En disant cela, Néroweg m'asséna plusieurs coups du manche de sa pique, à la grande risée des autres rois.

Je me rappelai mon aïeul Guilhern, enchaîné comme esclave, et supportant avec dignité les lâches et cruels traitements des Romains, après la bataille de Vannes... Je l'imitai, je dis simplement à Néroweg:

--Tu frappes un soldat désarmé, garrotté, qui, confiant dans la trêve, est venu pacifiquement vers toi... c'est une grand lâcheté!... Tu n'oserais pas lever ton bâton sur moi, si j'étais debout, une épée à la main...

Le chef frank se mettant à rire d'un rire cruel et grossier, me répondit:

--Fou est celui qui pouvant tuer son ennemi désarmé, ne le tue pas... Je voudrais pouvoir te tuer deux fois... Tu es doublement mon ennemi... Je te hais parce que tu es Gaulois, je te hais parce que ta race possède la Gaule, le pays du soleil, du bon vin et des belles femmes... je te hais parce que tu m'as marqué à la face, et que cette blessure fait ma honte éternelle... Je veux donc te faire tant souffrir, que tes souffrances vaillent deux morts, mille morts, si je peux... chien gaulois!...

--Le chien gaulois est un noble animal de chasse et de guerre,--lui dis-je;--le loup frank est un animal de rapine et de carnage: mais avant peu les braves chiens gaulois auront chassé de leurs frontières cette bande de loups voraces, sortis des forêts du nord... Prends garde!... Si tu refuses d'écouter le message de Victoria, la grande, et de son vaillant fils... prends garde!... Entre le loup frank et le chien gaulois, ce sera une guerre à mort, une guerre d'extermination.

Néroweg, grinçant les dents de rage, saisit à son côté sa hache, et la tenant des deux mains, la leva sur moi pour me briser la tête... Je me crus à mon heure dernière; mais deux des autres rois arrêtèrent le bras du frère d'Elwig, et ils lui dirent quelques mots à voix basse, qui parurent le calmer. Il se concerta ensuite avec ses compagnons, et me dit:

--Quel est le message dont tu es chargé par Victoria pour les rois des Franks?

--Le messager de Victorin et de Victoria, la grande, doit parler debout, sans liens, le front haut... et non étendu à terre et garrotté comme le boeuf qui attend le couteau du boucher... Fais-moi délivrer de mes liens, et je parlerai... sinon, non!...

--Parle à l'instant... sans condition, chien gaulois!...

--Non!...

--Je saurai te faire parler!

--Essaie!

Néroweg dit quelques mots à l'un des autres rois. Celui-ci alla prendre sous la cuve d'airain deux tisons enflammés; l'on me saisit par les épaules et par les pieds, afin de m'empêcher de faire un mouvement, tandis que le Frank, plaçant et maintenant les tisons sur le fer de ma cuirasse, y établissait ainsi une sorte de brasier, aux grands éclats de rire de Néroweg, qui me dit:

--Tu parleras! ou tu seras grillé comme la tortue dans son écaille.

Le fer de ma cuirasse commençait à s'échauffer sous ce brasier, que deux des rois franks attisaient de leur souffle. Je souffrais beaucoup, et je m'écriai:

--Ah! Néroweg.. Néroweg!... lâche bourreau! j'endurerais ces tortures avec joie pour me trouver une fois encore face à face avec toi, une bonne épée à la main, et te marquer à l'autre joue!... Oh! tu l'as dit... entre nos deux races... haine à mort!...

--Quel est le message de Victoria?--reprit l'Aigle terrible.--Réponds...

Je restai muet, quoique la douleur devînt pour moi fort grande... le fer de ma cuirasse s'échauffant de plus en plus et dans toutes ses parties:

--Parleras-tu?--s'écria de nouveau le chef frank, qui parut étonné de ma constance.

--Je te l'ai dit: Le messager de Victoria parle debout et libre!--ai-je répondu,--sinon, non!...

Soit que le roi frank crût de son intérêt de connaître le message que j'apportais, soit qu'il se rendît aux observations de ses compagnons, moins féroces que lui, l'un d'eux déboucla la mentonnière de mon casque, me l'ôta de dessus la tête, alla le remplir d'eau à la fontaine qui sourdait entre les roches de la caverne, et versa cette eau fraîche sur ma cuirasse brûlante, elle se refroidit ainsi peu à peu.

--Délivrez-le de ses liens,--dit Néroweg;--mais entourez-le... et qu'il tombe percé de coups s'il veut tenter de fuir...

Je repris mes forces pendant que l'on ôtait mes liens; car la douleur m'avait fait presque défaillir. Je bus un peu d'eau restant au fond du casque; puis je me levai au milieu des rois franks qui m'entouraient, afin de me couper toute retraite.

Néroweg me dit:

--Quel est ton message?

--Une trêve a été convenue entre nos deux armées... Victoria et son fils m'envoient vous dire ceci: Depuis que vous avez quitté vos forêts du nord, vous possédez tout le pays d'Allemagne qui s'étend sur la rive gauche du Rhin... Ce sol est aussi fertile que celui de la Gaule. Avant votre invasion, il produisait tout avec abondance; vos violences, vos cruautés ont fait fuir presque tous ses habitants; mais le sol reste un sol fertile... Pourquoi ne le cultivez-vous pas, au lieu de nous guerroyer sans cesse et de vivre de rapines? Est-ce l'amour de batailler qui vous pousse?... Nous comprenons mieux que personne, nous autres Gaulois, cette outre-vaillance, et nous y voulons bien satisfaire; envoyez à chaque lune nouvelle, mille, deux mille guerriers d'élite, dans une des grandes îles du Rhin, notre frontière commune; nous enverrons pareil nombre de guerriers; on se combattra rudement, et selon le bon plaisir de chacun; mais du moins, vous, Franks, d'un côté du Rhin, nous, Gaulois, de l'autre, nous pourrons en paix cultiver nos champs, travailler, fabriquer, enrichir nos pays, sans être obligés, chose mauvaise, d'avoir toujours un oeil sur la frontière et une épée pendue au manche de la charrue. Si vous refusez ceci, nous vous ferons une guerre d'extermination pour vous chasser de nos frontières et vous refouler dans vos forêts! Lorsqu'on est voisins, et seulement séparés par un fleuve, il faut être amis, ou que l'un des deux peuples détruise l'autre... Choisissez!... J'ai dit, au nom de Victoria, la grande, et de son fils Victorin, j'ai dit!

Néroweg se consulta avec plusieurs des rois dont il était entouré, et me répondit insolemment:

--Le Frank n'est pas de ces races viles, comme la race gauloise, qui cultivent la terre et travaillent: le Frank aime la bataille; mais il aime surtout le soleil, le bon vin, les belles armes, les belles étoffes, les coupes d'or et d'argent, les riches colliers, les grandes villes bien bâties, les palais superbes à la mode romaine, les jolies femmes gauloises, les esclaves laborieux et soumis au fouet, qui travaillent pour leurs maîtres, tandis que ceux-ci boivent, chantent, dorment, font l'amour ou la guerre... Mais dans leur sombre pays du nord, les Franks ne trouvent ni bon soleil, ni bon vin, ni belles armes, ni belles étoffes, ni coupes d'or et d'argent, ni grandes villes bien bâties, ni palais superbes, ni jolies femmes gauloises... Tout cela se trouve chez vous, chiens gaulois... Nous voulons vous le prendre... oui, nous voulons nous établir dans votre pays fertile... jouir de tout ce qu'il renferme, tandis que vous travaillerez pour nous, courbés sous notre forte épée, et que vos femmes, vos filles, vos soeurs coucheront dans notre lit, fileront la toile de nos chemises et les laveront au lavoir... Entends-tu cela, chien gaulois?

Les autres chefs approuvèrent les paroles de Néroweg par leurs rires et leurs clameurs, et tous répétèrent:

--Oui... voilà ce que nous voulons... entends-tu cela, chien gaulois?

--J'entends...--ai-je répondu, ne pouvant m'empêcher de railler cette sauvage insolence.--J'entends... vous voulez nous conquérir et nous asservir comme l'ont fait pendant un temps les Romains, après que notre race a eu dominé, vaincu l'univers durant des siècles... Mais, honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le bien, le pays et les femmes d'autrui, vous oubliez que les Romains, malgré leur puissance universelle et leurs innombrables armées, ont été forcés par nos armes de nous rendre une à une toutes nos libertés; de sorte, qu'à cette heure, les Romains ne sont plus nos conquérants, mais nos alliés... Or, mes honnêtes barbares, qui aimez tant le soleil, le pays, le bien et les femmes d'autrui, écoutez ceci: Nous autres Gaulois, seuls et sans l'alliance romaine, nous vous chasserons de nos frontières, ou nous vous exterminerons jusqu'au dernier, si vous persistez à être de mauvais voisins, et à prétendre nous larronner notre vieille Gaule!...

--Oui, larrons nous sommes!--s'écria Néroweg,--et, par les neiges de la Germanie! nous larronnerons la Gaule!... Notre armée est quatre fois plus nombreuse que la vôtre; vous avez à défendre vos palais, vos villes, vos richesses, vos femmes, votre soleil, votre terre fertile... Nous n'avons, nous, rien à défendre et tout à prendre: nous campons sous nos huttes ou nous dormons sur l'épaule de nos chevaux; notre seule richesse est notre épée; nous n'avons rien à perdre, tout à gagner... Nous gagnerons tout, et nous asservirons ta race, chien gaulois!...

--Va demander aux Romains, dont l'armée était plus nombreuse que la tienne, combien la vieille terre des Gaules a dévoré de cohortes étrangères! Les plus grandes batailles qu'ils aient livrées, ces conquérants du monde, ne leur ont pas coûté le quart de soldats que nos pères, esclaves insurgés, ont exterminés à coups de faux et de fourche... Prends garde! prends garde!... quand il défend son sol, son foyer, sa famille, sa liberté, bien forte est l'épée du soldat gaulois... bien tranchante est la faux, bien lourde est la fourche du paysan gaulois!... Prenez garde! prenez garde! si vous restez mauvais voisins, la faux et la fourche gauloise suffiront pour vous chasser dans vos neiges, gens de paresse, de rapine et de carnage, qui voulez jouir du travail, du sol, de la femme et du soleil d'autrui, de par le vol et le massacre!...

--Et c'est toi, chien gaulois, qui oses parler ainsi?--s'écria Néroweg en grinçant les dents,--toi, prisonnier! toi, sous la pointe de nos épées!...

--Le moment me paraît bon, à moi, pour dire ceci.

--Et le moment me paraît bon, à moi, pour te faire souffrir mille morts!--s'écria le chef frank, non moins furieux que ses compagnons.--Oui, tu vas souffrir mille morts... après quoi, ma seule réponse à l'audacieux message de ta Victoria sera de lui envoyer ta tête, et de lui faire dire de ma part, à moi, Néroweg, l'Aigle terrible, puisqu'elle est belle encore, ta Victoria la grande, qu'avant que le soleil se soit levé six fois, j'irai la prendre au milieu de son camp, qu'elle partagera mon lit, et qu'après, je la livrerai à mes hommes pour qu'ils s'amusent à leur tour de Victoria, la grande et fière Gauloise.

À cette féroce insolence, dite sur la femme que je vénérais le plus au monde, j'ai perdu, malgré moi, mon sang-froid; j'étais désarmé, mais j'ai ramassé à mes pieds l'un des tisons alors éteints, dont les Franks s'étaient servis pour me torturer. J'ai saisi cette lourde bûche, et j'en ai si rudement frappé Néroweg à la tête, qu'étourdi du coup, et faisant deux pas en arrière, il a trébuché et est tombé sans mouvement, sans connaissance.

Aussitôt dix coups d'épée me frappèrent à la fois; mais mon casque et ma cuirasse me préservèrent; car, dans leur aveugle rage, les chefs franks me portèrent au hasard les premières atteintes en criant:

--À mort!...

Riowag, le chef des guerriers noirs, Riowag seul ne chercha pas à venger sur moi le coup que j'avais porté à son rival Néroweg; il profita du tumulte pour entrer dans la caverne où l'on avait repoussé Elwig; car les deux chefs, qui, l'épée à la main, gardaient l'issue de cette grotte, étaient accourus au secours de l'Aigle terrible renversé à quelques pas de là.

Peu d'instants après que Riowag fut entré dans la grotte, la prêtresse et les deux vieilles se précipitèrent hors de leur repaire, les cheveux en désordre, l'air hagard, les mains levées au ciel en s'écriant:

--L'heure est venue... le soleil baisse... la nuit approche... à mort!... à mort, le Gaulois!... Il a frappé l'Aigle terrible... À mort! à mort, le Gaulois!... Garrottez-le!... Nous allons lire les augures dans l'eau magique où il va bouillir...

--Oui... à mort!--crièrent les Franks en se précipitant sur moi, et me chargeant de nouveaux liens.--Qu'il périsse dans un long supplice!...

--Les prêtresses du supplice, c'est nous...--s'écrièrent à la fois Elwig et les deux vieilles, en redoublant de contorsions bizarres qui semblaient peu à peu frapper les chefs franks d'une terreur superstitieuse.

--Ô toi, qui as frappé mon frère, le sang de mon sang!--s'écriait Elwig en se tordant les bras, poussant des hurlements affreux, et se jetant sur moi avec une furie feinte ou réelle, je ne savais encore.--Les dieux infernaux t'ont livré à moi!... Venez, venez... entraînons-le dans la caverne,--ajouta-t-elle en s'adressant aux deux vieilles;--il faut le préparer à la mort par les tortures...

Le trouble jeté au milieu des Franks par le coup que j'avais porté à Néroweg, les empêcha d'abord de s'opposer au dessein d'Elwig et des deux vieilles; plusieurs chefs même se joignirent à elles pour me pousser dans la caverne, tandis que d'autres s'empressaient autour de l'Aigle terrible, étendu à terre, pâle, inanimé, le front sanglant.

--Notre grand chef n'est pas mort,--disaient les uns;--ses mains sont chaudes et son coeur bat.

--Il faut le transporter dans sa hutte.

--S'il meurt, nous tirerons au sort ses cinq chevaux noirs et sa belle épée gauloise à poignée d'or.

--Les chevaux et les armes de Néroweg appartiennent au plus ancien chef après lui!--s'écria l'un de ceux qui soutenaient l'Aigle terrible.--Et ce chef, c'est moi... À moi donc les chevaux et les armes!...

--Tu mens!...--dit celui qui soutenait Néroweg de l'autre côté.--Ses chevaux et ses armes m'appartiennent; je suis son plus ancien compagnon de guerre; il m'a dit: Si je meurs, mes armes et mes chevaux seront à toi.

--Non!--crièrent les autres chefs,--non! tout ce qui vient de Néroweg doit être tiré au sort entre nous.

Du seuil de la caverne, où j'entrais alors, je vis la dispute s'animer: les épées brillèrent et se croisèrent au milieu d'un bruyant tumulte, pendant que Néroweg, toujours inanimé, était abandonné et foulé aux pieds pendant cette lutte; elle allait devenir sanglante, lorsque Elwig, me laissant aux abords de son repaire, s'élança parmi les combattants, qu'elle s'efforça de séparer, en criant d'une voix éclatante:

--Honte et malheur aux lâches qui se disputent les dépouilles de celui qui n'est ni mort ni vengé!... Honte et malheur aux lâches qui se disputent les dépouilles du frère devant sa soeur!... Honte et malheur aux impies qui troublent le repos des lieux consacrés aux dieux infernaux!...

Puis, l'air inspiré, terrible, elle se dressa de toute sa hauteur, leva ses deux mains fermées au-dessus de sa tête en s'écriant:

--J'ai les deux mains remplies de malheurs redoutables... Faut-il que je les ouvre sur vous?... Tremblez! tremblez!...

À cette menace, les barbares effrayés courbèrent involontairement la tête, comme s'ils eussent craint d'être atteints par ces mystérieux malheurs, qui allaient s'échapper des mains de la prêtresse. Ils remirent leurs épées dans le fourreau: un grand silence se fit.

--Emportez l'Aigle terrible dans sa hutte,--dit alors Elwig;--la soeur va accompagner son frère blessé... le prisonnier gaulois sera gardé dans cette caverne par Map et Mob, qui m'aident aux sacrifices... Deux d'entre vous resteront à l'entrée de la caverne, l'épée à la main... La nuit approche... quand elle sera venue, Elwig reviendra ici avec Néroweg... Le supplice du prisonnier commencera, et je lirai les augures dans les eaux magiques où il doit bouillir jusqu'à la mort!...

Mon dernier espoir m'abandonna: Elwig, devant revenir avec son frère, renonçait sans doute au dessein que lui avait inspiré sa cupidité, dessein où je voyais mon salut... J'étais solidement garrotté, les mains fixées derrière le dos, un ceinturon enlaçant mes jambes me permettait à peine de marcher à très-petits pas. Je suivis les deux vieilles dans la grotte dont l'entrée fut gardée par plusieurs chefs armés. Plus j'avançais dans l'intérieur de ce souterrain, plus il devenait obscur. Après avoir ainsi assez longtemps marché sous la conduite des deux vieilles, l'une d'elles me dit:

--Couche-toi à terre si tu veux; le soleil a disparu; je vais, avec ma compagne, en attendant le retour d'Elwig, entretenir le feu sous la chaudière... tu n'attendras pas beaucoup.

Les vieilles me quittèrent... je restai seul.

Je voyais au loin l'entrée de la caverne devenir de plus en plus sombre, à mesure que le crépuscule faisait place à la nuit. Bientôt, de ce côté, les ténèbres furent complètes; seulement, de temps à autre, le feu, avivé par les vieilles sous la cuve d'airain, jetait dans la nuit noire des clartés rougeâtres, qui venaient mourir au seuil de la grotte.

J'essayai de rompre mes liens; une fois les jambes et les mains libres, j'aurais tenté de désarmer l'un des Franks gardiens de l'antre, et, l'épée à la main, protégé par l'obscurité, je me serais dirigé vers les bords du Rhin, guidé par le bruit des grandes eaux du fleuve. Peut-être Douarnek, malgré mes ordres, ne se serait-il pas encore éloigné de la rive pour regagner notre camp; mais, malgré mes efforts, je ne pus rompre les cordes d'arc et les ceinturons dont j'étais garrotté. Déjà une sourde et croissante rumeur m'annonçait qu'un grand nombre d'hommes arrivaient et se rassemblaient aux abords de la caverne, sans doute afin d'assister à mon supplice et d'entendre les augures de la prêtresse.

Je crus n'avoir plus qu'à me résigner à mon sort; je donnai une dernière pensée à ma femme et à mon enfant, à Victorin et à Victoria.

Soudain, au milieu des ténèbres dont j'étais entouré, j'entendis, à deux pas derrière moi, la voix d'Elwig. Je tressaillis de surprise; j'étais certain qu'elle n'était point venue par l'entrée de la caverne.

--Suis-moi,--me dit-elle.

Et en même temps sa main brûlante saisit la mienne.

--Comment es-tu ici?--lui dis-je stupéfait, en renaissant à l'espérance et m'efforçant de marcher.

--La caverne a deux issues,--répondit Elwig;--l'une d'elles est secrète et connue de moi seule... c'est par là que je viens d'arriver jusqu'à toi, tandis que les rois m'attendent autour de la chaudière... Viens! viens!... conduis-moi à la barque où est le trésor!...

--J'ai les jambes liées,--lui dis-je,--je peux à peine mettre un pied devant l'autre.

Elwig ne répondit rien; mais je sentis qu'à l'aide de son couteau elle tranchait le cuir des ceinturons et les cordes d'arc qui me garrottaient aux coudes et aux jambes... J'étais libre!...

--Et ton frère,--lui dis-je en marchant sur ses pas,--est-il revenu à lui?

--Néroweg est encore à demi étourdi, comme le boeuf mal atteint par l'assommoir... Il attend dans sa hutte le moment de ton supplice. Je dois aller lui annoncer l'heure des augures; il veut te voir longtemps souffrir... Viens, viens!...

--L'obscurité est si grande que je ne vois pas devant moi.

--Donne-moi ta main.

--Si ton frère, lassé d'attendre,--lui dis-je en me laissant conduire,--entre avec les chefs dans cette caverne par l'autre issue, et qu'ils ne trouvent ici ni toi ni moi, ne se mettront-ils pas à notre poursuite?

--Moi seule connais cette issue secrète: mon frère et les chefs croiront, en ne nous trouvant plus ici, que je t'ai fait descendre chez les dieux infernaux... ils me craindront davantage... Viens, viens!...

Pendant qu'Elwig me parlait ainsi je la suivais à travers un chemin si étroit, que je sentais de chaque côté les parois des roches... Puis ce sentier sembla s'enfoncer dans les entrailles de la terre; ensuite il devint, au contraire, si rude à gravir pour mes jambes encore engourdies par la violente pression de mes liens, que j'avais peine à suivre les pas précipités de la prêtresse. Bientôt un courant d'air frais me frappa au visage: je supposai que nous allions bientôt sortir de ce souterrain.

--Cette nuit, lorsque j'aurai eu tué mon frère, pour me venger de ses outrages et de ses violences;--me dit Elwig d'une voix brève, haletante,--je fuirai avec un roi que j'aime... il nous attend au dehors de cette caverne. Ce chef est robuste, vaillant, bien armé; il nous accompagnera jusqu'à ton bateau... Si tu m'as trompée, Riowag te tuera... entends-tu, Gaulois?...

Cette menace m'effraya peu... j'avais les mains et les jambes libres... ma seule inquiétude était de ne plus retrouver Douarnek et la barque.

Au bout de quelques instants nous étions sortis de la grotte... Les étoiles brillaient si vivement au ciel, qu'une fois hors du bois où nous nous trouvions encore l'on devait voir à quelques pas devant soi.

La prêtresse s'arrêta un moment et appela:

--Riowag!...

--Riowag est là...

Répondit une voix si proche, que le roi des guerriers noirs, qui venait de répondre à l'appel de la prêtresse, était sans doute tout près de moi, à me toucher... pourtant ce fut en vain que j'essayai de distinguer sa forme noire au milieu de la nuit. Je compris plus que jamais combien ces guerriers, se confondant avec l'ombre, devaient être redoutables pour les embuscades nocturnes.

--Y a-t-il loin d'ici aux bords du Rhin?--demandai-je à Riowag.

--Tu dois connaître l'endroit où j'ai débarqué, puisque tu étais le chef de ceux qui nous ont envoyé une grêle de flèches.

--Nous n'avons pas longtemps à marcher pour regagner l'endroit où tu as pris terre,--me répondit Riowag.

--Nous faudra-t-il traverser le camp?--lui dis-je, en voyant à peu de distance la lueur des feux allumés par les Franks.

Mes deux conducteurs ne me répondirent pas, échangèrent à voix basse quelques paroles, me prirent chacun par un bras, et nous suivîmes un chemin qui s'éloignait du camp. Bientôt le bruit des grandes eaux du Rhin arriva jusqu'à moi. Nous approchions de plus en plus du rivage. Enfin j'aperçus, du haut de l'escarpement où je me trouvais, une sorte de nappe blanchâtre à travers l'obscurité de la nuit... c'était le fleuve!

--Nous allons remonter maintenant deux cents pas sur la grève,--me dit Riowag,--nous atteindrons ainsi l'endroit où tu as débarqué sous nos flèches... Ton bateau doit t'attendre à peu de distance de là... Si tu nous as trompés, ton sang rougira la grève, et les eaux du Rhin entraîneront ton cadavre...

--Peut-on crier du rivage vers le large,--demandai-je au Frank,--sans être entendu des avant-postes de ton camp?

--Le vent souffle de la rive vers le Rhin,--me dit Riowag avec sa sagacité de sauvage,--tu peux crier; l'on ne t'entendra pas du camp, et l'on t'entendra jusque vers le milieu du fleuve.

Après avoir encore marché pendant quelque temps, Riowag s'arrêta et me dit:

--C'est ici que tu as débarqué... ton bateau devrait être ancré non loin d'ici... Moi, guerrier de nuit, j'ai l'habitude de voir à travers les ténèbres, et ce bateau, je ne le vois pas...

--Oh! tu nous as trompés! tu nous as trompés!--murmura Elwig d'une voix sourde,--tu mourras...

--Peut-être,--leur dis-je,--la barque, après m'avoir vainement attendu, n'a quitté son ancrage que depuis peu de temps... Le vent porte au loin la voix, je vais appeler.

Et je poussai notre cri de ralliement de guerre, bien connu de Douarnek.

Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit seul.

Douarnek avait sans doute suivi mes ordres et regagné notre camp au coucher du soleil.

Je poussai une seconde fois notre cri de guerre.

Le bruit du vent et des grandes eaux me répondit encore.

Voulant gagner du temps et me mettre en défense, je dis à Elwig:

--Le vent souffle de la rive; il porte ma voix au large; mais il repousse les voix qui ont peut-être répondu à mon signal... Attendons...

En parlant ainsi, je tâchais de voir à travers les ténèbres de quelle manière Riowag était armé. Il portait à sa ceinture un poignard, et tenait sa courte et large épée, qu'il venait de tirer du fourreau; Elwig avait son couteau à la main... Quoiqu'ils fussent côte à côte et près de moi, je pouvais d'un bond leur échapper... j'attendis encore.

Soudain j'entendis au loin le bruit cadencé des rames... mon appel était parvenu aux oreilles de Douarnek.

À mesure que l'heure décisive approchait, l'angoisse d'Elwig et de son compagnon devait augmenter... Me tuer, c'était pour eux renoncer aux trésors que mes soldats, leur avais-je dit, n'apporteraient qu'à ma voix; permettre à ceux-ci de débarquer, c'était laisser venir à moi des auxiliaires qui mettaient la force de mon côté. Elwig s'aperçut alors, sans doute, que sa cupidité sauvage l'avait menée trop loin, car voyant la barque s'approcher de plus en plus, elle me dit d'une voix altérée:

--On vante la parole gauloise... Tu me dois la vie... m'aurais-tu trompée par une fausse promesse?

Cette prêtresse de l'enfer, incestueuse, féroce, qui avait eu la pensée de me couper la langue pour s'assurer de mon silence, et qui pensait froidement à ajouter le fratricide à ses autres crimes, ne m'avait sauvé la vie que par un sentiment de basse cupidité; cependant je ne pus rester insensible à son appel à la loyauté gauloise; je regrettai presque mon mensonge, quoiqu'il pût être excusé par la trahison des Franks; mais, en ce moment, je dus songer à mon salut... Je sautai sur Riowag, et je parvins à le désarmer après une lutte violente, dans laquelle Elwig n'osa pas intervenir, de peur de blesser son amant en voulant me frapper... Me mettant alors en défense, l'épée à la main, je m'écriai:

--Non, je n'ai pas de trésor à te livrer, Elwig; mais si tu crains de retourner chez ton frère, suis-moi, Victoria te traitera avec bonté, tu ne seras pas prisonnière... je t'en donne ma parole... fie-toi à la foi gauloise...

La prêtresse et Riowag, sans vouloir m'entendre, éclatèrent en rugissements de rage, et se précipitèrent sur moi avec furie. Dans cet engagement, je tuai le chef des guerriers noirs, qui voulut me frapper de son poignard, et je fus blessé au bras par Elwig, en lui arrachant son couteau, que je jetai dans le fleuve, au moment où Douarnek et un autre soldat, attirés par le bruit de la lutte, s'élançaient sur le rivage.

--Scanvoch!--me dit Douarnek,--nous n'avons pas, selon tes ordres, regagné notre camp au soleil couché; nous sommes restés à notre ancrage, décidés à t'attendre jusqu'au jour; mais, pensant que peut-être tu viendrais à un autre endroit du rivage, nous l'avons longé, retournant de temps à autre à notre point de départ; c'est à l'un de ces retours que nous avons entendu ton appel et, il n'y a qu'un instant, le bruit d'une lutte; nous avons débarqué pour venir à ton aide. Ce matin, lorsque nous t'avons vu enveloppé par ces diables noirs, notre premier mouvement a été de ramer droit à terre, et d'aller nous faire tuer à tes côtés... mais je me suis rappelé tes ordres, et nous avons réfléchi que nous faire tuer, c'était t'ôter tout moyen de retraite... Enfin, te voici; crois-moi, regagnons le camp. Mauvais voisinage est celui de ces écorcheurs.

Pendant que Douarnek m'avait ainsi parlé, Elwig s'était jetée sur le corps de Riowag en poussant des rugissements de fureur mêlés de sanglots déchirants. Si détestable que fût cette créature, son accès de douleur me toucha... Je m'apprêtais à lui parler, lorsque Douarnek s'écria:

--Scanvoch, vois-tu au loin ces torches?

Et il me montra, dans la direction du camp des Franks, plusieurs lueurs rougeâtres qui semblaient approcher avec rapidité.

--On s'est aperçu de ta fuite, Elwig,--lui dis-je en tâchant de l'arracher du corps de son amant, qu'elle tenait étroitement embrassé en redoublant ses cris;--ton frère est à ta poursuite... il n'y a pas un instant à perdre... viens! viens!...

--Scanvoch,--me dit Douarnek pendant que j'essayais en vain d'entraîner Elwig, qui ne me répondait que par des sanglots,--ces torches sont portées par des cavaliers... entends-tu leurs hurlements de guerre? entends-tu le rapide galop de leurs chevaux?... Ils ne sont plus à six portées de flèche de nous... J'ai fait échouer notre barque pour arriver plus vite près de toi, à peine aurons-nous le temps de la remettre à flot... Veux-tu nous faire tuer ici? soit... faisons-nous bravement tuer; mais si tu veux fuir, fuyons...

--C'est ton frère! c'est la mort qui vient!--criai-je une dernière fois à Elwig, que je ne pouvais abandonner sans regret; car elle m'avait, après tout, sauvé la vie.--Dans un instant il sera trop tard...

Et comme la prêtresse ne me répondait pas, je criai à Douarnek:

--Aide-moi... enlevons-la de force!

Pour arracher Elwig du cadavre de Riowag, qu'elle enlaçait avec une force convulsive, il eût fallu emporter les deux corps: Douarnek et moi, nous y avons renoncé.

Les cavaliers franks s'approchaient si rapidement, que la lueur de leurs torches, faites de brandons résineux, se projetait jusque sur la grève... Il n'était plus temps de sauver Elwig... Notre barque, grâce à nos efforts, fut remise à flot: je saisis le gouvernail, Douarnek et les deux autres soldats ramèrent avec vigueur.

Nous n'étions qu'à une portée de trait du rivage, lorsqu'à la clarté de leurs flambeaux, nous vîmes les premiers cavaliers franks accourir; et, à leur tête, je reconnus Néroweg, l'Aigle terrible, remarquable par sa stature colossale; suivi de plusieurs cavaliers qui, comme lui, hurlaient de rage, il poussa jusqu'au poitrail son cheval dans le fleuve; ses compagnons l'imitèrent, agitant d'une main leurs longues lances, et de l'autre les torches dont les rouges reflets éclairaient au loin les eaux du fleuve et notre barque qui s'éloignait à force de rames...

Assis au gouvernail, je tournai bientôt le dos au rivage, et je dis tristement à Douarnek:

--À cette heure, la misérable créature est égorgée par ces barbares!...

Et notre barque continua de voler sur les eaux.

--Est-ce un homme, une femme, un démon, qui nous suit?--s'écria Douarnek au bout de quelques instants en abandonnant ses rames et se dressant pour regarder dans le sillage de notre barque, que la lueur lointaine des torches, agitées par les cavaliers qui renonçaient à nous poursuivre, éclairait encore.

Je me levai aussi, regardant du même côté; puis, après un moment d'observation, je m'écriai:

--Haut les rames, enfants!... ne ramez plus... c'est elle... c'est Elwig!... Douarnek, donne-moi un aviron! je vais le lui tendre... ses forces semblent épuisées!...

En parlant ainsi, j'avais agi. La prêtresse, fuyant son frère et une mort certaine, avait dû, pour nous rejoindre, nager avec une énergie extraordinaire. Elle saisit l'extrémité de la rame d'une main crispée: deux coups d'aviron firent reculer le canot jusqu'à elle, et à l'aide d'un soldat je pus recueillir Elwig à bord de notre barque.

--Bénis soient les dieux!--m'écriai-je;--je me serais toujours reproché ta mort!

La prêtresse ne me répondit rien, se laissa tomber sur le banc de l'un des rameurs, et, repliée sur elle-même, la figure cachée entre ses genoux, elle garda un silence farouche; pendant que les soldats ramaient vigoureusement, je regardai au loin derrière moi: les torches des cavaliers franks n'apparaissaient plus que comme des lueurs incertaines à travers la brume de la nuit et l'humide vapeur des eaux du fleuve. Le terme de notre traversée approchait, déjà nous apercevions les feux de notre camp sur l'autre rive. Plusieurs fois j'avais adressé la parole à Elwig, sans qu'elle m'eût répondu... Je jetai sur ses épaules et sur ses habits trempés de l'eau glacée du Rhin l'épaisse casaque de nuit d'un des soldats. En m'occupant de ce soin, je touchai l'un de ses bras, il était brûlant; étrangère à ce qui se passait dans le bateau, elle ne sortait pas de son farouche silence. En abordant au rivage, je dis à la soeur de Néroweg:

--Demain, je te conduirai près de Victoria; jusque-là je t'offre l'hospitalité dans ma maison, ma femme et la soeur de ma femme te traiteront en amie.

Elle me fit signe de marcher devant elle et me suivit. Alors Douarnek me dit à demi-voix:

--Si tu m'en crois, Scanvoch, après que cette diablesse qui t'a suivi à la nage je ne sais pourquoi se sera essuyée et réchauffée à ton foyer, enferme-la jusqu'au jour; elle pourrait, cette nuit, étrangler ta femme et ton enfant... Rien n'est plus sournois et plus féroce que les femmes franques.

--Cette précaution sera bonne à prendre,--dis-je à Douarnek.

Et je me dirigeai vers ma demeure accompagné d'Elwig, qui me suivait comme un spectre.

La nuit était avancée; je n'avais plus que quelques pas à faire pour arriver à la porte de mon logis, lorsqu'à travers l'obscurité je vis un homme monté sur le rebord d'une des fenêtres de ma maison: il semblait examiner les volets. Je tressaillis... cette croisée était celle de la chambre occupée par ma femme Ellèn.

Je dis tout bas à Elwig en lui saisissant le bras:

--Ne bouge pas... attends...

Elle s'arrêta immobile... Maîtrisant mon émotion, je m'approchai avec précaution, tâchant de ne pas faire crier le sable sous mes pieds... Mon attente fut trompée, mes pas entendus; l'homme, averti, sauta du rebord de la fenêtre, et prit la fuite. Je m'élançais à sa poursuite, lorsque Elwig, croyant que je voulais l'abandonner, courut après moi, me rejoignit, se cramponna à mon bras, me disant avec terreur:

--Si l'on me trouve seule dans le camp gaulois, on me tuera.

Malgré mes efforts, je ne pus me débarrasser de l'étreinte d'Elwig que lorsque l'homme eut disparu dans l'obscurité. Il avait trop d'avance sur moi, la nuit était trop sombre, pour qu'il me fût possible de l'atteindre. Surpris et inquiet de cette aventure, je frappai à la porte de ma demeure.

Presque aussitôt j'entendis au dedans du logis les voix de ma femme et de sa soeur, inquiètes sans doute de la durée de mon absence; quoiqu'elles ignorassent que j'étais allé au camp des Franks, elles ne s'étaient pas couchées.

--C'est moi!--leur criai-je,--c'est moi, Scanvoch!

À peine la porte fut-elle ouverte, qu'à la clarté de la lampe que tenait Sampso, ma femme se jeta dans mes bras, en me disant d'un ton de doux et tendre reproche:

--Enfin, te voilà!... nous commencions à nous alarmer, ne te voyant pas revenir depuis ce matin...

--Nous, qui comptions sur vous pour notre petite fête,--ajouta Sampso;--mais vous vous êtes trouvé avec d'anciens compagnons de guerre... et les heures ont vite passé.

--Oui, l'on aura longuement parlé batailles,--ajouta Ellèn, toujours suspendue à mon cou,--et mon bien-aimé Scanvoch a un peu oublié sa femme...

Ellèn fut interrompue par un cri de Sampso... Elle n'avait pas d'abord aperçu Elwig, restée dans l'ombre, à côté de la porte; mais à la vue de celle sauvage créature, pâle, sinistre, immobile, la soeur de ma femme ne put cacher sa surprise et son effroi involontaire. Ellèn se détacha brusquement de moi, remarqua aussi la présence de la prêtresse, et, me regardant non moins étonnée que sa soeur, elle me dit:

--Scanvoch, cette femme, quelle est-elle?

--Ma soeur!--s'écria Sampso, oubliant la présence d'Elwig, et me considérant plus attentivement,--vois donc, les manches de la saie de Scanvoch sont ensanglantées... il est blessé!...

Ma femme pâlit, se rapprocha vivement de moi, et me regarda avec angoisse.

--Rassure-toi,--lui dis-je,--ces blessures sont légères... je vous avais caché, à toi et à ta soeur, le but de mon absence: j'étais allé au camp des Franks, chargé d'un message de Victoria.

--Aller au camp des Franks!--s'écrièrent Ellèn et Sampso avec terreur,--c'était la mort!

--Et voilà celle qui m'a sauvé de la mort,--dis-je à ma femme en lui montrant Elwig, toujours immobile.--Je vous demande à toutes deux vos soins pour elle jusqu'à demain... je la conduirai chez Victoria.

En apprenant que je devais la vie à cette étrangère, ma femme et sa soeur allèrent vivement à elle dans l'expansion de leur reconnaissance; mais presque aussitôt elles s'arrêtèrent, intimidées, effrayées par la sinistre et impassible physionomie d'Elwig, qui semblait ne pas les apercevoir et dont l'esprit devait être ailleurs.

--Donnez-lui seulement quelques vêtements secs, les siens sont trempés d'eau,--dis-je à ma femme et à sa soeur.--Elle ne comprend pas le gaulois, vos remercîments seraient inutiles.

--Si elle ne t'avait sauvé la vie,--me dit Ellèn,--je trouverais à cette femme l'air sombre et menaçant.

--Elle est sauvage comme ses sauvages compatriotes... Lorsque vous lui aurez donné des vêtements je la conduirai dans la petite chambre basse, où je l'enfermerai pour plus de prudence.

Sampso étant allée chercher une tunique et une mante pour Elwig, je dis à ma femme:

--Cette nuit... peu de temps avant mon retour... tu n'as entendu aucun bruit à la fenêtre de ta chambre?

--Aucun... ni Sampso non plus, car elle ne m'a pas quittée de la soirée, tant nous étions inquiètes de la durée de ton absence... Mais pourquoi me fais-tu cette question?

Je ne répondis pas tout d'abord à ma femme, car, voyant sa soeur revenir avec des vêtements, je dis à Elwig en les lui remettant:

--Voici des habits que ma femme et sa soeur t'offrent pour remplacer les tiens qui sont mouillés... As-tu besoin d'autre chose?... as-tu faim?... as-tu soif?... enfin, que veux-tu?

--Je veux la solitude,--me répondit Elwig en repoussant les vêtements du geste,--je veux la nuit noire...

--Suis-moi donc,--lui dis-je.

Et marchant devant elle, j'ouvris la porte d'une petite chambre, et j'ajoutai en élevant la lampe afin de lui montrer l'intérieur de ce réduit:

--Tu vois cette couche... repose-toi... et que les dieux te rendent paisible la nuit que tu vas passer dans ma demeure.

Elwig ne me répondit rien et se jeta sur le lit en se cachant la figure entre ses mains.

--Maintenant,--dis-je en fermant la porte,--ce devoir hospitalier accompli, je brûle d'aller embrasser mon petit Aëlguen.

Je te trouvai, mon enfant, dans ton berceau, dormant d'un paisible sommeil; je te couvris de mille baisers, dont je sentis d'autant mieux la douceur que j'avais un moment craint de ne te revoir jamais. Ta mère et sa soeur examinèrent et pansèrent mes blessures... elles étaient légères.

Pendant qu'Ellèn et Sampso me donnaient ces soins, je leur parlai de l'homme qui, monté sur le rebord de la fenêtre, m'avait paru examiner sa fermeture. Elles furent très-surprises de mes paroles; elles n'avaient rien entendu, ayant toutes deux passé la soirée auprès du berceau de mon fils. En causant ainsi, Ellèn me dit:

--Sais-tu, Scanvoch, la nouvelle d'aujourd'hui?

--Non.

--Tétrik, gouverneur d'Aquitaine et parent de Victoria, est arrivé ce soir... La mère des camps est allée à cheval à sa rencontre... nous l'avons vue passer.

--Et Victorin,--dis-je à ma femme,--accompagnait-il sa mère?

--Il était à ses côtés... c'est pour cela sans doute que nous ne l'avons pas vu dans la journée.

L'arrivée de Tétrik me donna beaucoup à réfléchir.

Sampso me laissa seul avec Ellèn... la nuit était avancée... je devais, le lendemain, dès l'aube, aller rendre compte à Victoria et à son fils du résultat de mon message auprès des chefs franks.



CHAPITRE III.

La maison de Victoria, la mère des camps.--Le capitaine Marion.--Victoria et son petit-fils.--Tétrik, gouverneur d'Aquitaine.--La mère des camps.--Prévisions mystérieuses.--Elwig.--Attaque des Franks.--Bataille du Rhin.


Le jour venu, je me suis rendu chez Victoria. On arrivait à cette modeste demeure par une ruelle étroite et assez longue, bordée des deux côtés par de hauts retranchements, dépendant des fortifications d'une des portes de Mayence. J'étais à environ vingt pas du logis de la mère des camps, lorsque j'entendis derrière moi ces cris, poussés avec un accent d'effroi:

--Sauvez-vous! sauvez-vous!...

En me retournant, je vis, non sans crainte, arriver sur moi, avec rapidité, un char à deux roues, attelé de deux chevaux, dont le conducteur n'était plus maître.

Je ne pouvais me jeter ni à droite ni à gauche de cette ruelle étroite, afin de laisser passer ce char, dont les roues touchaient presque de chaque côté les murs; je me trouvais aussi trop loin de l'entrée du logis de Victoria pour espérer de m'y réfugier, si rapide que fût ma course: je devais, avant d'arriver à la porte, être broyé sous les pieds des chevaux... Mon premier mouvement fut donc de leur faire face, d'essayer de les saisir par leur mors et de les arrêter ainsi, malgré ma presque certitude d'être écrasé. Je m'élançai les deux mains en avant; mais, ô prodige! à peine j'eus touché le frein des chevaux, qu'ils s'arrêtèrent subitement sur leurs jarrets, comme si mon geste eût suffi pour mettre un terme à leur course impétueuse... Heureux d'échapper à une mort presque certaine, mais ne me croyant pas magicien et capable de refréner, d'un seul geste, des chevaux emportés, je me demandais, en reculant de quelques pas, la cause de cet arrêt extraordinaire, lorsque bientôt je remarquai que les chevaux, quoique forcés de rester en place, faisaient de violents efforts pour avancer, tantôt se cabrant, tantôt s'élançant en avant et raidissant leurs traits, comme si le chariot eût été tout à coup enrayé ou retenu par une force insurmontable.

Ne pouvant résister à ma curiosité, je me rapprochai, puis, me glissant entre les chevaux et le mur du retranchement, je parvins à monter sur l'avant-train du char, dont le cocher, plus mort que vif, tremblait de tous ses membres; de l'avant-train je courus à l'arrière, et je vis, non sans stupeur, un homme de la plus grande taille et d'une carrure d'Hercule, cramponné à deux espèces d'ornements recourbés qui terminaient le dossier de cette voiture, qu'il venait ainsi d'arrêter dans sa course, grâce à une force surhumaine.

--Le capitaine Marion!--m'écriai-je,--j'aurais dû m'en douter, lui seul, dans l'armée gauloise, est capable d'arrêter un char dans sa course rapide A.

--Dis donc à ce cocher du diable de raccourcir ses guides et de contenir ses chevaux... mes poignets commencent à se lasser,--me dit le capitaine.

Je transmettais cet ordre au cocher, qui commençait à reprendre ses esprits, lorsque je vis plusieurs soldats, de garde chez Victoria, sortir de la maison, et accourant au bruit, ouvrir la porte de la cour, et donner ainsi libre entrée au char.

--Il n'y a plus de danger,--dis-je au cocher,--conduis maintenant tes chevaux doucement jusqu'au logis... Mais à qui appartient cette voiture?

--À Tétrik, gouverneur de Gascogne, arrivé d'hier à Mayence; il demeure chez Victoria,--me répondit le cocher en calmant de la voix ses chevaux.

Pendant que le char entrait dans la maison de la mère des camps, j'allai vers le capitaine pour le remercier de son secours inattendu.

Marion avait, je l'ai dit, mon enfant, quitté, pour la guerre, son enclume de forgeron; il était connu et aimé dans l'armée autant par son courage héroïque et sa force extraordinaire, que par son rare bon sens, sa ferme raison, l'austérité de ses moeurs et son extrême bonhomie. Il s'était redressé sur ses jambes, et, son casque à la main, il essuyait son front baigné de sueur. Il portait une cuirasse de mailles d'acier par-dessus sa saie gauloise, et une longue épée à son côté; ses bottes poudreuses annonçaient qu'il venait de faire une longue course à cheval. Sa grosse figure hâlée, à demi couverte d'une barbe épaisse et déjà grisonnante, était aussi ouverte qu'avenante et joviale.

--Capitaine Marion,--lui dis-je,--je te remercie de m'avoir empêché d'être écrasé sous les roues de ce char.

--Je ne savais pas que c'était toi qui risquais d'être foulé aux pieds des chevaux, ni plus ni moins qu'un chien ahuri, sotte mort pour un brave soldat comme toi, Scanvoch; mais quand j'ai entendu ce cocher du diable s'écrier: Sauvez-vous! j'ai deviné qu'il allait écraser quelqu'un; alors j'ai tâché d'arrêter ce char, et, heureusement, ma mère m'a doué de bons poignets et de solides jarrets. Mais où est donc mon cher ami Eustache?--ajouta le capitaine en regardant autour de lui.

--De qui parles-tu?

--D'un brave garçon, mon ancien compagnon d'enclume; comme moi, il a quitté le marteau pour la lance: les hasards de la guerre m'ont mieux servi que lui, car, malgré sa bravoure, mon ami Eustache est resté simple cavalier, et je suis devenu capitaine... Mais le voici là-bas, les bras croisés, immobile comme une borne... Eh! Eustache! Eustache!...

À cet appel, le compagnon du capitaine Marion s'approcha lentement, les bras toujours croisés sur sa poitrine. C'était un homme de stature moyenne et vigoureuse, sa barbe et ses cheveux d'un blond pâle, son teint bilieux, sa physionomie dure et morose offraient un contraste frappant avec l'extérieur avenant du capitaine Marion. Je me demandais quelles singulières affinités avaient pu rapprocher dans une étroite et constante amitié deux hommes de dehors et sans doute de caractères si dissemblables.

--Comment, mon ami Eustache,--lui dit le capitaine,--tu restes-là, les bras croisés, à me regarder, tandis que je m'efforce d'arrêter un char lancé à toute bride?

--Tu es si fort!--répondit Eustache.--Quel aide peut apporter le ciron au taureau?

--Cet homme doit être jaloux et haineux,--me suis-je dit en entendant cette réponse, et en remarquant l'expression des traits de l'ami du capitaine.

--Va pour le ciron et le taureau, mon ami Eustache,--reprit le capitaine avec sa bonhomie habituelle, et paraissant flatté de la comparaison;--mais quand le ciron et le taureau sont camarades, si gros que soit celui-ci, si petit que soit celui-là, l'un n'abandonne pas l'autre...

--Capitaine,--répondit le soldat avec un sourire amer,--t'ai-je jamais abandonné au jour du danger, depuis que nous avons quitté la forge?...

--Jamais!--s'écria Marion en prenant cordialement la main d'Eustache,--jamais; car, aussi vrai que l'épée que tu portes est la dernière arme que j'ai forgée, pour t'en faire un don d'amitié, ainsi que cela est gravé sur la lame, tu as toujours, à la bataille, marché dans mon ombre, comme nous disons au pays.

--Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?--reprit-le soldat;--auprès de toi, si vaillant et si robuste... j'étais ce que l'ombre est au corps.

--Par le diable! quelle ombre! mon ami Eustache,--dit en riant le capitaine, et, s'adressant à moi, il ajouta, montrant son compagnon Eustache:

--Qu'on me donne deux ou trois mille ombres comme celle-là, et à la première bataille, je ramène un troupeau de prisonniers franks.

--Tu es un capitaine renommé! moi, comme tant d'autres pauvres hères, nous ne sommes bons qu'à obéir, à nous battre et à nous faire tuer,--répondit l'ancien forgeron en plissant ses lèvres minces.

--Capitaine,--dis-je à Marion,--n'avez-vous pas à parler à Victorin ou à sa mère?

--Oui, j'ai à rendre compte à Victorin d'un voyage dont moi et mon vieux camarade nous arrivons.

--Je t'ai suivi comme soldat,--dit Eustache;--le nom d'un obscur cavalier ne mérite pas l'honneur d'être prononcé devant Victoria la Grande.

Le capitaine haussa les épaules avec impatience, et de son poing énorme il menaça familièrement son ami.

--Capitaine,--dis-je à Marion,--hâtons-nous d'entrer chez Victoria; le soleil est déjà haut, et je devais me rendre chez elle à l'aube.

--Ami Eustache,--dit Marion en se dirigeant vers la maison,--veux-tu rester ici, ou aller m'attendre chez nous?

--Je t'attendrai ici à la porte... c'est la place d'un subalterne...

--Croiriez-vous, Scanvoch,--reprit Marion en riant,--croiriez-vous que depuis tantôt vingt ans, que ce mauvais garçon et moi nous vivons et guerroyons ensemble comme deux frères, il ne veut pas oublier que je suis capitaine et me traiter en simple batteur d'enclume, comme nous nous traitions jadis...

--Je ne suis pas seul à reconnaître la différence qu'il y a entre nous, Marion,--répondit Eustache;--tu es l'un des capitaines les plus renommés de l'armée... je ne suis, moi, que le dernier de ses soldats.

Et il s'assit sur une pierre à la porte de la maison en rongeant ses ongles.

--Il est incorrigible,--me dit le capitaine; et nous sommes tous deux entrés chez Victoria.

--Il faut que le capitaine Marion soit étrangement aveuglé par l'amitié pour ne pas s'apercevoir que son compagnon est dévoré d'une haineuse envie,--pensai-je à part moi.

La demeure de la mère des camps était d'une extrême simplicité. Le capitaine Marion ayant demandé à l'un des soldats de garde si Victorin pouvait le recevoir, le soldat répondit que le jeune général n'avait point passé la nuit au logis.

Marion, malgré la vie des camps, conservait une grande austérité de moeurs; il parut choqué d'apprendre que Victorin n'était pas encore rentré chez lui, et il me regarda d'un air mécontent. Je voulus, sans pourtant mentir, excuser le fils de Victoria, et je répondis au capitaine:

--Ne nous hâtons pas de mal juger Victorin: hier, Tétrik, gouverneur de Gascogne, est arrivé au camp, il se peut que Victorin ait passé la nuit en conférence avec lui.

--Tant mieux... car je voudrais voir ce jeune homme, aujourd'hui chef des Gaules, sortir des griffes de cette peste de luxure B qui nous pousse à tant de mauvais actes... Quant à moi, dès que j'aperçois un coqueluchon ou un jupon court, je détourne la vue comme si je voyais le démon en personne.

--Victorin s'amende, et il s'amendera davantage encore, l'âge viendra,--dis-je au capitaine;--mais, que voulez-vous, il est jeune, il aime le plaisir...

--Et moi aussi, j'aime le plaisir, et furieusement encore!...--reprit le bon capitaine.--Ainsi... rien ne me plaît plus, mon service accompli, que de rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise, bien rafraîchissant, avec mon ami Eustache, en causant de notre métier d'autrefois, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins armuriers... Voilà des plaisirs! Et pourtant, malgré leur vivacité, ils n'ont rien que d'honnête... Espérons, Scanvoch, que Victorin les préférera quelque jour à ses orgies impudiques et diaboliques.

--Espérons, capitaine; mieux vaut l'espérance que la désespérance... Mais en l'absence de Victorin, vous pouvez conférer avec sa mère... je vais la prévenir de votre arrivée.

Je laissai Marion seul, et passant dans une pièce voisine, j'y trouvai une vieille servante qui m'introduisit auprès de la mère des camps.

Je veux, mon enfant, pour toi et pour notre descendance, tracer ici le portrait de cette illustre Gauloise, une des gloires de notre bien-aimée patrie.

J'ai trouvé Victoria assise à côté du berceau de son petit-fils Victorinin, joli enfant de deux ans, qui dormait d'un profond sommeil. Elle s'occupait d'un travail de couture, selon son habitude de bonne ménagère. Elle avait alors mon âge, trente-huit ans; mais on lui eût à peine donné trente ans; dans sa jeunesse, on l'avait justement comparée à la Diane chasseresse; dans son âge mûr, on la comparait non moins justement à la Minerve antique: grande, svelte et virile, sans perdre pour cela des chastes grâces de la femme, elle avait une taille incomparable; son beau visage, d'une expression grave et douce, avait un grand caractère de majesté sous sa noire couronne de cheveux, formée de deux longues tresses enroulées autour de son front auguste. Envoyée tout enfant dans un collége de nos druidesses vénérées, et ayant prononcé à quinze ans les voeux mystérieux qui la liaient d'une manière indissoluble à la religion sacrée de nos pères, elle avait depuis lors, quoique mariée, toujours conservé les vêtements noirs que les druidesses et les matrones de la vieille Gaule portaient d'habitude: ses larges et longues manches, fendues à la hauteur de la saignée, laissaient voir ses bras aussi blancs, aussi forts que ceux de ces vaillantes Gauloises, qui, tu le verras, mon enfant, dans nos récits de famille, ont héroïquement combattu les Romains à la bataille de Vannes, sous les yeux de notre aïeule Margarid, et préféré la mort aux hontes de l'esclavage.

Au milieu de la chambre, et non loin du siége où la mère des camps était assise, auprès du berceau de son petit-fils, on voyait plusieurs rouleaux de parchemin et tout ce qu'il fallait pour écrire; accrochés à la muraille, étaient les deux casques et les deux épées du père et du mari de Victoria, tués à la guerre... L'un de ces casques était surmonté d'un coq gaulois en bronze doré, les ailes à demi ouvertes, tenant sous ses pattes une alouette qu'il menaçait du bec. Cet emblème avait été adopté comme ornement de guerre par le père de Victoria, après un combat héroïque, où, à la tête d'une poignée de soldats, il avait exterminé une légion romaine qui portait une alouette sur ses enseignes. Au-dessous de ces armes on voyait une coupe d'airain où trempaient sept brins de gui, car la Gaule avait retrouvé sa liberté religieuse en recouvrant son indépendance. Cette coupe d'airain et ces brins de gui, symboles druidiques, étaient accompagnés d'une croix de bois noir, en commémoration de la mort de Jésus de Nazareth, pour qui la mère des camps, sans être chrétienne, professait une profonde admiration; elle le regardait comme l'un des sages qui honoraient le plus l'humanité.

Telle était, mon enfant, Victoria la Grande, cette illustre Gauloise dont notre descendance prononcera toujours le nom avec orgueil et respect...

La mère des camps, à ma vue, se leva vivement, vint à moi d'un air content, me disant de sa voix sonore et douce:

--Sois le bien venu, frère; ta mission était périlleuse... ne te voyant pas de retour avant la fin du jour, je n'ai pas voulu envoyer chez toi, de crainte d'alarmer ta femme en me montrant inquiète de la durée de ton absence... Te voici, je suis heureuse...

Et elle serra tendrement mes mains dans les siennes.

Les paroles qu'elle m'adressait ayant troublé sans doute le sommeil du petit-fils de Victoria, il fit entendre un léger murmure; elle retourna promptement vers lui, le baisa au front; puis, se rassoyant et posant le bout de son pied sur une bascule qui soutenait le berceau, Victoria lui imprima ainsi un léger balancement, tout en continuant de causer avec moi.

--Et le message?--me dit-elle,--comment ces barbares l'ont-ils accueilli?... Veulent-ils la paix?... veulent-ils une guerre d'extermination?...

Au moment où j'allais lui répondre, ma soeur de lait m'interrompit d'un geste, et ajouta ensuite, après un moment de réflexion:

--Sais-tu que Tétrik, mon bon parent, est ici depuis hier?

--Je le sais.

--Il ne peut tarder à venir; je préfère que devant lui seulement tu me rendes compte de ce message.

--Il en sera donc ainsi... Pouvez-vous recevoir le capitaine Marion? en entrant je l'ai rencontré; il venait conférer avec Victorin...

--Scanvoch, mon fils a encore passé la nuit hors de son logis!--me dit Victoria en imprimant à son aiguille un mouvement plus rapide, ce qui annonçait toujours chez elle une vive contrariété.

--Sachant la venue de votre parent de Gascogne, j'ai pensé que peut-être de graves intérêts avaient retenu Victorin en conférence avec Tétrik durant cette nuit... Voilà du moins ce que j'ai laissé supposer au capitaine Marion, en lui disant que vous pourriez sans doute l'entendre.

Victoria resta quelques moments silencieuse; puis, laissant son ouvrage de couture sur ses genoux, elle releva la tête et reprit d'un ton à la fois douloureux et contenu:

--Victorin a des vices... ils étoufferont ses qualités!

--Ayez confiance et espoir... l'âge le mûrira.

--Depuis deux ans ses vices augmentent, ses qualités déclinent!

--Sa bravoure, sa générosité, sa franchise, n'ont pas dégénéré...

--Sa bravoure n'est plus cette calme et prévoyante bravoure qui sied à un général... elle devient aveugle... folle... sa générosité ne choisit plus entre les dignes et les indignes; sa raison faiblit, le vin et la débauche le perdent... Par Hésus! ivrogne et débauché!... lui, mon fils! l'un des deux chefs de notre Gaule, aujourd'hui libre... et demain peut-être sans égale parmi les nations du monde!... Scanvoch, je suis une malheureuse mère!...

--Victorin m'aime... je lui dirai de paternelles, mais sévères paroles...

--Crois-tu donc que tes paroles feront ce que n'ont pas fait les paroles de sa mère? de celle-là qui depuis plus de vingt ans ne l'a pas quitté! le suivant aux armées, souvent à la bataille? Scanvoch, Hésus me punit... j'ai été trop fière de mon fils...

--Et quelle mère n'eût pas été fière de lui, ce jour où toute une vaillante armée acclamait librement pour son chef ce général de vingt ans, derrière lequel on voyait... vous, sa mère!

--Et qu'importe! s'il me déshonore!... Et pourtant ma seule ambition était de faire de mon fils un citoyen! un homme digne de nos pères!... En le nourrissant de mon lait, ne l'ai-je pas aussi nourri d'un ardent et saint amour pour notre Gaule renaissante à la vie, à la liberté!... Qu'est-ce que j'ai toujours voulu, moi? vivre obscure, ignorée, mais employer mes veilles, mes jours, mon intelligence, ma science du passé, qui me donne la conscience du présent, et parfois la connaissance de l'avenir... employer enfin toutes les forces de mon âme et de mon esprit à rendre mon fils vaillant, sage, éclairé, digne en tout de guider les hommes libres qui l'ont librement élu pour chef... Et alors, Hésus m'en est témoin! fière comme Gauloise, heureuse comme mère d'avoir enfanté un tel homme, j'aurais joui de sa gloire et de la prospérité de mon pays du fond de ma retraite... Mais avoir un fils ivrogne et débauché! Courroux du ciel!... Cet insensé ne comprend donc pas qu'à chaque excès il soufflette sa mère!... s'il ne le comprend pas, nos soldats le sentent, eux autres... Hier, je traversais le camp, trois vieux cavaliers viennent à ma rencontre et me saluent... sais-tu ce qu'ils me disent?--Mère, nous te plaignons!...--Puis ils se sont éloignés tristement... Scanvoch, je te le dis... je suis une malheureuse mère!...

--Écoutez-moi, depuis quelque temps nos soldats se désaffectionnent de Victorin, je l'avoue, je le comprends; car l'homme que des hommes libres ont choisi pour chef doit être pur de tout excès et vaincre même les entraînements de son âge... Cela est vrai, ma soeur, et souvent n'ai-je pas blâmé votre fils devant vous?...

--J'en conviens.

--Je le défends surtout à cette heure, parce que ces soldats, aujourd'hui si scrupuleux sur des défauts fréquents chez les jeunes chefs militaires, obéissent moins à leurs scrupules... qu'à des excitations perfides.

--Que veux-tu dire?

--On est jaloux de votre fils, de son influence sur les troupes; et pour le perdre, on exploite ses défauts afin de donner créance à des calomnies infâmes.

--Qui serait jaloux de Victorin? qui aurait intérêt à répandre ces calomnies?

--C'est surtout depuis un mois, n'est-ce pas, que cette hostilité contre votre fils s'est manifestée, et qu'elle va s'empirant?

--Oui, oui; mais encore une fois qui soupçonnes-tu de l'avoir excitée?

--Ma soeur, ce que je vais vous dire est grave...

--Achève...

--Il y a un mois, un de vos parents, gouverneur de Gascogne, est venu à Mayence...

--Tétrik?

--Oui, puis il est reparti au bout de quelques jours?

--Eh bien?

--Presque aussitôt après le départ de Tétrik la sourde hostilité contre votre fils s'est déclarée, et a toujours été croissante!...

Victoria me regarda en silence, comme si elle n'avait pas d'abord compris mes paroles; puis, une idée subite lui venant à l'esprit, elle s'écria d'un ton de reproche:

--Quoi! tu soupçonnerais Tétrik... mon parent, mon meilleur ami! lui, le plus sage des hommes! lui, l'un des meilleurs esprits de ce temps, lui qui, jusque dans les distractions qu'il cherche dans les lettres, se montre grand poëte! C lui, l'un des plus utiles défenseurs de la Gaule, bien qu'il ne soit pas homme de guerre; lui qui, dans son gouvernement de Gascogne, répare, à force de soins, les maux de la guerre civile, autrefois soulevée pour reconquérir notre indépendance... Ah! frère! frère! j'attendais mieux de ton loyal coeur et de ta raison.

--Je soupçonne cet homme...

--Mais tu es insensé! le soupçonner, lui qui, père d'un fils que lui a laissé une femme toujours regrettée, puise dans ses habitudes de paternelle indulgence une excuse aux vices de Victorin... Ne l'aime-t-il pas? ne le défend-il pas aussi chaleureusement que tu le défends toi-même?...

--Je soupçonne cet homme.

--Oh! tête de fer! caractère inflexible!... pourquoi soupçonnes-tu Tétrik? de quel droit? qu'a-t-il fait? par Hésus! si tu n'étais mon frère... si je ne connaissais ton coeur... je te croirais jaloux de l'amitié que j'ai pour mon parent!

À peine Victoria eut-elle prononcé ces paroles, qu'elle les regretta et me dit:

--Oublie ces paroles...

--Elles me seraient pénibles, ma soeur, si le doute injuste qu'elles expriment vous aveuglait sur la vérité que je dis.

À ce moment la servante entra et demanda si Tétrik pouvait être introduit.

--Qu'il vienne,--répondit Victoria,--qu'il vienne à l'instant!

En même temps parut Tétrik.

C'était un petit homme entre les deux âges, d'une figure fine et douce, un sourire affable effleurait toujours ses lèvres; il avait enfin tellement l'extérieur d'un homme de bien, que Victoria, le voyant entrer, ne put s'empêcher de me jeter un regard qui semblait encore me reprocher mes soupçons.

Tétrik alla droit à Victoria, la baisa, au front avec une familiarité paternelle et lui dit:

--Salut à vous, chère Victoria.

Puis, s'approchant du berceau où continuait de dormir le petit-fils de la mère des camps, le gouverneur de Gascogne, contemplant l'enfant avec tendresse, ajouta tout bas, comme s'il eût craint de le réveiller:

--Dors, pauvre petit! tu souris à tes songes enfantins, et tu ignores que l'avenir de notre Gaule bien-aimée repose peut-être sur ta tête... Dors, enfant prédestiné, sans doute, à poursuivre la tâche entreprise par ton glorieux père! noble tâche qu'il accomplira durant de longues années sous l'inspiration de ton auguste aïeule!... Dors, pauvre petit,--ajouta Tétrik, dont les yeux se remplirent de larmes d'attendrissement,--les dieux secourables et propices à la Gaule veilleront sur toi...

Victoria, pendant que son parent essuyait ses yeux humides, m'interrogea de nouveau du regard, comme pour me demander si c'était là le langage et la physionomie d'un traître, d'un homme perfidement ennemi du père de cet enfant?

Tétrik, s'adressant alors à moi, me dit affectueusement:

--Salut au meilleur, au plus fidèle ami de la femme que j'aime et que je vénère le plus au monde.

--C'est la vérité; je suis le plus obscur, mais le plus dévoué des amis de Victoria,--ai-je répondu en regardant fixement Tétrik;--et le devoir d'un ami est de démasquer les traîtres!

--Je suis de votre avis, bon Scanvoch,--reprit simplement Tétrik;--le premier devoir d'un ami est de démasquer les fourbes; je crains moins le lion rugissant, la gueule ouverte, que le serpent rampant dans l'ombre.

--Alors, moi, Scanvoch, je vous dis ceci, à vous, Tétrik: Vous êtes un de ces dangereux reptiles dont vous parlez... je vous crois un traître! je vous accuse d'être un traître!...

--Scanvoch!--s'écria Victoria d'un ton de reproche,--songes-tu à tes paroles?

--Je vois que la vieille plaisanterie gauloise, une de nos franchises, nous est revenue avec nos dieux et notre liberté,--reprit en souriant le gouverneur.

Puis, se retournant vers Victoria, il ajouta:

--Notre ami Scanvoch possède la gausserie sérieuse... la plus plaisante de toutes...

--Mon frère parle en honneur et conscience,--reprit la mère des camps.--Il m'afflige, puisqu'on vous accusant il se trompe; mais il est sincère dans son erreur...

Tétrik, regardant tour à tour Victoria et moi avec une sorte de stupeur, garda le silence; puis il reprit d'un ton grave, cordial et pénétré:

--Tout ami fidèle est ombrageux; bon Scanvoch, inexplicable est pour moi votre défiance, mais elle doit avoir sa cause: franche est l'attaque, franche sera la réponse... Que me reprochez-vous?

--Il y a un mois, vous êtes venu à Mayence; un homme à vous, votre secrétaire, nommé Morix, bien muni d'argent, a donné à boire à beaucoup de soldats, tâchant de les irriter contre Victorin, leur disant qu'il était honteux que leur général, l'un des deux chefs de la Gaule régénérée, fût un ivrogne et un dissolu... Votre secrétaire a-t-il, oui ou non, tenu ces propos?...

--Continuez, ami Scanvoch, continuez...

--Votre secrétaire a cité un fait qui, depuis, propagé dans le camp, a fait naître une grande irritation contre Victorin... Ce fait, le voici: Il y a quelques mois, Victorin et quelques officiers seraient allés dans une taverne située dans une île des bords du Rhin; après boire, animé par le vin, Victorin aurait fait violence à l'hôtesse... et elle se serait tuée de désespoir...

--Mensonge!--s'écria Victoria.--Je sais et condamne les défauts de mon fils... mais il est incapable d'une pareille infamie!...

Le gouverneur m'avait écouté dans un silence imperturbable; il reprit en souriant:

--Ainsi, bon Scanvoch, selon vous, mon secrétaire aurait, d'après mes ordres, répandu dans le camp ces calomnies indignes?

--Oui.

--Quel serait mon but?

--Vous êtes ambitieux...

--Et comment ces calomnies serviraient-elles mon ambition?...

--Les soldats se désaffectionnant de Victorin, élu par eux général et l'un des chefs de la Gaule, vous useriez de votre influence sur Victoria, afin de l'amener à vous proposer aux soldats comme successeur de Victorin.

--Une mère! y songez-vous, bon Scanvoch?--répondit Tétrik en regardant Victoria.--Une mère! sacrifier son fils à un ami!...

--Victoria, dans la grandeur de son amour pour son pays, sacrifierait son fils à votre élévation, si ce sacrifice était nécessaire au salut de la Gaule... Ai-je menti, ma soeur?

--Non,--me répondit Victoria, qui paraissait chagrine de mes accusations contre son parent.--En cela tu dis la vérité; mais quant au reste, tu t'abuses...