RÈGLEMENT DE BORD
DE
L'AÉROSTAT LE GÉANT


Art. 1er. Tout voyageur, à quelque titre que ce soit, à bord du GÉANT, prend, avant la montée, connaissance du présent règlement et s'engage sur l'honneur à le respecter et à le faire respecter, dans sa lettre et dans son esprit.—Il accepte et conserve cette obligation jusqu'au retour inclusivement, à moins de congé acquis.

Art. 2. Il n'y a, depuis le départ jusqu'au retour effectué, qu'un commandement; celui du capitaine. Ce commandement est absolu.

Art. 3. À défaut de pénalité légale, le capitaine ayant la responsabilité de la vie des voyageurs, décide seul et sans appel, en toutes circonstances, des moyens d'assurer l'exécution de ses ordres, et le concours de tout voyageur lui est acquis.—Le capitaine peut, dans certains cas, prendre l'avis de l'équipage, mais son autorité décide souverainement même contre l'unanimité.

Art. 4. Tout voyageur affirme en montant à bord qu'il n'emporte avec lui aucune matière inflammable,

Art. 5. Tout voyageur accepte, par le fait seul de sa présence à bord, sa part d'entière et parfaite coopération à toutes les manœuvres, et se soumet à toutes les nécessités du service, sur toute et première réquisition du capitaine.—Il ne peut à terre s'écarter de l'aérostat sans autorisation, ni se retirer définitivement sans congé dûment acquis.

Art. 6. Le silence doit être absolu au commandement du capitaine. Ce silence est de rigueur pendant toute manœuvre.

Art. 7. Les vivres ou boissons quelconques qui pourraient être apportés par l'un des voyageurs sont déposés à la cantine commune. Le capitaine a la clef de la cantine et détermine les distributions.—Les vivres ne sont dus aux passagers qu'à bord seulement.

Art. 8. La durée des voyages n'est jamais limitée. L'appréciation seule du capitaine décide de la limite. Cette même et unique appréciation décide sans appel de la mise à terre d'un ou de plusieurs voyageurs dans le courant du voyage.

Art. 9. Tous jeux sont interdits à bord.

Art. 10. Il est rigoureusement interdit à tout voyageur de délester de quoi que ce soit le bord sous aucun prétexte.

Art. 11. Le bagage total de chaque voyageur ne peut excéder en poids 15 kilog., et en volume celui d'un très-petit sac de nuit.

Art. 12. Sauf de très-rares exceptions, dont le capitaine seul a l'appréciation, il est absolument interdit de fumer à bord et à terre en dedans de l'enceinte qui entoure le ballon.

Aucune de ces dispositions n'étant indifférente, et la moindre infraction, si puérile qu'elle paraisse, pouvant compromettre la vie de l'équipage, il est ici rappelé de nouveau que c'est à la conscience et à l'honneur de chaque voyageur qu'est confié le respect du présent règlement.

Paris, 3 octobre 1863 (veille du premier départ du GÉANT).

Un article important avait été omis. Je ne l'oubliai,—j'en ai les nombreux témoignages,—vis-à-vis d'aucun des voyageurs de mes deux ascensions.

J'ai trop peu de goût pour les dictatures pour ne pas aller au-devant d'un soupçon d'autocratie; mais les ascensions comme celles que je voulais entreprendre sont de véritables campagnes. Le but de ces ascensions était tel d'ailleurs que le succès ne devait dépendre d'aucune faute de précaution.

Je ne pouvais donc, sous aucun prétexte, permettre à ceux que j'admettrais à y prendre part,—généralement inexpérimentés en cette locomotion,—la possibilité de compromettre même innocemment le succès de ma grande entreprise par des appréciations fausses, des inexactitudes de nature à inquiéter ou même égarer l'opinion.

À un point de vue plus personnel, j'entendais bien me réserver d'ailleurs en tout droit, et sans conteste possible, la faculté de raconter moi-même mes expéditions.—Je payais seul,—et assez cher, avais-je pensé,—ce mince privilége pour espérer que tous ceux auxquels j'offrais l'hospitalité auraient au moins la délicatesse de le respecter.

Enfin, je comptais, après chaque ascension, en soumettre le compte rendu à l'assentiment de chaque passager.—Ce devait être un véritable Livre de Bord, unanimement contre-signé et donnant dès lors au public toutes garanties non-seulement de véracité, mais d'absolue exactitude.

Cet article omis, je n'oubliai pas de l'exposer ni de l'imposer, je le répète, à tous les passagers que j'acceptai dans mes deux premières ascensions! J'exigeai de chacun, et avec une même formule,—la PAROLE D'HONNEUR—que, quoi qu'il arrivât, pas une ligne, pas un mot, même télégraphique, ne seraient expédiés sans m'avoir été préalablement communiqués...

C'est la seule réponse que j'aie encore aujourd'hui à faire aux nombreux amis qui m'ont reproché de n'avoir pas devancé certaines publications, lorsque,—condamné à l'immobilité sur mon lit de blessé, en pays étranger,—dévoré par tous les parasitismes de tous les genres,—j'ignorais même ce qui se passait à côté de moi, et si quelque main éhontée et avide n'arrachait pas quelque lambeau du drapeau commun.

Quant à l'autre reproche,—celui d'avoir accepté à côté de moi des inconnus dans une partie sérieuse où il faut être dix fois sûr de ses partners,—je n'ai rien à dire,—qu'à confesser encore ma trop grande facilité d'accueil.

Je me corrigerai peut-être...

Mais j'ai ressenti un trop vif chagrin,—au milieu de tant d'autres,—de ces étranges publications dont les inexactitudes et les contradictions flagrantes ont déconcerté l'opinion publique et m'ont même été attribuées;—qui encore, dans certains journaux d'Angleterre, ont provoqué de sanglantes railleries contre le caractère Français,—pour n'avoir pas gardé à cœur le besoin de la protestation publique et très-explicite d'aujourd'hui.

Si une imprudence que je ne suppose pas nécessitait une déclaration plus circonstanciée, ma réponse serait alors autrement complète.

Je ne crois pas devoir oublier non plus, dans ces archives, le modèle de ces fameuses enveloppes en plusieurs langues qui ont fait pousser des cris affreux à un honnête feuilletoniste scientifique,—avec lequel je n'ai pas fini.

Cet homme à feuille de vigne avait une telle hâte de s'indigner après l'accident encore inexpliqué,—il le sera enfin tout à l'heure!—qui interrompit si inopinément à Meaux notre premier voyage, qu'il n'eut même pas la patience d'attendre le second; tant il était pressé de m'injurier!—Il n'avait pourtant que bien peu de jours à laisser passer pour savoir si le Géant avait quelques chances de se servir de ces enveloppes de lettres!

On m'a raconté pourtant qu'après notre seconde ascension il y avait eu dans le public une certaine émotion à attendre de nos nouvelles que l'on demanda vainement, trois jours de suite, aux journaux muets. Si l'honnête feuilletoniste en question conteste, je ne dirais certainement pas, devant lui, cette sympathie, mais cette curiosité que j'ai pu seulement connaître d'après rapports,—j'ai au moins su pertinemment que, ces nuits-là, un frère et un groupe d'amis dévoués veillèrent dans ma maison, attendant le message qui devait leur annoncer le sort de celui qu'ils aiment—par cette bonne et simple raison qu'ils en sont aimés.

J'ai su encore qu'en la dernière de ces nuits, ces veilleurs à l'oreille ouverte se levaient tous à chaque coup de la sonnette...—Mais,—toutes les hypothèses ayant été épuisées vingt fois,—ce frère et ces amis ne se parlaient plus entre eux,—même comme on parle dans la chambre d'un malade, à voix basse: ils attendaient toujours,—mais ils n'espéraient plus...

Or, voici la simple explication de l'inexplicable retard de ces nouvelles.

Pas un des neuf passagers de notre voyage de Hanovre ne savait un mot d'allemand.—Une dépêche en français, envoyée dès le lundi matin, deux ou trois heures après notre chute, par un cavalier à la station la moins éloignée, nous était revenue le lendemain matin, faute d'avoir pu être traduite. Il fallut dépister un interprète allemand-français, rare trouvaille à Rethem, et réexpédier le messager à cheval.—La dépêche n'arriva à Paris que le mercredi dans la nuit.

Si, dès l'aube du lundi, ou même dans la nuit de notre départ, nous avions eu la précaution de semer au-dessus des petits centres de populations Belge, Hollandaise et Allemande, que nous laissions sous nous, quelques-unes de nos enveloppes tant reprochées et vilipendées,—il y eût eu sans doute quelques heures d'angoisses de moins pour ceux qui attendaient; et la précaution polyglotte se trouvait peut-être justifiée.

Elle l'était encore davantage si notre descente, au lieu de s'exécuter dans le pays où l'on parle allemand, avait eu lieu seulement trois ou quatre heures plus tard, puisque, avec le même vent, nous tombions alors en plein territoire Russe.—Or, à notre descente désastreuse—et dont le public n'a jamais su les véritables et misérables causes, que je dirai, enfin! à leur place, tout à l'heure,—nous avions encore en réserve une vingtaine de sacs de lest de 25 kilogr. chacun, c'est-à-dire de quoi rester encore quelques quarante-huit heures en l'air,—ce qui, avec le vent que nous avions, pouvait nous mener loin...

La moindre notion aérostatique et le plus mince sentiment des probabilités suffisaient là pour se passer du fait et laisser aux petits journaux les plaisanteries, chez eux inoffensives, à propos de nos enveloppes en plusieurs langues.

Mais le venin ne raisonne pas, et c'est dans un article dit scientifique qu'une simple précaution utile, élémentaire, était dénoncée à l'indignation de tous comme une manœuvre dolosive, frauduleuse, impudente, destinée à tromper la crédulité publique. L'insulteur n'avait pas reculé jusque devant la calomnie, sans même examiner si elle n'était pas exagérée jusqu'à l'invraisemblable et au ridicule:—dans un journal grave, dans une rédaction spéciale dont chaque terme doit être pris au sérieux par le lecteur, il n'hésitait pas à affirmer qu'il avait vu, parmi nos différents textes,—une leçon Chinoise!...

Implacable contre ce qui est le mal, je dirai tout à l'heure ce que vaut,—et comme savant, et comme homme,—celui qui m'a offensé de la façon la plus odieuse,—en laissant derrière lui prudemment ouverte, après chaque injure, chaque insinuation perfide, la porte par laquelle on se dérobe au châtiment.

Mais j'oubliais:—voici le modèle promis d'une de ces abominables enveloppes, dans toute l'horreur de leur supercherie,—et qui n'ont pas craint d'employer même une langue mère, le latin,—pour mieux exploiter la naïveté publique!...

PRIÈRE de porter immédiatement au plus prochain journal ces nouvelles impatiemment attendues par les familles des voyageurs du ballon LE GÉANT, parti de Paris le dimanche 4 octobre, à cinq heures du soir.
Placeat ad proximam hujas loci Publicam Cartolam has nuntias afferre, quæ viatorum in Geante familiis valde desiderantur.
You are kindly requested to address to the nearest Newspaper office these news desired with the utmost impatience by the families of the travellers in the balloon Le Géant.
Bitte diese Nachrichten sogleich an das nächste Zeitungs-Büreau zu tragen, da dieselben ungeduldig von den Familien der Reisenden des Luftballons Géant erwartet werden.
Proszę te nowiny, niecierpliwie oczekiane przez familie podróżających balonem Géant, jak najprędzej zanieść do bliższej gazetnej kantory.
Прошу немедленно отнести въ ближайшую Редакцію мѣстныхъ Вѣдомостей, эти извѣстія о путешествующихъ на воздушномъ шарѣ Жеантъ, съ нетерпѣніемъ ожиданныя ихъ семействами.
Preghiamo di portare immediatemente queste notizie, con somma impazienza aspellate dalle famiglie dei viaggiatori del ballone Géant, alla più vicina reddazione di giornale.
Ruego à vd. de llevar aquellas noticias con impaciencia esperadas por las familias de los viageros del ballon el Géant á la redaccion del mas vecino diario.

Notre savant de bas de page verra aux prochains voyages du Géant,—Hanovre ne compte pas!—si celles que j'enverrai seront timbrées de Meaux...

XVI

Les journaux. — Remercîments. — Dissonances. — Les victuailles! — Juge et partie. — Le mépris! — L'abbé Fracasse. — Une citation. — Le Nain jaune. — A. Scholl et son sous-Scholl. — Le Hanneton. — Le Guillois, Commerson de l'avenir. — Sans bretelles! — Une affiche. — Les directeurs de ballons. — La formule! — Le couvre-oreilles. — Le paletot insubmersible. — Richard, Breguet, Devisme, Ragueneau. — Le Champagne Folliet. — Une lettre chargée. — Le souscripteur anonyme. — Le 3 octobre. — M. Levesque. — La pluie! — L'explosion! — Pourquoi? — L'ivrognerie. — Le maréchal Regnauld de Saint-Jean d'Angély. — Le général Gault, le colonel Robinet. — Agitation. — Les crieurs. — Un homme public! — Pourvu que!... — Les fumeurs. — Un asphyxié. — C'est bien fait! — L'enceinte de manœuvre. — Un petit banc. — Un coup de canne. — Les drapeaux de Delessert. — M. Babinet. — Pas de compensateur! — Madame A. D. — La princesse de la Tour-d'Auvergne. — Discussion. — Je cède! — De Villemessant. — Je ne cède pas! — Le chiffre 13! LÂCHEZ TOUT!!!

Cependant journaux de Paris et de province faisaient, à propos de la prochaine ascension du Géant, un terrible remue-ménage.

Il serait difficile de trouver plus de bienveillance que je n'en trouvai chez mes confrères de la presse. Je ne sais si tous appréciaient bien au juste ce que je voulais faire et ce que j'avais tant de fois répété;

Gagner AVEC MON BALLON le premier capital d'essais nécessaire à une Société de Navigation Aérienne SANS BALLONS.

Les mêmes choses ne sauraient jamais être assez de fois redites, et je rencontre encore aujourd'hui des personnes du meilleur monde qui me disent d'un air fin: «—Croyez-vous que vous arriverez réellement à diriger votre ballon?...» Ce qui me fait sauter haut, vous pensez!

Si le but, si désintéressé, que je me proposais échappa,—s'il échappe encore, même aujourd'hui, à quelques-uns, j'en ai la démonstration,—je n'en suis que plus obligé personnellement à ceux-là mêmes qui mirent à ma disposition toute leur publicité de la façon la plus obligeante et la plus large, depuis le grave Moniteur et les sérieux Débats jusqu'à la moindre feuille hebdomadaire.

Un ou deux petits journaux industriels firent désaccord dans l'ensemble.

Dans l'un, je fus assailli de deux ou trois articles consécutifs d'un brave homme qui, ne comprenant pas un mot à ce qui se passait, me tançait vigoureusement pour avoir—«abandonné, trahi mon drapeau,»—en faisant un ballon, moi partisan du Plus lourd que l'air.—Dieu sait toutes les belles choses que ce rédacteur indigné tirait de là! Il m'écrasait à chaque ligne:—«Faiblesse déplorable qui fait déserter la lutte! Honteuse versatilité, pour ne rien dire de plus!» s'écriait-il.—«Pour ne rien dire de plus» me semblait bien.

Mais ce qui paraissait l'animer surtout, c'était d'avoir appris que nous nous proposions d'emporter avec nous de quoi souper là-haut. Cela, il ne pouvait le digérer:—«Des victuailles!» s'écriait-il à chaque pas, dans son étonnement mêlé de convoitise, comme ce comique de Labiche qui s'extasie sur «—les girandoles!» À voir l'espèce d'inquiétude douloureuse et obstinée avec laquelle il revenait sans cesse à—«Chevet, aux comestibles, aux provisions, poulets, chapons, perdreaux,»—à nos «gosiers bien nourris,»—on sentait que ce brave homme avait l'eau à la bouche, et l'envie m'eût pris de l'inviter à dîner pour avoir le plaisir de le regarder manger.

Une autre feuille du même genre m'attaqua; mais, malgré la médiocrité et l'obscurité de l'agresseur, je fus plus que de raison sensible à cette attaque inattendue.

Avec la promptitude de nature que j'ai à m'enflammer pour ce que je trouve bon et à m'indigner contre ce que je tiens pour mauvais, je ne fais pas assez compte encore que, ne ménageant jamais ma parole devant ma pensée, je dois choquer souvent ceux qui ont parfaitement le droit de n'avoir pas les mêmes appréciations que moi.

Je puis me tromper du tout au tout, me jugeant moi-même, mais il me semble que je suis plutôt bon que méchant, et je crois pouvoir affirmer en toute certitude que je suis bienveillant de nature. Si mon prochain fait un pas vers moi, j'en fais volontiers deux vers lui, et le plus souvent je ne l'ai pas attendu. Je ne crois pas avoir dans ma vie refusé beaucoup de services,—je commence à me guérir!—lorsque j'étais requis et lors même que ces services étaient impossibles, et je me suis donné plus d'une fois le bonheur d'obliger celui-là qui ne me demandait rien.

Les relations que j'ai autour de moi sont assez nombreuses pour que ce que je ne crains pas de dire haut ici puisse être accepté comme vérité.

Il résulte de ceci que, lorsqu'il m'arrive de rencontrer chez autrui un sentiment de malveillance à mon endroit, le premier mouvement que j'éprouve est la surprise, le second la tristesse, le troisième et définitif l'indignation et la colère véhémente.—«Il faut que celui-là soit donc bien mauvais, puisqu'il m'est hostile!...»

Je connaissais donc la colère, la haine et l'horreur.

J'ai dans ces derniers mois appris un sentiment que je ne savais pas encore: le mépris.

Mais il ne trouble en rien les autres!

Il se trouva alors que celle feuille qui s'en prenait à moi sans provocation, et qui depuis n'a pas laissé passer une seule occasion de me témoigner sa pieuse rancune était rédigée par un abbé au moins aussi connu dans les corridors de l'Institut qu'à sa sacristie. Cet abbé-là assistait à la première séance où je lus le Manifeste et d'où naquit noire Agitation. À cette séance avaient publiquement fonctionné, ai-je dit, les petits hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle.

Si telle était son opinion, notre adversaire fort inattendu pouvait assurément apprécier que nos hélicoptères ne prouvaient pas assez;—que, s'ils s'enlevaient, ce n'était en somme, qu'à l'aide d'une force préalablement emmagasinée;—que la question du moteur, question qu'il pouvait enfler à son gré, restait tout entière, etc. etc.—Il n'en fit rien et choisit un procédé beaucoup plus simple: ce fut de nier, tout carrément, que nos hélicoptères se fussent envolés, sans s'inquiéter autrement des cinq cents assistants qui, avec lui, les avaient vus partir en l'air et évoluer;—et pour faire bonne mesure, il termina en donnant à entendre que nous étions des intrigants, ou tout au moins des farceurs qui ne croyaient pas un mot de ce qu'ils disaient.

Je me trouvais à ce moment-là un peu gâté par tout le monde,—j'en ai rabattu!—et je n'avais pas encore l'épiderme endurci aux piqûres. Je m'indignai fort du procédé et je répondis de ma meilleure encre dans le feuilleton du premier numéro de l'Aéronaute à ce bizarre ecclésiastique, toujours plus pourvu qu'il ne faut de querelles et de procès qui n'ont rien du tout d'apostolique,—avec toutes réserves d'ailleurs,—mais sévères,—sur sa qualité sacerdotale, qu'il serait peut-être préférable de ne pas engager dans cette vie de polémiques et d'algarades scientifico-industrielles. Il s'était certainement débarrassé de sa soutane pour me porter plus solidement son coup: je ne la lui laissai pas remettre pour lui rendre le mien,—Un trait suffirait pour peindre notre homme: je terminais mon article en espérant qu'à défaut de modération et de charité, la dureté de ma riposte lui inspirerait désormais tout au moins le souci de sa conservation.—Il fit semblant de s'y méprendre et s'écria que je menaçais de le battre!...

Je n'avais qu'une réponse à faire à ce personnage militant, tumultueux et ardélionesque:—cette simple citation que voici, dudit abbé en personne criant aux passants, sans y être forcé, dans son propre journal, ces étranges confidences de ménage, à propos de je ne sais quelle nouvelle bisbille qu'il s'était faite avec un de ses amis:

«À bout d'arguments, notre ami frappe un grand coup. Ce passage de sa lettre est très-instructif, on nous pardonnera(!) de le reproduire: «—Et maintenant, puisque l'occasion s'en présente, laissez-moi vous féliciter de la fondation des Mondes! À quelque chose malheur est bon. Je regrette seulement que vous soyez toujours aux gages de quelqu'un, et que votre puissante intelligence soit forcée de compter avec des gens qui l'exploitent au profit de leur cause. À quoi bon, etc. Est-ce de la science? etc.»—Voilà le grand mot lâché! Je suis aux gages de quelqu'un... mon intelligence est forcée de compter avec des gens qui l'exploitent!... Grâce à Dieu(!!!), cher ami, il n'en est rien. Dans le Cosmos, j'étais aux gages de M. Seguin; mon intelligence avait à compter avec M. Tramblay; dans les Mondes, je suis à mes propres gages, et mon intelligence n'a à compter qu'avec elle-même. On ne voudra pas le croire, etc., etc.[5]

Cela suffisait et au delà, et je n'avais rien à ajouter.

On me reprocha d'avoir frappé un peu trop fort et surtout, ce qui était plus grave, d'avoir perdu mon temps,—pour n'apprendre rien à personne.

Je suis de cet avis aujourd'hui, surtout en relisant trois curieuses lettres,—trop autographes,—dont on m'a fait présent—et que je résiste à la démangeaison de publier.....

Mais je ne sais pas me contenir quand je crois voir une méchante action; et ce qui m'irritait encore un peu plus en cette affaire, c'est que ce terrible abbé Fracasse, chez qui je n'étais jamais allé, était, lui, venu plusieurs fois chez moi plein d'une apparente mansuétude et y avait été fort bien reçu, avec la même onction,—excepté une seule fois où je m'étais montré peut-être un peu plus froid, l'abbé étant venu sans dire gare, accompagné...

—(Eh bien! non, je n'irai pas plus loin, puisque, pour obtenir celle grâce, une si belle lettre et si chrétienne m'est écrite par une main à laquelle je ne saurais rien refuser.

Mais quel sacrifice!...)

Je ne parle pas après cela des plaisanteries inoffensives d'un ou deux petits journaux, bien qu'à ce moment je m'y sois trouvé assez sensible. J'aime assez me moquer des autres, mais je n'aime pas du tout que les autres se moquent de moi,—c'est-à-dire que je suis absolument comme tout le monde, avec cette petite différence peut-être que je me vois et m'avoue tel que je suis.

Et puis je prenais tellement au sérieux l'entreprise que j'avais conçue, je voyais mon but si grand, je payais là si bien et incontestablement de ma personne en tous points, que la moindre irrévérence prenait pour moi le caractère de l'odieux et presque les proportions d'une impiété.—Aussi gardai-je un trop bon bout de temps quelque rancune à mon ami Scholl et à son sous-Scholl, M. Francisque Sarcey, qui me plaisanteront dans le Nain Jaune. Ledit Sarcey, foudre de guerre connu sur la place, trouva même depuis du dernier comique que je me fusse cassé la jambe droite en Hanovre, et il eut la délicatesse de choisir ce moment pour paraphraser avec la légèreté qu'on lui sait la fameuse romance: «—Ah! zut alors, si Nadar est malade!»—Mais comme il se serait moqué de moi davantage si j'avais défié ses oreilles de lièvre d'aller seulement se montrer là où j'avais été chercher mon mal!

Je trouvais tout cela très-énorme alors: c'est de moi-même que je m'étonne aujourd'hui.

Et je ne trouverais pas dans ce livre une meilleure place, je pense, à propos de ces misères, pour m'excuser auprès de mon lecteur si je le fais passer par tant de détails insignifiants et tout personnels.

Je comprends la fatigue et aussi à la fin l'impatience que doivent assurément déterminer l'interminable énumération de toutes ces petites et grosses douleurs d'un indifférent et surtout cet haïssable JE, toujours en scène.

Mais ce livre s'appelle MÉMOIRES, et la seule étiquette prévenait contre le contenu.

Que le lecteur auquel cette première excuse ne suffirait pas veuille bien considérer encore qu'il ne s'agit pas ici d'un individu proprement dit, mais d'un être de raison,—de la persona synthétique qui, avec toutes ses imperfections humaines, se débat, froissée, meurtrie à tous heurts, tantôt contre la méchanceté, tantôt contre la sottise, pour arriver à faire prévaloir une Vérité nouvelle qu'elle sait et en qui elle croit.

Et cette fois, cette Vérité nouvelle n'est-elle pas autrement précieuse et belle que la statue qui va sortir de la fournaise de Benvenuto?...


J'ajouterai, pour en finir, que spontanément un autre journal vint se jeter dans mes vitres. Ce journal invraisemblable, le Hanneton, était rédigé au gros sel et au gros poivre par un Commerson de l'avenir, homme cocasse, habitué déjà à envisager d'un œil calme les coquesigrues les plus fantastiques et à aborder les farces les plus saugrenues.

Mais ici, pas la moindre malveillance, et je ne pus m'empêcher de rire de bon cœur,—l'occasion pour moi en était rare alors,—avec les passants arrêtés court devant ces extravagantes affiches dont je consigne ici le souvenir arraché des murs:

ASCENSION
D'UN HOMME
SANS BALLON, SANS AILES, SANS HÉLICE
sans Mécanisme, sans Corde, sans Balancier et même sans Bretelles


Le jour où M. Nadar s'enlèvera dans les airs à l'aide de sa seule Hélice Aérienne, M. Le Guillois s'engage à le suivre immédiatement, à la distance de 100 mètres au moins, partout où il ira, sans le moindre appareil ascensionnel, aussi nu que la décence le permettra.

Du reste, ce ne sera pas la première fois que le Célèbre Marquis se livrera à des excentricités de cette nature.

Le Samedi 26 septembre, il se promenait sur le Boulevard Montmartre avec quelques amis, lorsque tout à coup, prenant son élan, il alla s'asseoir, avec la rapidité d'une flèche, sur la plus haute cheminée du quartier; puis, aux acclamations de la foule, il redescendit majestueusement et reprit sa promenade, comme un simple mortel.

Un autre jour, le Mercredi 30 septembre, à l'aide d'une longue-vue, il admirait le Panorama de Paris, du haut des Tours de Notre-Dame. Tout à coup, il aperçoit deux gamins qui se battaient avec fureur, au pied de l'Arc-de-Triomphe. Il n'hésite pas, s'élance dans les airs et tombe, trois minutes après, entre les deux combattants, qu'il sépare.

Ces traits lui sont familiers; aussi, depuis longtemps, il aurait entrepris un Voyage Aérien au Long Cours, s'il n'avait été retenu à Paris par la Direction de son Journal:

LE HANNETON
JOURNAL DES TOQUÉS
Paraissant le Dimanche

Je ne pus m'empêcher d'écrire à ce M. Le Guillois,—moi qui ne trouve jamais le temps d'écrire à personne,—pour lui témoigner de mon admiration devant la façon, incontestablement supérieure au procédé Sarcey, dont il travaillait à se rendre impossible comme président du Corps législatif.

Mais le jour de l'Ascension approche. Avançons.

On s'imaginerait difficilement la grêle de besognes diverses qui m'assaillait davantage encore à mesure que nous arrivions au terme.

On pourra s'en rendre compte par ce seul fait que, sur demandes verbales ou écrites, je délivrai à divers quelque chose, je crois, comme deux mille six cents entrées de faveur.

D'autre part, pleuvaient les lettres et mémoires des inventeurs qui devançaient l'heure de la convocation. Je n'avais ni ne voulais prendre qualité pour décider du mérite de ces communications, réservées au Comité d'examen de notre Société,—quand elle serait constituée;—et, sans avoir le temps même de les parcourir, nous les entassions dans les cartons en attendant l'heure.—Je n'étonnerai sans doute pas mon lecteur en disant que, malgré mes déclarations antiballonesques et ma profession de foi si rudement exclusive, tirées par moi ou reproduites à quelque cent mille exemplaires,—quatre-vingt-dix sur cent de ces correspondants n'avaient pas compris un mot de plus que le journaliste aux «victuailles!» et me demandaient de l'argent pour leur permettre de réaliser chacun son système infaillible—toujours!—de direction des ballons, sans perte de lest ni de gaz, etc., forme allongée, enveloppe imperméable, etc. (Systèmes Carmien, V. Meunier, etc. La formule, qui n'est pas du tout usée depuis quatre-vingts ans qu'elle sert, la formule ne change jamais.—Le résultat non plus.)

Dans cette correspondance infinie, où se noyait Saint-Félix, je retrouve, non sans émotion à quelques-unes de ces lettres, toute une liasse d'encouragements, de conseils, etc., signés et non signés.

Nous recevions même plus que des lettres. Un inventeur m'adressait de Londres un envoi qui m'intrigua fort tout d'abord,—une provision d'oreilles en caoutchouc. Le prospectus m'expliqua comment ces petits engins, une fois adaptés, étaient un excellent préservatif contre le froid aux oreilles. Ayant passé ma vie nu-tête et nu-cou à chercher les courants d'air pour me sécher quand j'étais en transpiration, je ne pus que remercier l'auteur de cet envoi, pour moi plus qu'inutile.

Un tailleur du Havre, M. Selingue, m'expédiait un paletot qui rendait son porteur insubmersible. L'invention, cette fois, me parut bonne, et je ne négligeai pas d'embarquer avec moi ledit paletot.

Il y avait encore—des baromètres anéroïdes envoyés de deux côtés par mon excellent ami Richard et par M. Baudet-Bréguet;—des lorgnettes, par Richebourg;—des armes merveilleuses, par Devisme;—une presse à copier par Ragueneau;—un équipement de voyage, par le Dock du Campement;—une caisse de champagne-Folliet, etc.

Mais, de tous ces envois, je ne saurais oublier celui qui me toucha le plus.

Dans une enveloppe timbrée de province, cinq timbres-poste de vingt centimes,—et ces quatre lignes:

«Vous tentez une grande chose, monsieur. Ne pouvant vous aider, puisque je suis éloigné et très-pauvre, je vous envoie la souscription que je vous dois, un franc en timbres-poste pour le prix de mon entrée aux dernières places. Vous donnerez mon billet à quelqu'un qui ne pourrait pas payer...»

Pas de signature.

Si ce livre arrive sous les yeux du souscripteur inconnu auquel je n'ai pu répondre, il saura que je garde pieusement les cinq timbres-poste...

Qu'aurait dit cet homme de cœur, s'il avait pu apercevoir à mes deux ascensions le quai d'Iéna et le Trocadero littéralement encombrés de riches équipages, dont les propriétaires grimpaient à la place de leurs cochers pour voler plus à l'aise leur place à mon spectacle—qui me coûtait si cher!

Mais nous sommes arrivés au 3 octobre.—C'est demain le grand jour!

Tout est prêt.

Les douze cents mètres de tuyaux de cinquante centimètres, ponctuellement installés sur et sous le Champ de Mars,—et, au milieu de la vaste place, la valve qui nous doit vomir trois mille mètres cubes à l'heure, sont gardés par les sentinelles de jour et de nuit.

Les rapides ouvriers de Levesque ont planté ce soir les premiers piquets des immenses treillages des enceintes: ils auront terminé leur travail à l'aube.

Le ballon tout ployé, le filet, les agrès et la nacelle attendent les chevaux commandés à la poste, qui les amèneront demain matin sur place.

Je passe cette dernière nuit à aller et revenir à mon baromètre,—que j'ai dû user à force de le regarder tous ces derniers jours!

À cette fin de saison d'automne, le temps est pluvieux, les beaux jours sont rares.—Si je n'ai pas cette fois encore ma chance éternelle, si je ne tombe pas sur trois à quatre beaux dimanches de suite...

—Je frissonne et détourne ma pensée...

Le baromètre hésite entre pluie et variable...—Allons toujours, les dés sont jetés!

Mais le ballon n'éclatera-t-il pas?

Dans ce Champ de Mars, si terrible à celui qui ne sait pas réussir au premier coup, ne vais-je pas retrouver le martyre des Miolan et Janinet, des Deghen, des Lennox?

Ce n'est pas le poids énorme à soulever avec cette immense quantité de gaz qui m'inquiète. Il y a là une conséquence physique absolue, bien que ce soit la première fois, dans l'histoire aérostatique, que des forces aussi considérables se trouvent en présence.

Ma préoccupation la plus grave n'est pas là.

L'appendice, pas plus que la soupape, n'est en proportion avec la capacité du ballon:—et il y a là le plus grand des dangers, comme on va trop aisément le comprendre.

L'appendice est cette manière de manchon qui termine inférieurement le ballon piriforme. Il doit rester constamment ouvert pendant l'ascension pour donner issue à l'excédant de gaz produit par la dilatation,—que cette dilatation provienne de l'action calorifique du soleil sur l'aérostat sortant des nuages, ou simplement de l'altitude croissante.—On voit que c'est là une véritable soupape de sûreté contre l'explosion.

Le simple bon sens indique dès lors combien il est indispensable que l'ouverture de cet appendice soit calculée en raison de la capacité de l'aérostat, car il est évident que six mille mètres de gaz ont une tout autre expansion que cinq cents.

Or, l'appendice de notre aérostat de six mille mètres est à peu de chose près de même diamètre que celui d'un ballon de cinq cents, ainsi qu'en témoignent les photographies faites au Champ de Mars.

C'est ce qui fera tout à l'heure tirer un si terrible pronostic par M. Babinet...

De plus, et pour comble, l'habitude des Godard est de gonfler entièrement leurs aérostats, au contraire de la précaution prudente de tous les aéronautes compétents: le moindre coup de soleil inattendu peut dilater tout à coup mon gaz au moment du départ,—et ce gaz, n'ayant pas d'issue de dégagement suffisante, peut faire éclater le ballon...

Et dire que c'est—MON HONNEUR—qui est engagé là!

Fermons les yeux encore de ce côté!...

Le jour s'est enfin levé!

—Le temps est couvert!

Je pars pour le Champ de Mars.—Mon excellent frère ne me quitte plus.

Mauvais début:—un marchand d'eau-de-vie s'est installé dans mon enceinte de manœuvre et m'a déjà troublé une partie des tapissiers qui disposent les banquettes des premières places.

Je suis assez sévère pour mes défauts quand je les rencontre chez les autres, mais je suis impitoyable quand je trouve chez les autres le défaut que je n'ai pas. L'ivrognerie est pour moi le plus répugnant des vices, et devant un homme ivre j'éprouve à la fois le dégoût, une affreuse tristesse et la colère.

Je vais avoir affaire dans cette grosse journée à des équipiers de plus d'un genre, et je vois bien vite qu'il faut me précautionner de ce côté...

Je cours à l'École Militaire. Je ne connais pas le maréchal Regnault de Saint-Jean d'Angély qui commande, mais je connais deux officiers supérieurs, le général Gault, le colonel Robinet.

J'ai le bonheur de trouver ces messieurs, auxquels j'expose ma situation, et qui avec la meilleure obligeance me présentent au maréchal.

Excellent accueil du maréchal. Il m'accorde le secours de soixante soldats d'artillerie avec sous-officiers. Plus tard, je devrai recourir de nouveau à sa bienveillance pour compléter le nombre cent.

Me voilà—paré à bâbord!—comme dit mon coadjuteur La Landelle,—et je retourne bien vite à mon poste.

Les enceintes de treillages ne sont pas encore achevées: Levesque me rassure; mais, comme je ne le connais pas encore, je ne croirai que quand je verrai,—et jusque-là je ne serai pas tranquille.

D'autre part, les guérites des contrôles n'arrivent pas.—Les voici!—Mais il manque des boîtes pour les billets d'entrée et l'argent.

Les contrôleurs sont-ils là?—À la bonne heure.—De ce côté, j'ai l'esprit bien en repos:—je me suis adressé au contrôle des hospices lui-même, et je sais qu'à celui-là rien n'échappe...

(—Ne viens-je pas de sentir une goutte de pluie?...)

Du milieu de cette agitation où je me démène, des contrôleurs aux employés du gaz, des chefs de musique aux officiers de paix, des aides de Godard, qui étalent et préparent l'aérostat, aux amis qui m'ont apporté leur concours d'aides de camp,—je vois déjà peu à peu quelques spectateurs prendre leurs places dans les trois enceintes.

Malheureusement, l'enceinte qui se garnit le plus est celle dite de Manœuvre. Avec mon éternelle et niaise facilité, je n'ai pu refuser de billets à personne,—et nous voici déjà entourés, envahis de figures parmi lesquelles je serais bien embarrassé d'en trouver une de connaissance sur vingt.

Ces curieux sont partout dans les jambes. Ils entourent et questionnent les gaziers de la valve, ils encombrent les équipiers du ballon.

Des uns aux autres je vais, priant de faire recul. Ils se retirent un instant sans mot dire, puis ils reviennent—comme ces vilaines mouches que vous savez.—Je retourne sur eux, et, pendant ce temps-là, je suis envahi d'un autre côté.

Plus que fatigué,—excédé, énervé par les mille et une besognes contradictoires, les préoccupations et les insomnies des derniers jours et nuits passés,—je sens se décupler l'irritation que j'éprouve, à entendre les cris des marchands divers auxquels j'ai pourtant expressément défendu l'entrée.

Je n'ai permis de pénétrer qu'aux seuls vendeurs de l'Aéronaute,—et à gauche, à droite, devant, derrière, je n'entends qu'appels glapissants à chacun desquels, pour comble de mesure, mon nom se mêle invariablement. On vend Nadar-Ballon, chanson de l'Alcazar et d'autres romances Nadar, et je ne sais quoi de Nadar encore. Les crieurs de l'Aéronaute eux-mêmes se mettent de la partie et s'époumonent avec «le journal de monsieur Nadar!»—J'entends même un animal (—si je l'avais tenu!) hurler—les cannes Nadar!

(—Si les conduites du gaz allaient éclater,—par hasard!..)

Je vais sans doute ici un peu surprendre les gens qui ne me connaissent que de loin;—de ceux qui ne me croiraient pas, je suis tout consolé.—La vérité est que j'ai la plus profonde répugnance à attirer l'attention sur ma personne, et sans que je sois timide, malgré le bruit que j'ai pu quelquefois faire, plusieurs regards concentrés sur moi m'embarrassent extrêmement d'abord, m'irritent bientôt. En première raison de ceci,—et sans parler de plusieurs considérations d'autres ordres,—je ne serais jamais, pour tout au monde, monté sur un théâtre.

Or je me suis engagé, à mon ordinaire, dans cette entreprise sans plus réfléchir à ce côté de la question qu'aux autres, et depuis que je m'agite dans notre enceinte de manœuvre, j'ai eu trop de choses à faire pour y songer. Les cris de ces affreux marchands me forcent à courber le nez sur cette trop évidente et très-désagréable probabilité—que je dois servir en ce moment de point de mire à quelque lorgnette, et que me voici passé du coup homme public, dans un des sens les plus désobligeants de cette dénomination qui m'est si antipathique.

J'ai beau prier les sergents de ville d'empêcher ces cris si cruels à mon tympan: ils auraient trop à faire, car la meute des crieurs est maintenant lâchée,—et d'ailleurs la besogne ne leur manque pas de toutes autres parts...

(—Pourvu que le ballon ne crève pas, au moins!...)

En effet, les services divers, mal organisés à ce début, fonctionnent mal.—À chaque instant on vient m'annoncer que les billets d'entrée manquent sur un point, et les agents de surveillance sur un autre.—Tel bureau a trop de personnel, tel autre ne peut suffire.—Il faut doubler, tripler le contrôle à telle entrée.—Les suppléments ne sont pas installés.—À plusieurs reprises, et sur plusieurs points, la foule envahit et force les barrières.—Un monsieur, d'une politesse exquise, choisit cet instant pour venir me demander, la bouche en cœur:—«à quel endroit du ballon je place mon hélice?...»

Je réponds à l'un, à l'autre,—l'œil tantôt sur le ciel toujours nuageux, tantôt vers le Géant, qui commence à se gonfler...

Et je vais, je viens, fiévreux. Pendant que je tourne et retourne autour de l'énorme circonférence du filet, indiquant à mes artilleurs, aérostiers-néophytes, comment ils ont à s'y prendre pour descendre graduellement les sacs de lest pendus aux mailles, j'envoie prier un ou deux de mes messieurs de l'enceinte de vouloir bien éteindre leurs cigares, s'ils ne tiennent pas absolument à nous faire sauter en l'air avec eux.

Sur la droite, j'entends une forte rumeur; on se presse vers les gaziers:—c'est un monsieur âgé qui s'est penché sur l'orifice de la valve, malgré avertissements, et qui a été renversé par l'asphyxie.

On l'emporte: il en a au moins pour deux jours de lit.

C'est bien fait,—mais ce n'est pas assez!!!

Mais, de tous ces épisodes irritants, de tous ces avis inutiles, de toutes ces questions niaises, de tous ces tiraillements, de tous ces ahurissements,—le plus insupportable supplice je le dois à ceux que j'ai eu l'imprudence, l'imbécillité d'admettre dans l'enceinte de manœuvre.

Amis ou inconnus, les voilà chez eux, et de la place ils font les honneurs aux autres.—Celui-ci, que de ma vie je n'ai seulement aperçu, me demande la faveur de faire entrer deux personnes qui lui ont fait signe;—cet autre plus modeste,—comment diable est-il entré ici?—m'apporte un crayon et des billets de secondes qu'on l'a prié de faire changer en premières;—tous s'empressent de me transmettre des cartes plus ou moins cornées.—D'autres scélérats, dans le lointain, ne trouvent pas ma torture suffisante et invoquent tous les droits possibles pour être admis à augmenter le nombre de mes bourreaux de l'enceinte réservée.—J'ai eu la lâcheté de répondre oui aux premiers; mais ceci commence à prendre de telles proportions, que je me décide violemment à dire non et à tourner le dos avant qu'on ait même ouvert la bouche.

Que de bonnes petites et âcres rancunes je me mets à la Caisse d'épargnes!

Le plus violent vient d'accourir, le sourire aux lèvres, me demander de la part d'une dame des premières, «—qui ne me connaît pas, mais qui sait toute mon amabilité,»—UN PETIT BANC!...

Les nuages se sont un peu dissipés.—Décidément il ne pleuvra pas!

Reste toujours la question d'explosion?...

Je bous en dedans...

Qu'est-ce que je vois?—À côté, juste à côté du ballon, un beau monsieur, un cigare neuf au bec, qui frotte sur une boîte d'allumettes...

Je me précipite et d'un revers de canne, j'enlève doigts et allumettes. Il jette un cri de douleur et fourre sa main dans son gilet.—Je l'ai pris à la cravate:

—Jetez-moi ce gredin-là dehors!...

Ouf!!!...

Et mon ballon crèvera-t-il?...

J'ai essayé une fois ou deux, dans mon inspection d'ensemble, de pénétrer dans la nacelle.—Impossible! Delessert en défend l'entrée.—Avec cinq ou six tapissiers, il travaille pieusement à l'intérieur.—Que diable peut-il y trouver encore à faire?...—

Tout à coup:

—Regarde!... me dit mon frère.

Je m'élance, bouscule les tapissiers du rez-de-chaussée, grimpe d'un bond à la plate-forme et arrache des mains de ce pauvre Delessert, ébahi, un drapeau tout historié par-dessus les trois couleurs,—le premier des quatre dont il s'apprêtait à nous orner...


Je suis bien en colère, car, suffoquant, je viens de dire vous à Delessert!

Cependant derrière moi, à mon oreille se penche, sérieux, menaçant, le digne M. Babinet—qui me prie, me supplie de ne pas monter, et m'explique par A + B la certitude absolue de l'explosion imminente...

Je ne le sais, parbleu! que trop,—et toute la question n'est plus pour moi que dans le moment précis de l'explosion.

Si le ballon s'enlève à cent mètres seulement, qu'il crève alors s'il veut et moi avec!

L'honneur au moins sera sauvé!

—Avance,—avance donc, l'Heure!—l'Heure si ardemment, si avidement aspirée qui doit mettre fin à cet énervement trop prolongé!

Le ballon est gonflé, mais Godard n'a pas encore disposé le Compensateur.

Je lui en fais l'observation.

—Monsieur Nadar, il est six heures: vous avez annoncé le départ pour cinq. Le Compensateur va nous prendre une bonne demi-heure—au moins!—et il va faire nuit!

Une contrariété de plus! Je n'ai pas le courage d'être trop sévère avec Godard: ce qu'il me répond doit être sincère; il n'aura sans doute pu faire mieux....

Nos passagers se pressent autour de moi.

J'ai résolu que nous partirions Treize—ni plus ni moins,—appréciant qu'il n'est jamais bon de perdre une occasion de donner du pied dans une bêtise.

Indépendamment de mon premier noyau d'élus, je me suis réservé le droit de choisir au dernier moment entre deux ou trois postulants.

Une dame,—on me nomme une très-belle personne,—madame A. D.—me fait demander de prendre part à l'ascension. Elle a joint à sa demande les mille francs, prix du passage.

Il s'agit bien de femmes en ce moment!

—Non!

—Qu'est-ce encore?

Une autre dame, madame la princesse de la Tour d'Auvergne demande à être du voyage.

—Non!!

—Mais c'est ton seul passager payant que tu perds, puisque les autres...

—Non!!!..

Et je tourne le dos.

On revient encore.

—Non, non, non!!!...

Mais j'avais affaire à plus obstiné que moi,—et en me retournant, je me trouve en face d'une femme en demi-tenue de ville, qui me paraît, sans que je la regarde, petite, maigre, blonde et assez impérieuse:—tout ce que je déteste!

—Je désire monter, monsieur.

—C'est impossible, madame.

—Je veux monter, monsieur.

—Vous ne monterez pas, madame.

—Je monterai, monsieur,—parce que vous avez annoncé que l'on serait admis en payant le passage et parce que vous ne vous êtes réservé aucun droit d'exclusion. Le prix du passage, le voici; de plus, bien que rien ne m'y oblige, et comme je comprends que vous désiriez savoir qui vous emmenez... (se tournant vers le cavalier à son bras):—Marquis de Larnage, présentez-moi.

—J'ai l'honneur de savoir à qui je parle, madame; mais je ne veux pas exposer une femme dans cette première ascension.

—Il fallait avertir, monsieur!

J'ai examiné mon interlocutrice. Je n'ai pas affaire au coup de tête d'une petite pensionnaire, et rien de sérieux, d'absolu, de déterminé comme les lignes délicates de ce frêle visage. Toutes les raisons qu'on m'oppose peuvent être excellentes, mais elles doivent tomber devant ma volonté, puisque en somme je suis le maître en cette affaire. Les mille francs, c'est presque une impertinence de plus: ce n'est pas ici une demande, c'est une injonction...—et je n'en saurais supporter de personne au monde, même de la femme qui a ses droits sur moi.

Je dois ajouter encore que cette injonction est articulée de l'accent le plus sec, le plus...—je cherche un mot pour ne pas dire: désagréable,—et n'en trouvant pas qui rende mieux la vérité à ce moment-là, je fais toutes mes humbles excuses....

Comment se fait-il que devant cette décision si nettement articulée et qui devrait m'obstiner d'autant mieux, je sente s'évanouir toute mon irritation,—et que j'éprouve comme du plaisir à faire céder ma force devant cette volonté féminine?...

—Entrez donc, puisque vous l'avez voulu, madame!

Et donnant la main à la princesse je pénètre moi-même sur notre plate-forme.

Je m'y heurte contre le ventre de Villemessant.

—Tiens!!!—fais-je, n'ayant pas du tout été prévenu,—est-ce que tu viens avec nous?

(Je suis, de par mon habitude un peu trop générale, le seul être de la création qui tutoie Villemessant,—lequel me dit vous.)

—Oui.

—Très-bien!—mais seulement laisse-moi faire mon appel.

Je fais l'appel.—Nous sommes quatorze, c'est un de trop: je me le suis promis!—Villemessant est le dernier venu: c'est lui qui va descendre.

Mais je me garderai bien de lui dire que c'est en sa qualité de quatorzième! ce qu'il n'admettrait pas du tout. Or—je ne me soucie pas d'une lutte pour le moment et je ne veux pas recommencer l'affaire de Blanchard, blessé à la main d'un coup d'épée au moment du Lâchez tout! par un jeune gentilhomme enragé,—qui n'était pas du tout l'officier Bonaparte, comme on s'entête encore à le dire de temps en temps, mais un jeune élève de l'École Militaire, nommé Dumont.

Justement Godard tâte son pesage. Il y a un ou deux faux départs,—comme toujours.

—Tu vois que nous sommes trop nombreux? dis-je à Villemessant eu lui indiquant l'écoutille par laquelle on prend congé.

Villemessant promène son œil rond auteur de lui. Il prie et invoque: il donnerait son Chambon et assurerait pour un an la chronique du Figaro à celui qui lui céderait sa place.—Mais chacun tient à la sienne!

—Et sortir d'ici après y être entré! gémit-il. Il va se trouver quelques animaux pour dire que j'ai eu peur...

Je le console,—mais en même temps j'insiste vers l'écoutille.

Il s'y engloutit—et, de là, avant d'enjamber la porte, il me lance encore un dernier regard, si suppliant que je suis prêt à lui dire:—Allons, monte!

Mais mon chiffre Treize!!!...

Je me détourne bien vite,—et je crie à pleine voix:

—LÂCHEZ TOUT!!!

XVII

L'ascension. — Je cherche... — Si on est ému en montant en ballon? — La pince à sucre. — Le Diable d'Orgueil. — La médecine de l'avenir. — Le divin Inconnu. — Jamais de vertige. — Pourquoi? — Pas de mal de mer. — Le planisphère. — La boîte à joujoux. — Les bruits. — La jumelle. — Ce que vous éprouverez tous. — Le physicien Charles. — Regarde, malheureux!... — La cuvette d'horizons. — Les éléphants sauvages de la plaine d'Asnières. — L'oiseau Roc dans la forêt de Saint-Germain. — Et pas l'ombre de danger! — À preuves. — Les bateleurs aérostiers. — Défi à la foudre! — Une nouveauté de quatre-vingts ans. — Une prédiction d'un ignorant réalisée par un savant. — Les ondes sonores de M. Lissajoux. — Mon professeur M. Couder, de l'Institut. — Le rêve d'un homme bien éveillé. — Autrefois!... — C'était si peu de chose!

—LÂCHEZ TOUT!!!

Les chefs d'équipe et les artilleurs de la garde lâchèrent tout,—comme un seul homme.

Le Géant ressentit comme une légère secousse, si légère qu'elle fut à peine perceptible.

Et il commença à monter...

Mais lentement, lentement, avec gravité, comme avec précaution, semblant tâter sa route...

Un immense hurrah, des milliers d'applaudissements retentirent...

Nous montions, majestueux... On eût dit que le Géant soulevait avec peine, de son énorme crâne, la voûte immense...

L'assourdissante clameur des deux cent mille voix paraissait augmenter.

Elle augmentait en effet d'un formidable appoint, du «—Ah!!!...» de toute l'infinie population, refoulée, tassée, les pieds meurtris depuis le matin, autour de l'enceinte et dans les voies adjacentes, et que notre ascension graduée délivrait.

Tous les cris sauvages, exaspérations particulières au larynx de la gaminerie parisienne,—et dont on ne retrouve tout au plus le la qu'au bassin des oiseaux aquatiques au Jardin des Plantes,—jaillissaient au-dessus de l'infernal ensemble; des glapissements suraigus, d'aigres coups de sifflet perçaient l'octave et surgissaient vers nous comme les hautes fusées du bouquet...

Nous montions...

Le bruit effroyable, soutenu, semblait nous suivre et monter avec nous.

Nous regardions, penchés sur le bordage, ces milliers de visages, tous braqués des mille points du plateau en mille angles aigus dont nous étions l'unique sommet.

Nous montions...

La cime des arbres qui bordent d'un double rang le Champ de Mars dans sa longueur était déjà au-dessous de nous... Nous atteignions le niveau de la coupole de l'École Militaire.

L'exécrable tapage montait toujours avec nous...

D'une main, je ne cessais de saluer, en prolongeant l'adieu, mes bons amis, qui se perdaient déjà pour moi dans les infinies confusions de la multitude, mais qui, eux, me voyaient encore,—comme fait le voyageur qui agite derrière lui le mouchoir par la portière du wagon emporté...

De l'autre main je tenais ma jumelle, et je cherchais,—je cherchais dans notre grande enceinte de manœuvre, qui se faisait de plus en plus petite et qu'avait aussitôt envahie comme digues rompues une foule irritante de visages renversés,—je cherchais avidement le plus voulu, le plus aspiré, le seul...—avec l'Autre...

—mon petit enfant, mon Paul!...

Je ne le pus retrouver, ni la mère,—qui avait pleuré en voyant pleurer l'enfant, et était restée...

Le pauvre petit! Si vaillant, si brave pour son petit compte, quand il fond sur le charretier qui bat le cheval, quand, sur un signe, il se jette, d'un coup, du bateau dans les grandes vagues pour me rejoindre, plein de foi dans le père,—mais si bon, si doux, si tendre, si aimant, et dont je sentais le petit cœur si gonflé, si gros tout à l'heure en l'embrassant, quand je lui disais: «—Allons! sois—comme un homme

Et l'Autre, cette consolation des mauvaises heures, cette indulgence éternelle, cette timidité si résolue...

Pauvres chères créatures!

—Ah! la bête méchante que je suis! C'est moi qui les fais pleurer!...

Vous me demandiez si on éprouvait quelque émotion à s'enlever dans une nacelle d'aérostat?.........


—Allons, bon!!!...—s'écria à côté de moi une voix terrible.

Nous fîmes tous un soubresaut,—sauf la dame, qui rêvait aux horizons, accoudée des deux mains sur le bord.

Si absorbée qu'elle fût, je l'aurais cependant défiée de ne pas se retourner à ce cri.

C'était le cri d'Eugène Delessert.

Parbleu!

—Qu'est-ce qu'il y a? lui demandai-je.

—Comment! ce qu'il y a?—Il y a que j'ai oublié LA PINCE À SUCRE!!!

Il y eut une salve de fou rire.

Il ne riait pas, lui, et, sans se fâcher, sans même daigner paraître surpris, il nous regardait avec l'éternel sérieux qu'il apporte à toutes choses, ne pensant qu'à la pince à sucre oubliée...

Cette pince à sucre, c'était le remords, le ver dans le fruit. Ce Robinson des Airs impeccable avait oublié un point:—le départ de Delessert était gâté!

Mes compagnons de voyage ne connaissaient Delessert que depuis très-peu de jours, pour l'avoir vu s'occuper et se préoccuper de l'armement et de l'approvisionnement de notre nacelle avec cette conscience singulière et plus qu'irréprochable qu'il apporte à ces sortes de choses.

J'avais bien surpris par-ci par-là quelques regards tout ronds devant certains départs au repos de ce brave garçon; mais c'était ici seulement qu'il devait nous être donné de le mesurer et de l'apprécier au complet.

Nous allons le retrouver tout à l'heure....

Nous glissions à quelque six cents mètres de hauteur sur Paris, dans la direction de l'Est.

Jules Godard était déjà descendu du cercle, où il grimpe à chaque départ pour dénouer et disposer les cordes de l'appendice et de la soupape.

Chacun s'était installé de son mieux sur les six légers tabourets de canne et sur la caisse longue à deux fins, et contemplait ce merveilleux panorama, dont on ne se lasse jamais de là-haut et qui jette surtout les débutants dans l'extase.

Je ne sache pas en effet de volupté plus intense, douce et âcre à la fois, que celle d'une ascension aérostatique.

Rien ne peut rendre cette plénitude du sentiment de soi-même, cette conviction de sa propre liberté, ce dégagement absolu et immédiat de toutes les choses de ce monde.—Comme tout est loin, préoccupations, soucis, amertumes, dégoûts! Comme le mépris tombe bien de là haut!

Je ne dis pas que le diable d'Orgueil y perde quelque chose, mais où trouverait-il mieux?—

«—La plupart des péchés,—a dit Jean-Paul, qui est toujours bon à citer,—demandent une occasion, une certaine condition première, depuis le troisième jusqu'au dixième commandement inclusivement.

«Il est certain qu'on ne peut violer à chaque instant la sainteté du mariage, ni le dimanche, ni sa parole.

«Il est aussi impossible de calomnier en soliloque que de se battre en duel tout seul.»

Mais s'exalter mentalement dans la louange de soi-même, quoi de plus facile à faire, le jour, la nuit, l'été, l'hiver, partout et jusque dans «—l'humble retraite pleine de bénédictions—» d'un certain saint homme que je connais?

Et je ne serais pas content de moi là haut! Je ne me sentirais pas tout fier de me dire:—Personne, avant moi, n'a passé ici!—Je chante exécrablement faux, d'accord,—c'est vrai, veux-je dire!—mais la voix de Tamberlick a-t-elle jamais monté aussi haut?

Cela ne fait de mal à personne...

Quel air on respire! Quelle faculté, quelle ampleur dans le jeu des poumons!—Je serais bien surpris si la thérapeutique de l'avenir ne trouve rien à faire par ici, quand l'homme aura pris la complète habitude des chemins aériens.

Et puis cette ignorance charmante, cette indifférence du point d'arrivée, ce vague,—ce divin Inconnu,—comme aurait dit Beyle.

Et pas de vertige!

Jamais de vertige en ballon.

J'apprécie—les savants rectifieront—que le vertige n'est que par les points de comparaison.

Ainsi, vous montez, je suppose, sur les tours Notre-Dame.

Vous ne montez pas sur les deux à la fois, bien entendu, faute d'envergure suffisante.

Vous regardez au loin l'arc de triomphe de l'Étoile:—pas de vertige.

Mais jetez le regard sur la tour voisine,—et, en voyant plonger dans les profondeurs ces grandes lignes de pierre qui semblent vous attirer avec elles,—en pénétrant de l'œil dans ces baies sombres, dans ces noirs soupiraux,—en laissant tomber vos yeux sur cette plate-forme inférieure où les dalles semblent vous faire place nette,—le vague malaise vous envahit, et la tête va vous tourner...

Dans le ballon, vous êtes, s'il en fut, le point unique, isolé dans l'espace.—Pas de point de comparaison,—partant, de vertige point.

Un aéronaute qui compte derrière lui quelques centaines d'ascensions, me disait qu'il n'avait jamais vu un seul cas de vertige parmi tous ses voyageurs divers.

—Et pas de Mal de mer?

—Comment éprouverait-on rien qui y ressemble, emporté que l'on est comme le brin de duvet, la bulle de savon, par le courant dont l'aérostat fait, pour ainsi dire, partie intrinsèque. Par les vents les plus violents, le ballon que vous avez vu avant le départ fouettant l'air avec fracas de son taffetas encore flasque, luttant contre les cordages qui le retiennent à terre, tantôt soulevant les hommes de manœuvre cramponnés à la nacelle et aux cordes d'équateur, tantôt repoussé contre le sol avec une telle violence qu'il semble vouloir s'y écraser,—ce ballon, une fois libre, part et file dans l'air sous l'ouragan, sans contre-heurt, sans secousse, sans oscillation, sans vibration.

C'est l'athlète qu'on voulait lier: il était indomptable, dans l'indignation de sa force contre tout joug. Le voici libre: il est tranquille.

Donc charme encore de ce côté, de par l'inexprimable douceur du repos absolu.—Dans les petits ballons, il est vrai, le moindre mouvement de l'aérostier, votre inévitable partner, suffit pour se répercuter désagréablement dans l'ensemble de la nacelle,—et l'aérostier professionnel n'est guère capable généralement de tenir compte de ces délicatesses.

Mais je me suis tout de suite aperçu, avec une satisfaction que je ne saurais dire, que l'énorme lest de ma maison-nacelle du Géant a supprimé tout à fait ce réel inconvénient.

Décidément, je serai trop bien là-dedans!

Rien ne doit déranger en effet ni troubler cette rêverie, cette absorption, cette extase du voyage aérien.

Et quelle extase!

J'ai retrouvé sous les ballons ce vague de l'âme et des yeux qu'on éprouve au renouveau, quand on se laisse marcher machinalement par les bois ou les prairies: l'air est chaud, le soleil lutine les ombres transparentes des feuillées et fait miroiter les mousses sous vos pas. Des senteurs enivrantes s'exhalent de partout. L'ouïe n'est pas oubliée dans ce bercement général, et les craquements de la sève, la voix de toutes les plantes se confondent dans le susurrement des milliers d'insectes. Vous vous sentez comme engourdi et presque ensommeillé...

Un peu plus ce serait ce que la langue médicale, si pittoresque, appelle «l'effet stupéfiant...»

Mêmes impressions dans la nacelle du ballon.

La terre se déroule sous vos yeux en une nappe immense de couleurs variées, où la dominante est le vert dans tous ses tons et dans tous ses mariages.—Les champs en damiers irréguliers ont l'air de ces couvertes, faites de pièces diverses rapportées par l'aiguille de la ménagère. Une immense boîte à joujoux est répandue sous vos yeux. Joujoux ces petites maisons, expédiées par le fabricant de Carlsruhe: joujoux cette église, cette citadelle.—Joujou bien plus encore ce petit chemin de fer microscopique qui nous envoie de si bas son tout petit coup de sifflet, comme pour forcer sur lui notre attention, et qui file tout mignon et si lentement—il fait pourtant ses quinze lieues à l'heure!—sur son rail imperceptible, panaché de sa petite aigrette de fumée...