LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR. LE POSTE DE SIXTY MILE, D'APRÈS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

Il y a plus de 25 ans que Harper arriva dans le Yukon. Il venait de la contrée aurifère du Caribou. Franchissant les montagnes Rocheuses, traversant les régions du Liard, du Mackenzie, du Porc-Épic, affluents du Yukon, il remonta ce fleuve jusqu'à la rivière Blanche. Mac Question y arriva à peu près vers le même temps, ayant pris le chemin de la rivière de la Paix et du lac Athabasca par le Mackenzie. Ces deux coureurs des bois se rencontrèrent et s'associèrent pour faire le commerce des fourrures. Ils fondèrent ainsi des postes à Forty Mile, Sixty Mile, Fort Selkirk et d'autres endroits. L'or, dont ils n'ignoraient pas l'existence, ne semble pas cependant avoir été l'objet de graves préoccupations de leur part, et, bien qu'ils en eussent trouvé déjà en 1873 sur la rivière Blanche, ils ne sont pas parvenus à la célébrité romanesque à laquelle sont arrivés des explorateurs plus jeunes et plus récents, tels que Mac Donald et Ladue.

JOE LADUE—CROQUIS DE L'AUTEUR. JOE LADUE—CROQUIS DE L'AUTEUR.

Alexandre Mac Donald vint au Klondyke il y a quelques années et y prospecta tout d'abord de place en place sans grand succès. Il avait plus d'une fois fait fortune dans les mines du Colorado et de la Colombie Britannique, mais il avait tout perdu. Il se trouvait dans le pays, il y a deux ans, quand la nouvelle de la découverte de l'or se répandit, et il fut un des premiers à juger de la valeur extraordinaire des placers. Il piqueta aussitôt des claims sur les creeks et, par de judicieuses acquisitions, il augmenta tellement la valeur de ses possessions qu'aujourd'hui on ne le désigne pas autrement que du nom de «roi du Klondyke». C'est un Écossais ayant plus de six pieds de haut, de forte taille, épais, dont la figure respire à la fois l'honnêteté et la bonhomie. Il possède quelques-uns des plus riches claims de l'Eldorado et du Bonanza et plusieurs autres de grande valeur sur d'autres creeks. Joe Ladue est Canadien d'origine, mais il s'en alla très jeune dans l'état de New-York, où il travailla comme garçon de ferme pendant plusieurs années. Les nouveaux territoires du Nord-Ouest l'attirèrent instinctivement, et en 1882 il arriva au Yukon; il y trafiqua et devint un des membres de la maison Harper, Mac Question et Cie. Il y a trois ans, il établit une scierie au poste de Sixty Mile, puis en 1897, lors de l'excitation générale causée par les nouvelles découvertes, il devina l'importance, en quelque sorte stratégique, du confluent du Klondyke et du Yukon, et il s'empressa de demander le terrain en question pour y établir une ville. On lui concéda le territoire. C'est ainsi que Dawson prit naissance; en outre Ladue a des intérêts considérables dans un bon nombre de claims; c'est un homme d'une quarantaine d'années, comme Mac Donald; il est de taille moyenne, d'une santé très précaire. Bob Henderson, Carmak, Hunker sont aussi des personnages fameux qui, tous, sont venus au Yukon, il y a longtemps, et ont profité de la découverte de l'or. Dans quelles proportions sont-ils riches? Nul ne saurait le dire. Ont-ils un, deux, trois, cinq, dix millions? Peut-être. Ont-ils moins? Peut-être aussi. Leur fortune est en claims. Or que valent ces claims? C'est ce qu'il est impossible de préciser. L'un de ces richards du Klondyke, Mac Donald, est venu en Angleterre il y a quelques mois pour négocier ses claims. Il en demandait 600 000 livres, soit 15 millions de francs. Il n'a pas pu les placer.

Il y a aussi les nouveaux venus, dont l'histoire n'est pas non plus banale. Voici, par exemple, Frank Phiscator; il est arrivé en 1895, à moitié mort de faim, venant de Baroda, localité du Michigan. Tout l'été il avait couru, cherché, creusé et lavé sans rien trouver: ses membres n'étaient plus qu'une plaie, tant il avait arpenté le pays en tous sens; il était si las, si découragé qu'il se laissa un jour tomber sur les bords du Dosulphuron Creek pensant y mourir. La glace insensibilisait peu à peu ses pauvres jambes malades, tandis que les moustiques bourdonnaient autour de ses paupières à demi fermées sous un soleil aussi brûlant qu'un cautère. Et comme il les entr'ouvrait, il aperçut quelque chose qui brillait à travers le cristal du ruisseau. C'était de l'or! Quel ravissement ce fut pour lui de plonger ses mains dans l'eau pour saisir cet or, pour le respirer, pour l'adorer.

Anderson, parti la même année de San Francisco, avait laissé à sa femme de quoi vivre douze mois, lui promettant et se promettant bien d'être de retour avant ce délai, muni d'une sacoche lourdement bourrée de pépites. Dix-huit mois s'écoulèrent sans que le voyageur donnât de ses nouvelles. Sa femme était réduite à la misère. Trop fière pour mendier, la pauvre abandonnée songeait au suicide. Soudain, le Portland est signalé revenant des pays mystérieux. Elle accourt sur le port, et quand elle voit son mari descendre du paquebot avec ses sacs de pépites, elle roule à terre inanimée.

Bien des femmes ont accompagné leur mari dans l'Eldorado: la première qui ait eu le courage d'escalader les glaciers du Chilkoot est Mme Berry, femme d'un jeune fermier de Californie. À sa suite d'autres vinrent, tentées par la fortune; mais ce qu'il faut citer, c'est l'apparition de deux petites Sœurs de la Miséricorde, deux Canadiennes de Québec, c'est-à-dire deux Françaises, venues là, non pas attirées par l'appât de l'or, mais pour prier, pour guérir, pour sauver peut-être les victimes de la fièvre de l'or!

EMBOUCHURE D'UN CREEK.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE. EMBOUCHURE D'UN CREEK.—DESSIN DE GOTORBE, PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.
UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT. UN CLAIM L'HIVER AU KLONDYKE. DESSIN D'OULEVAY, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Malgré les déconvenues dont nous avons parlé à diverses reprises, la valeur du Klondyke comme terrain aurifère est indiscutable. Voici ce qu'en dit le Dr Dawson, géologue distingué du Canada: «Parlant du caractère général de la contrée, je n'hésiterai pas à dire qu'elle est extrêmement riche en or. Elle est pareille à d'autres grands districts miniers, en ce que le métal alluvial lavé par les ruisseaux a le premier été découvert et recueilli. Mais les montagnes d'où ces cours d'eau descendent doivent également être riches en or. Là, un jour, les grandes veines et filons de quartz aurifère seront découverts et travaillés, tandis que les pilons et le matériel de machines seront répartis à profusion dans les montagnes. Mais ce quartz est encore à découvrir.

«Le Yukon n'est pas une si mauvaise contrée que beaucoup se l'imaginent, excepté en hiver. Le climat est bon en été, quoique cette saison ne dure pas très longtemps. Le pays est beau et vert, et il fait bon y travailler. Mais les hivers sont longs et extrêmement froids. Cependant les conditions climatériques ne seront jamais assez rigoureuses pour empêcher le développement minier de cette région.

«La tâche est énorme, avec cette immense surface de pays et les difficultés de locomotion et de transport. Il se passera un temps considérable et des efforts répétés seront nécessaires avant que cette région soit complètement développée. Mais de grandes découvertes de terrains aurifères comme celles qui ont été récemment faites donnent à croire que l'ère de développement futur sera extraordinairement profitable.»

Le Dr Nordenskiold, professeur de minéralogie à l'Université d'Upsal, envoyé dans le Yukon par le gouvernement suédois, dit que la contrée est très riche et sera très productive pour longtemps. Il prétend qu'on trouvera les immenses dépôts de quartz qui ont donné naissance aux graviers aurifères du Klondyke. L'or déjà trouvé provient d'anciens lits de rivières très différentes des rivières actuelles.

Le quartz sera de qualité inférieure et se trouvera près des creeks du Klondyke. L'or n'a pas été porté par les glaciers à une grande distance. Le terrain du district de la rivière Stewart contient beaucoup d'ardoises, par conséquent on y éprouvera quelques déceptions quant à l'or. En somme, le rapport du Dr Nordenskiold est très favorable.

Après l'or, les fourrures sont le principal élément de richesse de la région.

UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT. UNE INSTALLATION DE MINEURS. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Le plus grand des animaux du pays est l'élan d'Amérique; c'est un animal de la taille d'un fort cheval et pesant jusqu'à 800 kilos; sa chair est excellente et sa fourrure, d'un gris clair, très chaude et très épaisse. Il va en troupes et voyage de préférence le long de la crête des montagnes; le matin, on peut surprendre aisément ses traces dans la neige fraîche et attendre patiemment son retour, qui s'effectue toujours par le chemin même qu'il a pris pour aller pâturer. De plus, il n'a pas conscience du danger, et le plus souvent il ne s'enfuit pas; il est donc facile d'en détruire toute une bande à la fois. Les Indiens, qui vivent de chasse et de pêche, en massacrent parfois des troupeaux considérables en les cernant: les pauvres animaux, saisis de terreur, se serrent les uns contre les autres, sans chercher à se sauver, et sont tous égorgés sur place, souvent sans nécessité.

Le caribou est un cerf de grande taille, qui fournit aussi une fourrure estimée; ses mœurs sont sensiblement les mêmes que celles de l'élan; il a du reste, comme ce dernier, reculé à de grandes distances dans l'intérieur, où cependant il se rencontre en troupeaux de centaines de têtes.

L'ours, le loup et le lynx sont aussi pourchassés avec ardeur, en hiver, car leurs peaux sont très recherchées; celle du lynx est la plus chaude et la plus légère de toutes pour la confection de robes ou de couvertures servant de lit aux explorateurs.

Il y a plusieurs espèces d'ours: d'abord le grizzly, d'une force et d'une taille prodigieuses; c'est le plus grand des ours; puis le silver tip (tache d'argent), ainsi nommé parce qu'il a le haut du poitrail blanc, le reste de la robe étant gris, est beaucoup plus petit. Il est très féroce. Les coureurs des bois prétendent que ces deux variétés ne dorment pas dans leurs gîtes en hiver, comme le font les autres, mais voyagent continuellement et sont redoutables à rencontrer; on les évite donc autant que possible. Les autres variétés, brun, noir, cannelle, sont presque inoffensifs; ils se nourrissent en été, soit des baies, si abondantes sur les versants élevés, soit de saumons pêchés dans la rivière. Le lieutenant Schwatka, qui a exploré l'Alaska, il y a quelques années, rapporte qu'en été les ours étaient si nombreux sur certains ruisseaux, attirés là par le saumon, que les prospecteurs avaient dû leur abandonner la place; il dit aussi que les moustiques attaquaient les ours si obstinément qu'on trouvait parfois certains de ces animaux rendus aveugles par suite de piqûres aux yeux.

L'ours, même le grizzly, n'attaque pas volontiers l'homme, à moins d'être blessé; dans ce cas il devient fort dangereux. Un de nos compagnons d'excursion au Quartz Creek nous a affirmé que dans une partie de chasse, il y a un an, un grizzly se jeta à l'eau pour gagner à la nage le canot d'où un coup de feu l'avait blessé. Ce ne fut qu'après avoir reçu plus de quarante balles dans le corps qu'il cessa de vivre.

Les fourrures peut-être les plus demandées sont celles de renards; il y en a de gris d'argent, de noirs, de bleus et de roux, les deux premières variétés étant les plus estimées. Les renards sont communs et les loups rares, surtout les noirs; dans le Yukon les loutres sont rares aussi; le castor ne se rencontre pas.

Les lièvres arctiques sont tantôt très rares et tantôt très abondants, suivant les années. On a observé à leur égard un fait très curieux; pendant trois ans on n'en voit pas trace, puis, les deux années suivantes, ils sont extrêmement nombreux et se multiplient beaucoup. Ensuite ils disparaissent alors en quelques mois. Ils ont ainsi un cycle de sept années dans lesquelles ils apparaissent et disparaissent mystérieusement sans qu'on ait pu jusqu'ici se rendre compte des raisons de ce phénomène. On ne trouve jamais aucune trace de leurs cadavres.

UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT. UN MINEUR ET SON TRAÎNEAU EN HIVER. DESSIN DE MIGNON, D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

La martre est soumise aux mêmes règles d'apparition et de disparition.

Les chèvres et moutons (big horn) se trouvent sur les pentes des montagnes et sont prisés pour leur chair et pour leur peau, qui fournit une fourrure chaude et épaisse; il en existe une variété tout à fait blanche dans les montagnes du chaînon des Rocheuses, non loin du Yukon, à 60 kilomètres en aval de Dawson.

Les oiseaux sont rares, excepté les canards et les oies sauvages, qui se voient par milliers dans les mois de mai à septembre et qui pondent leurs œufs ou élèvent leurs couvées sur les innombrables lacs, étangs et mares de l'intérieur.

L'aigle à tête blanche est commun sur la côte, mais assez rare à l'intérieur; une variété d'aigle brun de petite taille est assez nombreuse, de même que les corbeaux; la pie, au contraire, se voit rarement.

La poule de bruyère abonde, la perdrix pas du tout; mais par endroits la perdrix blanche (ptarmigan) est très nombreuse. Parmi les petits oiseaux, les snow birds (oiseaux de neige) courent par bandes sur la neige; en été, des troupes d'oiseaux de la couleur et de la grandeur des moineaux animent les bois du Klondyke; les martinets sont légion le long du fleuve, tandis que les hirondelles décrivent leurs gracieux arcs de cercle dans l'air, au-dessus des toits de Dawson, qui, par parenthèse, sont couverts de verdure et de fleurs. En effet, les planches grossières qui recouvrent en deux plans inclinés les cabanes et les huttes des Dawsoniens sont chargées d'une couche épaisse de terre végétale; les graines s'y développent d'autant mieux que l'intérieur est plus chaud.

Quelques personnes industrieuses ont tiré parti de cette circonstance pour établir des potagers sur le toit de leur habitation. Aussi, dans une simple promenade, un observateur quelconque peut-il juger assez sainement du caractère des gens dont il aperçoit la maison. Voilà des navets, des oignons, des laitues; assurément l'habitant de cette cabane est un ami du bien-être matériel, un gourmand, un épicurien; voici, au contraire, des campanules, des crocus, des églantines; c'est la demeure d'un idéaliste, d'un rêveur...

Un autre oiseau qui a tout à fait la tournure impudente du geai sans en avoir le manteau, c'est le pillard de camp (camp robber); le corps est gris, les ailes sont noires, et la tête est ornée d'une huppe donnant à l'animal un air crâne; très hardi, il vient sans hésiter voler la viande suspendue à l'entrée de la tente et ne se laisse pas intimider même par un coup de feu. Dans les forêts pullulent les écureuils rouges.

HALAGE AU BORD DU YUKON. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT. HALAGE AU BORD DU YUKON. DESSIN DE MIGNON, PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

C'est là l'énumération à peu près complète des espèces animales du territoire du Yukon.

Il faut aussi mentionner la découverte sur les creeks, à quelques mètres de profondeur, de restes d'ossements et de dents d'animaux antédiluviens, des fragments de squelettes assez complets, des défenses de mammouth, l'une entre autres mesurant encore plus de 1 mètre de long et évidemment brisée aux deux extrémités. C'est sur le Hunker, l'Eldorado et le Dominion que la plupart de ces débris fossiles ont été exhumés.

Le Territoire du Yukon est administré par un gouverneur général (aujourd'hui M. Ogilvie), assisté d'un conseil composé de six membres ayant pleins pouvoirs et qui peut nommer ou révoquer tous les employés subalternes, à l'exception du juge, qui est indépendant.

Le district ou territoire du Yukon est une province ou plutôt un département du Territoire du Nord-Ouest qui, en fait, embrasse toute cette partie du continent au nord du 60e parallèle et comprise entre les 100° et 141° de longitude occidentale (Greenwich).

Un commissaire de l'or est chargé de tout ce qui concerne les mineurs et les mines, patentes, titres, actes d'enregistrement, etc. Les permis pour la coupe du bois des forêts du gouvernement et pour l'usage du bois flottant et dérivé sur les rivières sont donnés par un agent des forêts. Il y a quatre arpenteurs sous les ordres du commissaire de l'or.

Un corps de police à cheval «ou montée», au nombre de 250 hommes, est réparti sur les lignes de trafic du territoire, avec des stations à Bennett, au lac Tagish, aux rapides du Cheval Blanc, à l'embouchure de la rivière Teslin, à Selkirk, à Dawson (où sont le plus grand nombre de soldats) et à Cudahy, avec de fréquentes patrouilles entre ces différents points pour le maintien de l'ordre.

Il convient de dire que ces patrouilles produisent un excellent effet. L'ordre et la tranquillité règnent dans tout le pays, dans les centres habités comme sur les gisements aurifères. C'est là un résultat admirable et assez surprenant même, dont il faut féliciter grandement la commission du Yukon et les officiers de la police, car on peut bien admettre que dans cette population de gens entraînés vers le nouvel Eldorado, à la recherche de l'or, il s'est glissé un nombre considérable de gens d'une moralité douteuse. La vigueur avec laquelle sont appliquées les lois britanniques, la difficulté de s'échapper du pays, ont empêché jusqu'ici les mineurs de se livrer aux violences si fréquentes dans les anciens camps miniers d'Amérique. Il y a eu, cela va sans dire, des incidents qui se sont dénoués tragiquement, mais ils ont été l'exception.

Quant à la ville de Dawson, elle a été, dans le courant de l'été dernier, érigée en municipalité avec un comité provisoire de six membres. Depuis lors une administration municipale permanente y a été instituée.

À Dawson, en particulier, l'ordre est parfait. Il n'y a jamais de disputes ni de rixes. Personne ne ferme ses portes. L'or est si abondant dans les maisons qu'il ne vaut pas la peine d'être volé. Aussi Dawson s'enorgueillit-elle d'être la ville la plus honnête du monde.

XVI

La rivière Forty Mile et ses placers.—Les gisements de charbon.—Barres aurifères.—Légende indienne.—Les vapeurs du Yukon.—Mouvement commercial du fleuve.—Statistiques et prix courants.—Production aurifère du Klondyke.—La taxe sur l'or.

Tournons pour quelque temps le dos à Dawson; nous laisserons la ville se transformer pendant notre absence, si rapidement qu'à notre retour, au lieu de la chemise de flanelle rouge ou bleue, de l'habit à bandes multicolores en mackinaw et des bottes américaines ou muckalucks en peau de phoque, nous trouverons presque partout la redingote ou le paletot sac, le col blanc et les souliers en cuir verni; au lieu d'aller loger comme aux premiers temps sous le mince couvert d'une tente ou sur les planches raboteuses d'un pont de bateau, nous jouirons d'un gîte confortable au Fairview et au Yukon Hôtel. Nous prendrons un des nombreux steamers récemment arrivés de Saint-Michel et qui y retournent après un jour ou deux d'escale à Dawson; la descente du Yukon, qui est facile, nous fournira quelques observations intéressantes. Nous ne la poursuivrons pas d'ailleurs au delà de la région aurifère, bien que, au dire de quelques-uns, la ceinture dorée du continent américain, qu'on peut tracer tout le long des Andes, puis des sierras du Mexique et des montagnes Rocheuses, se continue jusqu'à la mer de Bering, passe le détroit et vienne se relier à une autre ceinture qui s'étend de l'Oural à travers toute la Sibérie.

À 70 kilomètres en aval de Dawson, la rivière Forty Mile, découverte en 1886, débouche dans le Yukon venant de l'Ouest; à son confluent, on trouve les villes de Forty Mile sur la rive droite et de Cudahy sur la rive gauche, séparées par moins d'un kilomètre. Elles se font concurrence; l'une et l'autre ont hôtels, salons, restaurants, grands opéras et boulangeries, comme tout centre minier qui se respecte. Il est difficile de décider laquelle des deux est la métropole, mais comme les Fortymilois peuvent exhiber le premier cheval venu dans le pays et un théâtre en logs qui a coûté 1 000 dollars et où l'on joue l'Homme de l'île Douglas, on se sent ébranlé et l'on se déclare prêt à lui donner la palme.

À 35 kilomètres de son confluent, la rivière Forty Mile franchit la ligne imaginaire formant la frontière entre le Canada et l'Alaska; c'est tout près d'ici que le premier or en pépites fut trouvé dans la région du Yukon. Bien que de l'or fin ait été rencontré dans plusieurs endroits, entre autres sur le Stewart, en quantités rémunératrices, les mineurs ne se déclarent satisfaits que s'ils trouvent des pépites; en effet, l'or fin est beaucoup plus difficile à travailler, le déchet est considérable et l'emploi du mercure fort dispendieux. Sitôt donc que la découverte de pépites se fut produite en 1886, les prospecteurs affluèrent et se dispersèrent dans toute la région.

En 1891, le Rév. Mac Donald, missionnaire canadien venant de Birch Creek, rivière qui prend sa source au Nord et non loin du Forty Mile, ayant ramassé une pépite, la montra à des mineurs qui aussitôt se mirent à prospecter ce nouveau creek. Circle City fut alors fondée pour devenir le quartier général du trafic avec Birch Creek, distant de 30 kilomètres.

FORTY MILE CITY.—DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE. FORTY MILE CITY.—DESSIN DE TAYLOR. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

À 6 kilomètres en aval de Cudahy, le Coal Creek, venant de l'Est, se jette dans le Yukon; on a trouvé sur son parcours de nombreuses veines de charbon, lignite de bonne qualité; quelques morceaux en ont été traités par la fournaise à Dawson et ont donné un assez bon coke. On peut se figurer la valeur de ces dépôts carbonifères si l'on pense que le bois est cher, qu'il se fait de plus en plus rare, que sa consommation par tête d'habitant est considérable, puisque c'est l'unique matière employée pour la construction des maisons et des bateaux, qu'il est indispensable à la mise en œuvre des claims et à leur outillage, et qu'enfin il se vendait l'été dernier, à Dawson, à raison de 20 dollars la corde (environ 4 stères); or, on estime qu'une tonne du charbon découvert sur le Yukon et quelques affluents équivaut à au moins 2 cordes du meilleur bois de la région. Les dernières nouvelles de Dawson annoncent que le bois est en ce moment (novembre) à 40 et 50 dollars la corde prise sur le quai. En dépit de ces hauts prix, plusieurs négociants en bois n'ont pas fait d'argent parce que leurs hommes ont perdu beaucoup de radeaux sur les barres de sable. Presque sur chaque barre, entre Dawson et Fort Selkirk, on voit échoués un ou deux radeaux de troncs d'arbres.

L'Alaska Commercial Company a maintenant une équipe de 12 ou 15 hommes sur Nation Creek, extrayant du charbon pour les steamers de la Compagnie qui naviguent en été sur le Yukon; on comptait empiler de 2 000 à 3 000 tonnes de ce combustible au bord du fleuve pendant l'hiver.

Sur la rivière Forty Mile, à 12 kilomètres de son embouchure, les collines se rapprochent et forment un cagnon ne livrant qu'un passage assez étroit aux eaux tourbillonnant sur les rochers du lit; de fréquents accidents se sont produits à cet endroit. On trouve sur la rivière de riches barres aurifères: l'une d'un kilomètre de long, appelée «la Pâte aigre» (Sour Dough), se trouve juste au sortir du cagnon. Depuis de longues années elle a été la ressource in extremis des mineurs malheureux qui venaient y refaire leurs fortunes entamées. Ils y gagnaient jusqu'à 20 dollars par jour.

Une autre barre aurifère aussi riche, dit-on, et plus considérable, est la barre de Roger, située sur la rive gauche du Yukon, à 90 kilomètres de Dawson et 20 de Forty Mile. Elle est de 3 kilomètres de long et sa largeur est à peu près la même. Elle avance en promontoire au pied d'un groupe de rochers connu sous le nom de «Roc du Vieux», et faisant face à un massif semblable de l'autre côté de la rivière et appelé le «Roc de la Vieille». Une légende indienne nous explique ces deux noms:

Il y avait une fois un puissant tshaumen. C'est le nom du médecin des tribus du Sud; il occupe une position et exerce une influence pareilles à celles des sages ou mages des anciens temps dans l'Orient.

Dans la même localité que ce personnage influent vivait un pauvre homme qui avait le malheur d'avoir une mégère pour femme. Il l'endura très longtemps sans murmures, espérant qu'elle s'adoucirait, mais au contraire le temps ne sembla qu'aggraver le mal. À la fin, étant absolument las de cette torture incessante, il se plaignit au tshaumen, qui le réconforta et le renvoya chez lui en lui promettant que tout irait bientôt pour le mieux. Peu après, il s'en alla à la chasse et resta plusieurs jours absent, dans l'espoir de rapporter du gibier, mais sans succès. Il revint éreinté et affamé au logis, et il y fut reçu par la virago avec une explosion d'injures plus violente que jamais. Cette réception l'exaspéra à ce point que, rassemblant toute sa force et son énergie, le galant mari allongea à son épouse un coup de pied qui l'envoya promener par-dessus la rivière, où elle fut changée en une masse de roc qui a subsisté depuis lors, souvenir éloquent de sa méchanceté et leçon solennelle à toutes les mégères futures. Comment il se fait que l'inoffensif époux fut, lui aussi, métamorphosé en pierre sur l'autre bord du fleuve, on ne nous l'explique pas; peut-être faut-il supposer que le résultat inespéré de son action le pétrifia d'étonnement.

Quoi qu'il en soit de la légende, les deux rocs sont là, et l'on pense qu'autrefois ils étaient reliés par une barrière de pierre que le Yukon a usée et détruite à la longue: la barre a été formée par les eaux tombant en cataracte de cette écluse naturelle.

La rivière de Seventy Mile a aussi des placers et des barres aurifères de valeur et de vaste étendue qui ne demandent qu'à être exploités pour donner un bon rendement. Mais il faut pour cela des pompes et un certain équipement de matériel très coûteux à transporter, tandis que la main-d'œuvre est encore chère. Il est vrai que, chaque année, les prix s'abaissent un peu. Le temps n'est donc pas éloigné où toutes ces richesses seront mises en valeur et ajouteront au stock monétaire, au bien-être universel.

CONVOI DE MINEURS.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE. CONVOI DE MINEURS.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE.

Le Yukon franchit le Cercle Arctique à Fort Yukon, à 550 kilomètres de Dawson, après avoir suivi dans son cours une direction généralement Nord-Ouest; il reçoit en ce point l'apport des eaux de la rivière du Porc-Épic, qui vient du Nord-Est, et puis redescend vers le Sud-Ouest pour se jeter dans la mer de Bering, après un parcours de 2 420 kilomètres depuis Dawson. De son embouchure, où se trouve le poste de Kutlik, on compte 150 kilomètres jusqu'à Saint-Michel. Ce port, situé sur une île, est le lieu de rendez-vous des vapeurs océaniques qui viennent de tous les points de la côte du Pacifique et des vapeurs fluviaux qui naviguent exclusivement dans les eaux du Yukon, de Kutlik à Dawson ou même au White Horse, sur une distance totale de 2 940 kilomètres. À ce dernier point, un transbordement a lieu, à cause des rapides, jusqu'à la tête du cagnon, d'où un autre vapeur navigue jusqu'à Bennett, éloigné de 126 kilomètres, de sorte que la longueur totale des eaux navigables du Yukon s'élève à 3 066 kilomètres.

Il y avait, en juillet, à Saint-Michel, des milliers de personnes cherchant à remonter le Yukon. Les rives du fleuve étaient littéralement bordées de tentes, et, bien que plus de 40 steamers neufs eussent passé la barre, venant des ports du Pacifique, un grand nombre de ces aventuriers ne pouvaient, faute de bateaux, s'embarquer à temps pour atteindre Dawson avant la fermeture de la saison par la glace.

Toutes sortes d'embarcations remontaient le fleuve, remorquées, halées, poussées à la perche, et portant toute espèce de gens et de marchandises. Une barque longue de 30 mètres était chargée de whisky et d'autres boissons. Le nombre des femmes sur cette route égalait presque celui des hommes. De fréquents accidents ont eu lieu sur la côte avant d'arriver à Saint-Michel. Ainsi le Cormorangh perdit un remorqueur à vapeur et deux chalands en acier. Le Portland perdit aussi deux chalands; la flottille des steamers Moran était endommagée, et l'on réparait ses bateaux dans un des ports de la côte. On rapporte également que l'Oil City, le vapeur de la Standard Oil Company, a été mis en pièces.

Les steamers du Yukon sont allongés et étroits; ils ont de 15 à 50 mètres de long, sur 7 à 10 de large; quelques-uns peuvent porter 500 tonnes. Ils sont bâtis sur le modèle des steamers naviguant sur le Mississipi et ont deux étages: l'inférieur contenant la machine, les chaudières, les marchandises et un espace libre pour y entasser le bois coupé le long des rives et chargé au fur et à mesure des besoins; le supérieur, où sont les cabines, les salles à manger, le salon, le fumoir, etc. La guérite du capitaine et du pilote surmonte le tout et est placée tout à fait à l'avant. Généralement ces bateaux portent deux cheminées jumelles et une roue à aubes à l'arrière. Leur vitesse peut atteindre 12 ou 13 nœuds à l'heure dans les eaux sans courant, leur tirant d'eau est de moins d'un mètre.

NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE. NAVIRE PRIS DANS LA GLACE À L'EMBOUCHURE DU YUKON. PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

À la date du 17 septembre dernier, il en était arrivé déjà 57 de Saint-Michel à Dawson, ayant remonté le fleuve en 15 à 20 jours. L'un deux, le Yukoner, commandé par le capitaine Irwin, de Victoria, ne mit que huit jours et dix heures, établissant ainsi le record de vitesse. Il espérait faire en moins de temps encore la descente du fleuve, mais diverses causes le firent rester une dizaine de jours en route.

Les prix sont encore très élevés à Dawson, et il est certain que le nombre actuel des habitants de la ville est hors de proportion avec la demande de bras. Voici ce que disait, à ce sujet, au printemps 1898, le juge Mac Guire, qui venait de retourner au Canada:

«Je me hasarderai sans crainte à avancer que des 16 000 habitants de Dawson, sur lesquels 13 000 sont arrivés ce printemps, 3 000 seulement auraient dû venir. De ceux qui sont venus, bien peu se rendent compte des difficultés de la route, et quand ils s'en rendront compte il sera trop tard. Le prochain hiver peut être bien plus rigoureux que le dernier, et il est probable que beaucoup périront sur la glace.»

M. Mac Guire, il convient de l'ajouter, doit être un pessimiste, qui ne voit pas en beau les choses du Klondyke. En effet, il a donné sa démission parce qu'il ne considérait pas son salaire, de 5 000 dollars par an, comme suffisant. Pour justifier sa demande de mise à la retraite, il écrivit ce qui suit: «Le Juge du Territoire du Yukon devrait être mieux rétribué qu'un simple manœuvre; or il n'y a pas de travailleur ordinaire, à Dawson, qui ne gagne plus de 5 000 dollars par an.»

Au sujet de la valeur probable de l'or extrait au Klondyke en 1898, voici encore deux opinions:

Le major Walsh l'estime à 11 000 000 de dollars, et M. Mac Question, à 8 000 000.

Il faut dire que le premier de ces messieurs, ayant été gouverneur du Yukon jusqu'en septembre dernier, est peut-être le mieux à même de formuler un jugement sur la question. D'un autre côté, le chef du bureau d'essais de l'or des États-Unis à Seattle a publié un rapport officiel constatant que son bureau a reçu du Klondyke de l'or pour une valeur de 4 300 000 dollars, et il déclare qu'une lettre du bureau d'essais de San Francisco annonçait une recette de 3 600 000 dollars de la même source, soit ensemble 7 900 000. Si l'on tient compte du fait qu'une fraction du produit aurifère du Klondyke, pour 1898, est restée dans le pays pour des opérations ultérieures ou des achats de claims, qu'une autre fraction a été absorbée par la taxe gouvernementale et qu'enfin une autre fraction encore a été débarquée directement à Victoria et Vancouver, on concluera que ces évaluations sont plutôt au-dessous qu'au-dessus de la réalité.

STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR. STEAMERS DU YUKON. DESSIN DE JOUAS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Il est probable que le prix de transport des marchandises par le fleuve subira une modification, si l'on en juge par la concurrence qui se prépare. Les diverses compagnies annoncent, en effet, qu'elles vont augmenter le nombre des vapeurs et développer le service. Il se construit, en ce moment, à San Francisco, un grand steamer dont le capitaine assure qu'il sera de force à remonter les rapides du White Horse. Un autre, l'Aquila, sera transporté par le tramway au-dessus des rapides et naviguera dans les eaux des lacs supérieurs, l'été prochain.

Une centaine de rennes appartenant au gouvernement des États-Unis sont en route, par le Dalton Trail, pour Circle City. On attend avec intérêt le résultat de cette expérience pour juger de leur utilité en Alaska.

On annonce que la «royauté» (royalty) ou taxe de 10 pour 100, prélevée par le gouvernement canadien sur le produit brut des placers du Territoire du Yukon (elle n'existe que là), va être réduite à un taux strictement suffisant pour payer les dépenses dans ce territoire. Cette taxe a été attaquée avec violence par les mineurs, qui prétendaient qu'elle était surtout injuste comme impôt. Eux seuls, disaient-ils, en étaient atteints, alors que les tenanciers et propriétaires de «salons», de tripots, de jeux, d'hôtels, de restaurants, etc., à Dawson, qui font tous des affaires sinon plus lucratives, du moins plus sûres que les mineurs, en étaient exempts. De plus, ajoutaient-ils, beaucoup de claims qui, sans cela, pourraient être exploités avec profit, cessent de l'être à cause de la «royauté», car un bénéfice de 10 pour 100 ne tentera que fort peu de capitalistes, qui se décideraient à travailler s'ils retiraient 20 pour 100. C'est ainsi que plusieurs prospecteurs de claims ont renoncé à les faire opérer cet hiver, espérant que cette taxe inique serait abolie avant longtemps, ou tout au moins grandement réduite. Ils se sont contentés de faire «représenter» leurs claims, c'est-à-dire qu'ils ont payé des individus pour les occuper personnellement pendant trois mois et empêcher ainsi le bail de devenir nul et sans effet.

PÉPITES DU KLONDYKE.—PHOTOGRAPHIES D'APRÈS NATURE.—POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº 1, 47 GR. ½; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39 GRAMMES.—VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME. PÉPITES DU KLONDYKE.—PHOTOGRAPHIES D'APRÈS NATURE.—POIDS DE LA CHAÎNE: 170 GRAMMES; ÉPINGLE, 25 GRAMMES; PÉPITE Nº 1, 47 GR. ½; PÉPITE Nº 2, 35 GRAMMES; PÉPITE Nº 3, 39 GRAMMES.—VALEUR: 3 FR. 10 LE GRAMME.

La loi minière canadienne ne donne pas le droit de propriété sur le terrain du claim au mineur qui le jalonne, mais seulement sa possession pour une année à partir du jour où il est enregistré et à condition que le mineur l'habite et l'occupe au moins trois mois dans cette période ou se fasse représenter par une autre personne. La loi américaine, sur ce point, est plus libérale et n'exige que trois semaines. Il y a un an, il en coûtait 1 000 dollars à quelqu'un pour obtenir un représentant; cet été on en pouvait embaucher à raison de 500 dollars et même à moins. Cette mesure a été imaginée dans le but d'empêcher la spéculation sur les claims et d'obliger le détenteur provisoire à travailler ou à faire travailler le sien sans retard, soit l'année même de son obtention.

XVII

À bord du Columbian.—Incendie à Dawson.—Ruines à Selkirk.—Le colonel Evans.—Les pommes de terre de Sixty Mile.—Produits agricoles du Yukon.—Les autres routes.—La barre de Cassiar.—Un campement d'Indiens.—Amour maternel.

Mais le moment approche où il faut prendre congé de Dawson et de ses placers. C'est le commencement de septembre, et les gelées peuvent, d'une nuit à l'autre, transformer la nappe liquide du fleuve en une feuille de glace assez forte pour interrompre la navigation sur le Yukon. En effet, les affiches portent que les derniers vapeurs vont partir dans quelques jours, et tous les mineurs, spéculateurs, mercantis qui n'ont pas à passer l'hiver au Klondyke, s'empressent d'acheter leurs billets de retour, soit en descendant le fleuve par Saint-Michel, soit en le remontant par Skagway ou Dyea. La première route est la moins chère, mais la plus longue; le prix de la cabine est de 160 dollars, repas compris, de Dawson à Seattle ou San Francisco, et le voyage dure environ 25 jours: 10 jours pour descendre le Yukon, et une quinzaine de Saint-Michel jusqu'à destination; la mer de Bering est généralement orageuse, et le trajet est par conséquent assez pénible.

EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE HYDRAULIQUE.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE. EXPLOITATION D'UN PLACER PAR LA MÉTHODE HYDRAULIQUE.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE À SEATTLE.

La seconde route est plus courte; il faut 9 à 10 jours par vapeur jusqu'à Bennett; le prix du billet est de 140 dollars sans les repas, qu'il faut payer en sus, à raison de 2 dollars chacun. Puis de Bennett à Dyea ou à Skagway, il faut au moins une forte journée ou mieux deux à pied ou à cheval par-dessus les cols; le bagage, s'il y en a, doit être porté à dos de mulet par le White Pass ou par le tramway aérien de Chilkoot Pass. Dans l'un et l'autre cas, c'est une grosse dépense. Enfin, de Dyea ou Skagway à Victoria ou à Seattle, il faut de nouveau payer le passage à bord d'un steamer quelconque faisant le service régulier de l'Alaska, traversée qui demande environ 4 ou 5 jours. Dans ces conditions, le voyage complet de Dawson à l'un des ports du Pacifique est de 15 à 16 jours, si la correspondance se fait sans retard entre vapeurs, ce qui est généralement le cas. Par suite de la concurrence entre lignes rivales, le passage de Skagway à Victoria ou à Seattle ne coûtait en septembre 1897 que 12 dollars.

PASSAGE DE LA DYEA.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE PASSAGE DE LA DYEA.—PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, À SEATTLE

Donc, au revoir Dawson, et au printemps prochain, s'il plaît à Dieu! Peut-être te retrouverons-nous à la même place, mais cela n'est pas certain, car un incendie toujours à craindre peut te faire transporter tes pénates ailleurs, par exemple de l'autre côté du fleuve, où l'emplacement serait certainement plus salubre.

Déjà, du reste, le bruit a couru que, le 14 octobre dernier, la ville avait été réduite en cendres. Mais c'était un bruit exagéré; il n'y avait guère eu qu'une quarantaine de bâtiments détruits par le feu, ce qui avait occasionné une perte évaluée à 500 000 dollars.

Il y a quelques mois, une pompe à vapeur et une pompe à composition chimique (qui éteint instantanément un feu, même très violent), des dévidoirs et un char à échelles avaient été commandés par la North American Trading Co, sur les instances de quelques personnes qui avaient offert de fonder une compagnie de pompiers volontaires. Ces appareils arrivèrent à Dawson en août, mais pour un motif quelconque ils ne furent pas délivrés ni mis en état de fonctionner, de sorte que deux mois plus tard, lors du grand incendie, rien n'était prêt. Une demi-douzaine de citoyens ayant précédemment fait partie du corps des pompiers sur la côte du Pacifique s'offrirent pour prendre le commandement de la manœuvre et réussirent à faire fonctionner la pompe chimique et le char à échelles en peu de temps et avec de bons résultats.

Quant à la pompe à vapeur, il fallut d'abord la décrasser, du vernis et de la graisse s'étant introduits dans les portées. Finalement, après deux heures de ce nettoyage, elle fut en état de servir, et grâce à elle les ravages du feu furent circonscrits.

Plusieurs hommes furent blessés en combattant l'incendie, mais non grièvement; d'autres eurent les sourcils et la barbe brûlés, mais personne ne fut tué. La ville tout entière y eût passé sans l'intervention et l'énergique défense de plus de 2 000 hommes armés de couvertures mouillées, de seaux et de haches. On a dit qu'il n'y avait pas à Dawson assez de bois en planches ni de verre à vitres pour refaire le quartier brûlé, que les incendiés étaient en grande détresse et qu'ils devraient habiter sous la tente le reste de l'hiver.

Nous nous embarquons le 6 septembre à 4 heures de l'après-midi, sur le steamer Columbian, bateau neuf et bien aménagé. Ses dimensions sont moyennes: 40 mètres sur 8; sa machine est de la force de 400 chevaux. Officiellement il peut transporter 235 personnes. Il y en avait certainement quelques-unes de plus, mais on n'y regarde pas de si près, et la Compagnie entasse le plus possible de passagers sur ses bateaux. Les inspecteurs ne sont pas gênants dans le Yukon: ils n'existent pas. À 5 heures, le steamer fait rugir la sirène, et, au milieu des acclamations d'une foule considérable entassée sur le quai et la jetée, la roue à aubes fixée à l'arrière bat lentement l'eau du fleuve. Que d'yeux humides, que de mains agitant les mouchoirs, que de cœurs palpitants d'émotion! Pour quelques-uns c'est l'au revoir, pour beaucoup c'est l'adieu final.

CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR. CHARGEMENT DU BOIS SUR LES RIVES DU YUKON. DESSIN D'A. PARIS, D'APRÈS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Les îles boisées du Yukon, depuis Dawson jusqu'à la rivière Stewart, sont bordées d'interminables piles de bois en stères, appartenant pour la plupart à une association de spéculateurs qui ont obtenu du gouvernement le monopole du bois du Yukon, ou à des coupeurs de bois qui, en cédant la moitié du produit aux titulaires, ont obtenu le privilège d'exercer leur profession. En amont du confluent de la Stewart et surtout après Fort Selkirk, ces piles se rencontrent moins fréquemment et sont beaucoup moins grandes. Elles sont préparées par des particuliers qui les vendent aux steamers de passage et seulement dans des endroits où ceux-ci peuvent aborder facilement. Elles viennent même à manquer tout à fait par places, et alors, comme le vapeur doit renouveler sa provision de combustible (il n'y a pas de charbon pour les steamers) au moins une fois par jour, on atterrit à un point favorable, vingt ou trente volontaires s'arment de haches et de scies, et bientôt la forêt retentit du cri strident de la scie, de la cadence résonnante de la hache, du craquement formidable de l'arbre qui s'abat en brisant ses membres dans sa chute. On l'ébranche, on le tronçonne, pendant que d'autres hommes font la navette entre le bois et le bateau, portant les bûches sur leurs épaules. Ceux-ci, en retour de leur travail, sont nourris gratuitement à bord.

Les passagers, pour la plupart, sont heureux de retourner au pays. Quelques-uns ont fait une fortune raisonnable; d'autres, ayant perdu leurs illusions et leur argent, sont contents néanmoins d'aller reprendre dans leurs foyers l'occupation qu'ils avaient délaissée pour la recherche séduisante de l'or. Tous cependant, si vous les interrogez, vous diront qu'ils ont des claims à vendre, et semblent fonder sur leurs propriétés de grandes espérances, flairant sans doute en vous un acheteur possible.

Le Bonanza et l'Eldorado, après deux ans de travaux d'exploitation, donnent à peine la mesure de leur capacité; il n'y a pas de doute que la partie inférieure du Bonanza, par exemple, ne soit riche, mais elle est encore à travailler.

Hunker, Dominion, Sulphur et d'autres creeks sont à peine prospectés; c'est cet hiver qui déterminera avec quelque degré de certitude leur valeur, et il est certain que les premiers résultats de leur exploitation correspondront aux prospects préliminaires qui ont été obtenus. En outre, comme nous l'avons vu, les barres aurifères, le long du Yukon et sur les creeks du territoire américain, tels que le Forty Mile supérieur, le Seventy Mile, le Birch, etc., sont riches et payeront de forts dividendes dès qu'elles pourront être attaquées par des moyens mécaniques à l'aide de «géants», de «moniteurs», de pompes et d'élévateurs, comme cela se pratique sur les placers à minage hydraulique de la Californie et de la Colombie Britannique. Mais ce genre de mines ne peut être exploité avec succès que par des compagnies possédant le capital nécessaire pour se procurer l'outillage, qui est coûteux et dont le transport sur les lieux double le prix d'achat original. En dépit de ces difficultés les opérations ont été commencées sur les différents placers, et l'année 1899 verra probablement un déploiement d'activité extraordinaire et rémunérateur. Le capitaliste pourra alors juger ces mines en connaissance de cause, et la spéculation trouvera moins à s'exercer, devant le mouvement d'affaires légitimes et sensées qui ne peut manquer de se produire.

L'automne colore les feuilles en orange et les bords du fleuve présentent un coup d'œil fantastique, le même ton se répétant sans interruption pendant des centaines de kilomètres. Il doit y avoir très peu de vent, car les arbres ont leur feuillage aussi fourni qu'au commencement de l'été; les eaux très hautes, venant des lacs, annoncent que les pluies doivent avoir été abondantes dans la région des montagnes de la côte, mais ici, dans la vallée du Yukon, le beau temps continue, l'air est doux et léger, et nous avons la perspective d'un voyage facile et agréable; mais l'absence de toute note verte dans le paysage, ainsi que les vols innombrables de cygnes, d'oies, de cigognes, prouvent que l'hiver est imminent.