Les oiseaux alternés comme un chœur de pipeaux,
L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos
Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,
T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise
Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair
Encensée au contact des feuilles et de l'air.

La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines normandes... donc nature qui se rattache toute à la terre et radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse qui va se confirmer aisément.

De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: Ferveur, Occident. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre, elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre fécondation que celle du cerveau!

O toi, naissance, sœur jumelle de la Mort,
Race obscure, dans notre geste confinée,
Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,
Complices du vouloir d'où sort la Destinée?
Je n'accepterai pas, en mon humanité
Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire;
Ton égoïste événement dans notre histoire,
Je le repousse avec toute ma charité.
Loin de moi donc le faix de ton œuvre incertaine,
Et que puisse la vie oublier l'œuf caché
Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché,
Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine.

Ici la Femme de lettres l'emporte sur la Femme, pour l'absorber toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie, c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la plasticité féminine!


MADAME HENRI DE RÉGNIER

Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine! J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer. Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y pût tromper—ce qui aurait eu plus de conséquence—chacun portait une cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont mieux délimitées. Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel, spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir autour de lui.

Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante association, merveilleusement agencée pour le succès de ses adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais, et—détail unique, je crois, dans la vie littéraire—se restreignant toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est demeuré intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme, ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'Hernani, et quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux Fleurs du Mal, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils était.... Chapelain, le futur auteur de la Pucelle: cinglante ironie du sort, qui n'en fait jamais d'autres.

Mais la date des Fleurs du Mal est déjà loin de nous. Nous nous formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la formation d'un talent?

Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu. Dans un temps où chacun vit pour soi et n'attend des voisins que horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua à sa première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de Madame Bovary, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable don?

A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier, rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète, femme de poète, sœur par alliance de romanciers[4], comment eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le dire? Chez Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui l'emporta.

L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute spontanéité.

Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles—je parle de son œuvre romanesque, non de ses vers—on discerne les maîtres qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et, je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs empruntées à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long des haies».—Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire, c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui tout d'abord le donna.

Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux! Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent à nul autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée, l'auteur d'Esclave eût pu composer ce poème de la servitude amoureuse?

... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont la principale image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont, j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous comme une caresse! Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part, d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait devenir l'Esclave de son inspiration?

Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après tant d'années écoulées celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait impossible de me représenter l'héroïne d'Esclave sous d'autres traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure, une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son expérience personnelle.

Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des images qu'il imprime dans notre cerveau, Esclave de Mme Henri de Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes, pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord lui fut indiqué.

Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par l'harmonie de leurs proportions, se rattachent à ce qu'il y a de plus pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une certaine Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce bref récit: Esclave, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction. Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage, on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer. Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du sujet, à faire craquer le cadre du tableau[5].

Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce que nous goûtons dans ce roman: Esclave. Un minimum de personnages: Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux, puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son cœur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur.

Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia, que celui-ci n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent chez sa fille en valeur d'émotion, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité, peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés de l'âme, et nous les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit. Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la durée aux œuvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant, je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente sincérité.

Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier. Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On connaît cette fin d'un petit Poème en prose: «Il y a des femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine: la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer: «Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!»

Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger, le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman nous marque un conflit, une lutte dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots, l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout espoir de jamais se reprendre[6].

Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait un grand nombre de Grâce Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à proportion des documents qu'elle assembla...

La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose dire, par nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du Dominateur, de l'Homme à femmes, du maître de l'esclave amoureuse, esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire, quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée, je vous ai quittée, je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine le plus petit regret pitoyable ou attendri!»

A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des conseils à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car si les instincts nobles, ou conservateurs de l'ordre social, spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines, il en ira pareillement des destructeurs, qui s'opposent aux premiers de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan, qui est de théoriser, de formuler des vues d'ensemble sur la vie... et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de la Femme.

Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie de Grâce, vêtue des mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.»

Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les frémissements de ses nerfs, car répétition engendre monotonie, et, suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles, et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement de ses personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus passionnée encore que les précédentes...

Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct, pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se différencie guère du pur instinct animal que par les nuances d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes, et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi. Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute, n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros.

Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie, de qui le désir s'ennoblit de courage et de dévouement—dévouement, parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-même... courage, parce qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au prix de son amour nul risque ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne descendait en ligne directe de trop illustres modèles: Charlie-Chérubin, filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin d'une si tendre cousine; Charlie, «le cavalier servant, cet enfant inoccupé qui, entre l'éducation finie et une carrière à choisir, passait son temps à ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui plier son châle à franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans nos songes avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre adolescence, déposèrent en nous le charme de leur première empreinte! Ce sont illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur d'Esclave place son jeune héros—car il est impossible que Mme Henri de Régnier, qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition de notre génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à deux noms qui en sont les représentants immortels.

En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles. Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang plus impétueux et, quand il traduit son désir, c'est en des termes qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio. Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez, pardonnez-moi... de tout votre corps.»—Ah, cela, c'est du Charlie tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément vaincue!

Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après leur forme, on enferme les œuvres de l'art. Au-dessous d'un titre comme cette Esclave, l'éditeur qui fait appel au public et se préoccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit délibérément ce sous-titre: Roman. Sait-il pas en effet que, parmi les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher dans ses livres l'histoire qui la pourra divertir un instant? Donc il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point de vue, qui justement fut inventée pour donner aux œuvres de l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de plaisir que lui procure Esclave:

Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette Esclave et la multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur, donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans une page de ses Cahiers de Jeunesse: «Je ne sais pas pourquoi les faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se peignant par des faits extérieurs.»—Déjà cette sobriété qui déblaie tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions hommage. C'est la conception classique de l'œuvre imaginative, telle qu'elle sortit de notre dix-septième siècle français, et—rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une femme—de la plume de Mme de La Fayette.

Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit, découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir, combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou grisâtre, selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur encore en bouton.»

Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps où la plupart des œuvres d'imagination dénotent la hâte avec laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le principe fondamental de toute esthétique: que la Forme seule peut imprimer la durée aux œuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de notre génie français, résumé dans ces deux mots: sobriété du détail, pureté de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre: Roman, nous puissions substituer celui de Poème en Prose, qui plus exactement fait justice à son mérite.


MADAME MARCELLE TINAYRE

Quand Victor Hugo, pater familias et pontife de plusieurs générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence. L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire elle-même qui lui réservait des statues là où tant d'autres n'eurent même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant, l'auteur d'Indiana voulut bien reconnaître que la Fortune avait souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène, pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard. Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat. Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.

Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre. Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel manœuvre, tel spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le genre littéraire, tandis que la clientèle payante des œuvres critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.

Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils vous diront—vous pourrez constater d'ailleurs—que les signatures féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde, analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu ressentir. Effrayante précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe faible.

Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement révélateurs par leurs prolongements sur l'âme humaine. Bien plus que le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase des jalousies et des rancœurs, et l'auteur de la Maison du Péché allait être le bouc émissaire de tant de rancœurs accumulés. Basses besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus médiocre dans la littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les hommes un lien plus fort encore que l'amour.

Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait juste—juste, entendons-nous bien, par l'importance du point visé, car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la Maison du Péché, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force, réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer un intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans l'œuvre d'art une psychologie en action... C'était aussi constatation de la plus évidente réalité.

Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur elles-mêmes et mettant la main sur leur cœur pour en suivre les battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions—et c'est peu d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions. Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il est objectif, étrangement objectif, et il sait être intellectuel.

Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la condition première de tout art objectif. Se représenter des états d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure nous prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait? Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve restreint à la littérature personnelle le domaine de la création littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les autres, se subordonne aux goûts du public. Encore serait-ce une question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés.....

La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement l'œuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,... Shakespeare... voilà une équation[7] qui tout d'abord scandalisa, mais aujourd'hui ne fait plus difficulté. Il fallut des années pour que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains. Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont qu'une transposition de lui-même?

Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que représente un roman comme la Domination. A quel point, mais d'autre façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir à l'examen de son roman: Esclave. Elle ne l'est pas par assimilation d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt[8].

Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu, d'artificiel, contraire à la réalité des faits. Une méthode, c'est quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se subordonnant à la logique, tandis que création d'art, chez un être vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la Maison du Péché compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce qu'il adviendra du conflit passionnel où sont engagés Augustin et Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte, individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à elles-mêmes.

Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes compositions que Delacroix appelait les Grandes Machines[9], il s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre elles. Pareillement dans la Maison du Péché, tous ces personnages accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plaît à les considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat.

Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre, dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que chacun comprendra! C'est ainsi que, dans Madame Bovary, les figures de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables, presque au même titre que les protagonistes de l'œuvre: Emma, Rodolphe et Léon.

Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre, c'est, à n'en pas douter, Madame Bovary. Il serait aisé de montrer, citations en mains, que la technique de la Maison du Péché est sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C'est le même procédé de composition par Portraits détachés où s'affirme un extraordinaire don visuel, par Descriptions de nature, isolées en apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame, enfin par Morceaux, exécutés avec ce souci de leur donner une exceptionnelle importance[10]. Et je ne prétends pas—chacun me comprendra—qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de plier son esthétique à celle d'un maître admiré, ou qu'une fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à d'identiques exigences. La grande loi de la Liaison des Idées commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre associe ses images conformément à l'esthétique de Madame Bovary. Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse, fut bercée au son de ces cadences.

Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel. D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi: toute grande œuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis, l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie, sur l'éveil de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure justification littéraire dans l'épanouissement romantique du dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les racines qui fortifieront son développement.

Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée, dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un nom féminin comme la Maison du Péché, présente, dans l'exécution et dans la conception même, quelques traits communs avec telle œuvre fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus virile des plumes féminines d'aujourd'hui.

Qu'est-ce en somme que ce roman: la Maison du Péché? Un problème de psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la pleine saveur de son œuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.

Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans l'œuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle damnation.—«Chaste entre les chastes—c'est le principal portrait de la mère d'Augustin—restée vierge de cœur, Thérèse-Angélique conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour l'œuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais sans soupçonner—car l'occasion ne s'en est point offerte—les sources vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien, rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente, réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église, l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est l'amour!»

En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir, c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée. Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en même temps, c'est une âme profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure lettre morte toute notion d'au-delà.

Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un passionnant problème. Il faut souligner cette épithète: vivantes.—Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force intellectuelle, non plus seulement sensible, des états passionnels et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée comme la signification de l'ouvrage.

Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage du mundus muliebris, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste. Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé... Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal, de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir, car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable, celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme complet, avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile, cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la Maison du Péché, pour nous convaincre que cet abandon est un instant de brève folie.

Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique, combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures! Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer succédant aux premières délices, et si jamais œuvre d'art pouvait servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour et après la possession! Rancœur de la possession où s'ajoute cette certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par où l'œuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond amour—car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de ses rivales?

Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité, c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement, et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale, suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui nous proposent la formule de leur art.

Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations, celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en amour, pour donner à la Femme rôle et fonction d'Initiatrice. Avec elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon, lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins l'Initiatrice, et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais l'individualise.....