ERNEST RENAN

LE «PRÊTRE DE NÉMI»[10].

Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient d'écrire une œuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la bonne. Le Prêtre de Némi, contre toute attente, m'a édifié.

Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a exprimées déjà (dans les Dialogues philosophiques, dans Caliban, dans la Fontaine de Jouvence, dans les Souvenirs, dans l'article sur Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du monde, son âme hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. L'œuvre est d'une beauté moins perverse (je parle ici comme un cœur simple). La préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce n'est plus une hantise. Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de négation voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux de Prospero. Puis le doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, y est plus austère et plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontées dans le drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on ne l'attendait de M. Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés autant qu'il nous charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de certitude dont il est capable et dans une sérénité moins inquiétante pour nous.

Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.

I.

Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier, et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M. Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part, qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela que M. Renan l'a adopté. L'Histoire des origines du christianisme elle-même tient beaucoup du conte philosophique.

Revenons au Prêtre de Némi. C'est un étrange composé. Nous sommes à Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne. Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages, une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame, qu'il faut raconter brièvement.

II.

Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès, un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et, quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique. Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la force vive de la patrie.—Titius: Oui, on meurt par le fait de trop vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.—Voltinius; Albe, je crois, mourra par le gâchis.—Titius: On va bien loin avec cette maladie.»

Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu peux lui faire?—Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils? Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité. «Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux, nous les fournirons.—Consultez l'esprit des pères, répond Antistius; pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.—Hé! répliquent les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée. Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir, répond le prêtre.—Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.—Sœur dans le devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement au front.

Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues, parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux, parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde». Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca, égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard au cœur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone, prononce ces paroles:

Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;
Et les peuples se fatiguent au profit du feu.

III.

Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une œuvre de croyant.—Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques, déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il ne croirait pas, il serait sûr, et la certitude abolirait la beauté et la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral, nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur existe,—besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On peut dire qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais été si évident que dans le rôle du prêtre de Némi.

Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous avons le témoignage de M. Renan lui-même:

«... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis s'obstinera également dans sa simplicité. Métius, l'aristocrate méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu, Ganeo sera pardonné avant lui...»

Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut trouver—chose absolument inattendue—qu'il est un peu dur pour ce sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les ironies inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez éparses dans les discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. M. Renan s'est enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui donne plus, dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rôle d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de la Fontaine de Jouvence et du Prêtre de Némi. Tandis que Prospero s'éteint voluptueusement entre les bras des sœurs Célestine et Euphrasie, les nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des cardinaux, Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le vieux magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était en lui.

Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison, à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte, l'eau du cœur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» Même après que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses compatriotes l'ont dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne serait-il pas mieux de les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô raison des choses, je sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi.» Il croit à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il nous a été donné de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris: «Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu, justice, immortalité! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes; mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise: Courage! courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût ce à la distance des confins de l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que deviennent ses doctrines en passant dans des âmes basses qui n'en comprennent que les négations, il recule épouvanté et renie son œuvre involontaire. Mais il y a encore dans son cri de désespoir un acte de foi: «Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui l'a trouvée. Ce qui est nourriture pour l'un est poison pour l'autre. Ô lumière, qui m'as induit à t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et d'amour, tu deviens pour ces misérables un principe de bassesse. Mon expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour des chimères. On verra...»

Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le credo de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique. Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et, en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand même qu'une œuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont ils font partie, ce sont eux,—les Métius et les Liberalis d'aujourd'hui,—qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le manque de foi qui les pousse si résolument à l'action.

IV.

Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez qu'il y a des charbonniers même en philosophie.

Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet, cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur cœur par l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la foi volontaire et acquise, mouvement du cœur qui désire que ce que la raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration passionnée.

C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.

Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à fait de naïveté. J'en fais bien mon mea culpa. Je crois à présent que le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son œuvre avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si peu candide, c'est à force de candeur.

Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met en défiance, même en nous séduisant.—Après avoir affirmé quelque grande vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru, autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.—Au milieu d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.—Ou bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous surfaire la vertu.—S'il garde parfois dans l'expression des sentiments les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination catholique.—S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?—Si telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent cum grano salis? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a mis.—Si la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un mélange de dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle tranquillité de M. Armand Silvestre?—S'il rêve, c'est le Breton qui rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.

Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais—et je retourne ici ma proposition,—s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi que j'ai découvert dans le Prêtre de Némi, et qui s'y trouve.

V.

Au siècle dernier, le Prêtre de Némi eût été, avec toutes les différences que vous devinez sans peine, un conte philosophique de vingt pages intitulé: Antistius, ou Toute vérité n'est pas bonne à dire. Relisez quelques contes de Voltaire ou de Diderot; puis relisez Caliban, la Fontaine de Jouvence et le Prêtre de Némi: vous pourrez mesurer de combien de notions et de sentiments s'est enrichie, en cent ans, l'âme humaine; et vous déborderez de reconnaissance et d'amour pour le plus suggestif et le plus ensorcelant de nos grands écrivains.[Retour à la Table des Matières]

M. ÉMILE ZOLA

«L'ŒUVRE».

J'ai essayé de définir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le nouveau livre du poète des Rougon-Macquart m'a donné la joie d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de retrouver sa vision particulière, ses habitudes d'esprit et de plume, ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette fois que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre manière et se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je risque le mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colère).

Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste impuissant tué par son œuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans Pot-Bouille, le monsieur du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul, traverse l'Œuvre à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.

I.

Voici le plus complet des discours où Sandoz expose ses théories:

«Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau, sous prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est malade!... Non! c'est imbécile; la philosophie n'y est plus, la science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là; notre révolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de démocratie!»

Si vous voulez mon sincère avis, je trouve que ces propos sentent à plein la secte et l'école. Il y a du pédantisme dans ce débraillé, et de la naïveté dans ces affirmations méprisantes et superbes, il est difficile de rien imaginer de plus intolérant, de plus vague et de plus faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (positivistes, évolutionnistes), comme un illettré dans une réunion publique. Saisissez-vous clairement la relation entre l'avènement de la démocratie et celui du naturalisme, qui est une littérature d'aristocrates et de mandarins?—«Qui dit psychologue dit traître à la vérité», voilà une opinion d'une singulière candeur. Il suffit de dire que la psychologie n'est pas toute la vérité. Mais la physiologie seule l'est encore moins. Il est tout à fait puéril de diviser les romanciers en psychologues, tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls peintres du vrai. Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et, parmi les bons, il y en a qui expriment surtout le monde extérieur et les sensations, et d'autres qui analysent de préférence les sentiments et les pensées; et ceux-ci ne sortent pas plus de la réalité que ceux-là. Me pardonnera-t-on de répéter des choses aussi banales? Mais c'est que pour ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi d'absurde, de suranné, de ridicule, de gothique, de tout à fait en dehors du monde réel. Or la psychologie est tout uniment, pour les philosophes, l'étude expérimentale des facultés de l'esprit, et, pour le romancier, la description des sentiments que doit éprouver une créature humaine, étant donnés son caractère, son tempérament s'il y a lieu, et une situation particulière. Est-ce donc quelque chose de si chinois et de si scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amusés à «dévider les cheveux emmêlés de la raison pure». Au fait, qu'est-ce que cela veut dire? Adolphe est aussi vrai que Germinal, et même Indiana que Nana. Ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même point de vue, voilà tout. Il est très juste de dire que «physiologie, psychologie, cela ne signifie rien», qu'on ne saurait les séparer absolument, et que celle-ci est le prolongement de celle-là (le caractère dépendant du tempérament et quelquefois du milieu, et tout sentiment ayant son point de départ dans une sensation). Seulement il y a des êtres primitifs chez qui ce prolongement n'est presque rien, et d'autres plus raffinés chez qui ce prolongement est presque toute la vie. Dans ce dernier cas, je ne vois pas pourquoi il serait interdit de sous-entendre une partie des origines physiologiques de l'état d'âme et d'esprit qu'on veut analyser, et de faire de cette analyse son objet principal. M. Paul Bourget, en écrivant Un crime d'amour, est resté en pleine réalité. Et on est tenté parfois de trouver cette étude du réel invisible aussi attachante que celle du visible réel. Sandoz rapetisse étrangement le domaine de l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que cet enragé croit l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus profond, plus varié et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les états de certaines âmes sont plus intéressants en eux-mêmes que les événements extérieurs qui les «conditionnent»! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait jamais vu que la surface grossière de la vie et son écorce. Je suis charmé que le naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et peut-être nécessaire; mais quelle horreur et quel ennui, Dieu juste! s'il n'y avait plus au monde que des romanciers naturalistes! Déjà même le naturalisme paraît «dater», est presque aussi vieux que le romantisme: tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il n'y a guère que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en lui, ce n'est pas son naturalisme, c'est lui-même.

II.

Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son œuvre est assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un drame tout moral et tout intime se tourne peu à peu en un poème symbolique, grandiose et tout matériel.

L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante, Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.—Le milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres, sculpteurs, hommes de lettres).—L'époque, c'est la fin du second empire.

La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur le tard le plan de la Comédie humaine. Mais M. Zola est captif d'une doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan. Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce soit de vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les sujets vous venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de Paris, en ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, n'entend plus rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne lève plus de dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne songe même plus à regarder par-dessus la haie que font autour de lui les Rougon-Macquart. Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène jusqu'au bout «l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire». Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les conditions, toutes les professions. Après les artistes, il «fera» les paysans; après les paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour documents il n'a (car il s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second empire) que les souvenirs et les impressions de sa jeunesse, des impressions nécessairement incomplètes et effacées ou déformées par le temps. Et ce reclus, cet homme de cabinet qui s'impose des «matières» à mettre en romans, c'est lui qui vient nous parler d'observation directe, scientifique, de vérité intégrale, implacable, et autres rengaines! Je sais bien que, grâce à Dieu, sa puissante imagination vivifie ses vieilles notes et ses souvenirs défraîchis et qu'il invente terriblement! Alors, qu'il avoue donc enfin que ses romans, s'ils sont aussi «vrais» que tant d'autres, ne le sont guère plus, et que le naturalisme est une bonne plaisanterie; car ou il n'est rien, ou il est à peu près aussi vieux que le monde. Mais M. Zola ne l'avouera jamais; il mourra sans l'avouer.

Pour en revenir à l'Œuvre, si les artistes qu'on nous y montre ont peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un «nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau, ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu.»—«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.»—«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un chef-d'œuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»—«Tiens! le père Ingres, tu sais s'il me tourne sur le cœur, celui-là, avec sa peinture glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après ça, entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton de la conversation est, dans l'Œuvre, sensiblement le même que dans l'Assommoir. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur. D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans. C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»—tout comme Walter Scott, ô honte!

Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment défaut dans l'Œuvre. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie. Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se reprocher l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare et délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue son compagnon; mais voyez, dans Manette et dans Charles Demailly, combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans l'Œuvre. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par son art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles de ce détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils sont ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes. Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.

Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don de la vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet: c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste, presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue. C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils ramassent en faisant des effets de muscles.—Claude Lantier n'est pas seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un malheur absolu.—Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout sentiment humain. Il torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est hanté de l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est assez peu croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des brutalités atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir d'enfants.»—Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de faire le portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de le présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point le Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.—De même, pour que Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera d'être frustrée des embrassements de Claude.

Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre? C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air» valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que le métier de son héros permettait à M. Zola de rendre sensible aux yeux le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de Claude et de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La cruelle maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une femme, c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de sa toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre et cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il la voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, d'autre part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est vraiment une tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la toile vivant d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment, Claude enfonce un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on ferait à une femme méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine lutte contre l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous vous rappelez la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette nuit-là, a passé une heure à regarder l'eau du haut du pont des Saints-Pères; il est enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est échappé du lit. Christine le trouve dans l'atelier, au haut de son échelle, une bougie au poing s'acharnant comme un aliéné sur son grand tableau. Et, sous sa main fiévreuse, le ventre de la femme devient un astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et hors de la vie... Elle semble faite de métaux, de gemmes et de marbres... comme l'idole d'une religion inconnue. «Oh! viens! viens!» dit Christine. Et lui: «Non, je veux peindre, j'appartiens à l'art, au dieu farouche: qu'il fasse de moi ce qu'il voudra!—Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes.» Et Christine s'enlace à lui, s'écrase contre lui, l'emporte comme une proie... Elle le force à blasphémer. «Dis que la peinture est imbécile.—La peinture est imbécile.» Mais bientôt, quand Christine est endormie, une voix appelle Claude. C'est elle, la femme mystérieuse et terrible, la sirène au ventre de joyaux. Elle l'appelle trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et Christine, à l'aube le trouve pendu devant l'idole, devant l'ennemie, comme un amant désespéré qui s'est tué aux pieds de sa maîtresse.

Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son œuvre, il doute de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier ou du mineur.

C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant: Chêne, Mahoudeau, Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux personnages qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une créature en qui éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une «mouquette»: Mathilde, l'herboriste; et une créature qui représente la souffrance imméritée: le petit Jacques. Vous trouverez même des pages apaisées et presque gracieuses: Christine recueillie, par une nuit d'orage, dans l'atelier de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise du ménage de Sandoz. Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne sont peut-être que mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait un riche mariage, passe sa journée, dans le morne château où il est méprisé des valets, à envelopper de couvertures et à suspendre à un petit trapèze ses deux petits enfants rachitiques, et le dîner où le brave Sandoz a le sentiment amer de la dispersion et de la mort des amitiés de jeunesse...

Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal. Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du Jugement dernier. J'attends avec impatience son prochain cauchemar. S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux.[Retour à la Table des Matières]

LE RÊVE.

Ce que je vais vous raconter est tiré des Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.

«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique.

Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige, elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient Hubert et Hubertine.

Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des étoles et des bannières.

Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite Angélique.

Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la cathédrale.

Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint Georges.

«Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui s'appelait le Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui s'appelait la Chevrotte.

«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte.

«Angélique lisait souvent la Vie des saints, et les miracles la ravissaient, mais ne l'étonnaient point.

«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince.

«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau.

«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il ressemblait au saint Georges du vitrail.

«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur l'évêque.

«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu un fils.

«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante millions.

«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser, quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents.

«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.

«Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans un petit coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se jeta à ses pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce mariage.

«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez, répondit: «Jamais!»

«Et Angélique fut très malheureuse.

«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs.

«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le prièrent de ne plus venir la voir.

«Et Angélique fut malade, très malade.

«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.

«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son fils.

«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.

«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»

Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M. Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.

Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce qu'a fait M. Émile Zola? Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? Eût-il été d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de Pot-Bouille et de Nana de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste. Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le Rêve, et vous verrez que ce conte ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire irréelle est écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et avec, les mêmes procédés de composition et de développement que la Terre ou l'Assommoir. L'effet est ahurissant.

D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la Curée, l'entremetteuse du mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre, blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre sans qu'il y paraisse; mais, enfin, évoquer cette Macette dans un conte bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart, n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?

Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique! L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage, c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a, saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec la passion gourmande de mordre à la vie». Elle «ôte ses bas, devant Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don», goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot de sang montait, l'étourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion, toute à l'inconnu violent de son origine». Ou bien (page 261): «Elle triomphait, dans une flambée de tous les feux héréditaires que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup de tempérament! Quel drôle de conte bleu!

Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages, l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page 143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; et elle semblait très lasse, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle enfantine!

Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque soixante ans, tourmenté dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec «un râle affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse... avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour rien que cet évêque a un grand nez,—pieusement mentionné chaque fois que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.

Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le Rêve que dans ses autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des Rougon-Macquart, respire, dans le Rêve, des parfums qui n'y sont pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.

Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu naturaliste. Il fallait des «documents», il y en a,—par grands tas. Outre un sommaire presque complet de la Légende dorée, que M. Zola a lue tout exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des irréelles amours de Félicien et d'Angélique, un Manuel du chasublier. Il y a des énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une érudition et d'un scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau: «Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» Mais il y a peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Angélique qui est une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. «M. Grandsire lui suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans, etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite l'adoption à leur pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enquête, etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près aussi réelle que celle de Peau-d'Âne ou de Cendrillon! N'est-ce pas à hurler?

Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et documentaire, est aussi romantique et épique. Il est romantique par le style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de la vie de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans Notre-Dame de Paris. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de «morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et la simplicité de la plupart des personnages,—enfin par le retour régulier de sortes de refrains, de leit motiv: descriptions de la cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de Hautecœur et de ses aïeules, les mortes heureuses; énumérations d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine; longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.

À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes justement et même commençant les phrases, et l'abus de certaines constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une expression nouvelle qui revient une centaine de fois: à son entour, pour autour d'elle ou de lui. Je m'explique mal la tendresse de M. Zola pour cet inutile provincialisme.

Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du Rêve. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait mortellement ennuyeux.

La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la Terre. Au moins la Terre, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la Conquête de Plassans, l'Assommoir et Germinal, d'avoir puissamment exprimé les instincts, les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité. Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie—et du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines choses, ma chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agnès... Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles, dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis affreusement sincère, pour notre plaisir.[Retour à la Table des Matières]

PAUL BOURGET

ÉTUDES ET PORTRAITS.

M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'Études et portraits, avec ces sous-titres: Portraits d'écrivains, Notes d'esthétique, Études anglaises, Fantaisies.

Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter quelque chose à ce que j'ai dit ici même.[12] Mais j'ai relu avec un plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse, sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il arrive en un rien de temps au fin fond des choses et à des questions comme celle-ci: «L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: «Pourquoi cet univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa philosophie aboutit volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. Quand on a bien raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les rattacher à leurs causes et de parcourir toute la série des phénomènes en les faisant rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de mystère et d'inconnu dans la conception générale à laquelle on arrive que dans l'humble sensation de laquelle on était parti; et ainsi la rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, comme elle était au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les vrais poètes.

Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais, et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.

Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de n'avoir jamais passé le détroit, est-ce bien une raison pour ne point connaître l'Angleterre? J'ai lu—dans des traductions—un peu de leur littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai connu quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en «hommes libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons manquent un peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les Notes sur l'Angleterre de M. Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les Études anglaises de M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont imprimées dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais, après tout, de même race et de même culture. Que m'apprendrait de plus, je vous prie, un voyage ou même un séjour à Londres ou au bord des lacs d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul besoin d'y aller. Croyez que je vous parle très sérieusement.

La voici en quelques lignes, mon Angleterre.

Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:—Tout ce qui se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le contraire de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la Chine; car la Chine, c'est seulement autre chose.

Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé, orgueil insulaire, sport, canotage, lawn-tennis, la plus puissante aristocratie du monde, keepseakes, home, parlementarisme, loyalisme, politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment religieux, bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.;

Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:

Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs et de pâturages;

Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les institutions, dans les mœurs, dans les édifices;

Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;

Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté individuelle;

Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;

Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;

Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au gain;

Entre les masques et les visages, etc.

Pays des bars, des cars, des outsiders-coachs et des bow-windows. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre d'une jeune fille des rues, fait déborder du cœur corrompu d'un Parisien des effusions comme celle-ci: «Où vas-tu, girl Anglaise de dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout à l'heure, je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf tandis que tu videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite girl

Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux qu'ils ne sont,—si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop peur d'un mécompte.

Il y a un passage du saint auteur de l'Imitation que je cite souvent, parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de Cruelle Énigme. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui, et non pas Jean Richepin!

Voici donc ce passage de l'Imitation. Il est dans cet admirable chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: «Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre, les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»

Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier. Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais l'auteur de l'Imitation me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul, le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles. Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, c'est par miracle que je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour où j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin. Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents dans ce pays où il ne pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figuré depuis que j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je rentre en moi-même et que je tâche d'être sincère, je sens très bien que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le revois, non à travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage n'a rien ajouté à la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont, sans le savoir, conformé la réalité à cette vision.