L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement—quoique clandestinement (la presse n'était point conviée)—l'anniversaire de la naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait Ruy Blas, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine et grand homme d'État.
(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point de Ruy Blas que j'ai dessein de vous parler.)
Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille, ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les œuvres posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la Comédie-Française.
Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand, l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»
Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète? Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?
Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les «réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,—et la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a repris le Roi s'amuse et Marion Delorme. Il ne manque qu'une chose à ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.
Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des célébrations d'anniversaires. Il ne faut jurer de rien, On ne badine pas avec l'amour, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et nous touche autrement que Marie Tudor ou même Hernani. Il est facile de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.
C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et particulièrement solennels?—Oui, le peuple a lu quelque peu Notre-Dame de Paris, et les Misérables, malgré les longueurs et le fatras. Mais l'Homme qui rit ou Quatre-vingt-treize, croyez-vous qu'il les ait lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,—ou même M. Richebourg—le sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez l'auteur des Contemplations, ce sont des qualités d'artiste, dont la foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.
Mais sans doute—et bien que le peuple ne puisse le comprendre entièrement—c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.
Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.
Mais Musset a des cris de passion égaux à tout—et une tendresse, une grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré, par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine. Ce poète, qui est un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant qui tout pâlit, car c'est la poésie même.
La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des trois.
Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles de Pomairols, parlant de Lamartine:
..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne,
N'a pas le rude élan de la haute montagne
Assise pesamment sur ses lourds contreforts,
Miracle de matière, orgueilleuse géante,
Qui redresse les flancs de sa paroi béante,
Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.
Plutôt son œuvre douce où coulent tant de larmes
Fait songer à la mer triste, pleine de charmes,
Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,
Mollement étendu sur sa couche azurée,
S'unit de toutes parts à la voûte éthérée
Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.
Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo, mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il l'est moins que Lamartine.
Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez Ce que dit la bouche d'Ombre. «La première faute fit le premier poids et créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?). De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»
Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique, enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à force de simplification, une façon de Guignol épique.
Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps, c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser—ni de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres de chevet,—si ce n'est pour quelques disciples d'une génération antérieure à la nôtre?
Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort, mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.
Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des souffrants, l'apôtre de la fraternité.—Mais ici même, il est évident qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand. L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand cœur que Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de Jocelyn et de la Marseillaise de la paix, a connu toutes les belles illusions de la foi démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?
Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus élevée dans l'admiration de ses contemporains?
Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la beauté de son sacrifice.
Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui affligeait les esprits délicats.
Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux rival!—Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo, l'autre plus malheureux,—et tous deux plus aimables.
Ainsi—et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par l'imagination et par l'expression—sous quelque aspect que nous considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs. Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle dont il est l'objet?
On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.
Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son exil à sa gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de l'exil et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et des passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale d'un Raspail et d'un Chevreul.
Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor Hugo que de ses œuvres, et par là de le remettre à son rang—c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.[Retour à la Table des Matières]
J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que j'avais manqué de respect à Victor Hugo.
Comment?
En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne lui tenir compte que de son œuvre et de le remettre à son rang,—qui est le premier.
Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et Musset—et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.
Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs publics.
Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce qui n'infirme en rien mes conclusions.
M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le Dernier jour d'un condamné, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les Châtiments.
Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je vous prie? Les Châtiments paraîtront toujours un fort beau livre, mais non plus beau, j'imagine, que les Contemplations, les Nuits ou les Harmonies. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des œuvres des poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine, opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole, ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au lendemain du coup d'État.
M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une révolution dans la littérature, et que par là du moins il est absolument hors pair.
Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les Odes et Ballades et même les Orientales, écrites après les Méditations, ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la Légende des Siècles nous avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la Chute d'un Ange. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?
D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a «incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante. Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de Victor Hugo». Le poète de la Légende a souvent enchanté nos imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même. Les hommes de ma génération lui doivent peu de chose; ceux qui suivront ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât à notre âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui semble presque en dehors.
N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.
Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a conduit au Panthéon—dans son hypocrite corbillard des pauvres—qu'on l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos cœurs.
Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le Cheval, Ibo, Booz endormi ou le Satyre que je serai tout abîmé de contrition. Mais, je le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu le Lac, la Réponse à Némésis, les Laboureurs ou la Vigne et la Maison.
Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps qui s'écoule, un triage se fait dans les œuvres: les grandes figures du passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.
Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?
Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.
Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.
De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne, par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin» dont parle Platon.
Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature, l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.
Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était qu'une seule fois possible.»
Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification. On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde, et dont on ne sait «comment ils sont faits.»
Sans compter que, parmi ces vers de génie—à travers les nonchalances, les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du dix-huitième siècle,—des vers éclatent et des strophes (les poètes le savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore, d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.
Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi le poète de la Marseillaise de la paix, des Révolutions, des Fragments du livre antique; que nul n'a plus aimé les hommes, ni annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps nouveaux; qu'il a fait Jocelyn, cette épopée du sacrifice et le seul grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est dans Harold, dans Jocelyn et dans la Chute d'un Ange que se trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été écrits dans notre langue?
Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines, visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond» de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux orateur. Il écrit l'Histoire des Girondins, renverse un trône, gouverne la France pendant quatre mois—puis rentre dans l'ombre.
Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques antiques, il règne réellement par la parole. Le jour où, acculé contre une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de paille, visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras tandis que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un loqueteux qui fondait en larmes,—le jour où, tenant seul tête à la populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta—avec des mots—et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,—la fable d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.
Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure extraordinaire,—tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé, une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et finissant par tendre la main au peuple...
Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de douleur.
Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des Châtiments entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera aussi leurs vies et leurs âmes.[Retour à la Table des Matières]
La Porte Saint-Martin va reprendre les Beaux Messieurs de Bois-Doré, cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre bientôt Claudie, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est un chef-d'œuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis content—comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un commencement de retour des esprits et des cœurs vers Lamartine. Car, à mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont illustré les cinquante premières années.
Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec d'Urfé, Corneille et les grandes Précieuses, revient, vers 1660, à plus de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est passé dans notre siècle quelque chose d'assez semblable?
Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes, idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.
Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.
Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être, avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne; et, quant à son œuvre, une partie en sera belle éternellement, et l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits.
Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un homme,—sans plus de scrupules et de la même façon.
N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.
La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation, peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie d'un grand nombre.
Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la fréquence des aventures de cœur de cette femme magnanime se pourrait expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.
On reproche à son œuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,—et celui des idées.
Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est chez elle absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a une imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, transforme et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits imprévues et charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse de contes. Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... Je suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de l'Homme de neige, de Consuelo et de Flamarande me raviraient encore. Et quelle fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique des choses, dans les Beaux Messieurs de Bois-Doré, le Château des Désertes ou Teverino!
Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux, d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de paysans,—et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus: nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.
Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh bien! il ne me choque pas non plus. Le mysticisme magnifique et vague de Spiridion ou de Consuelo, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment évangélique, du Péché de Monsieur Antoine ou de Meunier d'Angibaut, la foi au progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une fois, tout vient du cœur et en déborde à larges flots. Son romanesque philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice, c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être présentement fort mêlée.
Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à nos propres yeux.
Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à George Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son temps; et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de tous les hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son œuvre, qui semblait caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne vit que par le rêve.
Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et—comédie exquise—les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M. Zola, lourdement, nous montre, dans Pot-Bouille, une petite bourgeoise qui tombe pour avoir lu André. Hélas! celles qui ont pu tomber après avoir lu André ou Indiana étaient mûres pour la chute; et peut-être que, sans Indiana, elles seraient tombées plus brutalement et plus bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de Mme Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans eux, Emma n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un grand profit moral dans la lecture de Jacques et de Lélia.
Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire, vous trouverez dans ses chefs-d'œuvre assez de vérité, et beaucoup plus qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité exprimée par l'œuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens inverse de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années.
Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus fortes du caractère des artistes et des comédiens (Horace, le Beau Laurence, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les provinces qui ont gardé l'originalité de leurs mœurs. La première elle a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité, dans sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de la ténacité tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a montré amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant, mais de sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux...
Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement (à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux, elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent, voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.
La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source inépuisable,—mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse ni par un éclat extraordinaire, mais par des qualités qui semblent encore tenir de la bonté et lui être parentes...
George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la «bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.[Retour à la Table des Matières]
On en veut beaucoup à M. Taine des deux chapitres sur Napoléon qu'il vient de publier dans la Revue des Deux-Mondes. On a trouvé le portrait faux, outré et inopportun. Peu s'en faut qu'on n'ait accusé M. Taine de manquer de patriotisme. Le Napoléon de Béranger a gardé plus de croyants que je ne l'eusse imaginé.
Quelles sont donc les choses inouïes et scandaleuses que M. Taine a osé nous dire sur Napoléon Bonaparte? Voici les grandes lignes de ce portrait. Je n'atténue rien, et je transcris, autant que possible, les expressions mêmes du grand historien philosophe.
Démesuré en tout, mais encore plus étrange, non seulement Napoléon Bonaparte est hors ligne, mais il est hors cadre. Par son tempérament, par ses instincts, par ses facultés, par son imagination, par ses passions, par sa morale, il semble fondu dans un moule à part, composé d'un autre métal que ses contemporains.
Les idées ambiantes n'ont pas de prise sur lui. S'il parle le jargon humanitaire de son temps, c'est sans y croire. Il n'est ni royaliste, ni jacobin. Il descend des grands Italiens, hommes d'action de l'an 1400, aventuriers militaires, usurpateurs et fondateurs d'États viagers; il a hérité, par filiation directe, de leur sang et de leur structure innée, intellectuelle et morale.
Il a d'abord, comme eux, un esprit vierge et puissant, qui n'est point, comme le nôtre, déjeté tout d'un côté par la spécialité obligatoire, ni encroûté par les idées toutes faites et par la routine. C'est un esprit qui fonctionne tout entier et qui jamais ne fonctionne à vide. Les faits seuls l'intéressent. Il a en aversion les fantômes sans substance de la politique abstraite. Toutes les idées qu'il a de l'humanité ont eu pour source des observations qu'il a faites lui-même. Joignez que sa puissance de travail, d'attention et de mémoire est prodigieuse. Il a trois atlas principaux en lui, à demeure, chacun d'eux composé «d'une vingtaine de gros livrets» distincts et perpétuellement tenus à jour: un atlas militaire, recueil énorme de cartes topographiques aussi minutieuses que celles d'un état-major; un atlas civil, qui comprend tout le détail de toutes les administrations et les innombrables articles de la recette et de la dépense ordinaire et extraordinaire; enfin, un gigantesque dictionnaire biographique et moral, où chaque individu notable, chaque groupe local, chaque classe professionnelle ou sociale, et même chaque peuple a sa fiche. À ces facultés si grandes, ajoutez-en une autre, la plus forte de toutes: l'imagination constructive. On connaît ses rêves de conquête orientale, de domination universelle et d'organisation du monde selon sa volonté. Il crée dans l'idéal et l'impossible. C'est un frère posthume de Dante et de Michel-Ange. Il est leur pareil et leur égal; il est un des trois esprits souverains de la Renaissance italienne. Seulement, les deux premiers opéraient sur le papier ou le marbre; c'est sur l'homme vivant, sur la chair sensible et souffrante que celui-ci a travaillé.
Comme par l'esprit, il ressemble par le caractère à ses grands ancêtres italiens. Il a des émotions plus vives et plus profondes, des désirs plus véhéments et plus effrénés, des volontés plus impétueuses et plus tenaces que les nôtres.
La force, qui chez lui coordonne, dirige et maîtrise des passions si vives, c'est un instinct d'une profondeur et d'une âpreté extraordinaires, l'instinct de se faire centre et de rapporter tout à soi, un égoïsme prodigieusement actif et envahissant, développé par les leçons que lui donnent la vie sociale en Corse, puis l'anarchie française pendant la Révolution. Son ambition est sans limite et, par suite, son despotisme est sans détente: «Je suis à part de tout le monde, je n'accepte les conditions de personne», ni les obligations d'aucune espèce. Il ne fait rien pour un intérêt national, supérieur au sien. Général, consul, empereur, il reste officier de fortune et ne songe qu'à son avancement. Par une lacune énorme d'éducation, de conscience et de cœur, au lieu de subordonner sa personne à l'État, il subordonne l'État à sa personne. Il sacrifie l'avenir au présent, et c'est pourquoi son œuvre ne peut être durable. Entre 1804 et 1815 il a fait tuer environ quatre millions d'hommes. Pourquoi? Pour nous laisser une France amputée des quinze départements acquis par la République...
Ce résumé, je le sais, est fort décharné. Chaque proposition dans M. Taine s'appuie sur des faits significatifs et rigoureusement ordonnés. Les propositions s'enchaînent et, au-dessous d'elles, les séries de faits se commandent. Cela ressemble aux assises successives d'un vaste monument. M. Taine construit un portrait moral comme on construirait une pyramide d'Égypte. Ce que sa bâtisse a de grandiose a dû disparaître dans le plan très sommaire que j'en ai donné. Mais, enfin, ce plan est fidèle; et qu'y voyons-nous? La première partie nous montre que Napoléon fut un homme d'un surprenant génie; et la seconde, que ce génie fut égoïste, et, au bout du compte, malfaisant. Nul ne l'a peut-être établi avec plus de force et de méthode que M. Taine; mais bien d'autres l'ont dit avant lui, et, pour ma part, je l'ai toujours cru. D'où vient donc ce soulèvement contre le nouvel historien de Napoléon Bonaparte?
Ces protestations si vives partent d'un sentiment qui paraît excellent quoiqu'il ne le soit pas, et que j'examinerai tout à l'heure,—pour le repousser.
Mais on ne fait pas seulement à M. Taine des objections sentimentales. On lui reproche de manquer de critique, de s'appuyer sur des documents arbitrairement choisis et sans valeur sérieuse. «Il nous cite toujours, dit-on, les Mémoires de Bourrienne, qui sont en grande partie apocryphes, et ceux de Mme de Rémusat, qui sont d'une ennemie, d'une femme qui avait contre l'empereur des griefs personnels,—et des griefs féminins. Quelle base fragile et menteuse pour y édifier l'histoire!»
Eh bien! non, ce n'est pas tout à fait cela. M. Taine (et nous pouvons nous en rapporter là-dessus à sa conscience d'historien, qui est difficile et exigeante) a évidemment lu tout ce que les contemporains ont écrit sur son héros. Lui-même nous avertit que sa principale source est la Correspondance de Napoléon, en trente-deux volumes. S'il cite volontiers Bourrienne et Mme de Rémusat, c'est sans doute que leur témoignage concorde avec l'idée qu'il se fait de l'empereur. Mais cette idée, il ne se l'est pas formée sur la seule foi de ces deux témoins; elle est le résultat d'une vaste enquête préalable, qu'il n'avait pas à nous étaler. Quand il nous rapporte un mot de Mme de Rémusat (et il en rapporte aussi de Miot, de Talleyrand, de Rœderer, de Lafayette, etc.), ce mot n'est point pour lui la preuve unique, mais simplement une confirmation de ce qu'il croit et sent être la vérité.
Puis, le témoignage de Mme de Rémusat n'est peut-être pas aussi suspect, aussi partial, aussi calomnieux qu'on le prétend. L'empereur, dit-on, lui avait fait une injure que les femmes ne pardonnent point. L'auteur des Mémoires est une femme dédaignée et qui se venge. De plus, nous n'avons de ces Mémoires qu'une seconde rédaction, et qui date de 1817, d'une époque où il était utile de penser et de dire du mal du demi-dieu déchu.—Mais, d'abord, il n'est nullement prouvé que Mme de Rémusat eût contre l'empereur le genre de griefs qu'on a dit: ce n'est qu'une supposition de notre malignité. Et quand même ici cette malignité aurait raison, s'ensuit-il nécessairement que les Mémoires de cette aimable femme soient une œuvre de rancune longuement recuite? Je n'ai pas du tout cette impression.
On reconnaît, à un accent qui ne trompe pas, qu'elle a commencé par admirer sincèrement l'empereur et qu'elle ne s'est détachée de lui que lentement et malgré elle, à mesure que se découvrait la vraie nature de ce terrible homme. Qu'il l'ait un jour blessée dans son amour-propre de femme, c'est ce que nous ne saurons jamais; mais, dans tous les cas, cette blessure dut être assez vite cicatrisée: Mme de Rémusat n'était certes pas assez naïve pour penser qu'elle retiendrait longtemps un homme comme lui; et, d'un autre côté, nous savons par elle que Napoléon la traita toujours avec des égards et une estime particulière. Enfin, qu'on ne dise point que, écrivant ses Mémoires sous la Restauration, elle devait être plus dure pour celui qui avait été son maître. Il me semble qu'à ce moment-là les anciens serviteurs de Napoléon devaient plutôt, devant le mystère tragique de cette destinée, être pris d'une immense compassion et comme pénétrés d'une horreur sacrée où s'évanouissaient les rancunes personnelles. Pour moi, je ne sens point chez Mme de Rémusat l'âme étroite et mesquine qu'on lui prête; je suis fort tenté de croire à la parfaite liberté de son jugement comme à la sincérité de son récit; et je ne pense point faire preuve, en cela, de tant de naïveté.
Pour en revenir à M. Taine, l'ensemble des textes et documents de toute espèce ne s'oppose point à ce que l'on conçoive Napoléon précisément comme il l'a fait. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils permettent aussi de le concevoir un peu autrement. Ainsi, sans nier l'exactitude générale de la colossale image construite par M. Taine, j'y voudrais çà et là quelques atténuations. Je crains, en y réfléchissant, qu'il ne place son héros d'abord un peu trop au-dessus, puis un peu trop au-dessous—ou en dehors—de l'humanité.
Son Napoléon est comme une statue de bronze jaillie d'une matrice inconnue, un bloc impénétrable, inaltérable, tel au commencement qu'il sera à la fin, et à qui le temps ni les événements ne pourront faire aucune retouche. Nulle différence entre le lieutenant d'artillerie et l'empereur. C'est un géant immobile. J'imagine pourtant qu'il dut subir, dans une certaine mesure, les influences extérieures et les idées ambiantes; qu'il dut se développer, se modifier et, qui sait? traverser peut-être des crises morales. Il semble bien que le meurtre du duc d'Enghien, par exemple, marque pour lui une de ces crises, et qu'il n'ait pas été tout à fait le même avant et après cet attentat. M. Taine, qui le voit immuable, le voit aussi presque surnaturel. Il lui prête des facultés qui dépassent par trop la mesure humaine. Croyez-vous que les «trois atlas» que Napoléon portait dans sa tête fussent vraiment complets? Moi pas; j'y soupçonne des lacunes. Seulement Napoléon faisait croire qu'ils étaient complets.
En second lieu, M. Taine fait son héros un peu trop inhumain, ne lui laisse pas un seul bon sentiment. Mais il me paraît presque impossible qu'un homme placé au-dessus des autres hommes, un conducteur de peuples, n'ait jamais de vues supérieures à son intérêt personnel, du moins dans les choses où cet intérêt se confond avec l'intérêt général. Or, il se trouve que, jusqu'en 1809, ce qui est utile à l'empereur est utile à la France. Il a donc pu avoir cette illusion que son œuvre était bonne à d'autres qu'à lui et, par suite, lui survivrait. Son orgueil même y trouvait son compte. La gloire la plus haute, c'est de fonder ce qui dure; et ce qui n'est fait que pour un seul ne dure pas. Napoléon n'a pas pu l'oublier toujours. Le genre d'égoïsme que M. Taine lui attribue finirait par être inconcevable. Par la force des choses, ayant besoin, pour être grand, de l'assentiment des hommes, même dans l'avenir, il lui était presque interdit d'être égoïste de la façon dont peut l'être un marchand ou un voleur.
Au reste, dans la sphère où il se mouvait, l'orgueil se teint forcément de mysticisme. Quand on n'a aucun front terrestre au-dessus de soi, on y sent l'inconnu. Se croire pétri d'un autre limon que le commun des hommes, c'était pour Napoléon une manière d'être religieux; car dès lors il se sentait «élu». Il lui paraissait donc légitime de tout rapporter à lui. Tandis qu'il essayait de réaliser son rêve gigantesque de domination universelle, apparemment il songeait au passé et à l'avenir, il se comparait, il se «situait» dans l'histoire, il se considérait comme l'un des grands ouvriers du drame humain, et sa destinée était pour lui-même un mystère dont il frissonnait...
Rien d'humain ne battait sous son épaisse armure.
Cela n'est vrai que d'une vérité simplifiée et lyrique. Napoléon à Sainte-Hélène parlait de «ce pays qu'il avait tant aimé». Pourquoi ne pas le croire un peu? Il l'aimait, dit M. Taine, comme le cavalier aime sa monture. Mais cet amour du cavalier pour son cheval peut être profond. L'empereur aimait dans la France sa propre gloire, dont elle était l'indispensable instrument. Quand il passait sur le front de sa grande armée, et qu'il songeait que ces milliers d'hommes étaient prêts à mourir pour son rêve, savons-nous ce qui remuait en lui? Tout n'était pas jeu dans la cordialité brusque avec laquelle il traitait ses vétérans. On aime toujours ceux pour qui on est un dieu. La conception de M. Taine suppose chez Napoléon une possibilité de se passer de sympathie, à laquelle j'ai peine à croire. Il le parque dans un tel isolement moral que l'air y doit être irrespirable pour une poitrine humaine. Lui seul d'un côté,—et l'univers de l'autre! Une telle situation serait effroyable. Je doute qu'un homme né de la femme la puisse soutenir. Je suis sûr que l'égoïsme de Napoléon avait des défaillances. Néron même a eu des amis.
Puis, malgré tout, l'empereur était un peu de son temps. Il aimait la tragédie. En littérature, il avait le goût, si j'ose dire, un peu «pompier».—Il n'était pas proprement cruel; j'entends qu'il n'a fait tuer presque personne en dehors des champs de bataille. Il a certainement aimé Joséphine. Il s'est bien conduit avec Marie-Louise, peut-être parce qu'elle était «née». M. Taine nous dit qu'en certaines circonstances, par exemple à la mort de quelque vieux compagnon d'armes, il avait des accès de sensibilité et de douleur,—suivis de rapides oublis. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il était quelquefois comme nous sommes presque tous? Bref, c'était un être humain à peu près normal,—sauf par les points et dans les moments où il était anormal et surhumain.
Et c'est ainsi que, par un détour, je donne raison à M. Taine. Il n'avait à tenir compte que de ces moments-là. Il est probable que Napoléon ne donnait pas tous les jours un coup de pied dans le ventre à Volney. Il y a apparence qu'il n'était pas, à tous les instants de sa vie, et dans les proportions énormes qu'on a vues, l'effrayant condottiere échappé de l'Italie du quinzième siècle. Mais il l'était au fond. Or, c'est ce fond intime et permanent que M. Taine a voulu dégager. M. Taine peint les hommes en philosophe plus qu'en historien ou en romancier. Il ne fait pas évoluer son modèle dans l'espace et dans le temps, et il ne tient pas compte de ce qu'il peut avoir de commun avec les autres hommes. Il le décompose; il saisit et définit ses facultés maîtresses, et élimine le reste. Et assurément, ces facultés n'agissent pas, dans la réalité, d'une façon continue: mais elles sont pourtant le véritable et suprême ressort d'une âme. Les analyses de M. Taine seraient donc justes, si elles restaient inanimées.
Le malheur, c'est que ce philosophe a l'imagination d'un poète; c'est qu'il a, à un degré surprenant, le don de la vie, et alors voici ce qui se passe. Ces ressorts généraux d'un caractère et d'un esprit, après les avoir atteints et définis, il les rapproche, il les anime, il les met en branle. Nous voyons les «facultés maîtresses» agir à la manière de roues reliées par des courroies ou mues par des engrenages. Les âmes qu'il a décomposées et réduites à leurs éléments essentiels prennent des airs de machines à vapeur, de léviathans de métal d'une force effroyable et aveugle. Ils vivent, mais d'une vie qui ne paraît plus humaine. C'est donc la méthode et le style de M. Taine qui font paraître son Napoléon monstrueux,—monstrueux comme son Milton ou son Shakespeare, monstrueux comme ses jacobins. Au fond, il n'est point si faux.
—«Mais ce monstre, dit-on, a fasciné sa génération. Il a été le grand amour de millions et de millions d'hommes. Il suffisait de l'approcher pour subir l'ascendant de sa volonté et pour lui appartenir. Pendant la retraite de Russie, quand les soldats gisaient dans la neige, à demi-morts, si quelqu'un disait: «Voilà l'ennemi!» personne ne bougeait; mais si l'on criait: «Voilà l'empereur!» tous se levaient comme un seul homme. C'est ce que M. Taine n'explique point. Ce qui manque dans son étude, c'est la silhouette du «petit caporal». Oui, c'est vrai, M. Taine a publié le Napoléon de la légende. Sans doute il a répondu sur ce point en faisant le compte des conscrits réfractaires. Mais cette réponse ne vaut que pour les dernières années. Jusqu'à Moscou, le peuple aimait Napoléon. Et surtout il l'a adoré depuis sa mort. Le peuple est grand admirateur de la force et de la grandeur matérielle.
On reprend: «Le peuple a raison. Napoléon nous a donné la gloire. Ce n'est certes pas le moment d'en faire bon marché. Vous dites que les millions d'hommes qu'il a fait tuer n'ont servi de rien, puisqu'il a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait prise? Plus petite! Ne le croyez pas. Il l'a laissée plus grande du souvenir de cent victoires. Il a fait la guerre pendant vingt ans: cela veut dire que, pendant vingt années, il a tenu haut l'âme de ce peuple, en exaltant chez lui le courage, la fierté, l'esprit de sacrifice. Ah! vienne un monstre comme celui-là, qui nous secoue enfin et qui nous venge!»
Ces considérations n'ont point ému M. Taine. Pourquoi? Parce que ce philosophe positiviste est un homme très moral. La gloire militaire ne l'éblouit pas: car, partout ailleurs que dans la guerre défensive, elle n'est que la gloire d'opprimer et de dépouiller les autres, et ce qu'elle satisfait chez le vainqueur, ce sont les instincts les plus cupides et le plus brutal orgueil. Cette gloire, c'est la pire de ces «grandeurs de chair» dont Pascal parle avec mépris. Venir se vanter aujourd'hui des conquêtes du premier empire, c'est justifier la conquête allemande. Hoche ou Marceau, voilà ce qu'il nous faudrait. Mais un Napoléon Bonaparte, le ciel nous en préserve!
Et puis, M. Taine est tendre. Ne vous récriez pas. Les quatre millions d'hommes tués, et la somme de douleurs humaines que cela suppose, le découragent d'admirer le grand empereur. Ce qui arrive ici est assez singulier. Ce sont les spiritualistes, les idéalistes, les gens bien pensants et les plus belles âmes du monde qui nous disent:—Napoléon fut un monstre? Qu'importe, puisqu'il a fait la France glorieuse! (entendez: puisque nous lui devons de pouvoir dire aux Allemands: «Vous avez été atroces, mais nous l'avons été encore plus il y a quatre-vingts ans, et cela nous console»).—Et c'est M. Taine, le philosophe «matérialiste», celui qui a écrit que le vice et la vertu étaient des produits comme le sucre et le vitriol, c'est lui qui réprouve, de quelque éclat qu'elles soient revêtues, l'injustice et la violence! C'est lui, l'homme qui considère l'histoire comme un développement nécessaire de faits inévitables et qui a toujours goûté en artiste les manifestations de la force,—c'est lui qui aujourd'hui se fond en pitié! Nul n'a peint de couleurs plus brillantes le déroulement immoral de l'histoire,—et voilà qu'il souffre, comme une femme compatissante et naïve, de cette immoralité! Ce contraste d'une philosophie très cruelle et d'un cœur très humain me paraît charmant. Déjà le sang versé par la Révolution l'avait empli d'horreur, jusqu'à troubler, peu s'en faut, sa clairvoyance. Certes, je ne lui reproche point cette faiblesse, et je la proclame bienheureuse. Car «je hais, comme dit Montaigne, cruellement la cruauté», et j'aimerais mieux, je vous le jure, être privé des «bienfaits de la Révolution» et vivre dans la plus fâcheuse inégalité civile,—et qu'on n'eût pas coupé la tête de Marie-Antoinette et celle d'André Chénier.[Retour à la Table des Matières]
Vous vous rappelez que, il y a quelques mois, M. Taine publiait dans la Revue des Deux-Mondes deux chapitres sur l'empereur Napoléon. Je les ai résumés, j'en ai dit mon impression, et quelles atténuations et quels compléments j'aurais voulus à ce portrait grandiose, à la fois abstrait et vivant. Au reste, je m'attachais moins à discuter la vérité de l'inhumaine et surhumaine figure tracée par l'historien qu'à démêler comment et pourquoi il l'avait vue ainsi. C'est à ces deux chapitres que répond aujourd'hui le prince Napoléon. Peut-être eût-il mieux fait d'attendre l'apparition du volume, où sans doute le jugement porté sur l'homme s'expliquera mieux par le jugement porté sur l'œuvre; mais nous concevons la généreuse impatience du neveu de l'empereur.
Le livre du prince Napoléon est éloquent et violent. Mais au fond et malgré les inexactitudes et les partis pris relevés chez M. Taine, cette réplique passionnée n'infirme point, à mon avis, ses conclusions dans ce qu'elles ont d'essentiel. Cela prouve seulement qu'il y a deux façons de se représenter la personne et l'œuvre de Napoléon. Et il y en a une troisième, mitigée et tempérée: celle de M. Thiers. Et il y en a une quatrième, celle des grognards (s'il en reste) qui ne connaissent que «le petit caporal». Et il y en a encore d'autres. Il y a même celle du vieux Dupin, ce Chevreul des vaudevillistes, à qui l'on demandait s'il avait vu l'empereur: «Oui, répondit-il, je l'ai vu. C'était un gros, l'air commun.» Rien de plus.—Et toutes ces façons sont bonnes, et celle du prince est particulièrement intéressante, parce qu'il est ce que nous savons, et parce qu'il écrit d'une bonne plume, vigoureuse et rapide,—un peu celle de l'oncle. Seulement, si vous voulez ma pensée, la façon de M. Taine garde tout de même son prix.
J'admets un moment qu'il soit difficile d'être plus injuste pour l'empereur que ne l'a été M. Taine. Mais, à coup sûr, il est impossible d'être plus injuste pour M. Taine que ne l'est le prince Napoléon.
Il lui reproche sa «mauvaise foi» et sa «perfidie». Il l'appelle déboulonneur académique et l'assimile aux communards. «... Sa tentative part du même esprit; elle est inspirée des mêmes haines; elle relève du même mépris.»
Cette manière de traiter l'auteur de l'Intelligence n'est pas très philosophique. M. Taine a dû être aussi étonné de s'entendre accuser de perfidie et de mauvaise foi que M. Renan de voir taxer d'immoralité les fantaisies de la Fontaine de Jouvence ou de l'Abbesse de Jouarre. Je ne comprends pas du tout le calcul prêté ici à M. Taine. Quel intérêt pouvait-il avoir à écrire contre sa pensée? Je ne parle pas de son caractère, qui est connu; mais ses œuvres répondent pour lui. S'il a jamais été de mauvaise foi, il n'est pas commode de dire à quel moment; car, s'il l'était en faisant le procès de l'ancien régime, il ne l'était donc pas en faisant le procès de la Révolution,—et inversement. Cet homme a trouvé le moyen de déplaire successivement à tous les partis politiques: c'est dire qu'il vit fort au-dessus des partis et de tout intérêt qui n'est pas celui de la science. La continuité, l'universalité de son pessimisme et de sa misanthropie garantit sa sincérité. Je cherche en vain à quelle rancune il a pu obéir, à qui il a voulu plaire en faisant son portrait de Napoléon. Il est étrange de venir nous parler ici de «mauvaise foi». Et, quant au mépris dont on l'assure, M. Taine a certes le droit de n'y pas prendre garde.
Ce qui est vrai, c'est que, étudiant Napoléon, il l'a vu fort noir, parce qu'il voit tout ainsi. Ce qui est vrai, c'est que, s'étant fait, après enquête, une certaine idée de Napoléon, il apparu ne tenir compte que des textes qui la confirmaient. Mais cette idée, on ne peut pas dire que ces textes seuls la lui aient suggérée; peut-être même l'avait-il avant de les connaître. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il lui est arrivé de tirer à lui les documents, de les présenter de la façon la plus favorable à sa thèse. Il ne faut donc point l'accuser d'être de mauvaise foi, c'est-à-dire d'altérer sciemment la vérité dans un intérêt personnel,—mais d'user parfois d'un peu d'artifice dans la démonstration de ce qu'il croit être la vérité. Cela est bien différent; et le parti pris n'est point nécessairement mensonge. Osons le dire, ces inexactitudes, ces habiletés d'interprétation à demi volontaires, vous les trouverez chez tout historien digne de ce nom, qu'il soit artiste, philosophe ou politique, L'érudit seul peut s'en passer (encore ne s'en passe-t-il pas toujours). Mais elles deviennent inévitables dès que l'historien essaie d'interpréter l'histoire et de la «construire», dans quelque esprit que ce soit. Si jamais le prince Napoléon écrit l'histoire de son oncle, nous le défions de ne pas choisir les textes et les arranger à peu près dans la même proportion que M. Taine. Et ce jour-là nous nous garderons de suspecter sa bonne foi, même si nous remarquons qu'en pareille matière la sincérité du neveu de l'empereur doit être exposée à plus de tentations que celle du philosophe sans aïeux.
Le prince Napoléon est encore injuste d'une autre manière. Il ne me parait pas très bien comprendre ni définir l'esprit de M. Taine. Il pouvait être plus clairvoyant, même dans la malveillance. Il écrit: «M. Taine est un entomologiste; la nature l'avait créé pour classer et décrire des collections épinglées. Son goût pour ce genre d'étude l'obsède; pour lui, la Révolution française n'est que la «métamorphose d'un insecte». Il voit toute chose avec un œil de myope, il travaille à la loupe, et son regard se voile ou se trouble dès que l'objet examiné atteint quelques proportions. Alors il redouble ses investigations; il cherche un endroit où puisse s'appliquer son microscope; il trouve une explication qui rabaisse, à la portée de sa vue, la grandeur dont l'aspect l'avait d'abord offusqué, etc.»
Rien de plus faux, à mon sens, que ce jugement. Le prince Napoléon est évidemment dupe des apparences. Il est même dupe des mots. De ce que M. Taine compare la Révolution à une métamorphose d'insecte, il conclut que M. Taine n'est en effet qu'un entomologiste, un myope, uniquement attentif aux petites choses, comme si, au contraire, cette comparaison n'impliquait pas une vue très générale sur l'histoire de la Révolution. Des petits faits entassés par M. Taine dans presque tous ses ouvrages, le prince ne voit que le nombre, il ne voit pas la puissance avec laquelle ils sont enchaînés et classés,—et qu'ils ne sont là que pour préparer et appuyer les généralisations les plus hardies. C'est une fantaisie étrange que de traiter d'entomologiste l'homme qui a écrit l'introduction de l'Histoire de la littérature anglaise, les chapitres sur Milton et sur Shakespeare, les dernières pages de l'Intelligence ou le parallèle de l'homme antique et de l'homme moderne dans le troisième volume (je crois) des Origines de la France contemporaine. Je ne pensais pas qu'il pût échapper à personne que M. Taine est un des esprits les plus invinciblement généralisateurs qui se soient vus. Je ne pensais pas non plus qu'on pût nier les qualités de composition de M. Taine. Sa composition n'est que trop serrée; les parties de chacun de ses ouvrages ne sont que trop étroitement liées et subordonnées les unes aux autres; on y voudrait un peu plus de jeu et un peu plus d'air. Or, apprenez que «ses articles ne sont qu'une mosaïque; on n'y sent aucune unité de travail.» Le prince est dupe, cette fois, d'une apparence typographique, de la multiplicité des guillemets.
J'ai peur aussi que le prince ne s'entende pas toujours très bien dans ces pages dont on a fait grand bruit et que des badauds nous donnent déjà comme un morceau de style. Il prête à M. Taine des défauts contradictoires; il lui reconnaît ce qu'il lui a dénié; il reproche à cet épingleur d'insectes son «idéologie» et sa «folie métaphysique». Il écrit: «Quand on borne son talent à une accumulation de petits faits, on devrait être au moins réservé dans ses conclusions et sobre dans ses théories.» C'est dire, dans la même phrase, que M. Taine «borne» son talent à cette accumulation, et qu'il ne l'y borne pas. Et encore: «Il démontrera que la morale de la Réforme trouve son origine dans l'usage de la bière; et, devant un tableau, ayant à juger la chevelure d'une femme, il essayera de compter les cheveux.» La phrase est amusante; mais, en admettant que cette plaisanterie des cheveux comptés puisse s'appliquer à M. Taine critique d'art, les deux parties de la phrase, qui ont l'air d'exprimer deux critiques analogues, se contredisent en réalité: car, si le dénombrement des cheveux d'un portrait indique bien un esprit myope et borné, tout au contraire l'explication d'un phénomène moral et religieux par une habitude d'alimentation serait plutôt d'un esprit philosophique et discursif à l'excès, capable d'embrasser de vastes ensembles de faits et de les ramener les uns dans les autres.—Enfin, le prince ne peut contenir son indignation contre cet «analyste perpétuel» qui «prend plaisir à déchiqueter sa victime jusqu'aux dernières fibres, sans un cri de l'âme, sans une aspiration vers l'idéal». Je n'entends pas clairement ce que cela signifie. Et je ne trouve pas que ce soit juger M. Taine avec beaucoup de finesse que de le traiter de «matérialiste», comme pourrait faire un curé de village. Cela aurait bien fait rire Sainte-Beuve.
Après avoir ainsi arrangé M. Taine, le prince Napoléon examine les témoignages sur lesquels il s'est appuyé, en nie la valeur, juge les témoins et les exécute. Metternich est le constant ennemi de la Révolution, dont l'empereur est pour lui le représentant. Bourrienne est un coquin qui se venge d'avoir été pris la main dans le sac. L'abbé de Pradt est un espion, Miot de Mélito un plat fonctionnaire. Mme de Rémusat est une coquette dépitée et une femme de chambre mauvaise langue. Tous ces témoins avaient des raisons pour ne pas dire la vérité. Le prince en conclut qu'ils ne l'ont jamais dite. C'est peut-être excessif.
J'abandonne les autres; mais je ne puis m'empêcher de réclamer un peu pour cette charmante Mme de Rémusat. Vraiment on lui prête une âme trop basse, des rancunes trop viles, trop féroces et trop longues. Je veux bien (quoique, après tout, cela ne soit nullement prouvé) qu'elle ait été déçue soit dans son amour, soit dans son ambition ou sa vanité; je veux qu'elle en ait gardé du dépit, et qu'elle ait vu Napoléon d'un tout autre œil qu'auparavant. S'ensuit-il qu'elle l'ait calomnié? Qui dira si c'est avant ou après sa mésaventure qu'elle a le mieux connu l'empereur? Je suis tenté de croire que c'est après. On peut parfaitement soutenir que l'amour et l'intérêt aveuglent plus que la rancune. Je crois d'ailleurs sentir, dans ses Mémoires, que c'est à regret qu'elle s'est détachée de son héros, qu'elle n'a découvert que peu à peu son vrai caractère, et que cette découverte lui a été une douleur, non un plaisir méchant. C'était une femme fort intelligente,—habile, et même adroite;—ce n'était pas un petit esprit, ni un cœur bas. Je crois, pour ma part, à la bonne foi d'une femme qui ne craint pas de nous faire cet aveu: «Je finis par souffrir de mes espérances trompées, de mes affections déçues, des erreurs de quelques-uns de mes calculs.» Cette confession ne me semble pas d'une âme vulgaire, et j'en tire des conclusions absolument opposées à celles du prince Napoléon.—Mais, dira-t-on, si elle avait sur l'empereur l'opinion qu'elle nous a livrée, elle n'avait qu'à s'en aller, et même elle le devait. A-t-on le droit de juger ainsi ceux que l'on sert, ou, les jugeant ainsi, de continuer à les servir, c'est-à-dire à vivre d'eux?—Je ne sais; les choses, dans la réalité, ne se présentent point aussi simplement. D'abord, Mme de Rémusat a mis plus d'un jour à connaître l'empereur; puis, elle pouvait croire qu'elle ne manquait point à son devoir, du moment qu'elle ne divulguait pas ses sentiments secrets; puis son service à la cour pouvait lui paraître un service public autant que privé, et qui la liait au chef de l'État plus qu'à la personne même de Napoléon; enfin... je n'ai point dit que Mme de Rémusat fût une héroïne.