et de fruits,—et notre visiteur assidu, l'aide de camp comte de Vedel, qui veut absolument monter avec moi à la première ascension du Géant,—et le secourable et si regrettable ambassadeur de France, le marquis de Ferrière Le Vayer, et l'ambassadrice,—la charité chrétienne—(hélas! une veuve désolée aujourd'hui!)—et l'habile et désintéressé docteur Muller, avec ses aides,—et notre grand professeur Richard, accouru au premier appel,—et le chancelier Fourcade, et notre compatriote Marais,—et mon confrère Lulves,—jusqu'à la modeste femme de chambre, empressée, intelligente, si providentiellement mise à la disposition de madame Nadar, à notre arrivée, par madame de Ferrière le Vayer.
«Quoi encore?—L'enfant arrivant sur dépêche, au milieu de la nuit, courant plus vite que tous et appelant dans l'ombre, derrière la porte qu'il cherche:—Maman, maman!...—Et les cris de sa peine devant ces visages décomposés, méconnaissables, qu'il a failli ne plus revoir jamais!...
«Et ces lettres si affectueuses des plus aimés et des plus aimants,—Sand, Barbès, Louis Blanc, Hanquet, etc.,—comment les nommer tous?
«Et le retour à Paris, où le docteur Richard et mon très-cher maître Pelletan me découvrent décidément une fracture simple du péroné droit, dont l'état premier des jambes, enflées et noires comme celle des noyés, avait dû retarder l'insignifiante constatation.—Une misère! La bretelle du fusil rompue!
«—Ce dont le Godard,—s'excusant peut-être...—s'obstinait à me dissuader avec une puissance de dénégation extraordinaire, l'os péroné n'étant pour lui qu'une chimère, un rêve:—M'sieu Nadar, gn'y a pas d'os c't'endroit-là, c'est z un nerf!!!...
—«Et les innombrables visites des bons amis, anciens et nouveaux,—dont une que je veux dire, seule: celle de Ferdinand de Lesseps, qui vient tendre la main à celui qu'il ne connaissait pas hier....—Ah! moi aussi, je le percerai mon Isthme!...
«Et sur le bras de ce bon Delair, une sœur de charité avec des moustaches,—mon départ, clopin-clopant, pour Londres, où je vais disposer l'exhibition du Géant disloqué—(les Invalides sitôt, au lieu de nouvelles campagnes!...).—Et là, cette fraternelle hospitalité de la presse, et cette touchante sympathie de tous dans ce grand pays où est respecté celui qui Veut faire!
«Et que de choses après cela!—Le retour sur Paris sous une grêle de tuiles,—et l'insulte sur les murailles,—«Le Feu dans la maison, à la fois, «et les punaises, c'est trop!»—me disait un qui compatissait;—et les brochures,—et les lettres héroïques que fait écrire aux journaux le Godard qui ne peut mieux, dans lesquelles il a tout sauvé et où nous faisons, en deux endroits, nos soixante petites lieues à l'heure,—et l'homme de Seine-et-Oise déclarant publiquement, en wagon, que «—je n'avais emmené ma femme, au su de tous, que pour m'en débarrasser!...»—Et ce bon Moigno, qui n'oublie rien, lâchant sur moi un de ses sous-diacres.—Et mon journal l'Aéronaute atteignant le chiffre glorieux de 42,—je dis quarante-deux abonnés,—pendez-vous,
PETIT & GRAND JOURNAL!
Il les a encore!—Et, faut-il tout dire? ce chapitre encore qui s'appelle: Mei prigioni,—et jusqu'à ce brave S.... me déshéritant,—ce qui n'est rien,—mais ne venant même pas prendre de mes nouvelles, ce qui est presque quelque chose...
«Etc., etc., etc.
«Mais, en regard de tout cela,—une phrase dans le Constitutionnel, une simple phrase, qui fait sauter, à elle seule, et vide du coup tout l'autre plateau de la balance,—phrase écrite et pensée par un homme qui sait, lui, ce que je veux, qui sait ce que je vaux.
«La catastrophe du GÉANT est, à la lettre, un malheur public.....
Signé: BABINET, de l'Institut.
«Mais encore je parviens à la créer, cette Société,—qui n'est ni financière ni civile, bien entendu! et qui s'appelle tout simplement la Société d'Encouragement pour la Navigation Aérienne par le moyen d'appareils PLUS LOURDS que l'air!—Et, à sa tête, s'inscrivent ces noms glorieux: Babinet, Barral, Taylor, etc.,—et la petite phalange se constitue, et elle serre ses rangs, et elle étudie, et elle commente, et elle discute,—et elle s'apprête!...—c'est d'elle que naîtra la grande chose!...—Chaque vendredi soir les voit accourir là, près de moi;—et il me semble que c'est ma fête, ces vendredis soir-là!...
«Et sur toute la ligne, la bataille est engagée!—Les brochures pleuvent: de tous côtés, en tous pays, l'opinion publique s'agite, les savants s'éveillent, l'Institut lui-même va tout à l'heure se frotter les yeux...
«Je vous dis que l'Agitation est créée!
«Mais quoi, enfin, après cela?—Des procès aussi,—que je perds devant le tribunal de commerce (il fallait un aéronaute, ce fut un bandagiste qui l'obtint!)—et que je gagne enfin en police correctionnelle.
«C'était trop sûr, dix fois! Je ne m'aviserais jamais plus de plaider ayant tort que je ne me battrais sans être offensé.
«Mais, quant à ce procès, qui décerne jusqu'à plus ample informé six mois de prison à mes constructeurs du Géant, je vous laisserais deviner—en cent, en mille,—ô mes amis! le point de départ de ce détournement de taffetas, détournement impudent jusqu'à l'absurde, monstrueux jusqu'à l'idiot,—que mon innocence éternelle ne soupçonnerait même pourtant pas encore à l'heure qu'il est, sans avis reçu.—L'intelligent constructeur aéronaute,—patronné, garanti et contrôlé par M. Victor Meunier,—avait naïvement cru défier à l'avance toute vérification: «—Comment voulez-vous, m'sieu Nadar, me disait-il à propos d'un autre procès du même genre pour un ballon de la campagne d'Italie,—comment voulez-vous qu'on sache ce qu'il est entré de soie dans un ballon une fois fini,—PUISQUE LE BALLON EST ROND?...»
«Ce procès, au surplus, le voici:—et c'est bien simple!
«On dîne à Monte-Cristo.
«Alexandre Dumas—cet éternel Mangé!—a cette fois, comme toujours, des invités nombreux.
«—Eh bien! Pierre, dit-il au domestique, voici bien les coupes pour le vin de Champagne, mais où est le vin?
«—Monsieur Dumas, il n'y en a plus à la cave!
«—Alors va en chercher au restaurant du Pavillon de Henri IV.
«Le domestique dit tout bas quelques mots à l'oreille du maître...—Crédit... note... au comptant!...
«—Le Pavillon de Henri IV est un sot! Porte-lui ces trente francs et rapporte trois bouteilles.
«Quelques jours après, même scène.—Quatre bouteilles, quarante francs!
«Et puis,—vingt francs, deux bouteilles!
«Et encore, et toujours,—jusqu'à ce qu'arrive l'homme qui vient à domicile proposer ses vins: on ne l'attend jamais longtemps, celui-là!
«—C'est bien! dit Dumas. Je vous prends douze paniers de Champagne.
«Quand le vin est en cave, vendu, livré,—le marchand remonte, agréable:
«—Mais monsieur Dumas aurait bien pu encore attendre un peu: sa provision n'était pas épuisée...
«—Comment?
«—Dame! j'ai bien compté encore en bas quelque chose comme cent cinquante ou deux cents bouteilles!
«—Ah! le gredin! C'était mon propre vin qu'il me vendait!—Pierre! Pierre!!! tu es un voleur, un coquin! Je te chasse!
«Pierre prend la porte.—Dumas le rappelle:
«—Viens ici!—Je t'ai chassé comme voleur, mais je te garde comme bon domestique; tu sais bien, animal! que je ne peux pas me passer de toi!
«—Mais au moins, malheureux!—quand tu me vendras mon vin,—fais-moi crédit...»
«Voilà l'histoire—photographiée!
«Sauf que mon domestique ne vaut rien et que je ne le garde pas.
«Et le bilan promis,—que j'allais oublier!
«Donc:—
«Ajoutez à cela la décadence, momentanée il est vrai, mais trop prolongée alors, de l'établissement photographique qui donne aux miens leur pain quotidien,—et vous comprendrez que l'idée ait pu venir à quelques-uns autour de moi de faire appel à une souscription publique universelle pour panser ces plaies et accomplir par tous ce que je n'avais pu faire à moi seul:—à savoir, la constitution du premier capital nécessaire à la création de l'association rêvée et aux essais des futurs appareils plus lourds que l'air.
«Villemessant, qui, avec ses exécrables défauts, a cette vertu première qui les fait pardonner tous, la bonté,—Villemessant accourt le premier auprès de mon lit, avec un long factum sentimental et pathétique élucubré par lui...
«Je sautai sur son manuscrit, comme la Pauvreté sur le Monde!—Nadar doublé de Villemessant, dans cette immense question qui touchait à tous les plus sérieux problèmes scientifiques et sociaux!—Il ne manquait plus que cela!
«Et avoir l'air de tendre la main aux passants!—Mangin! avait dit un Victor Meunier anonyme. Après Mangin, Bélisaire encore!—Le casque toujours!
«Heureusement,—averti,—j'empêchai!
«Qu'eussent donc fait de moi tous les lâches coquins et marauds ténébreux après mes chausses, si, non prévenu, je n'avais pu mettre obstacle?...
«Quelques jours après, une lettre encore,—de Guernesey celle-là, et signée—Victor Hugo!
«Le Maître me disait à peu près:
«Tous, nous croyons plus ou moins à la future Navigation aérienne; il n'est donc pas juste qu'un seul engage, pour cette Foi de tous, le pain de son enfant et sa vie, et je ne vous reconnais pas même ce droit que vous vous arrogez de payer pour nous autres.—Il faut qu'une souscription universelle, vraiment démocratique, mette enfin l'homme aux prises avec cette grande question, afin qu'elle soit vidée, ou qu'on sache au moins une bonne fois si elle peut l'être. Tous ceux qui croient avec vous ou à côté de vous doivent souscrire, selon qu'ils croient: celui qui croit pour un décime donnera le décime, celui qui croit pour le franc donnera le franc; celui qui croira plus encore, donnera plus. Inscrivez-moi pour cinq cents francs...»
«Et je répondais en toute hâte:
«—Au nom du ciel! mon très-cher et honoré Maître, ne faites rien de ceci!—À cette heure qu'il est, je suis à peu près ruiné en l'air et à peu près ruiné sur la terre: vous me déshonoreriez donc;—car tous les Victor Meunier de la Nature m'accuseraient de faire chanter l'humanité entière à mon bénéfice! «—On allait à Meaux!...» diraient-ils, pour le coup!—Attendez, de grâce! Je ne suis pas mort encore, et, d'enfance, je suis fait aux luttes. Dans quelques mois, vous me verrez revenir à toute bride et bien dispos pour la guerre. Laissez-moi au moins cet espoir et cette consolation de gagner seulement la première bataille,—je ne l'aurai pas volé!—et c'est moi alors qui viendrai à vous, pour vous dire: Marchons ensemble!»
«J'ai fait comme j'avais dit, et,—après tant d'épreuves, tant de peines et tant de douleurs,—je reviens, pansé de toutes mes plaies!—Me voici, vivace plus que jamais, alerte, décidé,—acharné jusqu'à la Victoire!
«Nous allons donc nous envoler, au moins cette fois encore, ô mon bon et cher Albéric!...—et à l'heure peut-être où les lecteurs de ces Mémoires liront ces dernières lignes, sous la lampe bien claire, au sein du doux et chaud foyer de la famille,—celui qui les écrit en ce moment cherchera à deviner, par les ténèbres et le froid de ces nuits noires de la fin de septembre,—nuits tardives, malheureusement, et, pis encore! sans lune,—si les vents d'équinoxe le portent sur les gorges du Caucase, le Danube autrichien, ou bien vers l'Adriatique...
«Je crois que c'est la première fois que l'auteur d'un livre aura souhaité de si haut le bonsoir à ses lecteurs,—mais je sais bien que jamais adieu ne leur aura été envoyé avec plus de cordialité et de gratitude pour la si longue patience qu'ils ont mise à m'entendre.
«Tonissime,
«NADAR.»
Les honnêtes gens, parmi ceux qui viennent de lire ce livre, ont éprouvé sans doute la surprise que j'éprouvai moi-même au moment où je m'aperçus que mon entreprise avait décidément fait naître dans certains coins la plus venimeuse irritation contre moi.
Je ne fus même pas sans quelques appréhensions des plus graves, après la descente à Meaux, alors qu'il s'agissait de préparer ma revanche. Les avis et conseils pleuvaient auprès de moi: amis anciens, amis nouveaux semblaient apprécier une nécessité certaine de serrer les rangs pour protéger l'ascension prochaine.
Un bon garçon que je n'avais pas oublié m'écrivait:
«.....Quoique nous ne nous soyons pas vus depuis bien des années, je suis toujours ton ami, et, dans le milieu où je suis forcé de vivre, j'entends bien des choses que tu ne peux savoir.—Donc défie-toi et sois mieux gardé dimanche prochain que tu ne l'étais la fois dernière; je sais des gens qui, sans en avoir l'air, seraient capables de tout pour faire crever ton ballon par un mouvement spontané de la crapule...» (Textuel.)
On se rappelle cet autre qui me disait au Champ de Mars, le matin même de cette seconde ascension:
«—Tu as beau te refuser à le croire: il y a ici des gens qui se déclareront volés tant que tu ne te seras pas cassé les reins devant eux!»
Tous ces avis étaient trop nombreux, trop affirmatifs, et me venaient d'hommes trop sûrs pour qu'il fût permis de n'en pas tenir compte, et je n'avais pas hésité devant la dépense d'un double service de police. Je fis bien. Quels que fussent l'étonnement, le dégoût, l'horreur, l'espèce de stupeur que me causèrent ces avertissements, j'en ai pu apprécier depuis la sincérité.
Un ou deux articles de journaux m'avaient d'ailleurs permis, dans une autre couche sociale, de tâter le pouls à la fraction des hostiles.
J'ai rejeté à sa place ici, à la fin, presque hors de ce livre, ma réponse à la plus inattendue et à la plus incroyable de ces attaques.—Cette réponse, je suis forcé de l'adresser aux lecteurs ordinaires des feuilletons scientifiques publiés par M. Victor Meunier dans l'Opinion Nationale.
Bien que ce livre ait déjà excédé les limites ordinaires en librairie, il ne m'était réellement pas possible d'accepter par mon silence des offenses indignes, directes et indirectes, dont la violence d'âcreté jaillit même à travers la cauteleuse perfidie de leur enveloppe.
J'espère prouver ainsi aisément, si ce n'est déjà fait par l'ensemble de ce livre, que je ne suis pas l'homme sans délicatesse, sans respect de lui-même, sans loyauté, sans honneur, menteur et impudent, que M. Victor Meunier m'a accusé d'être, et je vais me débarrasser le plus vite possible de ce critique ultra-scientifique.
Indépendamment de l'infaillible procédé Pingebat que j'ai dit plus haut, en n'oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la nécessité de la cravate blanche et les avantages de la contemplation dévote et soutenue envers son propre nombril,—il est un autre excellent système, d'ailleurs complémentaire, à recommander à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire.
Ce système est de commencer par se choisir, si notre écrivain se destine à la critique, une bonne Tête de Turc,—j'entends une Bête noire, à tort ou à raison, devant l'opinion publique, soit qu'il s'agisse simplement d'un homme ridicule, soit qu'il s'agisse d'un homme taré.
Il n'est pas du tout mauvais que ladite Tête de Turc soit triée dans les eaux gouvernementales, où généralement notre éternelle Fronde française n'a que l'embarras du choix.
Il y aurait une curieuse histoire de toutes les Têtes de Turc qui se sont succédé sous la pugilation publique depuis ces vingt dernières années seulement. Je n'aurai garde de tenter cette histoire, et je me préserve même de l'énumération martyrologique, n'ayant pas loisir ni volonté de me créer d'autres méchantes affaires. J'ai mon content de ce côté.—Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs émissaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher qu'ils ne doivent,—bien convaincu que là, comme partout, l'opinion publique a dû plus d'une fois taper à côté du vrai, et me consolant d'ailleurs des innocents immolés, par cette considération que le massacre ne les empêche guère, en somme, d'émarger leurs gras traitements.
Pour revenir à nos principes de tout à l'heure, le choix de sa Tête de Turc une fois fait, le débutant littéraire ou scientifique n'a plus qu'à prendre mesure et élan, et à commencer un roulement de ses meilleurs coups de poing sur la tête choisie.
En ces temps déjà anciens auxquels je remonte, c'était,—à tort ou à raison, je le répète encore,—le pisciculteur M. Coste qui se trouvait être la Bête noire en question. Je ne me permettrai assurément pas de dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de Bête noire; mais je trouve tout au moins qu'il remplissait les deux premières conditions:—il essayait une chose à peu près nouvelle,—il tenait au gouvernement.
M. Victor Meunier débuta par un coup de maître en tombant juste sur cette Tête de Turc:—abîmer M. Coste, c'était, dans ces temps-là, faire acte éclatant d'indépendance, de libéralisme avancé, de désintéressement. Tomber M. Coste, c'était proclamer les immortels principes de 89!
J'y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne sachant comment manifester ma fervente sympathie à cet homme d'avant-garde, je lui écrivis quelque temps après pour lui offrir la seule couronne de lauriers que j'eusse sous ma main: une place dans cette grande pancarte caricaturale des écrivains contemporains qui s'appela le Panthéon Nadar.
L'homme d'avant-garde accourut à toutes jambes, mais il eut le temps de se remettre en grimpant mes nombreux étages, et il se présenta devant moi froid, digne, noble, sentencieux, imposant, solennel.—Il m'était donc enfin donné de le contempler, cet homme supérieur et pur!—Il s'avançait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur. Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une attitude plus imposante: c'était comme une évocation de Saint-Just, moins la beauté, croisé de Franklin et même un peu mâtiné de Carnot et d'une façon de Hoche plumitif.—J'adore les républicains qui sont républicains parce qu'ils aiment et qu'ils admirent; il est vrai que—j'en sais d'autres qui ne sont républicains que parce qu'ils haïssent et envient; mais il ne s'agit pas de politique, et, transporté d'admiration devant ce type rêvé, je lui décernai du coup le brin d'immortalité grotesque et un peu grossière dont je disposais en campant incontinent, ce cynocéphale dans le défilé de mes deux cent cinquante fantoches, sous le no..., faute de mieux.
«—Si, au lieu de vous laisser aller à votre bête de camaraderie, et de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes inconnus,—me disait quelques mois après un éditeur peu poli, mais plein de bon sens,—vous m'aviez lithographié là, comme Benjamin dans son Chemin de fer de la Postérité, cinquante bonshommes pour de vrai, vous auriez gagné le double des quelques vingt mille francs que vous avez perdus à faire de la notoriété inutile à un tas de médiocres et de nuls—dont le dernier vous gardera rancune éternelle de ne pas se voir défiler avant George Sand!»
Je ne regrettai rien pourtant, et quant à M. Victor Meunier,—mon homme d'avant-garde!—en particulier, tout au contraire je m'applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de souffrir—et de payer—pour la Bonne Cause!
À quelque temps de là, des réclames de journaux m'annoncèrent que mon homme d'avant-garde venait de fonder un journal scientifique.—Toujours lui sur la brèche!—Quelle nouvelle pour la jeune France libérale, quels horizons pour la science de l'avenir!
Je courus discrètement apporter mon obole au travailleur honnête et désintéressé, et prendre un abonnement à son Évangile mensuel.
Je n'avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre séance caricaturale, mais mon âme était toujours avec lui!
Aussi, lorsque j'avais créé l'Aéronaute,—organe futur de notre future société de la Navigation aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air,—j'aurais cru faillir à tous mes devoirs en oubliant le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de courageuse initiative qui n'hésitaient pas à se mettre en avant pour proclamer et défendre une vérité de demain.—C'était encore un acte de foi, de sympathie et d'hommage vis-à-vis de ce grand caractère.
Il manquait quelque chose encore à ma colonne de bons points dans la balance de mon compte avec M. Victor Meunier; mais il était dit qu'il n'y manquerait rien.
Un soir,—c'était quelques jours avant ma seconde ascension,—j'avais chez moi trois amis, MM. D..., de C.. et P... Je suis autorisé à dire les trois noms à M. Victor Meunier s'il vient, par hasard, me les demander.
On causait de choses et d'autres. Un de ces messieurs,—celui-là surtout n'attend qu'un signe de M. V. Meunier pour se nommer,—vint à accuser M. V. Meunier d'un acte que je veux croire peu habituel dans la profession d'écrivain scientifique.
Quoiqu'en ce moment absorbé par d'autres pensées en dehors de la conversation commune, j'entendis,—et je me dressai comme un ressort de toute l'énergie que je possède quand j'ai à défendre un ami absent:
—Comment oses-tu parler ainsi? lui dis-je. Le sais-tu par toi-même? L'as-tu vu? Et si tu l'as vu, es-tu dix fois sûr et certain que les yeux n'ont pu se tromper?...—Je ne sais, en vérité, rien au monde de plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une vilaine accusation, bavée au hasard par quelque bas coquin, et répétée indifféremment par le premier venu et le dernier après, contre un homme honorable qui est à cent lieues à ce moment de soupçonner qu'il soit même question de lui! Quelle loyauté, quelle pureté peuvent échapper à ces attaques-là? Et des honnêtes gens comme nous doivent-ils se prêter à servir ainsi de mur à la balle des sycophantes?
J'étais indigné et vraiment fort en colère contre mon ami.—Je dirai plus tard comment il me répondit.
Le lendemain,—le lendemain juste de ce beau plaidoyer,—je tombais à la renverse en recevant une lettre signée Victor Meunier, et adressée au directeur du journal l'Aéronaute.
M. Victor Meunier ne connaissant d'ailleurs, disait-il, M. Moigno que pour l'avoir combattu dans la presse, appréciait que mon sanglant article attaquait ledit sieur Moigno dans l'exercice de ses fonctions scientifiques,—fonctions que j'ai moi-même L'HONNEUR de remplir,—disait, toujours solennel, mon homme d'avant-garde.
Et,—toujours ferré sur les principes!—
«—Trouvant que cet article est la négation absolue du droit de discussion, droit que J'ESTIME SACRÉ, continuait-il (—les principes!—), je ne puis permettre que mon nom figure sur la liste de vos collaborateurs, où vous l'avez inscrit sans mon aveu et à mon insu.
«Veuillez donc, monsieur, avoir l'obligeance de l'en faire disparaître et d'insérer cette lettre dans votre prochain numéro.
«Agréez, etc.»
J'envoyai retirer bien vite à l'imprimerie le nom de M. V. Meunier de l'honorable compagnie de notre rédaction, puisqu'il s'y trouvait mal.
Mais, le nom ôté, je crus avoir assez fait en fournissant l'occasion d'un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno: il avait été écrit que je serais le lien d'union entre ces deux âmes!—et décidé à ne plus fournir à M. V. Meunier, devant mon public, l'occasion de se gargariser avec—ses principes!—j'eus la petite malice de me refuser à la réclame de la lettre à publier.
J'avais déjà donné à M. Meunier.
Ce n'était pas tout encore.
On m'apportait presque aussitôt un long article dans lequel,—sans nécessité d'aucune sorte, sans provocation, on l'a trop vu,—mais, au contraire, contre toute justice, contre toute vérité, je n'ai pas besoin d'ajouter contre les plus élémentaires convenances, M. Meunier vomissait contre moi douze colonnes,—tout ce dont il pouvait disposer,—d'injures les plus graves, d'imputations mensongères, de calomnieuses insinuations.
Le premier châtiment de cet inqualifiable article doit être la publicité que je vais lui donner.
Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanées qui m'assaillirent, et il appréciera devant l'insolence, l'acidité, la perfidie, l'insistance de ces insultes publiées, si je me laisse trop aller à ma légitime indignation. Même en ce cas, il me semble que je serais peut-être excusable d'oublier un instant ce que, dans une conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait mon cher et à jamais regretté Maître, Charles Philipon:
—Cette vérité que proclamait mon vieil ami, c'est que, pendant quelque vingt-cinq ans que j'ai travaillé, soit avec ma plume, soit avec mon crayon, dans les petits journaux,—terrain si glissant pour tant d'autres!—jamais, un seul jour, il ne m'arriva de manquer au respect de moi-même dans la personne des autres,—jamais je n'attaquai personne sur le terrain qui doit rester réservé,—jamais, au grand jamais, je ne m'oubliai à faire passer mon public par la vie privée de nos plus détestés adversaires.
Le feuilleton scientifique de M. Victor Meunier (Opinion nationale du 11 octobre 1863), reproduit par lui déjà deux ou trois fois dans les recueils particuliers qu'il exploite et auquel ce livre va répondre, commence par le récit emprunté aux journaux anglais d'une ascension de MM. Glaisher et Coxwell.
Les deux aéronautes ont dépassé, affirme-t-il tout d'abord, l'altitude de 9 kilomètres,—c'est-à-dire sont parvenus beaucoup plus haut que MM. Gay-Lussac, Barral et Bixio.
Il raconte encore que pendant que M. Glaisher était sur son banc, ne voyant plus, incapable de mouvement, et même de l'usage de la parole, la tête tombant tantôt sur l'épaule gauche, tantôt sur la droite, puis en arrière;—M. Coxwell, privé de l'usage de ses mains gelées et devenues presque noires, saisit et fit jouer avec ses dents la corde de la soupape.
M. Meunier a raison de n'avoir pas trop d'éloges pour les deux aéronautes anglais qui courent ces nobles dangers dans un intérêt scientifique.
Mais ces trois colonnes enthousiastes, ces éloges emphatiques, ce récit héroïque accepté et affirmé sur la foi du premier traducteur venu, visent à autre chose. En glorifiant les deux aéronautes anglais—dont il se moque peut-être bien un peu en bon Français qu'il est,—M. Meunier prépare le bâton pour assommer son compatriote.—Le trait de la fin annonce qu'il s'agit ici du procédé par écrasement:—
«—Ces gens-là, dit-il, ont le RESPECT D'EUX-MÊMES, celui de leur cause et celui du public.»
Et ceci dit, M. Meunier commence:
«Quant à l'ascension qui a eu lieu dimanche dernier au Champ de Mars, comme elle ne se distingue en rien d'essentiel des spectacles analogues donnés à la même place, et comme elle n'a aucun caractère scientifique, nous n'aurions rien à en dire si on ne nous avait annoncé que le produit de cette ascension et de celles qui suivront sera consacré à l'étude et à la réalisation d'un nouveau système de locomotion aérienne.
«Par ce côté, l'expérience nous touche (SI ce NOBLE mot: expérience, est ici à sa place...).»
Je laisse M. Meunier dire tant qu'il lui plaît que le premier gonflement et le premier départ du plus gigantesque aérostat à gaz qu'on ait jusque-là tenté d'enlever n'ont rien d'intéressant; mais il me retrouve quand il reproche avec acrimonie au Géant, dont les produits sont destinés à un but scientifique, d'avoir été annoncé avec un fracas mensonger et dolosif. «—Une profanation! dit-il en se signant. Une pareille entreprise n'avait besoin que d'être annoncée avec l'autorité du savoir et du CARACTÈRE...»
Puis, s'apercevant un peu tard qu'il va un peu plus loin qu'il ne faut pour la conservation de ses oreilles, il entr'ouvre bien vite derrière lui la porte prudente par laquelle on se dérobe:
«Sans prétendre,—se dépêche-t-il de dire un peu trop lard,—qu'on se soit écarté en rien de sérieux des règles susdites...»
Mais le fiel qui le déborde lui fait presque aussitôt oublier cette précaution d'un instant, et vous allez le voir revenir immédiatement à l'injure et à la calomnie.
Or, les journaux et les affiches avaient publié les mesures du Géant absolument telles que je les avais reçues,—sans contrôle, sans examen même,—de ses constructeurs et répétées en toute sincérité. Et ce n'est certainement pas M. Meunier qui pourra jamais faire douter de ma parole.—Le récent procès intenté par moi en police correctionnelle a témoigné que j'étais si peu au courant de ces fournitures que, sur première demande de mon constructeur,—malgré les limites très-rigoureuses d'un devis bien étudié, sur lequel, dans mon horreur trop connue des chiffres, j'avais à peine jeté les yeux,—je faisais remettre aux mains de ce constructeur un supplément de HUIT CENTS MÈTRES,—près de 6,000 francs de soie, dont je n'avais pas même l'idée de soupçonner un autre emploi. Tous ceux qui m'entourent, depuis le collége, sont trop au courant de l'extraordinaire, invincible rétivité de mon esprit devant tout ce qui est nombre, pour que je songe même à me défendre devant eux contre l'accusation d'avoir groupé des chiffres lorsque, pour plaisanter mon inaptitude native et proverbiale aux plus puériles opérations du calcul, mes amis me promettent depuis si longtemps de me faire cadeau d'une montre à une seule aiguille, puisque la plus grande me trouble pour voir l'heure... Dans ces conditions-là, et sur un terrain où je suis si peu chez moi, on conviendra qu'il est surtout dur d'être accusé de supercherie. C'est comme si M. Meunier m'accusait de tricher au jeu, moi qui n'ai jamais de ma vie pu comprendre le jeu de piquet ni tout autre.—Il parait, d'après M. Meunier, que j'ai indiqué,—tel qu'on me l'avait dit,—l'emploi d'un total de soie que ne saurait comporter la dimension réelle du Géant.
Mais, puisque M. Meunier s'est si vite aperçu de la différence, j'aurais réellement été plus bête que je ne suis, à vouloir tromper sciemment, lorsque la fraude était si facile à démasquer; ceci soit dit pour la question morale qui me touche d'abord. Quant à la question matérielle, le point important me semble tout entier dans la capacité réelle, c'est-à-dire dans la force ascensionnelle du Géant.—Or, le Géant jauge-t-il,—oui ou non,—les six mille mètres cubes annoncés par lui? Là est toute la question, et M. Meunier n'a qu'à voir les livres de la Compagnie du gaz qui a fourni nos deux ascensions.
Pour une simple, unique,—je ne dirai pas même inexactitude, mais contradiction—(et faut-il voir encore dans sa défense loyale les habitudes, les précédents de l'accusé, et comment il s'en tire, et le temps qu'il met, quand il a à compter de près la monnaie d'une pièce de cinq francs...)—Quelle abominable méchanceté a donc pu suggérer à cette âme toutes ces odieuses et outrageantes accusations!...
Quant à la publicité, j'avais dit, redit et crié sur tous les tons qu'il ne s'agissait là que d'un spectacle,—et ce ne pouvait être autre chose, aux premiers essais surtout d'un engin créé dans des proportions nouvelles aussi considérables. Quels motifs poussent donc si vivement M. Meunier à demander à ce spectacle autre chose que le spectacle, la seule chose promise? Et puisqu'il ne s'agit que d'un spectacle, quelle réserve morale, quels scrupules de nouvelle fabrique auraient pu empocher ici la publicité préalable, nécessaire, indispensable, essentielle de tout spectacle? tant que bien entendu les promesses de cette publicité seraient respectées.—Or, j'affirme que jamais, malgré mille difficultés que la moindre réflexion peut apprécier, jamais promesses en ce genre, plus loyalement mesurées, n'ont été plus loyalement tenues.
Quelle délicatesse si exquise, quelles pudeurs de rosière a donc cette sensitive, cette hermine du feuilleton scientifique, qui a nom Victor Meunier, pour pousser, devant le fait si simple d'un spectacle annoncé, ces cris de vierge qu'on viole?—Mais si le spectacle du Géant a mérité un reproche, c'est précisément le reproche contraire à celui de ce savant si vertueux au repos. C'est un Barnum qui a manqué là, malheureusement!—Quand mon lecteur a su les recettes et les dépenses du Géant, il a peut-être regretté avec moi l'absence d'un homme spécial qui eût su tirer réellement parti de cette grande et belle combinaison. Que notre vase de pureté, M. Meunier, vienne donc demander aux inventeurs de notre Association du Plus lourd que l'air, aujourd'hui constituée, et qui attendent, l'arme au pied, l'excédant de leurs recettes sur mes dépenses,—s'ils trouvent que la publicité du Géant a été exagérée?...
Mais ne laissons pas échapper l'homme vertueux et moral que nous avons eu le malheur d'effaroucher si fort; car il n'a pas fini.
Il reproche aux affiches d'avoir SIMULÉ sur la nacelle, comme dans les défilés du Cirque, un plus grand nombre de voyageurs qu'elle n'en devait porter, pour LAISSER croire au public, etc.—Or, j'ai eu la curiosité de compter les bonhommes de l'affiche; le hasard veut qu'il y en ait juste TREIZE, nombre exact des passagers de notre première ascension. Il y en eût eu même quatorze que je ne me considérerais pas encore tout à fait pour cela comme un fripon.—J'ajoute encore qu'en captivité, avant la seconde ascension, le Géant enlevait à plusieurs reprises, devant la foule réunie au Champ de Mars, trente-cinq artilleurs...
Il nous accuse d'avoir FAIT CROIRE que nous allions aux Antipodes, quand on ALLAIT à deux pas.
(—Ah! si j'aimais les procès, quels jolis cas de calomnie, bien précisée, bien caractérisée, avec la plus pure et trop évidente intention de nuire!...)
La descente, trop involontaire, de Meaux, expliquée aujourd'hui, et notre chute en Hanovre, après avoir accompli la plus grande trajectoire aérostatique connue, témoignent contre ces vilaines accusations de duplicité et de supercherie que M. Meunier corrobore avec nos enveloppes de lettres en plusieurs langues, parmi lesquelles il affirme avoir vu—la Chinoise!
Il prétend qu'avec un spectacle vulgaire en tout point, on a jeté de la poudre aux yeux des niais... que le MENSONGE(—!...) ne sert que des intérêts individuels.....
Il reproche aigrement de n'avoir pas rapporté de notre première ascension,—quatre heures de nuit noire!—un RAPPORT scientifique, et demande une relation,—mais avec l'insolente condition que cette relation sera exacte!...
En passant, et éperdu de male-rage jusqu'à mordre sur les mots les plus intelligibles, il affirme doctoralement qu'en physique une pression intérieure de 6,000 mètres de gaz sur l'enveloppe de soie n'a pas de sens.
Il stigmatise la spéculation des passagers à 1,000 fr.,—bien que, je le répète, sauf deux voyageurs sur les vingt-trois de nos deux voyages, tous les autres, connus de moi ou inconnus, ont reçu l'hospitalité plus que gratuite.
Il a, de ses yeux, lu dans les chroniques des journaux qu'il y avait, au moment de l'ascension, quarante mille femmes en larmes (—il y en avait peut-être au moins une?...—) et il se moque fort de ces larmes, puisque, dit-il, à moins d'être avec des imprudents et des ivrognes, il n'y a pas l'ombre de danger... mais à la condition que désormais les voyageurs du Géant n'écouteront absolument que MM. Godard, qu'il ne pouvait manquer d'honorer de sa garantie,—hommes qui savent leur métier, affirme-t-il.
Il termine enfin—toujours la petite pièce après la grosse!—en exposant un système qui est sien, n'hésite-t-il pas à dire, pour la direction des ballons: Enveloppe imperméable au gaz,—Ascension et descente sans perte de lest ni de gaz,—Forme allongée, etc., etc. (Voir tous les ballons dirigeables, en espérance, depuis Blanchard, 1783, jusques et y compris Carmien de Luze, 1864.)
«Si on avait cela, finit-il héroïquement,—on irait porter des armes à la Pologne;—avec l'aviation, que lui porterait-on?—des lettres.»
Comme on le voit, rien ne manquait. À ce moment-là, notre chute en Hanovre n'avait pas encore souffleté cet article qui apprenait au public que je l'avais volé, qui lui affirmait que j'étais tombé à Meaux avec préméditation. Tous ces grands mots, toute cette pédagogie déclamatoire et pompeuse: convenances, qualités morales, noblesse, dignité, loyauté, étaient autant d'antinomies écrasantes.
Rien n'était oublié ni épargné, jusqu'aux intentions mêmes, et devant l'odieux de cette diatribe empoisonnée contre ma personne, disparaissait le préjudice qu'elle voulait porter à mon entreprise.
Pour atteindre ou plutôt pour me donner en marche-pied à ceux qui devaient atteindre la plus grande et la plus utile des vérités, j'avais oublié bien plus encore que mes plus personnels, immédiats intérêts: je m'étais lancé, moi, la plus proverbiale incapacité en fait de chiffres, dans une combinaison financière effroyable, et j'y avais engagé le pain des miens, ma vie et mon honneur. Un accident quelconque, quelques gouttes de pluie seulement, et j'allais peut-être tout à l'heure être deux fois ruiné, ruiné en l'air, ruiné derrière moi sur terre; peut-être dans quelques jours allait-on me ramasser broyé,—et devant tant de risques pour toute récompense, après tant de difficultés déjà et de chagrins,—à la veille même de cette seconde tentative, qui devait être autrement meurtrière que l'autre,—je me voyais bafoué, insulté, provoqué avec cette profusion d'insolence et cette violence de haine.
Et, pour comble, lié par les inexorables engagemens de mon départ imminent et forcé, je devais attendre pour tirer vengeance de l'injure. Débiteur à la fois et créancier vis-à-vis de mon honneur et de la plus brûlante des dettes, j'étais forcé de me demander et de me donner du temps.
J'avais eu d'abord en effet la naïveté de croire à une réparation!
Mais je ne devais même pas avoir le bénéfice de cette satisfaction si légitime,—et lorsque vint le moment où il me fut enfin donné d'appeler ma cause:
—Que prétends-tu faire? me fut-il répondu par la voix la plus autorisée en ces matières que je connaisse au monde:—Marcher là où le sol manque? T'exposer au plus ridicule des ridicules, à la dérision qu'encourt le bravache qui donne de son épée dans l'eau?—Tu finirais par être plus que naïf. En effet, tu as raison, à chaque ligne, l'offense; à chaque mot, l'injure; le venin, partout!—. Mais, vois donc comme chacune de ces lignes est mesurée juste par son auteur et juste pesé chaque mot;—ce n'est pas précisément toi qui as menti, mais les journalistes qui ont parlé pour toi;—tu as fait litière de ta respectabilité, de ta dignité, de ta probité, de ton honneur; mais remarque donc avec quelle cauteleuse précaution ton agresseur se dépêche de s'accroupir derrière cette réserve: sans prétendre qu'on se soit écarté en rien de sérieux des règles susdites!...—Ne lis-tu donc pas, jusqu'au fond de ses entrailles, cet homme-là, après cette seule phrase qui vaut trois volumes? Sans avoir complètement oublié tout ce que nous avons vu dans notre expérience de ces choses, toi et moi, sans être complètement fou, peux-tu croire un seul instant que les témoins, triés et choisis avec le soin voulu par ton glorieux adversaire, lui permettront jamais de se battre, au cas où il en feindrait quelque envie?—Et quand nous lui poserons la question, ne l'entends-tu pas d'ici crier, comme anguille de Melun, que notre prétention «—est la négation absolue du droit de discussion, droit qu'il estime sacré?» Comprends donc que tu n'as qu'une chose à faire: passe outre et va à ton affaire, et si ta narine est mal affectée, tourne la tête.—Crois surtout qu'il n'y a pas de vengeur devant l'opinion publique comme l'Acte accompli!
Avait-elle raison, cette parole que j'avais tout exprès appelée sur place de quelque cent lieues?—L'avis de M. Meunier me manque ici.
En l'attendant, je vais vous dire ce que pèse, comme savant, ce Métaphraste de bas de page qui écrasait mon ignorance avec une importance si dédaigneuse.
Nous n'avons pas besoin de poursuivre sur toutes les cases du damier scientifique cet encyclopédiste pondeur d'âneries. Restons avec la seule électricité.
Eh bien! c'est ce même farceur scientifique, beaucoup plus gai qu'il n'en a l'air, qui pondit de tout son sérieux ce mirifique canard électrique—qui, de journaux en journaux, passé comme un petit bonhomme vit encore,—fit au moins une fois le tour du monde.
On venait d'installer le service télégraphique: les paysans avaient ramassé quelques oiseaux qui, effarée entre les deux crépuscules étaient venus s'assommer, la nuit, contre les fils.
Cette explication trop simple n'eût pu contenter un savant aussi complexe, et, du journal où on le payait, pour instruire son prochain, il expliqua aux abonnés ébahis—comme quoi ces pauvres oisillons, imprudemment posés sur les fils, avaient été foudroyés par le fluide télégraphique!...
Notre savant, par trop peu soucieux de l'ABC de la physique, oubliait seulement, pour ne pas mentir, trois petites conditions préalables:—un rien!—
1o Que les fils eussent été dénudés de leur enveloppe isolante;
2o Que la décharge électrique fût assez forte pour tuer d'abord une mouche,—que l'oiseau aurait pu manger avant de choir;
3o Que l'oiseau touchât rigoureusement d'une patte le fil et de l'autre patte la terre,
Etc., etc., etc.
Et voilà l'homme qui me reprochait avec cette superbe de manquer de «—l'autorité du savoir.»
Et les fameux escargots sympathiques, contrôlés par lui!
Et n'est-ce pas lui encore, ou l'autre, son digne confrère et ami, qui voyait mûrir les raisins sous le regard du Prussien Rayomir?—J'entends encore les éclats de rire de l'inventeur, ce pauvre L. Paillet!
Que vous disais-je des gens qui ne savent pas le métier qu'ils font? et quelles étrivières mérite celui-ci?
Mais que vais-je chercher dans la série sans fin des bévues de ce grotesque sérieux, né pour égayer les corridors de l'Institut, dont il guettera vainement à jamais la porte, entre-bâillée dans ses rêves secrets, et dont la suffisante ignorance faisait le désespoir du grand Arago!—Il n'est académiciens pires que ceux qui crèvent la jaunisse de ne l'être point.
Ne l'entendez-vous pas encore grincer des dents à la pensée que deux honnêtes gens sur vingt-trois ont payé une place qu'ils occupaient dans le Géant, et s'efforcer d'ameuter les passants contre le spéculateur cupide—moi!—qui repousse inexorablement de la nacelle les savants pauvres—exclus par le tarif!...—dit-il avec amertume et tout indigné.
J'ai accueilli, comme on le sait—et comme je le sais trop, quiconque s'est présenté, connu ou inconnu,—quitte à ne pas recommencer, pour causes...—Pourquoi ce savant M. Meunier n'est-il pas venu se présenter comme tous ces ignorants-là? Qui lui a fermé la porte au nez? Puisqu'il prise si fort les observations qu'on doit rapporter de là haut,—pourquoi n'y est-il pas monté observer, au lieu de nous qui ne savons rien faire?
Montez donc, Monsieur! Et comment n'avez-vous pas tâté de ces voyages beaucoup plus tôt déjà, lorsque les ballons de l'Hippodrome ouvrent au premier venu une hospitalité si facile?
Comment! vous nous apportez sous votre bras un poisson aérostatique dirigeable, et vous n'avez pas encore eu seulement l'idée primordiale d'essayer ce que vaut le petit vent frais dans une descente aérostatique?—Montez donc, Monsieur!
Montez! Et je vous garantis que vous en apprendrez là plus en une demi-heure sur la Navigation aérienne, que vous n'en avez rêvé creux dans toute votre vie!
Montez donc! Les autres savants y sont montés: Gay-Lussac, Barral, Bixio en sont même revenus.
Montez! Vous persiflez avec tant de grâce l'impossible supposition d'un danger!
Montez!—Mais montez donc, Monsieur! Les femmes y montent!...
Mais je n'oublie pas surtout que cet héroïque savant m'avait—la critique scientifique est un sacerdoce!—rappelé au RESPECT DE MOI-MÊME!!!—en cachant le sein de Dorine.
Il m'a donc donné le droit réciproque de l'examiner sur ce terrain délicat, et il a essuyé lui-même mes verres de lunettes.—Voyons donc, à son tour et de bien près, mais avec toutes précautions, ce que pèsera l'autorité du caractère de ce précepteur public de morale et de maintien!
Je n'irai pas plus loin que le possible, qu'il se rassure! et sans aller chercher quatorze heures à midi, je ne prétends lui demander qu'un tout petit bout d'explication sur le chiffon de papier que je tiens dans ma main.
Ce n'est rien, moins que rien, sans aucun doute!—car un personnage si terriblement sévère quand il s'agit de morigéner les autres et de les rappeler au RESPECT D'EUX-MÊMES!—doit être bien plus attentif encore et rigoureux pour lui dans l'exercice des «fonctions scientifiques», comme il dit à pleine gorge, qu'il a lui-même l'honneur de remplir...
C'est une espèce de circulaire, paraît-il, adressée par lui à ceux des industriels, ses abonnés,—qui ne sont pas les moins à leur aise, je suppose d'après le proverbe.
L'intègre écrivain veut, dit-il, introduire des améliorations dans son journal, cette œuvre utile. Manquant, comme Cabochard, de l'argent nécessaire, il a eu d'abord l'idée d'émettre des actions;—mais, au lieu de parts d'intérêts à servir, et reconnaissant, en toute humilité, que ce n'est pas précisément l'appât des bénéfices qui peut ici déterminer son monde, il lui a paru plus convenable d'emprunter à chacun de ces privilégiés, cent francs pour un an:
....Foi d'animal,
Intérêt et capital!
Et voilà sa péroraison:
«Si votre réponse RÉALISE MON ESPOIR,—termine l'humble postulant...—je ne vous parlerai pas de MA GRATITUDE, qui vous sera SI NATURELLEMENT ACQUISE. Mais je serais heureux qu'UNE OCCASION me permît de vous en témoigner toute la sincérité.»
J'ai l'honneur, etc.
Victor Meunier.
Voyez que je ne veux même pas me donner la petite malice,—si facile!—de rien souligner dans ces quatre lignes dont tous les mots semblent sauter d'eux-mêmes dans les casses aux italiques et aux majuscules.
Mais—sans soupçonner un seul instant encore et sans prétendre—comme lui pour moi, Dieu m'en garde!—qu'il se soit ici écarté en rien de sérieux des règles prescrites,—j'entends bien, par exemple! réserver ici tout mon droit d'aider M. Meunier à chercher le moyen de prouver sa gratitude, si naturellement acquise. Il en est peut-être bien embarrassé tout le premier, et il guette les occasions, a-t-il dit.
Passons donc en revue les diverses occasions ou procédés connus pour prouver une gratitude naturellement acquise.
D'abord, pour prouver sa gratitude naturellement acquise, qui donc se permettrait d'empêcher M. Meunier, par exemple, de se livrer à l'élève du lapin en laveur de ses prêteurs, et de leur envoyer à chacun une gibelotte par semaine?—Voilà une occasion.
—S'ils n'aiment pas le lapin, n'avons-nous pas encore les poules?
Si ces prêteurs avides enchérissent dans l'évaluation de la gratitude qui leur est naturellement acquise, pourquoi M. Meunier ne ferait-il pas frapper des médailles en leur honneur?
S'ils sont plus ambitieux encore, M. Meunier ne peut-il pas tout aussi bien leur dresser à prix doux quelques statues?
S'ils préfèrent le solide, par exemple, il y a le choix: nous pouvons constituer des rentes à leurs enfants.—Je préfère, pour moi, les obligations du Crédit foncier, à cause des tirages.
Parlons sérieusement.
Tenez, Monsieur! je ne signerais certainement pas votre bon à pendre pour celle peccadille que je vous laisse expliquer tout à votre aise, comme vous l'entendrez. Il ne m'appartiendrait non plus guère de jeter la pierre à un pauvre diable, trop pressé de se faire éditeur, et embarrassé dans ses affaires par quelque gêne d'argent momentanée. Je ne fais, encore, la leçon en public à personne, je ne dogmatise pas en chaire, je ne prêche pas pour la galerie, je ne m'occupe jamais, en un mot, de tancer ni de morigéner mon prochain, et il se trouve de plus que j'ai justement commencé ma vie et appris à tenir, tant bien que mal, ma plume de critique dans les petits journaux de théâtre, endroits faciles et sans conséquence, où,—demandez au feu doyen, M. Charles Maurice,—on n'est peut-être quelquefois pas absolument superstitieux sur les origines de la monnaie.—Je me contente d'être honnête, sans m'occuper, si l'on me regarde et si l'on m'écoute, pour ma simple petite satisfaction personnelle; mais là, je vous avoue, entre nous, que je deviens là, pour moi-même, et seul, un parterre peut-être un peu difficile. L'honneur,—l'honneur, ce beau mot que vous dites si bien,—est délicat, chatouilleux en diable! Il est à la probité, comme disait Rivarol, un fantaisiste que vous êtes trop grave pour connaître,—tout juste ce qu'est le goût au jugement. Rien de véniel devant lui comme rien d'exagéré non plus.
Eh bien! Monsieur, je ne vous accuse ni ne vous blâme pour ce bout de lettre qui n'est assurément qu'une... imprudence; mais laissez-moi vous dire, sans pruderie, sans dignité affectée, sans scrupules joués, sans morgue enfin et sans que la tête me tourne pour avoir eu, moi aussi, l'honneur (le mot vous plaît, je m'en sers!) de remplir des fonctions de critique,—laissez-moi vous dire que je dormirais mal si mon petit Paul—pensons toujours à nos fils, Monsieur,—devait trouver après moi, dans nos papiers, une lettre où, dans quelque extrémité, et sous quelques conditions que ce fût, son père eût sollicité un secours d'argent de l'un de ses justiciables.
Mais, vrai! il ne la trouvera pas. Renseignez-vous, et demandez à tous ces honnêtes gens qui ont l'honneur que je leur rends—de vivre avec moi depuis que je suis au monde; ce n'est pas d'hier!
Mais, par exemple! il finit aussi par être trop maladroit, quand il vient me parler,—M. Meunier, à moi,—de la Pologne!
D'où sort-il donc, pour me forcer à lui dire que celui-ci—qu'il charge dérisoirement aujourd'hui d'y porter avec l'aviation ses lettres,—allait, en 48, le fusil sur le dos, offrir sa vie à cette grande cause, étant de ceux qui témoignent de leur sang quand ils croient.—Il ne s'est rencontré, qu'il sache, avec le sieur Meunier, ni dans la géhenne d'Eisleben, ni dans la casemate de Magdebourg.
Aujourd'hui encore que les plus vieux ont fait leur temps et cèdent le pas aux plus jeunes, il a, continuant son devoir, envoyé de ses deniers—et Dieu sait s'il était riche ce jour-là!—son remplaçant aux rangs polonais.
Le sieur Meunier—l'homme d'avant-garde!—est invité à dire à quelle date il a décroché son fusil ou simplement vidé sa bourse pour cette cause-là ou pour toute autre.
Est-ce le triste jour du 13 juin, où, sans être vainement attendu par ses camarades de l'artillerie de la Garde nationale—(Il n'avait pas l'honneur d'appartenir à ce corps républicain),—celui que M. Victor Meunier outrage aujourd'hui si indignement, se faisait arrêter en protestation du Droit violé, au lieu d'affiler ses rasoirs pour mettre bas une barbe compromettante...
Mais détournons-nous enfin, en demandant au lecteur pardon de lui faire perdre aussi son temps.
Nous n'avions qu'à citer, pour toute réponse aux singuliers procédés critiques de M. Victor Meunier, ces quelques lignes d'un écrivain scientifique, pour de vrai celui-là, que nous n'avons même pas l'honneur de connaître.
Dans ces lignes il y a autre chose encore que la bienveillance d'un inconnu pour un inconnu: ce sentiment naturel à tout galant homme, que j'appelle le respect de soi-même dans la personne de son prochain.
«Le moyen pratique employé pour constituer le capital nécessaire aux expériences à venir ne pouvait être mieux choisi,—disait, dans le Temps, M. Félix Foucou, un de nos adversaires sur la question du Plus lourd que l'air.—C'est assurément une combinaison des plus honnêtes et des plus heureuses que celle qui consiste à convier le public à une partie de plaisir; à lui demander en échange une rétribution, minime pour chacun; à consacrer enfin le bénéfice net de l'opération à des recherches ultérieures, à des essais d'automotion dans l'espace. Rien de mieux. Eu cas d'insuccès, nulle plainte de bailleurs de fonds dépouillés, et le publie se trouve encore l'obligé des inventeurs qui ont bien voulu consacrer à des expériences utiles un argent fort bien gagné, un capital dont ils auraient eu le droit de disposer tout autrement.»
Écoutez encore la voix d'un autre honnête homme, M. Figuier,—qui n'est pas précisément non plus positivement enthousiaste de nos théories d'aviation,—répondre spontanément pour nous aux indignes attaques du calomniateur:
«Sachant combien de difficultés rencontre la plus simple des créations, nous ne blâmons en aucune manière M. Nadar d'avoir convié le public parisien a lui apporter le tribut nécessaire... Il donne au public un spectacle qui l'amuse et l'intéresse; le public lui donne son argent en échange. Il n'y a rien la que de très-légitime. Nous applaudissons de grand cœur à l'empressement unanime que les journaux ont mis à l'appuyer... Nous ne pouvons qu'encourager M. Nadar à poursuivre avec la même énergie la mission qu'il s'est donnée dans un but honorable, et dans laquelle il doit s'attendre à bien des difficultés et à bien des déboires.»
Mais j'ai beau m'en défendre, je frémis encore contre ces indignités de tout à l'heure, et,—que mon lecteur m'excuse,—c'est à ceux qui me connaissent depuis longues années que je veux demander de me venger.
Voici ce que pense de l'homme que tout à l'heure M. Meunier traînait dans la boue de son feuilleton, l'honorable feuilletoniste de la France, H. de Pène; j'ose dire, même avant cet article, que celui-ci me connaît mieux que personne:
«Parlerai-je de Nadar? Comme tous les gens très-connus, il lui arrive d'être souvent mal connu: parce qu'il fait beaucoup de bruit, on doit le croire amant du bruit; parce qu'il a beaucoup battu monnaie, ceux qui ne le connaissent que d'après ses enseignes peuvent le peindre, bien mal à propos, pour un homme habitué à se faire cent mille livres de rentes en coupant la queue de son chien. Eh bien! tout au contraire, Nadar est un esprit spéculatif et non pas un spéculateur. Un spéculateur, à sa place, n'aurait pas manqué de s'en tenir à la photographie, qui ne demandait qu'à lui donner de si beaux dividendes; lui, au contraire, n'eut pas plutôt acquis dans son métier une réputation équivalente à une fortune, que sans le quitter il revint à la littérature, ses premières amours. Bientôt, plus désireux d'agrandir les domaines de la photographie que les recettes de sa photographie, on le vit s'éprendre de la lumière électrique, descendre aux catacombes pour faire le portrait des ossements qui ne bougent plus depuis si longtemps... Tantôt sous terre, tantôt au-dessus, voilà bien cette nature extrême et mobile pour laquelle l'étage que nous occupons est trop facile et trop banal. Bientôt il s'agit de photographier d'en haut les choses d'ici-bas... Puis la conquête de l'air devient le but favori de ses méditations... et, se rapprochant de MM. de La Landelle et d'Amécourt stérilement et obscurément unis jusque-là pour la cause de l'hélice... avec Nadar affluèrent la vie, la lumière, la publicité et le public, que cet honnête homme si original sait traîner à sa suite mieux que le plus habile charlatan, etc., etc.»