«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hêna! Hêna, la vierge de l'île de Sên.


--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit son père Joel, le brenn de la tribu de Karnak,--bénis soient les dieux, ma douce fille, puisque te voilà ce soir dans notre maison pour fêter le jour de ta naissance!


»--Bénis soient les dieux, ma douce fille,--lui dit sa mère Margarid,--bénie soit ta venue! Mais ta figure est triste?


»--Ma figure est triste, ma bonne mère; ma figure est triste, mon bon père, parce qu'Hêna, votre fille, vient vous dire adieu et au revoir.»


«--Et où vas-tu, chère fille? Le voyage sera donc bien long? Où vas-tu ainsi?


»--Je vais dans ces mondes mystérieux que personne ne connaît et que tous nous connaîtrons, où personne n'est allé et où tous nous irons, pour revivre avec ceux que nous avons aimés.»


Et moi et les rameurs, nous avons repris en choeur:

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle a donné son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua son chant:


«Et entendant Hêna dire ces paroles-ci, bien tristement se regardèrent et son père et sa mère, et tous ceux de sa famille, et aussi les petits enfants, car Hêna avait un grand faible pour l'enfance.


»--Pourquoi donc, chère fille, pourquoi donc déjà quitter ce monde, pour t'en aller ailleurs sans que l'ange de la mort t'appelle?


»--Mon bon père, ma bonne mère, Hésus est irrité, l'étranger menace notre Gaule bien-aimée. Le sang innocent d'une vierge, offert par elle aux dieux, peut apaiser leur colère...


»--Adieu donc, et au revoir, mon bon père, ma bonne mère! Adieu et au revoir, vous tous, mes parents et mes amis! Gardez ces colliers, ces anneaux en souvenir de moi; que je baise une dernière fois vos têtes blondes, chers petits! adieu et au revoir! Souvenez-vous d'Hêna, votre amie; elle va vous attendre dans les mondes inconnus.»


Et moi et les rameurs nous avons repris en choeur, au bruit cadencé des rames.

«Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte!

Elle a offert son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule!

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên.»

Douarnek continua le bardit:


»--Brillante est la lune, grand est le bûcher qui s'élève auprès des pierres sacrées de Karnak; immense est la foule des tribus qui se pressent autour du bûcher.


»--La voilà! c'est elle! c'est Hêna!... Elle monte sur le bûcher, sa harpe d'or à la main, et elle chante ainsi:


»--Prends mon sang, ô Hésus! et délivre mon pays de l'étranger! Prends mon sang, ô Hésus! pitié pour la Gaule! Victoire à nos armes!--Et il a coulé, le sang d'Hêna!


»--Ô vierge sainte! il n'aura pas en vain coulé, ton sang innocent et généreux! courbée sous le joug, la Gaule un jour se relèvera libre et fière, en criant comme toi--victoire à nos armes! victoire et liberté!»


Et Douarnek, ainsi que les trois soldats, répétèrent à voix plus basse ce dernier refrain avec une sorte de pieuse admiration:

«--Celle-là qui a ainsi offert son sang à Hésus, pour la délivrance de la Gaule!

Elle était jeune, elle était belle, elle était sainte.

Elle s'appelait Hêna, Hêna, la vierge de l'île de Sên!»


Moi seul je n'ai pas répété avec les soldats le dernier refrain du bardit, tant je me sentais ému.

Douarnek, remarquant mon émotion et mon silence, me dit d'un air surpris:

--Quoi, Scanvoch, voici maintenant que la voix te manque? Tu restes muet pour achever un chant si glorieux?

--Tu dis vrai, Douarnek; c'est parce que ce chant est glorieux pour moi... que tu me vois ému.

--Glorieux pour toi, ce bardit; je ne te comprends pas?

--Hêna était fille d'un de mes aïeux!

--Que dis-tu?

--Hêna était fille de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, mort, ainsi que sa femme et presque toute sa famille, à la grande bataille de Vannes, livrée sur terre et sur mer il y a plus de trois siècles; moi, de père en fils, je descends de Joel.

Le chant d'Hêna était si connu en Gaule que je vis (pourquoi le nier?) avec un doux orgueil les soldats me regarder presque avec respect.

--Sais-tu, Scanvoch,--reprit Douarnek,--sais-tu que des rois seraient fiers de tes aïeux?

--Le sang versé pour la patrie et la liberté, c'est notre noblesse, à nous autres Gaulois,--lui dis-je;--voilà pourquoi nos vieux bardits sont chez nous si populaires.

--Quand on pense,--reprit le plus jeune des soldats,--qu'il y a plus de trois cents ans qu'Hêna, cette douce et belle sainte, a offert sa vie pour la délivrance du pays, et que son nom est venu jusqu'à nous!

--Quoique la voix de la jeune vierge ait mis plus de deux siècles à monter jusqu'aux oreilles d'Hésus (c'est tout simple, il est placé si haut),--reprit Douarnek,--cette voix est parvenue jusqu'à lui, puisque nous pouvons dire aujourd'hui: Victoire à nos armes! victoire et liberté!

Nous étions arrivés vers le milieu du Rhin, à l'endroit où ses eaux sont très-rapides.

Douarnek me demanda en relevant ses rames:

--Entrerons-nous dans le fort du courant? Ce serait une fatigue inutile, si nous n'avions qu'à remonter ou à descendre le fleuve à la distance où nous voici de la rive que nous venons de quitter.

--Il faut traverser le Rhin dans toute sa largeur, ami Douarnek.

--Le traverser!...--s'écria le vétéran en me regardant d'un air ébahi.--Traverser le Rhin!... et pourquoi faire?

--Pour aborder à l'autre rive.

--Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas campée sur l'autre bord?...

--C'est au milieu de ces barbares que je me rends.

Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution.

Douarnek rompit le premier le silence, et me dit, avec son insouciance de soldat:

--C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, en avant! Allons, enfants, à nos rames!...

--Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en trêve avec les Franks?

--Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands?

--Tu le vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir des feuillage l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, une branche de chêne à la main...

--Et ils te massacreront, malgré ta branche de chêne, comme ils ont massacré d'autres envoyés en temps de trêve.

--C'est possible, ami Douarnek; mais; si le chef commande, le soldat obéit. Victoria et son fils m'ont ordonné d'aller au camp des Franks; j'y vais!

--Ce n'est pas par peur, au moins, Scanvoch, que je te disais que ces sauvages ne nous laisseraient pas nos têtes sur nos épaules... et notre peau sur le corps... J'ai parlé par vieille habitude de sincérité... Allons, ferme, enfants! ferme à vos rames!... c'est à un ordre de notre mère... de la mère des camps que nous obéissons... En avant! en avant!... dussions-nous être écorchés vifs par ces barbares, divertissement qu'ils se donnent souvent aux dépens de nos prisonniers.

--On dit aussi,--reprit le jeune soldat d'une voix moins assurée que celle de Douarnek,--on dit aussi que ces prêtresses d'enfer qui suivent les hordes franques, mettent parfois nos prisonniers bouillir tout vivants dans de grandes chaudières d'airain, avec certaines herbes magiques.

--Eh! eh!--reprit joyeusement Douarnek,--celui de nous qui sera mis ainsi à bouillir, mes enfants, aura du moins l'avantage de goûter le premier de son propre bouillon... cela console... Allons, enfants, ferme sur nos rames! nous obéissons à un ordre de la mère des camps...

--Oh! nous ramerions droit à un abîme si Victoria l'ordonnait!

--Elle est bien nommée, la mère des camps et des soldats; il faut la voir après chaque bataille allant visiter les blessés!

--Et leur disant de ces paroles qui font regretter aux valides de n'avoir pas de blessures.

--Et puis, si belle... si belle!...

--Oh! quand elle passe dans le camp, montée sur son cheval blanc, vêtue de sa longue robe noire, le front si fier sous son casque, et pourtant l'oeil si doux, le sourire si maternel... c'est comme une vision!

--On assure que notre Victoria connaît aussi bien l'avenir que le présent.

--Il faut qu'elle ait un charme; car qui croirait jamais, à la voir, qu'elle est mère d'un fils de vingt-deux ans?...

--Ah! si le fils avait tenu ce qu'il promettait!

--On l'aimerait comme on l'aimait autrefois.

--Oui, et c'est vraiment dommage,--reprit Douarnek en secouant la tête d'un air chagrin, après avoir ainsi laissé parler les autres soldats;--oui, c'est grand dommage! Ah! Victorin n'est plus cet enfant des camps que nous autres vieux à moustaches grises, qui l'avions vu naître et fait danser sur nos genoux, nous regardions, il y a peu de temps encore, avec orgueil et amitié.

Ces paroles des soldats me frappèrent; non-seulement j'avais souvent eu à défendre Victorin contre la sévère Sampso, mais je m'étais aperçu dans l'armée d'une sourde hostilité contre le fils de ma soeur de lait, lui jusqu'alors l'idole de nos soldats.

--Qu'avez-vous donc à reprocher à Victorin?--dis-je à Douarnek et à ses compagnons.--N'est-il pas brave... entre les plus braves? Ne l'avez-vous pas vu à la guerre?

--Oh! s'il s'agit de se battre... il se bat vaillamment... aussi vaillamment que toi, Scanvoch, quand tu es à ses côtés, sur ton grand cheval gris, songeant plus à défendre le fils de ta soeur de lait qu'à te défendre toi-même... Tes cicatrices le diraient si elles pouvaient parler par la bouche de tes blessures, selon notre vieux proverbe gaulois.

--Moi, je me bats en soldat; Victorin se bat en capitaine... Et ce capitaine de vingt-deux ans n'a-t-il pas déjà gagné cinq grandes batailles contre les Germains et les Francs?

--Sa mère, notre Victoria, la bien nommée, a dû, par ses conseils, aider à la victoire, car il confère avec elle de ses plans de combat... mais, enfin, c'est vrai, Victorin est bon capitaine.

--Et sa bourse, tant qu'elle est pleine, n'est-elle pas ouverte à tous? Connais-tu un invalide qui se soit en vain adressé à lui?

--Victorin est généreux... c'est encore vrai...

--N'est-il pas l'ami, le camarade du soldat? Est-il fier?

--Non, il est bon compagnon et de joyeuse humeur; d'ailleurs, pourquoi serait-il fier? Son père, sa victorieuse mère et lui ne sont-ils pas, comme nous autres, gens de plèbe gauloise?

--Ne sais-tu pas, Douarnek, que souvent les plus fiers sont ceux-là qui sont partis de plus bas?

--Victorin n'est point orgueilleux, c'est dit.

--À la guerre, ne dort-il pas sans abri, la tête sur la selle de son cheval, ainsi que nous autres cavaliers?

--Élevé par une mère aussi virile que la sienne, il devait devenir un rude soldat, il l'est devenu.

--Ignores-tu qu'il montre dans le conseil une maturité que beaucoup d'hommes de notre âge ne possèdent point? N'est-ce pas, enfin, sa bravoure, sa bonté, sa raison, ses rares qualités de soldat et de capitaine, qui l'ont fait acclamer par l'armée général, et l'un des deux chefs de la Gaule?

--Oui, mais en le choisissant, nous savions, nous autres, que sa mère Victoria, la belle et la grande, serait toujours près de lui, le guidant, l'éclairant, tout en cousant ses toiles de lingerie, la digne matrone, à côté du berceau de son petit-fils, selon son habitude de bonne ménagère.

--Personne mieux que moi ne sait combien sont sages et précieux pour notre pays les conseils que Victoria donne à son fils; mais qu'y a-t-il de changé? n'est-elle pas là, veillant sur Victorin et sur la Gaule, qu'elle aime d'un pareil et maternel amour?... Voyons, Douarnek, réponds-moi avec ta franchise de soldat: D'où vient cette hostilité, qui, je le crains, va toujours empirant contre Victorin?

--Écoute, Scanvoch; je suis, comme toi, un vieux et franc soldat, car ta moustache, plus jeune que la mienne, commence à grisonner. Tu veux la vérité? la voici: Nous savons tous que la vie des camps ne rend pas les gens de guerre chastes et réservés comme des jeunes filles élevées chez nos druidesses vénérées; nous savons encore, parce que nous en avons bu souvent, oh! très-souvent, que notre vin des Gaules, nous met en humeur joyeuse ou tapageuse... nous savons enfin qu'en garnison le jeune et fringant soldat, qui porte fièrement sur l'oreille une aigrette à son casque, en caressant sa moustache blonde ou brune, ne garde pas longtemps pour chers amis les pères qui ont de jolies filles ou les maris qui ont de jolies femmes... Mais tu m'avoueras, Scanvoch, qu'un soldat, qui d'habitude s'enivre comme une brute, et qui fait lâchement violence aux femmes, mérite d'être régalé d'une centaine de coups de ceinturon bien appliqués, sur l'échine, et d'être ensuite chassé honteusement du camp: est-ce vrai?

--C'est vrai; mais pourquoi me dire ceci à propos de Victorin?

--Écoute encore, ami Scanvoch, et réponds-moi: Si un obscur soldat mérite ce châtiment pour sa honteuse conduite, que mériterait un chef d'armée qui se dégraderait ainsi?...

--Oserais-tu prétendre que Victorin ait jamais fait violence à une femme et qu'il s'enivre chaque jour?--m'écriai-je indigné.--Je dis que tu mens, ou que ceux qui t'ont rapporté cela ont menti... Voilà donc ces bruits indignes qui circulent dans le camp sur Victorin! et vous êtes assez simples ou assez enclins à la calomnie pour les croire?...

--Le soldat n'est déjà pas si simple, ami Scanvoch, seulement il n'ignore pas le vieux proverbe gaulois: on n'attribue les brebis perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... Ainsi, par exemple, tu connais le capitaine Marion? tu sais? cet ancien ouvrier forgeron?...

--Oui, l'un des meilleurs officiers de l'armée...

--Le fameux capitaine Marion, qui porte un boeuf sur ses épaules,--ajouta un des soldats,--et qui peut abattre ce boeuf d'un seul coup de poing, aussi pesant que la masse de fer d'un boucher.

--Et le capitaine Marion,--ajouta un autre rameur,--n'en est pas moins bon compagnon, malgré sa force et sa gloire; car il a pour ami de guerre, pour saldune, comme on disait au temps jadis, un soldat, son ancien camarade de forge.

--Je connais la bravoure, la modestie, la haute raison et l'austérité du capitaine Marion,--leur dis-je;--mais à quel propos le comparer à Victorin?...

--Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer dans Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par des mules couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?

--Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles. Mais, encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?

--Je t'ai rappelé le proverbe: on n'attribue les brebis perdues qu'aux possesseurs de troupeaux... parce que l'on aurait beau attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de violence envers les femmes, que, malgré sa simplesse, le soldat ne croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De même que si l'on attribuait quelque débauche à ces coureuses bohémiennes, le soldat croirait à ces bruits?

--Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère... Oui, Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques camarades de guerres... oui, Victorin, resté veuf à vingt ans, après quelques mois de mariage, a parfois cédé aux entraînements de la jeunesse; sa mère a souvent regretté, ainsi que moi, qu'il ne fût pas d'une sévérité de moeurs, d'ailleurs assez rare à son âge... Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitté Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais été assez lâche pour violenter une femme!...

--Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait, Scanvoch, quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce que tu ignores...

--Qu'est-ce que j'ignore?

--Une aventure que chacun sait dans le camp.

--Quelle aventure? dis-la...

--Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de l'armée ont été boire et se divertir dans une des îles des bords du Rhin, où se trouve une taverne... Le soir venu, Victorin, ivre comme d'habitude, a fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son désespoir, s'est jetée dans le fleuve... où elle s'est noyée...

--Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère,--dit un des rameurs,--porterait sa tête sur le billot...

--Et ce supplice, il l'aurait mérité,--ajouta l'un des rameurs;--j'aimerais, comme un autre, à rire avec mon hôtesse; mais lui faire violence, c'est une sauvagerie digne de ces écorcheurs francks dont les prêtresses, cuisinières du diable, font bouillir nos prisonniers dans leur chaudière.

J'étais resté si stupéfait de l'accusation portée contre Victorin, que, pendant un moment, j'avais gardé le silence; mais je m'écriai:

--Mensonge!... mensonge aussi infâme que l'eût été une pareille conduite!... Qui ose accuser le fils de Victoria d'un tel crime?

--Un homme bien informé,--me répondit Douarnek.

--Son nom? le nom de ce menteur?

--Il s'appelle Morix; il était le secrétaire d'un parent de Victorin, venu au camp il y a un mois.

--Ce parent est Tétrik, gouverneur de Gascogne,--dis-je stupéfait;--cet homme est la bonté, la loyauté même, un des plus anciens, des plus fidèles amis de Victoria.

--Alors le témoignage de cet homme n'en est que plus certain.

--Quoi! lui, Tétrik! il aurait affirmé ce que tu racontes?

--Il en a fait part et l'a confirmé à son secrétaire, en déplorant l'horrible dissolution des moeurs de Victorin.

--Mensonge! Tétrik n'a que des paroles de tendresse et d'estime pour le fils de Victoria.

--Scanvoch, nous sommes tous deux Bretons; je sers dans l'armée depuis vingt-cinq ans: demande à mes officiers si Douarnek est un menteur.

--Je te crois sincère, mais l'on t'a indignement abusé!

--Morix, le secrétaire de Tétrik, a raconté l'aventure, non pas seulement à moi, mais à bien d'autres soldats du camp, auxquels il payait à boire... Cet homme a été cru sur parole, parce que plus d'une fois, moi, comme beaucoup de mes compagnons, nous avons vu Victorin et ses amis, échauffés par le vin, se livrer à de folles prouesses.

--L'ardeur du courage n'échauffe-t-il pas les jeunes têtes autant que le vin?

--Écoute, Scanvoch, j'ai vu de mes yeux Victorin pousser son cheval dans le Rhin, disant qu'il voulait le traverser; et il eût été noyé si moi et un autre soldat, nous jetant dans une barque, n'avions été le repêcher demi-ivre, tandis que le courant entraînait son cheval... un superbe cheval noir, ma foi... sais-tu ce qu'alors Victorin nous a dit?--«Il fallait me laisser boire, puisque ce fleuve coule du vin blanc de Béziers.»--Ce que je rapporte n'est pas un conte, Scanvoch; je l'ai vu de mes yeux, je l'ai entendu de mes oreilles.

À cela, malgré mon attachement pour Victorin, je ne pus rien répondre: je le savais incapable d'une lâcheté, d'une infamie; mais aussi je le savais capable de dangereuses étourderies.

--Quant à moi,--reprit un autre soldat,--j'ai souvent vu, étant de faction près de la demeure de Victorin, séparée de celle de sa mère par un jardin, des femmes voilées sortir à l'aube de son logis; il en sortait de grandes, il en sortait de petites, il en sortait de grosses, il en sortait de maigres, à moins que le crépuscule ne me troublât la vue et que ce fût toujours la même femme.

--À cela, ta sincérité n'a rien à répondre, ami Scanvoch,--me dit Douarnek; car, en effet, je n'avais pu contredire cette autre accusation.--Ne l'étonné donc plus de notre croyance aux paroles du secrétaire de Tétrik... Voyons, avoue-le, celui qui, dans son ivresse, prend le Rhin pour un fleuve de vin de Béziers, celui de chez qui sort à l'aube une pareille procession de femmes, ne peut-il pas, dans son ivresse, vouloir faire violence à son hôtesse?

--Non,--m'écriai-je,--non; l'on peut avoir les défauts de son âge, sans être pour cela un infâme!

--Tiens, Scanvoch, tu es l'ami de notre mère, à tous, de Victoria, la belle et l'auguste; tu chéris Victorin comme son fils; dis-lui ceci: «Les soldats, même les plus grossiers, les plus dissolus, n'aiment pas à retrouver leurs vices dans les chefs qu'ils ont choisis; aussi, de jour en jour, l'affection de l'armée se retire de Victorin pour se reporter tout entière sur Victoria.»

--Oui, lui dis-je en réfléchissant;--et cela seulement, n'est-ce pas, depuis que Tétrik, le gouverneur de Gascogne, parent et ami de Victoria, a fait un dernier voyage au camp? Jusqu'alors on avait aimé le jeune général, malgré les faiblesses de son âge.

--C'est vrai; il était si bon, si brave, si avenant pour chacun! Il était si beau à cheval! il avait une si fière tournure militaire! Nous l'aimions comme notre enfant, ce jeune capitaine! nous l'avions vu naître et fait danser tout petit sur nos genoux aux veillées du camp; plus tard, nous fermions les yeux sur ses faiblesses, car les pères sont toujours indulgents; mais pour des indignités, pas d'indulgence!

--Et de ces indignités,--repris-je, de plus en plus frappé de cette circonstance qui, rappelant à mon esprit certains souvenirs, éveillait aussi en moi une vague défiance,--et de ces indignités, il n'existe pas d'autre preuve que la parole du secrétaire de Tétrik?

--Ce secrétaire nous a rapporté les paroles de son maître, rien de plus.

Pendant cet entretien, auquel je prêtais une attention de plus en plus vive, notre barque, conduite par les quatre vigoureux rameurs, avait traversé le Rhin dans toute sa largeur; les soldats tournaient le dos à la rive où nous allions aborder; moi, j'étais tellement absorbé par ce que j'apprenais de la désaffection croissante de l'armée à l'égard de Victorin, que je n'avais pas songé à jeter les yeux sur le rivage, dont nous approchions de plus en plus... Soudain j'entendis une foule de sifflements aigus retentir autour de nous, et je m'écriai:

--Jetez-vous à plat sur vos bancs!

Il était trop tard; une volée de longues flèches criblait notre bateau: l'un des rameurs fut tué, tandis que Douarnek, qui pour ramer tournait le dos à l'avant de la barque, reçut un trait dans l'épaule.

--Voilà comme les Franks accueillent les parlementaires en temps de trêve,--dit le vétéran sans discontinuer de ramer et même sans retourner la tête;--c'est la première fois que je suis frappé par derrière; cette flèche dans le dos sied mal à un soldat; arrache-moi-la vite, camarade,--ajouta-t-il en s'adressant au rameur devant lequel il était placé.

Mais Douarnek, malgré ses efforts, manoeuvrait sa rame avec moins de vigueur; et quoique la plaie fût légère, son sang coulait avec abondance.

--Je te l'avais bien dit, Scanvoch,--reprit-il,--que tes branchages de paix nous seraient de mauvais remparts contre la traîtrise de ces écorcheurs franks... Allons, enfants, ferme à nos rames, puisque nous ne sommes plus que trois; car notre camarade, qui se débat le nez sur son banc, ne peut plus compter pour un rameur!

Douarnek n'avait pas achevé ces paroles, que, m'élançant à l'avant de la barque en passant par dessus le corps du soldat qui rendait le dernier soupir, je saisis une des branches de chêne et l'agitai au-dessus de ma tête en signal de paix.

Une seconde volée de flèches, partie de derrière un escarpement de la rive, répondit à mon signal: l'une m'effleura le bras, l'autre s'émoussa sur mon casque de fer; mais aucun soldat ne fut atteint. Nous étions alors à peu de distance du rivage; je me jetai à l'eau; elle me montait jusqu'aux épaules, et je dis à Douarnek:

--Fais force de rames pour te mettre hors de portée des flèches, puis tu ancreras le bateau, et vous m'attendrez sans danger... Si après le coucher du soleil je ne suis pas de retour, retourne au camp, et dis à Victoria que j'ai été fait prisonnier ou massacré par les Franks; elle prendra soin de ma femme Ellèn et de mon fils Aëlguen...

--Cela me fâche de te laisser aller seul parmi ces écorcheurs, ami Scanvoch,--dit Douarnek;--mais nous faire tuer avec toi, c'est t'ôter tout moyen de revenir à notre camp, si tu as le bonheur de leur échapper... Bon courage Scanvoch... à ce soir...

Et la barque s'éloigna rapidement pendant que je gagnais le rivage.



CHAPITRE II.

Le camp des Franks.--Les guerriers noirs.--Les écorcheurs.--Les uns veulent faire bouillir Scanvoch, les autres l'écorcher vif.--Moyen de concilier ces deux avis proposé par l'un des chefs.--Aspect du camp et des moeurs des Franks.--La clairière.--Divinités infernales.--La cuve d'airain.--Elwig, la prêtresse, et Riowag, le chef des guerriers noirs.--Coquetterie sauvage.--Inceste et fratricide.--Le trésor.--Neroweg, l'aigle terrible.--Message de Victoria.--Comment les Franks traitent un messager de paix.--Invocation aux dieux infernaux.--La caverne.


À peine eus-je touché le bord, tenant ma branche d'arbre à la main, que je vis sortir des rochers, où ils étaient embusqués, un grand nombre de Franks, appartenant à ces hordes de leur armée, qui portent des boucliers noirs, des casaques de peau de mouton noires, et se teignent les bras, les jambes et la figure, afin de se confondre avec les ténèbres lorsqu'ils sont en embuscade ou qu'ils tentent une attaque nocturne A. Leur aspect était d'autant plus étrange et hideux, que les chefs de ces hordes noires avaient sur le front, sur les joues et autour des yeux des tatouages d'un rouge éclatant... Je parlais assez bien la langue franque, ainsi que plusieurs officiers et soldats de l'armée, depuis longtemps habitués dans ces parages.

Les guerriers noirs, poussant des hurlements sauvages, m'entourèrent de tous côtés, me menaçant de leurs longs couteaux, dont les lames étaient noircies au feu.

--La trêve est conclue depuis plusieurs jours,--leur ai-je crié.--Je viens, au nom du chef de l'armée gauloise, porter un message aux chefs de vos hordes... conduisez-moi vers eux... Vous ne tuerez pas un homme désarmé...

Et en disant cela, convaincu de la vanité d'une lutte, j'ai tiré mon épée et l'ai jetée au loin; aussitôt, ces barbares se précipitèrent sur moi en redoublant leurs cris de mort... Quelques-uns détachèrent les cordes de leurs arcs, et, malgré mes efforts, me renversèrent et me garrottèrent, il me fut impossible de faire un mouvement.

--Écorchons-le,--dit l'un;--nous porterons sa peau sanglante au grand chef Néroweg; elle lui servira de bandelettes pour entourer ses jambes.

Je savais qu'en effet les Franks enlevaient souvent, avec beaucoup de dextérité, la peau de leurs prisonniers, et que les chefs de hordes se paraient triomphalement de ces dépouilles humaines. La proposition de l'écorcheur fut accueillie par des cris de joie; ceux qui me tenaient garrotté cherchèrent un endroit convenable pour mon supplice, tandis que d'autres aiguisaient leurs couteaux sur les cailloux du rivage...

Soudain le chef de ces écorcheurs s'approcha lentement de moi; il était horrible à voir: un cercle tatoué d'un rouge vif entourait ses yeux et rayait ses joues; on aurait dit des découpures sanglantes sur ce visage noirci. Ses cheveux, relevés à la mode franque autour de son front, et noués au sommet de sa tête, retombaient derrière ses épaules comme la crinière d'un casque, et étaient devenus d'un fauve cuivré, grâce à l'usage de l'eau de chaux dont se servent ces barbares pour donner une couleur ardente à leurs cheveux et à leur barbe. Il portait au cou et aux poignets un collier et des bracelets d'étain grossièrement travaillés; il avait pour vêtement une casaque de peau de mouton noire; ses jambes et ses cuisses étaient aussi enveloppées de peaux de mouton, assujetties avec des bandelettes de peau croisées les unes sur les autres. À sa ceinture pendait une épée et un long couteau. Après m'avoir regardé pendant quelques instants, il leva la main, puis l'abaissa sur mon épaule en disant:

--Moi, je prends et garde ce Gaulois pour Elwig!

Les sourds murmures de plusieurs guerriers noirs accueillirent ces paroles de leur chef. Celui-ci reprit d'une voix plus éclatante encore:

--Riowag prend ce Gaulois pour la prêtresse Elwig; il faut à Elwig un prisonnier pour ses augures.

L'avis du chef parut accepté par la majorité des guerriers noirs, car une foule de voix répétèrent:

--Oui, oui, il faut garder ce Gaulois pour Elwig...

--Il faut le conduire à Elwig!...

--Depuis plusieurs jours elle ne nous a pas fait d'augures...

--Et nous, nous ne voulons pas livrer ce prisonnier à Elwig; non, nous ne le voulons pas, nous qui les premiers nous sommes emparés de ce Gaulois,--s'écria l'un de ceux qui m'avaient garrotté;--nous voulons l'écorcher pour faire hommage de sa peau au grand chef Néroweg...

Peu m'importait le choix: être écorché vif ou être mis à bouillir dans une cuve d'airain; je ne sentais pas le besoin de manifester ma préférence, et je ne pris nulle part au débat. Déjà ceux qui me voulaient écorcher regardaient d'un air farouche ceux qui voulaient me faire bouillir, et portaient la main à leurs couteaux, lorsqu'un guerrier noir, homme de conciliation, dit au chef:

--Riowag, tu veux livrer ce Gaulois à la prêtresse Elwig?

--Oui,--répondit le chef,--oui... je le veux.

--Et vous autres,--poursuivit-il,--vous voulez offrir la peau de ce Gaulois au grand chef Néroweg?

--Nous le voulons!...

--Vous pouvez être tous satisfaits...

Un grand silence se fit à ces mots de conciliation; il continua:

--Écorchez-le vif d'abord et vous aurez sa peau... Elwig fera bouillir ensuite le corps dans sa chaudière.

Ce moyen terme sembla d'abord satisfaire les deux partis; mais Riowag, le chef des guerriers noirs, reprit:

--Ne savez-vous pas qu'il faut à Elwig un prisonnier vivant, pour que ses augures soient certains? et vous ne lui donnerez qu'un cadavre en écorchant d'abord ce Gaulois...

Puis il ajouta d'une voix éclatante:

--Voulez-vous vous exposer au courroux des dieux infernaux en leur dérobant une victime?

À cette menace, un sourd frémissement courut dans la foule; le parti des écorcheurs parut lui-même céder à une terreur superstitieuse.

Le même homme de conciliation qui avait proposé de me faire écorcher et ensuite bouillir reprit:

--Les uns veulent faire offrande de ce Gaulois au grand chef Néroweg, les autres à la prêtresse Elwig; mais donner à l'une, c'est donner à l'autre: Elwig n'est-elle pas la soeur de Néroweg?...

--Et il serait le premier à vouer ce Gaulois aux dieux infernaux pour les rendre propices à nos armes,--dit Riowag.

Puis, se tournant vers moi, il ajouta d'un ton impérieux:

--Enlevez ce Gaulois sur vos épaules, et suivez-moi...

--Nous voulons ses dépouilles,--dit un de ceux qui s'était un des premiers emparé de moi,--nous voulons son casque, sa cuirasse, ses braies, sa ceinture, sa chemise; nous voulons tout, jusqu'à sa chaussure.

--Ce butin vous appartient,--répondit Riowag.--Vous l'aurez puisque Elwig dépouillera ce Gaulois de tous ses vêtements pour le mettre dans sa chaudière.

--Nous allons te suivre, Riowag,--reprirent-ils;--d'autres que nous s'empareraient des dépouilles du Gaulois.

--Oh! race pillarde,--m'écriai-je,--il est dommage que ma peau ne soit d'aucune valeur, car au lieu de la vouloir donner à votre chef, vous l'iriez vendre si vous pouviez.

--Oui, nous te l'arracherions ta peau, si tu ne devais être mis dans la chaudière d'Elwig.

Mes perplexités cessaient, je connaissais mon sort, je serais bouilli vif; je me serais résigné sans mot dire à une mort vaillante ou utile, mais cette mort me semblait si stérile, si absurde, que, voulant tenter un dernier effort, je dis au chef des guerriers noirs:

--Tu es injuste... plusieurs fois des guerriers franks sont venus dans le camp gaulois demander des échanges de prisonniers; ces Franks ont toujours été respectés; nous sommes en trêve, et en temps de trêve on ne met à mort que les espions qui s'introduisent furtivement dans un camp... Moi, je suis venu ici à la face du soleil, une branche d'arbre à la main, au nom de Victorin, fils de Victoria, la grande; j'apporte de leur part un message aux chefs de l'armée franque... Prends garde! si tu agis sans leur ordre, ils regretteront de ne pas m'avoir entendu, et ils pourront te faire payer cher ta trahison envers ce qui est partout respecté: un soldat sans armes qui vient en temps de trêve, en plein jour, le rameau de paix à la main.

À mes paroles, Riowag répondit par un signe, et quatre guerriers noirs, m'enlevant sur leurs épaules, m'emportèrent, suivant les pas de leur chef, qui se dirigea vers le camp des Franks d'un air solennel.

Au moment où ces barbares me soulevaient sur leurs épaules, j'entendis l'un de ceux qui voulaient m'écorcher vif dire à l'un de ses compagnons en termes grossiers:

--Riowag est l'amant d'Elwig; il veut lui faire présent de ce prisonnier...

J'ai compris dès lors que Riowag, le chef des guerriers noirs, étant l'amant de la prêtresse Elwig, lui faisait galamment hommage de ma personne, de même que dans notre pays les fiancés offrent une colombe ou un chevreau à la jeune fille qu'ils aiment.

(Une chose t'étonnera peut-être dans ce récit, mon enfant, c'est que j'y mêle des paroles presque plaisantes, lorsqu'il s'agit de ces événements redoutables pour ma vie... Ne pense pas que ce soit parce qu'à cette heure où j'écris ceci j'ai échappé à tout danger... non... même au plus fort de ces périls, dont j'ai été délivré comme par prodige, ma liberté d'esprit était entière, la vieille raillerie gauloise, naturelle à notre race, mais longtemps engourdie chez nous par la honte et les douleurs de l'esclavage, m'était ainsi qu'à d'autres revenue pour ainsi dire avec notre liberté... Ainsi les réflexions que tu verras parfois se produire au moment où la mort me menaçait étaient sincères, et par suite de ma disposition d'esprit et de ma foi dans cette croyance de nos pères, que l'homme ne meurt jamais... et qu'en quittant ce monde-ci il va revivre ailleurs...)

Porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je traversai donc une partie du camp des Franks; ce camp immense, mais établi sans aucun ordre, se composait de tentes pour les chefs, et de tentes pour les soldats; c'était une sorte de ville sauvage et gigantesque: çà et là, on voyait leurs innombrables chariots de guerre, abrités derrière des retranchements construits en terre et renforcés de troncs d'arbres; selon l'usage de ces barbares, leurs infatigables petits chevaux maigres, au poil rude, hérissé, ayant un licou de corde pour bride, étaient attachés aux roues des chariots ou arbres dont ils rongeaient l'écorce... Les Franks, à peine vêtus de quelques peaux de bêtes, la barbe et les cheveux graissés de suif, offraient un aspect repoussant, stupide et féroce: les uns s'étendaient aux chauds rayons de ce soleil qu'ils venaient chercher du fond de leurs sombres et froides forêts; d'autres trouvaient un passe-temps à chercher la vermine sur leur corps velu, car ces barbares croupissaient dans une telle fange, que, bien qu'ils fussent campés en plein air, leur rassemblement exhalait une odeur infecte.

À l'aspect de ces hordes indisciplinées, mal armées, mais innombrables, et se recrutant incessamment de nouvelles peuplades, émigrant en masse des pays glacés du nord pour venir fondre sur notre fertile et riante Gaule, comme sur une proie, je songeais, malgré moi, à quelques mots de sinistre prédiction échappés à Victoria; mais bientôt je prenais en grand mépris ces barbares qui, trois ou quatre fois supérieurs en nombre à notre armée, n'avaient jamais pu, depuis plusieurs années, et malgré de sanglantes batailles, envahir notre sol, et s'étaient toujours vus repoussés au delà du Rhin, notre frontière naturelle.

En traversant une partie de ces campements, porté sur les épaules des quatre guerriers noirs, je fus poursuivi d'injures, de menaces et de cris de mort par les Franks qui me voyaient passer; plusieurs fois l'escorte dont j'étais accompagné fut obligée, d'après l'ordre de Riowag, de faire usage de ses armes pour m'empêcher d'être massacré. Nous sommes ainsi arrivés à peu de distance d'un bois épais. Je remarquai, en passant, une hutte plus grande et plus soigneusement construite que les autres, devant laquelle était plantée une bannière jaune et rouge. Un grand nombre de cavaliers vêtus de peaux d'ours, les uns en selle, les autres à pied à côté de leurs chevaux, et appuyés sur leurs longues lances, postés autour de cette habitation, annonçaient qu'un des chefs importants de leurs hordes l'occupait. J'essayai encore de persuader à Riowag, qui marchait à mes côtés, toujours grave et silencieux, de me conduire d'abord auprès de celui des chefs dont j'apercevais la bannière, après quoi l'on pourrait ensuite me tuer; mes instances ont été vaines, et nous sommes entrés dans un bois touffu, puis arrivés au milieu d'une grande clairière. J'ai vu à quelque distance de moi l'entrée d'une grotte naturelle, formée de gros blocs de roche grise, entre lesquels avaient poussé, çà et là, des sapins et des châtaigniers gigantesques; une source d'eau vive, filtrant parmi les pierres, tombait dans une sorte de bassin naturel. Non loin de cette caverne se trouvait une cuve d'airain assez étroite, et de la longueur d'un homme; un réseau de chaînes de fer garnissait l'orifice de cette infernale chaudière; elles servaient sans doute à y maintenir la victime que l'on y mettait bouillir vivante. Quatre grosses pierres supportaient cette cuve, au-dessous de laquelle on avait préparé un amas de broussailles et de gros bois; des os humains blanchis, et dispersés sur le sol, donnaient à ce lieu l'aspect d'un charnier. Enfin, au milieu de la clairière s'élevait une statue colossale à trois têtes, presque informe, taillée grossièrement à coups de hache dans un tronc d'arbre énorme et d'un aspect repoussant.

Riowag fit signe aux quatre guerriers noirs qui me portaient sur leurs épaules de s'arrêter au pied de la statue, et il entra seul dans la grotte, pendant que les hommes de mon escorte criaient:

--Elwig! Elwig!....

--Elwig! prêtresse des dieux infernaux!

--Réjouis-toi, Elwig, nous t'apportons de quoi remplir ta chaudière!

--Tu nous diras tes augures!

--Et tu nous apprendras si la terre des Gaules ne sera pas bientôt la nôtre!

Après une assez longue attente, la prêtresse, suivie de Riowag, apparut au dehors de la caverne.

Je m'attendais à voir quelque hideuse vieille, je me trompais: Elwig était jeune, grande et d'une sorte de beauté sauvage; ses yeux gris, surmontés d'épais sourcils naturellement roux, de même nuance que ses cheveux, étincelaient comme l'acier du long couteau dont elle était armée; son nez en bec d'aigle, son front élevé lui donnaient une physionomie imposante et farouche. Elle était vêtue d'une longue tunique de couleur sombre; son cou et ses bras nus étaient surchargés de grossiers colliers et de bracelets de cuivre, qui, dans sa marche, bruissaient, choqués les uns contre les autres, et sur lesquels, en s'approchant de moi, elle jeta plusieurs fois un regard de coquetterie sauvage. Sur son épaisse et longue chevelure rousse éparse autour de ses épaules, elle portait une espèce de chaperon écarlate, ridiculement imité de la charmante coiffure que les femmes gauloises avaient adoptée. Enfin, je crus remarquer (je ne me trompais pas) chez cette étrange créature ce mélange de hauteur et de vanité puérile particulier aux peuples barbares.

Riowag, debout à quelques pas d'elle, semblait la contempler avec admiration; malgré sa couleur noire et les tatouages rouges sous lesquels son visage disparaissait, ses traits me parurent exprimer un violent amour, et ses yeux brillèrent de joie lorsque, par deux fois, Elwig, me désignant du geste, se retourna vers son amant, le sourire aux lèvres, pour le remercier sans doute de sa sanglante offrande. Je remarquai aussi sur les bras nus de cette infernale prêtresse deux tatouages; ils me rappelèrent un souvenir de guerre.

L'un de ces tatouages représentait deux serres d'oiseau de proie; l'autre, un serpent rouge.

Elwig, tournant et retournant son couteau dans sa main, attachait sur moi ses grands yeux gris avec une satisfaction féroce, tandis que les guerriers noirs la contemplaient d'un air de crainte superstitieuse...

--Femme,--dis-je à la prêtresse,--je suis venu ici sans armes, le rameau de paix à la main, apportant un message aux grands chefs de vos hordes... On m'a saisi et garrotté... Je suis en ton pouvoir... tue-moi si tu le veux... mais auparavant, fais que je parle à l'un de vos chefs... cet entretien importe autant aux Franks qu'aux Gaulois, car c'est Victorin et sa mère Victoria la grande qui m'ont envoyé ici.

--Tu es envoyé ici par Victoria?--s'écria la prêtresse d'un air singulier,--Victoria que l'on dit si belle?

--Oui.

Elwig réfléchit, et après un assez long silence, elle leva ses bras au-dessus de sa tête, brandit son couteau en prononçant je ne sais quelles mystérieuses paroles d'un ton à la fois menaçant et inspiré; puis elle fit signe à ceux qui m'avaient amené de s'éloigner.

Tous obéirent et se dirigèrent lentement vers la lisière du bois dont était entourée la clairière.

Riowag resta seul, à quelques pas de la prêtresse. Se tournant alors vers lui, elle désigna d'un geste impérieux le bois où avaient disparu les autres guerriers noirs. Le chef n'obéissant pas à cet ordre, elle éleva la voix et redoubla son geste, en disant:

--Riowag!

Il insistait encore, tendant vers elle ses mains suppliantes; Elwig répéta d'une voix presque menaçante:

--Riowag! Riowag!

Le chef n'insista plus et disparut aussi dans le bois, sans pouvoir contenir un mouvement de colère.

Je restai seul avec la prêtresse, toujours garrotté, et couché au pied de la statue des divinités infernales. Elwig s'accroupit alors sur ses talons près de moi, et reprit:

--Tu es envoyé par Victoria pour parler aux chefs des Franks?

--Je te l'ai déjà dit.

--Tu es l'un des officiers de Victoria?

--Je suis l'un de ses soldats.

--Elle t'affectionne?

--C'est ma soeur de lait, je suis pour elle un frère.

Ces mots parurent faire de nouveau réfléchir Elwig; elle garda encore le silence, puis continua:

--Victoria regrettera ta mort?

--Comme on regrette la mort d'un serviteur fidèle.

--Elle donnerait beaucoup pour te sauver la vie?

--Est-ce une rançon que tu veux?

Elwig se tut encore, et me dit avec un mélange d'embarras et d'astuce dont je fus frappé:

--Que Victoria vienne demander ta vie à mon frère, il la lui accordera; mais, écoute... on dit Victoria très-belle, les femmes belles aiment à se parer de ces magnifiques bijoux gaulois si renommés... Victoria doit avoir de superbes parures, puisqu'elle est la mère du chef des chefs de ton pays... Dis-lui qu'elle se couvre de ses plus riches ornements, cela réjouira les yeux de mon frère... Il en sera plus clément et accordera ta vie à Victoria.

Je crus dès lors deviner le piége que me tendait la prêtresse de l'enfer, avec cette ruse grossière naturelle aux sauvages; voulant m'en assurer je lui dis, sans répondre à ses dernières paroles:

--Ton frère est donc un puissant chef?

--Il est plus que chef!--me répondit orgueilleusement Elwig; il est roi!

--Nous aussi, du temps de notre barbarie, nous avons eu des rois, et ton frère, comment s'appelle-t-il?

--Néroweg surnommé l'aigle terrible.

--Tu as sur les bras deux figures représentant un serpent rouge et deux serres d'oiseau de proie: pourquoi cela?

--Les pères de nos pères ont toujours, dans notre famille de rois, porté ces signes des vaillants et des subtils: les serres de l'aigle, c'est la vaillance; le serpent, c'est la subtilité... Mais assez parlé de mon frère,--ajouta Elwig avec une sombre impatience, car cet entretien semblait lui peser;--veux-tu, oui ou non, engager Victoria à venir ici?

--Un mot encore sur ton royal frère... Ne porte-t-il pas au front les deux mêmes signes que tu portes sur les bras?

--Oui,--reprit-elle avec une impatience croissante,--oui, mon frère porte une serre d'aigle bleue au-dessus de chaque sourcil, et le serpent rouge en bandeau sur le front, parce que les rois portent un bandeau... Mais assez parlé de Néroweg... assez...

Et je crus voir sur les traits d'Elwig un ressentiment de haine à peine dissimulé en prononçant le nom de son frère; elle continua:

--Si tu ne veux pas mourir, écris à Victoria de venir dans notre camp parée de ses plus magnifiques bijoux. Elle se rendra seule dans un lieu que je te dirai... un endroit écarté que je connais... et moi-même je la conduirai auprès de mon frère, afin qu'elle obtienne ta grâce...

--Victoria venir seule dans ce camp?... J'y suis venu, moi, comptant sur la franchise de la trêve... le rameau de paix à la main, et l'on a tué l'un de mes compagnons; un autre a été blessé, puis l'on m'a livré à toi garrotté, pour être mis à mort...

--Victoria pourra se faire accompagner d'une petite escorte.

--Qui serait massacrée par tes gens!... l'embûche est trop grossière.

--Tu veux donc mourir!--s'écria la prêtresse en grinçant les dents de rage et me menaçant de son couteau;--on va rallumer le foyer de la chaudière... Je te ferai plonger vivant dans l'eau magique, et tu y bouilliras jusqu'à la mort... Une dernière fois, choisis... Ou tu vas mourir dans les supplices, ou tu vas écrire à Victoria de se rendre au camp parée de ses plus riches ornements... Choisis!...--ajouta-t-elle dans un redoublement de rage, en me menaçant encore de son Couteau...--choisis... ou tu vas mourir.

Je savais qu'il n'était pas de race plus pillarde, plus cupide, plus vaniteuse que cette maudite race franque... Je remarquai que les grands yeux gris d'Elwig étincelaient de convoitise chaque fois qu'elle me parlait des magnifiques parures que, selon elle, devait posséder la mère des camps. L'accoutrement ridicule de la prêtresse, la profusion d'ornements sans valeur, dont elle se couvrait avec une coquetterie sauvage, pour plaire sans doute à Riowag, le chef des guerriers noirs; et surtout la persistance qu'elle mettait à me demander que Victoria se rendît au camp couverte de riches ornements; tout me donnait à penser qu'Elwig voulait attirer ma soeur de lait dans un piége pour l'égorger et lui voler ses bijoux. Cette embûche grossière ne faisait pas honneur à l'invention de l'infernale prêtresse; mais sa vaniteuse cupidité pouvait me servir; je lui répondis d'un air indifférent:

--Femme, tu veux me tuer si je n'engage pas Victoria à venir ici? Tue-moi donc... fais bouillir ma chair et mes os... tu y perdras plus que tu ne sais, puisque tu es la soeur de Néroweg, l'aigle terrible, un des plus grands rois de vos hordes!...

--Que perdrai-je?

--De magnifiques parures gauloises!

--Des parures... Quelles parures?--s'écria Elwig d'un air de doute, quoique ses yeux brillassent plus que jamais de convoitise.--De quelles parures parles-tu?...

--Crois-tu que Victoria, la grande, en envoyant ici son frère de lait porter un message aux rois des Franks, ne leur ait pas envoyé, en gage de trêve, de riches présents pour leurs femmes et leurs soeurs, qui les ont accompagnés ou qui sont restées en Germanie?...

Elwig bondit sur ses talons, se releva d'un saut, jeta son couteau, frappa dans ses mains, poussa des éclats de rire presque insensés, puis s'accroupit de nouveau près de moi, me disant d'une voix entrecoupée, haletante:

--Des présents? tu apportes des présents?... quels sont-ils? où sont-ils?...

--Oui, j'apporte des présents capables d'éblouir une impératrice: colliers d'or ornés d'escarboucles, pendants d'oreilles de perles et de rubis, bracelets, ceintures et couronnes d'or, si chargés de pierreries, qu'ils resplendissent de tous les feux de l'arc-en-ciel... ces chefs-d'oeuvre de nos plus habiles orfévres gaulois... Je les apportais en présent... et puisque ton frère Néroweg, l'aigle terrible, est le plus puissant roi de vos hordes, tu aurais eu la plus grosse part de ces richesses...

Elwig m'avait écouté la bouche béante, les mains jointes, sans chercher à cacher l'admiration et l'effrénée cupidité que lui causait l'énumération de ces trésors... Mais soudain ses traits prirent une expression de doute et de courroux... Elle ramassa son couteau, et le levant sur moi, elle s'écria:

--Tu mens ou tu railles!... Ces trésors, où sont-ils?

--En sûreté... Sage a été ma précaution; car j'aurais été tué et dépouillé sans avoir accompli les ordres de Victoria et de son fils.

--Où les as-tu mis en sûreté, ces trésors?

--Ils sont restés dans la barque qui m'a amené ici... mes compagnons ont regagné le large et se sont ancrés dans les eaux du Rhin, hors de portée des flèches de tes gens.

--Il y a les barques du radeau à l'autre extrémité du camp, je vais faire poursuivre tes compagnons... j'aurai tes trésors!

--Erreur... Mes compagnons voyant au loin s'avancer vers eux des bateaux ennemis, se défieront, et comme ils ont une longue avance, ils regagneront sans danger l'autre rive du Rhin... Tel sera le fruit de la trahison des tiens envers moi... Allons, femme, fais-moi bouillir pour tes augures infernaux!... Mes os, blanchis dans ta chaudière, se changeront peut-être par ta magie en parures magnifiques!...

--Mais ces trésors,--reprit Elwig, luttant contre ses dernières défiances,--ces trésors, puisque tu ne les avais pas apportés avec toi, quand les aurais-tu donnés aux rois de nos hordes?

--En les quittant; je croyais être accueilli et reconduit par eux en envoyé de paix... Alors, mes compagnons auraient abordé au rivage pour venir me chercher; j'aurais pris dans la barque les présents pour les distribuer aux rois au nom de Victoria et de son fils.

La prêtresse me regarda encore pendant quelques instants d'un air sombre, paraissant céder tour à tour à la méfiance et à la cupidité. Enfin, vaincue sans doute pas ce dernier sentiment, elle se leva et appela d'une voix forte, et par un nom bizarre, une personne jusqu'alors invisible.

Presque aussitôt sortit de la caverne une hideuse vieille à cheveux gris, vêtue d'une robe souillée de sang, car elle aidait sans doute la prêtresse dans ses horribles sacrifices. Elle échangea quelques mots à voix basse avec Elwig, et disparut dans le bois où s'étaient retirés les guerriers noirs.

La prêtresse, s'accroupissant de nouveau près de moi, me dit d'une voix basse et sourde:

--Tu veux entretenir mon frère le roi Néroweg, l'aigle terrible... je l'envoie chercher... il va venir; mais tu ne lui parleras pas de ces trésors.

--Pourquoi?

--Il les garderait...

--Quoi... lui, ton frère, ne partagerait pas les richesses avec toi, sa soeur!...

Un sourire amer contracta les lèvres d'Elwig; elle reprit:

--Mon frère a failli m'abattre le bras d'un coup de hache parce que j'ai voulu toucher à une part de son butin...

--Est-ce ainsi que frères et soeurs se traitent parmi les Franks?

--Chez les Franks,--répondit Elwig d'un air de plus en plus sinistre,--le guerrier a pour premières esclaves sa mère, sa soeur et ses femmes...

--Ses femmes!... en ont-ils donc plusieurs?...

--Toutes celles qu'ils peuvent enlever et nourrir... de même qu'ils ont autant de chevaux qu'ils en peuvent nourrir...

--Quoi! une sainte et éternelle union n'attache pas, comme chez nous, l'époux à la mère de ses enfants?... Quoi! soeurs, femmes, mères, sont esclaves?... Bénie des dieux est la Gaule! mon pays, où nos mères et nos épouses, vénérées de tous, siégent fièrement dans les conseils de la nation, et font prévaloir leurs avis, souvent plus sages que celui de leurs maris et de leurs fils...

Elwig, palpitante de cupidité, ne répondit pas à mes paroles, et reprit:

--De ces trésors, tu ne parleras donc pas à Néroweg; il les garderait pour lui... tu attendras la nuit pour quitter le camp... Je te dirai la route; je t'accompagnerai, tu me donneras tous les présents, à moi seule... à moi seule!...

Et poussant de nouveau des éclats de rire d'une joie presque insensée, elle ajouta:

--Bracelets d'or! colliers de perles! boucles d'oreilles de rubis! diadèmes de pierreries!... Je serai belle comme une impératrice!... oh! je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

Puis, jetant un regard de mépris sur ses grossiers bracelets de cuivre, qu'elle fit bruire en secouant ses bras... elle répéta:

--Je serai très-belle aux yeux de Riowag!...

--Femme,--lui dis-je,--ton avis est prudent; il faudra attendre la nuit pour quitter tous deux le camp et regagner le rivage!...

Puis voulant mettre davantage Elwig en confiance avec moi en paraissant m'intéresser à sa vaniteuse cupidité, j'ajoutai:

--Mais si ton frère te voit parée de ces magnifiques bijoux, il te les prendra... peut-être?...

--Non,--me répondit-elle d'un air étrange et sinistre,--non, il ne me les prendra pas...

--Si Néroweg, l'aigle terrible, est aussi violent que tu le dis, s'il a failli une fois t'abattre le bras pour avoir voulu toucher à sa part de butin,--lui dis-je, surpris de sa réponse, et voulant pénétrer le fond de sa pensée,--qui empêchera ton frère de s'emparer de ces parures?

Elle me montra son large couteau avec une expression de férocité froide qui me fit tressaillir, et me dit:

--Quand j'aurai le trésor... cette nuit, j'entrerai dans la hutte de mon frère... je partagerai son lit, comme d'habitude... et pendant qu'il dormira, moi, vois-tu, je le tuerai...

--Ton frère!--m'écriai-je en frémissant, et croyant à peine à ce que j'entendais, quoique le récit de l'épouvantable dissolution des moeurs des Franks ne fût pas nouveau pour moi.--Ton frère!... tu partages son lit?...

La prêtresse ne parut pas surprise de mon étonnement, et me répondit d'un air sombre:

--Je partage le lit de mon frère depuis qu'il m'a fait violence... C'est le sort de presque toutes les soeurs des rois franks qui les suivent à la guerre... Ne t'ai-je pas dit que leurs soeurs, leurs mères et leurs filles étaient les premières esclaves de nos maîtres? et quelle est l'esclave qui, de gré ou de force, ne partage pas le coucher de son maître? Mon père a fait violence à sa mère, qui était belle encore... et, un jour, me poursuivant, il a...

--Tais-toi, femme!...--m'écriai-je en l'interrompant,--tais-toi! tes monstrueuses paroles attireraient sur nous la foudre des cieux!...

Et, sans pouvoir ajouter un mot, je contemplai cette créature avec horreur... Ce mélange de débauche, de cupidité, de barbarie et de confiance stupide, puisque Elwig s'ouvrait à moi, qu'elle voyait pour la première fois, à moi, un ennemi, sur le fratricide qu'elle voulait commettre... ce fratricide, précédé de l'inceste, subi par cette prêtresse d'un culte sanglant, qui partageait le lit de son frère et se donnait à un autre homme... tout cela m'épouvantait, quoique j'eusse entendu, je le répète, souvent parler des abominables moeurs de ces barbares dissolus et féroces.

Elwig ne semblait pas se douter de la cause de mon silence et du dégoût qu'elle m'inspirait; elle murmurait quelques paroles inintelligibles en comptant les bracelets de cuivre dont ses bras étaient chargés; après quoi elle me dit d'un air pensif:

--Aurai-je bien neuf beaux bracelets de pierreries pour remplacer ceux-ci?... Tous tiendront-ils dans un petit sac que je cacherai sous ma robe en revenant à la hutte du roi mon frère pour partager son lit et le tuer pendant son sommeil?

Cette férocité froide, et pour ainsi dire naïve, redoubla l'aversion que m'inspirait cette créature. Je gardai le silence; alors elle s'écria:

--Tu ne me réponds pas au sujet de ces bijoux? Fais-tu le muet?

Puis, paraissant frappée d'une idée subite, elle ajouta:

--Et j'ai parlé!... S'il allait tout dire à Neroweg!... Il me tuerait, moi et Riowag... La pensée de ces trésors m'a rendue folle!

Et elle se mit à appeler de nouveau, en se tournant vers la caverne.

Une seconde vieille, non moins hideuse que la première, accourut tenant en main un os de boeuf où pendait un lambeau de chair à demi cuite qu'elle rongeait.

--Accours ici,--lui dit la prêtresse,--et laisse là ton os.

La vieille obéit à regret et en grondant, ainsi qu'un chien à qui l'on ôte sa proie, déposa l'os sur l'une des pierres saillantes de l'entrée de la grotte, et s'approcha en s'essuyant les lèvres.

--Fais du feu sous la cuve d'airain,--dit la prêtresse à la vieille.

Celle-ci retourna dans la caverne, en rapporta d'une main quelques brandons enflammés. Bientôt un ardent brasier brûla sous la chaudière.

--Maintenant,--dit Elwig à la vieille en me montrant, étendu que j'étais toujours à terre, aux pieds de la divinité infernale, les mains liées derrière le dos et les jambes attachées.

--Agenouille-toi sur lui.

Je ne pouvais faire un mouvement; la hideuse vieille se mit à genoux sur la cuirasse dont ma poitrine était couverte, et dit à la prêtresse:

--Que faut-il faire?

--Tiens-lui la langue... je la lui couperai.

Je compris alors qu'Elwig, d'abord entraînée à de dangereuses confidences par sa sauvage convoitise, se reprochant d'avoir inconsidérément parlé de ses horribles amours et de ses projets fratricides, ne trouvait pas de meilleur moyen de me forcer au silence envers son frère qu'en me coupant la langue. Je crus ce projet facile à concevoir, mais difficile à exécuter, car je serrai les dents de toutes mes forces.

--Serre-lui le cou,--dit Elwig à la vieille;--il ouvrira la bouche, tirera la langue, et je la couperai.

La vieille, toujours agenouillée sur ma cuirasse, se pencha si près de moi, que son hideux visage touchait presque le mien. De dégoût je fermai les yeux; bientôt je sentis les doigts crochus et nerveux de la suivante de la prêtresse me serrer la gorge. Pendant quelques instants, je luttai contre la suffocation et ne desserrai pas les dents; mais enfin, selon qu'Elwig l'avait prévu, je me sentis prêt à étouffer et j'ouvris malgré moi la bouche. Elwig y plongea aussitôt ses doigts pour saisir ma langue. Je les mordis si cruellement, qu'elle les retira en poussant un cri de douleur. À ce cri, je vis sortir du bois, où ils s'étaient retirés par ordre de la prêtresse, les guerriers noirs et Riowag. Celui-ci accourait; mais il s'arrêta indécis à la vue d'une troupe de Franks arrivant du côté opposé et entrant dans la clairière; l'un de ces derniers venus criait d'une voix rauque et impérieuse:

--Elwig!

--Le roi mon frère!--murmura la prêtresse, toujours agenouillée près de moi.

Et elle me parut chercher son couteau, tombé à terre pendant notre lutte d'un moment.

--Ne crains rien... je serai muet... Tu auras le trésor pour toi seule,--dis-je tout bas à Elwig, de crainte que dans sa terreur elle ne me tuât. J'espérais, à tout hasard, m'assurer son appui et me ménager les moyens de fuir en flattant sa cupidité.

Soit qu'Elwig crût à ma parole, soit que la présence de son frère l'empêchât de m'égorger, elle me jeta un regard significatif, et resta agenouillée à mes côtés, la tête penchée sur sa poitrine d'un air méditatif; la vieille, s'étant relevée, ne pesait plus sur ma cuirasse; je pus respirer librement, et je vis l'aigle terrible debout, à deux pas de moi, escorté de quelques autres rois franks, comme s'appellent ces chefs de pillards.

Néroweg était d'une taille colossale; sa barbe, grâce à l'usage de l'eau de chaux, était devenue d'un rouge de cuivre, ainsi que ses cheveux graissés et relevés autour de son front; nouée par une tresse de cuir, au sommet de sa tête, cette chevelure retombait derrière ses épaules, comme la crinière d'un casque; au-dessus de chacun de ses épais sourcils roux, je vis une serre d'aigle tatouée en bleu, tandis qu'un autre tatouage écarlate, représentant les ondulations d'un serpent, ceignait son front; sa joue gauche était aussi recouverte d'un tatouage rouge et bleu, composé de raies transversales; mais sur la joue droite, ce sauvage ornement disparaissait presque entièrement dans la profondeur d'une cicatrice commençant au-dessous de l'oeil et allant se perdre dans sa barbe hérissée. De lourdes plaques d'or grossièrement travaillées, attachées à ses oreilles, les distendaient et tombaient sur ses épaules, un gros collier d'argent faisait deux ou trois fois le tour de son cou et tombait jusque sur sa poitrine demi-nue. Il avait pour vêtement, par-dessus sa tunique de toile, presque noire, tant elle était malpropre, une casaque de peau de bête. Ses chausses, de même étoffe et de même saleté que sa tunique, la rejoignaient et y étaient assujetties par un large ceinturon de cuir où pendaient, d'un côté, une longue épée, de l'autre, une hache de pierre tranchante; de larges bandes de peau tannée (de peau humaine peut-être) se croisaient sur ses chausses, depuis le cou-de-pied jusqu'au dessus du genou; il s'appuyait sur une demi-pique armée d'un fer aigu. Les autres rois qui accompagnaient Néroweg étaient à peu près tatoués, vêtus et armés comme lui, tous avaient les traits empreints d'une gravité farouche.

Elwig, toujours agenouillée silencieusement près de moi, avait jusqu'alors caché ma figure à Néroweg. Il toucha brutalement, du bout du manche de sa pique, les épaules de sa soeur, et lui dit durement:

--Pourquoi m'as-tu envoyé quérir avant de faire bouillir pour tes augures ce chien gaulois... dont mes écorcheurs voulaient me donner la peau?

--L'heure n'est pas propice,--reprit la prêtresse d'un ton mystérieux et saccadé;--l'heure de la nuit... de la nuit noire, vaut mieux pour sacrifier aux dieux infernaux... Ce Gaulois dit avoir été chargé d'un message pour toi, ô puissant roi! par Victoria et par son fils.

Néroweg s'approcha davantage et me regarda, d'abord avec une dédaigneuse indifférence; puis, m'examinant plus attentivement, et se baissant pour mieux m'envisager, ses traits prirent soudain une expression de haine et de rage triomphante, et il s'écria, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux:

--C'est lui!... c'est le cavalier au cheval gris... c'est lui!...

--Tu le connais?...--demanda Elwig à son frère.--Tu connais ce prisonnier?...

--Va-t'en!--reprit brusquement Néroweg.--Hors d'ici! Puis, me contemplant de nouveau, il répéta:

--C'est lui... le cavalier au cheval gris!...

--L'as-tu donc rencontré à la bataille?--demanda de nouveau Elwig à son frère.--Réponds...

--T'en iras-tu!--reprit Néroweg en levant son bâton sur la prêtresse.--J'ai parlé! va-t'en!...

J'avais les yeux, à ce moment, fixés sur le groupe des guerriers noirs; je vis Riowag, le roi des guerriers noirs, à peine contenu par ses compagnons, porter la main à son épée, pour venger sans doute l'insulte faite à Elwig par Néroweg.

Mais la prêtresse, loin d'obéir à son frère, et craignant sans doute qu'en son absence je ne parlasse à l'aigle terrible des projets fratricides de sa soeur incestueuse, et des riches présents de Victoria, s'écria:

--Non... non... je reste ici... Ce prisonnier m'appartient pour mes augures... Je ne m'éloigne pas de lui... je le garde...

Néroweg, pour toute réponse, asséna plusieurs coups du manche de sa pique sur le dos d'Elwig; puis il fit un signe, et plusieurs hommes de ceux dont il était accompagné repoussèrent violemment la prêtresse, ainsi que les deux vieilles, dans la caverne, dont ils gardèrent l'issue l'épée à la main.

Il fallut que les guerriers noirs qui entouraient leur roi Riowag fissent de grands efforts pour l'empêcher de se précipiter, l'épée à la main, sur l'Aigle terrible; mais, celui-ci, ne songeant qu'à moi, ne s'aperçut pas de la fureur de son rival, et me dit d'une voix tremblante de colère, en me crossant du pied:

--Me reconnais-tu, chien?

--Je te reconnais...

--Cette blessure,--reprit Néroweg en portant son doigt à la profonde cicatrice dont sa joue était sillonnée,--cette blessure, la reconnais-tu?...

--Oui, c'est mon oeuvre... Je t'ai combattu en soldat...

--Tu mens!... tu m'as combattu en lâche... deux contre un...

--Tu attaquais avec furie le fils de Victoria, la grande; il était déjà blessé... sa main pouvait à peine soutenir son épée... je suis venu à son aide...

--Et tu m'as marqué à la face de ton sabre gaulois!... chien...