--Frère, tu as vengé ton honneur... je te pardonne et te plains...
--Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité... je l'ai frappé en proie à un aveugle accès de rage... je l'ai frappé ignorant que ce fût lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils, ô ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes pieds...
Victoria m'a regardé silencieuse... mes paroles ont paru la soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son fils sans le reconnaître; elle m'a tendu vivement la main, j'y ai porté mes lèvres avec respect... Pendant quelque temps nous sommes restés muets; puis elle a dit à la soeur d'Ellèn:
--Sampso, vous étiez ici cette nuit? parlez, je vous prie... que s'est-il passé?...
--Il était minuit,--répondit Sampso d'une voix oppressée,--depuis deux heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route; je reposais ici auprès de ma soeur... j'ai entendu frapper à la porte de la maison... j'ai jeté un manteau sur mes épaules... je suis allée demander qui était là: une voix de femme, à l'accent étranger, m'a répondu...
--Une voix de femme?--lui dis-je avec un accent de surprise que partageait Victoria,--une voix de femme vous a répondu, Sampso?
--Oui, c'était un piége; cette voix, m'a dit: «Je viens de la part de Victoria donner à Ellèn, femme de Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis très-important.»
Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un regard d'étonnement croissant; elle a continué:
--N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui ai ouvert... Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est présenté devant moi, m'a repoussée violemment dans le couloir d'entrée, et a verrouillé la porte en dedans... À la clarté de la lampe, que j'avais déposée à terre, j'ai reconnu Victorin... Il était pâle, effrayant... il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes, tant il était ivre...
--Oh! le malheureux! le malheureux!--me suis-je écrié;--il n'avait plus sa raison! sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'eût commis pareil crime!...
--Continuez, Sampso,--lui dit Victoria, étouffant un soupir,--continuez...
--Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma soeur en l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout deviné... j'ai crié à Ellèn: «Ma soeur, enferme-toi!» Puis, de toutes mes forces, j'ai appelé au secours... mes cris ont exaspéré Victorin; il s'est précipité sur moi et m'a jetée dans ma chambre... Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu accourir Ellèn dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue... J'ai entendu le bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à son aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au dehors avec force... c'était Scanvoch... J'ai répondu à sa voix du fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de quelques instants ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...
--Et toi,--me dit Victoria,--comment es-tu revenu si brusquement ici?
--À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se commettait dans ma maison.
--Cet avertissement, qui te l'a donné?
--Un soldat, mon compagnon de voyage.
--Ce soldat, qui était-il?--me dit Victoria.--Comment avait-il connaissance de ce crime?
--Je l'ignore... il a disparu à travers la forêt, en me donnant ce sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est le même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à tes pieds...
--Scanvoch,--reprit Victoria en frémissant et portant ses deux mains à son front,--mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni l'excuser... mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible mystère!...
--Écoutez,--lui dis-je, me rappelant plusieurs circonstances dont le souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma douleur.--Arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les cris lointains de Sampso m'ont seuls répondu... Peu d'instants après, la fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte, j'y ai couru: les volets s'écartaient pour livrer passage à un homme, tandis que Ellèn criait au secours... J'ai repoussé l'homme dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans l'ombre, frappé votre fils. Presque aussitôt deux bras m'ont étreint... je me suis cru attaqué par un nouvel assaillant... J'ai encore frappé dans l'ombre... c'était Ellèn que je tuais...
Et je n'ai pu contenir mes sanglots.
--Frère, frère...--m'a dit Victoria,--c'est une terrible et fatale nuit que celle-ci...
--Écoutez encore... et surtout écoutez ceci...--ai-je dit à ma soeur de lait, en surmontant mon émotion.--Au moment où je reconnaissais la voix expirante de ma femme, j'ai vu à la clarté lunaire une femme debout sur l'appui de la croisée...
--Une femme!--s'écria Victoria.
--Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée,--dit Sampso,--en m'annonçant un message de la mère des camps...
--Je le crois,--ai-je repris,--et cette femme, sans doute complice du crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir... qu'elle était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.
--Sa promesse?--reprit Victoria,--quelle promesse?
--Le déshonneur d'Ellèn!...
Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:
--Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible mystère... Mais cette femme, qui était-elle?
--Une des deux Bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque temps... Écoutez encore... La Bohémienne ne recevant pas de réponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats accourant furieux, la Bohémienne a disparu; et bientôt après, le bruit de son chariot m'apprenait sa fuite... Dans mon désespoir je n'ai pas songé à la poursuivre... Je venais de tuer Ellèn à côté du berceau de mon fils... Ellèn, ma pauvre et bien-aimée femme!...
En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore... Sampso et Victoria gardaient le silence.
--C'est un abîme!--reprit la mère des camps,--un abîme où ma raison se perd... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch, tu ne sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait...
--Ne me dites pas cela, Victoria,--ai-je murmuré en cachant mon visage entre mes mains,--ne me dites pas cela... mon désespoir ne peut être plus affreux!...
--Ce n'est pas un reproche, mon frère,--a repris Victoria.--Moi, témoin du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour qu'il ne déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui l'a choisi pour chef... Je te rappelle l'affection de Victorin pour toi, parce que je crois que sans son ivresse, et je ne sais quelle machination ténébreuse, il n'eût pas commis ce forfait...
--Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...
--Toi?...
--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été répandue contre Victorin... L'armée s'éloignait de lui... est-ce vrai?
--C'est vrai...
--La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des soldats... Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient une terrible réalité... Le crime de Victorin lui coûte la vie... ainsi qu'à son fils: sa race est éteinte, un nouveau chef doit être donné à la Gaule, est-ce vrai?
--Oui.
--Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas que si je n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le premier accès de ma rage, il serait massacré par les troupes soulevées contre lui à la nouvelle de ce forfait?
--Et ce forfait,--dit Sampso,--comment l'armée l'a-t-elle connu si tôt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette maison?...
La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me regarda. Je continuai:
--Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre petit-fils, l'a tué à vos pieds? encore ce soldat inconnu!
--C'est vrai...--répondit Victoria pensive,--c'est vrai...
--Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre cet innocent enfant? non... Il a donc été l'instrument d'une ambition aussi ténébreuse que féroce... Un seul homme avait intérêt au double meurtre qui vient d'éteindre votre race, ma soeur... car votre race éteinte, la Gaule doit choisir un nouveau chef... et l'homme que je soupçonne, l'homme que j'accuse veut depuis longtemps gouverner la Gaule!...
--Son nom!--s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein d'angoisse,--le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu accuses...
--Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et votre parent, ma soeur...
Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux sur son fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de nouveau et à plusieurs reprises son front glacé; puis, après quelques instants de réflexion profonde, elle prit une résolution suprême, se releva, et me dit d'une voix ferme:
--Où est Tétrik?
--Il attend au dehors avec le capitaine Marion.
--Qu'ils viennent tous deux.
--Quoi! vous voulez?...
--Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant.
--Ici... dans cette chambre mortuaire?
--Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant les restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si cet homme a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme, fût-il un démon d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son trouble à la vue de ses victimes... à la vue d'une mère entre les corps de son fils et de son petit-fils... à la vue d'un époux près du corps de sa femme! Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils viennent... Il faut aussi retrouver à tout prix ce soldat inconnu, ton compagnon de route.
--J'y songe...--ajoutai-je, frappé d'un souvenir soudain,--c'est le capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté... il le connaît.
--Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils viennent...
J'obéis à Victoria... J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent.
J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la physionomie du gouverneur de Gascogne... Dès qu'il entra, le premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de Victorin... Les traits de Tétrik prirent aussitôt une expression déchirante, ses larmes coulèrent à flots, et se jetant à genoux auprès du corps en joignant les mains, il s'écria d'une voix entrecoupée:
--Mort à la fleur de son âge... mort... lui si vaillant... si généreux! lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule... Ah! j'oublie les égarements de cet infortuné devant l'affreux malheur qui frappe mon pays... Par ta mort! Victorin... oh! Victorin...
Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À genoux et affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux mains, pleurant à chaudes larmes, il restait comme écrasé de douleur auprès du corps de Victorin.
Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte, semblait en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait pas en gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne cessait de contempler avec une expression navrante le corps du petit-fils de Victorin, étendu sur le berceau de mon fils, à moi; puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour à tour l'innocente victime et Victoria:
--Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!... ah! la pauvre mère!...
S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix brève et entrecoupée:
--Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains... Victorin vous chérissait... c'était un digne fils! je l'aimais aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce jeune homme. Je le sentais mon général; c'était le premier capitaine de notre temps... aucun d'entre nous ne le remplacera; il n'avait que deux vices: le goût du vin, et surtout sa peste de luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé là-dessus... j'avais raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus à le quereller maintenant... C'était au fond un brave coeur! oui, oh! oui, un brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria: d'ailleurs, à quoi bon? on ne console pas une mère... Ne me croyez pas insensible parce que je ne pleure point... on pleure quand on le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous plains du fond de mon âme... j'aurais perdu mon ami Eustache, que je ne serais ni plus affligé, ni plus abattu...
Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en répétant:
--Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère!...
Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de sangloter, de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion était contenue, sa douleur semblait sincère. Cependant mes soupçons résistaient à cette épreuve, et ma soeur de lait partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur elle-même, et dit:
--Tétrik, écoute-moi.
Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa parente.
--Tétrik,--reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent à l'épaule,--je vous parle, répondez-moi.
--Qui me parle?--s'écria le gouverneur d'un air égaré.--Que me veut-on? Où suis-je?...
Puis, levant les yeux sur ma soeur de lait, il s'écria:
--Vous ici... ici, Victoria?... Oui, tout à l'heure je vous accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la tête perdue... Hélas! je suis père... j'ai un fils presque de l'âge de cet infortuné; mieux que personne je compatis à votre désespoir, Victoria.
--Le temps presse et le moment est grave,--reprit ma soeur de lait d'une voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard pénétrant, afin de lire au plus profond de la pensée de cet homme.--La douleur privée doit se taire devant l'intérêt public... Il me reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de la Gaule et du général de son armée...
--Quoi!...--s'écria Tétrik,--dans un tel moment... vous voulez...
--Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et vous, Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles amis, vous, si dévoué à la Gaule, vous, qui regrettez si amèrement, si sincèrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin à l'armée comme successeur de mon fils.
--Victoria, vous êtes une femme héroïque!--s'écria Tétrik en joignant les mains avec admiration.--Vous égalez par votre courage, par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore l'histoire du monde!...
--Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?... Le capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous,--reprit la mère des camps, sans paraître entendre les louanges du gouverneur de Gascogne.--Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon fils... à la gloire et à l'avantage de la Gaule?
--Comment pourrais-je vous donner mon avis?--reprit Tétrik avec accablement.--Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave, lorsque j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur... est-ce donc possible?
--Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de mon fils et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis...
--Vous l'exigez, Victoria... je parlerai, si je puis toutefois rassembler deux idées... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à la guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter le voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que j'aimais et que je regretterai éternellement...
Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses larmes.
--Nous pleurerons plus tard...--reprit Victoria.--La vie est longue... mais cette nuit s'avance...
Tétrik continua en essuyant ses yeux:
--Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison et par son dévouement longuement éprouvé au service de notre bien-aimée patrie... Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces excellentes qualités, c'est le capitaine Marion que voici...
--Moi!--s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains énormes,--moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou... Moi! chef de la Gaule!...
--Capitaine Marion,--reprit douloureusement Tétrik,--certes, la mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon coeur le trouble et la désolation; mais je crois parler en ce moment, non pas en fou, mais en sage... et Victoria partagera mon avis. Sans jouir de l'éclatante renommée militaire de notre Victorin, à jamais regretté... vous avez mérité, capitaine Marion, la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitté le marteau pour l'épée, les soldats verront en vous un de leurs égaux devenu leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que, parvenu aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre amitié pour votre ancien camarade d'enclume.
--Oublier mon ami Eustache!--dit Marion,--oh! jamais!... non, jamais!...
--L'austérité de vos moeurs est connue,--reprit Tétrik,--votre excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison, sont, selon mon pauvre jugement, un sûr garant de votre avenir... Vous mettez en pratique cette sage pensée de Victoria, qu'à cette heure le temps des guerres stériles est fini, et que le moment est venu de songer à la paix féconde... Un dernier mot, capitaine,--ajouta Tétrik, voyant que Marion allait l'interrompre.--J'en conviens, la tâche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette femme héroïque, qui, dans ce moment terrible, oublie son désespoir maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aimée patrie, Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux soldats comme successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils, de même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son valeureux fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible voix peut être écoutée de vous, je vous adjure... je vous supplie, au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se joint à moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dévouement à notre glorieux pays!
--Tétrik,--reprit Marion d'un ton grave,--vous avez supérieurement défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a qu'une chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du portrait... Au lieu de mon nom, mettez-y le vôtre... tout sera bien... et tout sera fait...
--Moi!--s'écria Tétrik,--moi, chef de la Gaule! moi, qui de ma vie n'ai tenu l'épée!
--Victoria l'a dit,--reprit Marion,--le temps de la guerre est fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut des hommes de guerre... en temps de paix, des hommes de paix... Vous êtes de ceux-là, Tétrik... c'est à vous de gouverner... n'est-ce point votre avis, Victoria?
--Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré comment il gouvernerait la Gaule,--répondit ma soeur de lait;--je me joins donc à vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon ami... de remplacer mon fils...
--Que vous avais-je dit, Tétrik?--reprit Marion en s'adressant au gouverneur.--Oserez-vous refuser maintenant?
--Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi, Scanvoch,--reprit le gouverneur en se tournant vers moi,--oui, vous aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour que la mère de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse défiance de votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez tous à mes paroles... Je suis à jamais frappé... là, au coeur, par les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule... C'était pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence... Mes espérances sont détruites... un deuil éternel les remplace...
Le gouverneur s'étant un moment interrompu pour donner cours à ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:
--Ma résolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne... Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s'écouleront désormais auprès de mon fils, dans la retraite et la douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au pays, mais tout est fini pour moi... J'emporterai dans ma solitude de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion... en sachant enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours sur elle... Maintenant, Scanvoch,--ajouta le gouverneur de Gascogne en se tournant vers moi,--ai-je détruit vos soupçons? me croyez-vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que les affreux malheurs de cette nuit me donneraient si tôt l'occasion de me justifier...
--Tétrik,--dit Victoria en tendant la main à son parent,--si j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure combien mon erreur était grande...
--Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés,--ai-je ajouté à mon tour; car après tout ce que je venais de voir et d'entendre, je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent... Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif, semblait consterné des offres qu'on lui faisait:
--Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme discret et sûr pour me servir d'escorte.
--C'est vrai.
--Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service?
--Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.
--Qui donc a fait ce choix?--demanda Victoria.
--Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai chargé de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se rendre, la nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le cavalier qu'il devait accompagner.
--Et depuis,--ai-je dit au capitaine,--vous n'avez pas revu votre ami Eustache?
--Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir, et il ne sera relevé de ce service que ce matin.
--On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui escortait Scanvoch,--reprit Victoria.--Je vous dirai plus tard, Tétrik, l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me conseillerez...
--Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir,--reprit le gouverneur en soupirant.--Dans une heure, au point du jour, j'aurai quitté Mayence... la vue de ces lieux m'est trop cruelle... Je possède une humble retraite en Gascogne, c'est là que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car il est désormais la seule consolation qui me reste...
--Mon ami,--reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche,--vous m'abandonnerez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux vous est cruel, dites-vous, et à moi... ces lieux ne me rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? pourtant je ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les premiers temps de son gouvernement.
--Victoria,--reprit Marion d'un accent résolu,--pendant cet entretien, où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu parleur, et cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu parlé, mais j'ai beaucoup réfléchi... Mes réflexions les voici: J'aime le métier des armes, je sais exécuter les ordres d'un général, je ne suis pas malhabile à commander aux troupes qu'on me confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme celui qui a complété la grande victoire de Victorin, en détruisant le camp et la réserve des Franks... C'est vous dire, Victoria, que je ne me crois pas plus sot qu'un autre... en raison de quoi, j'ai le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la Gaule...
--Cependant, capitaine Marion,--reprit Tétrik,--j'en atteste Victoria, cette tâche n'est pas au-dessus de vos forces, et je...
--Oh! quant à ma force, elle est connue,--reprit Marion en interrompant le gouverneur.--Amenez-moi un boeuf, je le porterai sur mon dos ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des épaules carrées ne vous font pas le chef d'un grand peuple... Non, non... je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd... Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais dessous... et la Gaule faiblirait à son tour sous ma défaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier de forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins armuriers... Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été... tel je veux demeurer...
--Et ce sont là des hommes! ô Hésus!...--s'écria la mère des camps avec indignation.--Moi, femme... moi, mère... j'ai vu mourir cette nuit mon fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma douleur... et ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus glorieux qui puisse illustrer un homme, ose répondre par un refus, prétextant de son goût pour la cervoise et le fourbissement des armures!... Ah! malheur! malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle regarde comme ses plus valeureux enfants, l'abandonnent aussi lâchement!...
Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine Marion; il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques instants le silence; puis il reprit:
--Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre... Vous me donnez honte de moi-même... Allons,--ajouta-t-il avec un soupir,--allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en sont témoins... j'accepte par devoir et à mon corps défendant; si je commets des âneries comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me le reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions sans lesquelles rien n'est fait.
--Quelles sont ces conditions?--demanda Tétrik.
--Voici la première,--reprit Marion:--la mère des camps continuera de rester à Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi neuf à mon nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la première fois le fer au brasier, et je crains de me brûler les doigts...
--Je vous l'ai promis, Marion,--reprit ma soeur de lait;--je resterai ici tant que ma présence et mes conseils vous seront nécessaires...
--Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un corps sans âme... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La promesse que vous me faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre femme... Pourtant,--ajouta le capitaine avec sa bonhomie habituelle,--n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de guerre, nommé Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses chagrins pour le guider... Non, non... c'est à notre vieille Gaule que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère, que s'il s'agissait de moi-même...
--Noblement dit, noblement pensé, Marion,--reprit Victoria, touchée de ces paroles du capitaine;--mais votre droiture, votre bon sens, vous mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et alors,--ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et contenue,--je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans quelque solitude avec mes regrets...
--Hélas!--reprit le gouverneur,--pleurer en paix est la seule consolation des pertes irréparables... Mais,--ajouta-t-il en s'adressant au capitaine,--vous aviez parlé de deux conditions; Victoria accepte la première, quelle est la seconde?
--Oh! la seconde...--et le capitaine secoua la tête,--la seconde est pour moi aussi importante que la première...
--Enfin quelle est-elle?--demanda ma soeur de lait.--Expliquez-vous, Marion.
--Je ne sais,--reprit le bon capitaine d'un air naïf et embarrassé,--je ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache?
--Oui, et plus d'une fois,--répondit Tétrik.--Mais qu'a de commun votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?
--Comment!--s'écria Marion,--vous me demandez ce que mon ami Eustache a de commun avec moi... alors demandez ce que la garde de l'épée a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le soufflet avec la forge...
--Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite amitié, nous le savons,--reprit Victoria.--Désirez-vous, capitaine, accorder quelque faveur à votre ami?
--Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de l'autre... Or, l'on trouvera peut-être surprenant que le chef de la Gaule ait pour ami intime, et pour commensal, un soldat, un ancien ouvrier forgeron... Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me séparer de mon ami Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son amitié seule peut me rendre le fardeau supportable.
--Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée, n'est-il pas mon ami?--dit Victoria.--Personne ne s'étonne d'une amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge.
--Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle affection,--dit Tétrik;--car dans son tendre attachement, votre ami jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.
--Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon élévation,--reprit Marion;--Eustache n'est point glorieux, tant s'en faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité... Seulement, Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire...» ne vous contraignez jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en, vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que vous...» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la Gaule,--et il étouffa un dernier soupir,--puisque chef je suis...
--Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule,--reprit Tétrik.--Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même; votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites.
--Le plus étonné de mes mérites ce sera moi,--reprit naïvement le bon capitaine.--Enfin, j'ai promis, c'est promis... comptez sur moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais maintenant aller attendre mon ami Eustache... voici l'aube, il va revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.
--N'oubliez pas, capitaine,--lui ai-je dit,--de demander à votre ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.
--J'y songerai, Scanvoch.
--Et maintenant, adieu...--dit d'une voix étouffée le gouverneur à Victoria,--adieu... Le soleil va bientôt paraître... Chaque instant que je passe ici est pour moi un supplice...
--Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre?--dit Victoria au gouverneur.--N'accorderez-vous pas ce religieux hommage à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans ces mondes inconnus, où nous irons les retrouver un jour... Fasse Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi.
--Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes âmes et le soutien des faibles,--reprit Tétrik.--Hélas! sans la certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien leur mort nous serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier et religieux hommage.
Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria, Sampso et moi.
Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que, cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.
Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule, avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul. Deux bûchers furent, dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à Victorin et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn.
Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre furent placés les restes de Victorin et de son fils.
--Scanvoch,--me dit Victoria,--je suivrai à pied le char où repose ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère... suis le char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils. Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la mémoire de Victorin... Et moi aussi, aux yeux de tous, je te pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon fils...
J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a été accompli. Une députation des cohortes et des légions accompagna ce deuil... Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous. Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi, victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait; tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la mémoire du jeune général.
Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha de moi, et me dit tristement:
--Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance à Victoria, ta soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de la vaillance de son glorieux fils... Il a été si longtemps aussi notre fils bien-aimé à nous... Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé les franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin... Si Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs ne seraient pas arrivés...
--Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur,--ai-je répondu à Douarnek.--Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit-fils de Victoria?
--Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de son forfait.
--Il est mort!...
--Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron, l'ami du brave capitaine Marion?
--Oui.
--Il était de garde cette nuit aux avant-postes... Il paraît que Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch, de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu m'interroges, je te réponds...
--Poursuis, ami Douarnek.
--Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la consigne, passé une partie de la nuit à Mayence... Il s'en revenait, une heure avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son absence n'aurait pas été remarquée, lorsqu'il a rencontré, non loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme à la casaque haletant et fuyant:--Où cours-tu ainsi?--lui dit-il.--Ces brutes me poursuivent,--reprit-il,--parce que j'ai brisé la tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me tuer.--C'est justice, car tu mérites la mort,--a répondu Eustache indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier. De sorte que l'on a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre couvert de sa casaque.
La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le mystère dont était enveloppée cette funeste nuit.
Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur les bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La flamme immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants cessèrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussière...
La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante inscription:
Ici reposent les deux Victorin! D
Le soir de ce jour, où les deux Bohémiennes de Hongrie avaient disparu, Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux troupes par la mère des camps, fut acclamé chef de la Gaule et général de l'armée. Ce choix n'avait rien de surprenant, et d'ailleurs, proposé par Victoria, dont l'influence avait pour ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son fils et de son petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon sens, la sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus et aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation, prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un historien contemporain E:
«--Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai fait dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche tant qu'on voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi reconnaisse que j'ai forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'épée.»
Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme, recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna sagement, et s'attacha l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant, car elles se rattachent à la trame sanglante qui devait un jour envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vénérais.
Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma femme Ellèn, Victorin et son fils, avaient perdu la vie. Le séjour de ma maison m'était devenu insupportable; de trop cruels souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer chez elle avec Sampso, qui te servait de mère.
--Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et de mon petit-fils jusqu'à la fin de mes jours...--me dit ma soeur de lait.--Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se concentraient sur ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me laisse pas seule... toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec moi; vous m'aiderez à porter le poids de mes chagrins...
J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria... Par une fatalité terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai, que malgré la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant légitime... mais enfin, affreux souvenir pour elle, j'avais tué son fils... et je craignais que malgré son voeu de m'avoir près d'elle, que malgré la force et l'équité de son âme, ma présence désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui devînt bientôt cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de Victoria; et plus tard, Sampso me disait souvent:
--Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si tendrement de Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle d'Ellèn, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord m'avait semblé impossible, votre rapprochement à vous, les deux survivants de ces victimes de la fatalité...
Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi des intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le capitaine Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait de plus en plus digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à Tétrik. Il avait quitté le gouvernement de la province de Gascogne pour se retirer avec son fils, alors âgé de vingt ans environ, dans une maison qu'il possédait près de Bordeaux, cherchant, disait-il, dans la poésie une sorte de distraction aux chagrins que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus touchant en effet qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre: les Deux Victorin, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles exprimaient d'une façon à la fois si simple, si délicate, si attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi-même je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour lui, oubliant ainsi mes soupçons par deux fois éveillés contre Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû tomber devant la réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat, mon mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit-fils de Victoria.
--Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre escorte, un homme sûr,--m'avait répondu Eustache,--je choisis un cavalier nommé Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgré la consigne, l'avant-poste du camp pour me rendre secrètement à la ville. Je me dirigeais de ce côté, lorsque sur les bords du fleuve j'ai rencontré ce soldat à cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai demandé de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en chemin quelque camarade; il a promis de se taire: je l'ai quitté. Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, où j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir à moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait se glorifier, je l'ai tué... Voilà tout ce que je sais de ce misérable...
Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit sinistre s'obscurcit encore. Les Bohémiennes avaient disparu, et tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route, et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant, s'accordèrent cependant à représenter cet homme comme un brave et honnête soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie furieuse.
Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis deux mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de temps avant le coucher du soleil, espérant trouver quelques distractions à mes chagrins, j'étais allé me promener dans un bois, à peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurité, m'enfonçant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant un objet que je n'avais pas aperçu, je trébuchai, et fus ainsi tiré de ma triste rêverie... Je vis à mes pieds un casque dont la visière et le garde-cou étaient également relevés; je reconnus aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la feuillée des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang, je les suivis; elles me conduisirent à un épais fourré où j'entrai.
Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa chute, je vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le croyais évanoui, inanimé, je me trompais... car en me baissant vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai son regard fixe; encore assez clair, quoique déjà un peu terni par les approches de la mort.
--Va-t'en!--me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée.
--Je me traîne ici pour mourir tranquille... et je suis relancé jusque dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...
--Te laisser!--m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains croisées et appuyées un peu au-dessous du coeur,--te laisser... lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est mortelle peut-être...
--Oh! peut-être...--reprit Marion avec un sourire sardonique;--elle est bel et bien mortelle, grâce aux dieux!
--Je cours à la ville,--m'écriai-je, sans me rendre compte de la distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin.--Je retourne chercher du secours...
--Ah! ah! ah!... courir à la ville, et nous en sommes à deux lieues,--reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux.--Je ne crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en...
--Tu veux mourir... tu t'es donc frappé toi-même de ton épée?
--Tu l'as dit.
--Non, tu me trompes... ton épée est à ton côté... dans son fourreau...
--Que t'importe? va-t'en...
--Tu as été frappé par un meurtrier,--ai-je repris en courant ramasser une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à peu de distance.--Voici l'arme dont on s'est servi contre toi.
--Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi...
--Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée, je le répète, est à ton côté, dans son fourreau... Non, non, tu es tombé sous les coups d'un lâche meurtrier... Marion, laisse-moi visiter ta plaie; tout soldat est un peu médecin... il suffirait peut-être d'arrêter le sang...
--Arrêter le sang!--cria Marion en me jetant un regard furieux.--Viens un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te recevrai...
--Je tenterai de te sauver,--lui dis-je,--et malgré toi, s'il le faut...
En parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu sur le dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia ses deux genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses deux pieds dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant était grande encore la force de cet Hercule expirant.
--Voudras-tu encore me secourir malgré moi?--me dit Marion pendant que je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité; car aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait renoncer à venir en aide à Marion.
--Meurs donc,--lui ai-je dit,--puisque tu le veux... meurs donc, puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta mort sera vengée... l'on découvrira le nom de ton meurtrier...
--Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frappé moi-même...
--Cette épée appartient à quelqu'un,--ai-je dit en ramassant l'arme et en l'examinant plus attentivement; je crus voir à travers le sang dont elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame; pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbres pendant que Marion s'écriait:
--Laisseras-tu cette épée... ne frotte pas ainsi la lame de cette épée... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller t'arracher cette arme des mains... Malédiction sur toi, qui viens ainsi troubler mes derniers moments... Ah! c'est le diable qui t'envoie!...
--Ce sont les dieux qui m'envoient!--me suis-je écrié frappé d'horreur.--C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus affreux des crimes... Un ami! tuer son ami!...
--Tu mens... tu mens...
--C'est Eustache qui t'a frappé!
--Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant... j'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...
--Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme meurtrier...
--C'est faux!...
--Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache... Tels sont les mots gravés sur la lame de cette arme,--lui ai-je dit en lui montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier.
--Cette inscription ne prouve rien...--reprit Marion avec angoisse.--Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami Eustache, voilà tout...
--Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice assez cruel pour ce meurtrier!...
--Écoute, Scanvoch,--reprit Marion d'une voix affaiblie et suppliante,--je vais mourir... l'on ne refuse rien à la prière d'un mourant...
--Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le malheur de la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle, j'exécuterai tes dernières volontés...
--Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment de la mort... est sacré, n'est-ce pas?...
--Oui...
--Jure-moi... de ne dire à personne que lu as trouvé ici l'épée de mon ami Eustache...
--Toi, sa victime... tu veux le sauver?...
--Promets-moi ce que je te demande...
--Arracher ce monstre à un supplice mérité... jamais...
--Scanvoch... je t'en supplie...
--Jamais...
--Sois donc maudit! toi, qui dis: Non, à la prière d'un mourant, à la prière d'un vieux soldat... qui pleure... car tu le vois... est-ce agonie, faiblesse... je ne sais; mais je pleure...
Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide.
--Bon Marion! ta mansuétude me navre... toi, implorer la grâce de ton meurtrier!...
--Qui s'intéresserait maintenant... à ce malheureux... si ce n'est moi,--me répondit-il avec une expression d'ineffable miséricorde.
--Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune homme de Nazareth que mon aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem!
--Ami Scanvoch... merci... tu ne diras rien... je compte sur ta promesse...
--Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible encore... Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami... un ami tel que toi!
--Va-t'en!--murmura Marion en sanglotant;--c'est toi qui rends mes derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps... toi, sans pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!...
--Ton désespoir me navre... et pourtant, écoute-moi... Tout me dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce meurtrier a frappé en toi...
--Depuis vingt-trois ans... nous ne nous étions pas quittés, Eustache et moi...--reprit le bon Marion en gémissant.--Amis depuis vingt-trois ans!...
--Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en toi, c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le général de l'armée... La cause mystérieuse de ce crime intéresse peut-être l'avenir du pays... Il faut qu'elle soit recherchée, découverte...
--Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... il se souciait bien, ma foi, que je sois ou non chef de la Gaule et général... Et puis, qu'est-ce que cela me fait... à cette heure où je vais aller vivre ailleurs... Seulement, accorde-moi cette dernière demande... ne dénonce pas mon ami Eustache...
--Soit... je te garderai le secret, mais à une condition.
--Dis-la vite...
--Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...
--As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos à... un mourant...
--Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je! Tout me donne à penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont les premières victimes ont été Victorin et son fils... Voilà pourquoi les détails que je te demande sont si importants...
--Scanvoch... tout à l'heure je distinguais ta figure... la couleur de tes vêtements... maintenant, je ne vois plus devant moi qu'une forme... vague... Hâte-toi... hâte-toi...
--Réponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus! je te jure de garder le secret... sinon... non...
--Scanvoch...
--Un mot encore... Eustache connaissait-il Tétrik?
--Jamais Eustache ne lui a seulement adressé... la parole...
--En es-tu certain?
--Eustache me l'a dit... il éprouvait même... sans savoir pourquoi, de l'éloignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas surpris... Eustache... n'aimait que moi...
--Lui... et il t'a tué!... parle, et je te le jure par Hésus! je te garde le secret... sinon, non...
--Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit pas. Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma bourse avec lui... il a répondu à mes offres par des injures... Ah! ce n'est pas une âme vénale... que la sienne... il n'a pas d'argent... comment pourra-t-il fuir?...
--Je favoriserai sa fuite... j'aurai hâte de délivrer le camp et la ville de la présence d'un pareil monstre!
--Un monstre!--murmura Marion d'un ton de douloureux reproche.--Tu n'as que ce mot-là à la bouche... un monstre!...
--Comment, et à propos de quoi t'a-t-il frappé?
--Depuis mon acclamation comme chef... nous... Mais, s'interrompant, Marion ajouta:
--Tu me jures de favoriser la fuite d'Eustache?
--Par Hésus, je te le jure! mais achève...
--Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et général (ah! combien j'avais donc raison... de refuser cette peste d'élévation... c'était sûrement un pressentiment...) mon ami Eustache était devenu encore plus hargneux, plus bourru... que d'habitude... il craignait, la pauvre âme... que mon élévation ne me rendît fier... moi, fier...
Puis, s'interrompant encore, Marion ajouta en agitant çà et là ses mains autour de lui...
--Scanvoch, où es-tu?
--Là,--lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà froide.--Je suis là, près de toi...
--Je ne te vois plus...--Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.--Soulève-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me tourne... j'étouffe...
J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:
--A mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache augmentait... je tâchais de lui être encore plus, amical qu'autrefois... Je comprenais sa défiance... déjà, lorsque j'étais capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien camarade d'enclume... Général et chef de la Gaule, il me crut un potentat... il se montrait donc de plus en plus hargneux et sombre... Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au contraire... je riais à coeur joie de ces hargneries... je riais... c'était à tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il m'a dit: «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés ensemble... viens-tu dans le bois hors de la ville.» J'avais à conférer avec Victoria; mais dans la crainte de fâcher mon ami Eustache, j'écris à la mère des camps... afin de m'excuser... puis lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la promenade... Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons dans la forêt de Chartres... où nous allions dénicher des pies-grièches... J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée entre mes lèvres, et d'autres singeries encore... car... voilà qui est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui... Eustache, au contraire, ne se déridait point... Nous étions à quelques pas d'ici, lui derrière moi... il m'appelle... je me retourne... et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part méchanceté, mais folie... pure folie... Au moment où je me retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans le côté en me disant: «La reconnais-tu cette épée? toi qui l'as forgée! F» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?... au moins on s'explique... t'ai-je chagriné sans le vouloir?...» Mais je parlais aux arbres... le pauvre fou avait disparu... laissant son épée près de moi, autre signe de folie... puisque cette arme, remarque ceci... Scanvoch, puisque... cette arme... portait sur sa lame: Cette épée a été forgée par Marion... pour... son cher ami... Eustache...
Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci:
--Eustache... fuite... sauve-le...
Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion, laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle, Victoria, devant Tétrik:--«que Marion devait être bien aveuglé par l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin, singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il lui apprenait que sa santé dépérissant de plus en plus, les médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils.
Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne; je me persuadai aussi, chose d'ailleurs rigoureusement croyable, d'après les antécédents d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami.
J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria, aucun soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général et au chef de la Gaule.