... Et dût ce noble instinct, sublime duperie,
Sacrifier en vain l'existence à la mort,
J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort;
À dire, en répandant au seuil d'un autre monde
Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde:

«Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,
L'espérance un dé faux qui trompe la douleur;
Et si, dans cette lutte où son regard m'anime,
Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime.»

D'autres pièces traduisent et enseignent la religion en esprit et en vérité, ce que nous avons appelé le néo-christianisme, et qui est en effet l'Évangile encore, mais appliqué à un état de civilisation fort différent de celui où vécurent les pêcheurs et les vagabonds de Galilée. La Pensée des morts, d'une si mélancolique tendresse, dit la perpétuité du lien entre les morts et les vivants et somme Dieu d'être clément au nom même de sa justice et de sa grandeur. L'exhortation Aux chrétiens dans les temps d'épreuves, l'Hymne à l'Esprit-Saint, l'Hymne au Christ, les Révolutions dégagent le sens véritable de l'Évangile, s'indignent des emplois où les politiques ont abaissé la sainte parole, affirment le progrès humain par la bonté et le sacrifice, et la croyance à un dessein divin dans le gouvernement du monde et dans l'économie de l'histoire... Et ces choses avaient été dites, je crois; et l'on s'est mis, depuis dix ans, à en répéter quelques-unes, mais non pas mieux ni plus clairement, ni plus magnifiquement, parce que cela est impossible.

Au surplus, nous retrouverons ces pensées, avec des développements nouveaux et plus hardis peut-être, dans Jocelyn, dans la Chute d'un ange et dans les Recueillements.

V
JOCELYN.

Je ne voudrais point trop ressasser des choses que vous savez aussi bien que moi. Ce que les Harmonies sont aux Contemplations, l'énorme épopée dont la Chute et Jocelyn forment des «chants» détachés le devait être à la Légende des siècles. Et comme on voit, dans la Légende, l'humanité s'élever peu à peu à une morale plus pure, ainsi sans doute devait s'épurer, dans ses vies successives à travers les siècles, l'âme déchue dont le premier nom est Cédar, et le dernier, Jocelyn. Et je ne m'exagère point l'originalité de ces conceptions. Mais c'est qu'au fond il n'y a qu'un seul sujet de «divine comédie». Le rêve généreux de la pauvre humanité est toujours le même depuis trois mille ans, et plus; et ce dont il s'agit dans les vieux poèmes de l'Inde et dans les mystères d'Eleusis, c'est déjà la purification et le progrès par la douleur acceptée.

Je ne vous conterai pas la fable de Jocelyn; je ne vous rappellerai pas son charme puissant, ni la profondeur de quelques-uns de ses sanglots, ni l'Idylle chaste, et pourtant enivrée, des deux enfants dans l'Alpe vierge, ni la sérénité et l'ineffable beauté morale des derniers tableaux. Je ne retiens que l'essentiel. Jocelyn, c'est l'idéal du sacrifice réalisé dans un homme. Tout, dans l'affabulation du poème, est subordonné à cette pensée; et par là s'expliquent et se justifient les épisodes même qui ont le plus heurté les critiques et que tous, sans exception, ont condamnés.

Ils ont du moins fait grâce à la première immolation de Jocelyn. Ils ont supporté que Jocelyn entrât au séminaire pour permettre à sa sœur d'épouser celui qu'elle aime. Vocation fausse et contrainte? Non pas. C'est par un acte de charité particulière que Jocelyn se détermine au sacerdoce, qui est, selon Lamartine, le ministère de la charité universelle. Le prêtre est, à ses yeux, l'homme qui souffre et expie pour les autres. Le besoin d'accomplir un premier sacrifice induit Jocelyn à devenir, professionnellement, «l'homme de sacrifice». Dès le moment où il a consenti à s'immoler au bonheur de sa sœur, il commençait déjà à être prêtre: en entrant au séminaire, il n'a fait que poursuivre sa marche. Tout cela est parfaitement logique et harmonieux.

Mais bientôt voici l'obstacle: une année passée dans une vallée des Alpes avec un jeune garçon qui se trouve être une jeune fille. L'amour d'une personne et, au bout du compte, l'amour charnel, va donc détourner Jocelyn de sa vocation qui est l'amour de tous les hommes dans l'amour de Dieu? Vous ne le voudriez pas! Et, en effet, cet obstacle, il le franchit. Et les critiques dont je parlais sont désolés qu'il le franchisse,—et indignés surtout des raisons occasionnelles par où il se décide à le franchir.

Écoutez ici M. Émile Deschanel: «... La fonte des neiges a rouvert les chemins: Jocelyn est mandé à Grenoble pour assister un vieil évêque son protecteur qui, en prison, se prépare au martyre. À la veille du grand voyage, il veut se pourvoir du saint viatique, qu'un prêtre seul peut lui offrir. Il faut donc que Jocelyn devienne prêtre. En vain Jocelyn lui révèle sa vive amitié pour Laurence; l'évêque le presse de renoncer à cette affection terrestre et d'être tout à l'Église. Jocelyn cède: il est ordonné prêtre par l'évêque dans son cachot, afin de pouvoir à son tour lui donner les derniers sacrements et une mort sainte. Adolescent, il s'est immolé à sa sœur: il s'immole maintenant à son vieil évêque.

«Pour lui-même, il en a le droit, et on peut nommer cela, si l'on veut, «la perfection héroïque» (le mot est de M. Émile Ollivier); mais Laurence, a-t-il donc le droit de la sacrifier aussi?—«Ô poète imprudent! s'écrie le pasteur Vinet, quel fantôme vous élevez à la place du catholicisme? Jocelyn devient prêtre afin de pouvoir donner l'absolution... Personne n'oserait dire qu'un homme pieux perd son titre à l'héritage céleste parce que, contre sa volonté et son vœu, il serait mort loin des consolations de l'Église... Le fanatisme est beau en poésie, mais le poète ne doit pas laisser lieu de penser qu'il épouse les emportements du zèle aveugle et amer. C'est, à mes yeux, le tort de M. de Lamartine en cet endroit.»

«Mais laissons de côté l'argument religieux, voyons les choses humainement. Si le sacrifice de Jocelyn en faveur de sa sœur est d'une beauté parfaite, le second, son obéissance aveugle à l'évêque, est bien discutable. Qu'a donc fait la malheureuse Laurence pour être immolée aussi, avec Jocelyn et par lui? C'est à cela pourtant que tient tout le poème; c'est le postulat nécessaire afin que Jocelyn, devenu prêtre, ne puisse plus l'épouser. Eh bien! cela n'est pas plus vraisemblable qu'orthodoxe. Et ce n'est pas la même sorte d'invraisemblance que celle du long tête-à-tête angélique de toute une année dans la solitude; invraisemblance résultant de l'idéalité seule: ici c'est une accumulation de circonstances inadmissibles, sans aucun bénéfice d'idéal. Jocelyn n'est-il pas responsable des conséquences funestes de sa docilité excessive?...»

Bref, ni M. Deschanel, ni le pasteur Vinet, ni les autres, ne peuvent digérer l'évêque. Moi, je trouve que l'évêque a entièrement raison dans ce qu'il exige de Jocelyn, sinon peut-être dans tous les arguments qu'il emploie pour l'obtenir. Les discours du saint vieillard sont irréprochablement justes, beaux et humains, si l'on en considère l'esprit: on n'en peut contester, çà et là, que la lettre, et encore! J'ai peur que M. Deschanel et même l'austère Vinet n'aient été dupes, ici, d'une fâcheuse et un peu banale sensiblerie romanesque. Le «doux» Lamartine a su, lui, énergiquement s'en défendre. Et comme il a bien fait! Car enfin supposez que Jocelyn résiste aux objurgations de son évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Église à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver sa bonne amie. Il l'épouse; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé. Ils s'adorent. Et puis?... Et puis, au bout de quelques années, ils s'aiment plus paisiblement. Ils ont des enfants. Ils ont de petits plaisirs, de petits intérêts, de petites préoccupations,—quelquefois de petites querelles de ménage. Ils ressemblent à tout le monde. (Rien même ne nous garantit que Laurence ne fera pas Jocelyn cocu, mais écartons cette hypothèse.) Puis ils vieillissent, établissent leurs enfants; Jocelyn a des rhumatismes et Laurence des gastralgies; ils se soignent; ils font des bésigues; un jour ils meurent. Oh! mon Dieu, tout cela est très bien, et la plupart des hommes ne rêvent point une autre destinée. Mais est-ce cela que vous voulez, brillant Deschanel et austère Vinet? Et trouvez-vous cela très intéressant?... Soit. Mais alors avouez que votre Jocelyn a eu bien tort de se donner tant de mal et d'aspirer si haut; que ce n'était pas la peine de sanctifier son adolescence par un si beau sacrifice, puis de connaître la chasteté paradoxale de l'union de deux âmes dans une solitude paradisiaque, pour aboutir à ce petit ménage bourgeois—(voyez-vous les anciennes soutanes du mari utilisées par la femme en jupons de dessous?)—et qu'enfin l'histoire ne valait plus guère la peine d'être contée, ou plutôt qu'il ne reste rien, rien du tout, de ce qui devait être le poème du sacrifice idéal.

La pensée de Lamartine n'est jamais fade ni basse. Il est le poète de l'amour, oui, mais de l'amour «qui tend toujours en haut» (le Banquet, l'Imitation); et c'est pourquoi il a toujours conçu quelque chose de supérieur aux amours,—permises sans doute, belles quelquefois, mais toujours forcément égoïstes et médiocrement profitables à la communauté humaine,—d'un jeune homme et d'une jeune femme. Il lui est même arrivé (Graziella) de mettre quelque dureté dans l'aveu de ce sentiment. Jamais il n'a donné, comme Hugo, Musset ou Sand, dans la glorification romantique de l'amour fatal, de l'amour-possession, de celui qui fait tout oublier, Dieu, les hommes, la patrie.—Jocelyn dans la montagne, c'est Énée à Carthage, à cela près que sa tâche est plus large encore et plus sainte que celle du chef phrygien; qu'il s'est d'ailleurs moins compromis; que la grotte des Aigles est restée plus innocente que la grotte de Didon, et qu'enfin les circonstances feraient sa renonciation plus lâche que n'eût été celle du pieux Énée... En somme, l'évêque ne fait qu'adjurer Jocelyn d'être fidèle à lui-même, fidèle à sa vocation sacerdotale. Au surplus, mettez-vous à la place de ce vieillard qui va être guillotiné demain, qui voit les choses d'ici-bas, non seulement à travers sa foi, mais du seuil de la mort et de l'éternité et comme de la fenêtre d'un autre monde; et jugez quelle misère doit lui paraître la petite aventure alpestre du jeune lévite. Ou plutôt écoutez-le: il parle fort bien, avec une éloquence âpre, ardente, impérieuse, une éloquence d'outre-tombe déjà, qui remet joliment les choses en place et en rétablit, avec certitude, la vraie perspective.

Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret
Dont tout autre qu'un père en l'écoutant rirait;
Voilà par quel honteux et ridicule piège
L'Esprit trompeur poussait vos pas au sacrilège.....
Quoi! ce rêve d'une âme à s'enflammer trop prompte
Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,
Ce trouble d'un cœur pur qui ne se connaît pas...
Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,
Qui prennent pour amour leurs naïves chimères,
Risible enfantillage et des sens et du cœur,
Voilà ce qui du ciel serait en vous vainqueur!...
Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres,
Où l'autel est lavé du sang de ses ministres,
Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi
S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi.....
Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple,
Du lévite autrefois la lumière et l'exemple,
Au grand combat de Dieu refusant son secours,
Amollissait son âme à de folles amours;
Au pied de l'échafaud où périssaient ses frères
Sacrifiait au dieu des femmes étrangères,
Pensant sous quel débris des temples du Seigneur
Il cacherait sa couche avec son déshonneur!

Et, quand Jocelyn a sangloté qu'il aime Laurence:

Parler d'amour, grand Dieu! sous ces ombres muettes!
Insensé, regardez, et songez où vous êtes!
Voyez, dans ces cachots, ces membres amaigris,
Ces bras levés au ciel, par des chaînes meurtris,
Cette couche où l'Église expire, et sent en rêve
Le baiser de l'Époux dans le tranchant du glaive,

(Sont-ils beaux, ces deux vers!)

Ce sépulcre des morts par la vie habité,
Qui ne se rouvre plus que sur l'éternité...
Et c'est là, c'est devant ces témoins du supplice,
Devant ce moribond qui marche au sacrifice,
Que vous osez parler de ces amours mortels,
Vous, dévoué d'avance à nos heureux autels,
Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,
Par un plus fort lien y consacrait encore!

Ah! que cette amertume ajoute à mon trépas!
Quoi! vous, trahir! Mais non, cela ne se peut pas!

Mais ce qui choque surtout Vinet et M. Deschanel, c'est l'argument suprême auquel le vieux martyr a recours. «Il n'a, disent-ils, nul besoin, pour mourir absous, d'être confessé par Jocelyn et de recevoir de ses mains la communion, ni, par conséquent, de contraindre au sacerdoce le clerc récalcitrant. L'espèce de violence morale qu'il lui fait n'est pas seulement odieuse: elle est inutile, au jugement même de l'orthodoxie catholique.»

Ils ont mal lu. L'évêque ne dit pas à Jocelyn: «Sauvez mon âme, qui serait perdue sans vous», mais: «Accordez à mon âme une dernière consolation.» Nous sommes ici avec des croyants. La communion à l'heure de la mort n'est sans doute pas, aux yeux de l'évêque, une condition indispensable de son salut éternel: mais elle serait pour lui une immense joie; et, comme ses membres mutilés ne lui permettent pas de se la procurer tout seul, il l'implore de son disciple aimé. Il la lui demande ainsi qu'une sublime aumône. Et (admirez une fois de plus l'harmonie du développement moral de Jocelyn), de même qu'il était entré au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale.

—Mais, direz-vous, l'évêque abuse ici de la tendresse de cœur de Jocelyn, et il y a vraiment de l'indiscrétion dans le dernier argument qu'il lui pousse.—Parfaitement. Et après?

—Mais ce vieillard est bien imprudent. En contraignant Jocelyn, il s'expose à donner à l'Église un prêtre douteux, et qui sera malheureux ou coupable.

—Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres croyants que vous ou moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le sacrement de l'ordre, une «grâce» qui changera l'âme du nouveau prêtre, qui lui communiquera la force de résister aux tentations et de tenir ses engagements sacerdotaux. Et, même humainement, ce vieux saint ne raisonne point si mal. Ce qu'il veut, c'est mettre entre Laurence et Jocelyn l'irréparable, sachant bien, d'ailleurs, qu'il y a des âmes (et Jocelyn en est une) qui ne lésinent point avec le devoir, qui finissent par chérir celui-là surtout qu'elles n'ont pas choisi librement, car elles le sentent d'autant plus impérieux qu'il exige d'elles un plus grand sacrifice. Il est sûr, le rude apôtre, de servir les desseins de la Providence en imposant à cette âme évidemment élue un acte de charité qui l'engagera à tout jamais dans le ministère de la charité universelle. Il est sûr que Jocelyn se trompait sur lui-même; d'un geste infaillible, il ramène ce prédestiné dans le chemin du renoncement, qui est son vrai chemin. Il prend cela sur lui, ou plutôt il ne fait que transmettre à Jocelyn l'ordre de Dieu:

Il est dans notre vie une heure de lumière,
Entre ce monde et l'autre indécise frontière...
Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur
Ce verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.
Il me dit d'arracher, d'une main surhumaine,
Un de ses fils au piège où le monde l'entraîne.
Je prends sur moi l'arrêt qui de mes lèvres sort.

Et la suite, qui est l'histoire des douleurs, mais aussi de la charité grandissante et, finalement, de la sainteté de Jocelyn, prouve bien que le vieil évêque avait raison et qu'il fut, dans sa violence inspirée, bon aiguilleur de cette destinée hésitante.

—Mais, direz-vous encore, et Laurence? Si Jocelyn a le droit de s'immoler lui-même, a-t-il le droit d'abandonner cette jeune fille? Et n'est-ce point la faute de Jocelyn si, plus tard, Laurence tourne mal?—Je répondrai sans hésitation:—Laurence n'avait qu'à bien tourner. En tournant mal elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée intacte) que le sacrifice total et réel d'une vie à l'humanité.

La douleur pouvait être, pour cette adolescente, un ferment de vertu,—comme elle le devient pour son chaste amoureux. Supprimer le rôle de l'évêque, ce serait ôter de l'histoire de Jocelyn la douleur et, par suite, la sainteté. Encore une fois, le voudriez-vous? Si j'insiste, c'est que l'épisode qui a été le plus blâmé par tous les critiques sans exception est justement le plus indispensable à l'intelligence du poème, et comme le nœud de ce merveilleux drame moral.

Enfin, que Jocelyn «abandonne» son amie, cela n'est vrai qu'en un sens. Il ne l'abandonne point, puisqu'il l'aimera toujours, qu'il fera pénitence pour elle, qu'elle sera présente à toutes ses pensées et à tous ses actes, que le sacrifice dont elle a été l'occasion le fera capable de tous les autres sacrifices, et que Laurence, après avoir été la pierre d'achoppement de sa sainteté, en sera l'intime aiguillon. Et nous assisterons à l'une des plus belles «ascensions d'amour», platoniciennes et chrétiennes, à l'une des plus belles transformations de l'amour d'une créature en amour des hommes et en amour de Dieu (les trois se confondant en un seul) que jamais poète ait conçues et décrites:

Tes péchés sont les miens, et je t'en justifie...
Peines, crimes, remords sont communs entre nous;
Je les prends tous sur moi pour les expier tous.
J'ai du temps, j'ai des pleurs; et Dieu pour innocence
Va te compter là-haut ma dure pénitence.
.............
Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.
Eh bien, j'épuiserai la coupe des supplices;
Dans les vases fêlés où l'homme boit ses pleurs,
Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs;
J'élèverai le cri de toutes ses alarmes,
Je saurai l'amertume et le sel de ses larmes;
Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,
Tous ses gémissements gémiront dans ma voix;
Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,
Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,
J'embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,
Mes frères en exil, en misère, en pitié.
Mon amour fut ma vie: en épurant sa flamme,
Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme!
Fais que j'aime le monde avec le même amour
Dont j'aimai l'ange absent que j'entrevis un jour!
Que chaque enfant de l'homme à mes yeux soit Laurence!

Et enfin:

J'irai, j'attacherai mon âme aux solitudes,
J'écorcherai mes pieds dans des sentiers plus rudes.
Bénissez-moi, Seigneur! Que mon cœur consumé
Par l'amour, et puni pour avoir trop aimé,
Au foyer de l'autel s'éteigne et se rallume,
Et d'un feu plus céleste en mon sein se consume,
Mais pour aimer en vous, avec vous et pour vous,
Tous au lieu d'un seul être et cet être dans tous!

Fécondité merveilleuse de la douleur. Oui, c'est bien sa blessure qui fait le cœur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. Chez les âmes élues, la puissance d'aimer engendre la souffrance, qui en est le signe et la mesure; et la souffrance, à son tour, agrandit et exalte la puissance d'aimer: de sorte qu'elles ne se peuvent bientôt emplir et satisfaire qu'en prenant à leur compte, par la charité, toutes les souffrances des autres... Dans les derniers épisodes du poème, Jocelyn nous offre le spectacle d'une âme entièrement et uniquement aimante,—aimante parce qu'elle est douloureuse, et douloureuse d'être aimante... Et ce spectacle n'a rien d'abstrait, puisque cette âme se présente sous les espèces charmantes d'un prêtre de campagne, caché dans un village alpestre, vivant parmi les enfants et les paysans, au milieu d'une nature rude et magnifique. Cette âme est située dans l'espace: elle est située aussi dans le temps et dans l'histoire. Jocelyn fait songer un peu,—seulement un peu,—à Rousseau, à Bernardin, à René, au vicaire de Wakefield, aux solitaires de George Sand. Ils transparaissent vaguement en lui, mais de très loin, et purifiés. Le curé de Valnège n'a gardé d'eux tous que ce que chacun eut de meilleur. Ce n'est point un prêtre romantique hanté par des souvenirs charnels. Et ce n'est pas non plus un prêtre philosophe. Il demeure, dans ses rêveries même, «un bon curé»[3], qui croit aux mystères qu'il célèbre sur son humble autel, mais qui paraît hardi çà et là, parce qu'il comprend très bien l'Évangile et le commente avec candeur. Il atteint, vers la fin, à la paix, à la sérénité dans la douleur même, ayant vaincu son mal, non pas en l'oubliant, mais en le faisant servir à sa sanctification. Cette histoire d'une âme, le poète la résume dans cette image splendide:

J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres
De ces monts où le bois est dur comme les marbres,
De grands chênes blessés, mais où les bûcherons,
Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs.
Le chêne, dans son nœud le retenant de force,
Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce,
Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur,
L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur
.
C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme,
Comme une hache au cœur, ce souvenir de femme.

Parlerai-je du style de Jocelyn? Mais qu'aurais-je à vous en dire qui n'ait été dit vingt fois? C'est un extraordinaire épanchement de paroles rythmées, toujours ample et libre, souvent hasardeux. Il y a des longueurs, des répétitions, des impropriétés, des incorrections, des négligences, des nonchalances. Mais pas une page où n'éclate quelque merveille d'invention verbale. Le ton va du réalisme le plus familier et le plus franc à la plus lyrique sublimité. Par la luxuriance continue, et la surabondance de l'expression, et l'hyperbole volontiers presque enfantine, ce style, plus encore que celui des Harmonies, se rapproche de l'antique poésie hindoue.

Voici, par exemple, des vers, dont je n'ose dire qu'ils sont les plus mauvais du livre, car je les prends au hasard:

Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,
Laissant flotter en bas ses festons et ses nappes,
Étend comme un rideau ses feuilles et ses grappes,
Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux,
Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux.

Comptez: cela fait cinq verbes et huit substantifs, là où un seul substantif et un seul verbe suffiraient: mais aussi cela donne l'idée d'un rideau de lierre tout à fait sérieux.—Tous les sentiments simples, amour du village et de la maison, tendresse maternelle, piété filiale, amitié pour les bêtes, tristesse du retour dans la maison natale qui a changé de maître, etc...; et les spectacles les plus généraux de l'univers physique, printemps, hiver, soir, matin, lac, plaine, montagne...; et les travaux de la vie pastorale et agricole, tout cela y est décrit avec une ampleur, une naïve opulence d'expression, qui trois mille ans après l'Odyssée, et malgré tout ce qu'il a passé d'eau sous les ponts, sent, je ne sais comment, son poète primitif, et fait surtout songer (j'y reviens) aux descriptions de Valmiki et des bons brahmanes.—Tout y est magnifié. Quand on pleure dans Jocelyn (et l'on y pleure souvent), c'est, comme dans les antiques épopées, une pluie, un torrent de pleurs:

L'ombre de ses cheveux me cachait son visage,
Mais j'entendais tomber des gouttes sur la page.
.............
Des mèches de cheveux, qui ruisselaient de pleurs,
Détachés de sa tête, et collant sur sa joue...

Que ne suis-je plus savant! Ce caractère hindou de la poésie lamartinienne, je vous le rendrais clair jusqu'à l'évidence par des rapprochements ingénieux. J'en suis réduit à vous affirmer la justesse de mon impression. N'ayant même pas le Ramayana sous la main, tout ce que je puis faire, c'est de rapprocher pour vous un trop court morceau (cité par Jean Lahor) du Mahabharata et une page de Jocelyn.

Voici le passage du poème hindou: «Dushmanta était entré dans un bois ravissant, plein d'oiseaux chanteurs, dont les arbres fleuris toujours répandaient une fraîcheur délicieuse, et, secoués par le vent, couvrirent le rajah d'une pluie de fleurs. Sur les ramilles, que le poids des fleurs inclinait, bourdonnaient les abeilles avides; et dans les lignes habitaient les Ghandarvas, les Apsaras et des troupes de singes, ivres de joie. Un vent frais, doux, parfumé, jouait dans les branches et disséminait le pollen. Des tigres familiers bondissaient au milieu des gazelles sur les bords d'une rivière sainte, parsemée d'îles, séjour des serpents et des éléphants enfiévrés d'amour, rivière aux eaux limpides, toute couverte d'oiseaux, et qui embrassait cet ermitage, comme la mère aimante de tous ces êtres animés.»

Et voici, très abrégée, la «réplique» lamartinienne:

L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons,
Semblait tomber, avec les célestes rayons,
Encor tout imprégné d'âme et de sèves neuves,
Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves
Du globe enseveli dans son premier hiver,
Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air...
..............
Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois
S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits,
S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,
Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches,
Entravaient nos sentiers par des réseaux de fleurs,
Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.
La sève, débordant d'abondance et de force,
Coulait en gomme d'or des fentes de l'écorce,
Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,
Des filets de feuillage et des tissus légers,
Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,
En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes;
Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,
Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,
Tremblaient, et sur les pieds du tronc qui les appuie,
De plumes et de fleurs répandaient une pluie...
..............
Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure,
Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,
Des flots d'air embaumé se répandaient sur nous,
Des nuages ailés partaient de nos genoux,
Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,
Qui d'un éther vivant semblaient former les couches;
Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,
Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant
Comme dans les chemins la vague de poussière
Se lève sous les pas et retombe en arrière.
Ils roulaient, etc...

De l'auteur du Mahabharata et du poète bourguignon, c'est évidemment ce dernier qui déborde le plus largement. Son printemps est d'une divine intempérance... Les visions de Hugo sont certes aussi abondantes, et son vocabulaire est, en outre, beaucoup plus riche; mais ces visions, Hugo les domine, il les fait saillir par des oppositions, ou il les aligne, comme des soldats, en rangs profonds; il les dispose, il les gouverne, il les régente; en somme, il applique à ces masses, si vastes qu'elles soient, le compas latin et le compas même de Boileau. Mais Lamartine a l'inexpérience sublime des premiers poètes qui se sont enivrés de l'univers. Des phrases indéfinies, et dont les contours flottent et ondulent; pas d'arêtes, pas d'antithèses; une syntaxe molle, fluide, à peine correcte si l'on y regarde de près; la plus élémentaire juxtaposition des détails; tout au même plan; un afflux de sensations à peine ordonnées... Lamartine, je le répète, est le moins classique et le plus vraiment primitif de nos grands poètes. Et tous, pourtant, à certaines minutes, s'effacent devant lui.

VI
LA CHUTE D'UN ANGE.

La Chute d'un ange est la plus étrange aventure qu'un poète ait courue chez nous. Car Lamartine s'y contente de rêver tout haut et d'écrire à mesure, n'importe comment. C'est le plus inégal des poèmes, le plus baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus ennuyeux, le plus assommant, le plus mal écrit,—et le plus suave et le plus inspiré et le plus grand, selon les heures.

Le poète a un double objet: nous conter l'une des incarnations expiatoires du «héros» de ce vaste poème qui devait s'appeler les Visions,—et nous décrire une des périodes de l'histoire de l'humanité, la période antédiluvienne.

Cette première expiation de Cédar paraît assez complète: car il souffre vraiment tout ce qu'il peut souffrir,—dans son corps et dans son âme,—et comme époux, et comme père, et comme membre d'une société humaine. Mais cette souffrance, d'ailleurs démesurée et, si je puis dire, gigantesque, il n'en comprend pas la vertu purificatrice, il ne l'accepte pas; il maudit à la fin la terre et Dieu même; il se réfugie dans le suicide. Et c'est pourquoi il devra, sous une autre forme, recommencer l'épreuve. Le poète nous annonce qu'il la recommencera neuf fois, avant que son âme devienne l'âme parfaite et sublime de Jocelyn.

Quant à la conception que le poète s'est formée de l'humanité antédiluvienne, tous les critiques ont répété, plus ou moins, qu'elle était incohérente, antihistorique, enfantine, saugrenue. Mais j'avoue qu'elle me paraît, à moi, d'une philosophie peut-être profonde, et d'une extrême vraisemblance morale.

Lamartine a rapproché, a rendu contemporains l'un de l'autre, deux états de société radicalement différents en apparence:

D'un côté, des tribus de pasteurs nomades, chez qui se dessinent les premiers linéaments de la civilisation. Ces pasteurs adorent des dieux particuliers de tribus, des fétiches. Ils honorent la famille et les ombres des parents morts; et la tribu se gouverne par des lois assez douces, qu'appliquent sagement des Conseils de vieillards: mais elle est défiante, terrible contre les étrangers, et contre ceux de ses membres qui ne partagent pas ses craintes haineuses. Les tribus sont ennemies entre elles, se pillent, s'enlèvent leurs femmes et leurs enfants pour les faire esclaves. Nul cœur d'homme n'y est plus large que la tribu elle-même. À peine de très vagues germes de «charité du genre humain».—Néanmoins, les mœurs ont de la grâce dans leur rudesse naïve; ces pasteurs et ces chasseurs ont quelque sentiment de la beauté des choses, s'expriment par des images ingénues et fleuries... En somme, Lamartine n'a fait que simplifier, ramener tout près de ses origines et comme renfoncer vers un passé plus lointain l'état social dont l'Odyssée et les Travaux et les Jours nous présentent encore les traits essentiels. Et l'on a confessé que les peintures de Lamartine avaient, ici, de la grandeur et de la poésie et étaient, en outre, suffisamment plausibles.

De l'autre côté,—et dans le même temps, ne l'oubliez pas,—une ville énorme, si prodigieuse par ses édifices que nous serions incapables, aujourd'hui, d'en construire une pareille. Une corruption de mœurs si abominablement raffinée, qu'elle rappelle et dépasse de beaucoup tout ce que nous savons des plaisirs des anciens rois de Perse et des empereurs romains ou byzantins. Au service de cette corruption, des arts mécaniques tellement avancés que cette société antérieure au déluge connaît, non seulement l'artillerie, mais les ballons dirigeables. Et le secret de ces inventions est aux mains d'une aristocratie très intelligente, très voluptueuse et très méchante, dont les membres sont des géants, des titans, et se disent eux-mêmes des dieux, et qui gouverne par la terreur, exploite et opprime affreusement tout un peuple réduit en esclavage.

Qu'est-ce à dire?... Vous vous souvenez du rêve de Renan dans les Dialogues philosophiques. «...Je fais parfois un mauvais rêve, c'est qu'une autorité pourrait bien un jour avoir à sa disposition l'enfer, non un enfer chimérique, de l'existence duquel on n'a pas de preuve, mais un enfer réel... Les tyrans positivistes dont nous parlons se feraient peu de scrupule d'entretenir dans quelque canton perdu de l'Asie un noyau de Bachkirs ou de Kalmouks, machines obéissantes dégagées des répugnances morales et prêtes à toutes les férocités... Les forces de l'humanité seraient ainsi concentrées en un très petit nombre de mains et deviendraient la propriété d'une Ligue capable de disposer même de l'existence de la planète et de terroriser par cette menace le monde tout entier. Le jour, en effet, où quelques privilégiés de la raison posséderaient le moyen de détruire la planète, leur souveraineté serait créée; ces privilégiés régneraient par la terreur absolue, puisqu'ils auraient en leur main l'existence de tous; on peut presque dire qu'ils seraient dieux et qu'alors l'état théologique rêvé par le poète pour l'humanité primitive serait une réalité. Primus in orbe deos fecit timor.»

Renan, il est vrai, suppose que ces tyrans seraient bons. Il le suppose parce que cela lui fait plaisir, et bien que la nature même des moyens de compression qu'il leur prête et le fait même de tourner la science en instrument de domination et de terreur soient peut-être contradictoires à l'idée de bonté. Mais supposons que, par un malheur, les «tyrans positivistes» de Renan ne soient pas bons; et nous aurons tout justement les hommes-dieux savants et méchants («science sans conscience est la ruine de l'âme») conçus par Lamartine trente-cinq ans avant que les Dialogues philosophiques ne fussent écrits.

Or, on a trouvé absurde que ce rêve affreux de civilisation uniquement industrielle et urbaine, de panmécanisme et d'aristocratie scientifique, renvoyé par Renan à un très lointain avenir, Lamartine l'eût placé aux premiers âges de l'humanité. Et je dis, moi, que c'est là un anachronisme admirable, tout plein du plus beau sens moral, et plus vrai que la réalité même et que l'histoire.

Car, par ce renversement des temps, par cette juxtaposition hardie d'une société ignorante et à demi sauvage et d'une société très civilisée et très savante, mais horriblement injuste et impitoyable, Lamartine nous signifie que celle-ci a beau devoir être séparée, historiquement, de celle-là par des siècles et des siècles, elle en est moralement toute proche; que ces deux sociétés, l'une très primitive et l'autre très «avancée», mais l'une et l'autre sans Dieu, ne sont que deux formes de la même barbarie et que, des deux, c'est la seconde qui est la pire. Il exprime par là que ce qui est décoré du nom de progrès par l'illusion de quelques positivistes et de la plupart de nos politiciens, le progrès des sciences, et particulièrement de la physique, de la chimie et de la mécanique appliquées à l'industrie, n'a rien à voir ni avec le progrès moral, ni même avec le progrès du bien-être pour le plus grand nombre,—et qu'il n'est donc pas le progrès. Remarquez que cette vision monstrueuse de la ville de Balbeck, c'est tout simplement le tableau grossi de la suprême cité industrielle; que les tyrans-dieux y sont comme des «patrons» qui auraient traversé avec succès la crise révolutionnaire et socialiste et qui, par la science, seraient venus à bout, une fois pour toutes, des prolétaires. Il semble bien, en effet, que le dernier mot d'une civilisation purement matérialiste, ce soit, logiquement, l'oppression scientifique des faibles par les forts. La science toute seule, l'accroissement du pouvoir sur la nature, sans un accroissement équivalent de l'esprit de charité et de renoncement, n'a rien qui puisse atténuer chez les hommes les instincts égoïstes de l'humanité première: il n'apporte point au progrès de l'humanité un élément nouveau; il met seulement, chez les mieux doués et les plus intelligents, au service de ces instincts, de nouveaux instruments par où s'aggrave encore l'antique et fatale inégalité. Il laisse l'humanité toujours aussi «animale», et non pas plus heureuse; il n'est, en réalité, qu'un piétinement, sinon un recul.

Cela, nous l'entrevoyons, et dès aujourd'hui. Il serait tout à fait impossible de démontrer que les applications de la science aux commodités de la vie nous aient vraiment faits plus heureux. Si les chemins de fer, le télégraphe et les inventions du même ordre m'étaient retirées, j'en sentirais une petite privation parce que je les ai connues; mais si je les avais toujours ignorées?... Et d'autre part il est évident que ce sont les progrès de l'industrie, parallèles à ceux de la science, qui ont créé les grandes villes modernes, qui ont compliqué les «questions sociales», qui en ont même fait surgir de nouvelles, et qui en même temps empêchent de les résoudre: car c'est seulement dans les médiocres agglomérations, où les hommes se peuvent tous approcher et connaître, que la répartition des biens et des maux a quelque chance de devenir un peu plus conforme à la justice. Mais, au contraire, le progrès industriel, par la formation de ces cités énormes où l'exercice de la fraternité est si difficile même aux gens de bonne volonté, par l'isolement croissant des classes, par la nature des travaux imposés à certaines catégories d'ouvriers, par l'incertitude du pain quotidien, les hasards du chômage, les jeux de la surproduction et de la spéculation; enfin, en diminuant chez eux, par l'appât d'un rêve tout matériel et tout grossier, la résignation, mais non point la possibilité de souffrir, a amené et propagé dans le monde des formes de misère sans doute inconnues autrefois.

C'est l'aboutissement de tout cela qui apparaît dans l'odieuse Balbeck de la Chute d'un ange. Si c'est là que l'humanité doit en venir, elle n'aura rien gagné du tout à peiner durant des milliers et des milliers d'années. Autant valait pour elle ne pas se mettre en route. Et donc, en faisant la suprême barbarie industrielle et chimiste contemporaine de la barbarie originelle, à laquelle il l'estime même fort inférieure, Lamartine, par un trait de génie, l'a remise à sa vraie place.

Le progrès, s'il se fait, se fera par l'amour, par la charité agissante, par l'empire de l'homme sur soi plutôt que sur la nature, par l'effort de préférer les autres à soi, et par une foi qui nous rende capable de cet effort. Ce ne sont point les rois de Balbeck,—en dépit de leur chimie ou de leur physique plus perfectionnée que la nôtre,—c'est le vieillard Adonaï, et c'est, un peu, Cédar et Daïdha qui portent en eux l'avenir. Tel est le sens du poème.

Ce que seraient les derniers hommes d'une civilisation sans charité (c'est-à-dire, pour lui, d'une civilisation sans Dieu), Lamartine l'a conçu avec une logique audacieuse et candide. Ils ne feraient servir toute leur science qu'à la sensation égoïste. Or, la sensation égoïste par excellence, c'est la luxure. Ils seront donc infiniment luxurieux. Mais il paraît (bien que j'aie peine, pour mon compte, à comprendre ces choses) qu'étant, de sa nature, inassouvissable, la luxure, par la poursuite désespérée de la sensation qui se dérobe, devient inévitablement cruelle. Témoins les Cléopâtre, les Néron, les Marguerite de Bourgogne et les de Sade. Les tyrans-dieux seront donc des sadiques. Il faut nous les montrer tels. Pauvre Lamartine! Dans quelle aventure s'est-il engagé là!

Oh! cette fête des géants! Les jardins suspendus de Sémiramis, et la Maison d'or de Néron, et les douze palais et les baignoires de Caprée, et les parfums, et la musique, et les vins précieux, et les mets de Lucullus ou de Trimalcion, qu'est-ce que cela? Ils ont inventé de bien autres délices.

Un de leurs raffinements consiste dans la substitution méthodique de la femme vivante et nue aux décors architecturaux et même au mobilier des appartements. Car non seulement les tyrans-dieux ont trouvé ceci, d'enrouler en spirale autour des colonnes, de grouper en cercle sous les chapiteaux et de dérouler en guirlandes le long des frises d'innombrables corps sans voiles; mais c'est une jonchée de corps vivants et dévêtus qui leur sert de tapis; ce sont des «toisons de jeunes filles» qui leur servent de coussins, et ce sont des corps assouplis de belles esclaves qui leur tiennent lieu de tables, de fauteuils, de chaises longues, de pupitres,—et de chancelières:

...Leurs pieds chauds reposaient entre des mains d'ivoire...

Si vous prenez la peine de feuilleter Tacite et Suétone, vous verrez que c'est là un développement de certaines idées de Néron.—Mais vous remarquerez d'abord que les femmes-meubles des tyrans-dieux seraient fort incommodes; que rien ne vaut un rocking-chair pour être bien assis, et que la volupté n'est donc pas la même chose que le confortable.—Puis, ces tableaux d'orgies démesurées, ces jonchées de nudités sur des nudités et ce qu'elles suggèrent si l'on y arrête son esprit, toutes ces images, qui, exprimées par un écrivain sensuel,—fût-il médiocre,—finiraient assurément par émouvoir vos sens, vous serez surpris que, en dépit de la bonne volonté de Lamartine, et du pullulement et de la minutie des détails juxtaposés (qui rappellent, ici, Théophile de Viaud ou Saint-Amand bien plus encore que les poètes indous), elles demeurent si froides et vous laissent si parfaitement tranquille.

C'est sans doute que Lamartine, écrivain, est chaste invinciblement. Les nudités abondent dans la Chute d'un ange: mais la sévère Mme de Lamartine avait bien tort d'en vouloir ôter, quand elle recopiait les manuscrits de son mari. Car elles ne sont pas plus troublantes en vérité que les descriptions de la nature végétative, fleurs, fruits, feuillages, eaux souples; ou, si elles le sont à la longue, elles le sont exactement de la même façon.

Et, par exemple, dans la «Première Vision», la description du corps de Daïdha endormie n'a pas moins de soixante-dix vers; chacune des parties de ce corps,—les bras, le cou, les mains, les doigts, les épaules, les cheveux, le sein, la hanche, le visage, les yeux, les paupières, le nez, la bouche, etc.,—nous est dépeinte avec une minutie d'artiste primitif: mais, de ces soixante-dix vers, le grain de poivre est absent, et le je ne sais quoi de brûlant, d'âcre et d'impur, qu'un Parny,—ou un Mendès,—rencontre sans y faire effort... Quand le poète nous dit:

Comme un pli gracieux de rose purpurine,
Une ombre dessinait l'aile de sa narine,

nous voyons la narine moins que la rose. Quand il nous dit:

Ses lèvres, comme un lis dont le bord du calice,
Prêt à s'épanouir, en volute se plisse,
S'entr'ouvraient et faisaient éclater en dedans,
Comme au sein d'un fruit vert, les blancs pépins des dents,

les dents et les lèvres nous sont moins présentes que ce fruit éclaté et que ce lis qui s'entr'ouvre; et, quand nous lisons ces vers:

Ses membres délicats aux contours assouplis,
Ondoyant sous la peau sans marquer aucuns plis,
Pleins, mais de cette chair frêle encor de l'enfance
Qui passe d'heure en heure à son adolescence,
Ressemblaient aux tuyaux du froment ou du lin,
Dont la sève arrondit le contour déjà plein,
Mais où l'été fécond qui doit mûrir la gerbe
N'a pas encor durci les nœuds dorés de l'herbe,

nous songeons bien un peu qu'il s'agit des bras et des jambes d'une belle enfant; mais nous sommes, surtout induits en une vision de blés verts et, par delà, de plaines fécondes et d'ondoyantes végétations qu'enfle la poussée du Printemps divin...

Bref, chaque partie du corps de Daïdha semble rentrer et se fondre, par l'intermédiaire des comparaisons trop développées, dans la nature ambiante. Lamartine nous peint ce corps de jeune fille, comme il peindrait le corps symbolique d'un dieu, la forme d'Indra ou de Bouddha, représentative de l'Univers lui-même. Un peu plus, et Daïdha, toujours grandissante, ou plutôt insensiblement dévorée par les images qu'a évoquées sa beauté, dissoute d'ailleurs dans le clair de lune qui l'enveloppe, deviendrait Pan, se muerait au Grand-Tout, comme le Satyre de Victor Hugo. Dans tout cela, nulle volupté précise, rien de l'émotion spéciale que peut donner le spectacle d'une nudité féminine: le poète est saisi, devant cette chair de jeune fille, de la même ivresse vague et sacrée qu'en présence de la mer infinie, des beaux promontoires, des forêts profondes ou des montagnes qui sont l'ossature de la planète...

Mais revenons aux tyrans-dieux. Pas plus que la chasteté de Lamartine ne sait rendre émouvante leur luxure, sa douceur ne parvient, en nous montrant leur cruauté, à nous faire frissonner d'horreur.

Non qu'il n'ait très justement senti le lien mystérieux et fatal qui unit la cruauté à la luxure. Tous les érotomanes célèbres ont été, je crois, de méchants hommes. Chez les bêtes, l'amour ressemble souvent à une fureur, est un bond sur une proie, s'accompagne de griffes enfoncées dans la chair. Les anciens le savaient, que l'amour n'est pas bon, et qu'il contient, «virtuellement», le goût de faire souffrir. Et c'est d'après eux que l'excellent mythologue Théodore de Banville, dans ses Exilés, ayant conté «l'éducation de l'Amour» dans une forêt, parmi les fauves, termine ainsi:

Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère,
C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre,
Amour des sens, ô jeune Éros, toi que le roi
Amour, le grand Titan, regarde avec effroi,
Et qui suças la haine impie et ses délices
Avec le lait cruel de tes noires nourrices.

Il est difficile d'expliquer ces choses, mais on les conçoit pourtant. On conçoit que la recherche contradictoire d'on ne sait quel infini dans la sensation égoïste arrive à «déshumaniser» ceux qui s'y abandonnent tout entiers. Chaque tentative que fait l'amour des sens pour s'assouvir aboutit forcément à une déception qui l'exaspère. La possibilité de l'assouvissement recule à mesure que les expériences se multiplient. Et plus leur fureur croît, et plus la sensation s'émousse: et de là une rage par laquelle le désir de sentir se confond enfin avec le désir de détruire. Or, à l'homme atteint de cette démence, la joie de la destruction est surtout sensible par la souffrance des autres, quand cette souffrance est son œuvre, et quand il la leur inflige précisément en poursuivant sa violente chimère de volupté. Joignez que, les sensations douloureuses étant beaucoup moins fugitives que les sensations agréables, l'homme dont nous parlons, en faisant de la souffrance d'autrui le signe et la condition de son plaisir, s'assure de celui-ci par celle-là; et que ce plaisir emprunte en quelque façon à cette douleur sa réalité et sa durée. «Ils souffrent, donc je jouis.» Il y a là comme un phénomène d'aimantation, le voisinage de la sensation atroce, dont il est certain, réveillant chez le misérable fou le pouvoir de sentir voluptueusement. Ou encore, puisque les minutes aiguës que poursuit ce damné sont de celles où les nerfs vibrent comme dans un supplice, il se substitue, par l'imagination et par une sorte de monstrueuse sympathie, à la victime qu'il torture, et parvient à sentir du moins quelque chose en se figurant que c'est lui-même qui est supplicié... Et puis, je ne sais plus; je suis trop gêné par la nécessité d'user de périphrases; et il y a des choses que j'entrevois et que je n'ose pas dire... Bref, c'est cela le «sadisme».

... Pour nous donner quelque idée des plaisirs cruels des tyrans-dieux, Lamartine s'est encore inspiré de certaines indications de Tacite et de Suétone touchant les fantaisies de l'empereur Néron. Néron, vous vous en souvenez, s'amusait à faire représenter, «pour de bon» et sans nul artifice, les fables les plus obscènes ou les plus sanglantes de la mythologie. Un jour, on réalisa devant lui l'aventure de Pasiphaé,—puis celle d'Icare. (Suétone: Néron, XII) «Icare, à son premier essor, tomba près du lit sur lequel était assis Néron, et le couvrit de sang

À vrai dire, c'est une assez belle invention de souffrances, de souffrances brutales et extrêmes, que la tragédie en tableaux vivants, en tableaux réels, dont les tyrans-dieux s'offrent le régal. Écoutez,—et frémissez si le cœur vous en dit.

La scène est une cour de prison. Par des lucarnes adroitement dissimulées, les géants, «de leurs lits de roses», peuvent tout voir sans être vus. Tel, «Néron regardait les jeux par de petites ouvertures.» (Suétone.)

Les personnages du drame sont un jeune homme, Isnel, une jeune femme, Ichmé, et un enfant de six mois, leur fils.

De l'asile où leurs jours de joie étaient cachés,
Des bourreaux, le matin, les avaient arrachés:
Conduits séparément dans l'enceinte céleste,
Ils tremblaient l'un pour l'autre: ils ignoraient le reste.

Ichmé est assise, avec son enfant, dans la cour de la prison, qu'une haute tour domine. En levant les yeux, elle aperçoit Isnel au sommet de la tour. Joie des deux amants. Une corde se trouve nouée aux créneaux; Isnel la déroule, descend auprès de son aimée. Baisers, transports... Ichmé lui dit: «Sauve d'abord l'enfant!» Isnel prend le nourrisson et remonte par la corde. Mais tout à coup la corde, secouée du haut de la tour par des bourreaux embusqués, oscille épouvantablement et heurte contre les murailles Isnel et son cher fardeau. Comme ça, très longtemps, sous les yeux d'Ichmé.

Puis la corde redevient immobile. Et alors des bourreaux entrent dans la cour, et, l'un après l'autre, «souillent Ichmé de baisers odieux». Comme ça, très longtemps, sous les yeux d'Isnel.

Et c'est le premier tableau.

La malheureuse Ichmé s'est évanouie. Quand elle reprend ses sens, des bruits inaccoutumés viennent, par un soupirail, de la loge souterraine où sont les lions. Des voix crient: «Isnel, l'enfant ou toi! Nos bêtes ont faim. Jette-leur ton enfant, ou deviens toi-même leur pâture. Choisis!» Ichmé entend le bruit d'un corps qui tombe. Est-ce l'enfant? Est-ce le père? Un faible vagissement lui fait croire que c'est l'enfant. Bruit d'os broyés. Ichmé se tord de désespoir et «brise ses dents» sur les barreaux de fer. Et c'est le second acte.

Mais Isnel,—qu'en réalité on a laissé s'évader et qui est allé déposer l'enfant dans un asile qu'il croit sûr,—revient, par la corde à nœuds, pour sauver la mère. Elle lui crie: «Misérable! tu as tué notre enfant! et tu vis!» Elle brandit sur lui ses chaînes, et l'assomme d'un seul coup. Puis elle s'ouvre une veine, je ne sais trop comment.

Or, tandis qu'elle agonise, des torches illuminent la cour, et les bourreaux rapportent à Ichmé son enfant vivant:

«C'était un jeu, vois-tu, jeune fille insensée!
D'immoler ton amant pourquoi t'es-tu pressée?
Du repas des lions il était innocent.
Quel lait aura ton fils? Tiens, nourris-le de sang!»
Les monstres à ces mots poussent un affreux rire:
D'une convulsion du cœur la mère expire,
Et les bourreaux, traînant le vivant et les morts
Vers l'antre des lions, leur jettent les trois corps.

Tel est ce mélo-mimodrame sanglant et sincère en trois actes. Assurément un psychologue, comme Edgard Poë, aurait pu produire des combinaisons de souffrance morale et physique plus compliquées et plus profondes. Même, malgré leur naïf étalage d'horreur matérielle, les «situations» imaginées par Lamartine n'égalent pas en subtile cruauté telles situations de Théodora ou de la Tosca; car M. Sardou a été plusieurs fois, au théâtre, le roi de l'angoisse et de la torture. En somme, Ichmé éprouve la peur intense, mais toute simple, et venant d'un objet présent et déterminé. Puis, la douleur des êtres qu'elle chérit ne dépend point d'elle; et enfin elle ne connaît pas, comme la Tosca ou Théodora, «la terreur du choix»... L'histoire d'Ichmé et d'Isnel, avec ses cris et sa pluie de sang, ressemble à quelque rouge croquemitainerie, sent presque l'enluminure populaire des images de supplices.

Tout cela cependant, chair meurtrie, sang qui coule, hurlements, sanglots, douleur élémentaire de la femme devant qui sont martyrisés son époux et son enfant, tout cela pourrait encore ébranler nos nerfs, comme les ébranlent tels tableaux des cruels peintres espagnols, ou les vastes, exactes et lancinantes descriptions de tortures physiques où se complaît Flaubert l'impassible dans Salammbô: les quatre cents mercenaires contraints de s'entr'égorger, le sacrifice à Moloch, l'armée mourant de faim dans le défilé de la Hache, et le supplice de Mathô. (Il serait facile de noter, en passant, plus d'une ressemblance entre la civilisation de Balbeck et celle de Carthage.)—Mais le fait est que, je ne sais comment, l'aventure horrifique d'Isnel et d'Ichmé ne nous émeut guère; pas plus que ne nous émeuvent les autres atrocités qui s'étalent dans la dernière partie de la Chute d'un ange, et pas plus que ne parviennent à nous intéresser,—je veux dire à nous paraître vivants,—Nemphed, Arasfiel, Sérandyb, ces monstres de méchanceté que le poète innocent peine tant à nous décrire.—Et j'avoue sans doute que la petite pièce jouée devant les tyrans-dieux par des tragédiens sans le savoir n'est point un proverbe de paravent, et que ce mélodrame sommaire, corsé d'une boucherie de cirque, est même un spécimen assez plausible de ce que deviendrait le théâtre dans une société en proie, si je puis dire, à l'extrême civilisation industrielle et matérialiste. Que dis-je! ces jeux d'arène, ce drame brutal, ces tableaux vivants et ces exhibitions toutes crues, je crains bien que notre théâtre ne s'y achemine tous les jours... Mais, je le répète, les cruautés lamartiniennes ne nous hérissent pas plus que les luxures lamartiniennes ne nous avaient troublés. La Chute d'un ange nous offre un très singulier exemple de l'impuissance d'un grand poète à peindre soit la laideur morale, soit l'horreur physique, comme si ces sujets lui avaient été interdits par Dieu, et comme s'il avait été créé uniquement pour exprimer ce qui est pur, ce qui est beau, ce qui resplendit et ce qui s'élève, pour dire la magnificence de la planète et traduire la prière et le rêve de l'humanité répandue à sa surface...

Avec tout cela, ce bizarre poème est très grand. J'aime à m'y plonger à l'aventure. Les pages les plus mêlées et les plus bourbeuses roulent, parmi les algues et les graviers, des perles rares. Cela pullule de vers spontanés, tels que Lui seul en sut écrire. J'ouvre au hasard (je vous le jure!) et je tombe sur la traversée aérienne de Cédar et Daïdha. Le beau voyage! Les belles visions de nuit, d'aurore et de crépuscule! La belle «carte en relief» et les beaux paysages à vol d'aigle! Je cite un peu, pour votre plaisir et pour mon repos:

Ils fendaient, engloutis, les ténèbres palpables:
L'écume des brouillards ruisselait sur les câbles.
...............
Tantôt, sortant soudain de la mer des nuages,
Les étoiles semblaient pleurer sur leurs visages.
...............
Les étoiles, fuyant au-dessus de leurs têtes,
Couraient comme le sable au souffle des tempêtes.
..............
Des teintes du matin le ciel se nuançait.
Déjà, comme un lait pur qu'un vase sombre épanche,
La nuit teignait ses bords d'une auréole blanche;
Les étoiles mouraient là-haut, comme des yeux
Qui se ferment, lassés de veiller dans les cieux.
Le soleil, encor loin d'effleurer notre terre,
..............
Montait, pâle et petit, de l'abîme sans fond,
Et ses rayons lointains, que rien ne répercute,
Du jour et de la nuit amollissaient la lutte.
..............
C'était la terre, avec les taches de ses flancs,
Ses veines de flots bleus, ses monts aux cheveux blancs,
Et sa mer qui, du jour se teintant la première,
Éclatait sur sa nuit comme un lac de lumière.
..............

... Le navire ailé reconnut sa route:

Et, dirigeant sa proue aux pointes du Sina
Sur la mer Asphalite en glissant s'inclina.
Il entendit d'en haut battre contre ses rives
Les coups intermittents de ses vagues massives.
..............
Les cimes du Liban, qu'ils avaient à franchir,
Devant les nautonniers commençaient à blanchir.
Ils entendaient grossir cet immense murmure
Qui sifflait nuit et jour parmi sa chevelure.
..............
Ils voyaient ondoyer en bas, à grandes ombres,
La bruissante mer de leurs feuillages sombres...

Autres merveilles, et plus soutenues: la prodigieuse description de la terre avant le déluge; le chœur des cèdres, les mœurs des tribus nomades, le culte des ancêtres et les discours des vivants aux morts; les amours de Daïdha et de Cédar; leur fuite dans la forêt vierge; le défilé des peuples devant les géants, fresque lamentable, fourmillante et démesurée, mais piquée de détails violemment réalistes; fresque symbolique et qui fait songer à l'éternelle et vaine procession de l'humanité douloureuse sous les yeux d'un Dieu méchant:

Ils passaient, ils passaient, squelettes de la faim...;

tout le rôle de Lackmi, qui est la figure la plus vivante du poème, sa passion humble et furieuse, ses discours ardents, sa ruse, sa mort amoureuse; la suprême malédiction jetée par Cédar au monde et à Dieu;

Et surtout, surtout, le Fragment du Livre primitif!

Je n'ai voulu vous soumettre, touchant la Chute d'un ange, que quelques impressions qui me fussent à peu près personnelles (encore m'abusé-je peut-être). Mais si vous en désirez une critique plus complète, et intelligente, et précise, et généreuse, je vous renverrai simplement au livre de M. Charles de Pomairols (pages 169-225). Car je ne saurais que répéter soit les pénétrantes objections, soit les pieux éloges de ce juge excellent, poète lui-même et philosophe.

Je vous rappellerai aussi le jugement de Leconte de Lisle, jugement très significatif et très précieux, si vous songez à quel point la négligence de Lamartine, et sa surabondance désordonnée, et la facilité de sa mélancolie et de ses larmes devaient offenser un artiste aussi soucieux de la perfection de la forme et de l'objectivité de la poésie que l'auteur des Poèmes barbares.

«M. de Lamartine, écrivait Leconte de Lisle en 1864, a fait mieux que les Méditations et que Jocelyn, mieux que les Harmonies: il a écrit la Chute d'un ange. Mon sentiment à ce sujet est celui du petit nombre, je le sais. La critique, d'ordinaire si élogieuse, a rudement traité ce poème, et le public lettré ne l'a point lu ou l'a condamné. La critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles, le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies richesses intellectuelles du poète sont contenues dans la Chute d'un ange. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de langue y abondent, car les forces de l'artiste ne suffisent pas toujours à sa tâche; mais les parties admirables qui s'y rencontrent sont de premier ordre.»

VII
LE FRAGMENT DU LIVRE PRIMITIF ET LES RECUEILLEMENTS.

Je voudrais, pour terminer, dire quelques mots de la philosophie de Lamartine. Nous l'avons rencontrée, éparse, dans les Méditations, dans les Harmonies, dans Jocelyn. Mais le Livre primitif (dans la Chute d'un ange) et certaines pièces des Recueillements nous l'offrent plus ramassée, et c'est donc là qu'il faut la considérer; d'autant mieux que nous y trouvons la pensée de Lamartine à quarante-huit ans (1838), et qu'il n'y a pas apparence qu'elle ait beaucoup varié depuis.

Il s'agit d'abord de définir Dieu. Pour la première fois, dans le Fragment du Livre primitif, dissipant les équivoques de ce christianisme sentimental dont on ne savait trop s'il enveloppait ou s'il excluait le dogme, Lamartine s'affirme nettement rationaliste et nie la révélation:

Le seul livre divin dans lequel il écrit
Son nom toujours croissant, homme, c'est ton esprit!
C'est ta raison, miroir de la raison suprême,
Où se peint dans la nuit quelque ombre de lui-même.
Il nous parle, ô mortels, mais c'est par ce seul sens.
Toute bouche de chair altère ses accents.
L'intelligence en nous, hors de nous la nature,
Voilà la voix de Dieu; le reste est imposture.

Tout le morceau, qui est considérable (632 vers), demeure fidèle à ce caractère. Le poète devait pourtant être tenté de faire prédire la venue du Christ, Fils de Dieu, par le vieux sage du mont Carmel. La prédiction eût pu être éloquente et magnifique. Lamartine, vingt ans auparavant, n'y eût sans doute pas résisté. Ici, il s'est abstenu. Et je ne prétends point sans doute que cela l'empêchera plus tard d'être repris par le charme ouaté d'une foi imprécise et d'adorer de nouveau dans le Christ, aux heures d'attendrissement, une divinité métaphorique et mal définie. Et ce n'est pas non plus d'avoir pensé de cette façon dans le Livre primitif que j'ai à le louer, mais d'avoir dit, ce jour-là, le fond de sa pensée et de n'avoir pas confondu ce qu'il pensait avec ce qu'il pouvait se ressouvenir d'avoir cru et aimé.

C'est donc à la raison de définir Dieu. Vous vous doutez que cela n'est pas facile. Ni le déisme ne nous satisfait, ni le panthéisme. Il ne reste alors qu'à fondre ces deux conceptions opposées dans une espèce d'idéalisme ou, un peu plus exactement, de pansymbolisme, qui ne pourra jamais être bien clair.

Lamartine croirait volontiers à un Dieu personnel; et même il y croit. Mais un Dieu personnel, ce n'est, forcément, que l'homme agrandi. Le déisme n'est que l'expression la moins déraisonnable de l'anthropomorphisme. Vous savez les difficultés que présentent et la Création, et la Providence, et l'existence d'un Être suprême doué de facultés et de sentiments humains dont on a seulement retiré la limite,—par une opération bien malaisée à concevoir et que, au surplus, on oublie toujours de refaire quand on songe à lui. Ce qu'on voit invinciblement, c'est un très bon vieillard à barbe blanche ou un tragique jeune homme à cheveux roux. Ces images emprisonnent la pensée spéculative qui les suggéra; et le signe résorbe la chose signifiée...

Le panthéisme, lui, est très beau. C'est l'expression la plus enivrante de l'anthropomorphisme,—duquel on ne sort pas. Le déisme érigeait au-dessus de tout une âme humaine distendue et unique; le panthéisme infuse l'âme humaine dans tout. En réalité, c'est le monde mis en métaphores; une prosopopée universelle. Mais Spinoza lui-même a bien de la peine à en tirer une loi morale qui oblige... Et puis, au fond, on n'est pas bien sûr de comprendre. Sully-Prudhomme confesse un «scrupule» dans un sonnet des Épreuves.—Vous êtes ignorants comme moi, plus encore, dit il aux astres; la raison de vos lois vous échappe. Tu ne sais rien non plus, rose; ni vous, zéphyrs, fleurs;