Et le monde invisible et celui que je vois
Ne savent rien d'un but et d'un plan que j'ignore.
L'ignorance est partout; et la divinité,
Ni dans l'atome obscur, ni dans l'humanité,
Ne se lève en criant: «Je suis et me révèle!»
Étrange vérité, pénible à concevoir,
Gênante pour le cœur comme pour la cervelle,
Que l'Univers, le Tout, soit Dieu sans le savoir!
Que faire donc? Maintenir un Dieu personnel, afin d'échapper à l'obscurité du panthéisme et aux difficultés qu'on trouve à fonder sur le panthéisme une morale; mais ne point séparer l'existence de Dieu de celle du monde, afin d'éviter que ce Dieu ne se rétrécisse en une personne humaine; par suite, regarder le monde comme co-éternel à Dieu, concevoir la création comme continue et toujours actuelle, car elle est pour nous la condition même de l'existence de Dieu; considérer enfin l'univers et la vie à tous ses degrés, depuis la vie inorganique jusqu'à la pensée humaine, comme un système de signes de plus en plus clairs et conscients et comme la parole même de l'Être divin: parole balbutiante et ignorante chez les créatures inférieures, mais qui, chez l'homme, commence à savoir ce qu'elle dit... À quoi il faut ajouter ce corollaire:—Si Dieu n'existe qu'à la condition d'agir, de créer, en retour les choses n'existent qu'en tant qu'elles signifient Dieu et dans la mesure où elles le signifient; autrement dit, elles n'existent qu'en tant qu'elles sont pensées par l'homme, puis qu'elles n'ont de sens que dans son cerveau. Et c'est ainsi que, de cette sorte de fusion du déisme et du panthéisme, résulte l'idéalisme pur.
Tout cela est exprimé dans des vers moins clairs sans doute que des vers de Boileau, mais cependant aussi précis qu'ils le pouvaient être, et où il faut admirer le plus grand effort qu'ait sans doute fait la poésie pour énoncer des conceptions métaphysiques. (Je n'y vois à comparer que certaines pages de Sully-Prudhomme:)
Dieu dit à la Raison: Je suis celui qui suis;
Par moi seul enfanté, de moi-même je vis;
Tout nom qui m'est donné me voile ou me profane,
Mais pour me révéler le monde est diaphane.
..............
Celui d'où sortit tout contenait tout en soi;
Ce monde est mon regard qui se contemple en moi.
..............
Les formes seulement où son dessein se joue,
Éternel mouvement de la céleste roue,
Changent incessamment selon la sainte loi:
Mais Dieu, qui produit tout, rappelle tout à soi.
C'est un flux et reflux d'ineffable puissance,
Où tout emprunte et rend l'inépuisable essence,
Où tout foyer remonte à ce foyer commun,
Où l'œuvre et l'ouvrier sont deux et ne sont qu'un,
Où la force d'en haut, vivant en toute chose,
Crée, enfante, détruit, compose et décompose;
S'admirant sans repos dans tout ce qu'elle a fait,
Renouvelant toujours son ouvrage parfait;
..............
Où la vie et la mort, le temps et la matière,
Ne sont rien, en effet, que formes de l'esprit;
..............
Où Jéhovah s'admire et se diversifie
Dans l'œuvre qu'il produit et qu'il s'identifie.
..............
Trouvez Dieu: son idée est la raison de l'être;
L'œuvre de l'univers n'est que de le connaître.
..............
Tout exhale un soupir, tout balbutie un nom;
Ce cri, qui dans le ciel d'astre en astre circule,
Tout l'épelle ici-bas, l'homme seul l'articule.
L'Océan a sa masse et l'astre sa splendeur;
L'homme est l'être qui prie, et c'est là sa grandeur.
Sur l'impossibilité de concevoir Dieu séparé du monde, Lamartine avait d'abord écrit:
Mes ouvrages et moi, nous ne sommes pas deux;
Comme l'ombre du corps, je me sépare d'eux;
Mais si le corps s'en va, l'image s'évapore:
Qui pourrait séparer le rayon de l'aurore?
Ému par les reproches des chrétiens et des purs déistes, il voulut bien remplacer ces vers par ceux-ci:
Rien ne m'explique, et seul j'explique l'univers;
On croit me voir dedans, on me voit au travers;
Ce grand miroir brisé, j'éclaterais encore!
Eh! qui peut séparer le rayon de l'aurore?
Il ne daigna pas s'apercevoir que, dans cette seconde version, le dernier vers contredit absolument l'avant-dernier. Ou plutôt je crois qu'il s'en aperçut, et j'en conclus,—me souvenant d'ailleurs de certains autres vers,—que c'était la première version qui rendait sa vraie pensée.
Au surplus, un poème d'une souveraine beauté, pittoresque, morale et lyrique,—fort inconnu; et que personne ne cite jamais,—le Désert, que vous trouverez à la suite des Recueillements, dans les Épîtres et Poésies diverses, et qui, daté de 1856, est donc la dernière grande pièce qui soit sortie de la main de Lamartine, nous offre un décisif commentaire de cette partie du Livre primitif.
Dans le Désert, le poète fait ainsi parler Dieu:
Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages,
Vous prendrez-vous toujours au piège des images?
Me croyez-vous semblable aux dieux de vos tribus?
J'apparais à l'esprit, mais par mes attributs.
..............
Ne mesurez jamais votre espace et le mien.
Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien.
Sur quoi, pris d'un vieux scrupule chrétien,—dans une période embrouillée, inachevée peut-être, et dont il n'est presque pas possible de saisir la construction grammaticale,—il s'efforce de distinguer entre «le Tout» des panthéistes, «ce second chaos... où Dieu s'évapore... où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal», et «le Tout» orthodoxe, «centre-Dieu de l'âme universelle»... Mais enfin, il reconnaît qu'il n'y voit goutte; et il s'en tire par ce que j'appellerai une loyale défaite. Il fait dire à Dieu:
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre
Pour m'y trouver un nom; je n'en ai qu'un: Mystère.
Mystère, ô saint rapport du Créateur à moi!
Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres
J'en relève mon front ébloui de ténèbres!
..............
Et je dis: «C'est bien toi, car je ne te vois pas!»
En d'autres termes, il renonce à comprendre; il se récuse,—avec un geste sublime...
Revenons au Livre primitif. Donc, l'homme est le fils de Dieu et l'interprète de la création; mais il y a, dans la création, des choses qui ne sont vraiment pas commodes à interpréter. Nous rencontrons ici le problème de l'existence du mal:
Le sage en sa pensée a dit un jour: «Pourquoi,
Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi?
Si l'homme dut tomber, qui donc prévit sa chute?
S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?
Est-il donc, ô douleur! deux axes dans les cieux,
Deux âmes dans mon sein, dans Jéhovah deux dieux?»
Lamartine répond comme il peut, ni mieux ni plus mal que ceux qui ont répondu avant lui. Le Seigneur, dit-il, emporta l'âme du sage
Au point de l'infini d'où le regard divin
Voit les commencements, les milieux et la fin,
Et, complétant les temps qui ne sont pas encore,
Du désordre apparent voit l'harmonie éclore:
«Regarde!» lui dit-il.
Et il paraît que le sage comprit instantanément. Il comprit la partie par le tout:
La fin justifia la voie et le moyen;
Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien;
La matière, où la mort germe dans la souffrance,
Ne fut plus à ses yeux qu'une vaine apparence,
Épreuve de l'esprit, énigme de bonté,
Où la nature lutte avec la volonté
Et d'où la liberté, qui pressent le mystère,
Prend, pour monter plus haut, son point d'appui sur terre.
Et le sage comprit que le mal n'était pas,
Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas.
Allons, tant mieux. Le malheur, c'est que c'est seulement d'en bas que nous pouvons, nous, voir l'œuvre de Dieu. Et alors nous concevons sans doute l'utilité de certaines douleurs, et qu'elles sont la condition de l'effort, qui est la condition du mérite. Ainsi s'explique une partie du mal physique. Mais, cette opération faite, il reste tout de même un terrible déchet de douleurs inutiles, et qui n'expient rien et qui ne peuvent être productrices d'aucune bonté. C'est un étrange mystère que la souffrance des petits enfants, pour ne parler que de celle-là. Même, les chevaux de fiacre suffiraient à ruiner les raisonnements de l'optimisme.—Et enfin, que dirons-nous de l'énorme portion du mal moral que l'épreuve du mal physique ne suffit pas à transmuer en bien? Les méchants qui persistent, les méchants qui doivent demeurer impénitents pourquoi vivent-ils?...
Ici encore, Lamartine répond ce qu'il peut. Personne ne demeurera éternellement méchant. L'épreuve n'est limitée, pour chacun de nous, ni à une seule vie d'homme, ni à une seule planète. Le rêve que les anciens Indous ont rêvé pour excuser Dieu, le rêve que Platon a refait dans le Phédon d'une série d'existences par où les âmes, plus ou moins vite, s'épurent et remontent à Dieu, ce rêve que Victor Hugo développera à son tour dans Ce que dit la bouche d'ombre, Lamartine l'indique ici en quelques vers. Il n'avait point à y insister davantage, puisque ce rêve moral est le fond même et comme la trame ininterrompue de la série d'épopées que devaient former les Visions, et puisque Jocelyn n'est que la dernière incarnation de Cédar, lentement purifié et sanctifié.
Comme les âmes individuelles, ainsi progressent, malgré les arrêts et les retours, par une force «mystérieuse» (il faut se résigner, en ces matières, à abuser de cette épithète), les collectivités et l'humanité elle-même. Cette force divine immanente au monde, c'est celle qu'adoraient les stoïciens (Mens agitat molem... Spiritus intus alit), et c'est aussi quelque chose d'analogue à la force que reconnaît, par un postulat nécessaire, la doctrine de l'évolution, à ce je ne sais quoi qui, dans les minéraux, veut s'agréger ou se cristalliser; qui, dans le règne végétal ou animal, veut vivre et croître, s'adapte aux milieux pour en tirer le plus de vie possible, assouplit et achève les types, et les transmet perfectionnés...
Nul poète, nul philosophe, nul historien n'a mieux senti que Lamartine, ni plus superbement exprimé la marche évolutive de l'histoire. Nul, non pas même Renan, n'a mieux dit les sourds instincts dont le travail, pareil à celui des germes, prépare les transformations des peuples, ni les désirs dont les masses humaines sont émues longtemps avant que ces désirs ne deviennent des pensées par où la réalité sera repétrie... Écoutez ces strophes d'Utopie:
........ Il est dans la nature
Je ne sais quelle voix sourde, profonde, obscure
Et qui révèle à tous ce que nul n'a conçu;
Instinct mystérieux d'une âme collective,
Qui pressent la lumière avant que l'aube arrive,
Lit au livre infini sans que le doigt écrive,
Et prophétise à son insu.
.............
C'est l'éternel soupir qu'on appelle chimère,
Cette aspiration qui prouve une atmosphère...
.............
«Il se trompe», dis-tu? Quoi donc! se trompe-t-elle
L'eau qui se précipite où sa pente l'appelle?
Se trompe-t-il le sein qui bat pour respirer,
L'air qui veut s'élever, le poids qui veut descendre,
Le feu qui veut brûler tant que tout n'est pas cendre,
Et l'esprit que Dieu fit sans bornes pour comprendre
Et sans bornes pour espérer?
Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies!
Ô siècles, vos besoins, ce sont vos prophéties!
Votre cri de Dieu même est l'infaillible voix.
Quel mouvement sans but agite la nature?
Le possible est un mot qui grandit à mesure,
Et le temps qui s'enfuit vers la race future
A déjà fait ce que je vois!...
Suit une vision des derniers âges. Ce n'est, en somme, que la description lyrique de la société idéale dont la formation est racontée, étape par étape, dans les strophes des Laboureurs, et dont le code est formulé dans le Livre primitif: revenons donc à celui-ci.
Déisme ou panthéisme, double projection de l'âme humaine agrandie, planante au-dessus du monde pour le gouverner, ou immanente au monde même pour en développer lentement les formes, ces deux conceptions de Dieu ne sont pas neuves; elles sont écloses d'elles-mêmes dans l'esprit des premiers hommes qui ont su penser; et les derniers venus, même quand ils s'appelaient Descartes, Spinoza et Kant, sont demeurés emprisonnés entre elles deux. Tout ce qu'on a pu faire, ç'a été, tantôt d'aller de l'une à l'autre, et tantôt de les concilier en apparence, grâce aux fuyantes équivoques et aux duperies des mots.
Déjà, il y a deux mille quatre cents ans, Euripide faisait dire à l'un de ses personnages: «Prions Jupiter, quel qu'il soit, nécessité de la nature, ou esprit des hommes.» (Les Troyennes, vers 893.) Ces deux définitions de Dieu,—profondes dans leur simplicité, car elles vont à l'essentiel et dissipent les prestiges des systèmes philosophiques,—ces définitions que le délicieux poète grec laisse tomber avec un ironique détachement, Lamartine n'a fait que les embrasser,—tour à tour ou même à la fois,—de toute la force de sa pensée et de son imagination... Et que pouvait-il davantage?
Après le Dieu personnel, créateur et extérieur au monde; après le Dieu immanent, le Dieu évolutionniste, ressort de l'histoire et du progrès humain, reste «Dieu sensible au cœur», Dieu postulat de la morale, le Dieu solide et pratique. C'est ce Dieu-là dont Lamartine suppose la loi enfin obéie par tous les hommes dans l'idéale cité d'Utopie. Et c'est cette loi dont il énumère les préceptes dans la dernière partie du Livre primitif: code d'une majesté ingénue, où les devoirs éternels de l'homme semblent gravés sur des stèles immémoriales par quelque législateur de l'âge d'or, et que M. de Pomairols résume ainsi, fort exactement:
«Faites prier par les plus doux et par les poètes; ceux-ci achèveront l'image de Dieu... Tu ne mangeras pas de chair; tu ne boiras ni vin, ni suc de pavots; fuis l'ivresse. Respecte ton père... Allie-toi à une seule femme et qui ne soit pas de ta famille, afin que la tendresse humaine s'étende... Ne vous séparez pas en tribus, en nations... Possédez, aimez et cultivez la terre; elle est inépuisable à transformer par l'homme ses éléments en pensée... Chaque fois qu'un homme naîtra, vous lui donnerez une part de terre... Ne bâtissez point de villes, habitez les campagnes... N'amassez pas d'avance... Vivez en paix avec les animaux, n'imposez point de mors à leur bouche; ceux qui sont cruels s'adouciront... N'élevez pas au-dessus de vous de juge ni de roi, ils se feraient tyrans... N'ayez ni loi ni tribunal pour punir.»
Oui, c'est un rêve; mais c'est le grand rêve humain; je dirai presque le seul. Ce fut le rêve du Bouddha et de Jésus. Et c'est, présentement, le rêve de Léon Tolstoï, pour ne nommer que lui. Seulement, nous en sommes loin, très loin... Lamartine est de ceux qui ont le plus fortement cru et le plus répété que la civilisation industrielle est la grande erreur, le grand péché de l'humanité. Il a la haine des villes. Oh! dans ce Désert, la belle ivresse de solitude, de liberté et d'orgueil!
Des deux séjours humains, la tente ou la maison,
L'un est un pan du ciel, l'autre un pan de prison;
Aux pierres du foyer l'homme des murs s'enchaîne,
Il prend dans les sillons racine comme un chêne:
L'homme dont le désert est la vaste cité
N'a d'ombre que la sienne en son immensité.
La tyrannie en vain se fatigue à l'y suivre.
Être seul, c'est régner; être libre, c'est vivre.
.............
Au désert l'esprit plane indépendant du lieu;
Ici l'homme est plus homme et Dieu même plus Dieu.
Au désert, l'homme soulève en marchant «les serviles anneaux de l'imitation».
Il sème, en s'échappant de cette Égypte humaine,
Avec chaque habitude un débris de sa chaîne...
.............
La liberté d'esprit, c'est ma terre promise.
Marcher seul, affranchit; penser seul, divinise.
Pareillement Ibsen: «Il n'est de grand que celui qui est seul.» Ainsi il semblerait que par moments, en haine de tout ce qui offusque dans le présent sa vision de charité universelle, Lamartine fût près de se réfugier dans le culte du moi (en sorte que nul sentiment d'un caractère religieux ne lui demeurât étranger),—s'il n'était, avant tout, invinciblement, celui qui aime et qui se répand. Et c'est pourquoi, aux cris de solitaire orgueil du Désert répondent les strophes d'Utopie, ardemment aimantes:
... Servons l'humanité, le siècle, la patrie:
Vivre en tout, c'est vivre cent fois!
C'est vivre en Dieu, c'est vivre avec l'immense vie
Qu'avec l'être et les temps sa vertu multiplie,
Rayonnement lointain de sa divinité;
C'est tout porter en soi comme l'âme suprême,
Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce qu'elle aime;
Et d'un seul point du temps c'est se fondre soi-même
Dans l'universelle unité.
Tant qu'enfin la superbe intellectuelle du Désert et la charité d'Utopie se réconcilient dans cette image:
Ainsi quand le navire aux épaisses murailles,
Qui porte un peuple entier bercé dans ses entrailles,
Sillonne au point du jour l'océan sans chemin,
L'astronome chargé d'orienter la voile
Monte au sommet des mâts où palpite la toile,
Et, promenant ses yeux de la vague à l'étoile,
Se dit: «Nous serons là demain!»
Puis, quand il a tracé sa route sur la dune
Et de ses compagnons présagé la fortune,
Voyant dans sa pensée un rivage surgir,
Il descend sur le pont où l'équipage roule,
Met la main au cordage et lutte avec la houle.
Il faut se séparer, pour penser, de la foule,
Et s'y confondre pour agir.
Commencez-vous à sentir la profondeur et l'étendue de cette âme? Peut-être est-ce dans les Recueillements (et j'y comprends les Poésies diverses) qu'elle apparaît le plus en plein.—J'estime, d'ailleurs, que ce recueil n'est pas mis à son vrai rang. Je ne dis point que les Harmonies ne forment pas un ensemble plus lié, et plus harmonieux en effet. Mais rien, dans les Harmonies même, ne dépasse le Cantique sur la mort de la duchesse de Broglie, Utopie, la Cloche du village, la Femme, la Marseillaise de la paix, la Réponse à Némésis, le Désert, la Vigne et la Maison, les vers À M. de Virieu après la mort d'un ami commun. Dans cet assemblage de poèmes, qui ne fut ni prémédité ni «composé», le génie du plus spontané des poètes éclate plus spontanément que jamais. Au milieu de ses travaux d'historien, des plus grandes affaires publiques et des soucis privés, tout à coup, et parfois sous un choc très léger, remontait de son cœur la source de poésie. Ce sont éminemment «pièces de circonstances», comme Gœthe voulait que fussent toujours les poèmes lyriques. Pièces d'humbles circonstances, souvent. Il est curieux, il est touchant de voir que quelques-uns des plus somptueux morceaux des Recueillements sont adressés à des êtres excellents, j'imagine, mais assez obscurs: M. Wap, M. Guillemardet, M. Bouchard, ou Mlle Antoinette Carré, jeune ouvrière de Dijon...—Mais, bien que les pièces de ce volume aient été, entre toutes, écrites sans labeur, uniquement pour soulager l'âme du poète, et que la disposition d'esprit propre à l'homme de lettres professionnel et la préoccupation du métier en soient plus absentes encore que de Jocelyn ou de la Chute, jamais, je crois, la forme de Lamartine n'a été plus drue, plus chaude, plus colorée, ni,—certains passages un peu nonchalants mis à part,—plus savante que dans les Recueillements (la rime même s'est enrichie, et l'ancienne fluidité des images, fréquemment, s'est concrétée); soit qu'il subît en quelque mesure, sciemment ou non, l'influence de Victor Hugo; soit plutôt qu'il fût dans l'âge de la maturité pleine et des sensations d'autant plus fortes qu'on sait que la puissance de sentir décroîtra demain.—Et d'autre part, bien que nul dessein préconçu ne relie entre eux ces morceaux, tous ensemble se trouvent principalement exprimer les deux sentiments contrastés de l'arrière-saison des grandes âmes: la tristesse de leur vie individuelle, chaque jour plus isolée, et, dans le même moment, leur foi dans la Vie; bref, l'éternelle mélancolie et l'éternel espoir. Les vraies «Feuilles d'automne», ce sont les Recueillements: le soleil de l'avenir humain y brille, pour le poète, à travers les feuillages jaunis de son automne, au bout des sentiers jonchés de ses illusions et de ses deuils...
L'éternelle mélancolie et l'éternel espoir... Mais pourquoi un critique impérieux et inventif, dialecticien de la même façon que d'autres sont poètes, et qui produit des théories comme un rosier porte des roses, a-t-il dit,—et même démontré,—que la poésie romantique et la poésie personnelle, c'est tout un; que ce qui distingue, en gros, les romantiques des parnassiens, c'est que les premiers, monstres de vanité, se jugeaient si intéressants et si particuliers qu'ils ne nous parlaient que d'eux-mêmes et de leurs petites affaires, au lieu que les seconds se sont appliqués à peindre ce qui leur était extérieur, et qu'ainsi «l'évolution de la poésie lyrique» en ce siècle, c'est, en somme, le passage de la poésie subjective à la poésie objective?—Je crois pourtant n'avoir presque jamais rencontré, ni dans Chateaubriand, ni dans Lamartine, Hugo ou Vigny, ni même dans Musset, rien de personnel qui ne soit en même temps général; et je le pourrais prouver très facilement, si c'était ici le lieu. Je vois en eux des âmes grandes ou ardentes, mais simples. Aucun d'eux ne me paraît, proprement, un raffiné. Mais c'est chez Baudelaire, chez Sully-Prudhomme, chez le Coppée des premiers recueils, même chez Leconte de Lisle, que je trouverais le «moi» jaloux et amoureux de ses particularités, l'attitude cherchée et entretenue, la croyance et la complaisance de l'artiste en la rareté de ses sentiments et de ses souffrances; bref, l'égotisme de la poésie et,—se trahissant parfois, comme chez Leconte de Lisle, par la superstition même de l'objectivité,—la poésie subjective. Et cela encore, si c'était le lieu, se prouverait avec aisance.—Pour Lamartine, en tout cas, le reproche de subjectivisme est étrange; ou bien, alors, je ne sais pas quel poète y échapperait. Je ne vois rien qui soit plus vraiment de tout le monde et à tout le monde,—sauf le degré et sauf la forme,—que les sentiments exprimés par Lamartine dans tous ses livres, depuis le Lac et l'Isolement, qui sont ses premiers chefs-d'œuvre, jusqu'à la Vigne et la Maison, qui est à peu près son dernier. Son Lac est bien notre lac à tous, et sa Vigne et sa Maison sont les nôtres; et nôtres, encore plus, toutes ses prières (les Harmonies) et nôtre, l'expiation de Jocelyn et de Cédar. Si jamais poète fut pareil aux divins Oiseaux d'Aristophane, qui «ne roulaient que des pensées éternelles», c'est bien lui.
Il fut suave et puissant. Puissant surtout, peut-être. Ne vous en tenez pas, sur son compte, à l'image de doux archange plaintif qu'ont suggérée jadis à ses contemporains certaines langueurs de ses premières poésies. Chanter comme on respire, cela est exquis; mais soutenir cet exercice comme il le fit, cela est fort. L'idée même qu'il avait de la poésie, ou plus exactement, de la place que la production de la poésie écrite peut tenir et doit accepter dans une existence normale, est d'un homme qui sentait bouillonner en lui toutes les énergies et qui prétendait vivre tout entier. Je ne vois, pour ma part, nulle affectation vaniteuse, mais l'expression d'une pensée réfléchie et virile et le franc aveu d'une nature robuste et superbement équilibrée, dans ce passage, souvent raillé, de la Lettre qui sert de préface aux Recueillements: «Quand donc l'année politique a fini..., ma vie de poète recommence pour quelques jours. Vous savez mieux que personne qu'elle n'a jamais été qu'un douzième tout au plus de ma vie réelle. Le public croit que j'ai passé trente années de ma vie à aligner des rimes et à contempler les étoiles; je n'y ai pas employé trente mois, et la poésie a été pour moi ce qu'est la prière, le plus beau et le plus intense des actes de la pensée, mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour... Je n'ai fait des vers que comme vous chantez en marchant, quand vous êtes seul et débordant de force, dans les routes solitaires de vos bois...»
Cette impression de puissance, Lamartine la donnait à tous ceux qui l'ont approché. Dans sa vie rustique, il avait l'allure et le geste d'un chef de clan, d'un conducteur de tribu, bon et fort. Dans ses amours, très nombreuses, il n'avait rien du tout de languissant. Le formidable travail de sa vieillesse n'était point d'un anémié. Les imaginations féminines s'obstinèrent assez longtemps à voir en lui une colombe gémissante. Or, il ressemblait physiquement, vers la fin, à un vieil aigle, et c'était la véritable figure de son âme.
Il fut un des plus fiers exemplaires de notre race; un demi-dieu. Arrivé au bout de cette longue et aventureuse étude, c'est tout ce que je trouve à dire de lui. Car, de ramasser dans une seule formule les traits que j'ai notés chemin faisant, c'est à quoi je renonce; soit que l'effort m'en paraisse trop grand; soit crainte d'altérer ces traits par l'assemblage même que j'en essayerais; soit peur de répéter encore des choses déjà dites plusieurs fois.—Et, quant à le «situer» dans notre histoire littéraire, à dire d'où il sort et ce qui procède de lui, la difficulté que j'y pressens m'avertit que je ferais là une besogne purement spécieuse et que, si peut-être tous les grands poètes sont «à part», Lamartine est lui-même à part d'eux tous. Il ne semble point que son œuvre marque un moment nécessaire (ou qui soit démontré tel après coup) dans le développement de notre lyrisme. Elle n'est point un anneau dans une chaîne. Car, si je vois bien qu'il y eut d'abord en lui quelque chose de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, et qu'un peu de la Chute d'un ange a pu passer dans la Légende des siècles et dans les Poèmes barbares, je suis plus sûr encore que, si Lamartine procède de quelqu'un, c'est, comme je l'ai dit à satiété, des anciens poètes hindous, et qu'après Lamartine il n'y eut pas de lamartiniens, sinon négligeables ou ridicules. Donc, il domine notre histoire poétique; il ne s'y accroche ou ne s'y emboîte qu'imparfaitement. Il a donné à toute la poésie lyrique de ce siècle la secousse initiale, mais de haut. Il se rattache à une tradition beaucoup plus lointaine que Victor Hugo. Celui-ci, homme de lettres accompli, est comme la perfection et l'aboutissement du génie latin. Plus que gréco-latin, l'oriental Lamartine, nullement scribe de cabinet, est proprement un poète arya. Sa poésie est, pour ainsi parler, contemporaine de trente siècles d'humanité indo-européenne; et les solitaires de l'antique Gange,
fleuve ivre de pavots,
Où les songes sacrés roulent avec les flots,
l'eussent encore mieux comprise que ne firent les salons de la Restauration. Il est, dans son fonds et dans son tréfonds, le poète religieux; autrement dit le Poète, puisque la poésie, reliant le visible à l'invisible et la fantasmagorie du monde au rêve de Dieu, est religion dans son essence. Il se connaissait bien. «J'ai usé, dit-il dans le Tailleur de Saint-Point, mes yeux et ma langue à lire, à écrire et à parler de Dieu dans toutes les fois et dans toutes les langues.» Et c'est pourquoi,—attendu qu'en outre il fut, avec une évidence fulgurante, un homme de génie,—je ne dis pas qu'il soit, (car on n'est jamais sûr de ces choses-là), mais que je le sens (à l'heure qu'il est) le plus grand des poètes.[Retour à la Table des Matières]
Encore une fois les Saxons et les Germains, et les Gètes et les Thraces, et les peuples de la neigeuse Thulé ont fait la conquête de la Gaule. Événement considérable, mais non point surprenant.
Un des plus pardonnables de nos défauts, c'est, comme on sait, une certaine coquetterie généreuse d'hospitalité intellectuelle. Dès qu'un Français a pu se donner une culture, non plus seulement classique et nationale, mais européenne, c'est merveille comme il se détache, du même coup, de tout chauvinisme littéraire. Les plus sérieux se rencontrent ainsi, en quelque façon, avec les plus frivoles, avec les affranchis du chauvinisme du linge ou des bottes, avec ceux qui, suivant une expression désormais symbolique, «se font blanchir à Londres». Il est clair que Renan, par exemple, qui d'ailleurs connaissait peu la littérature française contemporaine, demeurait possédé par la science et le génie allemands et mettait un Gœthe, ou même un Herder, au-dessus de ce qu'il y a de mieux chez nous. Et Taine estimait que nous n'avons rien de comparable, à Shakspeare d'abord, cela va de soi, mais aussi aux poètes et aux romanciers anglais contemporains.
Car, tandis qu'au XVIe et au XVIIe siècle, c'était le Midi, l'Espagne, l'Italie, c'est, depuis bientôt deux siècles, le Nord surtout qui nous attire. Cette attirance a eu, bien entendu, ses sursauts et ses répits. Mais notre dernier accès de septentriomanie a été particulièrement violent et prolongé. Il dure encore.
Il a commencé, je pense, voilà une douzaine d'années, en haine des brutalités et des prétentions «naturalistes», par le culte, aujourd'hui peut-être un peu oublié, de Georges Eliot. À cette époque, MM. Edmond Schérer et Émile Montégut nous démontrèrent à l'envi, dans d'éloquentes et profondes études, que Georges Eliot l'emportait de beaucoup sur tous nos conteurs réalistes. Puis, M. de Vogüé nous révéla magnifiquement Tolstoï et Dostoïewski, et, devant ceux-là encore, nos pauvres romanciers ne pesèrent pas lourd. On adora l'évangile russe, et tout le monde se mit à tolstoïser. En même temps, le Théâtre-Libre joua la Puissance des Ténèbres, et je ne sais plus quelle troupe nous donna l'Orage d'Ostrowski. Enfin Ibsen eut son tour d'apothéose. Toutes ses dernières pièces (depuis 1886) ont été traduites. Nous avons vu, au Théâtre-Libre, les Revenants et le Canard sauvage; au Vaudeville, Hedda Gabler et Maison de Poupée; au théâtre de l'Œuvre, Rosmersholm, Un ennemi du peuple, Solness le constructeur, Brand, et le Petit Eyolf; au théâtre des Escholiers, la Dame de la mer. Ce n'est pas tout: le Théâtre-Libre nous a révélé Une faillite du Norvégien Bjœrnson, les Tisserands et l'Assomption d'Hannele Mattern, de l'Allemand Gérard Hauptmann, et Mademoiselle Julie, de l'Allemand Auguste Strindberg; le Théâtre Idéaliste, l'Intruse, les Aveugles, Pelléas et Mélissande, du Belge Mæterlinck; l'Œuvre, les Âmes solitaires, de Hauptmann, les Créanciers, de Strindberg, Au-dessus des forces humaines, de Bjœrnson. Et certainement j'en oublie. Vous ne pouvez vous imaginer la fureur et l'intolérance de l'admiration des jeunes gens et de certaines femmes pour ces produits du Nord. Oui, on le dirait, ces âmes polaires parlent vraiment à nos âmes; elles y entrent très avant, elles les remuent, par moments, jusqu'au tréfonds.
Et je relis avec mélancolie cette page de M. de Vogüé, dans la préface de son Roman russe:
«Il se crée de nos jours, au-dessus des préférences de coteries et de nationalité, un esprit européen, un fond de culture, un fond d'idées et d'inclinations communs à toutes les sociétés intelligentes; comme l'habit partout uniforme, on retrouve cet esprit assez semblable et docile aux mêmes influences, à Londres, à Pétersbourg, à Rome ou à Berlin... Cet esprit nous échappe; la philosophie et la littérature de nos rivaux font lentement sa conquête; nous ne le communiquons pas, nous le suivons à la remorque; avec succès parfois, mais suivre n'est pas guider... Les idées générales qui transforment l'Europe ne sortent plus de l'âme française.»
C'est peut-être qu'elles en sont sorties il y a cinquante ans.
I
Il est de mon devoir de vous prévenir que, si je vous parle de Georges Eliot et de George Sand (comme je vous parlerai tout à l'heure de quelques autres), c'est sur des lectures forcément un peu lointaines et sur les images simplifiées qui, d'elles-mêmes, à la suite de ces lectures, se sont déposées en moi. Et, si l'on peut combattre ce que j'en vais dire, remarquez que ce sera encore sur des souvenirs formés de la même façon et pareillement distants. Car nous ne pouvons relire chaque matin une bibliothèque. Et il va sans dire aussi que je ne puis tenir compte des effets particuliers produits par Eliot et Sand sur des sensibilités particulières. Je considérerai seulement ce qui est au fond de ces deux romanciers, les idées maîtresses, les sentiments dirigeants, et comme le substratum de leurs œuvres respectives.
Je pense que les romans les plus connus de Georges Eliot, et les plus caractéristiques de sa manière, c'est Silas Marner, Adam Bede, le Moulin sur la Floss, et Middlemarch.
Silas le tisserand est un pauvre homme d'intelligence étroite et de cœur droit. Il appartenait à l'une des nombreuses petites églises indépendantes de là-bas. Accusé faussement de vol, il n'a su que dire: «Dieu me justifiera», et il a attendu. Dieu ne l'a pas justifié: on a cru Silas coupable et on l'a chassé de la communauté. Alors, c'est bien simple, il ne croit plus en ce Dieu qui l'a trahi; il ne vit plus que pour amasser. Un jour, on lui dérobe son bas de laine. De ce jour, Silas, insensiblement, redevient bon; il semble qu'en lui volant son argent on ait délivré son âme. Un devoir inattendu, une petite fille abandonnée qu'il recueille, achève son retour à la vie morale.—Adam Bede, ouvrier charpentier, aime une jeune paysanne coquette, pas méchante, mais qui, de faiblesse en faiblesse, en vient à se laisser séduire par un gentilhomme campagnard et, devenue mère, étouffe son nouveau-né. C'est donc la vieille histoire de Gretchen. Adam pardonne à la coupable et, déjà bon auparavant, il devient excellent par la douleur.—De même, le Moulin sur la Floss, c'est l'histoire de deux enfants, Tom et Maggie, l'un d'une honnêteté un peu dure, l'autre d'une sensibilité un peu désordonnée, que la ruine complète de leurs parents surprend au moment de l'adolescence, et que l'épreuve de la souffrance fortifie et rend meilleurs.—Et Middlemarch, c'est la vie, minutieusement contée,—oh! combien minutieusement!—d'une grande âme dans une condition médiocre, d'une âme que l'on sent d'autant plus grande qu'elle n'a pas eu tout son emploi.
Ce qui frappe dans ces romans, qui sont tous des histoires de conscience, c'est la constante préoccupation morale dont ils sont marqués à chaque page, et c'est la sympathie cordiale et attentive de l'auteur pour les formes les plus modestes et les plus ordinaires de la vie humaine.
Or, ce second caractère tout au moins, pour ne retenir maintenant que celui-là, se retrouve évidemment, et avec une plénitude qui ne laisse rien à désirer, dans une partie considérable de l'œuvre de George Sand.
Je dis «évidemment». Si cela ne vous apparaît pas, à vous, avec la même évidence, qu'y puis-je? Oui, j'affirme et je juge, et je prends cela sur moi, et j'y suis bien obligé. Un jugement, c'est une impression contrôlée et éclairée, chez le même homme, par des impressions antécédentes. Et un jugement qui «fait autorité», c'est celui qui résume et contient les impressions concordantes d'un certain nombre d'individus. Il est bien vrai que l'impression d'un seul peut, par la confiance que sa personne inspire ou l'ascendant qu'elle exerce, commander et entraîner la masse des esprits qui ont avec le sien quelque ressemblance. Mais, il n'y a pas à dire, tout commence par l'impression qu'un individu reçoit d'une œuvre;—et naturellement, je ne puis vous donner ici que la mienne.
Donc je poursuis avec une tranquillité modeste. Relisez la Mare au Diable, la Petite Fadette, François le Champi, le Meunier d'Angibault. Il y a sans doute autant de bonhomie robuste et charmante, autant de goût pour la vie simple et les détails familiers, autant de complaisance et d'art à nous faire sentir, quelle qu'en soit l'enveloppe et la condition sociale, combien c'est intéressant et digne d'attention, une âme humaine; il y a, je le veux bien, autant de tout cela chez le Georges d'outre-Manche que chez le George français; je dis qu'il n'y en a pas plus, parce que je crois que c'est impossible. Et ma grande raison, c'est que je le crois.
Mais, comme je vous l'indiquais, Eliot, sans être oubliée chez nous, n'est pourtant plus, depuis quelques années, un de nos grands soucis. Et au surplus, nous la retrouverons. Passons à Ibsen.
Dans les Revenants, Mme Alving, dont la vie a été jusque-là une vie de foi et d'immolation chrétienne, bouleversée par l'atroce injustice de la destinée d'un fils condamné à la maladie et à la folie par les vices de son père, secoue subitement le joug de ses anciennes croyances et, du premier coup, va si loin dans cette indépendance retrouvée que, à un moment, elle n'hésite pas à pousser dans les bras du malade une servante qu'elle sait être sa sœur naturelle.
Dans Maison de poupée, Norah s'aperçoit que son mari ne la comprend pas et que, par conséquent, leur union repose sur un mensonge. Son mari est un honnête homme, mais d'une honnêteté littérale et timide. Norah lui en veut de n'avoir pas pris la responsabilité d'un faux commis par elle dans une intention charitable, et aussi de l'avoir toujours traitée comme une petite fille, comme une «poupée». Et c'est pourquoi elle abandonne son mari et ses enfants pour s'en aller, toute seule, chercher la vérité, refaire son éducation intellectuelle et morale.
Dans l'Ennemi du peuple, un médecin de petite ville découvre que la source d'eau minérale dont l'exploitation fait toute la richesse du pays est empoisonnée. Il le dit, car c'est son devoir. Mais aussitôt les autorités constituées et le peuple ameuté par elles le traitent en ennemi public, et il succombe sous ces pharisaïsmes et ces égoïsmes ligués ensemble.
Dans Rosmersholm, Rosmer, descendant d'une vieille famille très fermement religieuse, a recueilli chez lui une jeune fille libre penseuse et révolutionnaire, Rébecca, dont il subit l'influence jusqu'à renier ses anciennes croyances et embrasser, comme on dit, les «idées nouvelles». La liaison, d'ailleurs chaste, de Rosmer et de Rébecca a poussé à la folie, puis au suicide, la douce Mme Rosmer. Et, dès lors, le veuf et sa jeune amie sentent entre eux ce cadavre. Rosmer reste désemparé entre la foi qu'il n'a plus et celle que Rébecca a voulu lui communiquer. L'aventurière elle-même est prise de doute et de découragement... Et, enfin, tous deux se noient au même endroit de la rivière où leur victime a cherché la mort.
Dans Hedda Gabler, Hedda a épousé un brave homme banal, qu'elle méprise. Elle retrouve, momentanément corrigé de son ivrognerie et de sa crapule, une espèce de bohème de génie, Eilert, qui lui a jadis fait la cour. Elle veut le reprendre, car un de ses rêves est de «peser sur une destinée humaine». Mais, auparavant, elle veut s'assurer qu'Eilert est devenu digne d'elle. L'épreuve échoue pitoyablement. Sur quoi Hedda, ne pouvant décidément supporter la disproportion qu'il y a entre sa destinée et son âme, se tue d'un coup de revolver.
Dans la Dame de la mer, Ellida, mariée au docteur Wangel, pour qui elle a de l'amitié et de l'estime, mais qui est de vingt-cinq ou trente ans plus âgé qu'elle, aime un marin, un pilote, un personnage mystérieux et vague, qui vient de temps en temps la visiter. Elle s'en confesse à son vieux mari loyalement, Wangel lui dit: «Je te rends ta liberté; suis l'Étranger, si tu veux.» Mais, du moment qu'Ellida est libre, le charme est rompu. «Jamais, dit-elle à son mari je ne te quitterai après ce que tu as fait.» Wangel s'étonne: «Mais cet idéal, cet inconnu qui t'attirait?» Elle répond: «Il ne m'attire ni ne m'effraye plus. J'ai eu la possibilité de le contempler, la liberté d'y pénétrer. C'est pourquoi j'ai pu y renoncer.»
Toutefois, dans le Canard sauvage, Ibsen nous montre que ce qui est bon pour l'élite ne l'est pas pour tous. Un rêveur, un apôtre croit rendre service à une famille qui vivait tranquillement dans un déshonneur inconscient, en lui révélant son ignominie, en essayant d'éveiller en elle la conscience morale: et cela n'aboutit qu'aux plus tristes et aux plus inutiles catastrophes.—Et, de même, dans Solness le constructeur, il nous fait voir l'orgueil intellectuel induisant un homme de génie à manquer de bonté, à faire souffrir tout autour de lui, et le poussant finalement à une mort ridicule et tragique.
Ainsi,—sauf dans deux ou trois pièces où il semble se défier de ses rêves et les railler,—les drames d'Ibsen sont des crises de conscience, des histoires de révolte et d'affranchissement, ou d'essais d'affranchissement moral.
Ce qu'il prêche, ou ce qu'il rêve, c'est l'amour de la vérité et la haine du mensonge. C'est quelquefois la revanche de la conception païenne de la vie contre la conception chrétienne, de la «joie de vivre», comme il l'appelle, contre la tristesse religieuse. C'est encore et surtout ce qu'on a appelé l'individualisme; c'est la revendication des droits de la conscience individuelle contre les lois écrites, qui ne prévoient pas les cas particuliers, et contre les conventions sociales, souvent hypocrites et qui n'attachent de prix qu'aux apparences. Et c'est aussi, en quelques endroits, le rachat et la purification par la souffrance. C'est, dans nos relations avec autrui, la miséricorde indépendante, le pardon de certaines fautes que le pharisaïsme, lui, ne pardonne pas. C'est, dans le mariage, l'union parfaite des âmes, union qui ne saurait reposer que sur la liberté et l'absolue sincérité des deux époux et sur l'entière connaissance et intelligence qu'ils ont l'un de l'autre. C'est enfin la conformité de la vie à l'Idéal,—un idéal qu'Ibsen ne définit guère expressément, où l'on distingue un peu de naturalisme antique et beaucoup d'évangile, mais d'un évangile orgueilleux et raisonneur, des velléités de socialisme et, presque dans le même temps, la superbe d'un dilettantisme aristocratique et, sur le tout, une couche de pessimisme. Je ne puis mettre dans cette affaire plus de précision qu'Ibsen n'en met lui-même. Mais c'est sans doute dans un sentiment général de révolte que se résolvent les éléments contraires dont son «rêve» semble formé. Bref, Ibsen est un grand rebelle, un homme qui est mécontent du monde et inquiet avec génie.
Or, tout ce que je viens de dire (je ne parle que des idées, puisque c'est de ses idées plus encore que de sa forme que l'on fait honneur à Ibsen), n'est-ce pas précisément la substance des premiers romans de George Sand? Et, si je la nomme de nouveau, c'est qu'elle eut un merveilleux don de réceptivité et qu'elle refléta toutes les idées et toutes les chimères de son temps. Oui, on nous a déjà dit que le mariage est une institution oppressive, s'il n'est pas l'union de deux volontés libres et si la femme n'y est pas traitée comme un être moral. Déjà on nous a parlé des conflits de la morale religieuse ou civile avec l'autre, la grande, celle qui n'est pas inscrite sur des Tables; et déjà, chez nous, on a opposé les droits de l'individu à ceux de la société; et l'on a cherché le néo-christianisme, le vrai, le seul, la religion en esprit. Nous avons entendu ces choses entre 1830 et 1850, et je doute que, même alors, elles fussent toutes parfaitement neuves.
Je n'ai pas relu, je l'avoue, les quatre-vingts volumes de George Sand; mais je sais ce qu'ils renferment et j'en ai été longtemps imprégné. Je ne choisis pas; j'ouvre son premier roman, et je lis (page 152): «Indiana opposait aux intérêts de la civilisation érigés en principes les idées droites et les lois simples du bon sens et de l'humanité; ses objections avaient un caractère de franchise sauvage qui embarrassait quelquefois Raymon et qui le charmait toujours par son originalité enfantine...» Et sur Ralph: «Il avait une croyance, une seule, qui était plus forte que les mille croyances de Raymon. Ce n'était ni l'Église, ni la monarchie, ni la société, ni la réputation, ni les lois qui lui dictaient son sacrifice et son courage, c'était sa conscience. Dans l'isolement, il avait appris à se connaître lui-même, il s'était fait un ami de son propre cœur.»
Indiana, c'est déjà Norah. Elle s'enfuit de chez le colonel Delmare dans le même sentiment que Norah de chez Helmer. Ce que Norah va chercher, Indiana le rencontre; Indiana, épousant Ralph en présence de la nature et de Dieu, c'est Norah, après sa fuite, trouvant l'époux de son âme, le choisissant dans sa liberté.—Et Lélia, c'est déjà Hedda Gabler. Elle a un orgueil au moins égal, et le même sentiment pléthorique, si je puis dire, des droits de l'individu. Elle traite Stenio comme Hedda traite Eilert Lovborg. Ce significatif roman est plein des plus délirants cris d'orgueil intellectuel et moral qu'on ait jamais poussés.—Et la Dame de la mer, c'est Jacques, sauf le dénouement. Comme Jacques, Wangel donne à sa femme la permission de suivre un autre homme. L'une en profite, et l'autre non, voilà toute la différence.—Ibsénienne, Marcelle qui, dans le Meunier d'Angibault, renonce à tout, se fait sa religion, épouse un ouvrier après une année d'épreuve. Ibsénien, Trenmor dans Lélia. C'est au bagne, où il était pour un crime de passion, que, forcément seul avec lui-même, il a connu la vérité. «Le secret de la destinée humaine, sans cet enfer, je ne l'aurais jamais goûté... Cette surabondance d'énergie, qui s'allait cramponnant aux dangers et aux fatigues vulgaires de la vie sociale, s'assouvit enfin quand elle fut aux prises avec les angoisses de la vie expiatoire...»
Et enfin, la nouvelle religion, le christianisme naturel, celui qu'Ibsen prophétise sans l'expliquer clairement nulle part, ce qu'il appelle le «troisième état humain», qui sera fondé «sur la connaissance et sur la croix» (le second étant fondé seulement sur la croix et le premier seulement sur la connaissance), ai-je besoin de vous avertir que vous en rencontrerez du moins, dans George Sand et ses contemporains, de vastes et vagues esquisses? «Trenmor croit l'avènement d'une religion nouvelle, sortant des ruines de celle-ci, conservant ce qu'elle a fait d'immortel... Il croit que cette religion investira tous ses membres de l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de prédication...» Etc., etc. Et, là-dessus, lisez Spiridion, si vous en avez le courage.
Que si Henri Ibsen n'était déjà pas tout entier, quant aux idées, dans George Sand, c'est donc dans le théâtre de Dumas fils,—antérieur, ne l'oubliez pas, à celui de l'écrivain norvégien,—que nous achèverions de le retrouver.
La protestation du droit individuel contre la loi, et de la morale du cœur contre la morale du code ou des convenances mondaines, mais c'est l'âme même de la plupart des drames de M. Dumas! Seulement, tandis que les révoltés d'Ibsen se soulèvent contre la loi et la société en général, les insurrections de M. Dumas visent presque toujours un article déterminé du code civil ou des préjugés sociaux. Et je ne vois pas que cette précision soit nécessairement une infériorité.
La Dame aux camélias nous montre l'amour libre s'absolvant à force de sincérité, de profondeur et de souffrance.—Le Fils naturel, l'Affaire Clémenceau protestent contre la situation faite par le code aux enfants naturels.—Les Idées de Madame Aubray et Denise, ces deux pièces d'esprit vraiment évangélique, nous veulent persuader que, dans de certaines conditions, un honnête homme peut et doit, en dépit de prétendues convenances, épouser une fille séduite, et séduite par un autre que lui.—Dans la Femme de Claude, un homme, après avoir prié Dieu, se met avec sérénité au-dessus des codes humains, et substitue son tonnerre à celui de Dieu même, dans la lutte engagée par la conscience contre les deux grandes puissances mauvaises qui perdent le monde moderne: la luxure et l'argent, ou, plus expressément, la spéculation financière.—L'Ami des femmes, la Princesse Georges, l'Étrangère, Francillon reposent sur la même conception du mariage que la Dame de la mer ou Maison de poupée.—Et si vous voulez des orgueilleuses, des insurgées démoniaques, Mme de Terremonde, et mistress Clarkson, et Césarine ne le cèdent point, ce me semble, à Hedda Gabler.—Bref, le théâtre de Dumas, comme celui d'Ibsen, est plein de consciences ou qui cherchent une règle, ou qui, ayant trouvé la règle intérieure, l'opposent à la règle écrite, ou enfin qui secouent toutes les règles, écrites ou non.
Que dis-je! Les traits même purement septentrionaux ne sont pas absents des drames de notre compatriote. Vous vous rappelez, car les gens frivoles s'en sont assez moqués, que, dans Denise et ailleurs, M. Dumas exige que l'homme arrive au mariage aussi intact qu'il souhaite ordinairement sa fiancée. Et cette égalité des sexes au regard de ce devoir spécial est justement le sujet d'une des comédies de Bjœrnson: le Gant. Seulement, chez l'écrivain polaire, c'est une jeune fille qui soutient publiquement cette thèse, devant sa famille, devant des hommes. Et tout de même c'est bizarre, et l'on peut estimer que l'âme de cette courageuse vierge manque un peu de duvet...
Venons aux romanciers russes à Dostoïewski, à Tolstoï. M. de Vogüé nous dit que deux traits les distinguent de nos réalistes à nous:
1o «L'âme flottante des Russes dérive à travers toutes les philosophies et toutes les erreurs; elle fait une station dans le nihilisme et le pessimisme: un lecteur superficiel pourrait parfois confondre Tolstoï et Flaubert. Mais ce nihilisme n'est jamais accepté sans révolte; cette âme n'est jamais impénitente; on l'entend gémir et chercher: elle se reprend finalement et se sauve par la charité; charité plus ou moins active chez Tourguenief et Tolstoï, affinée chez Dostoïewsky jusqu'à devenir une passion douloureuse.»
2o «Avec la sympathie, le trait distinctif de ces réalistes est l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie. Ils serrent l'étude du réel de plus près qu'on ne l'a jamais fait; ils y paraissent confinés; et néanmoins ils méditent sur l'invisible; par delà les choses connues qu'ils décrivent exactement, ils accordent une secrète attention aux choses inconnues qu'ils soupçonnent. Leurs personnages sont inquiets du mystère universel, et, si fort engagés qu'on les croie dans le drame du moment, ils prêtent une oreille au murmure des idées abstraites: elles peuplent l'atmosphère profonde où respirent les créatures de Tourguenief, de Tolstoï, de Dostoïewsky.»
Voyons d'abord la pitié, la bonté russes. Deux épisodes, très connus, souvent cités, nous en fournissent, je crois, les deux expressions culminantes.
C'est, dans Crime et Châtiment, la rencontre de Sonia, la fille publique, et de Raskolnikof, l'assassin. Sonia fait son métier pour nourrir ses parents. Elle porte son ignominie et comme une croix et comme un saint-sacrement, car cette ignominie même est son mystérieux rachat. Raskolnikof est le seul homme qui ne l'ait pas traitée avec mépris: elle le voit torturé par un secret; elle essaie de le lui arracher... L'aveu s'échappe: la pauvre fille, un moment atterrée, se remet vite; elle sait le remède: «Il faut souffrir, souffrir ensemble... prier, expier... Allons au bagne!» Et, un peu après, Raskolnikof tombe aux pieds de Sonia et lui dit: «Ce n'est pas devant toi que je m'incline: je me prosterne devant toute la souffrance de l'humanité.»
L'autre épisode souverainement caractéristique, c'est, dans la Guerre et la Paix, la rencontre de Pierre Bézouchof et du paysan Platon Karatief, tous deux prisonniers des Français. «Bézouchof, dit M. de Vogüé, est un raffiné, Karatief une âme obscure, à peine pensante. Cet homme endure tous les maux avec l'humble résignation de la bête de somme; il regarde le comte Pierre avec un bon sourire innocent; il lui adresse des paroles naïves, des proverbes populaires au sens vague, empreints de résignation, de fraternité, de fatalisme surtout. Un soir qu'il ne peut plus avancer, les serre-file le fusillent sous un pin, dans la neige, et l'homme reçoit la mort avec indifférence, comme un chien malade; disons le mot, comme une brute. De cette rencontre date une révolution morale dans l'âme de Pierre Bézouchof: le noble, le civilisé, le savant, se met à l'école de cette créature primitive; il a trouvé enfin son idéal de vie, son explication rationnelle du monde dans ce simple d'esprit. Il garde le souvenir et le nom de Karatief comme un talisman; depuis lors il lui suffit de penser à l'humble moujick pour se sentir apaisé, heureux, disposé à tout comprendre et à tout aimer dans la création. L'évolution intellectuelle de notre philosophe est achevée; il est parvenu à l'avatar suprême, l'indifférence mystique.»
Rien ne m'étonne plus que l'étonnement de ceux qui ont cru découvrir, dans ces pages, la charité, la pitié, le respect de la bonté et de la beauté morales offusquées par d'humbles et sordides apparences. Ai-je besoin de faire remarquer que Victor Hugo et les romantiques n'avaient point attendu Dostoïewsky ni Tolstoï pour nous montrer des prostituées qui sont des saintes, ou des mendiants et des misérables qui possèdent le secret de la sagesse et de la charité parfaite? Tout le caractère de Sonia consiste dans une antithèse romantique. À vrai dire, il est extraordinairement difficile de concevoir sa sainteté si l'on se représente avec quelque précision le métier qu'elle fait. Il faut d'abord admettre que, dans le cours de ses immolations quotidiennes, Sonia n'éprouve jamais le plus petit plaisir. Car, si la victime s'amuse, nous nous méfions. Son infamie cesse tout à fait d'être sublime si elle cesse un instant d'être douloureuse. Il y a plus: le haut sentiment religieux dont elle paraît animée rend à peu près incompréhensible le genre de sacrifice auquel elle a consenti. Étant donné sa foi en Dieu et l'idée qu'elle se fait de cette vie transitoire, elle ne devait, elle ne pouvait que se laisser mourir avec ses parents. Au moins la Fantine des Misérables n'est qu'une pauvre bonne catin qui n'a jamais réfléchi ni sur Dieu ni sur le mystère de la rédemption par la souffrance. Le personnage de Sonia ne serait-il que la fantaisie d'une imagination déclamatoire? Et quant à Platon Karatief, si son grand mérite est d'être bon et résigné tout en restant très simple d'esprit, nous avons encore mieux que ce moujick, puisque nous avons l'âme du Crapaud de la Légende des siècles:
Bonté de l'idiot! Diamant du charbon!
S'il est vrai que la littérature septentrionale de ces derniers temps reproduise à la fois l'idéalisme sentimental et inquiet de nos romantiques et le réalisme minutieux et impassible, d'intention ou d'apparence, qui date de l'année 1855, tout ce qu'on peut dire, c'est donc que ces écrivains du Nord nous offrent intimement mêlé ce qui fut, chez nous, successif et séparé (ou à peu près) et qu'ainsi ils abordent la peinture des hommes et des choses avec une âme et un esprit entiers, non mutilés, non resserrés dans un point de vue ou restreints à une attitude. Mais, au surplus, est-il certain que nos réalistes et nos naturalistes manquent de sympathie autant qu'on l'a prétendu? qu'ils se tiennent si orgueilleusement au-dessus de ce qu'ils racontent où décrivent? qu'ils le dédaignent et le jugent toujours ridicule ou vil? En quoi l'objectivité des peintures, à laquelle ils tendent loyalement et non sans effort, implique-t-elle l'insensibilité, le dédain ou l'ironie du peintre?
Je laisse M. Zola, et son furieux et brutal pessimisme, si éloigné de l'indifférence; et la petite Lalie de l'Assommoir, l'enfant-martyre, plus souffrante, et aussi douce, et aussi illettrée que Platon Karatief; moins religieuse, je le sais; mais pourquoi serait-elle en cela moins émouvante ou moins sublime, si sa bonté n'en est que plus surprenante encore et plus mystérieuse? Je laisse M. Alphonse Daudet, si pénétré de tendresse. Je laisse les maladifs Goncourt, chez qui la sensation littéraire semble déjà, elle-même, une souffrance, et qui, ne fussent-ils pas torturés comme hommes, le seraient déjà comme artistes; je n'alléguerai pas le calvaire de leur Germinie, à la fois héroïque et infâme, qui, parmi les hontes et la folie de son corps, garde un si grand cœur et, dans ses «ténèbres», pour parler comme Tolstoï, la pure flamme d'un absolu dévouement. Et je ne rappellerai pas que cette formule: «la religion de la souffrance humaine», est probablement de leur invention.
Mais je prends celui de nos romanciers qui a la réputation la mieux établie d'impassibilité et de dédain: Gustave Flaubert. J'ai toujours admiré qu'on refusât à Flaubert le don de sympathie, parce qu'il n'exprime point effrontément la sienne, et qu'on fît de ce don, une des caractéristiques, par exemple, de l'Anglaise Georges Eliot. Jamais la haute équité de Flaubert ne se fût permis les lourdes railleries dont Eliot accable, avec une insupportable abondance, les petites gens du Moulin sur la Floss. Et les humbles qu'elle aime, je sens trop qu'elle «condescend» à les aimer; qu'elle est à leur égard dans la disposition d'âme artificiellement chrétienne d'une protestante philosophe et éclairée, en visite chez des inférieurs. Au moins, chez Flaubert, il n'y a pas trace de cette affreuse condescendance.
Qu'il méprise les petits bourgeois d'Yonville, cela est possible, mais cela ne ressort pas nécessairement de ses peintures, et nous n'en avons jamais le témoignage direct. Il n'a point de bienveillance philanthropique et confessionnelle, mais n'a point de haine non plus pour sa bande d'imbéciles. Après l'avoir lu, on a l'impression qu'on dînerait volontiers, à quelque grasse table normande, avec le père Rouault, Charles Bovary, la mère Lefrançois, l'abbé Bournisieu, qui ferait au dessert des calembours opaques, même avec le pharmacien Homais. Plus sûrement que chez Eliot (car ici nul étalage de cordialité ne me met en défiance), je devine chez Flaubert une espèce d'affection spéculative pour ces êtres qui représentent tout le monde, qui sont à peine responsables, qui, avec beaucoup d'égoïsme, ont quelque bonté, qui travaillent et qui peinent comme nous...
Les soixante dernières pages de Madame Bovary sont si étrangement douloureuses que j'ose à peine les relire. Est-ce que vous ne sentez pas que Flaubert aime la pauvre Emma? Vicieuse et sotte, mais si naïve au fond, et si malheureuse! Oh! les retours dans la diligence! Oh! la chanson grivoise de l'aveugle qui couvre les prières des morts! Qui donc a dit que ce livre était sans entrailles? Lisez la lettre du père Rouault. Lisez la peinture de la vieille domestique récompensée au Comice agricole. Page si belle; vision si profonde de misère et de bonté, si révélatrice du lien qui unit la bonté et la souffrance, et encore de cette vérité troublante et contradictoire, que la société est fondée sur l'injustice et que l'injustice est la condition de la vertu qui permet au monde de durer,—que M. Brunetière, au temps où il goûtait peu Flaubert, n'a pu se tenir de citer comme un chef-d'œuvre cette page extraordinaire. L'âme de Flaubert n'est-elle point, à l'égard de la bouvière Élisabeth Leroux, sensiblement dans la même position morale que l'âme de Tolstoï vis-à-vis du moujick Platon Karatief? Non, non, l'ironie, ou la crainte pudique des émotions dont on s'honore trop facilement n'excluent point la compassion. Une immense compassion, celle qui vient de la science de la vie, se dégage silencieusement du roman de Flaubert, et la résignation au monde comme il est. Charles Bovary, après la mort d'Emma et ses tristes découvertes, dit exactement ce que dirait à sa place le moujick de Tolstoï: «C'est la faute de la fatalité.» Le moujick mêlerait peut-être à cela l'idée et le nom de Dieu. Mais nous reviendrons là-dessus.
Est-ce que vous ne comprenez pas que Flaubert aime la servante Félicité d'Un cœur simple? Est-ce que vous ne comprenez pas qu'il aime l'admirable Dussardier de l'Éducation sentimentale, et était-il nécessaire qu'il vous en informât? Si «l'indifférence mystique» où l'on nous dit que Bézouchof et Tolstoï lui-même (pour un temps) finissent par se réfugier, présuppose la douleur et la compassion, l'ataraxie philosophique où aspire Flaubert les implique tout justement au même titre. Quoi de plus triste dans leur sérénité que les maximes d'un Marc-Aurèle affirmant sa soumission aux lois inéluctables de la nature? Ah! la grande pitié qu'il peut y avoir, par tout ce qu'il sous-entend, dans le renoncement à l'expression des pitiés particulières!
Quant à l'autre caractère distinctif des romans russes: «l'intelligence des dessous, de l'entour de la vie... l'inquiétude du mystère universel», pensez-vous que cela suffise davantage à les différencier des nôtres?
«Les dessous de la vie», qu'est-ce que cela? S'agit-il des puissances obscures et fatales de la chair et du sang, instincts, complexion physiologique, hérédité, qui nous gouvernent à notre insu? Mais cela, c'est presque la moitié de Balzac, et c'est presque le tout de M. Émile Zola.—Et «l'entour de la vie»? S'agit-il de l'influence des milieux? Qui l'a mieux connue et exprimée que l'auteur de la Comédie humaine ou que l'auteur de Madame Bovary et de l'Éducation sentimentale? Ici encore relisez Madame Bovary: vous verrez que tous les actes, toutes les démarches, toutes les rêveries même d'Emma sont expliqués, d'abord par sa nature, puis par quelque excitation du dehors, une rencontre, un objet qu'elle voit, un mot qu'elle entend. Souvent, le dernier petit poids qui emporte la balance n'a l'air de rien: ce rien est tout, venant après le reste...
Ou bien, quand on accorde à ces étrangers le privilège de savoir rendre seuls «l'entour de la vie», veut-on dire que, tandis que le romancier français «choisit, sépare un personnage, un fait, du chaos des êtres et des choses, afin d'étudier isolément l'objet de son choix, le Russe, dominé par le sentiment de la dépendance universelle, ne se décide pas à trancher les mille liens qui rattachent un homme, une action, une pensée, au train total du monde, et n'oublie jamais que tout est conditionné partout?» Oui, je connais et j'admire la richesse surabondante, et presque égale à celle de la vie même, de cet embroussaillé roman: la Guerre et la Paix. Mais n'avons-nous donc point chez nous de ces romans conformes à la complexité des choses, où l'entre-croisement des faits moraux ou matériels correspond à celui de la réalité et qui contiennent en quelque façon toute la vie? Ce sera, si vous y faites attention, les Misérables, et ce sera, peut-être plus encore, l'Éducation sentimentale. Je le dis après réflexion et avec sécurité.
Ni les personnages distincts et fortement caractérisés n'y sont moins nombreux ou d'âmes et de conditions moins variées que dans la Guerre et la Paix, ni leur grouillement moins animé; ni les incidents, tour à tour rares et communs, n'y sont moins divers et moins épars. Frédéric et Deslauriers ne sont pas des individus moins largement représentatifs que Volkonsky et Bézouchof, et ils ne sont pas moins complètement «au milieu des choses». Et c'est bien, ici et là, un moment historique qui nous est peint dans sa totalité: ici, la société russe durant les grandes guerres napoléoniennes, de 1805 à 1815; là, la société française de 1845 à 1851. Et je doute même que, en dépit de leur grandeur extérieure, les événements publics,—mêlés aux comédies et aux drames privés,—que nous raconte Tolstoï, dépassent en intérêt et en importance ceux dont Flaubert nous offre le vaste et minutieux tableau. Car, non seulement l'Éducation sentimentale est l'histoire de deux jeunes gens, très particuliers comme individus et très généraux comme types, puisqu'ils représentent, l'un, le jeune homme romantique, et l'autre, le jeune homme positiviste, et cela juste à l'heure où la période du positivisme va succéder chez nous à celle du romantisme; et non seulement cette histoire se combine avec une étude des idées et des mœurs dans les dernières années du règne de Louis-Philippe: l'Éducation sentimentale est quelque chose de plus: l'histoire pittoresque et morale, sociale et politique, de la Révolution de 1848; elle nous dit, et avec profondeur, les barricades et les clubs, la rue et les salons, et elle nous montre cette chose extraordinaire: la confrontation effarée des bourgeois avec la Révolution, cette Révolution que leurs pères ont faite soixante ans auparavant, mais qu'ils croient terminée, puisqu'elle les a enrichis, qu'ils s'indignent de voir recommencer ou plutôt qu'ils ne reconnaissent plus quand c'est eux à leur tour qu'elle menace, et qu'ils renient alors avec épouvante et colère. Voilà peut-être une aventure aussi considérable que la campagne de Russie. Mais, au surplus, je n'ai voulu que vous suggérer cette idée, que la Guerre et la Paix et l'Éducation sentimentale étaient, au fond, deux œuvres de même espèce et de composition analogue.
Et, enfin, qu'est-ce que cette «inquiétude du mystère universel», dont on veut faire exclusivement honneur aux romanciers slaves? Ce «mystère», ce n'est sans doute, ce ne peut être que celui de notre destinée, de notre âme, de Dieu, de l'origine et du but de l'univers. Mais qui ne sait que presque tous nos écrivains, de 1825 à 1850, ont fait spécialement profession d'en être inquiets? De cette inquiétude, Hugo est plein, il en déborde. (Et si j'allègue tour à tour nos romantiques et nos réalistes, c'est que leur influence se fait sentir concurremment,—si toutefois c'est elle,—chez les derniers écrivains septentrionaux.)
Dira-t-on qu'il s'agit moins d'une inquiétude philosophique que du sentiment de l'inconnu formidable qui nous entoure, sentiment qui peut être lui-même provoqué par une sensation accidentelle?... Oui, j'entends bien, il y a des moments où ce seul fait, que l'on est au monde, et que le monde existe, apparaît comme tout à fait incompréhensible, nous emplit d'une indicible stupeur. Mais, d'abord, cet étonnement de vivre, cette sorte d' «horreur sacrée» ne comporte, par sa nature même, qu'une expression assez courte, ou qui ne s'allonge qu'en se répétant. Et, d'autre part, nous avions assurément éprouvé cet obscur frisson avant d'avoir ouvert un livre russe ou norvégien. «Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie», est une phrase qui ne date pas d'hier.—Un des passages de Tolstoï où l'inquiétude du mystère est le mieux traduite, c'est apparemment quand le prince André Volkonsky, blessé à Austerlitz, est étendu sur le champ de bataille et regarde le ciel, «ce ciel lointain, élevé, éternel». Il songe: «Si je pouvais dire maintenant:—Seigneur, ayez pitié de moi! Mais à qui le dirais-je? Ou une force indéfinie, inaccessible, à qui je ne puis m'adresser, que je ne puis même exprimer par des mots, le grand tout ou le grand rien,—ou bien Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?... Rien, il n'y a rien de certain, excepté le néant de tout ce que je conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois pas...» Oui, cela est beau, mais d'une beauté qui nous était déjà, si je ne m'abuse, on ne peut plus connue et familière.
«L'inquiétude du mystère», mais elle est jusque dans la petite âme sensuelle et triste d'Emma Bovary. «L'inquiétude du mystère», elle est dans l'âme simple et lourde de Charles Bovary quand il dit: «C'est la faute de la fatalité».—Et, si ce n'est l'inquiétude du mystère, c'est donc la résignation à ne pas le comprendre,—en somme, un sentiment consécutif à cette inquiétude, et non moins humain, et non moins navrant,—qui pénètre la dernière conversation, à petites phrases brèves et mornes, de Frédéric et de Deslauriers, quand ils se rappellent leur vie, et comment ils l'ont manquée, et que cela leur est presque indifférent parce qu'ils la mesurent, sans le dire, à quelque chose qu'ils ne sauraient nommer; et quand, s'étant remémoré une anecdote honteuse et naïve de leur enfance, ils disent tranquillement et désespérément: «C'est peut-être ce que nous avons eu de meilleur»; de meilleur, puisqu'ils n'ont eu que le rêve, et que ce rêve était le premier. Souvenir si mélancolique, qu'il cesse d'être impur; jugement si gros, dans sa bassesse voulue, de considérants inexprimés, qu'on n'en sent plus le cynisme, mais seulement l'affreuse tristesse...