LE MARQUIS (assis), HÉLÈNE, LA BARONNE; au second plan, BERNARD, entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de la scène.
hélène.
Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce possible?... Monsieur Stamply... Bernard...
le marquis, montrant Bernard.
Il est devant toi.
hélène se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.
Ah!
bernard.
Mademoiselle...
hélène.
Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?
bernard.
Mademoiselle...
hélène.
Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...
la baronne.
C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.
hélène.
Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur? Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.
bernard.
De lui!
hélène.
Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de monsieur Bernard?
bernard.
Eh quoi?
hélène.
Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.
le marquis.
Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.
la baronne.
Il nous hait.
hélène.
Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter votre haine?
bernard.
Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.
hélène, regardant autour d'elle.
Alors... qui donc?
le marquis.
Ce parquet lui brûle les pieds.
la baronne.
Il lui serait impossible de fermer l'œil sous ce toit.
hélène.
Comment?... (À elle-même.) Noble cœur!... victime de la probité de son père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.—Monsieur Bernard, nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous humilier.
bernard.
Mademoiselle...
le marquis.
Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le poignet que de mettre sa main dans la nôtre.
hélène, après un silence, tendant la main à Bernard.
Est-ce vrai, Monsieur?
bernard, pressant la main d'Hélène.
Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...
hélène.
Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le veux, je l'exige.
bernard.
Mademoiselle...
hélène.
Je vous en prie.
la baronne, à part.
Il est à nous! (Hélène se rapproche de son père.)
bernard, à part.
Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.
hélène, se retournant.
Eh bien?
la baronne, à part.
Il hésite!
bernard.
Je ne sais... je ne puis...
jasmin, entrant par la porte de gauche.
Monsieur le marquis est servi.
le marquis, se levant.
Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs de faim.
hélène.
Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous parlerons de votre père.
bernard.
De mon père!
le marquis, près de la Baronne.
Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.
bernard.
Est-ce un rêve?
le marquis.
Votre bras, Baronne.
hélène.
Le vôtre, monsieur Bernard.
le marquis.
À table!
la baronne.
Allons.....
destournelles, entrant, du fond.
Ciel! que vois-je?... mon client![32]...
le marquis.
Monsieur Destournelles!...
la baronne.
Qui arrive à propos.
hélène.
Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles, vous allez dîner avec nous.
le marquis.
Hein? (Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à la gauche de Bernard.)
destournelles.
Comment!...
la baronne, bas.
Laissez-la faire.
destournelles, bas à Bernard.[33]
Malheureux, que faites-vous?
bernard, bas à Destournelles.
Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.
le marquis, offrant son bras à la Baronne.
Madame...
la baronne, bas au Marquis.
Non... emmenez Destournelles.
destournelles, à part, vivement.
Il s'agit de veiller sur mon client. (Hélène et Bernard sont près de la porte de gauche.)
le marquis.
Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...
destournelles.
J'accepte, monsieur le marquis.
le marquis.
Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.
destournelles.
Allons!...
(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui est à sa gauche.)
la baronne.
Jasmin!
jasmin.
Madame la baronne?
la baronne.
Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.
jasmin.
Oui, Madame. (Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.) Il s'agit?...
la baronne.
De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?
jasmin.
Parfaitement. (Il sort.)
la baronne, seule.
Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.
Le grand salon du château.—Salon à deux plans, à pans coupés; porte au fond, portes dans les angles.—Au premier plan de chaque côté de la scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.
Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil à bras, lit la Quotidienne.
LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.
hélène.
Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?
bernard.
Très exact.
hélène.
Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille. C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?
bernard.
Magnifique, Mademoiselle.
hélène, baissant la voix.
Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.
le marquis, interrompant sa lecture.
Oh! délicieux!
la baronne.
Qu'est-ce?
le marquis.
Baronne, écoutez un peu ce que dit la Quotidienne.
la baronne.
J'écoute.
le marquis, lisant.
«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en France une véritable épidémie.»
la baronne.
Ce n'est pas nouveau.
le marquis.
C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais attendez. (Lisant.) «Dans la foule des aspirants aux grâces ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines, Baronne!
la baronne.
J'entends bien.
le marquis, lisant.
«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... (Lisant.) «Prendra pitié de ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»—Le trait est piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce goût. Qu'en dites-vous?
la baronne.
Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses amis, et que ce qu'il fait est bien fait.
hélène.
Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.
la baronne.
Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?
bernard.
Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...
la baronne.
C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je pensais...
hélène.
Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur Destournelles nous a si brusquement quittés?
la baronne.
C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.
hélène.
C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois, monsieur Bernard dînait avec nous.
la baronne.
En effet.
hélène.
Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la pensée de vous offrir la maison du garde.
bernard.
C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez fermé les yeux.
hélène.
Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des préventions.
bernard.
Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.
hélène.
Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...
bernard.
Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?
hélène.
À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles discussions avec mon père...
bernard.
Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. (En disant ces mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).
hélène. (Elle se lève.)
N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...
le marquis, se levant.
Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations. Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos soldats.[34]
bernard, ironiquement.
C'est bien de l'honneur que vous leur faites.
le marquis.
Cependant je tiens à vous dire...
la baronne, qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est descendue à sa droite.
Oh!... vous allez recommencer...
hélène.
C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.
la baronne.
Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.
hélène.
Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.
le marquis.
J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.
bernard.
Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. (Ils se serrent la main.)
hélène.
À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... (Elle se rassied, le Marquis en fait autant). Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?... Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]...
bernard.
Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de prince.
le marquis.
Hein? de quel prince parlez-vous?
bernard.
Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.
le marquis.
Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?
bernard.
Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.
le marquis.
Wagram! (À part.) Encore un prince!
bernard.
C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.
le marquis.
Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...
bernard.
Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!
le marquis, se levant.
Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos talons.
la baronne, riant.
Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois semaines...
bernard.
C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans Berlin.[36] (Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)
le marquis.
Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des généraux bien élevés!
la baronne, riant.
On avait le temps de se reconnaître.
le marquis.
Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.
bernard.
Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.
le marquis.
Nous l'avons mis à la raison.
bernard.
Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.
le marquis.
Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.
la baronne, au Marquis.[37]
Mon ami!
bernard, irrité.
Ses escapades!...
hélène.
Monsieur Bernard!
le marquis.
Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...
bernard.
Vous osez?...
hélène, à voix basse.
Eh quoi! encore!...
bernard, passant devant Hélène.[38]
Monsieur le marquis...
hélène.
Pas un mot de plus... pour mon père!...
bernard, l'écoutant à peine.
Mademoiselle!...
hélène.
Pour moi!...
bernard.
Pour vous!... (Après un silence.) J'obéis.
hélène, lui tendant la main.
Merci.
le marquis.
Je l'ai réduit au silence. (Il va s'étendre dans son fauteuil.)
(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche d'elle et s'assied à sa gauche.)
la baronne, qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est debout sur le devant de la scène.
D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien. Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce côté, je suis tranquille.—Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion qu'elle inspire? J'y veillerai.
le marquis, pliant la Quotidienne.
Passons au Drapeau blanc... Mais qui vient là? Raoul!
(Il se lève et va à lui.)
LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.
raoul, entrant du fond.
Moi même. (Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)
le marquis.
Nous apportant quelque nouvelle découverte.
raoul.
Vous l'avez dit. J'ai découvert...
la baronne.
Quoi donc?
raoul.
Je vous le donne en cent.
le marquis.
Une salamandre?... un blaireau sans queue?...
raoul.
Monsieur Destournelles.
tous.
Destournelles! (Mouvement général.)
la baronne, à part.
Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.
bernard, à part.
Fâcheux contre-temps!
raoul.
Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens de découvrir...
le marquis.
À l'état fossile?
raoul.
Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de l'avenue.
bernard, à part.
Que lui dire?
le marquis.
Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?
jasmin, annonçant du fond.
Monsieur Destournelles.
le marquis, allant s'asseoir.
Eh! arrivez donc, notre ami.
LA BARONNE, LE MARQUIS, assis; RAOUL, près de la table, derrière le Marquis; DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.
destournelles, qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.
C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. (Apercevant la Baronne.) Madame la baronne!
la baronne, passant devant le Marquis.[39]
Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas si tôt.
destournelles.
Je m'en doute bien.
la baronne.
Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus vives.
destournelles.
Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux gens.
la baronne.
Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.
destournelles.
Et qui vous le rendent, madame la baronne. (À part.) Quelle audace!... (Haut.) Ah!... monsieur Bernard...
bernard, froidement, en remontant la scène.
Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.
destournelles, à part.
Cet accueil!... On m'a dit vrai.
hélène.
Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?
destournelles, jetant un regard sur la Baronne.
Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.
le marquis.
Vraiment!... Que chante donc la Quotidienne?
la baronne.
Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois tirer ma révérence?
destournelles.
Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.
hélène.
Comment?
raoul.
Il serait possible?
destournelles.
C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
le marquis.
Un refus, à vous!
la baronne.
Je n'en reviens pas.
destournelles.
Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.
raoul.
Une fée?
hélène.
Vous en êtes sûr?
destournelles.
Très-sûr.
la baronne.
Il faut qu'elle soit bien habile.
destournelles.
Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour balancer sa maligne influence...
le marquis.
Un autre que vous l'a emporté.
destournelles.
Voilà.
le marquis.
C'est abominable!
la baronne.
C'est une injustice criante.
le marquis.
Destournelles, je m'en plaindrai au roi.
destournelles.
Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché... Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles, abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la baronne?
le marquis.
Sans doute, sans doute.
la baronne.
La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.
hélène, se rapprochant de Destournelles.
Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite a été pour nous?
destournelles.
Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...
la baronne.
Et ensuite... pour monsieur Bernard.
bernard.
Pour moi?
destournelles.
Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...
hélène, passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne remonte.
Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.
le marquis.
Au moulin de Gençais?
hélène.
La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien m'attendre un instant...
bernard.
À vos ordres, Mademoiselle.
le marquis.
Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?
raoul.
Non, monsieur le marquis.
la baronne, à part.
Maladroit!... (Haut.) Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?
raoul.
Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui, je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.
hélène.
C'est vrai.
le marquis, à part.
S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... (Haut.) Allons, puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.
(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait. Bernard disparaît pour quelques instants.)
LA BARONNE, DESTOURNELLES.
destournelles.
Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais revenir.
la baronne.
Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient de voir et d'entendre.
destournelles.
Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus habile.
la baronne.
Vous dites?
destournelles.
Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux profiter de mon absence.
la baronne.
Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le champ libre. (Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son père.) Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et, après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas, monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.
(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)
DESTOURNELLES, BERNARD.
destournelles.
Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard... Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.
bernard.
Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?
destournelles.
Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime pas à me répéter.
bernard.
Eh bien! alors...
destournelles.
Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.
bernard.
Mes intentions?...
destournelles.
Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...
bernard.
J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?
destournelles.
Je vous consulte... Que dois-je faire?
bernard.
Rien.
destournelles.
Ainsi, vous renoncez?...
bernard.
Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en reparlerons, rien ne presse.
destournelles.
En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts peuvent attendre.
bernard.
Monsieur!
destournelles.
Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait amolli votre cœur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.
bernard.
Encore une fois!...
destournelles.
Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de votre dignité.
bernard.
Monsieur Destournelles!...
destournelles.
Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez... rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.
bernard.
Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails... on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont dissipées.
destournelles.
Vraiment?...
bernard.
C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de nobles cœurs indignement calomniés par l'envie?
destournelles.
Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un enfant!—Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?
bernard.
Monsieur!
destournelles.
Est-il besoin de vous l'apprendre?
bernard, effrayé.
Monsieur, pas un mot de plus.
destournelles.
Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.
bernard.
Silence!... silence, malheureux!
destournelles.
Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.
bernard.
Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...
destournelles.
Atteint et convaincu, vous l'aimez. (Geste de dépit de Bernard; il garde le silence.) Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie passe!—Comment comptez-vous en sortir?
bernard.
Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre et à mourir.
destournelles, à part.
Le tour est joué. (Haut.) Que ferez-vous alors?
bernard.
Je partirai.
destournelles.
Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?
bernard.
Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi sur la neige; mon épée me reste, il suffit.
destournelles.
Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez, tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?
bernard.
Que voulez-vous dire?
destournelles.
Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici. De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui: c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?—Vous souvient-il de l'apologue du lion amoureux?
bernard.
Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il s'agit!—Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. (Il quitte Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)
destournelles, à part, traversant la scène.[41]
Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. (Haut.) Monsieur Bernard, vous ne partirez pas.
bernard.
Ma résolution est inébranlable.
destournelles.
Vous ne partirez pas, vous dis-je.
bernard.
Qui m'en empêchera?
destournelles.
Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.
bernard.
Comment?
destournelles.
Elle vous aime.
bernard.
Vous êtes fou!
destournelles.
Elle vous aime... et vous l'épouserez.
bernard.
Moi!
destournelles.
Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?
bernard.
Monsieur de Vaubert!
destournelles.
Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre femme et de vos domaines?
bernard.
Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon cœur... Comment m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
destournelles.
Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.
bernard.
Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...
destournelles.
Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.
bernard.
La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.
destournelles.
Bah! si elle vous aime?—L'amour est un bon diable qui n'a pas d'armoiries.
bernard.
Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.
destournelles.
Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!—Le voici.... Pour l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
bernard.
Jamais!
destournelles, à part.
Oh! nous verrons bien.
BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.
hélène, entrant par la porte de droite.
Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...
destournelles.
Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une félonie.
bernard.
Monsieur... pas un mot...
hélène.
Une félonie!... monsieur Bernard?
destournelles.
Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...
bernard.
Je vous défends...
hélène.
Qu'est-ce donc?
bernard.
Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.
hélène.
Mais encore?
destournelles.
Il veut partir... il se dispose à vous quitter.
hélène.
Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?
destournelles.
Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
hélène.
Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
destournelles.
Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse l'en empêcher.
hélène.
Cette personne?...
destournelles.
Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de me retirer... (Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à droite.) (Bas à Bernard.) Allons, ventrebleu, en avant!... La charge sonne... Vive l'empereur!
(Il salue Hélène et sort par le fond.)
BERNARD, HÉLÈNE.
hélène.
Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir, nous quitter?
bernard.
Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.
hélène.
Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?
bernard.
Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif impérieux...
hélène.
Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que j'éprouve.... (Timidement). Monsieur Bernard, votre cœur a-t-il à se plaindre de nous?
bernard, vivement.
Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.
hélène.
Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.
bernard.
Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien à lui pardonner.
hélène.
Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?
bernard.
Vous, Mademoiselle... Vous!...
hélène.
Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.
bernard.
Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je suis jeune encore... j'aime mon métier.
hélène, souriant d'un air de doute.
Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.
bernard, embarrassé.
Non... sans doute... mais...
hélène, lui imposant silence.
Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin du feu, vous me raconterez vos campagnes.
bernard.
Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est pas fait pour moi.
hélène.
C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?
bernard.
Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.
hélène.
Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?
bernard.
Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.
hélène.
Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre cœur. Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre sœur?
bernard.
Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.
hélène.
Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?
bernard.
Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret doit mourir avec moi.
hélène.
Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains d'entrevoir...
bernard.
Si je vous le disais... Oh! non, non, votre cœur ignorera toujours le martyre que j'endure.
hélène, très-troublée.
Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...
bernard.
Sans remède.
hélène.
Je devine. Il est peut-être au monde une personne... (À part.) Il se tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue... (Haut.) Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être... (Bernard ne répond rien.—Elle met la main sur son cœur.) Oh! je comprends maintenant ce que vous devez souffrir.
bernard.
Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.
hélène, avec une joie contenue.
Eh! quoi, celle que vous aimez...
bernard.
Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est tellement au-dessus de moi!
hélène.
Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?
bernard.
J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai pas songé un seul instant à la franchir.
hélène, souriant.
Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse de sang royal?
bernard.
Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?
hélène.
Soyez plus juste envers vous-même... Quel cœur si haut placé pourrait se croire au-dessus du vôtre?
bernard.
Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir... C'est par pitié que vous parlez ainsi.
hélène.
Par pitié!...
bernard.
Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche ne vous offenserait donc pas?
hélène.
Monsieur Bernard!
bernard.
Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le cœur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser. Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez, n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....
hélène, très-émue.
Et si je vous dis que mon cœur me le permet?
bernard.
Ah! (Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.—La porte du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire brusquement sa main).