Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un casque de bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage tatoué de bleu et d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endossé par-dessus sa casaque de peau de bête; d'épaisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes croisées, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage étalon des forêts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était çà et là pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire tombaient plus bas que son large poitrail, sa longue queue flottante au vent fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, provenant aussi de quelque dépouille gauloise; un bouclier de bois, revêtu de lames de fer, grossièrement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannière, couvrait le bras gauche de Néroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait une espèce de grand couteau de boucher à manche de bois, et une magnifique épée romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre rapine... Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et s'écria:

--L'homme au cheval gris!...

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui fît franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un cavalier renversé qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si violent, qu'en retombant à terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre poitrail; tous deux, à ce choc terrible, plièrent sur leurs jarrets, et se renversèrent avec nous... D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma masse d'armes s'était échappée de mes mains... Néroweg, un moment engagé comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait la tête nue, son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa tête, flottait sur ses épaules comme une crinière.

--Ah! cette fois, chien gaulois!--me cria-t-il en grinçant des dents et me portant un coup furieux que je parai,--j'aurai ta vie et ta peau!...

--Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore à la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les autres!...

Et nous nous sommes pendant quelques instants battus avec acharnement, tout en échangeant des outrages qui redoublaient notre rage:

--Chien!...--me disait Néroweg,--tu m'as enlevé ma soeur Elwig!...

--Je l'ai enlevée à ton amour infâme! puisque dans sa bestialité ta race immonde s'accouple comme les animaux... frère et soeur!... fille et père!...

--Tu oses parler de ma race, dogue bâtard! moitié Romain, moitié Gaulois! notre race asservira la vôtre, fils d'esclaves révoltés; nous vous remettrons sous le joug... et nous vous prendrons vos biens, votre vin, votre terre et vos femmes!...

--Vois donc au loin ton armée en déroute, ô grand roi! vois donc tes bandes de loups franks, aussi lâches que féroces, fuir les crocs des braves chiens gaulois!...

C'est au milieu de ce torrent d'injures que nous combattions avec une rage croissante, sans nous être cependant jusqu'alors atteints. Plusieurs coups, rudement assénés, avaient glissé sur nos cuirasses, et nous nous servions de l'épée aussi habilement l'un que l'autre... Soudain, malgré l'acharnement de notre combat, un spectacle étrange nous a, malgré nous, un moment distraits: nos chevaux, après avoir roulé sous un choc commun, s'étaient relevés; aussitôt, ainsi que cela arrive souvent entre étalons, ils s'étaient précipités l'un sur l'autre, en hennissant, pour s'entre-déchirer; mon brave Tom-Bras, dressé sur ses jarrets, faisant ployer sous ses durs sabots les reins de l'autre coursier, le tenait par le milieu du cou et le mordait avec frénésie... Néroweg, irrité de voir son cheval sous les pieds du mien, s'écria, tout en continuant ainsi que moi de combattre:

--Folg! te laisseras-tu vaincre par ce pourceau gaulois? défends-toi des pieds et des dents... mets-le en pièces!...

--Hardi, Tom-Bras!--criai-je à mon tour,--tue le cheval, je vais tuer son maître... J'ai soif de son sang, comme si sa race devait poursuivre la mienne à travers les siècles!...

J'achevais à peine ces mots, que l'épée du Frank me traversait la cuisse entre chair et peau, cela au moment où je lui assénais sur la tête un coup qui devait être mortel... mais, à un mouvement en arrière que fit Néroweg en retirant son glaive de ma cuisse, mon arme dévia, ne l'atteignit qu'à l'oeil, et, par un hasard singulier, lui laboura la face du côté opposé à celui où je l'avais déjà blessé...

--Je te l'ai dit, mort pu vivant je te marquerai encore à la face!--m'écrirai-je au moment où Néroweg, dont l'oeil était crevé, le visage inondé de sang, se précipitait sur moi en hurlant de douleur et de rage... M'opiniâtrant à le tuer, je restais sur la défensive, cherchant l'occasion de l'achever d'un coup sûr et mortel. Soudain, l'étalon de Néroweg, roulant sous les pieds de Tom-Bras, de plus en plus acharné contre lui, tomba presque sur nous, et faillit nous culbuter... Une légion de notre cavalerie de réserve, dont quelques moments auparavant j'avais entendu le piétinement sourd et lointain, arrivait alors, broyant sous les pieds des chevaux impétueusement lancés tout ce qu'elle rencontrait sur son passage... Cette légion, formée sur trois rangs, arrivait avec la rapidité d'un ouragan; nous devions être, Néroweg et moi, mille fois écrasés, car elle présentait un front de bataille de deux cents pas d'étendue; eussé-je eu le temps de remonter à cheval, il m'aurait été presque impossible de gagner de vitesse ou la droite ou la gauche de cette longue ligne de cavalerie, et d'échapper ainsi à son terrible choc... J'essayai pourtant et malgré mon regret de n'avoir pu achever le roi frank, tant ma haine contre lui était féroce... Je profitai de l'accident qui, par la chute du cheval de Néroweg, avait interrompu un moment notre combat, pour sauter sur Tom-Bras alors à ma portée. Il me fallut user rudement du mors et du plat de mon épée pour faire lâcher prise à mon coursier, acharné sur le corps de l'autre étalon, qu'il dévorait en le frappant de ses pieds de devant. J'y parvins à l'instant où la longue ligne de cavalerie, m'enveloppant de toute part, n'était plus qu'à quelques pas de moi: la précédant alors, et hâtant encore de la voix et des talons le galop précipité de Tom-Bras, je m'élançai, devançant toujours la légion, et jetant derrière moi un dernier regard sur le roi frank; la figure ensanglantée, il me poursuivait éperdu en brandissant son épée... Soudain je le vis disparaître dans le nuage de poussière soulevé par le galop impétueux des cavaliers.

--Hésus m'a exaucé!--me suis-je écrié.--Néroweg doit être mort... cette légion vient de lui passer sur le corps...

Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi, pour donner à ma course une direction telle qu'il me fût possible de prendre place à la droite du front de bataille de la légion. M'adressant alors à l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me répondit:

--Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner ordre à notre réserve de s'avancer, nous a dit que jamais le général ne s'était montré plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils n'avaient pas montrée jusqu'ici: tout fait croire que nous gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée...

Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux, je l'ai retrouvé au fort de la mêlée; il n'avait, par miracle, reçu qu'une légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée jusqu'alors, décida du succès de la bataille; elle a duré sept heures... Les Franks en déroute, menés battant pendant trois lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré la résistance opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une partie de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent à regagner en désordre les radeaux, et à s'éloigner du rivage remorqués par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il avait tout prévu), fit force de rames, doubla une pointe de terre, derrière laquelle elle s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit les radeaux... Et après les avoir criblés d'une grêle de traits, nos barques les abordèrent de tous côtés... Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux remorqueurs furent coulés bas à coups de hache, le petit nombre de Franks échappés à cette lutte suprême, s'abandonnèrent au courant du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux désemparés et entraînés par les eaux...

Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de la lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces héroïques paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant l'attaque:


«--Ce matin nous disions:

»--Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

»--Oui, combien sont-ils donc ces Franks?


»--Ce soir nous disons:

»--Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève... Répondez!... répondez!...

»--Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

»--Oui, combien étaient-ils donc ces Franks?»


Nos soldats achevaient ce refrain des bardes, lorsque de l'autre côté du fleuve, si large en cet endroit, que l'on ne pouvait distinguer la rive opposée, déjà voilée d'ailleurs par la brume du soir, j'ai remarqué dans cette direction une lueur qui, devenant bientôt immense, embrasa l'horizon comme les reflets d'un gigantesque incendie!... Victorin s'écria:

--Le brave Marion a exécuté son plan à la tête d'une troupe d'élite, et des tribus alliées de l'autre côté du Rhin, il a marché sur le camp des Franks... Leur dernière réserve aura été exterminée, leurs huttes et leurs chariots de guerre livrés aux flammes! Par Hésus! la Gaule, enfin délivrée du voisinage de ces féroces pillards, va jouir des douceurs d'une paix féconde, Ô ma mère!... ma mère..... tes voeux sont exaucés!

Victorin, radieux, venait de prononcer ces paroles, lorsque je vis s'avancer lentement vers lui une troupe assez nombreuse de soldats appartenant à divers corps de cavalerie et d'infanterie de l'armée; tous ces soldats étaient vieux; à leur tête marchait Douarnek, l'un des quatre rameurs qui m'avaient accompagné la veille dans mon voyage au camp des Franks. Lorsque cette députation fut arrivée près du jeune général autour duquel nous étions tous rangés, Douarnek s'avançant seul de quelques pas, dit d'une voix grave et ferme:

--Écoute, Victorin; chaque légion de cavalerie, chaque cohorte d'infanterie a choisi son plus ancien soldat; ce sont les camarades qui sont là m'accompagnant; ainsi que moi, ils t'ont vu naître, ainsi que moi, ils t'ont vu tout enfant, dans les bras de Victoria, la mère des camps, l'auguste mère des soldats. Nous t'avons, vois-tu, Victorin, longtemps aimé pour l'amour d'elle et de toi; tu méritais cela... Nous t'avons acclamé notre général et l'un des deux chefs de la Gaule... tu méritais cela... Nous t'avons aimé, nous vétérans, comme notre fils, en t'obéissant comme à notre père... tu as mérité cela. Puis est venu le jour où, t'obéissant toujours, à toi notre général, à toi, chef de la Gaule, nous t'avons moins aimé...

--Et pourquoi m'avez-vous moins aimé?--reprit Victorin frappé de l'air presque solennel du vieux soldat;--oui, pourquoi m'avez-vous moins aimé?

--Pourquoi? parce que nous t'avons moins estimé... tu méritais cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres... la bataille d'aujourd'hui nous le prouve...

--Voyons,--reprit affectueusement Victorin,--voyons, mon vieux Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de l'armée! Voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont les vôtres?

--Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop... beaucoup trop le vin et le cotillon.

--Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagnée?--répondit gaiement Victorin revenant peu à peu à son naturel, que les préoccupations du combat ne tempéraient plus.--Franchement, sont-ce là des reproches que l'on se fait entre soldats?

--Entre soldats! non, Victorin,--reprit sévèrement Douarnek;--mais de soldat à général on se les fait, ces reproches... Nous t'avons librement choisi pour chef, nous devons te parler librement... Plus nous t'avons élevé... plus nous t'avons honoré, plus nous sommes en droit de te dire: Honore-toi...

--J'y tâche, brave Douarnek... j'y tâche en me battant de mon mieux.

--Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé... Tu n'es pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

--Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme général et chef de la Gaule je doive être plus insensible qu'un soldat à l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge?

--Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la Gaule: L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les choses de sa vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être aimé, obéi, respecté; cette mesure, l'as-tu gardée? Non... Aussi comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf...

--Quoi! mes enfants,--reprit en riant le jeune général,--vous m'avez cru la bouche si grande?...

--Nous t'avions vu souvent en pointe de vin... nous te savions coureur de cotillons; on nous a dit qu'étant ivre, tu avais fait violence à une femme qui s'était tuée de désespoir... nous avons cru cela...

--Courroux du ciel!--s'écria Victorin avec une douloureuse indignation,--vous?... vous avez cru cela du fils de ma mère?

--Oui,--reprit le vétéran,--oui... là a été notre tort... Donc, nous avons eu nos torts, toi les tiens; nous venons te pardonner, pardonne-nous aussi, afin que nous t'aimions et que tu nous aimes comme par le passé... Est-ce dit, Victorin?

--Oui,--répondit Victorin ému de ces loyales et touchantes paroles,--c'est dit...

--Ta main,--reprit Douarnek,--au nom de mes camarades, ta main!...

--La voilà,--dit le jeune général en se penchant sur le cou de son cheval pour serrer cordialement la main du vétéran.--Merci de votre franchise, mes enfants... je serai à vous comme vous serez à moi, pour la gloire et le repos de la Gaule... Sans vous, je ne peux rien; car si le général porte la couronne triomphale, c'est la bravoure du soldat qui la tresse, cette couronne, et l'empourpre de son généreux sang!...

--Donc... c'est dit, Victorin,--reprit Douarnek, dont les yeux devinrent humides.--À toi notre sang... et à notre Gaule bien-aimée: à ta gloire!...

--Et à ma mère, qui m'a fait ce que je suis!--reprit Victorin avec une émotion croissante.--Et à ma mère, notre respect, notre amour, notre dévouement, mes enfants!...

--Vive la mère des camps!--s'écria Douarnek d'une voix sonore;--vive Victorin, son glorieux fils!

Les compagnons de Douarnek, les soldats, les officiers, nous tous enfin présents à cette scène, nous avons crié comme Douarnek:

--Vive la mère des camps! vive Victorin, son glorieux fils!...

Bientôt l'armée s'est mise en marche pour regagner le camp, pendant que, sous la protection d'une légion destinée à garder nos prisonniers, les druides médecins et leurs aides restaient sur le champ de bataille pour secourir également les blessés gaulois et franks.

L'armée reprit donc le chemin de Mayence, par une superbe nuit d'été, en faisant résonner les échos des bords du Rhin de ce chant des bardes:


«--Ce matin nous disions:

»--Combien sont-ils donc, ces barbares qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?

»--Oui, combien sont-ils donc, ces Franks?


»Ce soir nous disons:

»--Réponds, terre rougie du sang de l'étranger!... Répondez, flots profonds du Rhin!... Répondez, corbeaux de la grève!... Répondez... répondez!...

»--Combien étaient-ils, ces voleurs de terre, de femmes et de soleil?

»--Oui, combien donc étaient-ils ces Franks?»


Victorin, dans sa hâte d'aller instruire sa mère du gain de la bataille, remit le commandement des troupes à l'un des plus anciens capitaines; nous laissâmes nos montures harassées à des cavaliers qui, d'habitude, conduisaient en main des chevaux frais pour le jeune général; lui et moi, nous nous sommes rapidement dirigés vers Mayence. La nuit était sereine, la lune resplendissait parmi des milliers d'étoiles, ces mondes inconnus où nous allons revivre en quittant ce monde-ci. Chose étrange... tout en songeant avec un bonheur ineffable au triomphe de notre armée, qui assurait la paix et la prospérité de la Gaule; tout en songeant à mon prochain retour auprès de ta mère et de toi, mon enfant, après cette rude journée de bataille, j'ai soudain éprouvé un accès de mélancolie profonde...

J'avais, dans l'élan de ma reconnaissance, levé les yeux vers le ciel pour remercier les dieux de notre succès... La lune brillait d'un radieux éclat... Je ne sais pourquoi, à ce moment, je me suis rappelé avec une sorte de pieuse tristesse, en pensant à nos aïeux, tous les faits glorieux, touchants ou terribles accomplis par eux, et que l'astre sacré de la Gaule avait aussi éclairés de son éternelle lumière depuis tant de générations!... Le sacrifice d'Hêna, le voyage d'Albinik le marin et de sa femme Méroë vers le camp de César, à travers ces pays héroïquement incendiés par nos pères durant leur guerre contre les Romains... la marche nocturne de Sylvest l'esclave se rendant aux réunions secrètes des Enfants du Gui et au palais de Faustine... sa fuite du cirque d'Orange, où il avait failli être livré aux bêtes féroces; puis, enfin, ces vaillantes insurrections dont le cours ou le décours de la lune donnait le signal, fixé d'avance par nos druides vénérés... Tous ces faits, si lointains déjà, apparaissaient en ce moment à mon esprit comme les pâles fantômes du passé...

Je fus tiré de mes réflexions par la voix joyeuse de Victorin.

--À quoi rêves-tu, Scanvoch? Toi, l'un des vainqueurs de cette belle journée, te voilà muet comme un vaincu...

--Victorin, je pense aux temps qui ne sont plus...

--Quel songe-creux!...--reprit le jeune général dans l'entraînement de son impétueuse gaieté.--Laissons le passé avec les coupes vides et les anciennes maîtresses! Moi, je pense d'abord à la joie de ma mère en apprenant notre victoire; puis je pense, et beaucoup, aux brûlants yeux noirs de Kidda, la bohémienne, qui m'attend, car cette nuit, en la quittant à la fin du souper où elle m'avait attiré par ruse, elle m'a donné rendez-vous pour ce soir... Journée complète, Scanvoch! bataille gagnée le matin! et le soir, souper joyeux avec une belle maîtresse sur ses genoux! Ah! qu'il fait bon être soldat et avoir vingt ans!...

--Écoute, Victorin. Tant qu'a duré chez toi la préoccupation du combat, je t'ai vu sage, grave, réfléchi, digne en tout de ta mère et de toi-même...

--Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de moi-même en pensant à elle après la bataille?

--Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche, que celle tentée auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'armée? Sais-tu que cette démarche prouve la fière indépendance de nos soldats, dont la volonté seule t'a fait général? Sais-tu que de telles paroles, prononcées par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines... et qu'il serait funeste de les oublier?...

--Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années... paroles de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus...

--Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur... Je t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux soldat...

--L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout vous plaît... Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?

--Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était retirée de toi... elle t'est revenue avec la victoire d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excès commis par toi feraient naître de nouvelles calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre...

--Quelles gens auraient intérêt à me perdre?

--Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux dieux! l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la Gaule!...

--Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à côté de celle de mon père, je pourrai, sans contrainte, vider des coupes sans nombre et courtiser toutes les bohémiennes de l'univers!

--Victorin, prends garde! je te le répète... Souviens-toi des paroles du vieux soldat...

--Au diable le vieux soldat et ses paroles!... je ne me souviens à cette heure que de Kidda... Ah! Scanvoch, si tu la voyais danser avec son court jupon écarlate et son corset de toile d'argent!

--Prends garde, le camp et la ville ont les yeux fixés sur ces créatures; ta liaison avec elles fera scandale... Crois-moi, sois réservé dans ta conduite, recherche le secret et l'obscurité dans tes amours.

--L'obscurité! le secret! arrière l'hypocrisie! J'aime à montrer à tous les yeux les maîtresses dont je suis fier! et je serai plus fier de Kidda que de ma victoire d'aujourd'hui...

--Victorin, Victorin! cette femme te sera fatale!

--Tiens, Scanvoch, si tu entendais Kidda chanter tout en dansant et s'accompagnant d'un petit tambour à grelots... oui, si tu l'entendais, si tu la voyais, tu deviendrais comme moi fou de Kidda, la Bohémienne... Mais,--ajouta le jeune général en s'interrompant et regardant au loin devant lui,--vois donc là-bas ces flambeaux... Bonheur du ciel! c'est ma mère... Dans son inquiétude, elle aura voulu se rapprocher du champ de bataille pour savoir des nouvelles de la journée... Ah! Scanvoch, je suis jeune, impétueux, ardent aux plaisirs, jamais ils ne me lassent, j'en jouis avec ivresse... Pourtant je t'en fais le serment par l'épée de mon père! je donnerais toutes mes joies à venir pour ce que je vais éprouver dans quelques instants, lorsque ma mère me pressera sur sa poitrine!

Et en disant ceci, il s'élança à toute bride et sans m'attendre, vers Victoria, qui s'approchait en effet. Lorsque je les eu rejoints, ils étaient tous deux descendus de cheval, Victoria tenait Victorin étroitement embrassé, lui disant avec un accent impossible à rendre:

--Mon fils, je suis une heureuse mère!...

À la lueur des torches que portaient les cavaliers de l'escorte de Victoria, je remarquai seulement alors que sa main droite était enveloppée de linges. Victorin dit avec anxiété:

--Seriez-vous blessée, ma mère?

--Légèrement,--répondit Victoria. Puis, s'adressant à moi, elle me tendit affectueusement la main:

--Frère, te voilà, mon coeur est joyeux...

--Mais, cette blessure, qui vous l'a faite?

--La femme franque qu'Ellèn et Sampso ont conduite près de moi...

--Elwig!--m'écriai-je avec horreur.--Oh! la maudite!... elle s'est montrée digne de sa race maudite!...

--Scanvoch!--me dit Victoria d'un air grave,--il ne faut pas maudire les morts... celle que tu appelles Elwig n'existe plus...

--Ma mère,--reprit Victorin avec une anxiété croissante,--ma chère mère, vous nous l'attestez, cette blessure est légère?

--Tiens, mon fils, regarde.

Et pour rassurer Victorin, elle déroula la bande dont sa main droite était enveloppée.

--Tu le vois,--ajouta-t-elle,--je me suis seulement coupée à deux endroits la paume de la main en tâchant de désarmer cette femme...

En effet, les blessures de ma soeur de lait n'offraient aucune gravité.

--Elwig armée!--ai-je dit en tâchant de rappeler mes souvenirs de la veille.--Où a-t-elle trouvé une arme? À moins qu'hier soir, avant de nous rejoindre à la nage, elle ait ramassé son couteau sur la grève, et l'ait caché sous sa robe.

--Mais, cette femme, à quel moment a-t-elle voulu vous frapper, ma mère? Vous étiez donc seule avec elle?

--J'avais prié Scanvoch de faire conduire cette Elwig chez moi vers le milieu du jour, dans la pensée d'être secourable à cette femme. Ellèn et Sampso me l'ont amenée... Je m'entretenais avec Robert, chef de notre réserve, nous causions des dispositions à prendre pour défendre le camp et la ville en cas de défaite de notre armée. On fit entrer Elwig dans une pièce voisine, et la femme et la belle-soeur de Scanvoch laissèrent seule l'étrangère, pendant que j'envoyais chercher un interprète pour me faire entendre d'elle. Robert, notre entretien terminé, me demanda des secours pour la veuve d'un soldat, j'entrai dans la chambre où m'attendait Elwig: je voulais prendre quelque argent dans un coffre où se trouvaient aussi plusieurs bijoux gaulois, héritage de ma mère...

--Si le coffre était ouvert,--m'écriai-je, songeant à la sauvage cupidité de la soeur du grand roi Néroweg,--Elwig aura voulu, en vraie fille de race pillarde, s'emparer de quelque objet précieux.

--Tu l'as dit, Scanvoch; au moment où j'entrais dans cette chambre, la femme franque tenait entre ses mains un collier d'or d'un travail précieux; elle le contemplait avidement. À ma vue, elle a laissé tomber le collier à ses pieds; puis, croisant ses deux bras sur sa poitrine, elle m'a d'abord contemplée en silence d'un air farouche: son pâle visage s'est empourpré de honte ou de rage; puis, me regardant d'un oeil sombre, elle a prononcé mon nom; j'ai cru qu'elle me demandait si j'étais Victoria, je lui fis un signe de tête affirmatif, en lui disant: «Oui, je suis Victoria.» À peine avais-je prononcé ces mots, qu'Elwig s'est jetée à mes pieds; son front touchait presque le plancher, comme si elle eût humblement imploré ma protection... Sans doute cette femme a profité de ce moment pour tirer son couteau de dessous sa robe sans être vue de moi, car je me baissais pour la relever, lorsqu'elle s'est redressée, les yeux étincelants de férocité, en me portant un coup de couteau, et répétant avec un accent de haine: Victoria! Victoria!...

À ces paroles de sa mère, quoique le danger fût passé, Victorin tressaillit, se rapprocha de ma soeur de lait, et prit entre ses deux mains sa main blessée qu'il baisa avec un redoublement de pieuse tendresse.

--Voyant le couteau d'Elwig levé sur moi,--ajouta Victoria,--mon premier mouvement fut de parer le coup et de tâcher de saisir la lame en m'écriant: «À moi, Robert!» Celui-ci, au bruit de la lutte, accourut de la pièce voisine; il me vit aux prises avec Elwig... Mon sang coulait... Robert me crut dangereusement blessée; il tira son épée, saisit cette Elwig à la gorge, et la tua avant que j'aie pu m'opposer à cette inutile vengeance... Je regrette la mort de cette Franque, venue volontairement près de moi.

--Vous la plaignez, ma mère,--dit vivement Victorin,--cette créature pillarde et féroce, comme ceux de sa race? Vous la plaignez! et elle n'a sans doute suivi Scanvoch qu'afin de trouver l'occasion de s'introduire près de vous pour vous voler et vous égorger ensuite!

--Je la plains d'être née d'une telle race,--reprit tristement Victoria--je la plains d'avoir eu la pensée d'un meurtre!

--Croyez-moi,--ai-je dit à ma soeur de lait,--la mort de cette femme met un terme à une vie souillée de forfaits dont frémit la nature... Fassent les dieux que, comme Elwig, son frère, le roi Néroweg ait aujourd'hui perdu la vie, et que sa race soit éteinte en lui, sinon, je regretterais toujours de n'avoir pas achevé cet homme... Je ne sais pourquoi, il me semble que sa descendance sera funeste à la mienne...

Victoria me regardait, surprise de ces paroles, dont elle ne comprenait pas le sens, lorsque Victorin s'écria:

--Béni soit Hésus, ma mère! c'est un jour heureux pour la Gaule que celui-ci!... Vous avez échappé à un grand danger, nos armes sont victorieuses, et les Franks sont chassés de nos frontières...

Puis, s'interrompant et prêtant au loin l'oreille, Victorin ajouta:

--Entendez-vous, ma mère? entendez-vous ces chants que le vent nous apporte?...

Tous nous avons fait silence, et ces refrains lointains, répétés en choeur par des milliers de voix, vibrantes de la joie du triomphe, sont venus jusqu'à nous à travers la sonorité de la nuit:

»--Ce soir nous disons: Combien étaient-ils donc ces barbares?

»--Ce soir nous disons, combien étaient-ils donc ces Franks?...»



CHAPITRE IV.

Scanvoch est établi en Bretagne dans les champs de ses pères, près de la forêt de Karnak.--Suite du récit.--Victorin et Kidda la Bohémienne.--Le voyage.--Le cavalier mystérieux.--Retour de Scanvoch à Mayence.--Le soulèvement.--Victorin et Victorinin.--Tétrik.--Le capitaine Marion et son ami Eustache.


Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi, mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur l'autre rive du fleuve, a délivré la Gaule des craintes que lui inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks, retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de douleur amère... De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine, cette trame, dont j'avais eu soupçon dès le récit précédent, a enveloppé ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse incurable s'est emparée de mon âme... J'ai quitté les bords du Rhin pour la Bretagne, je suis établi avec ta seconde mère et toi, mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre famille, près des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna...

Hier encore, en revenant des champs avec toi, puisque de soldat je suis devenu laboureur comme nos pères, au temps de leur indépendance... hier encore je t'ai montré au bord d'un ruisseau deux saules creux, si vieux... si vieux... (ils ont plus de trois cents ans!) qu'ils ne végètent presque plus... Tu me priais d'attacher une corde de l'un à l'autre de ces deux arbres pour te balancer... Tu m'as vu avec étonnement m'attrister à ta demande, et soudain rester pensif.

Je songeais que, par un rapprochement étrange, notre aïeul Sylvest, dont tu liras l'histoire, et sa soeur Siomara avaient, comme toi, voulu, il y a près de trois siècles, attacher à ces deux saules une corde pour servir à leurs jeux enfantins... Et ces souvenirs, hélas! n'étaient pas les seuls que ces troncs séculaires éveillaient dans ma pensée; car je t'ai dit:

--Regarde ces deux arbres avec tristesse et vénération, mon enfant: un de nos aïeux, Guilhern, fils de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, est mort dans un supplice atroce, garrotté à l'un de ces saules; le fils de Guilhern, un adolescent un peu plus âgé que toi, nommé Sylvest (c'est de lui que je te parlais tout à l'heure), fut attaché à l'autre saule pour mourir du même supplice que son père... un hasard inespéré l'a arraché à cette torture.

--Et quel était donc leur crime?--m'as-tu demandé.

--Le crime du père et de son fils était d'avoir voulu échapper à l'esclavage, afin de ne plus cultiver sous le fouet, le carcan au cou, la chaîne aux pieds, les champs paternels au profit des Romains, qui les en avaient dépouillés par violence ensuite de la bataille de Vannes...

Ma réponse t'a surpris, mon enfant, toi, qui as toujours vécu heureux et libre, toi, qui jusqu'ici n'as connu d'autre douleur que le regret d'avoir perdu ta mère bien-aimée, dont tu n'as conservé qu'un vague souvenir; car tu étais âgé de quatre ans et deux mois à peine, lorsque peu de temps après la victoire remportée sur les Franks des bords du Rhin..........

J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée, inondée des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé dans l'un de ces accès de morne tristesse que je ne peux vaincre... lorsque je me rappelle les terribles événements domestiques qui se sont passés après notre victoire sur le Rhin; mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois accomplir, afin d'obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joel, qui vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux où nous sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre de notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause des accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé, malgré ta tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais jamais trop chérir... Oui, lorsque tu auras lu les dernières et solennelles paroles de Victoria, la mère des camps, paroles effrayantes... tu comprendras que si douloureux que soit pour moi le passé, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le passé qui m'attriste jusqu'à la mort, mais les prévisions de l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la mystérieuse volonté de Hésus... Ô mon enfant! ces appréhensions pleines d'angoisses, tu les partageras en lisant cette réflexion sage et profonde de notre aïeul Sylvest:

--Hélas! à chaque blessure de la patrie, la famille saigne...

Oui, car si elles se réalisent jamais, les redoutables prophéties de Victoria, douée peut-être comme tant d'autres de nos druidesses vénérées de la science de l'avenir... si elles se réalisent, ces redoutables prophéties, malheur à la Gaule! Malheur à notre race! malheur à notre famille! elle aura plus longtemps et plus cruellement à souffrir de l'oppression de la Rome des évêques, qu'elle n'a souffert de l'oppression de la Rome des Césars et des empereurs!...

..................................................................

Je reprends donc ce récit, mon enfant, au point où je l'ai laissé, il y a plusieurs années. Sans doute, je l'interromprai plus d'une fois encore...


Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa mère, après l'avoir longuement entretenue du résultat de la journée; il prétexta d'une grande fatigue et de sa légère blessure pour se retirer. Rentré chez lui, il se désarma, se mit au bain, puis, enveloppé d'un manteau, il se rendit chez les Bohémiennes vers le milieu de la nuit...

--Cette femme te sera fatale!--avais-je dit au jeune général... Hélas! ma prévision devait s'accomplir. À propos de ces créatures, rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue depuis, et tu apprécieras plus tard l'importance de ce souvenir:

«Ces Bohémiennes, arrivées à Mayence la surveille du jour où Tétrik était arrivé lui-même dans cette ville, venaient de Gascogne, pays qu'il gouvernait.»

Cette révélation, et bien d'autres, amenées par la suite des temps, m'ont donné une connaissance si exacte de certains faits, que je pourrai te les raconter comme si j'en avais été spectateur. Victorin quitta donc son logis au milieu de la nuit pour aller au rendez-vous où l'attendait Kidda, la Bohémienne; il la connaissait seulement depuis la veille. Elle avait fait sur ses sens une vive impression: il était jeune, beau, spirituel, généreux; il venait de gagner le jour même une glorieuse bataille; il savait la facilité de moeurs de ces chanteuses vagabondes, il se croyait certain de posséder l'objet de son caprice; quelle fut sa surprise, son dépit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mélange de fermeté, de tristesse et de passion contenue:

«--Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de la vertu d'une chanteuse bohémienne; mais vous me croirez si je vous dis que longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom était venu jusqu'à moi; votre renommée de courage et de bonté avait fait battre mon coeur, ce coeur indigne de vous, puisque je suis une pauvre créature dégradée... Voyez-vous, Victorin,--ajouta-t-elle les larmes aux yeux,--si j'étais pure, vous auriez mon amour et ma vie; mais je suis flétrie, je ne mérite pas vos regards; je vous aime trop passionnément, je vous honore trop pour jamais vous offrir les restes d'une existence avilie par des hommes si peu dignes de vous être comparés...»

Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin, l'excita davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrité pas ses refus, se changea bientôt en une passion dévorante, insensée. Malgré ses protestations de tendresse, malgré ses prières, malgré ses larmes, car il pleurait aux pieds de cette misérable, la Bohémienne resta inexorable dans sa résolution. Le caractère de Victorin, jusqu'alors joyeux, avenant et ouvert, s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mère et moi, nous ignorions alors les causes de ce changement; à nos pressantes questions, le jeune général répondait que, frappé des symptômes de désaffection manifestés par l'armée à son égard, il ne voulait plus s'exposer à une pareille défaveur, et que désormais sa vie serait austère et retirée. Sauf pendant quelques heures consacrées chaque jour à sa mère, Victorin ne sortait plus de chez lui, fuyant la société de ses anciens compagnons de plaisir. Les soldats, frappés de ce brusque revirement dans sa conduite, virent dans cette réforme salutaire le résultat de leurs observations, présentées en leur nom au jeune général par Douarnek avec une amicale franchise; ils s'affectionnèrent à lui plus que jamais. J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude volontaire, buvait jusqu'à l'ivresse pour oublier sa fatale passion, allant cependant chaque soir chez la bohémienne, et la trouvant toujours impitoyable.

Un mois environ se passa de la sorte: Tétrik était resté à Mayence afin de tâcher de vaincre la répugnance de Victoria à faire acclamer son petit-fils comme héritier du pouvoir de son père; mais Victoria répondait au gouverneur d'Aquitaine:

«--Ritha-Gaür, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il a rasés, a renversé, il y a dix siècles, la royauté en Gaule, les peuples étant las d'être transmis, eux et leur descendance, par droit d'héritage, à des rois rarement bons, presque toujours mauvais. Les Gaulois, de plus en plus éclairés par nos druides vénérés, ont sagement préféré choisir librement le chef qu'ils croyaient le plus digne de les gouverner; ils se sont ainsi constitués en république. Mon petit-fils est un enfant au berceau, nul ne sait s'il aura un jour les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand peuple comme le nôtre. Reconnaître aujourd'hui cet enfant comme héritier du pouvoir de son père, ce serait rétablir une sorte de royauté. Or, ainsi que Ritha-Gaür, moi, Victoria, je hais les royautés.»

Tétrik, espérant vaincre par sa persistance la résolution de la mère des camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru que tel était le seul but de son séjour à Mayence), et s'étonnait non moins que nous de la transformation du caractère de Victorin. Celui-ci, quoique plongé dans une morne tristesse, s'était toujours montré affectueux pour moi; plusieurs fois même je le vis sur le point de m'ouvrir son coeur et de me confier ce qu'il cachait à tous; craignant sans doute mes reproches, il retint ses aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le passé, il évita même les occasions de me rencontrer; ses traits, naguère si beaux, si ouverts, n'étaient plus reconnaissables; pâlis par la souffrance, creusés par les excès de l'ivresse solitaire à laquelle il se livrait, leur expression semblait de plus en plus sinistre; parfois une sorte d'égarement se trahissait dans la sombre fixité de son regard.

Environ cinq semaines après la grande victoire du Rhin, Victorin redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites à ma femme et à Sampso les heures où d'habitude j'allais chez Victoria pour écrire les lettres qu'elle me dictait. Ellèn accueillit le fils de ma soeur de lait avec son affabilité accoutumée. Je crus d'abord que, regrettant de s'être éloigné de moi sans motif et par caprice, il cherchait à amener entre nous un rapprochement par l'intermédiaire de ma femme; car, malgré sa persistance à éviter ma rencontre, il ne parlait de moi à Ellèn qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa soeur et de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant, elle fut frappée de l'expression douloureuse de la physionomie de ma femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitôt.

--Qu'as-tu, Ellèn?--lui dit Sampso.

--Ma soeur, je t'en conjure, désormais ne me laisse pas seule avec le fils de Victoria...

--Quelle est la cause de ton trouble?

--Fassent les dieux que je me sois trompée; mais à certains demi-mots de Victorin, à l'expression de son regard, j'ai cru deviner qu'il ressent pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma tendresse, mon dévouement pour Scanvoch!

--Ma soeur,--reprit Sampso,--les excès de Victorin m'ont toujours révoltée; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le sacrifice de ses goûts désordonnés lui coûte sans doute beaucoup, car chacun, tout en louant le changement de conduite du jeune général, remarque sa profonde tristesse... Je ne peux donc le croire capable de songer à déshonorer ton mari, lui qui aime Victorin comme son fils, lui qui à la guerre lui a sauvé la vie... tu es dans l'erreur, Ellèn... non, une pareille indignité est impossible...

--Puisses-tu dire vrai, Sampso; mais, je t'en conjure, si Victorin revient à la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et quoi qu'il en soit, je veux tout dire à Scanvoch.

--Prends garde, Ellèn... Si, comme je le crois, tu te trompes, c'est jeter un soupçon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais son attachement pour Victoria et pour son fils, juge du désespoir de Scanvoch à une telle révélation... Ellèn, suis mon conseil, reçois une fois encore Victorin seule à seul, et si tu acquiers la certitude de ce que tu redoutes, alors, n'hésite plus... révèle tout à Scanvoch, car s'il est imprudent à toi d'éveiller dans son esprit des soupçons peut-être mal fondés, tu dois démasquer un infâme hypocrite, lorsque tu n'as plus de doute sur ses projets.

Ellèn promit à sa soeur d'écouter ses avis; mais de ce jour Victorin ne revint plus... Je n'ai connu ces détails que plus tard. Ceci s'était passé durant les cinq ou six premières semaines qui suivirent la grande bataille du Rhin, et huit jours avant les terribles événements qu'il me faut, hélas! mon enfant, te raconter...

Ce jour-là j'avais passé la première partie de la soirée auprès de Victoria, conférant avec elle d'une mission très-urgente pour laquelle je devais partir le soir même, et qui me pouvait retenir plusieurs jours. Victorin, quoiqu'il l'eût promis à sa mère, ne se rendit pas à cet entretien, dont il savait l'objet. Je ne m'étonnai pas de son absence; je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans qu'il m'eût été possible de pénétrer la cause de cette bizarrerie, il évitait les occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me dit d'une voix émue au moment où je la quittais, à l'heure accoutumée:

--Les affections privées doivent se taire devant les intérêts de l'État; j'ai longuement parlé avec toi de la mission dont tu te charges, Scanvoch; maintenant, la mère te dira ses douleurs. Ce matin encore j'ai eu un triste entretien avec mon fils; en vain je l'ai supplié de me confier la cause du chagrin secret qui le dévore; il m'a répondu avec un sourire navrant:

«--Autrefois, ma mère, vous me reprochiez ma légèreté, mon goût trop ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin déjà... je vis dans la retraite et la méditation. Ma demeure, où retentissait jadis, pendant la nuit, le joyeux tumulte des chants et des festins aux flambeaux, est aujourd'hui solitaire, silencieuse et sombre... sombre comme moi-même... Nos scrupuleux soldats, édifiés de ma conversion, ne me reprochent plus, je crois, aujourd'hui d'aimer trop la joie, le vin et les maîtresses? Que vous faut-il de plus, ma mère?...

»--Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le passé,--lui ai-je répondu sans pouvoir retenir mes larmes;--car tu souffres, tu souffres d'une peine que j'ignore. La conscience d'une vie sage et réfléchie, comme doit l'être celle du chef d'un grand peuple, donne au visage une expression grave, mais sereine, tandis que ton visage est pâle, sinistre, sardonique comme celui d'un désespéré...»

--Que vous a répondu Victorin?

--Rien; il est retombé dans ce morne silence où je le vois si souvent plongé, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui des regards presque égarés... Alors je lui ai présenté son enfant, que je tenais entre mes bras; il l'a pris et l'a embrassé plusieurs fois avec tendresse; puis il l'a replacé dans son berceau, et s'est retiré brusquement sans prononcer une parole, sans doute pour me cacher ses larmes; car j'ai vu qu'il pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise en songeant à l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon fils et pour moi...

J'ai tâché de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle la cause du mystérieux chagrin de son fils; puis, l'heure me pressant, car je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma mission le plus promptement possible, j'ai quitté ma soeur de lait pour rentrer chez moi et embrasser ta mère et toi, mon enfant, avant de me mettre en route. J'ai trouvé Ellèn et sa soeur assises auprès de ton berceau... En me voyant, Sampso s'écria:

--Vous arrivez à propos, Scanvoch, pour m'aider à convaincre Ellèn que sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes...

--Qu'as-tu, mon Ellèn?--lui dis-je avec inquiétude,--d'où vient ton chagrin?

Elle baissa la tête, ne me répondit pas, et continua de pleurer.

--Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch; mais savez-vous pourquoi ma soeur se désole ainsi? c'est parce que vous partez...

--Quoi?--dis-je à Ellèn d'un ton de tendre reproche,--toi toujours si courageuse quand je partais pour la bataille, te voici craintive, éplorée, alors que je m'éloigne pour un voyage de quelques jours au plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine paix!... Ellèn... tes inquiétudes n'ont pas de motif.

--Voilà ce que je ne cesse de répéter à ma soeur,--reprit Sampso.--Votre voyage ne vous expose à aucun danger, et si vous partez cette nuit, c'est que votre mission est urgente.

--Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un véritable plaisir que de voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d'été au milieu de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?

--Je sais tout cela,--reprit Ellèn d'une voix altérée,--ma faiblesse est insensée; mais, malgré moi, ce voyage m'épouvante...

Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes:

--Scanvoch, mon époux bien-aimé! ne pars pas, je t'en conjure,

ne pars pas...

--Ellèn,--lui dis-je tristement,--pour la première fois de ma vie, je suis obligé de répondre à ton désir par un refus...

--Je t'en supplie... reste près de moi.

--Je te sacrifierai tout, hormis mon devoir... La mission dont m'a chargé Victoria est importante... j'ai promis de la remplir, je tiendrai ma promesse...

--Pars donc,--me dit ma femme en sanglotant avec désespoir,--pars donc, et que ma destinée s'accomplisse! tu l'auras voulu...

--Sampso,--ai-je dit le coeur navré,--de quelle destinée parle-t-elle?

--Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables, pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne vous verra plus... ou qu'un grand malheur vous menace pendant votre voyage.

--Ellèn, ma femme bien-aimée,--lui ai-je dit en la serrant contre ma poitrine.--Ignores-tu que, si courte que doive être notre séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?... Veux-tu joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi désolée?

--Pardonne-moi,--me dit Ellèn en faisant un violent effort sur elle-même;--tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un soldat... Tiens, vois, je ne pleure plus, je suis calme... tes paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs... mais au nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en va pas irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme toujours... j'ai besoin de cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans savoir pourquoi.

Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint: le temps pressait, puisque je partais de nuit, il faudrait employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complétement étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à cheval.

Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me servir d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui j'avais demandé un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à l'une des portes de Mayence; je l'ai bientôt rejoint; quoique la lune se levât tard, la nuit était pourtant assez claire, grâce au rayonnement des étoiles; j'ai remarqué, sans attacher d'importance à cette circonstance, que, malgré la douceur de la saison, mon compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu même quelque difficulté à distinguer les traits de cet homme. Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes côtés, il me laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit. En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence exagérée, qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un long trajet; mais, attristé par les adieux de ma femme, et songeant, malgré moi, à mesure que je m'éloignais, aux sinistres pressentiments dont elle avait été agitée, je ne fus pas fâché de rester seul avec mes réflexions durant une partie de la nuit; je m'éloignai donc de la ville suivi du cavalier, non moins silencieux que moi...

Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait de poindre derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous trouvions à un carrefour où se croisaient trois grandes routes tracées et exécutées par les Romains. J'avais ralenti l'allure de Tom-Bras, afin de reconnaître le chemin que je devais suivre, lorsque soudain mon compagnon de voyage, élevant la voix derrière moi, m'a crié:

--Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas... un grand crime se commet à cette heure dans ta maison!...

À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son cheval un bond énorme, franchir le talus de la route et disparaître dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la lisière depuis quelque temps... Frappé de stupeur, je restai quelques moments immobile, et lorsque, cédant aune curiosité pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à la poursuite du cavalier, afin d'avoir l'explication de ses paroles, il était trop tard, la lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il me fût possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais pas, le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui s'augmentait à chaque instant; prêtant attentivement l'oreille, j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop rapide et déjà lointain du cheval de cet homme; il me parut reprendre par la forêt, et conséquemment par une voie plus courte, la direction de Mayence. Un moment j'hésitai dans ma résolution; mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme, et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la ville à toute bride...

--Si, par un hasard inconcevable,--me disais-je,--l'avertissement auquel j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn, avec lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon alarme a été vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de trois heures.

J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon vigoureux Tom-Bras, et me dirigeai vers Mayence avec une folle vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais laissé ma femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient m'assaillir; quel pouvait être ce crime qui se commettait dans ma maison? était-ce à un ami? était-ce à un ennemi que je devais cette révélation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier ne m'était pas inconnue, sans qu'il me fût possible de me souvenir où je l'avais déjà entendue; mais ce qui redoublait surtout mon anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le malheur dont on venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La lune, s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons, disparaissaient derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je mis moins d'une heure à parcourir cette même route, parcourue naguère par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de Mayence... Je sentais Tom-Bras faiblir entre mes jambes, non pas faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces étaient à bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:

--As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?

--Il y a un quart d'heure à peine,--me répondit le soldat,--un cavalier, vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant cette porte; il se dirigeait vers le camp.

--C'est lui,--ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de voir Tom-Bras expirer sous moi.--Plus de doute, mon compagnon de voyage m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville?--Quelques instants après j'arrivais devant ma maison: je sautai à bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissant notre logis. Je courus à la porte, j'y frappai à grands coups... personne ne vint m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés; je heurtai de nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon épée; les cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de Sampso... J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la fenêtre de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main. Au moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les volets qui la fermaient. Je m'élance à travers ce passage, je me trouve ainsi face à face avec un homme... L'obscurité ne me permit pas de reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn, dont les cris déchirants parvinrent jusqu'à moi: saisir cet homme à la gorge au moment où il mettait le pied sur l'appui de la fenêtre pour s'échapper, le repousser dans la chambre pleine de ténèbres, où je me précipite avec lui, le frapper plusieurs fois de mon épée avec fureur, en criant:--Ellèn! me voici...--Tout cela se passa avec la rapidité de la pensée; je retirais mon épée du corps étendu à mes pieds pour l'y replonger encore, car j'étais fou de rage, lorsque deux bras m'étreignent avec une force convulsive... Je me crois attaqué par un autre adversaire: je traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité se suspendait à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées d'une voix expirante:

--Scanvoch... tu m'as tuée... merci, mon bien-aimé... il m'est doux de mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte...

C'était la voix d'Ellèn!...

Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré se détachèrent brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le plancher... Je restai foudroyé... mon épée s'échappa de mes mains, et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette chambre complétement obscure, sauf une traînée de pâle lumière, jetée par la lune entre les deux volets à demi refermés par le vent... Soudain ils s'ouvrirent complétement du dehors, et à la clarté lunaire, je vis une femme svelte, grande, vêtue d'une jupe rouge et d'un corset de toile d'argent, montée au dehors sur l'appui de la fenêtre.

--Victorin,--dit-elle,--beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure convenue, entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas sortir de chez la belle par la fenêtre, chemin des amants... tu as accompli ta promesse... maintenant je suis à toi... Viens, mon char nous attend, fuyons...

--Victorin!--m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un rêve épouvantable,--c'était lui... je l'ai tué...

--Le mari!--reprit Kidda, la Bohémienne, en sautant en arrière.--C'est le diable qui l'a ramené!...

Et elle disparut.

Quelques instants après, j'entendis le bruit des roues d'un char et le tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement, tandis que, au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule qui s'approche en tumulte. À ma première stupeur succéda une angoisse terrible, mêlée d'une dernière espérance: Ellèn n'était peut-être pas morte... Je courus à la porte de la chambre, fermée en dedans, j'appelai Sampso à grands cris, sa voix me répondit d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée... Je la délivrai, m'écriant:

--J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité... la blessure n'est peut-être pas mortelle; courez chez Omer, le druide...

--J'y cours,--me répondit Sampso sans m'interroger davantage.

Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à l'intérieur. Au moment où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la place où était située ma maison, tout proche de la porte du camp, une foule de soldats: plusieurs portaient des torches, tous poussaient des cris menaçants au milieu desquels revenait sans cesse le nom de Victorin.

À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek brandissant son épée.

--Scanvoch,--me dit-il,--le bruit vient de se répandre dans le camp qu'un crime affreux a été commis dans ta maison.

--Et le criminel est Victorin!--crièrent plusieurs voix qui couvrirent la mienne.--À mort l'infâme!

--À mort l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son ami...

--Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du Rhin...

--Ce n'était pas une calomnie!

--Le lâche hypocrite avait feint de s'amender!

--Oui, pour commettre ce nouveau forfait.

--Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres! de Scanvoch, qui aimait ce débauché comme son fils!

--Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie.

--À mort! à mort!...

Il m'avait été impossible de dominer de ma voix ces cris furieux... Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour traverser la foule exaspérée.

--Par pitié! laissez-moi passer!--criait Sampso d'une voix suppliante;--je vais chercher un druide médecin... Ellèn respire encore... sa blessure peut n'être pas mortelle... Du secours!... du secours!...

Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au lieu d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la repoussèrent en se ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée d'une foule impénétrable, frémissante de colère, et d'où s'élevèrent de nouveaux cris...

--Malheur! malheur à Victorin!...

--Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir violentée!...

--Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin.

--Victorin!--s'écria Douarnek,--nous t'avions pardonné, nous avions cru à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es notre général... tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes! Plus nous t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!...

--Nous serons tes bourreaux!

--Nous t'avons glorifié... nous te châtierons!

--Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée!

--Il faut un exemple terrible!

--À mort Victorin! à mort!...

--Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue,--me dit Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours en vain, de me faire entendre de cette foule en délire, dont les mille cris couvraient ma voix.

--Je vais essayer de sortir par la fenêtre,--me dit Sampso.

Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général d'envahir ma demeure, je criais:

--Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil... justice est faite!... retirez-vous...

Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles, je vis revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit en sanglotant:

--Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée... son coeur ne bat plus... elle est morte!...

--Morte! morte!... Hésus, ayez pitié de moi!--ai-je murmuré en m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais défaillir. Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres, en entendant ces mots circuler parmi les soldats:

--Voici Victoria! voici notre mère!...

Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel était le respect que cette femme auguste inspirait à l'armée, que bientôt le silence succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils comprirent la terrible position de cette mère qui, attirée par des cris de justice et de vengeance proférés contre son fils accusé d'un crime horrible, s'approchait dans la majesté de sa douleur maternelle.

Mon coeur, à moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette femme, pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement, Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué par moi... qui l'avais vu naître... qui l'avais aimé comme mon enfant!... Je voulus fuir... je n'en eus pas la force... Je restai adossé à la muraille... regardant devant moi, incapable de faire un mouvement.

Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras A... Elle espérait sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence des troupes: le silence devint solennel... La mère des camps n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou:

--Mère, ton fils a commis un grand crime... nous le plaignons... mais tu nous feras justice... nous voulons justice...

--Oui, oui, justice!--s'écrièrent les soldats, dont l'irritation, muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une violence croissante en mille cris divers:--Justice! ou nous nous la ferons nous-mêmes...

--Mort à l'infâme!

--Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!

--Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?

--Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.

--Maudit soit le nom de Victorin!

--Oui, maudit... maudit...--répétèrent une foule de voix menaçantes.--Maudit soit à jamais son nom!

Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant... Mais lorsque les cris de: Mort à Victorin! maudit soit son nom! firent de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père B.

Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris:

--Mort à Victorin! maudit soit son nom!...

À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa casaque, dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage, s'avancer d'un air menaçant vers Victoria en criant:

--Oui, maudit soit le nom de Victorin... périsse à jamais sa race!...

Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le prit par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les cailloux du chemin, où il lui brisa la tête C. Cet acte de férocité fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs soldats indignés se jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver l'enfant, cette innocente créature gisait sur le sol, la tête fracassée... J'entendis un cri déchirant poussé par Victoria, mais je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats l'ayant entourée, la croyant menacée de quelque danger. J'appris ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit l'auteur de ce meurtre horrible avait échappé... Les rangs des soldats s'étant ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes, tenant entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin. Alors du seuil de ma porte, je dis à la foule muette et consternée:

--Vous demandez justice? justice est faite... Moi, Scanvoch, j'ai tué Victorin; il est innocent du meurtre de ma femme. Retirez-vous... laissez la mère des camps entrer dans ma maison pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils...

Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de mon logis:

--Tu as tué mon fils pour venger ton outrage?

--Oui,--ai-je répondu d'une voix étouffée;--oui, et dans l'obscurité j'ai aussi frappé ma femme...

--Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de Victorin.

Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des soldats groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la suivirent; elle leur fit signe de demeurer à la porte de la chambre mortuaire, où elle voulut rester seule avec moi et Sampso.

À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis jeté à genoux en sanglotant, j'ai relevé sa belle tête, alors pâle et froide, j'ai clos ses paupières; puis, enlevant le corps entre mes bras, je l'ai placé sur son lit; je me suis agenouillé, le front appuyé au chevet, et n'ai plus contenu mes gémissements... Je suis resté longtemps ainsi à pleurer, entendant les sanglots étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a rappelé à moi-même et à ce qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourné: je l'ai vue assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa tête reposait sur les genoux maternels.

--Scanvoch,--me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui couvraient le front glacé de Victorin,--mon fils n'est plus... je peux pleurer sur lui, malgré son crime... Le voilà donc mort! mort... à vingt-deux ans à peine!...

--Mort... Tué par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...