Le prince Napoléon se divertit à la mettre en contradiction avec elle-même en citant, pour la même époque, des passages de ses Mémoires et des passages de ses Lettres. Ici l'empereur est malmené, là glorifié. Sur quoi, le prince triomphe. C'est évidemment dans les Lettres, dit-il, qu'il faut chercher la vérité: «Si les Mémoires, refaits en 1818 dans les circonstances que j'ai indiquées, doivent être justement suspects, les lettres de Mme de Rémusat à son mari, au contraire, lettres écrites au jour le jour sous l'Empire et récemment publiées, sont une source précieuse pour l'histoire. C'est une correspondance, tout intime, qui n'était pas destinée à la publication. On n'y trouve que des impressions vives, spontanées et sincères.»
«Sincères?» On a déjà répondu:—Et le cabinet noir?—«Vives et spontanées?» Jugez plutôt. Voici une lettre citée par le prince: «Quel empire, mon ami, que cette étendue de pays jusqu'à Anvers! Quel homme que celui qui peut le contenir d'une seule main! combien l'histoire nous en offre peu de modèles!... Tandis qu'en marchant il crée pour ainsi dire de nouveaux peuples, on doit être bien frappé d'un bout de l'Europe à l'autre de l'état remarquable de la France. Cette marine formée en deux ans, etc...; ce calme dans toutes les parties de l'empire, etc..., enfin l'administration, etc...: voilà bien de quoi causer la surprise et l'admiration, etc...» Est-ce que cela n'est pas glacial? Est-ce qu'une femme écrit comme cela quand elle croit n'être lue que de son mari?
Mais j'admets qu'elle soit sincère dans ses lettres. C'est possible: après tout, elle avait aimé l'homme et pouvait s'en ressouvenir quelquefois; et, d'autre part, elle ne pouvait pas ne pas admirer l'empereur. Mais pourquoi ne serait-elle pas également sincère dans ses Mémoires? Je crois, d'une façon générale, à sa sincérité dans les deux cas. Où a-t-elle dit la vérité? C'est une autre question et dont chacun décide, le prince aussi bien que M. Taine, par des impressions prises ailleurs.
En somme, le prince Napoléon a démontré que les témoignages dont se sert M. Taine étaient suspects, parce qu'ils émanaient des ennemis de l'empereur. Mais on démontrerait avec la même facilité que les témoignages de ses amis ne sont pas moins suspects, pour d'autres raisons. Alors?...
Le parti pris du prince est pour le moins aussi imperturbable et aussi artificieux que celui de l'académicien. Seulement, il ne paraît pas s'en douter. Je voudrais pouvoir dire qu'il a d'étonnantes candeurs.
M. Taine ayant rappelé en note qu'on accusait Napoléon «d'avoir séduit ses sœurs l'une après l'autre»: «Ici, dit le prince, je n'éprouve pour l'écrivain qui reproduit de telles infamies qu'un sentiment de commisération.» C'est bientôt dit. J'ignore tout à fait si l'empereur a eu la fantaisie un peu vive qu'on lui prête, et cela m'est égal; mais je crois qu'il était fort capable de l'avoir. Pourquoi? Parce que, dans la situation unique qu'il occupait sur la planète et que ses origines rendaient plus extraordinaire, la mesure du bien et du mal ne devait pas lui sembler la même pour lui que pour les autres hommes. Et cela, par la force des choses.
Ailleurs, M. Taine se plaignant qu'on n'ait pas donné toute la correspondance de Napoléon Ier, le prince répond: «En principe, j'établis qu'héritiers de Napoléon, nous devions nous inspirer de ses désirs avant tout, et le faire paraître devant la postérité comme il aurait voulu s'y montrer lui-même.» C'est pourquoi l'on a exclu de la Correspondance «les lettres ayant un caractère purement privé». Mais c'est justement de cela que M. Taine se plaint. Mérimée, nous raconte le prince, s'en plaignait aussi. Il est vrai que Mérimée était «un sceptique et un cynique».
Dans les dernières pages de son livre, le prince excuse le meurtre du duc d'Enghien par la raison d'État, justifie la guerre d'Espagne, affirme que l'empereur n'a été que le propagateur désintéressé des idées de la Révolution, qu'il n'a jamais été ambitieux ni égoïste, et insinue que ce qu'il avait peut-être de plus remarquable, c'était la bonté de son cœur.
Vraiment, c'est là de l'histoire écrite pour les images d'Épinal. Et le prince, à force de défendre son oncle, le diminue. À le faire si raisonnable, il risque de lui enlever cette merveilleuse puissance d'imagination qui l'égale, dans son ordre, aux plus grands artistes, à Dante et à Michel-Ange. Napoléon est beaucoup plus grand dans le livre de son «détracteur» que dans celui de son apologiste. Et, malgré tout, en dépit de la fragilité de quelques-uns des témoignages invoqués par M. Taine, les traits principaux de la figure qu'il a tracée demeurent. On sent que la constitution de l'âme de Napoléon devait être, au fond, telle qu'il nous la montre. D'abord, tout le premier chapitre est irréprochable; on y voit, méthodiquement décomposé, le génie d'un grand homme de guerre et d'un grand conducteur de peuples. Qu'est-ce que le prince nous dit donc, que M. Taine «arrive à cet extraordinaire paradoxe d'écrire, sur Napoléon, de longues pages, sans qu'il soit fait même une allusion à son génie militaire?» Eh bien! et la page sur «les trois atlas»? M. Taine n'avait pas, je pense, à raconter ici les campagnes de l'empereur. Dans le second chapitre, c'est l'être moral qui est décomposé et décrit. La description est effrayante et sombre. Mais, prenez gardé, elle ne s'appliquerait pas mal à Frédéric II ou à Catherine de Russie. C'est, au fond, la psychologie plausible de tous les individus qui ont exercé matériellement une très puissante action sur les affaires humaines...
L'espace me manque pour conclure. J'aurais voulu dire que, au bout du compte, j'aime le monstre conçu par M. Taine, non point avec mon cœur, mais avec mon imagination; que d'ailleurs, après l'homme, l'œuvre resterait à juger, et qu'il faut donc attendre; que, si les deux chapitres de M. Taine me ravissent, le volume du prince Napoléon ne me déplaît point; que celui-ci juge en «homme d'action» et celui-là en «philosophe» (je n'ai pas le loisir d'extraire la substance de ces deux mots), et qu'il faut des uns et des autres pour la variété du monde.[Retour à la Table des Matières]
«LE BONHEUR»
Le dernier poème de M. Sully-Prudhomme est austère et beau, d'une beauté toute spirituelle, et qui se sent mieux à la réflexion. Il fait rêver, et surtout il fait penser. Bien que l'action se passe dans des régions ultra-terrestres, c'est bien un drame de la terre; et, quoiqu'il ait pour titre: le Bonheur, c'est un drame d'une mélancolie profonde. Son principal intérêt vient même de cette contradiction et de ce qu'on y sent d'inévitable et de fatal. Instruisez-vous, mortels, et bornez vos vœux.
Vous ne pouvez sortir ni de vous-même ni de la planète qui vous sert d'habitacle et que vous reflétez. Vous ne pouvez imaginer d'autres conditions de vie que celles qui vous ont été faites ici-bas par une puissance inconnue. Ce que vous appelez idéal n'est qu'un nouvel arrangement, fragile et incertain, des éléments de la réalité. Quand vous croyez rêver le bonheur, vous ne rêvez tout au plus que la suppression de la souffrance; encore vous ne la rêvez pas longtemps: bientôt votre songe vous paraît insignifiant et vain, et vous vous hâtez de rappeler la douleur, d'où naît l'effort et le mérite, et par qui seul se meut,—vers quel but? nous ne savons,—l'incompréhensible univers. Ce monde vous parait mauvais; et cependant vous ne sauriez l'imaginer autre qu'il n'est, à moins de l'arrêter dans sa marche et de lui retirer tous ses ferments de vie et de progrès. La terre vous tient, vous enserre, vous emprisonne, vous défie d'inventer d'autres images de béatitude que celles mêmes qu'elle a pu vous offrir aux heures clémentes de vos journées. Tandis que votre désir bat de l'aile contre la cloison de la réalité; il ne s'aperçoit point que ce qu'il place par delà cette cloison, c'est encore et toujours ce qui est en deçà. Vous pouvez concevoir (peut-être) la justice parfaite, non la parfaite félicité. Résignez-vous.
Ce poème du bonheur, c'est donc en somme, le poème des efforts impuissants que fait l'esprit pour se le représenter et pour le définir. Et l'effet est d'autant plus saisissant que le poète, sans doute, ne l'avait ni cherché ni prévu. M. Sully-Prudhomme suppose que Faustus, après sa mort, se réveille dans une autre planète, qu'il y retrouve Stella, la femme qu'il aimait, et que tous deux jouissent d'un bonheur qui va s'achevant et s'accomplissant par la science et par le sacrifice. Ce bonheur, il s'efforce de nous en décrire les phases diverses. Mais il se donne tant de peine (et pourquoi? pour nous présenter en fin de compte, sous le nom de bonheur idéal, les joies mêlées, les joies terrestres que nous connaissions déjà); il se torture si fort l'entendement pour aboutir à ce chétif résultat, que, vraiment, le drame est beaucoup moins dans l'âme de Faustus et de Stella, les pauvres bienheureux, que dans celle du poète tristement acharné à la construction de ce pâle Éden et de ce douteux Paradis.
Rien n'est plus touchant, par son insuffisance et sa stérilité même, que ce rêve laborieux du bonheur. Faustus et Stella habitent un séjour délicieux. Voyons comment le poète se le figure:
Elle lui prend la main. Ils s'enfoncent dans l'ombre
D'une antique forêt aux colonnes sans nombre,
Dont les fûts couronnés de feuillages épais
En portent noblement l'impénétrable dais, etc.
Et plus loin:
En cirque devant eux s'élève une colline
Qui jusques à leurs pieds languissamment décline;
Une flore inconnue y forme des berceaux
Et des lits ombragés de verdoyants arceaux...
Ainsi, il y a des forêts dans ce merveilleux séjour, et il y a des collines. Qu'est-ce à dire, sinon que ce paradis ressemble parfaitement à la terre? Le poète y place une «flore inconnue». Inconnue? Cela signifie proprement qu'il nous est fort difficile d'en imaginer une plus belle que la flore terrestre.—Faustus et sa compagne connaissent d'abord les jouissances du goût et de l'odorat. Ils respirent des fleurs, boivent de l'eau et mangent des fruits. Mais quels fruits! et quelle eau! et quelles fleurs!—Laissez-moi donc tranquille! Quand le poète nous a dit que cette eau est suave et fortifiante, que tel parfum est discret comme la pudeur, ou léger comme l'espoir, ou chaud comme un baiser, et que les «arbres somptueux» portent des «fruits nouveaux», il est au bout de ses imaginations; et nous sentons bien que ce ne sont là que des mots, et que, moins timoré ou plus franc, il eût simplement transporté dans son Paradis les coulis du café Anglais et les meilleurs produits de la parfumerie moderne, ou qu'il se fût contenté de mettre en vers cet admirable conte de l'Île des plaisirs, où le candide Fénelon exhorte les enfants à la sobriété en les faisant baver de gourmandise.
Faustus et Stella savourent ensuite la forme et les couleurs... et c'est encore la même chose. Car, que pouvons-nous rêver de supérieur à la beauté de l'homme et de la femme, à celle de la nature ou à l'éclat du soleil? Et si parfois nous avons conçu quelque chose de plus beau ou de plus harmonieux que la réalité, n'avions-nous point l'art pour fixer notre rêve? Stella nous dit que, dans cette bienheureuse planète, les grands artistes contemplent enfin leur idéal vivant:
Ils possèdent leur songe incarné sans effort:
C'est aux bras d'Athéné que Phidias s'endort;
Souriante, Aphrodite enlace Praxitèle;
Michel-Ange ose enfin du songe qui la tord
Réveiller sa Nuit triste et sinistrement belle.
Ici le grand Apelle, heureux dès avant nous,
De sa vision même est devenu l'époux;
L'Aube est d'Angelico la sœur chaste et divine;
Raphaël est baisé par la Grâce à genoux,
Léonard la contemple et, pensif, la devine;
Le Corrège ici nage en un matin nacré,
Rubens en un midi qui flamboie à son gré;
Ravi, le Titien parle au soleil qui sombre
Dans un lit somptueux d'or brûlant et pourpré
Que Rembrandt ébloui voit lutter avec l'ombre;
Le Poussin et Ruysdaël se repaissent les yeux
De nobles frondaisons, de ciels délicieux,
De cascades d'eau vive aux diamants pareilles;
Et tous goûtent le Beau, seulement soucieux,
Le possédant fixé, d'en sentir les merveilles.
Certes, ce sont là des vers d'une qualité tout à fait rare. Mais il reste ceci que le poète, cherchant la manifestation suprême de la beauté plastique, n'a rien trouvé de mieux que le musée du Louvre ou les Offices de Florence. De même, pour nous donner l'idée des délices parfaites que Faustus et Stella goûtent par les oreilles, le poète fait chanter le rossignol dans le crépuscule, nous décrit les sensations et les sentiments qu'éveille en lui la musique de Beethoven ou de Schumann, et se contente d'ajouter que Stella chante mieux que le rossignol, et que la musique du paradis est encore plus belle que celle des concerts Lamoureux. Même on peut trouver qu'il abuse quelque peu (mais c'est ici franchise et non rhétorique) de l'exclamation, de l'interrogation et de la prétérition:
Elle chante. Ô merveille! ô fête! Hélas! quels mots
Seront jamais d'un chant les fidèles échos?
Quels vers diront du sien l'indicible harmonie?
..............
Car dans l'air d'ici-bas que seul nous connaissons,
Jamais pareils transports n'émurent pareils sons.
Ah! ton art est cruel, misérable poète!
Nul objet n'a vraiment la forme qu'il lui prête;
Ta muse s'évertue en vain à les saisir.
Les mots n'existent pas que poursuit ton désir.
Vous le voyez. Habemus confitentem. Il renonce à décrire une autre musique que celle de la terre: n'est-ce point parce qu'il ne saurait, en effet, en concevoir une autre?
De même, enfin, c'est bien l'amour terrestre que connaissent ses deux bienheureux. Il nous affirme que leur amour est plus épuré. N'en croyez rien. C'est bien le même, puisqu'il n'y en a pas deux. Tout ce qu'il trouve à dire, c'est que, leur âme étant «vêtue d'une chair éthérée», l'amour de Faustus et de Stella est affranchi de la pudeur. Mais cela même est une imagination terrestre: l'amour de Daphnis et de Chloé, celui d'Adam et d'Ève avant la pomme, sont aussi «affranchis de la pudeur» (pour d'autres raisons, il est vrai). L'amour de Faustus et de Stella, c'est bien encore, au fond, l'amour des pastorales et des idylles. Et le dernier vers de Stella semble presque traduit de l'Oaristys:
Je m'abandonne entière, épouse, à mon époux.
Et ici j'ai envie de chercher querelle à M. Sully-Prudhomme. Lui, si pur, si délicat, si tendre! la matérialité de son rêve me déconcerte et me scandalise. Ne trouvez-vous pas que son paradis ressemble fort, jusqu'à présent, au paradis de Mahomet? La seule différence, c'est que Faustus reste monogame. Mais, enfin, Faustus et Stella boivent et mangent, respirent des parfums, regardent de beaux spectacles, entendent de bonne musique, dorment ensemble dans les fleurs, et puis c'est tout.—Trouvez mieux! me dira-t-on.—Eh bien! oui, on pouvait peut-être mieux trouver. Il ne m'eût pas déplu, d'abord, que le poète éliminât de son paradis l'amour charnel, parce que c'est un bien trop douteux, trop rapide, mêlé de trop de maux, précédé de trop de trouble, suivi de trop de dégoût... J'ose presque dire que M. Sully-Prudhomme n'a pas su transporter dans son Éden les meilleurs et les plus doux des sentiments humains. Il y a, même ici-bas, des bonheurs qui me semblent préférables à celui de Faustus et de sa maîtresse. Il y a, par exemple, le désir et la tendresse avant la possession, ce que M. Sully-Prudhomme lui-même appelle ailleurs «le meilleur moment des amours». Il y a la paternité, c'est-à-dire la douceur du plus innocent des égoïsmes dans le plus complet des désintéressements. Il y a aussi de suaves commerces de cœur et d'esprit entre l'homme et la femme; l'amitié amoureuse, qui est plus que l'amour, car elle en a tout le charme, et elle n'en a point les malaises, les grossièretés ni les violences: l'ami jouit paisiblement de la grâce féminine de son amie, il jouit de sa voix et de ses yeux, et il retrouve encore, dans sa sensibilité plus frémissante, dans la façon dont elle accueille, embrasse et transforme les idées qu'il lui confie, dans sa déraison charmante et passionnée, dans le don qu'elle possède de bercer avec des mots, d'apaiser et de consoler, la marque et l'attrait mystérieux de son sexe. Et il y a aussi les songes, les illusions, les superstitions, les manies mêmes, d'où viennent aux hommes leurs moins contestables plaisirs.
Rien de tout cela dans le paradis de Sully-Prudhomme. Et ce n'est point un reproche, car il ne pouvait l'y mettre. Le bonheur de Faustus et de Stella impliquait, par définition, la connaissance de la vérité et excluait l'erreur, si chère aux hommes pourtant, et si bienfaisante quelquefois. Et quant aux autres joies dont je parlais tout à l'heure, songez que ce sont presque toutes des joies spéciales, des aubaines individuelles, et que l'infortuné poète s'était imposé le devoir de décrire le bonheur en général. Faustus et Stella sont des êtres abstraits, qui représentent tous les hommes et qui ne sauraient éprouver des jouissances particulières. Dès lors, le poète ne pouvait faire que ce qu'il a fait; il n'avait d'autre ressource que de nous peindre les plaisirs des sens, et, parmi ces plaisirs, ceux qui sont le plus universellement connus et recherchés. Mais, justement, nul poète peut-être n'était plus impropre à cette tâche que l'auteur des Épreuves et de la Justice. Il avait contre lui la tournure philosophique de son esprit et l'austérité naturelle de sa pensée.
Et ainsi vous voyez le résultat. Il fallait tout au moins, pour nous donner vraiment l'impression du bonheur, réunir comme en un faisceau tous les plaisirs des sens: M. Sully-Prudhomme, trop fidèle à ses habitudes d'analyse, procède méthodiquement, divise ce qu'il faudrait ramasser, étudie successivement les sensations du goût, de l'odorat, de la vue, de l'ouïe et du toucher.—Puis, cette description du bonheur de tous les sens à la fois, il fallait qu'elle fût ardente, caressante, enveloppante, voluptueuse; qu'il y eût de la flamme, et aussi de la langueur, de la mollesse et quelquefois de l'indéterminé dans les mots.—Or, M. Sully-Prudhomme est le moins sensuel et le plus précis des poètes: il pense et définit au lieu de sentir et de chanter. Tandis que dans ses vers serrés, tout craquants d'idées, il décompose le bonheur de Faustus et de Stella, nous nous disons que Faustus et Stella doivent s'ennuyer royalement... Voulez-vous un exemple? C'est au moment où les deux bienheureux vont s'enlacer:
L'âme, vêtue ici d'une chair éthérée,
Sœur des lèvres, s'y pose, en paix désaltérée,
Et goûte une caresse où, né sans déshonneur,
Le plaisir s'attendrit pour se fondre en bonheur.
Ces vers sont nobles et beaux; ils sont remarquables de netteté, de justesse et de concision. Mais ils ne parlent qu'à l'esprit; ils ne «chatouillent» pas, pour parler comme Boileau. Ce vaste poème sur le bonheur est sans volupté et sans joie. Il y a plus de bonheur senti dans tel hémistiche de Ronsard ou de Chénier, dans telle page de Manon Lescaut ou de Paul et Virginie ou même de quelque roman inconnu et sans art, que dans ces cinq mille vers d'un très grand poète.
Mais cela même devient, par un détour, extraordinairement intéressant. J'aime cet effort désespéré d'un poète triste et lucide pour exprimer l'ivresse et la joie. Le poème du bonheur devient le poème du désir impuissant et de la mélancolie incurable. En somme, nous n'y perdons pas.
J'ai dit que, dans la pensée de M. Sully-Prudhomme, la science faisait partie du bonheur idéal. Faustus, après le parfait contentement de ses sens, a la joie plus haute de connaître la vérité. Quelle vérité?—C'est, hélas! la même histoire que dans la première partie du poème. Faustus jouissait comme nous jouissons: il sait ici ce que nous savons, et le poète ne pouvait, en effet, que lui prêter une science humaine. Il sait ce qu'ont pensé et découvert les philosophes anciens et modernes, d'Empédocle à Schopenhauer, et d'Euclide à Claude Bernard. C'est beaucoup, et c'est peu. Pascal, qu'il retrouve dans son froid paradis, a beau lui dire: «Ne cherche pas davantage; l'homme, dans cette vie nouvelle, connaît tout, hormis la cause première:
La cause où la nature entière est contenue
Outrepasse la sphère où l'homme est circonscrit,
Elle est l'inabordable et dernière inconnue
Du problème imposé par le monde à l'esprit.»
Il est bon, là, Pascal! Mais c'est justement cette «dernière inconnue» que nous voudrions saisir. Je dirais presque:—Qu'importe que nous connaissions plus ou moins complètement la série des causes secondes, si la cause première doit nous échapper à jamais? M. Sully-Prudhomme accorde la science parfaite à Faustus, et, dans le même temps, il lui interdit (forcément) la seule notion qui constituerait la science parfaite.
À part cette inconséquence,—d'ailleurs inévitable comme toutes les autres,—les trois grands morceaux sur la Philosophie antique, sur la Philosophie moderne et sur les Sciences, sont de pures merveilles. Les divers systèmes philosophiques et les principales découvertes de la science y sont formulés avec un éclat et une précision où nous goûtons à la fois la force de la pensée et une extrême adresse à vaincre d'incroyables difficultés. Cela tient du tour de force? Soit. Ce n'est que de la poésie mnémotechnique? Mais cette poésie-là a de nobles origines. Hésiode et Théognis l'ont pratiquée; et l'on demeure stupéfait de tout ce qu'elle contient et résume ici. Au reste, elle n'exclut pas le mouvement ni la vie. L'histoire de la philosophie antique est menée comme un drame; et quelle plus juste et plus expressive image que celle-ci (après la chanson des Épicuriens):
...Soudain, quand la joyeuse et misérable troupe
Ne se soutenait plus pour se passer la coupe,
Une perle y tomba, plus rouge que le vin...
Ils levèrent les yeux: cette sanglante larme
D'un flanc ouvert coulait, et, par un tendre charme,
Allait rouvrir le cœur au sentiment divin.
Et je ne sais rien de plus beau, de plus riche de sens et de poésie, de plus saisissant par la grandeur et l'importance de l'idée exprimée, et en même temps par la simplicité superbe et la rapidité précise et ardente de l'expression, que ces trente vers où nous est rendue présente, comme dans un large éclair, la suprême découverte de la science et la conception la plus récente de l'unité du monde physique.
Combien sur le vrai fond des choses
La forme apparente nous ment!
Le jeu changeant des mêmes causes
Émeut les sens différemment;
Le pinceau des lis et des roses
N'est formé que de mouvement;
Un frisson venu de l'abîme,
Ardent et splendide à la fois,
Avant d'y retourner anime
Les blés, le sang, les fleurs, les bois.
Ce vibrant messager solaire
Dans les forêts couve, s'endort
Et se réveille après leur mort
Dans leur dépouille séculaire,
Noir témoin des printemps défunts,
Qui nous réchauffe, nous éclaire
Et nous rend l'âme des parfums!
Dans l'aile du zéphir qui joue,
Dans l'armature du granit,
Roi des atomes, il les noue,
Les dénoue et les réunit.
La terre mêle à son écorce
Ce Protée en le transformant
Tour à tour, de chaleur en force,
En lumière, en foudre, en aimant.
Soleil! gloire à toi, le vrai père,
Source de joie et de beauté,
D'énergie et de nouveauté,
Par qui tout s'engendre et prospère!
Peut-être ai-je trop querellé Faustus sur son prétendu bonheur. Mais voici qu'il me donne lui-même raison. Tandis qu'il menait, sur les gazons de sa planète paradisiaque, son éternelle et pâle idylle, la plainte de la Terre montait dans les espaces, frôlant les astres, et cherchant partout la justice. Et vraiment, cette plainte, revenant à intervalles réguliers, nous avait semblé plus belle que les froides effusions des deux bienheureux. Un jour, Faustus entend cette voix des hommes et la reconnaît. Et tout de suite, sa félicité lui pèse, parce qu'il ne l'a pas assez méritée. Une chose lui manque: la joie, la fierté de l'effort et du sacrifice accompli.
Car l'homme ne jouit longtemps et sans remords
Que des biens chèrement payés par ses efforts...
Il n'est vraiment heureux qu'autant qu'il se sent digne.
Or, à partir du moment où Faustus redevient un homme et recommence à souffrir, je n'ai plus qu'à admirer. Les magnifiques lamentations de la race humaine, l'éveil de la mémoire et de la pitié de Faustus au bruit de cette plainte qui passe, la scène où, assis près de Stella, il cherche au firmament son ancienne patrie, la terre;
(Je me rappelle cet enfer...
Et cependant je l'aime encore
Pour ses fragiles fleurs dont l'éclat m'était cher,
Pour tes sœurs dont le front en passant le décore.)
les dialogues où il exprime à Stella les inquiétudes de sa conscience et son dessein de redescendre sur la terre pour faire profiter les pauvres hommes de ce qu'il a appris dans un monde meilleur, et même, s'il le faut, pour souffrir encore avec eux... il y a dans tout cela une émotion, une beauté du sentiment moral, et comme un sublime tendre où M. Sully-Prudhomme avait à peine encore atteint dans ses meilleures pages d'autrefois...
Donc la Mort ramène sur la terre Faustus et Stella. Trop tard. La planète humaine voyage depuis si longtemps que l'humanité a disparu du globe terrestre: des strophes colorées (d'une imagination nette, mais peut-être un peu courte) nous le montrent entièrement reconquis par les plantes et par les animaux. Faustus et Stella délibèrent s'ils doivent le repeupler: ils communiqueraient leur omniscience à une humanité neuve et plus heureuse. «Non, dit la Mort: l'humanité défunte refuserait de revivre une vie exempte des tourments qui ont fait sa grandeur.» Et sur son aile, à travers les constellations, elle remporte les deux amants, parfaitement heureux désormais, puisque, s'ils n'ont pu accomplir le sacrifice, ils l'ont du moins tenté.
La conclusion est bien celle que j'indiquais au commencement. Faustus lui-même juge le bonheur dont il jouissait avant son sacrifice moins désirable que l'antique destinée humaine... C'était déjà la conclusion des Destins. Le monde, qui est mauvais, est bon néanmoins, puisqu'il ne peut être conçu meilleur sans déchéance. Ce poème du Bonheur, qui se déroule dans les astres, nous enseigne que le bonheur est sur la terre. (Et pourtant!)... C'est donc un avortement en cinq mille vers du rêve d'une félicité supra-terrestre et, si vous voulez, une grandiose, involontaire et douloureuse tautologie... Que serait donc un poème qui aurait pour titre: le Malheur? Le même apparemment, sauf le ton. Cela est très instructif.
Je n'ai prétendu donner, sur l'œuvre nouvelle de M. Sully-Prudhomme, qu'une première impression. Le Bonheur est (avec la Justice) un des plus vastes efforts de création poétique qu'on ait vus chez nous depuis les grands poèmes de Lamartine et de Hugo. Ces livres-là se relisent; et l'impression qu'on en a eue d'abord peut se corriger, se compléter et s'éclaircir. Je n'ai donc pas tout dit, ni même peut-être ce qu'il y avait de plus important à dire.
P.-S. J'ai commis, en vous rendant compte du poème de M. Sully-Prudhomme, quelques erreurs dont je tiens à m'excuser. J'ai remarqué que la béatitude de Faustus et de Stella était purement humaine, et j'ai triomphé là-dessus. Mais le poète nous avertit lui-même que ses héros conservent intégralement, dans leur premier paradis, leur qualité d'hommes. Ainsi, page 113:
Mais, homme, ne crains-tu d'essayer l'impossible?
Et page 146:
Je suis homme!... Tu sais comment me fut rendu
Ce repos que j'avais, en t'oubliant, perdu.
C'est précisément parce qu'ils demeurent hommes que le poète leur donne un premier paradis qui n'est qu'une terre sans intempéries. Il ne pouvait en imaginer un autre et n'en avait nulle envie. Si leur voluptueuse oisiveté finit par les lasser, c'est précisément encore parce qu'ils sont hommes, et qu'à ce titre Faustus se sent tourmenté par la curiosité. Pascal n'entend pas satisfaire en eux cette curiosité tout entière; il leur explique pourquoi ils ne peuvent savoir. Bref, M. Sully-Prudhomme n'a nullement voulu dénaturer et diviniser ses héros dans cette première étape d'outre-tombe. C'est seulement après l'achèvement de leur destinée humaine par le sacrifice qui leur prouve leur valeur morale, qu'ils dépouillent leur matérialité pour entrer dans le dernier paradis, dont le poète se résigne à ne se faire qu'une très vague idée...
—Mais alors, pourquoi l'aventure de Faustus et de Stella ne se passe-t-elle pas tout simplement sur la terre?
Enfin, voyez vous-même dans quelle mesure ces rectifications et ces explications doivent modifier l'impression que m'avait laissée le poème. Si elles ne peuvent en augmenter beaucoup la beauté poétique et plastique, elles lui restituent du moins toute sa beauté logique et de construction, si je puis dire.[Retour à la Table des Matières]
L'IMMORTEL
(Premier article).
16 juillet 1888.
Je tiens à dire, avant tout, que M. Alphonse Daudet n'a rien fait de plus brillant, de plus crépitant ni de plus amusant; rien où l'observation des choses extérieures soit plus aiguë ni l'expression plus constamment inventée; rien où il ait mieux réussi à mettre sa vision, ses nerfs, son inquiétude, son ironie... Un livre comme celui-là, c'est de la sensibilité accumulée et condensée, une bouteille de Leyde littéraire. Le plaisir qu'il vous fait est presque trop vif; il s'y mêle un peu du malaise qu'on éprouve les jours d'orage; on dirait, en feuilletant cette prose de névropathe, qu'il vous part des étincelles sous les doigts.
Ceci dit, et pour avoir le droit d'admirer tranquillement tout à l'heure, je commencerai par un paquet d'objections. Toutefois, il y en a une que tout le monde a faite et que je ne formule à mon tour que pour l'écarter aussitôt.
L'Immortel est un roman de mœurs parisiennes et en même temps une très violente satire de l'Académie. C'est là-dessus qu'on a réclamé. On a dit, ou à peu près:
—Voilà qui est, en vérité, bien outré et bien peu philosophique; et l'Académie inspire à M. Alphonse Daudet des moqueries, des colères et des indignations singulièrement disproportionnées. Il y a, parmi, les académiciens, des médiocres qui arrivent par le respect et parce qu'ils ne portent ombrage à personne? Il y en a qui arrivent par l'intrigue, la flatterie, ou des influences de salons et des manèges féminins? Mais quoi! Cela se voit partout, même, il paraît, dans la politique.—Il y en a qui gardent le goût des femmes, voire des petites femmes, jusque dans un âge avancé? C'est que les académiciens sont des hommes.—Il y en a qui sont laids? C'est que la nature capricieuse n'a pas donné à tout le monde de noirs cheveux bouclés, un nez d'une fine courbure, de longs yeux, une tête charmante et toujours jeune de roi sarrasin.—Il y en a qui sont infirmes et cacochymes? C'est que l'Académie ne garantit point contre les inconvénients de la vieillesse... Et encore ils sont bien trente sur quarante qui sont à peu près valides, et vingt qui ont un physique présentable, et trois ou quatre qui ont de beaux profils romains.—Il est absurde et scandaleux qu'une compagnie proprement littéraire et qui, par définition, doit compter «dans son sein» les meilleurs écrivains du temps, soit à ce point encombrée de médiocrités, et il y a pas mal de ces bonshommes à qui on aurait envie de fourrer dans les narines les branches de persil qu'ils portent sur leur collet? Mais non: il y en a une bonne moitié qui sont incontestablement des esprits ou des talents supérieurs (ce qui est une jolie proportion!), et les autres sont tout au moins de bons lettrés et, je suppose, d'honnêtes gens. Je ne vous dirai pas que «l'Académie est un salon», parce que je crois que ce mot est une bêtise, et parce qu'il ne nous importe nullement que trente-neuf messieurs très bien élevés se rassemblent de temps en temps pour causer avec politesse au bout du pont des Arts. Mais je pense, avec Anatole France, qu'il est excellent que l'Académie ne soit pas infaillible ou même soit parfois injuste dans ses choix. Car, si les membres de cette vénérable compagnie étaient nécessairement les quarante plus grands esprits de France, ce serait trop triste pour les autres: ils seraient jugés par là même; tandis que, l'Académie se recrutant parfois d'une façon bizarre, on est tout de même content d'en être, et on n'est point humilié de n'en être pas.—L'Académie est, pour ceux qui y entrent, l'éteignoir du talent, la fin des belles et généreuses audaces? Si cela est vrai (et ce ne l'est pas toujours), c'est peut-être que ceux qui se laissent éteindre par elle ne flambaient plus guère; et on ne saura jamais si c'est elle qui leur a coupé leurs élans ou si c'est eux qui ont cessé d'en avoir.—L'institution est ridicule et surannée? Ses rites et ses costumes sont grotesques? L'habit vert est le plus vain des hochets? Eh! laissez-nous celui-là! Il est tout au moins inoffensif, quoi que vous disiez; et nous vivons de vanités. Faites-nous grâce, homme au cœur fort!
Ainsi les esprits, même les plus modérés, refusent d'entrer dans les sentiments de M. Alphonse Daudet. Et même il se passe ici quelque chose de curieux et de touchant. On n'est pas fâché contre M. Daudet, non; mais on est affligé, et très sincèrement, de ses irrévérences et de son injustice. La superstition de l'Académie est si forte dans ce pays que beaucoup sont incapables de comprendre qu'un homme qui pourrait en être ne le veuille point. Et alors ils le plaignent d'être si aveugle et de repousser un si grand bien. Ils en ont la larme à l'œil. Et ils ne croient pas à sa sincérité: «Oui, ce sont de ces choses qu'on dit... Mais vous y viendrez... On finit toujours par y venir.»
Mais enfin, si pourtant M. Alphonse Daudet déteste l'Académie?... Je m'explique. Il reconnaîtrait lui-même, si on le pressait un peu, que les académiciens ne sont pas tous des imbéciles, des intrigants, ni des invalides. Il est, d'ailleurs, personnellement ami de plusieurs d'entre eux. Qu'est-ce que cela prouve? Tout artiste ne retient de la réalité que ce qui est conforme à son dessein; et, en outre, toute satire est forcément injuste. Mais ici l'injustice paraît si grande qu'elle vient peut-être d'un sentiment plus profond et plus réfléchi qu'on ne croit. Et si c'est à l'institution même que M. Daudet en veut? Pensez-vous que les raisons manquent pour cela? Elles ne manquent jamais pour rien, les raisons. Tâchons de pénétrer celles de l'auteur de Sapho.
On conçoit à la rigueur qu'à une époque où tout était chose d'État, où s'achevait l'unité de la France, où toute son histoire aboutissait enfin à la monarchie absolue, où partout, dans les mœurs, dans les manières, dans la religion, dans les lettres, triomphait le même esprit de discipline et d'autorité, un cardinal ait eu l'idée de préposer une compagnie de lettrés à la fixation et à la conservation de la langue. Mais aujourd'hui? dans une société si différente de l'ancienne et quand la notion même de l'État se trouve quasi renversée? Quelle cuistrerie insupportable de vouloir que l'art et la littérature continuent à relever d'une sorte de tribunal revêtu d'un caractère officiel! et quel enfantillage que ces distributions de prix, ce prolongement du collège qui assimile pour toute la vie les littérateurs à des écoliers! Et ne dites pas: «C'est tout ce qui nous reste de l'ancienne France; gardons une institution si vénérable par son antiquité. Il faut que vous soyez, Monsieur, tout à fait dénué du sens de l'histoire, c'est-à-dire de la faculté de trouver bon ce qui est vieux, pour insulter l'Académie!» Eh! la royauté aussi, et les parlements, et les corporations, et la noblesse étaient vénérables par leur grand âge! Ne dites pas non plus: «L'Académie maintient le goût.» Quel goût? Le sien apparemment. Mais peut-elle en avoir un, alors que ses membres en ont nécessairement plusieurs? Et de quel droit, à quel titre définirait-elle «le goût»? Je crois volontiers à la compétence de tel ou tel académicien: je ne puis croire à celle de l'Académie. Au reste, je crois surtout à la mienne; et, comme je sens qu'elle ne vaut que pour moi, je tire de là des conséquences. Ne dites pas davantage que l'Académie conserve une tradition de décence et de politesse. Nous savons fort bien être décents et polis sans elle, quand on ne nous met pas en colère. Enfin, je vois que quatre ou cinq des plus grands génies littéraires de ce siècle, sans compter une douzaine de talents supérieurs, ont été repoussés ou oubliés par l'Académie. Quoi qu'on dise, cela est grave et cela me la gâte. Et j'avais tort de prétendre tout à l'heure qu'elle ne peut avoir un goût collectif et qui soit le goût académique. Seulement, ce goût ne saurait être qu'un goût moyen, entendez un goût médiocre. Et ce goût moyen, ce goût bourgeois et lâche, qui n'est peut-être pas celui de tous les académiciens, mais qui est celui de l'Académie, s'impose plus ou moins à qui veut lui plaire, et peut faire par là beaucoup de mal... S'ils avaient été préoccupés de la coupole, ni MM. Meilhac et Halévy n'auraient fait la Grande Duchesse, ni M. Zola n'aurait fait l'Assommoir, ni M. Daudet n'aurait fait l'Immortel...
Il est certain qu'avec tout cela, on l'aime, cette risible Académie, et que les plus fiers et les plus révoltés finissent souvent par lui faire amende honorable. Pourquoi? Oh! tout simplement parce qu'elle assure ceux qu'elle choisit de leur propre mérite, qu'elle le garantit solennellement, que parfois même elle l'apprend au public qui l'ignorait; parce qu'elle donne de la considération, de l'importance, des galons, un chapeau, une épée. Mais, au fond, cela ne fait guère honneur à l'humanité; cela montre combien nous sommes faibles et vaniteux. Que dis-je? L'Académie est une institution radicalement immorale, puisqu'elle n'ajoute rien au vrai mérite et qu'elle en donne les apparences à l'intrigue ou à la médiocrité. Peuple! elle te trompe, car sa fonction affirme une compétence qu'elle ne peut avoir... (Je songe seulement que la compétence du gouvernement est encore plus contestable sur la même matière... et, comme on m'affirme que M. Alphonse Daudet est officier de la Légion-d'Honneur, pour ses livres, je médite douloureusement sur les inconséquences des âmes les mieux trempées.)
Tout ce que j'ai voulu dire au bout du compte, c'est qu'il y a quelque chose d'aussi outré, pour le moins, dans les reproches amers ou tendres adressés par nombre de bonnes gens à M. Alphonse Daudet que dans les colères de celui-ci contre l'institution des Quarante. Je me hâte d'ajouter que j'ai la modestie de ne point partager les sentiments de M. Daudet. Car, pour les partager, il serait bon d'être aussi fort, aussi austère et aussi évidemment désintéressé que lui. (C'est ce qu'ont oublié quelques chroniqueurs farouches, de ceux qui vont criant: «Ne coupez pas les ailes au génie», comme s'ils étaient personnellement menacés.) Mais je reconnais à M. Daudet (et c'est singulier d'avoir à dire une chose si simple) le droit d'éprouver ces sentiments; je le lui reconnais avec entrain, et je suis enchanté qu'il les ait éprouvés, puisqu'il en a fait ce livre, et qu'il a su répondre si crânement, à travers deux siècles et demi, aux Sentiments de l'Académie sur le Cid par les Sentiments de Tartarin sur l'Académie.
Tartarin, c'est ici Védrine, le bon, le fier, le génial Védrine. Et c'est maintenant que commencent mes objections, à moi. Védrine ne me plaît pas énormément. C'est lui qui éreinte tout le temps l'Académie et qui tire la morale de l'histoire. J'aimerais que l'éreintement se fit uniquement par le récit et les tableaux, et que la morale s'en dégageât d'elle-même. Le livre y gagnerait, à mon sens; et les malveillants auraient moins beau jeu à l'accuser de puérilité et d'injustice. Déjà M. Émile Zola, dans l'Œuvre, nous avait montré un romancier qui était, à n'en pas douter, M. Zola en personne; et ce romancier était fort, était généreux, était magnanime: une manière de bon Dieu! De même le sculpteur Védrine. Il a tout: du génie, des vertus, une femme qui l'adore, des enfants d'une beauté merveilleuse. Il n'aime pas l'argent. Il transperce les hommes de son regard, il sonde les reins et les cœurs. Il morigène, il fustige, il stigmatise. Quelquefois aussi, il bénit. Du bateau où il croque des paysages, pendant que ses beaux enfants «pétris d'amour et de lumière» s'ébattent sur la rive, il tend ses mains de christ aux jeunes générations... Avec tout cela, je crois bien qu'il lui arrive de dire des sottises,—des sottises de rapin échauffé, d'artiste à grande barbe et à grands gestes. Le malheureux a conservé cette illusion, que c'est la faute de l'Université s'il n'y a pas plus d'esprits originaux en France, et qu'un professeur de rhétorique est un homme qui s'est donné pour tâche d'étouffer le génie chez les pauvres potaches confiés à ses soins. Écoutez-le parler du père Astier-Réhu: «Ah! le saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait qui résistaient au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des outils et des ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé par ses mains, à part quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu, tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix, comme ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...» Bien candide, ce bon Védrine... J'ai eu l'honneur d'être professeur de rhétorique, ce qui est un métier fort amusant; et je jure devant Dieu que je n'ai jamais étouffé le génie et que je n'ai jamais vu personne l'étouffer autour de moi...
Tous les autres personnages sont, à des degrés divers, vivants et vrais; mais quelques-uns avec un peu d'inattendu et comme des trous, des solutions de continuité dans leur psychologie.
Voici l'historien Astier-Réhu. Oh! nous savons tout de suite que c'est un imbécile, et «quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle étroitesse d'intelligence cachent la solennité de ce lauréat académique fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les hauteurs de la chaire». Mais M. Alphonse Daudet le hait d'une haine si féroce, qu'il oublie de nous dire que cet imbécile est un fort honnête homme, et que je le prenais, moi, de la meilleure foi du monde, sinon pour un vieux gredin, du moins pour un fort plat personnage. Or, dans toute la seconde partie du roman, il fait un tas de choses fort au-dessus de la probité moyenne, et qui semblent même partir d'une âme vraiment haute. Et certes on peut être à la fois une vieille bête et un très honnête homme; mais, je ne sais comment cela se fait, je n'étais point préparé du tout aux belles actions d'Astier-Réhu. Quand j'ai vu tout à coup cet Auvergnat éclater d'indignation parce que son fils doit épouser une femme qui a vingt ans de plus que lui et qui a eu un amant, mais qui est duchesse, très belle, influente et prodigieusement riche, ma surprise n'a pas été mince. Je l'aurais cru moins insensible, je ne dis pas à l'argent, mais aux titres, aux marques extérieures de la puissance: je m'étais trompé. C'est sans doute ma faute; et lorsque, ensuite, je l'ai vu si digne dans l'affaire des faux autographes, si décidé à braver le ridicule, à sacrifier sa réputation et toute sa vie à la justice et à la vérité, je n'ai plus eu d'étonnement. Mais il m'en est revenu un peu, je l'avoue, à le voir se jeter à la Seine du haut du pont des Arts... Oui, je sais, le retour chez lui, les propos atroces de sa femme ont achevé de le désespérer et de l'affoler... Mais il m'avait si bien paru jusque-là qu'Astier-Réhu n'était point de ceux qui se suicident! Car enfin, quoi qu'il lui soit arrivé, il reste académicien, secrétaire perpétuel, logé à l'Institut; et les choses s'oublient, et dans huit jours on ne songera plus à son affaire, ou même sa loyauté et son courage lui auront ramené des défenseurs... Vous me direz que, au moment de son suicide, il est revenu de tout, même des vanités académiques... Mais justement il m'avait donné l'idée d'un homme absolument incapable de revenir jamais de certaines vanités. Bref, j'ai des doutes.
Peut-être en aurais-je moins, si M. Daudet avait moins accablé de ses mépris, au commencement, cet excellent cuistre, et s'il l'avait considéré avec moins d'antipathie et plus de sérénité. Moi, les Astier-Réhu ne me sont point si odieux. Il peut y avoir de la bonhomie et il y a toujours de la candeur dans leur pédantisme et dans leur étroitesse d'esprit... Enfin, n'en parlons plus.
De même, quand la sèche et sifflante Mme Astier l'attend à la fin pour lui jeter sa haine à la figure et pour lui apprendre que, s'il est arrivé à l'Académie, c'est qu'elle s'en est mêlée (... Et elle précisait les détails de son élection, lui rappelait son fameux mot sur les voilettes de Mme Astier, qui sentaient le tabac, malgré qu'il ne fumât jamais... «un mot, mon cher, qui vous a rendu plus célèbre que tous vos livres»), je cherche quel intérêt peut avoir une personne si fine à désespérer et à chasser d'auprès d'elle un mari qui ne serait rien sans elle, il est vrai, mais sans qui elle serait moins encore. Et, si vous répondez que la colère l'emporte, je m'étonne donc qu'elle se possède si bien dans tout le reste du livre. Ou bien alors, je demande comment il se fait que cette femme si avisée et qui a tant de pouvoir sur son mari ne l'ait pas empêché, à tout prix et par tous les moyens, d'intenter le risible procès où doit sombrer une considération dont elle a sa part. Là encore j'ai des doutes.
Et j'en ai de plus sérieux encore sur la vraisemblance de l'aventure d'Astier-Réhu et d'Albin Fage. M. Alphonse Daudet m'allèguera celle d'Émile Chasles et de Vrain-Lucas. Mais le maniaque Émile Chasles était un mathématicien qu'aucune étude antérieure n'avait pu prémunir contre les mystifications dont il fut victime. Le cas d'Astier-Réhu n'est point le même. Astier-Réhu a été professeur d'histoire; il est, je suppose, agrégé d'histoire et docteur ès lettres pour une thèse historique. Cela veut dire qu'il sait son métier. Quoiqu'il ne soit qu'un imbécile, il connaît certainement les méthodes de vérification des manuscrits; il n'est point nécessaire d'être un aigle pour les savoir et les appliquer... L'Académie peut bien faire encadrer l'autographe de Rotrou, parce qu'elle n'y regarde pas de très près, parce qu'elle est un corps et que les corps sont toujours bêtes. Mais Astier-Réhu, si simple qu'il soit, ne peut être à ce point la dupe de Fage. D'ailleurs, il a publié des livres d'histoire qui ont été lus, jugés, épluchés par les rédacteurs de la Revue historique, de la Revue critique et du Journal des savants, et ni M. Gabriel Monod, ni M. Fustel de Coulanges, ni M. Paul Meyer, ni M. Ernest Lavisse, ni M. Sorel, ni M. Guiraud ne se seraient laissés prendre aux pièces fabriquées par l'astucieux bossu. L'aventure d'Astier-Réhu me paraît tout bonnement impossible. M. Daudet, parti d'un fait vrai, l'a rendu totalement invraisemblable et faux parce qu'il en a changé toutes les conditions. Il est fâcheux que le principal épisode de son roman repose sur cette impossibilité radicale.
20 août 1888
J'ai attendu, pour vous reparler de l'Immortel, qu'on en parlât un peu moins et que l'on pût enfin s'apercevoir qu'il y a peut-être dans le dernier roman de M. Alphonse Daudet autre chose qu'une satire de l'Académie.
Le spectacle a été des plus divertissants pendant un mois. On a pu voir, au tapage qui s'est produit, à quel point nous avons la superstition académique dans les moelles. Cela est consolant. Il y a donc encore du respect en France, et quelque attache au passé, à la tradition. Il me paraît même que les colères soulevées par l'Immortel ont été aussi disproportionnées que les sentiments de M. Alphonse Daudet sur l'Académie.
Ou plutôt, non; ces colères étaient justifiées. Car, enfin, on avait bien vu des hommes de lettres conspuer l'Académie dans leur jeunesse, quand elle ne songeait pas à eux, et y entrer dans leur âge mûr; mais on n'avait jamais vu, que je sache, un écrivain, n'ayant qu'un signe à faire pour y entrer, déclarer publiquement qu'il ne voulait pas en être, et, l'Académie lui ayant pardonné, renouveler cette impertinente déclaration. On a beau dire, cela est unique. Je ne sais pas si c'est détachement chrétien, ou comble d'orgueil, ou esprit de contradiction, ou crainte de déplaire à des amis envers qui l'on se croit engagé. Je ne prétends même pas que tant de protestations soient d'un goût très distingué. J'irai même plus loin: je crois qu'un pauvre diable médiocre et correct, ou génial et malchanceux, mais académisable à la rigueur, aurait, en dépit des apparences, plus de mérite que M. Alphonse Daudet à conspuer l'Académie; car elle pourrait lui apporter quelque chose à lui, et, la repoussant, il repousserait de réels avantages. Mais M. Alphonse Daudet, renonçant au fauteuil qu'on lui tenait tout prêt, ne renonce à rien, puisqu'il a déjà tout, «la gloire et la fortune», comme dans la chanson. Il lui est trop commode de mépriser ce que tous les autres désirent. Ce qu'il en fait, c'est pour nous ennuyer. C'est malice pure, plaisir d'insulter au plus innocent de nos préjugés et à la plus durable de nos institutions nationales. Cela est mal; cela n'est point charitable.
Mais, je le répète, c'est unique: à tel point que beaucoup refusent obstinément de croire à la sincérité de M. Daudet, ou prétendent qu'il a des regrets, tout au fond. Moi, la nouveauté de cette conduite m'intéresserait plutôt, et me rangerait du parti de l'impie. Mais voilà! je crains qu'il ne soit trop profondément satisfait de sa manifestation et de tout ce qui s'en est suivi. «Eh bien, c'est une assez bonne pierre dans la mare aux grenouilles! Ils en crient encore au bout d'un mois», a-t-il dit à l'un de ses compatriotes. Je songe là-dessus: «Croit-il donc avoir fait quelque chose de si héroïque, de si terrible et de si original?» Et alors je ne suis pas fâché du bon tour que lui joue ce gros malin de M. Zola en rendant hommage à la tradition, juste au moment où ce méchant tsigane la piétine.
—Tsigane, lui? cet homme dont le premier roman a été précisément couronné par l'Académie, cet écrivain de vie si bourgeoise et qui est notoirement un si bon père de famille?—Tsigane, oui. D'abord, parce qu'il le dit. Ensuite, parce que je le crois. Tsigane à Nîmes, à Lyon; tsigane à Paris, dans sa prime jeunesse.
Ainsi tout s'arrange, dès qu'on reconnaît au Romanichel qui vit toujours secrètement dans la peau de l'ancien Petit Chose le droit d'être un Romanichel. Ce qui m'embarrassait dans cette affaire, c'est que, sans rien perdre d'ailleurs de son grand talent, M. Alphonse Daudet avait été amené à nous révéler, dans l'Immortel, des sentiments, ou plutôt une disposition d'esprit, une philosophie générale, dont je me sens, pour ma part, fort éloigné.—Oui, ce qu'il y a au fond, dans ce roman anti-académique, c'est, comme l'a fait remarquer M. Ferdinand Brunetière, le mépris, la haine et peut-être l'inintelligence du passé et des traditions qui en maintiennent le respect.
M. Alphonse Daudet juge la besogne d'un Astier-Réhu inutile et grotesque, et il considère Astier-Réhu comme un odieux imbécile. Or, il est certain que, si un type analogue à cet académicien avait été conçu par Dickens ou Georges Elliot, ils en auraient fait un délicieux bonhomme, et beaucoup plus touchant que ridicule. Moi-même, je ne comprends rien du tout au mépris enragé de M. Daudet pour ce digne et honnête professeur et pour tous ses pareils. Comment un romancier peut-il rétrécir à ce point sa sympathie et ses facultés compréhensives?... L'auteur de l'Immortel est bien le même homme que j'ai entendu traiter Racine de haut en bas, parce que Racine exprime rarement des choses concrètes, et qui disait n'avoir retenu, de tout Tacite, qu'une phrase pittoresque sur les funérailles de Britannicus. Une telle disposition d'esprit est évidemment pour déplaire à ceux qui goûtent et essayent de comprendre les formes de la vie et de l'art dans le passé, qui y séjournent volontiers, qui y trouvent autant d'intérêt qu'au spectacle de la vie contemporaine, qui voient dans l'Académie soit une institution vénérable et salutaire, soit même une absurdité charmante,—et qui ne sont pas pour cela des cuistres ni des snobs, qui ont même quelque chance d'avoir une sagesse plus détachée et plus libérale que cet éternellement jeune Petit Chose.
M. Alphonse Daudet est un artiste hypnotisé par le présent. Les impressions qu'il reçoit des objets sont si vives qu'il n'existe pour ainsi dire pas en dehors d'elles. Il a, de plus, reçu le don de les traduire dans une langue si fébrilement expressive, que tout lui paraît languir à côté de ce mode de traduction. Étant doué de façon si particulière, il est nécessairement étroit et intransigeant (quoiqu'il lui soit arrivé, je le sais, de faire effort pour élargir ses sympathies). Il ne s'aperçoit pas qu'il y a autant de pédants impressionnistes et modernistes que de pédants académiques, et que les premiers ne sont pas toujours les moins bornés ni les moins déplaisants... Qu'est-ce que cela fait si, grâce à sa myopie, qui n'est qu'une vision intense des choses rapprochées, il nous fait, du monde où nous vivons, des peintures, éparses sans doute et fragmentaires, mais dont le relief et la couleur vibrante n'ont jamais, je crois, été égalées? Gardons notre sagesse et laissons-lui la sienne. Il vaut mieux qu'il soit comme il est; car, s'il pensait comme nous, il ne serait, tout au plus, qu'un stérile dilettante, et cela nous est tout à fait égal qu'il méprise les bons et utiles Astiers-Réhus, et qu'il n'aime pas la tragédie, puisqu'il écrit le Nabab et Sapho.
C'est un écrivain infiniment curieux. Intense, outrée, intermittente et comme émiettée, telle est d'ordinaire sa traduction de la vie. Ce qu'il rend toujours, et qu'il communique, c'est l'impression directe, immédiate, des choses. Il est, je crois, l'écrivain le plus sincèrement «réaliste» qui ait été. Le réaliste, c'est lui, et non M. Zola, je l'ai répété maintes fois. Sa façon même de composer, l'absence de liaison continue dans le développement de ses personnages, en est une preuve. Et, par contre, c'est parce que M. Zola observe sommairement, parce qu'il construit ses romans à priori et subordonne à ses conceptions les rares remarques qu'il a pu faire sur le vif, c'est pour cela que ses récits ont une si forte unité, sont d'une si large coulée,—et rappellent les belles œuvres classiques en dépit des ordures qu'il y entasse. Mais les livres de M. Daudet, construits uniquement sur des impressions notées, participent du décousu de ces impressions, en même temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.
Chacun de ses personnages ne nous est présenté que dans les instants où il agit; et il n'est pas un de ses sentiments qui ne soit accompagné d'un geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et qu'ils nous restent dans la mémoire. Entre ces apparitions, rien. C'est à nous de faire ou de supposer les liaisons nécessaires. Jamais de ces analyses de sentiments faites par l'auteur ex professo, et qu'on retrouve même chez Flaubert et les Goncourt; jamais de «morceau psychologique». Ces personnages ne vivent que dans les minutes où nous les voyons. Mais alors comme ils vivent! Cela n'a qu'un inconvénient: nous avons parfois quelque peine à accorder parfaitement entre elles ces apparitions trop espacées. Je croyais, l'autre jour, voir des trous dans le développement du caractère d'Astier-Réhu et de Mme Astier. Je n'avais pas fini et j'oubliais la duchesse. Vous vous rappelez comment ce jeune «struglifeur» de Paul Astier se fait épouser par cette Corse altière et passionnée. Aux chapitres XII et XIII, elle est encore très belle, et l'on nous apprend que ses bras et sa gorge se tiennent fort bien. Elle est, du reste, éperdument amoureuse. Et maintenant tournez quelques feuillets, et voyez au dernier chapitre le récit du mariage:
«Et Védrine disait son saisissement en voyant paraître, dans cette salle de mairie, la duchesse Padovani, pâle comme une morte, navrée, désenchantée, sous une toison de cheveux gris, ses pauvres beaux cheveux qu'elle ne prenait plus la peine de teindre. À côté d'elle, Paul Astier, Monsieur le comte, souriant et froid, toujours joli... On se regarde, personne ne trouve un mot, excepté l'employé, qui, après avoir dévisagé les deux vieilles dames, éprouve le besoin de dire en s'inclinant, la mine gracieuse:
—Nous n'attendons plus que la mariée...
—Elle est là, la mariée, répond la duchesse s'avançant la tête haute.
«... Puis la sortie, de froids saluts échangés entre les arcades du petit cloître, et le soupir soulagé de la duchesse, son: «C'est fini, mon Dieu!» avec l'intonation désespérée de la femme qui a mesuré le gouffre et s'y jette les yeux ouverts, pour tenir un engagement d'honneur.»
Comprenez-vous? Si la fière duchesse n'aime plus son architecte, pourquoi l'épouse-t-elle? Parce qu'elle l'a promis? Allons donc! Ou bien si, tout en le jugeant, elle l'aime encore, il est bien singulier qu'elle ait perdu subitement tout souci de lui plaire... Je ne dis point que tout cela soit inexplicable; je voudrais que tout cela me fût expliqué. Que s'est-il donc passé enfin, soit entre les deux amants, soit dans l'âme de Mari' Anto, depuis le moment où nous l'avons vu sauter à cheval pour rattraper son joli jeune homme à la station?...
Cette horreur de tout développement suivi, de tout éclaircissement qui n'est pas en action, est si forte chez M. Alphonse Daudet que, lorsqu'il est obligé de nous donner, pour établir son «milieu», certaines explications un peu longues, il n'hésite pas à employer l'artifice d'une correspondance ou d'un journal. C'est ainsi qu'il imagine, dans le Nabab, les mémoires de Passajon, et, dans l'Immortel, les lettres du candidat Freydet à sa sœur. Cet artifice détonne étrangement dans des livres où le souci de la vérité est, partout ailleurs, si évident. Car il se trouve que Fraydet et même Passajon ont l'œil et le style de M. Daudet, ce qui nous déconcerte un peu. Mais tout lui paraît préférable à l'exposition liée, unie, discursive. (Croyez-vous cependant que nous ne nous intéresserions pas davantage au candidat Freydet, si l'éducation, la jeunesse, le passé de ce hobereau homme de lettres nous étaient racontés tout tranquillement, tout bellement, à la papa?)
Mêmes intermittences dans la marche de l'action que dans la vie des personnages. Ici, trois actions qui s'entrecoupent: l'histoire des grandeurs et de la chute d'Astier-Réhu; l'histoire de la candidature académique d'Abel de Freydet et des progrès de la maladie verte chez ce brave garçon; l'histoire des manœuvres de Paul Astier à la poursuite d'un grand mariage. Et, sans doute, on voit aisément le lien des deux premières, puisqu'elles se rapportent toutes deux à l'Académie. Il n'est pas non plus difficile de reconnaître que l'histoire du fils se rattache à celle du père par un effet de contraste. Même il y a, dans les rencontres de ce père et de ce fils, qui n'ont pas une idée en commun, un dramatique froid navrant qui serre le cœur (et qui serait peut-être doublé si l'auteur semblait moins persuadé qu'Astier-Réhu n'est qu'une horrible vieille bête)... Mais enfin cette unité secrète, intérieure du livre, M. Alphonse Daudet s'est si peu donné la peine de nous la rendre sensible, que nous pourrions presque affecter de ne pas l'apercevoir. J'ai hâte de dire que cette façon de composer ne me choque point. Elle se rapproche de la réalité des choses, où nulle action, ne se poursuit isolément, où toutes s'enchevêtrent. Je n'ai voulu que constater ce retour de M. Alphonse Daudet aux procédés de Nabab, après l'effort de l'Évangéliste et de Sapho vers la classique unité d'action.
Troisièmement: même absence de liaison apparente dans le style que dans les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, ronde, de tour oratoire ou didactique. C'est une dislocation ou, pour mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n'a fait un si prodigieux usage de toutes les «figures de grammaire» abréviatives, de l'anacoluthe, de l'ellipse et de ce qu'on appellerait, s'il s'agissait de latin, l'ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, toc-toc, comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une attention scrupuleuse, maladive, à traduire la sensation immédiate des objets par le moins de mots possibles et par les mots ou les concours de mots les plus expressifs. C'est une continuelle invention de style, si audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de Goncourt mises à part, on n'en a peut-être pas vu de pareilles depuis Saint-Simon. Astier-Réhu oserait dire que c'est une perpétuelle hypotypose.
J'ouvre au hasard (et je vous assure que ce n'est point ici une formule):
«Pour midi, la messe noire (essayez de dire la chose en moins de mots; et encore il y a une image!) et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite (ablatif absolu), les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie (c'est une sensation que vous avez certainement éprouvée: une place vide, mais entourée d'une foule, paraît beaucoup plus grande; la sensation est ici notée par un seul mot), bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs (cela encore fait image).» Ne raillez point mes commentaires; ne dites pas que chacune de ces «visions» est assez commune et que vous en auriez été capable. C'est possible. Mais songez qu'en voilà trois ou quatre dans la première phrase venue. C'est leur fourmillement qui est extraordinaire dans cette prose. J'ouvre encore et je lis:
«...Et penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la nuque avancée, leurs cordons, leurs grands-croix, ballant comme des sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des lèvres humides, des bouches démeublées laissant entendre de petits rires semblables à des hennissements. Même le prince d'Athis humanise la courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques mondains; et le Turc Mourad Bey, qui n'a pas dit un mot de la soirée, affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscène et démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une libellule, sans les quelques pointes de sueur sur la chair gracile et pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé, volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du ravissant petit animal.»
Je vous prie de méditer sur cette page. Je ne veux plus citer, car où m'arrêterais-je? Je vous engage seulement à relire le dîner chez la duchesse Padovani, l'enterrement de Loisillon, le duel de Paul Astier, etc... Il y a là-dedans, avec un peu d'outrance tartarinesque, une concision puissante, une ironie à la fois très violente et très fine; et surtout, jamais on n'a mieux su nous enfoncer les choses dans les yeux, rien qu'avec des mots. Et notez que l'effort s'arrête toujours au point extrême par delà lequel il s'en irait tomber dans le précieux ou dans le charabia impressionniste. Dans ses plus grandes audaces, M. Daudet garde un instinct de la tradition latine, un respect spontané du génie de la langue.
(Je ne puis m'empêcher, à ce propos, de vous dire combien la Vie parisienne m'a affligé dernièrement par son commentaire grammatical de l'Immortel, jugeant cette prose d'après la syntaxe du dix-huitième siècle et les principes de l'abbé le Batteux... Savez-vous les phrases que la Vie parisienne aurait dû relever? Il y en a deux, sans plus; mais elles sont atroces. Voici la première: «En cette parfaite association, sans joie... une seule note humaine et naturelle, l'enfant; et cette note troubla l'harmonie.» Et voici l'autre: «...L'évolution toute naturelle de la douleur débordante à ce complet apaisement s'accentuait ici de l'appareil du veuvage inconsolable, etc...).
Donc, pour tout le reste, je ne veux plus qu'aimer et admirer. Et voilà que je ne tiens plus du tout à mes critiques. On a dit que les personnages de l'Immortel n'étaient que des pantins fort expressifs, qu'ils n'avaient pas de «dessous». Ces dessous ne sont pas exprimés, c'est vrai, mais la pantomime de ces véridiques et vivantes marionnettes est si juste que chacun de leurs gestes ou de leurs airs de tête nous révèle leur âme et tout leur passé; et je ne croirai jamais qu'un romancier qui, rien qu'en notant des mouvements extérieurs et de brefs discours, a pu suggérer à M. Brunetière l'idée d'un si beau roman (Revue des Deux-Mondes du 1er août), soit un psychologue si insuffisant. Complétons ce qu'il nous donne, sans en être autrement fiers; car ce qu'il nous donne, c'est ce que nous n'aurions pas trouvé. Au contraire, ce qui manque à son roman, je serais presque capable de l'y mettre, et le père Astier-Réhu lui-même saurait nous le dire et nous le développer... Le seul don de l'expression pittoresque, à un pareil degré, me fait passer aisément sur une psychologie peut-être sommaire et sur un certain manque de renanisme... Et puis, je ne sais plus. Après huit jours de soleil, voilà le froid revenu, un froid dur, brutal, noir. Nos raisins ne mûriront pas. Je n'ai rencontré ce matin, dans la campagne, que des figures tristes. Brr... je vais me chauffer à la cuisine,—aujourd'hui, 17 août.[Retour à la Table des Matières]