Le vent souffle d'une telle force près de terre que l'accélération verticale de notre chute, malgré la vitesse acquise, en est, sinon ralentie, du moins dérangée.
Notre énorme masse précipitée dérive en fendant l'air...—Notre chute diagonale devenue est bientôt plus qu'oblique,—horizontale...
Le cri sacramentel en toute descente se fait entendre, —véhément, bref,—sans réplique:
—Tenez-vous bien!... Tenez-vous bien!!!...
—AH!!!...—Telle a été l'effroyable violence du choc que toutes les mains, descellées, ont lâché prise—et plusieurs en sont renversés... L'aérostat a rebondi d'un gigantesque élan...
Du coup, l'appendice, retenu et tendu, a été tranché comme par la faux, et il est tombé sur l'étoile du cercle,—drapeau dont le porteur est tué.
Le pont de la nacelle, qui vient de repartir sous son maître par les airs, présente le spectacle de la plus inextricable, indescriptible confusion...
Mais tous ont au plus vite repris leur place, devinant bien que la partie vient seulement de s'engager...
—Attention!...—Tenez-vous bien!!!...
Des villages, des vergers filent sous nous... comme des éblouissements...
—Tenez-vous bien!!!...
—Seconde secousse, non moins formidable... Le Géant, qui n'en a que l'écho, en frémit dans tout l'ensemble de sa manœuvre...
L'amarre de notre première ancre, comme un simple fil, vient de se briser: nous ne nous en sommes même pas doutés.
Le vent furieux qui nous emporte redouble...
Notre seconde ancre est déjà par-dessus le bord, filée par Jules et Yon.
L'amarre vient à frapper mes yeux:
—Mais ces gens-là sont-ils donc fous?—Cette amarre, qui porte une ancre de soixante kilos et qui doit arrêter d'un coup une force lancée de plusieurs milliers de chevaux,—cette amarre est grosse comme deux doigts à peine... Et dix câbles comme celui-ci, tressés ensemble et ménagés encore par des serpentins, seraient à peine suffisants...
Je me penche par-dessus le bord et je vois, courant éperdue derrière nous, à travers les guérets, notre ancre folle qui égratigne la terre, bondit et rebondit, soulevant après elle un long nuage poudreux...
Le ballon se rapproche de terre...
—Tenez-vous bien!!!...
Tous les muscles sont tendus, les mains crispées sur les cordes...
Un choc encore!...—Puis un autre,—puis un autre, coup sur coup.
—La seconde ancre est perdue! s'écrie Jules.—Nous sommes tous morts!!!...
Cri plus qu'inutile!—L'évidence est là!...
Car vient de commencer cette course furibonde, échevelée, qui a nom le Traînage...
LE TRAINAGE EN HANOVRE
Comme pour ajouter encore à la vitesse de cette course forcenée, la partie inférieure du ballon déjà vide et flasque,—un tiers à peu près,—que l'appendice brisé ne retient plus, s'est appliquée contre la partie pleine et fait voile.
Les chocs se multiplient, se pressent, à ne plus les compter.—Comme dans les ricochets sans fin de la balle élastique, que réveille et renouvelle la main d'un joueur infatigable, la nacelle rebondit à des hauteurs alternées, depuis cinq et dix mètres jusqu'à trente, quarante, cinquante peut-être...—Par une fatale imprévoyance, elle s'est trouvée, dès le principe, inégalement chargée; tout le lest vivant de notre équipage, sans pratique et sans conseil, s'étant porté machinalement d'un seul côté,—et elle retombe toujours, inflexiblement et sans aucune déviation rotatoire, sur la paroi qui nous supporte tous.—Tous les coups donc, directement et jusqu'à la fin, nous les essuierons.
Quelle rapidité vertigineuse! Quelle succession de chocs pressés, haletants, crépitants comme grêle! Quelle contention de muscles, d'attention et de volonté!...—Car la moindre défaillance, l'inadvertance d'une seconde,—la tête tournée seulement!—et, lancé dans l'espace, vous êtes brisé!
Et chaque heurt broie nos muscles, rompt nos poignets, désarticule nos épaules;—chaque contre-coup nous meurtrit les uns contre les autres, victimes et bourreaux réciproques...
Ayant charge de deux corps, ma part est la plus lourde, et il me semble que chacun de ces horribles ébranlements est le dernier que j'aurai pu soutenir...—Mais c'est aussi la pauvre créature—que j'étreins contre ma poitrine, entre mes deux bras autour d'elle soudés comme du fer aux câbles de cercle,—c'est elle aussi qui ravive à chaque affaissement la source de ma force déjà vingt fois épuisée.
À ce regard doux et profond du pauvre être broyé, mais résigné toujours et muet, à cette suprême et fervente communion de nos deux âmes,—je sens bien que la vie même de celle-ci est ma vie, et que ma mort seule sera, puisqu'elle l'a voulu, sa mort;—et cette mort, à mon tour, je la défie de nous séparer, car elle n'a que le droit de nous prendre ensemble!
Mais nous sommes bien condamnés!
Si insuffisante que soit l'ouverture maudite de notre soupape, nous pourrions nous raccrocher, à la rigueur, encore à cette maigre chance de salut et soutenir—peut-être!—l'interminable série de ces cahots forcenés, jusqu'au moment où,—notre force ascensionnelle enfin épuisée,—le Géant s'arrêterait.
Mais l'inexorable fatalité n'aura pas voulu nous laisser même l'invraisemblable éventualité de ce recours en grâce.
Trouble d'esprit, défaillance de main, accident fortuit,—par une cause inexpliquée encore,—la corde elle-même de cette soupape n'est plus entre les mains de nos conducteurs...
Elle leur a échappé!—et elle fouette l'air au-dessus du cercle...
Nous roulerons donc, sans espoir, sans appel, de bonds en bonds,—jusqu'à l'instant dernier...
Mais—pourquoi donc souffrir toutes ces morts?—Et n'y a-t-il bien aucun moyen de s'y soustraire?
Puisque le vent est si terrible,—puisque nos ancres sont perdues,—puisque nous n'avons même plus cette chétive ressource de notre soupape dérisoire,—puisque cette terre irritée ne veut pas décidément de nous et nous repousse avec tant de violence,—pourquoi ne pas regagner,—tout simplement, tout bonnement,—ce domaine de l'air qui est nôtre, bienveillant et hospitalier toujours, où l'ouragan lui-même nous caresse?...
Pourquoi ne pas laisser tomber hors de notre bord, puisqu'il va être broyé tout à l'heure, et nous avec lui, quelques pincées de ce lest dont il nous reste ces vingt sacs encore,—vingt fois, quarante fois plus qu'il n'en faut pour remonter—chez nous—en paix?
Pourquoi ne pas nous dire que cette bourrasque n'est que passagère peut-être[7], que rien au monde ne nous force à prendre terre, et que, si nous remontons, nous n'avons plus qu'à choisir soit aujourd'hui, soit demain, soit après-demain même,—le Géant, avec sa double enveloppe, a la vie longue!—l'heure calme et tout à fait clémente, cette heure de la tombée du jour, par exemple, si propice d'ordinaire et comme réservée à l'aérostation?
Que pouvons-nous donc perdre,—dans cette revanche de Meaux,—à prolonger encore ce déjà long voyage et à inscrire une trajectoire tout à fait inouïe dans nos fastes aérostatiques!
Et enfin,—quoi qu'il arrive!—quel risque courons-nous de trouver pis que ce qui est devant nous,—pis que cet atterrage meurtrier, implacable?...
Pourquoi!!!......
—Mais,—va-t-on peut-être me dire,—après les ascensions que je compte déjà derrière moi et avec ma pratique acquise dans ce métier si facile et banal, j'aurais dû, moi, suppléer ici à ce qui faisait défaut et agir intelligemment à la place de qui n'agissait pas
Et on aura raison,—le fait étant là!
Je réponds que, payant pour cela un homme dont c'était le métier et l'unique soin, je me laissais conduire, sans penser que j'eusse à m'occuper des rencontres de la route. Il m'avait été déjà assez pénible d'intervenir virtuellement la nuit précédente,—dans tel cas à l'avance prévu par moi,—et on ne peut raisonnablement tenir un revolver braqué en permanence sur la figure d'un compagnon de route.
En plein et beau jour,—avec les énormes ressources de force ascensionnelle ou de lest, c'est tout un, à notre disposition,—le moindre accident devait me paraître et était cent fois impossible. Je n'avais pu croire à une descente volontaire que seulement alors que je m'étais vu à quelques dizaines de mètres du sol, et j'avais eu, sur le coup, un soin particulier et immédiat, une préoccupation trop absorbante,—on voudra peut-être bien l'admettre—pour chercher dans mon imagination des alternatives et ne pas m'en tenir aux efforts désespérés d'une préservation plus que personnelle, suffisante et au delà.
J'avoue, si nette dans tout danger que je me croie la vue, j'avoue que le péril d'une seule m'empêcha de songer au salut de tous, même dont elle!—et que, brusquement surpris par la plus inattendue, la plus insupposable des catastrophes,—entre ces terribles chocs,—une grêle! qui ne permettaient même pas de respirer, je ne trouvai pas, dans ma paresse d'esprit à ce moment sans doute, le temps de chercher à placer une critique contre mon aéronaute ni de motiver un erratum. Je n'ose parler après cela encore de l'irrésistible absorption, de l'ivresse du spectacle, seule suffisante à paralyser, à engourdir toute volonté d'action...
À plus fort je passe en toute humilité la main.
Mais à la condition que je le verrai tenir la partie...
Si c'était de nuit, nos destinées seraient déjà décidées. Nulle force humaine en effet ne saurait se maintenir tendue, même quelques minutes, avec cette exaspération de muscles, cet éréthisme de volonté.
Ici, du moins, il nous est permis de voir chaque coup avant de le recevoir; nous pouvons prendre, juste à temps, avec la respiration, notre élan de résistance, et, entre deux chocs,—ne fût-ce que pendant une seconde,—distendre nos nerfs contractés, nos mains et nos avant-bras roidis aux câbles de salut.
Mais de ces intermittences mêmes qui ne nous démontrent, ne nous affirment que mieux notre fin prochaine, irrévocable,—combien avons-nous de temps, plus qu'épuisés déjà que nous sommes, à pouvoir accepter le dérisoire bienfait?
Chance de recours en grâce, ou plutôt raffinement d'infernale cruauté,—il se trouve qu'une autre cause doit encore prolonger notre supplice.
Du sol qui ne le saurait nourrir, l'homme s'éloigne.—Sur la terre qui lui donne sa subsistance, l'homme se manifeste par le plant de la haie, de l'arbre; par l'élévation de la hutte, de la cabane, de la maison: tout ce qui, en se résumant, constituerait, à ce moment, pour nous,—l'obstacle vertical.
Or, la terre est ingrate par les vastes espaces que nous dévorons, steppes arides, marais, tourbières, bruyères à perte de vue. Pas de trace de la vie humaine dans ces sites désolés, dans l'ensemble uniforme des sauvages aspects de cet immense horizon...
(—Dans cette Brie fertile, où l'homme se dispute la place, à Meaux et de nuit,—avec un vent dix fois moindre, nous n'aurions pas eu le temps de compter dix secondes!...)
La rapidité de notre projection ne permet à nos yeux que d'en saisir quelques épisodes.
De bien loin en bien loin, un arbre isolé, perdu, accourt sur nous,—rapide comme l'éclair... Nous venons de le briser comme un fétu, et nous n'en avons même pas tressailli...
Deux chevaux épouvantés, les naseaux en terre, la crinière au vent, s'efforcent ventre à terre de fuir devant nous.
Mais nous brûlons les distances.—Ils sont déjà bien loin derrière...
Un parc de moutons éperdus passe au-dessous de nous, entre deux de nos bonds,—comme un rêve...
Mais voici le danger,—le vrai danger!
À ce moment où, harassés déjà, nos compagnons doivent ressentir comme moi ces fourmillements, ces crampes qui engourdissent et paralysent mes articulations,—nous apercevons devant nous, menaçante en haut de son remblai, perpendiculaire à notre course, une locomotive en marche traînant son tender et deux wagons...
Quelques tours de roue de plus,—et tout est bien fini!—car une fatalité géométrique veut que nous nous précipitions avec elle, par une coïncidence infernale de temps et de lieu, juste sur le même sommet d'angle!
Précipités dans notre vol d'ouragan, nous allons soulever du coup et renverser la lente machine et ce qu'elle traîne,—ceci ne fait pas l'ombre d'un doute[8]!—mais nous sommes broyés!...
Quelques mètres à peine nous séparent de l'ennemi...
De nos poitrines s'échappe un cri,—un seul!—mais quel cri!...
Il a été entendu!
Le sifflet de la locomotive nous répond...—Elle a ralenti sa marche: elle s'arrête, comme semblant hésiter...—et recule enfin, tout juste à temps pour nous livrer passage...
—et le mécanicien nous salue, sa casquette au bout de son bras tendu...
Gare aux fils!!!...
Les voici en effet sur nous, ceux-là que nous n'avions pas aperçus, les quatre fils du télégraphe électrique,—quatre guillotines!...
Nous avons baissé nos têtes...—Heureusement nous nous trouvons raser bas, à ce moment précis.—C'est sur le cercle et ses gabillots inférieurs qu'a eu lieu la rencontre: un ou deux de nos câbles seulement ont porté sur ces rasoirs...
—et nous entraînons ces câbles pendants derrière nous,—comme la queue d'une comète échevelée,—avec les tringles télégraphiques sans fin et les poteaux déracinés qui les soutenaient tout à l'heure...
Combien de temps va durer encore l'invraisemblable agonie de ces bonds?
Si seulement nous la tenions, cette malheureuse corde de soupape! Depuis que nous souffrons tous ces supplices, le ballon eût au moins eu le temps de perdre quelque chose de sa force meurtrière!
Si, au moins encore, elle était à sa place désignée, la prudente échelle de cordes,—notre vie peut-être en ce moment!—que Delessert avait préparée, mais qui, dédaignée par Louis Godard comme nouveauté superflue, gît pour l'heure à fond de cale... comme à cent lieues de nous!
Vain regret! Fouettant de ses zigzags,—bien au-dessus de nos têtes et comme pour l'exciter encore,—la bourrasque trop lente à son gré contre ces téméraires qui ont appelé la mort,—la damnée corde semble se rire de nous...
—Jules!...—MONTE SUR LE CERCLE!...—s'écrie Louis.
Le jeune homme lève les yeux,—et sa tête se baisse avec découragement.
—Impossible!... a-t-il répondu d'une voix étranglée.
Trop impossible, en effet, même à la souplesse exercée de ce gymnaste de vingt ans! En supposant que ses muscles meurtris ne soient pas déjà hors de service comme les nôtres,—comment trouverait-il, entre ces bonds dévergondés, les quelques secondes de calme à peu près parfait pour se hisser des deux ou trois brasses qui nous séparent du cercle...
Pourtant c'est là, là seulement pour tous, que peut s'entrevoir une lueur de salut...
—Monte!!! dit l'aîné.
Obéissant, il tente—et d'un choc, retombe haletant sur notre plate-forme oblique...
—Monte!!!
—Je ne pourrai jamais!—dit l'autre avec désespoir...—je suis trop las!...
Il essaye encore pourtant...—et retombe encore...
C'était trop certain! Pourquoi alors cette tentative folle? Notre destin à tous n'est-il donc pas décidé? Est-il une puissance humaine qui puisse nous arracher à l'arrêt prononcé? N'en avons-nous pas pris notre parti, tous tant que nous sommes là?—Pourquoi donc séparer et dépêcher avant nous celui-ci? Ce n'est pas le dévouement que vous lui imposez, c'est le sacrifice!...—un sacrifice plus qu'inutile, inique!...
—MONTE!!!...—dit l'aîné encore. MONTE!!!...
Deux voix—que je connais—s'élèvent:
—Ne montez pas, Jules! vous vous tuez!
—Ne montez pas, monsieur!...
Thirion,—j'en étais sûr—a eu la même pensée,—car il parle de décharger son revolver dans le ballon.
Je lui crie de n'en rien faire... Que produirait six balles chétives sur cette immensité?—Et puis le temps,—le temps seulement de tirer l'arme de sa poche!...—lorsque nos deux poignets ensemble ne suffisent même pas à nous retenir?...—Quant au risque d'inflammation du gaz par l'explosion de la poudre, cette alternative, à l'heure qu'il est, n'offre guère d'intérêt...
Pour la troisième fois, le jeune homme est en l'air... Sur les épaules d'Yon et de Thirion, les plus valides et les moins empêchés, qui sont parvenus à se rapprocher sous lui,—l'échelle vivante se tasse et se relève,—il se hisse rapidement au cordage tendu...—il monte...—un dernier effort, encore!...
Il y est!!!
—Nos poitrines se dégagent...
Bientôt il a saisi la corde rebelle, qu'il passe à son frère et à Yon au-dessous de lui.—La voici, enfin! arrêtée et tendue!...
Mais combien de temps prendra le dégagement de notre gaz par l'issue relativement microscopique qui lui est seule réservée?
D'ici là, nos forces épuisées tiendront-elles?—Désarticulés, rompus, écrasés dès les premiers assauts, que pouvons-nous attendre encore de la surexcitation désespérée qui nous a soutenus jusqu'ici, lorsque nos muscles surmenés semblent se demander si la vie vaut réellement tant d'efforts et de tortures,—marchandant, comme s'ils étaient des intelligences, les services qu'ils ne peuvent plus rendre,—lorsque nos membres meurtris ne veulent plus que se laisser aller à l'apathique et homicide indifférence de la lassitude?...
Et, encore—combien de temps consentira-t-elle à traîner son équipage funèbre, cette carcasse si merveilleusement solide et élastique qu'elle était hier? Ébranlée à chaque secousse jusque dans la dernière de ses mailles d'osier, heurtée contre les arbres isolés qu'il lui faut bien qu'elle touche pour les briser comme verre,—quand va-t-elle se résigner enfin à défaillir?...—Combien de minutes encore avons-nous à compter jusqu'à l'instant où s'effondrera sous nous le parement, déjà disloqué en partie, qui nous supporte?...
Le combat se trouve en effet maintenant de tout près engagé. De par le gaz qui commence à se perdre, notre nacelle ne s'écarte presque plus du sol, que son énorme remorqueur, le ballon, touche parfois lui-même.—Et, comme la rapidité du vent ne s'est pas démentie, tout au contraire,—il semble que la cruelle machine s'acharne, pour en finir, et veuille broyer, user enfin contre les aspérités terrestres ce qui nous reste de volonté et d'espoir.
Les secousses se suivent maintenant de plus près:—ce n'est plus une grêle, c'est un roulement de furie. Comme notre nacelle, tout à fait sur le côté traînée, racle littéralement la terre, nous nous trouvons en contact immédiat, et nous voilà—un supplice de plus!—aveuglés, littéralement étouffés, asphyxiés, et par la poudre aride et par la boue noire des tourbières que nous écumons violemment.
Que de bruyères!... Fauchées par nous avec la rapidité d'une moissonneuse de vingt lieues à l'heure, ces millions de millions de petites capsules, séchées et durcies au soleil d'été, reviennent irritées sur nous, cinglant nos mains, nos visages avec une furieuse et suffocante profusion...—Que de bruyères!—Moi—je me rappelle—qui les aime tant dans mon appartement!
—Mais ici, réellement, il y en a trop!
Il est inutile de m'interrompre ici, je pense, pour dire que le plus léger doute ne pouvant nous être laissé sur la fin finale de tout ceci, et forcément d'accord pour l'acceptation, il ne nous est resté, faute d'autre, qu'un parti à prendre, raisonnable et digne d'honnêtes gens:—attendre, se taire, regarder...
Les coups, on ne les compte plus, on ne les sent plus,—à la lettre!—tant ils pleuvent! Et moi qui ai toute ma vie redouté cent fois plus la douleur que la mort,—moi qui deviens dolent, inapprochable, insupportable pour le moindre bobo,—je comprends pour la première fois ce que je n'aurais jamais supposé possible:—c'est qu'on peut s'habituer à tout au monde, même à ceci,—et que le supplice de la roue a été calomnié: ce devait être fort supportable.
C'est très-sérieusement que je parle.
—On rêve—!...
Une fois donc pris ce parti de me tenir pour absolument désintéressé dans la question désormais,—je m'abandonne (—je n'ose dire après Proudhon à la Sublime Horreur... mais comme c'est vrai!),—je me livre tout entier, sans distraction, sans réserve, à cette dernière jouissance de Voir,—mieux encore, de Contempler...
À quelque distance devant moi, il se passe depuis un instant un petit phénomène, un rien qui m'occupe et m'intrigue.—C'est bien peu de chose, d'ailleurs, excusez-moi!—mais nous n'avons pas le choix des distractions.
Le phénomène se produit au bout d'une des cordes d'équateur du ballon qui nous remorque.—L'aérostat debout, ces cordes, utiles dans la manœuvre, arrivent à terre,—comme, l'aérostat en l'air, elles pendent, marquant chacune un point d'une large circonférence autour de la nacelle.
Mais ici, le Géant qui nous remorque étant couché oblique, elles se trouvant traîner sur le sol,—et il me semble voir à l'extrémité agitée d'une de ces cordes,—un nœud, un nœud assez gros...
—Comment est-il au bout de cette corde, ce nœud inusité?—Pourquoi, quelle idée ont-ils eue d'aller faire là un nœud?...
Ce nœud me semble se rapprocher... il se rapproche...—le voici!...
Ce n'était pas un nœud; c'était un pauvre diable de lièvre, ahuri, effaré, perdant haleine à fuir plus vite que nous...
Compétition vaine!...—Nous arrivons sur lui, et, sous notre masse, comme sous le doigt une cigarette,—il a roulé...
C'était bien un lièvre... en voici un autre... un autre encore!... Que de lièvres par ici! et comme je trouverais qu'ils courent bien,—si je ne courais pas plus vite encore!
Mais voici quelque chose de plus sérieux:
—Que peut être,—bien loin encore,—ce point qui s'obstine depuis un instant devant nous?
Il approche, droit devant toujours: il est rouge,—d'un rouge de sang versé,—ce point sombre, fascinant, qui grossit de seconde en seconde comme une sinistre menace...
Il avance vers notre œil,—sûr comme la balle visée... le voici...—Il n'y a plus à douter.
C'est une large et haute maison!
—C'est la Mort, pour ce coup!
Eh bien!—non:—elle vient de changer d'avis au moment dernier, cette maison de bourreau!...—La voilà qui se précipite sur notre gauche...
Elle est bien loin!...
Le vent s'en irrite: sa tâche devait finir là!—Et il se reprend comme d'abord à souffler par saccades. Il nous soulève et nous laisse retomber tour à tour comme dans cet horrible supplice du marin, qui s'appelait la Cale...
Mais est-ce bien le vent qui recommence la partie?—Si peu que ce soit, au contraire,—il me semble que, par l'issue de notre soupape, nous avons dû lui céder déjà quelque chose de notre résistance, et commencer à le calmer, plutôt?
—Ça va mieux! Ça va bien!! disait lui-même l'aîné des Godard il n'y a qu'un instant.
—Et pourtant notre fuite qui ne pouvait que se ralentir,—qui se ralentissait,—le ralentissement, pour nous, c'est le salut, c'est la vie!...—cette fuite semble s'exaspérer?...
Que se passe-t-il donc?...
Non plus devant moi, mais autour de moi je regarde...
Nous étions neuf tout à l'heure:—Où donc est le NEUVIÈME?—où le huitième?...
Misère humaine!!!
—Guettant entre deux chocs le moment précis,—le point mort—où la nacelle touche et va quitter le sol,—bien posté en tout dégagement combiné, en parfaite disposition et méditée précieusement pour saisir au vol ce point précieux, il en est UN,—UN PREMIER! qui a eu le courage de cette lâcheté:—il a déserté, il a assassiné ses compagnons pour sauver sa vie!...
Le drame était incomplet, il n'avait pas encore assez duré. Il lui fallait quelques péripéties de plus. Pourquoi s'en tenir à l'horrible?—Il y avait l'odieux encore et l'infâme!
Le lecteur, qui n'a pas besoin d'être aéronaute, se rend-il bien compte qu'—une fois notre soupape ouverte et maintenue ouverte,—chaque seconde de plus c'était un recours en grâce! De seconde en seconde—jusqu'à l'arrêt aspiré—la force homicide qui nous entraînait s'épuisait par l'issue désormais libre.
Il n'y avait plus qu'un danger:—la chute de quelque épave, neutralisant le bénéfice de la force ascensionnelle déjà perdue, en venant nous enlever de nouveau par les airs pour recommencer la lutte épuisée.—Mais nous pouvions être tranquilles de ce côté:—après tant de secousses, notre pont de nacelle s'était depuis bien longtemps débarrassé de tout lest possible.
Pour le présent, donc, la durée même du supplice nous ouvrait l'inespérable espoir.—Qu'elle se prolongeât encore quelques instants, la torture—et la vie était gagnée!
C'était alors, quand, voués ensemble par la fraternité du péril passé, quand,—après cette solennité sacrée de notre communion devant la mort, nous commencions à entrevoir une possibilité de salut,—quand nous n'avions plus que quelques minutes à attendre,—c'était alors qu'un de ces condamnés,—dans un instant gracié avec tous,—se sauvait!—et, pour se sauver, exécutait lui-même ses frères de danger,—dont une femme!
Avait-on bien raconté la vraie pièce,—et le lecteur connaissait-il cet acte-là?
—Le nom?—le nom de ce PREMIER?
Dégoût, tristesse, horreur,—honteux, comme pour mon compte de cet acte félon commis à côté de moi, chez moi,—j'ai détourné la tête, je n'ai pas voulu demander ce nom...
Je ne veux pas le savoir—aujourd'hui...
À quoi bon d'ailleurs!—et devant quel Tribunal, cette fois, devant quel Conseil jeter ce meurtrier? Où est ici la Législation qui s'indigne et qui venge?
La conséquence, vous ne l'attendrez pas:—
Un cri étranglé, strident, lamentable:
—Arrêtez!... Arrêtez!...
Arrêter!—Le pauvre insensé!
C'est le malheureux Saint-Félix, faible et chétif, détaché du bord par une de ces nouvelles secousses,—et que la nacelle est en train d'écraser...
Disparu!...
Plus horrible encore, cet autre cri:
—Grâce!...
C'est Montgolfier, pris à son tour sous l'angle de l'énorme masse... Je ne vois que le haut de son corps,—va-t-il être en deux coupé?—et ses grands yeux noirs, épouvantablement ouverts, qui se trouvent tournés vers moi...
Vous ai-je raconté pourtant s'il est vaillant aussi et à tout décidé, cet enfant qui me suppliait avec tant d'instances de l'emmener avec nous, parce que quelqu'un avait dit autrefois,—en 1783, plus d'un demi-siècle avant qu'il fût au monde!—que les Montgolfiers n'étaient pas braves...
Encore un de moins!
—Mais, de moins, combien donc sont-ils?
Notre pont est presque désert... Les uns, comme ces deux pauvres-ci, auront été arrachés;—les autres seront tombés;—d'autres enfin, le sauve-qui-peut une fois lâché, auront sauté d'exemple, croyant pouvoir faire,—après CE PREMIER!...
Ils ont pu oublier un point: c'est qu'il restera jusqu'à la fin quelqu'un qui ne saurait sauter comme eux...
Je me croyais seul avec elle.
—Monsieur Nadar! faites sauter Madame...
C'est le Godard aîné, tapi dans un angle.—Il était donc encore là, celui-là?
Perd-il tout à fait l'esprit pour le quart d'heure? Et ces osiers éraillés sous nous comme autant de pointes de herse, menaçantes aux vêtements de femme? Veut-il donc qu'il ne reste pas un lambeau de la dernière victime de son imprudence et de son entêtement obtus?...
Mais me voilà débarrassé de ses conseils...—Si peu leste qu'il soit, il aura trouvé son embellie, lui aussi, enfin!—car il vient de déloger.
Et repart d'autant mieux notre course furibonde...
Nous voilà bien seuls, cette fois,—courant à toute volée, tous deux ensemble, vers l'éternité...
—car nous sommes rivés là, nous deux!
Et du train dont se précipite plus que jamais le ballon,—délesté, dès à présent, jusqu'au dernier,—nous ne sommes pas prêts de nous arrêter...
Elle ne parle pas. Pourquoi faire, parler,—puisque nous pensons ensemble?...—Et de côté, ne pouvant détourner plus son corps martyrisé, elle me regarde...
Nos deux corps ne faisant qu'un, tous ses mouvements ont dû être les miens.
Debout au départ et cramponnés aux cordages, nous avions été forcés bien vite de nous accroupir aux premiers chocs; aux suivants, nous nous étions tout à fait tassés, de notre long étendus,—les câbles en mains, toujours.—Mes bras, mon corps, mes jambes, la protègent.
Protection bien peu suffisante, mais plus que jamais nécessaire, car, plus inexorablement que jamais, la nacelle, tout à fait horizontale, traîne sur un seul et même côté, le nôtre!—Tous les objets renfermés sous nous auront dû, à force de secousses, s'entasser sur le même point.
La bande d'osier tressé qui nous servait de bordage et qui maintenant, avec une ou deux des cordes de cercle, nous supporte seule,—horizontale devenue avec la nacelle,—cette bande, si élastique qu'elle soit, n'a pu faire résistance éternelle. Froissée, éraillée, rodée jusqu'à l'âme par le sol qui la lime opiniâtrement, quand il ne l'attaque pas au plus vif par des chocs qui la percent et déchirent, elle a à peu près disparu, effondrée enfin sous nous,—et c'est immédiatement, directement à nos membres maintenus, pressés dorénavant, par les seuls câbles que parle l'interminable ruban de terrain qui se dévide sous nous.
Plus un accident du sol dont nous n'ayons à faire la connaissance douloureuse;—plus un choc qui nous épargne,—plus un caillou qui nous fasse grâce! Tout porte.
(—Et dire que si tous nos compagnons étaient restés là, le ballon épuisé, vaincu, cédant enfin sous le nombre, aurait eu déjà le temps, à l'heure qu'il est, de s'arrêter tout à fait dix fois pour une!...)
C'est surtout sur ma jambe gauche, de son long tendue, et sur mes deux pieds, croisés autour des deux autres pieds plus faibles, qu'arrivent,—comme sur des ouvrages avancés—ces premières rencontres.
Après tant de heurts et de pressions, sous lesquels je les ai sentis vingt fois craquer et se disjoindre,—comment tant de coups peuvent-ils tenir sur une seule place?—Mes pieds engourdis sont devenus tout à fait insensibles....
Si... par un miracle!... un miracle est toujours possible... (—Écoutez là l'HOMME, l'homme éternel, tenace, qui proteste, jusque dans le tombeau, contre la mort!...)—si nous échappions!... il faudrait... oui, certainement... il le faudra!... me couper ces deux pieds... luxés, broyés, en bouillie... Une double amputation de pieds!... rappelons-nous nos anciennes cliniques du major Bonnet... à Lyon...—comment cela se supporte-t-il... à mon âge?...
Plus grave!—voici un arbre...—plusieurs arbres... (—N'est-ce pas une forêt, là bas, derrière?...) Ils sont épars, il est vrai, ces arbres, et de grosseur moyenne. Mais s'il s'en présente un sur le point juste que nous occupons, ce n'est plus le fond de la nacelle comme tout à l'heure qui aura charge de l'écraser, mais notre propre corps qui racle terre...
Ai-je dit que, parmi ces flaques bourbeuses, nous avions traversé,—un éclair, comme le reste!—un petit cours d'eau vive. Tel du moins m'a-t-il semblé par cette vitesse qui ne laisse guère le temps de rien préciser.
En voici un autre,—cette fois, bien certainement, un petit bras de rivière...
Nous y sommes aussitôt plongés, dès le bord, avec furie,—et pour le coup l'immersion est plus que complète!... L'eau qui nous a pénétrés aussitôt, bouillonne et bourdonne à nos oreilles... Raclant le fond, comme je le sens bien, je pense tout à coup,—plus rapide que la lumière est dans ces instants la pensée!—je pense que cette eau, qui couvre et envahit en ce moment notre nacelle, va tout à l'heure,—à l'émersion,—la charger d'autant dans son ensemble, comme elle va charger encore tous les objets multiples qu'elle porte en elle,—nos vêtements mêmes...—
Ce lest inespéré ne serait-il point,—par impossible,—le salut?...—Mais que l'autre bord s'approche vite, alors!...—plus vite! plus vite encore! car nous suffoquons déjà...—Sera-t-il temps?...
Oui!—car nous sortons de l'eau—avec une lenteur bien vraiment rassurante!...—Il est vaincu, le ballon! il n'a plus assez de force pour nous traîner,—car c'est tout droit, enfin, que se soulève péniblement notre bâtiment d'osier!...
—Elle vivra!!!...—Profitant de cette bienheureuse lenteur de notre machine alourdie, et sans lui laisser cette précieuse seconde qu'elle ne me rendrait peut-être plus,—je vais, avec mes bras qui me restent à peu près, dégager ma pauvre amie des deux seuls câbles qui nous retiennent à peine, et,—de côté,—ne pouvant rien autre, me laisser aller avec elle et glisser—tout doucement, tout bonnement—à terre...!—Qu'il aille où il voudra, lui, le ballon enragé!—On le retrouvera toujours bien quelque part,—et si on ne le retrouve pas, eh! bien, nous en referons un aut.....
—Ah! misérables que nous sommes!!!—Cette eau, cette eau maudite était basse:—ce bord, c'est une berge escarpée, un talus,—un talus qu'il faut gravir!... Ce n'est pas l'eau seule qui nous faisait si lents,—c'est l'obstacle de cette pente qu'avait rencontré le pied de notre nacelle,—et contre lequel elle tâtait déjà la lutte!...
Inconjurable, le ballon,—à moitié plein encore,—n'a pas un instant dévié... L'énorme masse est toujours penchée devant nous...—et toujours elle nous entraîne...
Elle ne cédera pas à cette résistance, qui ne fait que l'irriter,—et, pour en avoir raison, c'est toute la grande paroi, la nôtre, toujours!... qui, s'inclinant de nouveau à mesure de la résistance, grimpe—lentement,—lourdement—contre l'infernal talus, qu'elle racle, qu'elle tasse, qu'elle écrase,—nivelant tout sous elle...
Nos pieds sont pris les premiers... De là, où je croyais l'engourdissement définitif, l'insensibilité gagnée, le néant acquis,—une subite et atroce douleur, lancinante, suraiguë, m'annonce que voilà,—ce coup-ci!—le vrai commencement de la vraie lutte,—et que tout ce que nous avons souffert ne compte pas!—La pauvre femme!... De quelles tortures elle prend sa moitié!...
La pression monte,—suivant la gradation déterminée par l'inclinaison croissante de la nacelle contre l'escarpement. C'est tout à fait, à ce moment, l'angle—sur lequel tant de coups nous ont comme figés,—c'est cet angle qui porte et qui racle l'escarpement, qui ne saurait, lui, reculer...—Mais il ne recule pas non plus, le ballon damné qui tire toujours devant,—et qui tirera plutôt jusqu'à rompre les vingt câbles qui pressent de plus en plus sur nous le millier de livres que pèse l'énorme nacelle...
Je sens nos genoux broyés sous l'écrasement... Une pierre—que serait-ce autre?—s'est rencontrée sous ma cuisse,—et il m'est commandé que cette pierre cède!...—Mais elle résiste: elle se fait sa place dans les chairs, qui s'effondrent...—C'est l'os, le fémur, qui se présente, son rang venu...
À ce moment où je sens qu'il cède lui-même, l'horrible étreinte a gagné plus haut... Elle nous envahit, elle nous tient maintenant tout entiers... Déjà je respire à peine...—Mes bras, ces bras qui l'entourent et qui ne la tenaient jamais assez étroitement tout à l'heure, je veux les dégager,—en vain!—les écarter d'elle, ces bras qui l'oppriment, qui la serrent davantage de seconde en seconde,—qui vont l'étouffer... Toute ma force centuplée, toute ma volonté éperdue se tendent pour résister à l'étranglement de cet étau,—de cet assassin qui me veut complice...—Efforts dérisoires!... Sous l'effroyable, incommensurable poids qui nous écrase,—c'est moi qui l'étoufferai plus vite!... La force surhumaine la tue...—par moi!...
J'entends, comme un murmure, le râle d'une plainte étranglée...—la première!...—la dernière!!...—Une lourde main, une main de fonte rapproche, froisse durement ma tête contre sa tête... Ses cheveux dénoués, mouillés, se collent contre mon visage... dans ma bouche entrés, ils m'étranglent...—Je sens dans nos deux poitrines des craquements sinistres...—Un flot de sang a jailli de sa bouche: mes yeux qui s'obscurcissent n'ont vu devant eux—vaguement—qu'une large lâche rouge qui,—comme l'huile qui gagne... semblait se répandre sur un plan grisâtre, vertical...
L'ombre augmente... «—Ici c'est la Mort!...»—Tout mon être s'anéantit... La nuit s'est faite......... Je ne pense plus.....................Je ne sens plus.............
... Un pâle soleil fait jouer sur mes paupières fermées des ombres rapides et des lumières alternées... J'ouvre les yeux... et, avant ma pensée obscurcie, lourde... mon corps se réveille...
Je suis sur le dos... dans de hautes herbes... comme elles poussent à l'infini et diverses dans les fonds humides... Des buissons sauvages, des arbres autour de moi... Le vent agite les feuilles... pas d'autre bruit... avec les trois notes grêles, métalliques, monotones,—que je sais bien,—d'une mésange à tête noire...
Cette lumière papillotante me gêne!...—Mais une insoulevable pesanteur colle sous moi mes membres anéantis, dénoués...
Lentement, avec effort, ma tête seule se tourne... et se soulève un peu...
À quelques pas, l'eau...
—Malheur!!!...—Je suis réveillé! Je me rappelle tout! je vois tout!!!
—Je suis seul, tout seul!...—Si elle n'est pas là, elle est donc repartie... le ballon l'a remportée...—Elle est morte!!!...
Ô la pauvre chère,—que je ne verrai plus jamais...—jamais!!!... et c'est pour me sauver qu'elle est venue!... et celui qui vit, c'est moi—qui l'ai tuée!...—C'est moi qui me suis abandonné d'elle... après qu'elle m'avait donné toutes ces bonnes années de sa tendresse infinie, de son inaltérable bonté, de sa douceur, de ses pardons,—de son âme entière!...
Et je vois l'enfant, grandi, se dressant, sévère, devant moi, et me disant:
—Qu'as-tu fait de ma mère?... Elle m'appartenait comme à toi. Tu commandais, tu étais le maître. De quel droit l'as-tu laissée disposer d'elle, dont j'avais la moitié?
—Ah! l'exécrable folie de mon entreprise vaine! C'est mon misérable orgueil qui s'obstinait!—L'Humanité! Est-ce qu'elle valait, à elle toute,—est-ce qu'elle me rendra cette amie que j'ai perdue...—perdue à jamais!!!...
Les pleurs amers m'étouffent, les sanglots me suffoquent... Bien plus que mon corps sous le poids de tout à l'heure,—je me sens écrasé, effondré sous ma peine éternelle...
Moi qu'indignait, qu'irritait autrefois une larme sur le visage d'un homme,—suis-je assez puni, à la fin! d'avoir méprisé l'homme qui pleure!!!...