--Et ce sacrifice héroïque, bon Scanvoch,--reprit le gouverneur,--Victoria le ferait, sachant que par mes calomnies souterraines j'aurais tâché de perdre son fils dans l'esprit de nos soldats?

--Ma soeur eût ignoré ces menées, si je ne les avais pas démasquées... D'ailleurs, souvent je lui ai entendu dire avec raison que si la paix s'affermissait enfin dans notre pays, il vaudrait mieux que son chef, au lieu d'être toujours enclin à batailler, songeât à guérir les maux des guerres passées; souvent elle vous a cité comme l'un de ces hommes qui préfèrent sagement la paix à la guerre.

--Je pense, il est vrai, que l'épée, bonne pour détruire, est impuissante à reconstruire,--reprit Victoria;--et, la liberté de la Gaule affermie, je voudrais que mon fils songeât plus à la paix qu'à la guerre... Aussi, t'ai-je engagé, Scanvoch, à tenter une dernière démarche auprès des chefs franks en t'envoyant près d'eux.

--Permettez-moi de vous interrompre, Victoria,--reprit Tétrik,--et de demander à notre ami Scanvoch s'il n'a pas d'autre accusation à porter contre moi...

--Je t'accuse d'être, ou l'agent secret de l'empereur romain, Galien, ou l'agent du chef de la nouvelle religion.

--Moi!--s'écria le gouverneur,--moi, l'agent des chrétiens!...

--J'ai dit l'agent du chef de la nouvelle religion... je veux parler de l'évêque qui siége à Rome.

--Moi, l'agent d'Étienne, évêque de Rome? le quatorzième pape de la nouvelle Église? de ce pape dont Firmilien, évêque de Césarée, écrivait ceci à Cyprien, chef du concile d'Espagne, composé de vingt-huit évêques: «Pourrait-on croire que cet homme (le pape Étienne) ait une âme et un corps? apparemment le corps est bien mal conduit, et cette âme est déréglée; Étienne ne craint pas de traiter son frère Cyprien de faux Christ, de faux apôtre, d'ouvrier frauduleux, et pour ne pas l'entendre dire de lui-même, il a l'audace de le reprocher aux autres D.» Moi, l'agent de cet ambitieux et violent pontife!...

--Oui... à moins que, trompant à la fois et l'empereur romain et le pape de Rome, vous ne les serviez tous deux, quitte à sacrifier l'un ou l'autre, selon les nécessités de votre ambition.

--Que je serve les Romains, passe encore, Scanvoch,--répondit Tétrik avec son inaltérable placidité;--votre soupçon, si cruel qu'il soit pour moi, peut, à la rigueur, se comprendre; car, enfin, si par la force des armes nous sommes parvenus à reconquérir pas à pas, depuis près de trois siècles, presque toutes les libertés de la vieille Gaule, les empereurs romains ont vu avec douleur notre pays échapper à leur domination; je comprendrais donc, bon Scanvoch, que vous m'accusiez de vouloir arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la rendre tôt ou tard aux Romains, en la trahissant, il est vrai, d'une manière infâme... Mais croire que j'agis dans l'intérêt du pape des chrétiens, de ces malheureux partout persécutés, martyrisés... n'est-ce pas insensé?... Que pourrais-je faire pour eux? que pourraient-ils faire pour moi?...

Scanvoch allait répondre; Victoria l'interrompit d'un geste, et dit à Tétrik, en lui montrant la croix de bois noir, symbole de la mort de Jésus, placée à côté de la coupe d'airain, où trempaient sept brins de gui, symbole druidique:

--Voyez cette croix, Tétrik, elle vous dit que, fidèle à nos dieux, je vénère cependant celui qui a dit:

«Que nul homme n'avait le droit d'opprimer son semblable...

Que les coupables méritaient pitié, consolation, et non le mépris et la rigueur...

Que les fers des esclaves devaient être brisés...»

Glorifiées soient donc ces maximes; les plus sages de nos druides les ont acceptées comme saintes; c'est vous dire combien j'aime la tendre et pure morale de ce jeune homme de Nazareth... Mais, voyez-vous, Tétrik,--ajouta Victoria d'un air pensif,--il y a une chose étrange, mystérieuse, qui m'épouvante... Oui, bien des fois, durant mes longues veilles auprès du berceau de mon petit-fils, songeant au présent et au passé... j'ai été tourmentée d'une vague terreur pour l'avenir.

--Et cette terreur,--demanda Tétrik,--d'où vient-elle?

--Quelle a été depuis trois siècles l'implacable ennemie de la Gaule?--reprit Victoria,--quelle a été l'impitoyable dominatrice du monde?

--Rome,--répondit le gouverneur,--Rome païenne!

--Oui, cette tyrannie qui pesait sur le monde avait son siége à Rome,--reprit Victoria.--Alors, dites-moi par quelle fatalité les évêques, les papes de cette nouvelle religion qui aspirent, ils ne le cachent pas, à régner sur l'univers en dominant les souverains du monde, non par la force, mais par la croyance... Oui, répondez! par quelle fatalité ces papes ont-ils établi à Rome le siége de leur nouveau pouvoir? Quoi! Jésus de Nazareth avait flétri de sa brûlante parole les princes des prêtres comme des fourbes, comme des hypocrites! Il avait surtout prêché l'humilité, le pardon, l'égalité, la communauté parmi les hommes, et voilà qu'en son nom divinisé de nouveaux princes des prêtres se donnent pour les futurs dominateurs de l'univers, les voilà déjà, comme le pape Étienne, accusés d'ambition, de fourberie, d'intolérance, même par les autres évêques chrétiens!

Et quel a été le premier pape qui soit venu s'établir à Rome au nom de Jésus? Un de ses disciples, un ingrat, un renégat, qui trois fois a, par lâcheté, renié son jeune maître... Ce renégat se nommait Pierre,--ai-je dit à mon tour.--J'ai lu cette honteuse trahison dans un récit contemporain sur la mort de Jésus, récit que m'a laissé mon aïeule... Victoria le connaît.

--C'est la vérité,--reprit ma soeur de lait,--et ceci m'avait déjà paru sinistre... quoi! le premier pape de cette nouvelle religion, dont les évêques semblent renier de plus en plus la douce morale de Jésus, a été ce même disciple qui a lâchement renié son jeune maître, abandonné de tous au moment de son martyre et de sa mort... sublimes comme sa vie!...

--Est-ce vous que j'entends parler ainsi, Victoria?--reprit Tétrik en s'adressant à ma soeur de lait;--vous, si sage, si éclairée, vous redoutez ces malheureux qui professent leur foi par leur martyre!

--Oh!--s'écria la mère des camps avec exaltation,--j'aime... j'admire ces pauvres chrétiens mourant dans d'horribles tortures, en confessant l'égalité des hommes devant Dieu! l'affranchissement des esclaves, la communauté des biens, l'amour et le pardon des coupables!... J'aime... j'admire ces pauvres chrétiens qui meurent suppliciés, en disant au nom de Jésus: «Ceux-là sont des monstres d'iniquité, qui retiennent leurs frères en esclavage, qui les laissent souffrir du froid et de la faim, au lieu de partager avec eux leur pain et leur manteau...» Oh! pour ces héroïques martyrs, pitié! vénération!... Mais je redoute, pour l'avenir de la Gaule, ceux-là qui se disent les chefs, les papes de ces chrétiens... Oui, je les redoute, ces princes des prêtres, venant établir à Rome le siége de leur mystérieux empire! à Rome, ce centre de la plus effroyable tyrannie qui ait jamais écrasé le monde... Espèrent-ils donc, que l'univers ayant eu longtemps l'habitude de subir l'oppression de la Rome des Césars... subira patiemment l'oppression de la Rome des papes!...

--Victoria,--reprit Tétrik,--vous exagérez la puissance de ces pontifes chrétiens; grand nombre d'entre eux, persécutés par les empereurs romains, n'ont-ils pas subi le martyre comme les plus pauvres néophytes?...

--Je le sais... toute bataille a ses morts, et ces papes luttent contre les empereurs pour leur ravir la domination du monde!... je sais encore que parmi ces évêques, il s'en est trouvé de dignes de parler et de mourir au nom de Jésus... mais s'il se rencontre de dignes pontifes, le gouvernement, la domination des prêtres, n'en est pas moins en soi épouvantable!... Est-ce à moi de vous rappeler notre histoire, Tétrik? dites, n'a-t-il pas été despotique, impitoyable, le gouvernement de nos prêtres à nous? Il y a dix siècles, dans ces temps primitifs où nos druides, laissant, par un calcul odieux, les peuples dans une crasse ignorance, les dominaient par la barbarie, la superstition et la terreur!... Ces temps n'ont-ils pas été les plus détestables de l'histoire de la Gaule?... Ces temps d'oppression et d'abrutissement, n'ont-ils pas duré jusqu'à ces siècles glorieux et prospères, où nos druides, fondus dans le corps de la nation, comme citoyens, comme pères, comme soldats, ont participé à la vie commune, aux joies de la famille, aux guerres nationales contre l'étranger... Eux, toujours les premiers à soulever les populations asservies! Oh! je vous le dis, je vous le dis... ce que je redoute pour l'avenir des nations, c'est qu'un jour, voyez-vous, il ne se fonde à Rome je ne sais qu'elle ténébreuse alliance entre les puissants du monde et les papes catholiques... et alors, malheur aux peuples! car de cette alliance il sortira une effroyable tyrannie religieuse, cimentée par le sang de ces martyrs héroïques qui de nos jours croient mourir pour l'affranchissement des peuples!...

Victoria, en parlant ainsi, me semblait inspirée par le génie prophétique des druidesses des siècles passés. Tétrik l'avait silencieusement écoutée, mais au lieu de lui répondre, il reprit en souriant, comme toujours, avec sérénité:

--Nous voici loin de l'accusation que notre ami Scanvoch a portée contre moi... et pourtant, Victoria, vos paroles, au sujet des craintes que vous inspirent pour l'avenir les princes des prêtres chrétiens, comme vous les appelez, nous ramènent à cette accusation... Ainsi, selon vous, Scanvoch, le but des perfidies que vous me reprochez serait d'arriver au gouvernement de la Gaule, afin de la trahir au profit de Rome païenne ou de Rome catholique?

--Oui,--lui dis-je,--je crois cela.

--En deux mots, Scanvoch, je vais me justifier; Victoria m'aidera plus que personne... L'un de mes secrétaires, dites-vous, a tâché d'exciter l'hostilité de nos soldats contre Victorin, votre révélation me semble tardive; puis...

--Je n'ai su cela qu'hier soir,--dis-je au gouverneur de Gascogne en l'interrompant.

--Peu importe,--reprit-il,--ce secrétaire, je l'ai chassé dernièrement de chez moi, apprenant, par hasard, qu'en effet, irrité contre Victorin, qui, plusieurs fois ici, l'avait raillé, il s'était vengé en répandant sur lui des calomnies encore plus ridicules qu'odieuses; mais laissons ces misères... Je suis ambitieux, dites-vous, ami Scanvoch? je vise au gouvernement de la Gaule, dussé-je y arriver par d'indignes manoeuvres?... Demandez à Victoria quel est le but de mon nouveau voyage à Mayence...

--Tétrik pense qu'il serait urgent pour la paix et la prospérité de la Gaule de proposer aux soldats d'acclamer le fils de mon fils, comme héritier du gouvernement de son père... Tétrik se croit certain du consentement de l'empereur Galien.

--Tétrik prévoit donc la mort prochaine de Victorin?--ai-je répondu, regardant fixement le gouverneur.

Mais celui-ci, dont on rencontrait rarement les yeux qu'il tenait ordinairement baissés, répondit:

--Les Franks sont de l'autre côté du Rhin... et Victorin est d'une bravoure téméraire; mon vif désir est qu'il vive de longues années; mais, selon moi, la Gaule trouverait un gage de sécurité pour l'avenir, si elle savait qu'après Victorin le pouvoir restera au fils de celui que l'armée a acclamé comme chef, surtout lorsque cet enfant aurait eu pour éducatrice Victoria la Grande... Victoria, l'auguste mère des camps!...

--Oui,--ai-je répondu, en tâchant de nouveau, mais en vain, de rencontrer le regard du gouverneur;--mais dans le cas où Victorin mourrait prochainement, qui me dit que vous, Tétrik, vous n'espérez pas être le tuteur de cet enfant, exercer le pouvoir en son nom, et arriver ainsi, par une autre voie, au gouvernement de la Gaule?

--Parlez-vous sérieusement, Scanvoch?--reprit Tétrik.--Demandez à Victoria si elle a besoin de mon aide pour faire de son petit-fils un homme digne d'elle et du pays?... La croyez-vous de ces femmes assez faibles pour partager avec autrui une tâche glorieuse? L'idolâtrie des soldats pour elle ne vous est-elle pas un sûr garant qu'elle seule, dans le cas où Victoria mourrait prématurément, qu'elle seule pourrait conserver la tutelle de son petit-fils et gouverner pour lui?

Victoria secoua la tête d'un air pensif et reprit:

--Je n'aime pas votre projet, Tétrik; quoi? désigner au choix des soldats un enfant encore au berceau; qui sait ce que sera cet enfant? qui sait ce qu'il vaudra?

--Ne vous a-t-il pas pour éducatrice?--reprit Tétrik.

--N'ai-je pas aussi été l'éducatrice de Victorin?--répondit tristement la mère des camps;--cependant, malgré mes soins vigilants, mon fils a des défauts qui autorisent des calomnies redoutables, auxquelles je vous crois étranger; je vous le dis sincèrement, Tétrik, j'espère maintenant que mon frère Scanvoch rendra, comme moi, justice à votre loyauté.

--Je l'ai dit, et je le répète, je soupçonne cet homme,--ai-je répondu à Victoria;--elle s'écria avec impatience:

--Et moi, j'ai dit et je répète que tu es une tête de fer, une vraie tête bretonne! rebelle à toute raison, lorsqu'une idée fausse s'est implantée dans ta dure cervelle.

Convaincu par instinct de la perfidie de Tétrik, je n'avais pas de preuves contre lui, je me suis tu.

Tétrik a repris en souriant:

--Ni vous ni moi, Victoria, nous ne persuaderons le bon Scanvoch de son erreur; laissons ce soin à une irrésistible séductrice: la vérité. Avec le temps elle prouvera ma loyauté. Nous reparlerons, Victoria, de votre répugnance à faire acclamer par l'armée votre petit-fils comme héritier du pouvoir de son père, j'espère vaincre vos scrupules; mais, dites-moi, j'ai vu tout à l'heure en me rendant chez vous, le capitaine Marion, cet ancien ouvrier forgeron, qu'à mon autre voyage au camp vous m'avez présenté comme l'un des plus vaillants hommes de l'armée?

--Sa vaillance égale son bon sens et sa ferme raison,--reprit la mère des camps,--c'est aussi un noble coeur, car, malgré son élévation, il a continué d'aimer comme un frère un de ses anciens compagnons de forge, resté simple soldat.

--Et moi,--dis-je à Victoria,--dussé-je encore passer pour une tête de fer... je crois que dans cette affection le bon coeur et le bon sens du capitaine Marion se trompent. Selon moi il aime un ennemi... Puissiez-vous, Victoria, n'être pas aussi aveugle que le capitaine Marion!

--Le fidèle compagnon du capitaine Marion serait son ennemi?--reprit Victoria.--Tu es dans un jour de méfiance, mon frère...

--Un envieux est toujours un ennemi. L'homme dont je parle est resté soldat; il porte envie à son ancien camarade, devenu l'un des premiers capitaines de l'armée... de l'envie à la haine, il n'y a qu'un pas.

En disant ceci, j'avais encore, mais en vain, tâché de rencontrer le regard du gouverneur de Gascogne; mais je remarquai chez lui, non sans surprise, une sorte de tressaillement de joie lorsque j'affirmais que le capitaine Marion avait pour ennemi secret son camarade de guerre. Tétrik, toujours maître de lui, craignant sans doute que son tressaillement ne m'eût pas échappé, reprit:

--L'envie est un sentiment si révoltant, que je ne puis en entendre parler sans émotion. Je suis vraiment chagrin de ce que Scanvoch, qui, je l'espère, se trompe cette fois encore, nous apprend sur le camarade du capitaine Marion... Mais si ma présence vous empêche de recevoir le capitaine, dites-le-moi, Victoria... je me retire.

--Je désire au contraire que vous assistiez à l'entretien que je dois avoir avec Marion et mon frère Scanvoch; tous deux ont été chargés par mon fils d'importants messages... et pourtant,--ajouta-t-elle avec un soupir,--la matinée s'avance, et mon fils n'est pas ici...

À ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Victorin parut accompagné du capitaine Marion.

Victorin était alors âgé de vingt-deux ans. Je t'ai dit, mon enfant, que l'on avait frappé plusieurs médailles où il figurait sous les traits du dieu Mars, à côté de sa mère, coiffée d'un casque ainsi que la Minerve antique; Victorin aurait pu en effet servir de modèle à une statue du dieu de la guerre. Grand, svelte, robuste, sa tournure, à la fois élégante et martiale, plaisait à tous les yeux; ses traits, d'une beauté rare comme ceux de sa mère, en différaient par une expression joyeuse et hardie. La franchise, la générosité de son caractère se lisaient sur son visage; malgré soi, l'on oubliait en le voyant les défauts qui déparaient ce vaillant naturel, trop vivace, trop fougueux pour refréner les entraînements de l'âge. Victorin venait sans doute de passer une nuit de plaisir, pourtant sa figure était aussi reposée que s'il fût sorti de son lit. Un chaperon de feutre, orné d'une aigrette, couvrait à demi ses cheveux noirs, bouclés autour de son mâle et brun visage, à demi ombragé d'une légère barbe brune; sa saie gauloise, d'étoffe de soie rayée de pourpre et de blanc, était serrée à sa taille par un ceinturon de cuir brodé d'argent, où pendait son épée à poignée d'or curieusement ciselée, véritable chef-d'oeuvre de l'orfévrerie d'Autun. Victorin en entrant chez sa mère, suivi du capitaine Marion, alla droit à Victoria avec un mélange de tendresse et de respect; il mit un genou en terre, prit une de ses mains qu'il baisa, puis, ôtant son chaperon, il tendit son front en disant:

--Salut, ma mère!...

Il y avait un charme si touchant dans l'attitude, dans l'expression des traits du jeune général, ainsi agenouillé devant sa mère, que je la vis hésiter un instant entre le désir d'embrasser ce fils qu'elle adorait et la volonté de lui témoigner son mécontentement; aussi, repoussant légèrement de la main le front de Victorin, elle lui dit d'une voix grave, en lui montrant le berceau placé à côté d'elle:

--Embrassez votre fils... vous ne l'avez pas vu depuis hier matin...

Le jeune général comprit ce reproche indirect, se releva tristement, s'approcha du berceau, prit l'enfant entre ses bras, et l'embrassa avec effusion en regardant Victoria, semblant ainsi se dédommager de la sévérité maternelle.

Le capitaine Marion s'était approché de moi; il me dit tout bas:

--C'est pourtant un bon coeur que ce Victorin; combien il aime sa mère... combien il aime son enfant!... Il leur est certes aussi attaché que je le suis, moi, à mon ami Eustache, qui compose à lui seul toute ma famille... Quel dommage que cette peste de luxure (le bon capitaine prononçait peu de paroles sans y joindre cette exclamation), quel dommage que cette peste de luxure tienne si souvent ce jeune homme entre ses griffes!

--C'est un malheur!... Mais croyez-vous Victorin capable de l'infâme lâcheté dont on l'accuse dans le camp?--ai-je répondu au capitaine de manière à être entendu de Tétrik, qui, parlant tout bas à Victoria, semblait lui reprocher sa sévérité à l'égard de son fils.

--Non, par le diable!--reprit Marion;--je ne crois pas Victorin capable de ces indignités... surtout quand je le vois ainsi entre son fils et sa mère.

Le jeune général, après avoir soigneusement replacé dans le berceau l'enfant, qui lui tendait ses bras, dit affectueusement au gouverneur de Gascogne:

--Salut, Tétrik!... J'aime toujours à voir ici le sage et fidèle ami de ma mère.

Puis, se tournant vers moi:

--Je savais ton retour, Scanvoch... en rapprenant, ma joie a été grande, et grande aussi mon inquiétude durant ton absence. Ces bandits franks nous ont souvent prouvé comment ils respectaient les trêves et les parlementaires...

Mais, remarquant sans doute la tristesse encore empreinte sur les traits de Victoria, son fils s'approcha d'elle, et lui dit avec autant de franchise que de tendre déférence:

--Tenez, ma mère... avant de parler ici des messages du capitaine Marion et de Scanvoch... laissez-moi vous dire ce que j'ai sur le coeur... peut-être votre front s'éclaircira-t-il... et je n'y verrai plus ce mécontentement dont je m'afflige... Tétrik est notre bon parent, le capitaine Marion notre ami, Scanvoch votre frère... je n'ai rien à cacher ici... Avouez-le, chère mère, vous êtes chagrine parce que j'ai passé cette nuit dehors?

--Vos désordres m'affligent, Victorin... je m'afflige davantage encore de ce que ma voix n'est plus écoutée par vous...

--Mère... je veux tout vous avouer; mais, je vous le jure, je me suis plus cruellement reproché ma faiblesse que vous ne me la reprocherez vous-même... Hier soir, fidèle à ma promesse de m'entretenir longuement avec vous pendant une partie de la nuit sur de graves intérêts, je rentrais sagement au logis... j'avais refusé... oh! héroïquement refusé d'aller souper avec trois capitaines des dernières légions de cavalerie arrivées à Mayence et venant de Béziers... Ils avaient eu beau me vanter de grandes vieilles cruches de vin de ce pays du vin par excellence! soigneusement apportées par eux dans leur chariot de guerre pour fêter leur bienvenue... j'étais resté impitoyable... Ils crurent alors me gagner en me parlant de deux chanteuses bohémiennes de Hongrie, Kidda et Flory... (Pardon ma mère de prononcer de pareils noms devant vous, mais la vérité m'y oblige.) Ces bohémiennes, disaient mes tentateurs, arrivées à Mayence depuis peu de temps, étaient belles comme des astres, lutines comme des démons, et chantaient comme des rossignols!

--Ah! je la vois... je la vois venir d'ici, cette peste de luxure, marchant sur ses pattes velues, comme une tigresse sournoise et affamée!!!--s'écria Marion.--Que je voudrais donc faire danser ces effrontées diablesses de Bohême sur des plaques de fer rougies au feu... c'est alors qu'elles chanteraient d'une manière douce à mes oreilles...

--J'ai été encore plus sage que toi, brave Marion,--reprit Victorin;--je n'ai voulu les voir chanter et danser d'aucune façon... j'ai fui à grands pas mes tentateurs pour revenir ici...

--Tu auras eu beau fuir, cette damnée luxure a les jambes aussi longues que les bras et les dents!--dit le capitaine;--elle t'aura rattrapé, Victorin!...

--Daignez m'écouter, ma mère,--reprit Victorin, voyant ma soeur de lait faire un geste de dégoût et d'impatience.--Je n'étais plus qu'à deux cents pas du logis... la nuit était noire, une femme enveloppée d'une mante à capuchon m'aborde...

--Et de trois!--s'écria le bon capitaine en joignant les mains.--Voici les deux bohémiennes renforcées d'une femme à coqueluchon... Ah! malheureux Victorin! l'on ne sait pas les piéges diaboliques cachés sous ces coqueluchons... mon ami Eustache serait encoqueluchonné... que je le fuirais!...

»--Mon père est un vieux soldat, me dit cette femme,--reprit Victorin;--une de ses blessures s'est rouverte, il se meurt. Il vous a vu naître, Victorin... il ne veut pas mourir sans presser une dernière fois la main de son jeune général; refuserez-vous cette grâce à mon père expirant?»--Voilà ce que m'a dit cette inconnue d'une voix touchante; qu'aurais-tu fait, toi, Marion?

--Malgré mon épouvante des coqueluchons, je serais ma foi allé voir ce vieux homme,--répondit le capitaine;--certes j'y serais allé, puisque ma présence pouvait lui rendre la mort plus agréable...

--Je fais donc ce que tu aurais fait, Marion, je suis l'inconnue; nous arrivons à une maison obscure, la porte s'ouvre, ma conductrice me prend la main, je marche quelques pas dans les ténèbres; soudain, une vive lumière m'éblouit, je me vois entouré par les trois capitaines des légions de Béziers, et par d'autres officiers; la femme voilée laisse tomber sa mante, et je reconnais...

--Une de ces damnées bohèmes!--s'écria le capitaine.--Ah! je te le disais bien, Victorin, que les coqueluchons cachaient d'horribles choses!

--Horribles?... Hélas! non, Marion; et je n'ai pas eu le courage de fermer les yeux... Aussitôt je suis cerné de tous côtés; l'autre bohémienne accourt, les officiers m'entourent; les portes sont fermées, on m'entraîne à la place d'honneur. Kidda se met à ma droite, Flory à ma gauche; devant moi se dresse une de ces grosses vieilles cruches, remplie d'un divin nectar, disaient ces maudits; et...

--Et le jour vous surprend dans cette nouvelle orgie,--dit gravement Victoria en interrompant son fils.--Vous oubliez ainsi dans la débauche l'heure qui vous rappelait auprès de moi. Est-ce là une excuse?...

--Non, chère mère, c'est un aveu... car j'ai été faible... mais aussi vrai que la Gaule est libre, je revenais sagement près de vous sans la ruse qu'on a employée pour me retenir. Ne me serez-vous pas indulgente, cette fois encore? je vous en supplie!--ajouta Victorin en s'agenouillant de nouveau devant ma soeur de lait.--Ne soyez plus ainsi soucieuse et sévère; je sais mes torts! l'âge me guérira... Je suis trop jeune, j'ai le sang trop vif; l'ardeur du plaisir m'emporte souvent malgré moi... pourtant, vous le savez, ma mère, je donnerais ma vie pour vous...

--Je le crois; mais vous ne me feriez pas le sacrifice de vos folles et mauvaises passions...

--À voir Victorin ainsi respectueux et repentant aux genoux de sa mère,--ai-je dit tout bas à Marion,--penserait-on que c'est là ce général illustre et redouté des ennemis de la Gaule, qui, à vingt-deux ans, a déjà gagné cinq grandes batailles?

--Victoria,--reprit Tétrik de sa voix insinuante et douce,--je suis père aussi et enclin à l'indulgence... De plus, dans mes délassements, je suis poëte, et j'ai écrit une ode à la jeunesse. Comment serais-je sévère?... J'aime tant les vaillantes qualités de notre cher Victorin, que le blâme m'est difficile! Serez-vous donc insensible aux tendres paroles de votre fils?... Sa jeunesse est son seul crime... il vous l'a dit, l'âge le guérira... et son affection pour vous, sa déférence à vos volontés hâteront la guérison...

Au moment où le gouverneur de Gascogne parlait ainsi, un grand tumulte se fit au dehors de la demeure de Victoria; et bientôt on entendit ce cri:

--Aux armes! aux armes!

Victorin et sa mère, près de laquelle il s'était tenu agenouillé, se levèrent brusquement.

--On crie aux armes!--dit vivement le capitaine Marion en prêtant l'oreille.

--Les Franks auront rompu la trêve,--m'écriai-je à mon tour;--hier un de leurs chefs m'avait menacé d'une prochaine attaque contre le camp; je n'avais pas cru à une si prompte résolution.

--On ne rompt jamais une trêve avant son terme, sans notifier celle rupture,--dit Tétrik.

--Les Franks sont des barbares capables de toutes les trahisons,--s'écria Victorin en courant vers la porte.

Elle s'ouvrit devant un officier couvert de poussière, et si haletant qu'il put d'abord à peine parler.

--Vous êtes du poste de l'avant-garde du camp, à quatre lieues d'ici?--dit le jeune général au nouveau venu, car Victorin connaissait tous les officiers de l'armée,--que se passe-t-il?

--Une innombrable quantité de radeaux, chargés de troupes et remorqués par des barques commençaient à paraître vers le milieu du Rhin, lorsque, d'après l'ordre du commandant du poste, je l'ai quitté pour accourir à toute bride vous annoncer cette nouvelle, Victorin... Les hordes franques doivent à cette heure avoir débarqué... Le poste que je quitte, trop faible pour résister à une armée, s'est sans doute replié sur le camp; en le traversant j'ai crié aux armes! Les légions et les cohortes se forment à la hâte.

--C'est la réponse de ces barbares à notre message porté par Scanvoch,--dit la mère des camps à Victorin.

--Que t'ont répondu les Franks?--me demanda le jeune général.

--Néroweg, un des principaux rois de leur armée, a repoussé toute idée de paix,--ai-je dit à Victorin;--ces barbares veulent envahir la Gaule, s'y établir et nous asservir... J'ai menacé leur chef d'une guerre d'extermination; il m'a répondu que le soleil ne se lèverait pas six fois avant qu'il fût venu ici dans notre camp, enlever Victoria la Grande...

--S'ils marchent sur nous, il n'y a pas un instant à perdre!--s'écria Tétrik effrayé en s'adressant au jeune général qui, calme, pensif, les bras croisés sur sa poitrine, réfléchissait en silence,--il faut agir, et promptement agir!

--Avant d'agir,--répondit Victorin toujours méditatif,--il faut penser.

--Mais,--reprit le gouverneur,--si les Franks s'avancent rapidement vers le camp?

--Tant mieux,--dit Victorin avec impatience,--tant mieux, laissons-les s'approcher...

La réponse de Victorin surprit Tétrik, et je l'avoue, j'aurais été moi-même étonné, presque inquiet d'entendre le jeune général parler de temporisation en présence d'une attaque imminente, si je n'avais eu de nombreuses preuves de la sûreté de jugement de Victorin; sa mère fit signe au gouverneur de le laisser réfléchir à son plan de bataille, qu'il méditait sans doute, et dit à Marion:

--Vous arrivez ce matin de votre voyage au milieu des peuplades de l'autre côté du Rhin, si souvent pillées par ces barbares? Quelles sont les dispositions de ces tribus?

--Trop faibles pour agir seules, elles se joindront à nous au premier appel... Des feux allumés par nous, ou le jour ou la nuit, sur la colline de Bérak, leur donneront le signal; des veilleurs l'attendent; aussitôt qu'ils l'apercevront, ils se tiendront prêts à marcher; un de nos meilleurs capitaines, après le signal donné, fera embarquer quelques troupes d'élite, traversera le Rhin et opérera sa jonction avec ces tribus, pendant que le gros de nôtre armée agira d'un autre côté.

--Votre projet est excellent, capitaine Marion,--dit Victoria; en ce moment surtout une pareille alliance nous est d'un grand secours... Vous avez, comme d'habitude, vu juste et loin...

--Quand on a de bons yeux, il faut tâcher de s'en servir de son mieux,--répondit avec bonhomie le capitaine,--aussi ai-je dit à mon ami Eustache...

--Quel ami?--demanda Victoria;--de qui parlez-vous, capitaine?

--D'un soldat... mon ancien camarade d'enclume: je l'avais emmené avec moi dans le voyage d'où j'arrive; or, au lieu de ruminer en moi-même mes petits projets, je les dis tout haut à mon ami Eustache; il est discret, point sot du tout, bourru en diable, et souvent il me grommelle des observations dont je profite.

--Je sais votre amitié pour ce soldat,--reprit Victoria,--elle vous honore.

--C'est chose simple que d'aimer un vieil ami; je lui ai donc dit: Vois-tu, Eustache, un jour ou l'autre ces écorcheurs franks tenteront une attaque décisive contre nous; ils laisseront, pour assurer leur retraite, une réserve à la garde de leur camp et de leurs chariots de guerre; cette réserve ne sera pas un morceau trop gros à avaler pour nos tribus alliées, renforcées d'une bonne légion d'élite commandée par un de nos capitaines... de sorte que si ces écorcheurs sont battus de ce côté-ci du Rhin, toute retraite leur sera coupée sur l'autre rive. Ce que je prévoyais arrive aujourd'hui; les Franks nous attaquent, il faudrait donc, je crois, envoyer sur l'heure aux tribus alliées quelques troupes d'élite, commandées par un capitaine énergique, prudent et bien avisé.

--Ce capitaine... ce sera vous, Marion,--dit Victoria.

--Moi, soit... Je connais le pays... mon projet est fort simple... Pendant que les Franks viennent nous attaquer je traverse le Rhin, afin de brûler leur camp, leurs chariots et d'exterminer leur réserve... Que Victorin les batte sur notre rive, ils voudront repasser le fleuve et me trouveront sur l'autre bord avec mon ami Eustache, prêt à leur tendre autre chose que la main pour les aider à aborder. Grande vanité d'ailleurs pour eux d'aborder en ce lieu, puisqu'ils n'y trouveraient plus ni réserve, ni camp, ni chariots.

--Marion,--reprit ma soeur de lait après avoir attentivement écouté le capitaine,--le gain de la bataille est certain, si vous exécutez ce plan avec votre bravoure et votre sang-froid ordinaires.

--J'ai bon espoir, car mon ami Eustache m'a dit d'un ton encore plus hargneux que d'habitude: «Il n'est point déjà si sot, ton projet, il n'est point déjà si sot.» Or, l'approbation d'Eustache m'a toujours porté bonheur.

--Victoria,--dit à demi-voix Tétrik, ne pouvant contraindre davantage son anxiété,--je ne suis pas homme de guerre... j'ai une confiance entière dans le génie militaire de votre fils; mais de moment en moment un ennemi qui nous est deux ou trois fois supérieur en nombre s'avance contre nous... et Victorin ne décide rien, n'ordonne rien!

--Il vous l'a dit avec raison: Avant d'agir il faut penser,--répondit Victoria.--Ce calme réfléchi... au moment du péril, est d'un homme sage... N'est-il pas insensé de courir en aveugle au-devant du danger?

Soudain Victorin frappa dans ses mains, sauta au cou de sa mère qu'il embrassa, en s'écriant:

--Ma mère... Hésus m'inspire... Pas un de ces barbares n'échappera, et pour longtemps la paix de la Gaule sera du moins assurée... Ton projet est excellent, Marion... il se lie à mon plan de bataille, comme si nous l'avions conçu à nous deux.

--Quoi! tu m'as entendu?--dit le capitaine étonné,--moi qui te croyais absorbé dans tes réflexions!

--Un amant, si absorbé qu'il paraisse, entend toujours ce qu'on dit de sa maîtresse, mon brave Marion,--répondit gaiement Victorin;--et ma souveraine maîtresse, à moi... c'est la guerre!

--Encore cette peste de luxure!--me dit à demi-voix le capitaine.--Hélas! elle le poursuit partout, jusque dans ses idées de bataille!

--Marion,--reprit Victorin,--nous avons ici, sur le Rhin, deux cents barques de guerre à six rames?

--Tout autant et bien équipées.

--Cinquante de ces barques te suffiront pour transporter le renfort de troupes d'élite, que tu vas conduire à nos alliés de l'autre côté du fleuve?

--Cinquante me suffiront.

--Les cent cinquante autres, montées chacune par dix rameurs-soldats armés de haches, et par vingt archers choisis, se tiendront prêtes à descendre le Rhin jusqu'au promontoire d'Herfel, où elles attendront de nouvelles instructions; donne cet ordre au capitaine de la flottille en t'embarquant.

--Ce sera fait...

--Exécute ton plan de point en point, brave Marion... Extermine la réserve des Franks, incendie leur camp, leurs chariots... la journée est à nous si je force ces écorcheurs à la retraite.

--Et tu les y forceras, Victorin... c'est chez toi vieille habitude, quoique ta barbe soit naissante. Je cours chercher mon bon ami Eustache et exécuter tes ordres...

Avant de sortir, le capitaine Marion tira son épée, la présenta par la poignée à la mère des camps, et lui dit:

--Touchez, s'il vous plaît, cette épée de votre main, Victoria... ce sera d'un bon augure pour la journée...

--Va, brave et bon Marion,--répondit la mère des camps en rendant l'arme, après en avoir serré virilement la poignée dans sa belle et blanche main,--va, Hésus est pour la Gaule, qui veut vivre libre et prospère.

--Notre cri de guerre sera: Victoria la Grande! et on l'entendra d'un bord à l'autre du Rhin,--dit Marion avec exaltation; puis il ajouta en sortant précipitamment:--Je cours chercher mon ami Eustache, et à nos barques! à nos barques!

Au moment où Marion sortait, plusieurs chefs de légions et de cohortes, instruits du débarquement des Franks par l'officier qui, porteur de cette nouvelle, avait sur son passage répandu l'alarme dans le camp, accoururent prendre les ordres du jeune général.

--Mettez-vous à la tête de vos troupes,--leur dit-il.--Rendez-vous avec elles au champ d'exercice. Là, j'irai vous rejoindre, et je vous assignerai votre marche de bataille; je veux auparavant en conférer avec ma mère.

--Nous connaissons ta vaillance et ton génie militaire,--répondit le plus âgé de ces chefs des cohortes, robuste vieillard à barbe blanche.--Ta mère, l'ange de la Gaule, veille à tes côtés... Nous attendrons tes ordres avec confiance.

--Ma mère,--dit le jeune général d'une voix touchante,--votre pardon, à la face de tous, et un baiser de vous, me donneraient bon courage pour cette grande journée de bataille!!!

--Les égarements de la jeunesse de mon fils ont souvent attristé mon coeur, ainsi que le vôtre, à vous, qui l'avez vu naître,--dit Victoria aux chefs des cohortes;--pardonnez-lui comme je lui pardonne...

Et elle serra passionnément son fils contre sa poitrine.

--D'infâmes calomnies ont couru dans l'armée contre Victorin,--reprit le vieux capitaine;--nous n'y avons pas cru, nous autres; mais moins éclairé que nous, le soldat est prompt au blâme comme à la louange... Suis donc les conseils de ton auguste mère, Victorin, ne donne plus prétexte aux calomnies... Nous te disons ceci comme à notre fils, à toi l'enfant des camps, dont Victoria la Grande est la mère: nous allons attendre tes ordres; compte sur nous, nous comptons sur toi.

--Vous me parler en père,--répondit Victorin, ému de ces simples et dignes paroles,--je vous écouterai en fils; votre vieille expérience m'a guidé tout enfant sur les champs de bataille: votre exemple a fait de moi le soldat que je suis; je tâcherai, aujourd'hui encore, de me montrer digne de vous et de ma mère...

--C'est ton devoir, puisque nous nous glorifions en toi et en elle,--répondit le vieux capitaine; puis, s'adressant à Victoria:--L'armée ne te verra-t-elle pas tout à l'heure avant de marcher au combat? Pour nos soldats et pour nous, ta présence est toujours un bon présage...

--J'accompagnerai mon fils jusqu'au champ d'exercice, et puis bataille et triomphe!... Les aigles romaines planaient sur notre terre asservie! le coq gaulois les en a chassées... et il ne chasserait pas cette nuée d'oiseaux de proie qui veulent s'abattre sur la Gaule!--s'écria la mère des camps avec un élan si fier, si superbe, que je crus voir en elle la déesse de la patrie et de la liberté.--Par Hésus! le Frank barbare nous conquérir! Il ne resterait donc en Gaule ni une lance, ni une épée, ni une fourche, ni un bâton, ni une pierre!...

À ces mâles paroles, les chefs des légions, partageant l'exaltation de Victoria, tirèrent spontanément leurs épées, les choquèrent les unes contre les autres, et s'écrièrent à ce bruit guerrier:

--Par le fer de ces épées, Victoria, nous te le jurons, la Gaule restera libre! ou tu ne nous reverras pas!...

--Oui... par ton nom auguste et cher, Victoria! nous combattrons jusqu'à la dernière goutte de sang!...

Et tous sortirent en criant:

--Aux armes! nos légions!...

--Aux armes! nos cohortes!...

Durant toute cette scène, où s'étaient si puissamment révélés le génie militaire de Victorin, sa tendre déférence pour sa mère, l'imposante influence qu'elle et lui exerçaient sur les chefs de l'armée, j'avais souvent, à la dérobée, jeté les yeux sur le gouverneur de Gascogne, retiré dans un coin de la chambre; était-ce sa peur de l'approche des Franks, était-ce sa secrète rage de reconnaître en ce moment la vanité de ses calomnies contre Victorin (car malgré la doucereuse habileté de sa défense, je soupçonnais toujours Tétrik)? je ne sais; mais sa figure livide, altérée, devenait de plus en plus méconnaissable... Sans doute de mauvaises passions, qu'il avait intérêt à cacher, l'animaient alors; car, après le départ des chefs de légions, la mère des camps s'étant retournée vers le gouverneur, celui-ci tâcha de reprendre son masque de douceur habituelle, et dit à Victoria, en s'efforçant de sourire:

--Vous et votre fils, vous êtes doués de magie... Selon ma faible raison, rien n'est plus inquiétant que cette approche de l'armée franque, dont vous ne semblez pas vous soucier, délibérant aussi paisiblement ici que si le combat devait avoir lieu demain... Et pourtant votre tranquillité, en de pareilles circonstances, me donne une aveugle confiance...

--Rien de plus naturel que notre tranquillité,--reprit Victorin;--j'ai calculé le temps nécessaire aux Franks pour achever de traverser le Rhin, de débarquer leurs troupes, de former leurs colonnes, et d'arriver à un passage qu'ils doivent forcément traverser... Hâter mes mouvements serait une faute, ma lenteur me sert.

Puis, s'adressant à moi, Victorin me dit:

--Scanvoch, va t'armer; j'aurai des ordres à te donner après avoir conféré avec ma mère.

--Tu me rejoindras avant que d'aller retrouver mon fils sur le champ d'exercice,--me dit à son tour Victoria;--j'ai aussi, moi, quelques recommandations à te faire.

--J'oubliais de te dire une chose importante peut-être en ce moment,--ai-je repris.--La soeur d'un des rois franks, craignant d'être mise à mort par son frère, est venue hier du camp des barbares avec moi.

--Cette femme pourra servir d'otage,--dit Tétrik,--il faut la garder étroitement comme prisonnière.

--Non,--ai-je répondu au gouverneur,--j'ai promis à cette femme qu'elle serait libre ici, et je l'ai assurée de la protection de Victoria.

--Je tiendrai ta promesse,--reprit ma soeur de lait.--Où est cette femme?

--Dans ma maison.

--Fais-la conduire ici après le départ des troupes, je la verrai.

Je sortais, ainsi que le gouverneur de Gascogne, afin de laisser Victorin seul avec sa mère, lorsque j'ai vu entrer chez elle plusieurs bardes et druides qui, selon notre antique usage, marchaient toujours à la tête de l'armée, afin de l'animer encore par leurs chants patriotiques et guerriers.

En quittant la demeure de Victoria, je courus chez moi pour m'armer et prendre mon cheval. De toutes parts les trompettes, les buccins, les clairons retentissaient au loin dans le camp; lorsque j'entrai dans ma maison, ma femme et Sampso, déjà prévenues par la rumeur publique du débarquement des Franks, préparaient mes armes; Ellèn fourbissait de son mieux ma cuirasse d'acier, dont le poli avait été la veille altéré par le feu du brasier allumé sur mon armure par l'ordre de Néroweg, l'Aigle terrible, ce puissant roi des Franks.

--Tu es bien la vraie femme d'un soldat,--dis-je à Ellèn, en souriant de la voir si contrariée de ne pouvoir rendre brillante la place ternie qui contrastait avec les autres parties de ma cuirasse.--L'éclat des armes de ton mari est ta plus belle parure.

--Si nous n'étions pas si pressées par le temps,--me dit Ellèn, nous serions parvenues à faire disparaître cette place noire; car, depuis une heure, Sampso et moi, nous cherchons à deviner comment tu as pu noircir et ternir ainsi ta cuirasse.

--On dirait des traces de feu,--reprit Sampso, qui, de son côté, fourbissait activement mon casque avec un morceau de peau;--le feu seul peut ainsi ronger le poli de l'acier.

--Vous avez deviné, Sampso,--ai-je répondu en riant et allant prendre mon épée, ma hache d'armes et mon poignard,--il y avait grand feu au camp des Franks; ces gens hospitaliers m'ont engagé à m'approcher du brasier; la soirée était fraîche, et je me suis placé un peu trop près du foyer.

--L'annonce du combat te rend joyeux, mon Scanvoch,--reprit ma femme,--c'est ton habitude, je le sais depuis longtemps.

--Et l'annonce du combat ne t'attriste pas, mon Ellèn, parce que tu as le coeur ferme.

--Je puise ma fermeté dans la foi de nos pères, mon Scanvoch; elle m'a enseigné que nous allons revivre ailleurs avec ceux-là que nous avons aimés dans ce monde-ci,--me répondit doucement Ellèn, en m'aidant, ainsi que Sampso, à boucler ma cuirasse.--Voilà pourquoi je pratique cette maxime de nos mères. «La Gauloise ne pâlit jamais lorsque son vaillant époux part pour le combat, et elle rougit de bonheur à son retour;» s'il ne revient plus, elle songe avec fierté qu'il est mort en brave, et chaque soir elle se dit: Encore un jour d'écoulé, encore un pas de fait vers ces mondes inconnus où l'on va retrouver ceux qui nous ont été chers.

--Ne parlons pas d'absence, mais de retour,--dit Sampso en me présentant mon casque si soigneusement fourbu de ses mains, qu'elle aurait pu mirer dans l'acier sa douce figure;--vous avez été jusqu'ici heureux à la guerre, Scanvoch, le bonheur vous suivra, vous nous le ramènerez avec vous.

--J'en crois votre assurance, chère Sampso... Je pars, heureux de votre affection de soeur et de l'amour d'Ellèn; heureux je reviendrai, surtout si j'ai pu marquer de nouveau à la face certain roi de ces écorcheurs franks, en reconnaissance de sa loyale hospitalité d'hier envers moi; mais me voici armé... un baiser à mon petit Aëlguen, et à cheval!...

Au moment où je me dirigeais vers la chambre de ma femme, Sampso m'arrêtant:

--Mon frère... et cette étrangère?

--Vous avez raison, Sampso, je l'oubliais.

J'avais, par prudence, enfermé Elwig; j'allai heurter à sa porte, et je lui dis:

--Veux-tu que j'entre chez toi?

Elle ne me répondit pas; inquiet de ce silence, j'ouvris la porte: je vis Elwig assise sur le bord de sa couche, son front entre ses mains. À mon aspect, elle jeta sur moi un regard farouche et resta muette. Je lui demandai:

--Le sommeil t'a-t-il calmée?

--Il n'est plus de sommeil pour moi...--m'a-t-elle brusquement répondu.--Riowag est mort!...

--Vers le milieu du jour, ma femme et ma soeur te conduiront auprès de Victoria la Grande; elle te traitera en amie... Je lui ai annoncé ton arrivée au camp.

La soeur de Néroweg, l'Aigle terrible, me répondit par un geste d'insouciance.

--As-tu besoin de quelque chose?--lui ai-je dit.--Veux-tu manger? veux-tu boire?...

--Je veux de l'eau... J'ai soif... je brûle!...

Sampso, malgré le refus de la prêtresse, alla chercher quelques provisions, une cruche d'eau, déposa le tout près d'Elwig, toujours sombre, immobile et muette; je fermai la porte, et remettant la clef à ma femme:

--Toi et Sampso, vous accompagnerez cette malheureuse créature chez Victoria vers le milieu du jour; mais veille à ce qu'elle ne puisse être seule avec notre enfant...

--Que crains-tu?

--Il y a tout à craindre de ces femmes barbares, aussi dissimulées que féroces... J'ai tué son amant en me défendant contre lui, elle serait peut-être capable par vengeance d'étrangler notre fils.

À ce moment je te vis accourir à moi, mon cher enfant. Entendant ma voix du fond de la chambre de ta mère, tu avais quitté ton lit, et tu venais demi-nu, les bras tendus vers moi, tout riant à la vue de mon armure, dont l'éclat réjouissait tes yeux. L'heure me pressait, je t'embrassai tendrement, ainsi que ta mère et sa soeur; puis j'allai seller mon cheval, mon brave et vigoureux Tom-Bras, à qui j'avais donné ce nom, en commémoration de notre aïeul Joel, qui appelait aussi Tom-Bras le fougueux étalon qu'il montait à la bataille de Vannes. Sampso et ta mère, qui te tenait entre ses bras, m'accompagnèrent jusqu'à l'écurie; ta tante m'aidait à brider ma monture, et caressant sa nerveuse encolure, elle disait:

--Tom-Bras, ne laisse pas ton maître en péril, sauve-le par la vitesse, et au besoin défends-le comme ce vaillant Tom-Bras des temps passés, qui, monté par le brenn de la tribu de Karnak, attaquait les Romains à coups de pied et à coups de dents.

--Chère Sampso,--ai-je repris en riant et me mettant en selle,--ne donnez pas ainsi de mauvais conseils à Tom-Bras en l'engageant à me sauver par sa vitesse. Le bon cheval de guerre est rapide dans la poursuite, lent dans la fuite... Quant à jouer des dents et des sabots, il s'en acquitte au mieux, témoin ce cheval frank, ma capture, qu'il a mis, vous le savez, presque en lambeaux dans cette écurie... Tom-Bras est comme son maître, il abhorre la race franque... Adieu, chère Sampso!... adieu, mon Ellèn bien-aimée!... adieu, mon petit Aëlguen!..

Et après un dernier regard jeté sur ta mère, qui te tenait entre ses bras, je partis au galop, afin de rejoindre Victoria sur le champ d'exercice, où l'armée devait être réunie.

Le bruit lointain des clairons, les hennissements des chevaux auxquels il répondait, animèrent Tom-Bras; il bondissait avec vigueur... Je le calmai de la voix, je le caressai de la main, afin de l'assagir et de ménager ses forces pour cette rude journée. À peu de distance du champ d'exercice, j'ai vu à cent pas devant moi Victoria, escortée de quelques cavaliers. Je l'eus bientôt rejointe... Tétrik, monté sur une petite haquenée, se tenait à la gauche de la mère des camps, elle avait à sa droite un barde druide, nommé Rolla, qu'elle affectionnait pour sa bravoure, son noble caractère et son talent de poëte. Plusieurs autres druides étaient disséminés parmi les différents corps de l'armée, afin de marcher côte à côte des chefs à la tête des troupes.

Victoria, coiffée du léger casque d'airain de la Minerve antique, surmonté du coq gaulois en bronze doré, tenant sous ses pattes une alouette expirante, montait, avec sa fière aisance, son beau cheval blanc, dont la robe satinée brillait de reflets argentés; sa housse, écarlate comme sa bride, traînait presque à terre, à demi cachée sous les plis de la longue robe noire de la mère des camps, qui, assise de côté sur sa monture, chevauchait fièrement; son mâle et beau visage semblait animé d'une ardeur guerrière: une légère rougeur colorait ses joues; son sein palpitait, ses grands yeux bleus brillaient d'un incomparable éclat sous leurs sourcils noirs... Je me joignis, sans être aperçu d'elle, aux autres cavaliers de son escorte... Les cohortes, bannières déployées, clairons et buccins en tête, se rendant au champ d'exercice, passaient successivement à nos côtés d'un pas rapide: les officiers saluaient Victoria de l'épée, les bannières s'inclinaient devant elle, et soldats, capitaines, chefs de cohortes, tous enfin criaient d'une même voix avec enthousiasme:

--Salut à Victoria la Grande!...

--Salut à la mère des camps!...

Parmi les premiers soldats d'une des cohortes qui passèrent ainsi près de nous, j'ai reconnu Douarnek, un de mes quatre rameurs de la veille; malgré sa blessure récente, le courageux Breton marchait à son rang... Je m'approchai de lui au pas de mon cheval, et lui dis:

--Douarnek, les dieux envoient à Victorin une occasion propice de prouver à l'armée que malgré d'indignes calomnies il est toujours digne de la commander.

--Tu as raison, Scanvoch,--me répondit le Breton.--Que Victorin gagne cette bataille, comme il en a gagné d'autres, et le soldat, dans la joie du triomphe de son général, oubliera bien des choses...

Quelques légions romaines, alors nos alliées, partageaient l'enthousiasme de nos troupes; en passant sous les yeux de Victoria, leurs acclamations la saluaient aussi... Toute l'armée, la cavalerie aux ailes, l'infanterie au centre, fut bientôt réunie dans le champ d'exercice, plaine immense, située en dehors du camp: elle avait pour limites, d'un côté, la rive du Rhin, de l'autre, le versant d'une colline élevée; au loin on apercevait un grand chemin tournant et disparaissant derrière plusieurs rampes montueuses... Les casques, les cuirasses, les armes, les bannières, surmontées du coq gaulois en cuivre doré, étincelants aux rayons du soleil, offraient une sorte de fourmillement lumineux, admirable à l'oeil du soldat... Victoria, dès qu'elle entra dans le champ de manoeuvres, mit son cheval au galop, afin d'aller rejoindre son fils, placé au centre de cette plaine immense, et environné d'un groupe de chefs de légions et de cohortes, auxquels il donnait ses ordres. À peine la mère des camps, reconnaissable à tous les regards par son casque d'airain, sa robe noire et le cheval blanc qu'elle montait, eut-elle paru devant le front de l'armée, qu'un seul cri, immense, retentissant, partant de ces cinquante mille poitrines de soldats, salua Victoria la Grande!

--Que ce cri soit entendu de Hésus,--dit au barde druide ma soeur de lait d'une voix émue.--Que les dieux donnent à la Gaule une nouvelle victoire! La justice et les droits sont pour nous... Ce n'est pas une conquête que nous cherchons, nous voulons défendre notre sol, notre foyer, nos familles et notre liberté!...

--Notre cause est sainte entre toutes les causes!--répondit Rolla, le barde druide.--Hésus rendra nos armes invincibles!...

Nous nous sommes rapprochés de Victorin... Jamais, je crois, je ne l'avais vu plus beau, plus martial sous sa brillante armure d'acier, et sous son casque, orné, comme celui de sa mère, du coq gaulois et d'une alouette. Victoria elle-même, en s'approchant de son fils, ne put s'empêcher de se tourner vers moi, et de trahir, par un regard compris de moi seul peut-être, son orgueil maternel. Plusieurs officiers, porteurs des ordres du jeune général pour divers corps de l'armée, partirent au galop dans des directions différentes. Alors je m'approchai de ma soeur de lait, et je lui dis à demi-voix:

--Tu reprochais à ton fils de n'avoir plus cette froide bravoure qui doit distinguer le chef d'armée; vois, cependant, comme il est calme, pensif... Ne lis-tu pas sur son mâle visage la sage et prudente préoccupation du général qui ne veut pas aventurer follement la vie de ses soldats, la fortune de son pays?

--Tu dis vrai, Scanvoch; il était ainsi calme et pensif au moment de la grande bataille d'Offembach... une de ses plus belles... une de ses plus utiles victoires! puisqu'elle nous a rendu notre frontière du Rhin en refoulant ces Franks maudits de l'autre côté du fleuve!...

--Et cette journée complétera la victoire de ton fils, si, comme je l'espère, nous chassons pour toujours ces barbares de nos frontières!

--Mon frère,--me dit ma soeur de lait,--selon ton habitude, tu ne quitteras pas Victorin?

--Je te le promets...

--Il est calme à cette heure; mais, l'action engagée, je redoute l'ardeur de son sang, l'entraînement de la bataille... Tu le sais, Scanvoch, je ne crains pas le péril pour Victorin; je suis fille, femme et mère de soldat... mais je crains que par trop de fougue, et voulant, par seule outre-vaillance, payer de sa personne, il ne compromette par sa mort le succès de cette journée, qui peut décider du repos de la Gaule!...

--J'userai de tout mon pouvoir pour convaincre Victorin qu'un général doit se ménager pour son armée, dont il est la tête et la pensée...

--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait d'une voix émue,--tu es toujours le meilleur des frères!

Puis, me montrant encore son fils du regard, et ne voulant pas, sans doute, laisser pénétrer à d'autres qu'à moi la lutte de ses anxiétés maternelles contre la fermeté de son caractère, elle ajouta tout bas:

--Tu veilleras sur lui?

--Comme sur mon fils...

Le jeune général, après avoir donné ses derniers ordres, descendit respectueusement de cheval à la vue de Victoria, s'approcha d'elle et lui dit:

--L'heure est venue, ma mère... J'ai arrêté avec les autres capitaines les dernières dispositions du plan de bataille, que je vous ai soumis et que vous approuvez... Je laisse dix mille hommes de réserve pour la garde du camp, sous le commandement de Robert, un de nos chefs les plus expérimentés... il prendra vos ordres... Que les dieux protégent encore cette fois nos armes... Adieu, ma mère... je vais faire de mon mieux...

Et il fléchit le genou.

--Adieu, mon fils, ne reviens pas ou reviens victorieux de ces barbares...

En disant ceci, la mère des camps se courba du haut de son cheval, et tendit sa main à Victorin, qui la baisa en se relevant.

--Bon courage, mon jeune César,--dit le gouverneur de Gascogne au fils de ma soeur de lait,--les destinées de la Gaule sont entre vos mains... et grâce aux dieux, vos mains sont vaillantes... Donnez-moi l'occasion d'écrire une belle ode sur cette nouvelle victoire.

Victorin remonta à cheval; quelques instants après, notre armée se mettait en marche, les éclaireurs à cheval précédant l'avant garde; puis, derrière cette avant-garde, Victorin se tenait à la tête du corps d'armée. Nous laissions la rive du Rhin à notre droite; quelques troupes légères d'archers et de cavaliers se dispersèrent en éclaireurs, afin de préserver notre flanc gauche de toute surprise. Victorin m'appela, je poussai mon cheval près du sien, dont il hâta un peu l'allure, de sorte que tous deux nous avons dépassé l'escorte dont le jeune général était entouré.

--Scanvoch,--me dit-il,--tu es un vieux et bon soldat; je vais en deux mots te dire mon plan de bataille convenu avec ma mère... Ce plan, je l'ai confié au chef qui doit me remplacer au commandement si je suis tué... Je veux aussi t'instruire de mes projets; tu en rappellerais au besoin l'exécution.

--Je t'écoute.

--Il y a maintenant près de trois heures que les radeaux des Franks ont été vus vers le milieu du fleuve... Ces radeaux, chargés de troupes et remorqués par des barques naviguant lentement, ont dû employer plus d'une heure pour atteindre le rivage et débarquer...

--Ton calcul est juste; mais pourquoi n'as-tu pas hâté la marche de l'armée, afin de tâcher d'arriver sur le rivage avant le débarquement des Franks? Des troupes qui prennent terre sont toujours en désordre, ce désordre eût favorisé notre attaque.

--Deux raisons m'ont empêché d'agir ainsi; tu vas les savoir. Combien crois-tu qu'il ait fallu de temps à l'officier qui est venu annoncer le débarquement de l'ennemi pour se rendre à toute bride des avant-postes à Mayence?

--Une heure et demie... car de cet avant-poste au camp il y a presque cinq lieues.

--Et pour accomplir le même trajet, combien faut-il de temps à une armée, marchant en bon ordre, et d'un pas accéléré, point trop hâté cependant, afin de ne pas essouffler ni fatiguer les soldats avant la bataille?

--Il faut environ deux heures et demie.

--Tu le vois, Scanvoch, il nous était impossible d'arriver assez tôt pour attaquer les Franks au moment de leur débarquement... L'indiscipline de ces barbares est grande; ils auront mis quelque temps à se reformer en bataille, nous arriverons donc avant eux, et nous les attendrons aux défilés d'Armstrad, seule route militaire qu'ils puissent prendre pour venir attaquer notre camp, à moins qu'ils ne se jettent à travers des marais et des terrains boisés, où leur cavalerie, leur principale force, ne pourrait se développer.

--Ceci est juste.

--J'ai donc temporisé, afin de laisser les Franks s'approcher des défilés.

--S'ils s'engagent dans ce passage... ils sont perdus.

--Je l'espère, nous les poussons ensuite, l'épée dans les reins, vers le fleuve, nos cent cinquante barques bien armées, parties du port, selon mes ordres, en même temps que nous, couleront bas les radeaux de ces barbares, et leur couperont toute retraite... Le capitaine Marion a traversé le Rhin avec des troupes d'élite, il se joindra aux peuplades de l'autre côté du fleuve, marchera droit au camp des Franks, où ils ont dû laisser une forte réserve, et leurs chariots de guerre... tout sera détruit!

Victorin me développait ce plan de bataille habilement conçu, lorsque nous vîmes accourir à toute bride quelques cavaliers envoyés en avant pour éclairer notre marche. L'un d'eux, arrêtant son cheval blanc d'écume, dit à Victorin:

--L'armée des Franks s'avance; on l'aperçoit au loin du sommet des escarpements: leurs éclaireurs se sont approchés des abords du défilé, ils ont été tués à coups de flèches par les archers que nous avions emmenés en croupe, et qui s'étaient embusqués dans les buissons; pas un des cavaliers franks n'a échappé.

--Bien visé,--reprit Victorin;--ces éclaireurs auraient pu rencontrer les nôtres et retourner avertir l'armée franque de notre approche; peut-être alors ne se serait-elle pas engagée dans les défilés, mais je veux aller moi-même juger de la position de l'ennemi... Suis-moi, Scanvoch.

Victorin met son cheval au galop, je l'imite; l'escorte nous suit, nous dépassons rapidement notre avant-garde, à qui Victorin donne l'ordre de s'arrêter. Les soldats saluèrent de leurs acclamations le jeune général, malgré les calomnies infâmes dont il avait été l'objet. Nous sommes arrivés à un endroit d'où l'on dominait les défilés d'Armstradt: cette route, fort large, s'encaissait à nos pieds entre deux escarpements; celui de droite, coupé presque à pic, et surplombant la route, formait une sorte de promontoire du côté du Rhin; l'escarpement de gauche, composé de plusieurs rampes rocheuses, servait pour ainsi dire de base aux immenses plateaux au milieu desquels avait été creusée cette route profonde, qui s'abaissait de plus en plus pour déboucher dans une vaste plaine, bornée à l'est et au nord par la courbe du fleuve, à l'ouest par des bois et des marais, et derrière nous par les plateaux élevés, où nos troupes faisaient halte. Bientôt nous avons distingué à une grande distance d'innombrables masses noires et confuses: c'était l'armée franque...

Victorin resta pendant quelques instants silencieux et pensif, observant attentivement la disposition des troupes de l'ennemi et le terrain qui s'étendait à nos pieds.

--Mes prévisions et mes calculs ne m'avaient pas trompé,--me dit-il.--L'armée des Franks est deux fois supérieure à la nôtre; s'ils connaissaient une tactique moins sauvage, au lieu de s'engager dans ce défilé, ainsi qu'ils vont le faire, si j'en juge d'après leur marche, ils tenteraient, malgré la difficulté de cette sorte d'assaut, de gravir ces plateaux en plusieurs endroits à la fois, me forçant ainsi à diviser sur une foule de points mes forces si inférieures aux leurs... alors notre succès eût été douteux. Cependant, par prudence, et pour engager l'ennemi dans le défilé, j'userai d'une ruse de guerre... Retournons à l'avant-garde, Scanvoch, l'heure du combat a sonné!...

--Et cette heure,--lui dis-je,--est toujours solennelle...

--Oui,--me dit-il d'un ton mélancolique,--cette heure est toujours solennelle, surtout pour le général, qui joue à ce jeu sanglant des batailles la vie de ses soldats et les destinées de son pays. Allons, viens, Scanvoch... et que l'étoile de ma mère me protége!...

Je retournai vers nos troupes avec Victorin, me demandant par quelle contradiction étrange ce jeune homme, toujours si ferme, si réfléchi, lors des grandes circonstances de sa vie, se montrait d'une inconcevable faiblesse dans sa lutte contre ses passions.

Le jeune général eut bientôt rejoint l'avant-garde. Après une conférence de quelques instants avec les officiers, les troupes prennent leur poste de bataille: trois cohortes d'infanterie, chacune de mille hommes, reçoivent l'ordre de sortir du défilé et de déboucher dans la plaine, afin d'engager le combat avec l'avant-garde des Franks, et de tâcher d'attirer ainsi le gros de leur armée dans ce périlleux passage. Victorin, plusieurs officiers et moi, groupés sur la cime d'un des escarpements les plus élevés, nous dominions la plaine où allait se livrer cette escarmouche. Nous distinguions alors parfaitement l'innombrable armée des Franks: le gros de leurs troupes, massé en corps compact, se trouvait encore assez éloigné; une nuée de cavaliers le devançaient et s'étendaient sur les ailes. À peine nos trois cohortes furent-elles sorties du défilé, que ces milliers de cavaliers, épars comme une volée de frelons, accoururent de tous côtés pour envelopper nos cohortes, ne cherchant qu'à se devancer les uns les autres; ils s'élancèrent à toute bride et sans ordre sur nos troupes. À leur approche, elles firent halte et se formèrent en coin pour soutenir le premier choc de cette cavalerie; elles devaient ensuite feindre une retraite vers les défilés. Les cavaliers franks poussaient des hurlements si retentissants, que malgré la grande distance qui nous séparait de la plaine, et l'élévation des plateaux, leurs cris sauvages parvenaient jusqu'à nous comme une sourde rumeur mêlée au son lointain de nos clairons... Nos cohortes ne plièrent pas sous cette impétueuse attaque; bientôt, à travers un nuage de poussière, nous n'avons plus vu qu'une masse confuse, au milieu de laquelle nos soldats se distinguaient par le brillant éclat de leur armure. Déjà nos troupes opéraient leur mouvement de retraite vers le défilé, cédant pied à pied le terrain à ces nuées d'assaillants, de moment en moment augmentées par de nouvelles hordes de cavaliers, détachées de l'avant-garde de l'armée franque, dont le corps principal s'approchait à marche forcée.

--Par le ciel!--s'écria Victorin, les yeux ardemment fixés sur le champ de bataille,--le brave Firmian, qui commande ces trois cohortes, oublie, dans son ardeur, qu'il doit toujours se replier pas à pas sur le défilé, afin d'y attirer l'ennemi. Firmian ne continue pas sa retraite, il s'arrête et ne rompt plus maintenant d'une semelle... il va faire inutilement écharper ses troupes...

Puis, s'adressant à un officier:

--Courez dire à Ruper d'aller au pas de course, avec ses trois vieilles cohortes, soutenir la retraite de Firmian... Cette retraite, Ruper la fera exécuter sur l'heure, et rapidement... Le gros de l'armée franque n'est plus qu'à cent portées de trait de l'entrée des défilés.

L'officier partit à toute bride; bientôt, selon l'ordre du général, trois vieilles cohortes sortirent du défilé au pas de course; elles allèrent rejoindre et soutenir nos autres troupes. Peu de temps après, la feinte retraite s'effectua en bon ordre. Les Franks, voyant les Gaulois lâcher pied, poussèrent des cris de joie sauvage, et leur avant-garde s'approcha de plus en plus des défilés. Tout à coup Victorin pâlit: l'anxiété se peignit sur son visage, et il s'écria:

--Par l'épée de mon père! me serais-je trompé sur les dispositions de ces barbares... vois-tu leur mouvement?...

--Oui,--lui dis-je;--au lieu de suivre l'avant-garde et de s'engager comme elle dans le défilé, l'armée franque s'arrête, se forme en nombreuses colonnes d'attaque et se dirige vers les plateaux... Courroux du ciel! ils font cette habile manoeuvre que tu redoutais... Ah! nous avons appris la guerre à ces barbares...

Victorin ne me répondit pas; il me parut nombrer les colonnes d'attaque de l'ennemi; puis, rejoignant au galop notre front de bataille, il s'écria:

--Enfants! ce n'est plus dans les défilés que nous devons attendre ces barbares... il faut les combattre en rase campagne... Élançons-nous sur eux du haut de ces plateaux qu'ils veulent gravir... refoulons ces hordes dans le Rhin... Ils sont deux ou trois contre un... tant mieux... ce soir, de retour au camp, notre mère Victoria nous dira: Enfants, vous avez été vaillants!

--Marchons!--s'écrièrent tout d'une voix les troupes qui avaient entendu les paroles du jeune général,--marchons!

Alors le barde Rolla improvisa ce chant de guerre, qu'il entonna d'une voix éclatante:


«--Ce matin nous disons:--Combien sont-ils donc ces barbares, qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

«--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?


«--Ce soir nous dirons: Réponds, terre rougie du sang de l'étranger... Répondez, flots profonds du Rhin... Répondez, corbeaux de la grève!... Répondez... répondez...

«--Combien étaient-ils donc ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

«--Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?


Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, précédant les légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre armée s'est développée sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, bornée à l'extrême horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace, terrifier l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre de fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même instant, la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, s'était engagée dans les défilés, était refoulée dans la plaine par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre armée descendit presque en même temps du sommet des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint générale...

J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur l'ennemi à la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mêlée me sépara d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'élite bien montée, bien armée; les soldats ne portaient ni casque ni cuirasse, mais leur double casaque de peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer, valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une férocité stupide... J'en ai vu se faire tuer comme des brutes, pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à coups de hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophée de cette dépouille sanglante... Je me défendais contre deux de ces cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces barbares, démonté et désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de me désarçonner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents traversèrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrêtèrent qu'à l'os de ma jambe. Tout en ripostant à mes deux adversaires, je trouvai le loisir d'asséner un coup de masse d'armes sur le crâne de ce Frank. Après m'être débarrassé de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, à quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée qu'il dominait de sa taille gigantesque, Néroweg, l'Aigle terrible... À sa vue, au souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille, en lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur de la bataille, bouillonna plus vivement encore... En dehors même de la colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystérieuse, comme s'il eût personnifié cette race pillarde et féroce, qui voulait nous asservir... Il me semblait (chose étrange, inexplicable) que j'abhorrais Néroweg autant pour l'avenir que pour le présent... comme si cette haine devait non-seulement se perpétuer entre nos deux races franque et gauloise, mais entre nos deux familles... Que te dirai-je, mon enfant! j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg... Il me fallait la vie de ce Frank... lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi cette soif de sang... Je me trouvais alors entouré de quelques cavaliers de la légion à la tête de laquelle Victorin venait de charger si impétueusement l'armée franque... Nous devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant... Deux de nos soldats, qui me précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la lourde francisque de l'Aigle terrible, et je l'aperçus à travers cette brèche humaine...