Le Klondyke et ses affluents.—Les placers de Bonanza et de l'Eldorado.—Le Dôme.—Comment on a découvert l'or.—Les richesses du Klondyke.—Les creeks de Hunker, Gold Bottom, etc.—M. Mac Donald.
Bonanza Creek se jette dans le Klondyke, à un kilomètre et demi au-dessus de Dawson, non loin de la jonction du Klondyke et du Yukon, à main droite en remontant la rivière.
Depuis son confluent jusqu'à deux ou trois kilomètres de sa source, le courant est paresseux, et lors de l'étiage, en été, il ne fournit que tout juste assez d'eau pour alimenter les boîtes à laver (sluice boxes) pour les opérations hydrauliques. La vallée a, sur presque toute sa longueur, 150 à 300 mètres de large et conserve une direction assez uniforme. Quelques barres de gravier et de sable seulement, la majeure partie du terrain plat étant recouverte d'arbres, de mousses et de marécages. Les flancs de la vallée ne sont pas formés de rochers perpendiculaires, mais au contraire de bancs et de terrasses en retrait et finissant par s'arrondir au sommet de la colline. De chaque côté du ruisseau courent des filets d'eau appelés pups, qui ne sont que l'écoulement temporaire des eaux que le chaud soleil d'été fait sortir du sol dégelé à peu de profondeur de la surface.
À 22 kilomètres, le ruisseau Eldorado se jette dans le Bonanza, rive droite. Cet endroit est connu sous le nom de Fourches (Forks), et est le centre d'une agglomération d'une douzaine ou deux de cabanes, plusieurs d'entre elles décorées du nom d'hôtel, de salon ou de restaurant. Les deux cours d'eau sont à très peu près d'égal volume et aurifères, quoiqu'on admette généralement que, si l'Eldorado l'emporte par la quantité d'or, le Bonanza lui est supérieur par la qualité du titre, qui vaut en effet un dollar l'once de plus que l'autre.
Excepté vers le Nord, le vaste plateau situé entre les montagnes Rocheuses aux pics dentelés et le massif de collines arrondies qui rayonnent du Dôme, est bien arrosé et plus ou moins boisé. Il est prospecté par des chercheurs d'or, dont la présence est indiquée par des feux de camp nombreux.
Jusqu'à présent les recherches pour la découverte de quartz aurifère n'ont pas été faites sur une grande échelle, les placers attirant de préférence l'attention des mineurs, attendu qu'ils peuvent s'exploiter sans grands frais et sans l'aide de machines. De plus, c'est l'opinion de plusieurs experts que le Klondyke proprement dit ne donnera pas de filons. Du moins une série assez considérable d'essais faits avec des spécimens de quartz fort variés et pris un peu sur tous les points des placers n'ont pas eu de résultats satisfaisants.
On dit que le bouleversement qui a renversé les montagnes de cette région, et qui les a pulvérisées et arrondies, a été si complet que les veines intactes de quartz sont sans doute à une très grande profondeur et ne pourront être, si elles le sont jamais, découvertes que par accident.
Le quartz trouvé à la surface est à l'état fragmentaire et entièrement privé d'or ou de pyrites aurifères.
Mais les prospects ne sont pas confinés au Klondyke, ni au voisinage immédiat de Dawson. À peu près tous les tributaires importants du Yukon sont examinés et fouillés par les chercheurs d'or. Le long des bancs du Yukon, entre Dawson et Forty Mile, on a trouvé des veines de minerai chargé de cuivre natif; à Dawson même, deux ou trois veines ont été déterminées et livrent du minerai de pyrites aurifères de qualité inférieure. Plus haut sur la rivière, dans les formations calcaires carbonifères, on trouve des minerais de bromures d'argent et de galène, tandis qu'on annonce la découverte sur la Stewart de filons de minerais saturés d'or vierge.
Voici, suivant M. Ogilvie, le nouveau gouverneur général du Territoire du Nord-Ouest et pendant des années arpenteur et géologue du Gouvernement dans le Yukon, quelle a été l'origine de la découverte de l'or dans le Yukon:
«La découverte de l'or au Klondyke, comme on l'appelle, bien que le nom propre de la rivière soit un nom indien, Thronda, a été faite par trois hommes: Robert Henderson, Frank Swanson et un nommé Munson, qui en juillet 1896 prospectaient le long de la rivière Indienne. Ils remontèrent le cours d'eau sans trouver rien qui les satisfît, jusqu'à ce qu'ils parvinssent au Dominion Creek. Après avoir fouillé là aussi, ils escaladèrent la colline, découvrirent Gold Bottom, obtinrent de bons prospects et se mirent à l'œuvre.
«Leurs provisions venant à manquer, ils décidèrent de partir pour Sixty Mile afin de s'y ravitailler, et dans ce dessein ils descendirent la rivière Indienne jusqu'au Yukon, puis remontèrent celui-ci jusqu'à Sixty Mile, où quelqu'un avait établi un poste d'échange.
«De là passant à Forty Mile, ils rencontrèrent un homme, un Californien, qui pêchait en compagnie de deux Indiens: c'étaient des Indiens du Canada, des hommes du roi Georges, comme ils s'appellent eux-mêmes avec orgueil. Un des articles du Code du mineur est que, s'il vient à faire une découverte, il doit se hâter de la publier; aussi nos individus se crurent-ils obligés d'informer les pêcheurs qu'il y avait une riche «paie» sur Gold Bottom. Les deux Indiens se joignirent à la bande, et tous ensemble se mirent en route vers Bonanza, d'où ils descendirent sur Gold Bottom. Ils y prospectèrent une demi-journée et rétrogradèrent sur Bonanza, à une distance de 15 kilomètres, où ils prirent un petit tas de terre, un pan (plat)*, qui les encouragea à continuer. En quelques instants ils recueillirent là 12 dollars 75 cents. Un claim de «découverte» fut jalonné, ainsi qu'un au-dessus et un au-dessous pour les deux Indiens.
*[Un pan ou plat reçoit deux pelletées de gravier. Il y a dix plats au pied cube. Un ouvrier pourrait en laver 90 par jour.]
«En août 1896, le prospecteur californien, connu généralement sous le nom de Georges le Siwash, parce qu'il vivait avec les Indiens (Siwash), descendit à Forty Mile pour chercher des provisions. Il rencontra plusieurs mineurs et leur fit part de sa trouvaille en leur montrant les 12 dollars 75 qu'il avait mis dans une vieille douille de cartouche de Remington. Ils ne voulurent pas le croire, sa réputation de véracité étant quelque peu au-dessous du pair.
«Les mineurs disaient de lui que c'était le plus grand menteur qu'on eût jamais vu, et ils doutèrent de sa parole. Néanmoins ils étaient préoccupés de savoir la vérité.
«Finalement, ils vinrent me trouver, me demandant mon opinion: je leur fis remarquer qu'il ne pouvait y avoir le moindre doute quant aux 12 dollars 75 en or en sa possession. La seule question, par conséquent, était de savoir où il les avait trouvés. Il ne venait ni de Miller, ni de Glacier, ni non plus de Forty Mile. Donc l'or semblait bien avoir été ramassé à l'endroit où Georges l'indiquait. Alors une grande excitation s'ensuivit. Tous les mineurs se précipitèrent vers le pays fortuné, si riche en or. Tout le ruisseau, sur une distance d'environ 30 kilomètres, donnant environ 200 claims, fut jalonné en quelques semaines. Eldorado Creek, long de 11 à 12 kilomètres et fournissant à peu près 80 claims, fut occupé à peu près dans le même espace de temps.
«Boulder, Adams et d'autres vallons encore furent prospectés et donnèrent de bonnes indications de surface, l'or étant trouvé dans le gravier des ruisseaux. De tels indices constatés à la surface peuvent être considérés comme preuve de l'existence d'un sous-sol excellent. C'est en décembre que le caractère des fouilles fut déterminé. Un certain claim sur Bonanza, ayant été soigneusement examiné, permit d'établir la valeur du district. Le possesseur de ce claim avait l'habitude de laver chaque soir une couple de baquets de gravier et payait ses hommes à raison d'un dollar et demi l'heure, un beau salaire, comme on voit. Sur un claim de l'Eldorado, on fit un pan (plat) de 112 dollars. C'était magnifique. Il y eut un pan encore plus considérable au nº 6, et cela continua ainsi en augmentant de jour en jour. La nouvelle en parvint à Circle City, qui se vida de ses habitants, lesquels accoururent à Dawson. Mais, hélas! à leur arrivée, les pauvres diables découvrirent qu'il y avait déjà des mois que tous les creeks avaient été jalonnés.
«Parmi les retardataires se trouvait un Irlandais qui, se voyant dans l'impossibilité de s'adjuger un claim, arpenta le creek du haut en bas, et s'efforça de terroriser les occupants en les menaçant, grâce à ses relations à Ottawa, de faire réduire de 500 à 250 pieds la longueur de leurs claims. Il offrit un jour de parier 2 000 dollars qu'avant le 1er août tous les claims seraient diminués de moitié. Certain mineur à qui il avait fait cette offre vint et me questionna à ce propos. Je lui dis: «Pariez-vous?» Il répondit: «Quelquefois». Alors je lui dis qu'il n'avait jamais été si sûr de tenir 2 000 dollars qu'il l'aurait été s'il avait accepté ce pari. Ce genre d'intimidation fut poussé si loin que je dus faire afficher des proclamations portant que les dimensions des claims étaient réglées par acte du Parlement du Canada, et qu'aucune modification ne pouvait être apportée, si ce n'était par ce même Parlement. J'engageai les mineurs à ignorer absolument les menaces faites à ce sujet.
«Bonanza et Eldorado Creek font ensemble 278 claims; leurs différents affluents en donnent autant, et tous ces claims sont bons. Je n'hésite pas à déclarer qu'une centaine de ceux de Bonanza rapporteront plus de 150 000 000 de francs. Le claim nº 30 Eldorado, à lui seul, donnera 5 millions, et dix autres voisins 500 000 francs chacun. Ces deux ruisseaux produiront, j'en suis tout à fait certain, de 300 à 400 millions de francs, et je peux dire en confiance qu'il n'y a pas d'autre région de même étendue dans le monde qui, dans le même temps, ait contribué à créer autant de fortunes permettant à leurs propriétaires de retourner dans leurs familles et de vivre en paix pendant le restant de leurs jours, surtout si l'on considère que le travail doit se faire avec des moyens extrêmement limités, que les vivres et la main-d'œuvre sont rares, et que l'on doit se servir des expédients les plus rudimentaires. Quand je vous dirai que, pour travailler proprement un claim, il faut de 10 à 12 hommes et que, cette année-là, il ne s'en trouvait que 200, vous aurez une idée des difficultés qu'il y a à surmonter.
«Sur Bear Creek, à 10 ou 12 kilomètres, de bons claims ont été découverts, ainsi que sur Gold Bottom, Hunker, Last Chance et Cripple Creek.
«À Gold Bottom on a trouvé des pans de 15 dollars, ainsi qu'à Hunker Creek, et, quoiqu'on ne puisse pas dire que ces claims soient aussi riches que Bonanza ou Eldorado, ils sont plus riches que n'importe quels ruisseaux connus dans la contrée. À 50 kilomètres en remontant le Klondyke, Too Much Gold (Creek de Trop d'or) fut découvert. Le nom lui vint de ce que les Indiens qui y travaillèrent pour la première fois, remarquant le mica scintillant au fond de l'eau et pensant que c'était de l'or, diront qu'il y avait trop d'or, plus d'or que de gravier.»
M. Ogilvie, qui est une autorité dans la matière, dit plus loin: «Un claim de l'Eldorado fut piqueté par un jeune homme, qui le vendit quelques jours plus tard pour 85 dollars; l'acheteur n'y mit jamais la pioche et le vendit à son tour au commencement d'avril 1897 pour une somme de 31 000 dollars en monnaie légale du Canada, ce qui en poudre d'or à 17 dollars l'once est équivalent à 35 000 dollars au moins. Un autre exemple: un Canadien français étant pris de liqueur vendit son claim sur Eldorado pour 500 dollars. Une fois dégrisé, il en eut du regret. Des personnes qu'il savait devoir s'y connaître l'informèrent que tout contrat fait en état d'ivresse était illégal: il menaça alors de commencer un procès pour annuler la vente. Il n'y a pas de doute que tous les participants ne fussent plus ou moins ivres au moment où le contrat fut conclu, et plutôt que de risquer un procès, l'acheteur du claim lui offrit environ un dixième du claim original, pourvu qu'il se désistât de tout droit et titre, réel ou imaginaire, qu'il pouvait avoir. Il accepta cette proposition vers le milieu de mars dernier, et, en avril, il vendit sa part dans cette petite portion de claim pour 15 000 dollars.
«Dans une visite que je fis à Eldorado vers la fin de juin, j'estimai la production de 24 claims sur ce Creek et je trouvai qu'elle s'élevait à 826 000 dollars à raison de 17 dollars l'once, ce résultat provenant d'un simple grattage de chacun de ces claims. Cependant il y en a quatre ou cinq d'entre eux qui excédèrent 100 000 dollars chacun. Un claim d'Eldorado fut vendu 45 000 dollars, soit 5 000 comptant le 13 avril, 15 000 le 15 mai (si le paiement n'était pas effectué à cette date le claim et l'argent restaient au vendeur) et la balance de 25 000 le 1er juillet, à défaut de quoi l'acheteur perdait tout. Je pensai tout d'abord que la transaction était extrêmement hasardeuse, et je m'imaginai que probablement il allait perdre une bonne somme dans l'affaire. Lui, cependant, connaissait très bien son terrain, et il me dit, quand les documents nécessaires au transfert furent réunis, qu'il ne s'était jamais senti de sa vie si sûr d'une fortune, quoiqu'il eût miné pendant près de vingt ans.
«Il ne pouvait pas encore laver, car le ruisseau était toujours gelé. Il se mit donc à l'œuvre avec deux rockers et paya ses 15 000 dollars le 11 mai, quatre jours avant leur dû; la balance de 25 000 était complète vers le 20 juin. C'était acquérir en fait le claim pour deux mois de travail.
«Un autre exemple tiré du Bonanza Creek: le 16 avril dernier, Georges Carmack vendit pour son associé Tagish Charley une moitié d'un claim pour 5 000 dollars, dont 500 dollars au comptant, balance au 1er juillet. À défaut l'acheteur perdait le claim et son argent.
«Le 1er juillet, comme je passais devant la cabane de Carmack, j'entrai pour le voir et trouvai l'individu payant les 4 500 dollars du solde.
«Après la conclusion de l'affaire, je demandai à l'acquéreur comment la chose avait tourné. «Oh, dit-il, passablement bien.» Je le priai de me dire le résultat de son opération: «Certes, répondit-il, j'ai fouillé 24 pieds de long, 14 de large, et ai lavé 8 000 dollars.
«Je lui dis: «Eh bien, je connais la superficie de votre claim. En supposant qu'il soit également riche partout, nous allons voir combien vous allez en retirer.» Je calculai de tête et lui dis: «2 400 000 dollars.» Il s'écria: «Que vais-je faire de tout cet argent?—Oh! ne vous tracassez pas, répliquai-je, vous n'aurez pas tant de tourment que cela, il est difficile que votre claim atteigne cette richesse. Admettant qu'il produise un quart de cela, vous aurez encore 600 000 dollars. Admettant de nouveau que ce n'est qu'une bande étroite qu'il vous est arrivé de toucher, à ce taux-là vous auriez encore 83 000 dollars, ce qui est bien assez pour votre bonheur.» Bonanza Creek a à peu près 30 kilomètres de long. Comme un claim a 500 pieds mesurés en ligne droite dans la direction générale de la rivière, on compte donc sur ce creek plus de 200 claims; sur ce nombre, environ 100 sont bons, les uns riches et quelques-uns très riches. Les 100 autres sont probablement bons également, mais il n'y a pas eu assez de prospects pour en garantir le rapport définitif.
«Plus de 70 claims ont été jalonnés sur Eldorado Creek. De ce nombre plus de 40 sont reconnus riches. Je ne suis pas ambitieux d'argent, mais je voudrais choisir 30 claims sur Eldorado Creek, allouer à leurs possesseurs 1 000 000 de dollars chacun et garder le reste pour moi-même. J'aurais certainement encore assez pour mener jusqu'à la fin de mes jours une existence agréable et pour laisser aux miens ce qu'on appelle une honnête aisance.
«Les claims de côtes ont été jalonnés sur ces creeks, et quand je partis, le 12 juillet, quelques-uns donnaient de fort beaux prospects: des pans livrant de 6 à 8 dollars dans quelques cas.
«Un jour, comme je rendais visite à Clarence Berry, le possesseur des nos 5 et 6 Eldorado, il me dit que ses hommes avaient touché une couche très riche le jour précédent et ajouta: «Vous devriez vous amuser à essayer vous-même un peu de ce gravier.» Je refusai d'abord, puis je me décidai enfin à charger un pan et à le laver, mais pas pour moi-même. Mon désir était seulement de laver un pan riche, pour pouvoir dire que je l'avais fait. Je lui demandai combien il pensait que je ferais au pan: «Oh! à peu près 300 dollars», me répondit-il. Je partis, piochai dans le riche gravier qu'on me montra, mais j'avoue qu'il ne m'aurait pas été possible de dire s'il y avait de l'or, ou non, dans ce que je remuais. Je remplis bien le pan, peut-être un peu plus que les deux pelletées réglementaires, je le pris, le lavai, le séchai et le nettoyai.
«Au taux de 17 dollars l'once, je trouvai 595 dollars dans ce pan, soit le salaire de 6 mois et plus d'un bon commis! Cela me prit 20 minutes. Autant que je sache, ce pan est le plus riche qui ait été lavé dans le pays.
«Hunker est le creek qui, à ce que l'on croit, rivalisera de richesse avec ceux de Bonanza et Eldorado; il est à une vingtaine de kilomètres de Dawson et coule parallèlement à Bonanza: comme ce dernier, il se jette dans le Klondyke; la vallée de Hunker a environ 27 kilomètres; ce n'est qu'à partir du premier de ses affluents, le Last Chance, qu'on trouve de l'or.
«Cette découverte fut faite quelques mois après celle du Bonanza. Il était alors trop tard pour le travailler avec succès; aussi rien de positif n'en peut être dit, sinon que les prospects sont très satisfaisants. Dernièrement un claim de ce creek fut acheté en partie à terme pour une somme de 23 000 dollars qui fut tirée du claim même; le propriétaire eut même un excédent qui lui permit d'acheter le reste pour 40 000 dollars. Le Gold Bottom Creek, qui joint le Hunker un peu au-dessus de la Découverte, a aussi donné de très bons prospects, mais toute cette région est à peine connue. Cet hiver cependant verra un grand développement de ses ressources; le lit de roche (bed rock) se trouve à environ 6 mètres de profondeur.»
Il y a d'autres creeks dont nous pourrions parler. Mais à quoi bon? Tout ce que nous aurions à dire se résumerait en cette seule constatation: il y a là-bas de l'or, il y a beaucoup d'or. «Mais, comme le dit avec raison M. Auzias-Turenne, dans son livre récent, il serait oiseux d'insister sur l'exagération de la presse de Vancouver, de Seattle, de San Francisco, etc., quant à l'étendue des célèbres gisements aurifères. On était malheureusement d'autant plus porté à croire ces journaux que les vaisseaux du Yukon rapportaient à la même époque de splendides cargaisons de pépites. Le Klondyke a produit 2 500 000 dollars en 1897. C'est 4 millions de dollars qu'il faudrait dire, car une grande partie du revenu des lavages est restée dans le pays sous forme de travaux nécessaires à de plus grandes exploitations. À mon avis, les caisses et les bourses des États-Unis ne recevront pas plus de 6 millions de dollars du Klondyke en 1898. Voici l'explication d'un homme qui est à proprement parler le roi du Klondyke, M. Mac Donald. Cet Écossais catholique qui franchit le Chilkoot en 1895 et, faute d'un dollar, priait un des pères jésuites de lui faire crédit d'une messe en 1896, possède aujourd'hui des intérêts dans plus de soixante des meilleurs claims du pays. Selon ses propres paroles, «le Klondyke produira, d'avril à septembre 1898, cent millions de francs. Si ce n'était l'intérêt de 10 pour cent du gouvernement, ce chiffre-là serait dépassé; mais cette taxe aura pour résultat fatal une diminution considérable des fouilles aurifères en 1899».
Et maintenant une question se pose: celle de savoir si ce surcroît de production est de nature à diminuer la valeur de l'or en général et du numéraire en particulier? Dans les siècles précédents, moins l'or était abondant, plus il avait de valeur. De nos jours, nous voyons le phénomène contraire se produire: l'or est de plus en plus abondant, sans diminuer de valeur. On en a eu la preuve récente, lors des grands arrivages d'or du Transvaal. La majeure partie de cet or alla grossir les réserves de la Banque d'Angleterre, sans que cette grande accumulation ait porté aucune atteinte à la stabilité de la valeur de l'or; le numéraire ne subit aucune dépréciation.
La baisse de l'or est, en effet, arrêtée par la demande incessante dont il est l'objet. «L'institution du crédit, dit M. E. F. Johanet, l'accroissement de la population, la multiplicité des entreprises, la facilité et la rapidité des communications, les développements de l'industrie en exigeant l'emploi d'un plus grand numéraire, en occasionnant la perte, l'usure et l'usage d'une plus grande quantité de matières d'or ont opposé une digue à la dépréciation. Le continuel roulement entre l'or et le papier produit un mouvement de transactions autrefois inconnu; il active l'industrie, dont les produits deviennent plus abondants et moins chers; en assurant au capital un emploi plus fécond et plus constant, il a accru le pouvoir d'achat de l'or.»
Mais ce n'est pas seulement aux usages monétaires que l'or fournit son contingent; la moitié environ de la production est employée dans les arts et l'industrie, et de ce chef, la consommation du métal précieux ne peut qu'aller en augmentant. Il semble donc impossible que l'abondance de l'or cause sa dépréciation. Un fait, cependant, l'exposerait à toutes les fluctuations: le monnayage libre et illimité de l'argent. Or, contre ce fait, les grandes nations qui détiennent presque toute la monnaie du monde se sont sagement prémunies en suspendant la frappe libre. Et, en définitive, il est encore loin le jour où notre louis d'or tombera à 10 francs?
Un voyage d'exploration.—Prospection d'un creek.—Une percée dans la forêt.—Ces pauvres baudets.—Maladie et démoralisation.—Moustiques et maringouins.—L'heureux camp. Des morilles.—Sur Quartz Creek.—Une découverte aurifère.—Eboulement. Etayement des puits.—Location de claims.
Le 11 juillet au matin, à 4 heures, un compagnon et moi nous poussions devant nous, dans la rue de Dawson, trois baudets bâtés. Après avoir dépassé la scierie, nous nous arrêtions devant la porte d'une cabane au-dessus de laquelle flottait le drapeau anglais. Le propriétaire, un ex-lutteur renommé, venait à notre rencontre et bientôt une tente, des vivres, des couvertures, et des outils de prospection étaient empilés avec méthode sur le dos des ânes et artistement liés au moyen d'un nœud solide. Nous devions faire de compagnie une exploration dans la direction du Mac Question Creek, un affluent de la rivière Stewart, réputé inexploré mais riche en or. Deux prospecteurs avec deux animaux nous y avaient déjà précédés en s'y rendant par une autre route. Quand nos préparatifs furent terminés, notre caravane, composée de huit hommes et de trois bêtes, se mit en marche en suivant un sentier le long de la côte, à l'est de la ville. Nous passâmes le Klondyke au moyen d'un bac; les baudets, un peu trop pesamment chargés, avançaient avec lenteur; le passage à gué de la rivière ne fut pas sans difficulté, car nos bêtes s'effrayaient des rapides, peu profonds, mais assez turbulents à cet endroit.
Après avoir franchi la rivière, le chemin nous conduisit dans une superbe forêt de bouleaux mêlés de quelques sapins blancs. Puis bientôt nous pénétrâmes dans le Cagnon marquant l'entrée de la vallée de Bonanza; la marche se poursuivit sans incident, mais avec lenteur, car nos ânes avaient peine à retirer leurs petits sabots de la boue gluante de la sente; vers midi on fit halte; nous recueillîmes quelques branches éparses sur les débris de quartz et nous fîmes flamber un feu pour préparer nos aliments: lard, biscuit, thé.
Pendant ce temps, les animaux, débarrassés de leur fardeau, se régalaient des herbes succulentes qui croissent en abondance dans ce sol d'alluvion. Le repas, mangé de grand appétit, étant terminé, nous lavâmes la vaisselle, rechargeâmes les ânes, et bientôt nous étions repartis. Le soleil était brûlant, le terrain glacé. Et cette anomalie se traduisit par un défoncement pitoyable de la sente; nous piétinions un limon noirâtre, tenace, épais, qui nous retenait en place, surtout quand nous enfoncions jusqu'à mi-jambe.
Dans de pareilles conditions on avançait lentement. À un certain moment l'embourbement devint tel qu'il fallut absolument faire l'ascension de la colline pour s'éloigner des bords mêmes de la rivière. Mais soudain, le pauvre aliboron qui portait la tente glissa, le pied lui manqua, et le voilà pirouettant sur lui-même, pour aller, avec sa charge, s'étaler dans une mare de boue liquide, à 10 mètres plus bas. Notre premier mouvement fut de rire de l'aventure, la culbute étant si comique; le second fut de nous précipiter au secours de la bête qui, les quatre fers en l'air et reposant mollement sur la tente formant coussin, ne se pressait pas de reprendre son équilibre. Il fallut dénouer les cordes, décharger son bât, objet par objet, ensuite nettoyer le tout tant bien que mal, recharger et repartir. Vers 7 heures du soir, nous déclarâmes en avoir assez pour la journée, et nous nous arrêtâmes pour camper près du numéro 25, après avoir fait une quinzaine de kilomètres en autant d'heures.
C'est à cet endroit qu'un facétieux Irlandais, Ruddy Connor, a dressé sa tente portant l'enseigne engageante de l'Hôtel de la Goutte de Rosée. Le mouvement sans précédent des voyageurs depuis le début de l'été l'a mis entièrement à court de vivres, à sec de liquides, si bien qu'il a été contraint de placer, bien en évidence, un écriteau portant ces mots: «Repas à 75 dollars pour ceux qui ont des sacs remplis, repas gratis pour ceux qui n'ont pas de sac du tout».
Ayant bien pénétré l'intention de cet hôtelier de génie, nous nous décidons à camper en face de son écriteau et de faire appel au contenu de nos sacs pour le dîner.
Talonnés par le désir d'arriver au but, nous n'avons malheureusement pas le loisir de prendre un long repos, et nous nous levons à minuit et demi, presque avec le soleil. La route est monotone, les repas le sont aussi. Ils se composent perpétuellement de lard et de haricots, mais l'appétit est tel que l'on oublie ce que ce régime a de spartiate. Ce jour-là, vers 2 heures, l'arête séparant la vallée de Bonanza de celle du Quartz est atteinte, et nous y trouvons, heureusement pour nos bêtes, un sentier sec et dur. Sur ces hauteurs nous éprouvons une sensation exquise: l'air est si pur et si calme, la lumière si douce, les fleurs sont si éclatantes, les bruyères d'un vert si tendre! Par instants, on se croirait sur les croupes du Jura, avec cette différence que la pierre calcaire est remplacée par le quartz; mais tout à coup les andouillers d'un élan ou d'un caribou blanchis par le soleil viennent nous rappeler que nous sommes aux antipodes de la civilisation. Finalement, nous nous arrêtons, vers le soir, dans une ravine couverte de broussailles. À la lisière des arbres, les compagnons qui nous ont devancés nous attendent. C'est l'heure du repas. Quelques-uns d'entre nous le préparent sans tarder: un échafaudage de morceaux de bois et de piquets enfoncés en terre s'élève bien vite au-dessus d'un feu flambant où des arbres entiers sont jetés; le tout supporte les vases, marmites, récipients remplis de tout ce qu'il faut pour parfaire un festin gargantuesque. D'autres s'occupent à dresser la tente, tandis que les ânes sont laissés libres de trouver leur fourrage dans la côte tapissée d'herbes variées.
Le jour suivant, nous abordâmes des parages inexplorés, abondants en montées et en descentes; mais heureusement le terrain était ferme et parfois desséché. La forêt remplaçait les broussailles; elle devenait même si serrée, que nous fûmes obligés d'envoyer en avant-garde deux ou trois sapeurs qui, la hache à la main, ouvrirent un passage à travers le fouillis inextricable du bois. Malgré les traces nombreuses et fraîches de caribous, d'élans, de panthères, de lynx, d'ours et d'autres bêtes sauvages, il fut impossible à deux des nôtres, bons marcheurs et excellents tireurs qui, la carabine en main, précédaient la caravane, d'apercevoir et de tirer le moindre coup de fusil, et pourtant il arriva parfois que l'herbe foulée au pied par l'animal n'avait pas eu encore le temps de se redresser.
Après quatre journées de cette marche dans l'intérieur, les difficultés augmentèrent, la lassitude et la maladie mirent à bas la moitié du contingent; la dysenterie, la diarrhée, les fièvres terrassèrent les plus robustes: force nous fut d'établir un campement et de nous arrêter quelques jours jusqu'à ce que les malades eussent repris assez de forces pour se remettre en marche. Nous choisissons pour emplacement du camp le bord d'un ruisseau à l'eau limpide, dans la forêt même: en semblable occurrence, quand l'eau et le bois ne manquent pas, le prospecteur se déclare satisfait. Les vivres étant courts, nos chasseurs battirent la campagne, mais sans succès. Un jour pourtant, ils rencontrèrent une tente occupée par quatre ou cinq prospecteurs qui venaient de tuer un élan et qui, généreusement, leur en offrirent un quartier.
Les gens valides de notre caravane occupèrent leur séjour au camp à prospecter dans le ruisseau; ils y trouvèrent des «couleurs», c'est-à-dire quelques parcelles d'or intéressantes sans doute, mais pas assez abondantes pour justifier des travaux plus importants. Le travail, dans ces conditions, se fait ainsi: on détache, à coups de pic, du gravier des bancs et on le lave dans un pan (sorte de plat ou plutôt de casserole à frire sans manche) avec l'eau du ruisseau même, en faisant osciller constamment un pan, de façon que l'or, qui est le plus pesant, se rassemble et se tasse au fond; l'eau que l'on fait courir sur le gravier entraîne celui-ci et ne laisse bientôt dans le plat que du sable noir, qui consiste en réalité en cubes minuscules de fer magnétique contenant très souvent de l'or. Ce sable, étant presque aussi lourd que l'or, se sépare assez difficilement du métal précieux; néanmoins, avec un peu de pratique, on arrive aisément à laver le tout, de façon qu'il ne reste dans le pan que les particules d'or et quelque peu de sable qu'on élimine en séchant ce résidu sur le feu.
Nous étions arrivés aux confins de cette vaste plaine qui, comme nous l'avons vu, s'étend des contreforts du Dôme à ceux des montagnes Rocheuses, à plus de 150 kilomètres à l'Est. L'étude du terrain et le résultat des prospections nous avaient convaincus que nous étions parvenus à la limite de la ceinture aurifère. Et, comme l'état d'abattement de nos malades persistait, nous décidâmes de battre en retraite pour gagner la vallée du Quartz Creek, que nous savions peu explorée et peu connue.
Une marche lente permit aux convalescents de suivre, tant bien que mal, le gros de la colonne; les baudets, allégés de tout le poids des provisions consommées depuis le départ, en profitèrent pour s'émanciper. Nous arrivâmes ainsi un soir pour bivouaquer dans un endroit appelé, par ironie sans doute, «l'Heureux Camp», car les moustiques, les maringouins nous y firent souffrir mille tortures et faillirent presque nous faire verser des larmes de douleur. Nous trouvâmes confirmée la véracité de cette description d'un homme qui s'y connaît pour y avoir passé:
«En été, il y a des moustiques sans nombre, des marais à traverser, des montagnes à gravir. Eh bien, tout le temps ces infernales bêtes vous dévorent jusqu'à ce que parfois la vie elle-même semble être une malédiction. Je sais ceci par expérience, et j'ai vu des hommes forts, durs, vigoureux, verser des larmes de rage impuissante devant ces ennemis innombrables et presque invisibles. Maintenant, supposez que vous portiez des bottes de mineur en caoutchouc montant jusqu'aux cuisses et qui sont presque indispensables dans ce pays-là, pendant la saison d'été, chacune pesant 3 ou 4 livres, un lourd habillement de laine, des couvertures, des vivres pour dix, vingt ou trente jours, quelquefois plus, une hache, un pic, une pelle et d'autres articles indispensables, un poids total de 50, 60, 90 et souvent plus de 100 livres, tout cela porté à dos, pataugeant à travers les marais, vous débattant dans la broussaille, gravissant les pentes escarpées des montagnes sous un soleil écorchant qui, de fait, couvre la peau d'ampoules, pendant que tout le temps la sueur coule à flots et que, incessamment aussi, le maringouin, doué d'ubiquité, vous assaille à chaque point vulnérable, s'attaquant surtout à vos yeux, à vos oreilles et à vos mains et trop souvent, hélas! à votre langue, sans qu'il soit possible de s'y soustraire. Et puis, ayant échappé à cette torture, quand vous franchissez le sommet de l'arête, les vents solidifient presque vos vêtements saturés de sueur, vous glacent jusqu'à la moelle, et raidissent vos doigts au point qu'ils peuvent à peine se mouvoir. Après une journée passée dans ces conditions, imaginez que vous vous asseyez au milieu d'une nuée de moustiques pour prendre votre repas, qu'il vous a fallu plus d'une heure pour préparer, et qui consiste en pain pétri à la hâte et cuit sur la braise de votre feu de camp, en haricots peut-être à demi bouillis, en lard dans la même condition, en café ou en thé de mauvaise qualité. Si vous êtes fumeur, vous savourez ensuite une pipe, puis vous vous enveloppez dans vos couvertures avec quelques rameaux répandus sur le sol, la tête soigneusement couverte, car le maringouin ne dort jamais, et vous trouvez enfin un sommeil tel que les conditions peuvent le permettre, mais qui est d'ordinaire, je dois le dire, profond et assez doux.»
L'Heureux Camp est situé sur l'arête bordant la vallée du Dominion à l'Est, non loin du Dôme. Nous lâchâmes nos baudets en liberté; comme il faisait grand jour à 10 ou 11 heures du soir, ils s'éloignèrent bientôt avec le grelot qu'on leur avait confectionné, deux jours auparavant, au moyen d'une boîte à conserves vide et d'un gros clou en guise de battant. Grâce à cette invention (non patentée), on pouvait les suivre aisément quand ils erraient dans la forêt, ou les retrouver quand ils s'égaraient. Après le souper on se coucha; mais les moustiques étaient si agressifs que plusieurs d'entre nous préférèrent s'asseoir auprès du feu et s'enfumer à outrance pour échapper aux piqûres de ces affreuses bêtes. Le lendemain nous subîmes là un orage épouvantable, avec éclairs sinistres et coups de tonnerre effrayants, tandis que la pluie perçait nos vêtements de part en part. Il y a souvent, en été, de violentes perturbations de l'équilibre atmosphérique, mais elles sont heureusement de courte durée, et elles contribuent à maintenir l'air pur et frais.
Le jour suivant, descente le long de l'arête qui sépare Quartz Creek de Canyon Creek: le paysage est charmant; après les bruyères et les arbrisseaux viennent des broussailles, puis des bois avec des sous-bois luxuriants; les clairières sont, par places, tapissées d'herbes et de fleurs dont les tons s'harmonisent parfaitement, fonds verts relevés de motifs de couleurs gaies, tandis que les troncs blancs des peupliers, des trembles et des bouleaux semblent former des panneaux pour encadrer la scène. Près du sommet, des quantités de baies rouges, noires et bleues, surtout des bleues, des airelles grosses et délicieuses, offrent un rafraîchissement bienvenu au voyageur altéré. Elles se vendent à raison de 2 dollars le litre dans les restaurants de Dawson. En descendant la côte, tout en traversant une partie de la forêt récemment endommagée par un incendie, l'un de nous heurte de son pied un objet qu'il examine de plus près avec étonnement: c'est une morille! Et en effet, à droite, à gauche, partout nous comptons des douzaines, des centaines de ces champignons émergeant de la mousse verte ou des feuilles mortes qui déjà jonchent le sol. Cette découverte est accueillie avec joie, car elle va amener quelque variété dans le menu. Mais voici qu'au dîner chacun refuse de goûter à ce plat, de peur de s'empoisonner. Enfin un de nos compagnons se hasarde, disant «s'y connaître en champignons». Il déclare les nôtres excellents. Il prouve son dire en en absorbant une large portion. Et aussitôt c'est à qui en mangera le plus; la morille est admise par acclamations au menu quotidien. Celles-ci sont plus grosses (quelques-unes sont comme le poing) que celles d'Europe, mais elles n'ont peut-être pas une saveur aussi fine; toutefois, en raison de ses qualités nutritives, la morille est un précieux aliment naturel dans ce pays où elle abonde.
En sortant du bois, nous fûmes si frappés de la position et de l'aspect du terrain que nous décidâmes d'y faire des fouilles. Notre tente fut dressée au bord du Quartz, en un point où des travaux faits récemment avaient laissé des vestiges, sous forme d'écluse, de boîtes et d'amas de gravier. Au lavage nous obtînmes des résultats satisfaisants. Le lendemain l'investigation fut poursuivie, et bientôt, vers l'intersection des deux cours d'eau, nous découvrîmes que des fouilles avaient été commencées à l'extrémité du plateau qui avait attiré notre attention; nous nous approchâmes et, comme la place était désertée, nous essayâmes la terre: on déclara les prospects très bons. Aussi quand revinrent les mineurs, dont nous avions vu les travaux, leur offrîmes-nous de procéder en commun à la prospection de ces terrains, à condition que, si le résultat était favorable, nous jalonnerions le claim entre nous tous.
Nous nous mîmes donc à l'œuvre, et le lendemain quatre pans donnèrent ensemble un dollar et demi, soit 38 sous le pan. Si l'on considère que 10 sous au pan est un résultat excellent, on peut penser que nos essais furent trouvés très encourageants; les jours suivants, nous fîmes au pan 50 sous et même davantage: le bed rock n'était même pas atteint, et les prospects étaient exécutés sur le bord de la roche. On creusa alors à 3 ou 4 mètres, et les fouilles furent continuées sur différents points du terrain; malheureusement l'eau de surface était si abondante, grâce à l'action du soleil dégelant l'humus, qu'il devint très difficile et même dangereux de travailler. En effet, la partie du terrain où la découverte avait été faite était ombragée par de grands arbres qui, arrêtant les rayons du soleil, laissaient la terre sèche, tandis qu'ailleurs, un incendie de forêt ayant détruit tout ombrage, le dégel était complet. Il fallut donc étayer les parois de la fosse avec des sapins coupés en longueur, mais cela même n'empêcha pas l'un de nous d'être presque enseveli par un éboulement de gravier. C'est à grand'peine qu'il fut retiré du trou avec une épaule contusionnée. À une profondeur de 5 mètres environ, malgré les étais formés de tronçons d'arbres de 0m,10 à 0m,12 de diamètre et renforcés d'une palissade de rondins courant tout le long des parois du puits, il fallut renoncer à ces fouilles par trop périlleuses. Nous avions cependant de bons prospects, et ils nous donnaient un vif espoir de succès, mais la partie dut être remise à plus tard. Nous décidâmes de la reprendre méthodiquement à l'hiver.
Satisfaits de ce commencement, nous mesurâmes et piquetâmes les claims suivant le nombre des assistants, et, aussitôt cette opération achevée, nous reprîmes le chemin de Dawson, afin de faire enregistrer notre déclaration de propriété.
En route, un de nos ânes, qui portait un sac vide destiné à être rempli de morilles, ne voulut pas se laisser appréhender au moment convenable. Il prit un temps de galop à travers le bois; pourchassé longuement, il finit par disparaître.
On ne s'en inquiéta pas autrement, supposant qu'il était retourné au camp, mais 3 ou 4 jours plus tard, il fut retrouvé presque mort de faim; dans sa course au milieu des arbres, sa corde s'était déroulée et entortillée autour d'un tronc. Le pauvre animal attendait soit la délivrance, soit la mort.
Notre voyage de retour à Dawson se fit sans incident. Aux Fourches, nous nous arrêtâmes à l'hôtel hospitalier de Mme White, de New-York. Et le soir même, par une forte averse, nous rentrions à Dawson, d'où nous étions partis deux semaines auparavant.
Quelques types du Klondyke.—Alexandre Mac Donald, Joe Ladue, Henderson, etc.—Journaux de Dawson.—Le Klondyke et ses richesses.—Animaux à fourrure.—Le pays des grandes chasses.—Les oiseaux du Yukon.—Administration du Territoire.
Parmi les hommes aujourd'hui reconnus comme les vétérans du Yukon, il faut nommer MM. Hart, Harper, Mac Question, Hunker, Mac Donald, Ladue, Henderson; leurs histoires sont à peu près identiques; comme des centaines d'autres, l'esprit d'aventure et d'entreprise les a conduits un jour vers les territoires à peine connus qui couvrent tout le nord du continent américain, entre les 58e et 70e parallèles: pendant des années ils ont parcouru ces immenses étendues de pays, vivant de chasse, de pêche, lavant de l'or un peu partout, gagnant juste de quoi acheter des vivres et des vêtements pour l'hiver, menant une vie isolée, rude, sauvage, mais cependant profitable, car c'est toujours ainsi qu'une contrée nouvelle a été d'abord explorée, puis envahie, enfin absorbée et peuplée.