Mystiques barcaroles,
Romances sans paroles,
Chère, puisque tes yeux
Couleur des cieux..
Puisque l'arome insigne
De ta candeur de cygne,
Et puisque la candeur
De ton odeur,
Ah! puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbe d'anges défunts,
Tons et parfums,
À sur d'almes cadences
En ses correspondances
Induit mon cour subtil (?),
Ainsi soit-il!
Ce petit morceau est intitulé: À Climène. Il ne rappelle que de fort loin Bernis ou Dorat.
VII.
Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance, celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec un volume de vers, Sagesse, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est peut-être le seul livre de poésie catholique (non pas seulement chrétienne ou religieuse) que je connaisse.
Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle, c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant—avez-vous remarqué?—les artistes qui passent pour les plus rares et les plus originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.
Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs mœurs et qu'ils n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques extérieures)?—J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs reprises[5]. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné ailleurs,—par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de rationalisme,—par un goût de paradoxe,—par sensualité même,—enfin par un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à la fois très émouvant: ils ont feint de croire à la loi pour goûter mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul: péché de malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais pour jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère hésiterait peut-être à donner l'absolution.
Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition», des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science comme ferait un rédacteur de l'Univers:
Le seul savant, c'est encore Moïse.
Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu:
Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,
Abhorrait ta jeunesse.....
Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre
M'ont fait une âme neuve!...
Il adresse son salut aux Jésuites expulsés:
Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu!
Vous êtes l'espérance!
Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique:
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie,
...............
Car, comme j'étais faible et bien méchant encore,
Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
Elle baissa mes yeux et me joignit les mains
Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...
...............
Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies,
Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.
Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de lettres servaient la messe et chantaient aux offices,
Quand Maintenon jetait sur la France ravie
L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.
Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie:
Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste!
Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» il voudrait y avoir vécu, avoir été un saint, avoir eu
Haute théologie et solide morale.
Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement) à ceux du saint auteur de l'Imitation. Il échange avec le Christ des sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.» Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus religieux qu'on ait écrits:
—Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté.
—Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment,
Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,
Ô justice que la vertu des bons redoute?
..............
Tendez-moi votre main, que je puisse lever
Cette chair accroupie et cet esprit malade.
..............
—Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise
De ton cœur vers les bras ouverts de mon Église
Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
L'humiliation d'une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise
Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;
Puis franchement et simplement viens à ma table,
Et je t'y bénirai d'un repas délectable
Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.
..............
Puis, va! Garde une foi mode en ce mystère
D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison...
..............
Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre.
D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,
D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
Enfin, de devenir un peu semblable à moi...,
..............
Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs...
..............
—Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme
D'une joie extraordinaire; votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois;
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes...
..............
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi;
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense
Brouille l'espoir que votre voix me révéla,
Et j'aspire en tremblant.
—Pauvre âme, c'est cela!
Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est peut-être la première fois que la poésie française a véritablement exprimé l'amour de Dieu.
Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?» En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui revient au même) l'impuissance à l'imaginer dès qu'on essaye de le concevoir comme il doit être: principe des choses, éternel, omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit concevoir un Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies, etc., et elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces vertus n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec les autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il faut que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini pour communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme humaine qui gouvernerait le monde.
Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer Dieu déraisonnablement, comme on aime les créatures, elle résout toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux? Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi. Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il fasse. C'est donc notre amour qui crée sa sainteté. Remarquez que c'est exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux romanesques, des chevaliers de la Table ronde ou des bergers de l'Astrée, ce qui les rendait capables d'immoler à leur maîtresse non seulement leur intérêt, mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme des ordres absolus et sacrés. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour! Et, de fait, toutes les épithètes que l'auteur de l'Imitation donne à l'amour de Dieu conviennent aussi à l'amour de la femme. Le dévot aime, sous le nom de Dieu, la beauté et la bonté des choses finies d'où il a tiré son idéal,—et le chevalier mystique aimait cet idéal à travers et par delà la forme finie de sa maîtresse. On s'explique maintenant que l'amour divin donne à ceux qui en sont pénétrés la force d'accomplir les plus grands sacrifices apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté, le détachement; car ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons à un idéal qu'une expérience terrestre a lentement composé: c'est donc encore à nous-mêmes que nous nous sacrifions.
Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet accroissement—et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On comprend dès lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme celle de M. Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule religion possible, le refuge unique après des misères et des aventures où déjà sa raison avait pris l'habitude d'abdiquer.
Ô les douces choses que sa piété lui inspire!
Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère:
Un frisson d'eau sur de la mousse!...
Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté, c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue...
Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur â l'âme
Que de faire une âme moins triste...
..............
Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.
Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
Des autres et de moi, de la route suivie,
Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.
Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise et purifie:
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal...
Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix!...
............
Remords si chers, peine très bonne,
Rêves bénis, mains consacrées,
Ô ces mains, ces mains vénérées,
Faites le geste qui pardonne!
............
Et j'ai revu l'enfant unique...
Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure.
J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir
Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,
J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées
Innocence! avenir! Sage et silencieux,
Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
Belles petites mains qui fermerez mes yeux!
Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont obscures, sans que le poète l'ait voulu,—et celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je préfère de beaucoup ces dernières. En voici une:
L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame.
Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah! quand refleuriront les roses de septembre?
Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce sonnet—et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai trouvé.
Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que dit-elle?
Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils sont empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout s'explique assez aisément.
Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère. L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.» Pourquoi cette comparaison—très juste d'ailleurs, mais si inattendue? C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne. Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la litière...
Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...»
Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air de malaise, sa bouche pâteuse.—«Allons, bois un bon verre d'eau fraîche, et dors.» Le reste va de soi.
Premier tercet.—La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.—La fin est limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du poète.—Relisez maintenant, et dites si toute la pièce n'est pas adorable!
VIII.
Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien, car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi, Sagesse à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils, d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse, hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...
Vous trouverez dans Jadis et naguère, de vagues contes sur le diable. Le poète appelle cela des «choses crépusculaires.» C'est dans Echatane. Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et alors les démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais
On n'avait pas | agréé le sacrifice.
Quelqu'un de fort | et de juste assurément
Sans peine avait | su démêler la malice
Et l'artifice | en un orgueil qui se ment (?).
Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué. Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie: «Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au ciel.—Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:
Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.
Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; puis le sens échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre—sinon que le diable est toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'écouter, et qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant...
Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie de M. Paul Verlaine. Lisez Kaléidoscope:
Dans une rue, au cœur d'une ville de rêve,
Ce sera comme quand on a déjà vécu;
Un instant à la fois très vague et très aigu...
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!
Ce sera comme quand on ignore des causes:
Un lent réveil après bien des métempsycoses;
Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois
Dans cette rue, au cœur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où des cafés auront des chats sur les dressoirs,
Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...
Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve... Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand, d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les unissait par des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus douloureuse...
Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit Kaléidoscope, on verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir les éclaircir ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...
Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.
IX.
De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul. Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5 et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à l'oreille tout en l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale de l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or, au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière que j'y ai substituée. Soit;—mais notre oreille à nous ne saurait s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:
Londres fume et cri | e. Oh! quelle ville de la Bible!
Le gaz flambe et na | ge et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons | dans leur ratatinement terrible
Épouvan | tent comme un sénat | de petites vieilles.
Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou la huitième.—Et voici des vers de onze syllabes:
Dans un palais | soie et or, dans Echatane,
De beaux démons |, des satans adolescents,
Au son d'une musi | que mahométane
Font liti | ère aux sept péchés | de leurs cinq sens.
Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit. Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre après la troisième ou la septième.
D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe. C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement différent, mais opposé.
Aussi bien pourquoi | me mettrais-je à geindre? (5, 5)
Vous ne m'aimez pas |, l'affaire est conclue,
Et, ne voulant pas | qu'on ose me plaindre,
Je souffrirai | d'une âme résolue (4, 6).
Ainsi, dans la plus grande partie de l'œuvre poétique de M. Verlaine, les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs solitaires et allons-nous-en.
Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel. Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je crois, trouvé sur le tard):
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise:
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'indécis au précis se joint...
Car nous voulons la nuance encor
Pas la couleur, rien que la nuance
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve, et la flûte au cor...
D'autre part, il est tout simple:
Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes:
Ils ne m'ont pas trouvé malin.
C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît tant à la longue. À force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence me gagne. Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète n'exprime ses idées et ses impressions que pour lui, par un vocabulaire et une musique à lui,—sans doute, quand ces idées et ces impressions sont compliquées et troubles pour lui-même, elles nous deviennent, à nous, incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles sont simples et unies, il nous ravit par une grâce naturelle à laquelle nous ne sommes plus guère habitués, et la poésie de ce prétendu «déliquescent» ressemble alors beaucoup à la poésie populaire:
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur? etc.
Ou bien:
J'ai peur d'un baiser
Comme d'une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer.
J'ai peur d'un baiser.
Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme naïf dans la langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un primitif.[Retour à la Table des Matières]
TOUTE LA LYRE
I.
Ce qu'il dit
Est semblable au passage orageux d'un quadrige.
Un torrent de parole énorme qu'il dirige,
Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,
S'écroule de sa bouche en tempête, et descend
Et coule et se répand sur la foule profonde....
Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle, le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans interruption Toute la Lyre, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant,
Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,
ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, qui «secouait des pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et aveuglé de métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes oreilles comme celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je reconnais et j'adore la toute-puissance de son verbe.
Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an dernier[6], que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon cœur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est fort juste,—mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus. J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie: faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même, la lecture de Toute la Lyre, non celle que j'ai reçue, voilà quinze ans, de la Légende des siècles.
—Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je respecte.—Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse faire d'autre et sortir de moi!
Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?
Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre. Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois ces grandes vibrations éteintes?
Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant qu'elle est faite, il ne faut plus verser de sang.—Il croit au progrès, à la future fraternité des hommes.—Il maudit les rois et les empereurs.—Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur, expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir «l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».—Il gémit sur les émeutes de Lyon.—Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il porte.—Il flétrit Louis XV.—Il entend, dans la nuit, les esprits du mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les prêtres et les rois.—Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la poignée de cendre qu'il contient.—Il fait tous ses compliments à Mlle Louise Michel pour sa conduite après la Commune...
Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la délivrance des esprits, l'avenir, le progrès...
La troisième partie se pourrait résumer ainsi:—L'enfant est un mystère rassurant.—La femme est une énigme inquiétante.—Soyons bons.—Évitons même les petites fautes.—Dieu est grand. Nos batailles font à son oreille le même bruit qu'un moucheron.—La nature est mystérieuse.—C'est l'ombre qui a fait les dieux.—Les prêtres sont horribles.—L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.—Le monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon. Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre! Lumière!
Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et voici les pensées qu'on y trouve:—Les poètes primitifs aimaient la nature, et elle leur parlait.—J'ai fait de la critique quand j'étais enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.—La tragédie classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!—Le bon goût est une grille. Le critique est un eunuque, etc.—Shakespeare est sublime.—Brumoy est un âne.—Le rire est une mitraille.—Laharpe, Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des pourceaux.—La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.—Tous les grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers, Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère par Zoïle, etc.....—Les poètes sont les guides du genre humain.—Les sommets sont dangereux; on y a le vertige.—Les grands hommes sont malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une âme nouvelle à l'humanité.
Voilà le premier volume.
Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et que chacune des «sept cordes de la lyre» rend sensiblement le même son?—Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus familièrement, se confie à ses amis.—Tu me dis que j'ai changé, écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la femme. Seulement je suis plus triste.—Lorsque j'étais enfant, la France était grande.—À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends tout.—À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.—J'ai beaucoup souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience tranquille.—«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop grands l'un et l'autre pour vous haïr.—Sur la mort de Mme de Girardin: Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes âmes... Je voudrais m'en aller aussi.—Je rêve aux morts; je les vois.—Je méprise la haine et la calomnie.—Idem.—Je travaille: le travail est bon.—Je suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: Va!—Je rentrerai, comme Voltaire, dans mon grand Paris.
Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux Chansons des rues et des bois.
Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes dialoguées dont le fond se réduit à ceci: que la femme est fragile, qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle aime les soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques chansons, qui ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait écrites.
Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature, Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit:
...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain,
il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis que vous êtes infâmes.—Il ne fallait point détruire la Colonne parce que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme, mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.—Je flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont massacré les soldats de la Commune.—Un tout petit roi m'a chassé de Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.—Nous sommes vaincus, mais j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est Lumière.—Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et Strasbourg.—Aux historiens: Ne cherchez pas à expliquer les traîtres; on croirait que vous les excusez.—Vous n'arrêterez pas la Démocratie montante.—Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le peuple, ma conscience rugira...
En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes. Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien de plus de Toute la Lyre,—et pas grand'chose de plus des quinze volumes de vers lyriques de l'immense poète.
—Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?
—Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture d'âme,—pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers: «Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez qu'il les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, qu'on aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est kifkif, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques des Chansons des rues et des bois. Cette autre idée, que tout finira par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une seule pièce dans Toute la Lyre, qui ne rappelle des pages, je ne dis pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps), je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de la Légende et des Contemplations,—et nul n'en a fait, si je puis dire, de plus indiscernables, de plus aisés à substituer les uns aux autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux d'indigence.
Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de l'Âne. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où, seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et, d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après un peu d'hésitation, que des vers de la Légende, qu'on m'avait cités, étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à manger d'Éviradnus:
Cette salle à manger de titans est si haute,
Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard
Aux étages confus de ce plafond hagard,
On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)
Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. Mais cela prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des Quatre Vents de l'esprit une énorme part de fabrication quasi mécanique et automatique, quelque chose où ni le cœur, ni la pensée ne sont intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de larmes, les dix mille vers de Toute la Lyre. J'assistais à cette poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais elle n'entrait pas en moi.
Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à tort ou à raison, plus de substance dans leur œuvre, plus de rêve et aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre. Je les sens absolument sincères, et que leur poésie s'écoule d'eux involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été possible de converser...
L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la mienne. Il y a dans son œuvre trop d'attitudes, trop de sentiments, trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit. Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte, c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des sauterelles et comme s'il avait réellement des entretiens avec Dieu sur la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de Pindare. Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le bric-à-brac, et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui m'offensent également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; cet homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'œuvre de bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers à barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la Révolution; l'ombre avant, la lumière après... telle est sa vision des choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des doctrines qui ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être arrivée jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou Racine, de tous les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est loin de nous, très loin...
—Oui, tout cela peut être vrai. Mais...
II.
«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos de ses œuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des rognures,—ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les héritiers,—par piété évidemment,—font flèche de tout bois et même de tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier. Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez récemment, c'est que Toute la Lyre est une collection d'épreuves ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin Michel-Ange...»
Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou huit ans avant sa mort, la publication de Toute la Lyre. Et il me paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage d'«épreuves ratées» que la seconde Légende des siècles, le Pape, l'Âne, Religions et Religion, Pitié suprême, le Théâtre en liberté ou la Fin de Satan.
La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément ce que j'ai voulu dire. Les Chants du crépuscule étaient la même chose que les Voix intérieures qui étaient la même chose que les Feuilles d'automne; la seconde Légende était la même chose que la première; les Quatre vents de l'esprit reprenaient tous les thèmes des Contemplations, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va croissant. La pièce qui ouvre Toute la Lyre, et qui en rappelle quinze ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui viennent ensuite sont de purs chefs-d'œuvre. Il y a aussi deux ou trois poésies d'amour qui égalent les plus belles des Contemplations. Il m'est impossible de voir en quoi l'Idylle de Floriane est inférieure à n'importe quel morceau des Chansons des rues et des bois, ni en quoi la dernière partie, la Corde d'airain, diffère de l'Année terrible. Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les éditeurs nous annoncent Toute la Lyre, ne lisez pas: Tout le tiroir! Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de Hugo, je devais prendre son œuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.
—Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'œuvre de Hugo. Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a encore de braves gens qui disent: «Oh! Moïse sur le Nil! Oh! le Chant de fête de Néron!... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait déjà du mauvais goût dans les Orientales?» Et d'autres, au contraire: «Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des Contemplations! mais le poète épique de la Légende!» L'autre jour encore M. Sarcey écrivait, dans sa causerie du Parti National: «Victor Hugo a plusieurs manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une manière. La preuve, c'est que Toute la Lyre se compose de pièces écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut sans doute distinguer le Hugo d'avant les Contemplations et celui d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières» successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre: «Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé; troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un bestiarium de mots et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve. Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des différences de degré, non d'espèce.
Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est après les poèmes de Vigny et même après la Chute d'un Ange qu'il conçoit la Légende des Siècles. C'est après Gautier et Banville qu'il se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle sont venues tour à tour tirer la corde...
Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel, je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance, l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est définir Hugo tout entier,—ou presque.
Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...» Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre cœur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir dans Toute la Lyre, pour votre plus noble divertissement, quelques exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un mouvement si large, si emporté, si continu,—ni qui emplissent l'oreille de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas trop.
Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé l'Échafaud, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici) que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici le début:
Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?
Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.
Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers, par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement expressives. J'en prends une poignée, au hasard:
............Il écrit;
Le vent d'orage emporte et sème son esprit,
Une feuille, de lange et d'amour inondée...
.............
Il dénonce, il délivre; il console, il maudit;
De la liberté sainte il est l'âpre bandit.
.............
Il est le misérable; il est le formidable;
Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;
Il égorge, massacre, extermine en créant;
Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;
Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.
Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et tragique—(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver, à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la profondeur):
Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!
Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car, sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée: elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument; et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne résiste...
Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement (et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:
Tigres compatissants! Formidables agneaux!
Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...
Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le «Chœur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai de la Ferraille:
Les belles ont le goût des héros...
Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement fantastique:
Les belles ont le goût des héros, et le muffle
Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle
Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;
Quand passe un tourbillon de drôles moustachus
Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques,
Un doux soupir émeut les seins élégiaques.
Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur
Effroyable, traînant après lui tant d'horreur
Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate,
Charme la plus timide et la plus délicate.
Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant
Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand
Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne
Avec emportement son âme à la caserne:
Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,
Toujours la sensitive adora le dragon.
Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche
De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;
La femme se fait faire avec joie un enfant
Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,
Et c'est la volupté de toutes ces colombes
D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.
Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez nommer, s'évanouissent,—et ils le savent bien. C'est une joie absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie. De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais cœur, rien ne me réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:
Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;
Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée
Des captifs enchaînés nus dans les souterrains;
Galéas Visconti, les bras liés aux reins,
Râle, étreint par les nœuds de la corde que Sforce
Passe dans les œillets de sa veste de force;
Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,
Fait lécher par un bouc son père enduit de miel;
Soliman met Tauris en feu pour se distraire;
Alonze, furieux qu'on allaite son frère,
Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;
Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,
Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;
Borgia communie; Abbas, maçon farouche,
Fait, avec de la brique et des hommes vivants,
D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...
etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont excellé dans le développement oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de Lucain, de Juvénal, de Claudien,—et aussi de d'Aubigné, de Malherbe, même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa rhétorique qui lui ont créé sa pensée.
D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive (laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps Toute la Lyre pour y rencontrer ces «vers dorés»:
Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être;
Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;
Ménage les petits, les faibles. Sois le maître
Que tu voudrais avoir.
Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:
Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;
Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous.
Tout passant peut venir vous en demander compte.
Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,
Dans nos abaissements et dans nos abandons:
C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.
Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque, ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est continuel.
Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en a dans Toute la Lyre; voyez Ce que dit celle qui n'a pas parlé.)
Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et mon cœur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.
Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que des visions antithétiques. Mais justement les plus originales conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza... L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de philosophie dans son œuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète. Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son œuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul, mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...[Retour à la Table des Matières]