(1819-1868)
A IGNACE PLEYEL.
La Côte-Saint-André (Isère), 6 avril 1819.
Monsieur,
Ayant le projet de faire graver plusieurs œuvres de musique de ma composition, je me suis adressé à vous, espérant que vous pourriez remplir mon but. Je désirerais que vous prissiez à votre compte l'édition d'un pot-pourri[53] concertant composé de morceaux choisis, et concertant pour flûte, cor, deux violons, alto et basse.
Voyez si vous pouvez le faire et combien d'exemplaires vous me donnerez. Répondez-moi au plus tôt, je vous prie, si cela peut vous convenir, combien de temps il vous faudra pour le graver et s'il est nécessaire d'affranchir le paquet.
J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considération, votre obéissant serviteur.
A RODOLPHE KREUTZER[54].
(1826....?)
O génie!
Je succombe! je meurs! les larmes m'étouffent! la Mort d'Abel! dieux!...
Quel infâme public! il ne sent rien! que faut-il donc pour l'émouvoir?...
O génie! et que ferai-je, moi, si un jour ma musique peint les passions; on ne me comprendra pas, puisqu'ils ne couronnent pas, qu'ils ne portent pas en triomphe, qu'ils ne se prosternent pas devant l'auteur de tout ce qui est beau!
Sublime, déchirant, pathétique!
Ah! je n'en puis plus; il faut que j'écrive! A qui écrirai-je? au génie?... Non, je n'ose.
C'est à l'homme, c'est à Kreutzer... il se moquera de moi...., ça m'est égal...; je mourrais... si je me taisais. Ah! que ne puis-je le voir, lui parler, il m'entendroit, il verroit (sic) ce qui se passe dans mon âme déchirée; peut-être il me rendroit le courage que j'ai perdu, en voyant l'insensibilité de ces gredins de ladres, qui sont à peine dignes d'entendre les pantalonnades de ce pantin de Rossini.
Si la plume ne me tombait des mains, je ne finirais pas.
AH! GÉNIE!!!
A M. FÉTIS, DIRECTEUR DE LA REVUE MUSICALE[55].
(16) mai 1828.
Monsieur le rédacteur,
Permettez-moi d'avoir recours à votre bienveillance et de réclamer l'assistance de votre journal pour me justifier aux yeux du public de plusieurs inculpations assez graves.
Le bruit s'est répandu dans le monde musical que j'allais donner un concert composé tout entier de ma musique et déjà une rumeur de blâme s'élève contre moi; on m'accuse de témérité, on me prête les intentions les plus ridicules.
A tout cela je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître, afin d'inspirer, si je le puis, quelque confiance aux auteurs et aux directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un jeune homme? Je ne le crois pas. Or, si un pareil dessein n'a rien de répréhensible, en quoi les moyens que j'emploie pour l'accomplir peuvent-ils l'être?
Parce qu'on a donné des concerts composés tout entiers des œuvres de Mozart et de Beethoven, s'ensuit-il de là qu'en faisant de même j'aie les prétentions absurdes qu'on me suppose? Je le répète, en agissant ainsi, je ne fais qu'employer le moyen le plus facile de faire connaître mes essais dans le genre dramatique.
Quant à la témérité qui me porte à m'exposer devant le public dans un concert, elle est toute naturelle, et voici mon excuse. Depuis quatre ans, je frappe à toutes les portes; aucune ne s'est encore ouverte. Je ne puis obtenir aucun poëme d'opéra, ni faire représenter celui qui m'a été confié[56]. J'ai essayé inutilement tous les moyens de me faire entendre; il ne m'en reste plus qu'un, je l'emploie, et je crois que je ne ferai pas mal de prendre pour devise ce vers de Virgile:
Ulla salus victis nullam sperare salutem.
Agréez, etc.
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 1829.
Mon cher Ferdinand,
Il faut que je vous écrive encore ce soir; cette lettre ne sera peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe. Pourriez-vous me dire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette faculté de souffrir qui me tue? Demandez à votre ange... à ce séraphin qui vous a ouvert la porte des cieux!... Ne gémissons pas!... mon feu s'éteint, attendez un instant... O mon ami, savez-vous?... J'ai brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon élégie en prose!... des larmes toujours, des larmes sympathiques; je vois Ophelia en verser, j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me consument. O mon ami, je suis bien malheureux; c'est inexprimable!
J'ai demeuré bien du temps à sécher l'eau qui tombe de mes yeux...—En attendant, je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini guéri de mes maux, qui me considère d'un air de pitié plein d'indulgence, et Weber qui semble me parler à l'oreille comme un esprit familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me consoler.
Tout ceci est fou... complétement fou, pour un joueur de dominos du café de la Régence ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre... encore...; la musique est un art céleste, rien n'est au-dessus, que le véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre, mais au moins, j'aurai vécu..... de souffrances, il est vrai, de rage, de cris et de pleurs, mais j'aurai... rien... Mon cher Ferdinand!... j'ai trouvé en vous tous les symptômes de la véritable amitié, celle que j'ai pour vous est aussi très vraie; mais je crains bien qu'elle ne vous donne jamais ce bonheur calme qu'on trouve loin des volcans... hors de moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... il y a aujourd'hui un an que je la vis pour la dernière fois... Oh! malheureuse! que je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'aime!...
S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?.. Verrai-je jamais Shakespeare?
Pourra-t-elle me connaître?...
Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?................ Oh! Juliette, Ophelia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l'enfer répète sans cesse............................
Au fait!
Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde, un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris; oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!
Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos nuages dorés, que je sois délivré!...............
La Raison.
«Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus question de tes souffrances que de ce que tu appelles le génie de Beethoven, la sensibilité passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse de Weber, la puissance colossale de Shakspeare!...
Va, va, Henriette Smithson
et Hector Berlioz
seront réunis dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas d'autres malheureux de souffrir et de mourir!......»
AU MÊME
La Côte-Saint-André, 9 janvier 1831.
Mon cher ami,
Je suis depuis huit jours chez mon père, environné de soins affectueux et tendres par mes parents et mes amis, accablé de félicitations, de compliments de toute espèce; mais mon cœur a tant de peine à battre, je suis si oppressé, que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. Je partirai pour Grenoble dans six jours; si vous me répondez, adressez néanmoins votre lettre à la Côte-Saint-André (Isère), et mettez mon nom Hector pour que la lettre ne parvienne pas à mon père.
Je vous écris dans le salon de Rocher, qui me charge de le rappeler à votre souvenir.
Que faites-vous?... Il n'y a toujours point de musique, n'est-ce pas, dans ce bruyant Paris?... Avez-vous fini vos trios?... Feydeau est-il enfin fermé?... l'opéra de Meyerbeer est-il en répétition[57]?... Saluez-le, je vous prie, de ma part, quand vous le verrez (Meyerbeer! ma phrase est si mal tournée, que vous pourriez croire que c'est son opéra que je veux dire).
Nous allons avoir la guerre!... On va tout saccager; des hommes qui se croient libres vont se ruer contre d'autres hommes qui sont certainement esclaves; peut-être les hommes libres seront-ils exterminés, les esclaves seront-ils maîtres; puisse toute l'Europe s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s'entr'égorger, le fer et le feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler, pourvu que j'y sois et que, la tenant dans mes bras, nous nous tordions ensemble dans les flammes!
Voilà mes vœux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine. Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce humaine tranquille, et elle ne s'en tourmentera pas moins.
Assez grincé des dents. Voulez-vous, je vous prie, aller chez Desmarest, rue Monsigny, nº 1, près de l'Opéra-Comique, lui dire mille amitiés de ma part, le charger de cinq cents autres pour Girard, et lui demander s'il n'a point eu de lettre à mon adresse; il s'était engagé à les prendre chez mon portier.
Blasphémez un peu à mon intention, je vous prie, j'en éprouverai du soulagement, et je vous rendrai la pareille quand vous voudrez.
Adieu! les cœurs de lave ne sont durs que quand ils sont froids, le mien est rouge fondant. Je suis toujours votre ami dévoué.
Mettez, je vous prie, cette petite lettre à la poste.
AU MÊME.
La Côte-Saint-André, 23 janvier 1831.
Je viens de faire à Grenoble un insipide voyage, passant la moitié de mon temps malade au lit, l'autre moitié à faire des visites plus assommantes les unes que les autres; j'arrive hier après avoir passé une dévorante journée sans dire un mot. Mon père, qui venait d'apprendre mon état par ma mère, m'embrasse en souriant et me dit qu'il y avait une lettre de Paris pour moi; j'ai compris à son air que c'était de madame...; effectivement, c'était une lettre double; je suis redevenu calme; j'étais aussi ravi que je puisse l'être dans un si exécrable exil. Ne faut-il pas que votre lettre arrive aujourd'hui pour troubler ma tranquillité? que le diable vous emporte! Qu'aviez-vous besoin de venir me dire que je me plais dans un désespoir dont PERSONNE ne me sait gré, «personne moins que les gens pour qui je me désespère».
D'abord, je ne me désespère pas pour des gens; ensuite, je vous dirai que, si vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que je connais aujourd'hui son caractère mieux que personne. Je sais très bien qu'elle ne se désespère pas, elle; la preuve de cela, c'est que je suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir, comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. De quoi se désespèrerait-elle? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon compte, elle connaît aujourd'hui tout ce que mon cœur enferme de dévouement pour elle (pas tout cependant: il y a encore un sacrifice, le plus grand de tous, qu'elle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous ne savez pas ce qui me tourmente, personne au monde qu'elle ne le sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait.
Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens, ils ne me vont pas le moins du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur, et je n'en veux point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement. Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque, et de la part que prennent ou ne prennent pas à mes chagrins les êtres qui me sont chers; car vous n'en savez rien, qui vous l'a dit?... Vous ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en tirer une induction fatale pour moi. Si cela était, que devriez-vous donc induire de ma conduite à Grenoble, si vous m'aviez vu un jour dans un grand dîner de famille, ayant à droite et à gauche mes deux charmantes cousines de dix-sept à dix-huit ans, avec lesquelles je folâtrais et riais de la façon la plus inaccoutumée?...
Ma lettre est brusque, mon ami, mais vous m'avez froissé horriblement. Je resterai encore ici neuf jours au moins; Ferrand viendra demain. Si vous vouliez m'écrire courrier par courrier une seconde lettre, vous me feriez bien plaisir et elle arriverait à temps.
Adieu, mille choses à Sina et à Girard; si vous avez entendu parler de mon mariage dans le monde, dites-le-moi, et ce qu'on en dit.
Voulez-vous, je vous prie, passer chez Gounet, rue Saint-Anne, 34 ou 36, et lui dire mille choses de ma part? Je lui écrirai dès que Ferrand sera arrivé.
AU MÊME.
La Côte Saint-André, 31 janvier 1831.
Quoique mon agitation dévorante n'ait pas cessé un instant depuis mon arrivée ici, je puis cependant aujourd'hui vous écrire avec plus de calme. Puisque vous avez déjà à votre âge rencontré un filon d'or dans cette pauvre mine où nous fouillons tous, tâchez de le suivre jusqu'au bout, mais songez bien que vous êtes sous une voûte que vous creusez en avançant, et qui peut s'écrouler derrière vous. La bévue que vous avez faite, en demandant à Cherubini la salle du Conservatoire avant que la Société de concerts ait fini, est impardonnable. Vous deviez bien savoir que jamais ces messieurs n'y consentiraient, et il est fort désagréable de se voir contre-carré par une volonté contre laquelle la sienne propre est impuissante. Je dois vous dire que vous faites quelquefois les choses trop précipitamment. Il faut, je crois, réfléchir beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. Je crains qu'on ne me laisse pas partir avant samedi ou même lundi prochain. Je suis toujours malade, je ne me lève pas tous les jours, et il fait un froid terrible. Et tout ce temps se perd..... et j'ai tant de mois encore à dévorer!....
Oui, mon cher ami, je dois vous faire un mystère d'un chagrin affreux que j'éprouverai peut-être longtemps encore; il tient à des circonstances de ma vie qui sont complétement ignorées de tout le monde (C..... excepté); j'ai au moins la consolation de le lui avoir appris sans que..... (assez).
Quoique je sois forcé d'être mystérieux avec vous sur ce point, je ne crois pas que vous ayez de raison de l'être avec moi sur d'autres. Je vous supplie donc de me dire ce que vous entendez par cette phrase de votre dernière lettre: «Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons à croire que vous ferez un jour.» Quel est celui dont vous voulez parler? Je vous en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner franchement cette explication.
Écrivez-moi poste restante, à Rome, en ayant soin d'affranchir jusqu'à la frontière, sans quoi la lettre ne me parviendrait pas.
A MM. GOUNET, GIRARD, HILLER, DESMAREST, RICHARD, SICHEL.
Nizza, le 6 mai 1831.
Allons Gounet[58], lisez-nous cela.
D'abord je vous embrasse tous; je me réjouis de vous revoir encore, de me retrouver auprès d'amis dont l'affection m'est si chère, de parler ensemble musique, enthousiasme, génie, poésie enfin. Je suis sauvé, je commence à m'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais, je n'ai même plus de rage dans l'âme... Comme je ne vous ai pas écrit depuis mon départ de la France, il faut que je vous conte mon voyage.
Je me suis embarqué à Marseille sur un brick sarde, faisant voile pour Livourne. Ce trajet se fait ordinairement en cinq jours avec un temps passable, et nous en avons mis onze. Pendant la première semaine, nous étions accablés de calmes plats qui duraient tous les jours jusqu'au coucher du soleil; ce n'était que pendant la nuit que nous avancions un peu. Ne sachant comment nous désennuyer, nous avions imaginé de tirer au pistolet sur le pont. La cible était un biscuit fiché au bout d'un bâton qu'on avait attaché à la poupe, et que l'oscillation du navire rendait très difficile à atteindre. Tel était notre passe temps. Mes compagnons de voyage étaient des militaires italiens, accourant à Modène prendre part à la révolution qui venait d'y éclater. Arrivés dans la rivière de Gênes, un vent furieux des Alpes nous a assaillis tout à coup; les vagues entraient par les écoutilles et couvraient le pont à tout instant. Bon! disais-je, cela manquait, il serait bien dommage que je n'eusse pas aussi mon petit bout de tempête; ce sera charmant!... Mais le charme est devenu un peu fort, comme vous allez voir.
Le capitaine, voulant regagner le temps perdu, avait laissé toutes les voiles étendues, et le vaisseau, pris en flanc par le vent, penchait horriblement sur le côté. Le soir, comme j'étais dans la chambre, à essayer de dormir, j'entends la voix d'un de nos passagers qui criait aux matelots: Coraggio, corpo di Dio! sara niente. «Diable, dis-je, il paraît au contraire que c'est beaucoup.» Je m'enveloppe alors dans mon manteau, et je monte sur le pont, suivi de quatre officiers épouvantés de ce que nous venions d'entendre.
J'avoue qu'il est difficile de s'imaginer un pareil spectacle et que, malgré le peu de cas que je faisais alors de la vie, le cœur commença à me battre d'une terrible manière. Figurez-vous le vent rugissant avec une furie dont on ne peut avoir d'idée à terre, les vagues enlevées de la mer, lancées en l'air, d'où elles retombaient en poussière, le vaisseau tellement penché que son bord droit était en entier dans l'eau, et, avec cela, quatorze voiles immenses étendues, où le vent s'engouffrait de plein vol. Le passager que nous avions entendu crier tout à l'heure était un capitaine-corsaire vénitien, et même, ce qui est curieux, il avait été le capitaine de la corvette que lord Byron fit armer à ses frais pour parcourir l'Archipel; c'est ce qu'on appelle un crâne. Au bout de quelques minutes, le vent augmentant encore de rage, je l'entends qui dit en français: «Ce b....-là va nous faire sombrer avec toutes les voiles.» Alors je vis qu'il fallait prendre son parti, et le cœur cessa de me battre plus vite qu'à l'ordinaire. Je regardai tout à coup avec la plus grande indifférence ces vallées blanches ouvertes devant moi, où j'allais sans doute être bercé pour mon dernier sommeil; le pont était tellement incliné, qu'il était impossible de s'y tenir debout; j'étais cramponné à un morceau de fer de tribord et entortillé dans mon manteau, de manière à ne pouvoir remuer les membres; j'avais pensé m'épargner une longue agonie en m'empêchant de nager, et j'espérais couler bas comme une pièce de canon.
Enfin, le danger devenant de plus en plus imminent, notre corsaire vénitien prend sur lui de commander la manœuvre: Tutti, tutti, al perrochetto, s'écria-t-il, prestissimo al perrochetto; ecco la borresca. Les matelots lui obéissent; mais, pendant qu'ils se précipitent sur le grand mât pour carguer les voiles, un dernier effort du vent nous couche presque entièrement sur le côté. Alors la scène est devenue sublime d'horreur; tous les meubles qui garnissaient l'intérieur du navire, les armoires, les tables, les chaises, les ustensiles de cuisine s'écroulent avec un fracas épouvantable; sur le pont, les tonneaux roulent les uns sur les autres, l'eau entre par torrents, le vaisseau craque comme une vieille coquille de noix, le pilote tombe et lâche le gouvernail; enfin nous sombrons. Mais nos matelots intrépides n'en continuaient pas moins au haut de la vergue à plier précipitamment les voiles, et il s'est trouvé que la plus grande était carguée justement dans l'instant où le vaisseau revenait un peu sur lui-même, ce qui a rendu la seconde oscillation moins basse; le gouvernail lâché par le pilote a permis au vaisseau de tourner et de se présenter au vent dans sa longueur; ce court instant a suffi pour nous tirer d'affaire.
Alors il a fallu courir à la pompe, c'étaient des cris à devenir fou; ensuite, pour compléter la détresse, la lanterne de la chambre s'était cassée et, en tombant sur des ballots de laine, y avait mis le feu. En voyant la fumée sortir par l'escalier, on s'en est aperçu; l'enfer n'est pas pire qu'un pareil moment. Heureusement pour moi, je n'ai pas le mal de mer, mais il fallait voir ces pauvres passagers se vomissant les uns sur les autres, tombant dans l'escalier, sur le pont, saisis de vertiges affreux; cela faisait mal. Le navire une fois remis, nous avons cheminé avec une seule voile et sans la moindre inquiétude, malgré la force de l'orage et l'inclinaison du vaisseau. C'était alors un autre concert, le vent sifflant dans les cordages nus, dans les poulies et les haubans, ricanait, grinçait comme un orchestre de petites flûtes; mais le matelot qui était à côté de moi disait: Oh! adesso, mi futto del vento! et, en effet, nous sommes arrivés le matin même à Livourne, sans accident. Oh! quelle nuit! et la lune qui nous regardait en courant à travers les nuages, avec une physionomie toute décomposée! elle semblait pressée d'arriver quelque part et ennuyée de nous trouver sur son passage.
Arrivé à Rome, j'ai trouvé que les bruits qu'on avait répandus à Florence sur les dangers que courait l'Académie étaient un peu exagérés, mais fondés. Les Transteverini, supposant les Français partisans de la révolution et hostiles au pape, voulaient tout simplement mettre le feu à l'Académie et nous égorger tous. Ils étaient déjà venus plusieurs fois examiner les avenues du jardin, et madame Horace en avait rencontré un dans une allée, qui l'avait menacée d'un long couteau qu'il montrait sous son manteau. Aussi notre directeur avait-il armé tout le monde de fusils à deux coups, pistolets, etc... Pourtant il n'est rien résulté de tout cela qu'une tarentelle que les Transteverini ont composée sur la mort prochaine des Français, et qu'ils venaient chanter sous nos fenêtres. Tous les camarades qui m'attendaient m'ont reçu avec la cordialité la plus franche; il m'a fallu quatre ou cinq jours pour retenir les noms de chacun, et, comme on se tutoie, j'étais obligé de dire à tout instant à quelqu'un: «Comment t'appelles-tu donc, toi?»
De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très-bon accueil; mais, quand le vieux Carle Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me quitter: «C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux prétendait que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque.»
J'ai trouvé Mendelssohn; Monfort le connaissait déjà, nous avons été bien vite ensemble. C'est un garçon admirable, son talent d'exécution est aussi grand que son génie musical, et vraiment c'est beaucoup dire. Tout ce que j'ai entendu de lui m'a ravi; je crois fermement que c'est une des capacités musicales les plus hautes de l'époque. C'est lui qui a été mon cicerone; tous les matins, j'allais le trouver il me jouait une sonate de Beethoven, nous chantions Armide de Gluck, puis il me conduisait voir toutes les fameuses ruines qui me frappaient, je l'avoue, très-peu. Mendelssohn est une de ces âmes candides comme on en voit si rarement; il croit fermement à sa religion luthérienne, et je le scandalisais quelquefois beaucoup en riant de la Bible. Il m'a procuré les seuls instants supportables dont j'aie joui pendant mon séjour à Rome. L'inquiétude me dévorait, je ne recevais point de lettre de ma fidèle fiancée, et sans M. Horace, je serais parti au bout de trois jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis parti le vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à Paris ce qui s'y passait. Mendelssohn ne voulait pas croire que je partisse réellement, il paria avec moi un dîner pour trois que je ne partirais pas, et nous le mangeâmes avec Monfort le mercredi saint, quand il vit que M. Horace m'avait payé mon voyage et que j'avais retenu ma voiture.
A Florence, le mal de gorge m'a pris; je me suis arrêté; il m'a fallu attendre de pouvoir me remettre en route; alors j'ai écrit à Pixis pour qu'il me dise au plus vite ce qu'il y avait au faubourg Montmartre; il ne m'a pas répondu; je lui mandais que j'attendais sa lettre à Florence, et effectivement je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable lettre de madame X... Il m'est impossible de dépeindre ce que j'éprouvais dans mon isolement, de fureur, de rage, de haine et d'amour combinés. J'étais tout à fait rétabli; je passais des journées sur le bord de l'Arno, dans un bois délicieux à une lieue de Florence, à lire Shakspeare. C'est là que j'ai lu pour la première fois le Roi Lear et que j'ai poussé des cris d'admiration devant cette œuvre de génie; j'ai cru crever d'enthousiasme, je me roulais (dans l'herbe à la vérité), mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports. L'ennui est revenu au bout de quelques jours; je me rongeais le cœur, et mes pensées qui ne se sont trouvées que trop justes, me poursuivaient impitoyablement. Un soir, la cathédrale étant ouverte, j'y suis entré; comme je rêvais assis dans un coin de la nef, je vis sortir de la sacristie une longue file de pénitents blancs, de prêtres, d'enfants de chœur portant des flambeaux avec la croix. Je demandai à un homme ce que c'était; il me répondit: Una sposina morta el mezzo giorno. Je suivis le convoi, mon sang commençait à circuler, je pressentais des sensations. La jeune femme était morte dans une superbe maison voisine, appartenant à son mari, riche Florentin qui l'adorait. Une foule immense était assemblée devant la porte pour voir enlever le catafalque. On avait distribué un grand nombre de cierges qui répandaient dans les rues obscures la plus étrange clarté. Arrivés à l'église, les prêtres font leur office, et nous abandonnent ensuite le cadavre. Il faisait tout à fait nuit; les porteurs du catafalque l'ont découvert, et j'ai vu un enfant nouveau-né qu'ils tiraient d'une petite bière, et qu'ils mettaient dans la plus grande où était sa mère. J'ai reconnu alors que la sposina était morte en couches et qu'on allait l'enterrer avec son enfant. J'ai voulu voir ce que cela deviendrait et la fantaisie m'a pris de suivre les porteurs au cimetière. Après un long trajet, durant lequel la foule des curieux s'était complétement éloignée, je suis arrivé près d'une porte éloignée de Florence; mais, au lieu d'aller au cimetière, le convoi s'est arrêté à une espèce de morgue où on dépose les morts jusqu'à deux heures du matin, où un tombereau vient les chercher pour aller en terre. Un des chantres, s'approchant de moi, me dit en français: «Voulez-vous entrer?...—Oui.» Et, en effet, me plaçant à côté de lui, pour un paolo (12 sous), il parle à l'oreille du gardien de la morgue et on me laisse entrer. Ils ont tiré de la bière la pauvre sposina et l'ont déposée sur une des tables de bois qui garnissaient cette espèce de caveau. «Voyez, monsieur, me disait mon chantre avec une espèce de joie, toutes ces tables, eh bien, il y a des jours où c'est tout plein, tout plein! et puis, à deux heures de nuit, la voiture vient et emporte tout!—Mais faites-moi donc voir cette dame!» Il l'a découverte aussitôt. Oh! Dieu! elle était charmante! Vingt-deux ans, elle avait une belle robe de percale nouée au-dessous de ses pieds, ses cheveux n'étaient pas encore trop dérangés. Sans doute elle était morte d'un dépôt dans le cerveau, une eau jaunâtre lui coulait des narines et de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a laissé retomber la tête tout d'un coup, avec un bruit sourd qui a ému toutes les tables. Je lui ai pris la main, elle avait une main ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il me faisait mal au cœur. Pour un paolo j'ai touché la main de cette belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je l'aurais embrassée; je pensais à Ophelia. Pour un paolo!... et, bien sûr, à deux heures, quand le voiturier vient chercher sa proie, le Caron florentin fait payer aux morts leur passage: il ne lui aura pas laissé sa belle robe; il l'aura dépouillée; je pensais cela pendant que je lui tenais la main pour un paolo!
Mais c'était une bénédiction vraiment, car le lendemain j'ai assisté au service funèbre du jeune Napoléon Bonaparte, fils de la reine Hortense et neveu de l'autre Napoléon. Il venait de mourir à point nommé. Une condamnation capitale pesait sur lui comme révolutionnaire, elle allait l'atteindre, la mort a été plus prompte. Pendant ce temps, son frère et sa mère fuyaient en Amérique!... Pauvre Hortense! quelles vicissitudes! Il y a quarante ans, elle venait de Saint-Domingue avec sa mère Joséphine, qui n'était alors que madame Beauharnais; joyeuse créole, elle dansait la danse des nègres sur le vaisseau, et chantait aux matelots des chansons caraïbes; aujourd'hui, elle repasse l'Océan pour soustraire un de ses fils à la hache des réactions; elle laisse son mari à Florence, et voilà la fille adoptive du plus grand homme des temps modernes, fugitive de l'Europe, exilée de la France, dont elle s'était fait chérir, reine sans États ni couronne, mère désolée, orpheline, à peu près veuve, oubliée, abandonnée...
Toutes ces idées me saisissaient au cœur en entrant dans l'église. C'était bien, il me semble, un sujet d'inspiration pour l'organiste; mais cet homme n'est pas un homme! Il avait tiré le registre des petites flûtes et jouait de petits airs gais qui ressemblaient assez au gazouillement des roitelets dans les beaux jours d'hiver.
O Italiens, misérables que vous êtes, singes, orangs-outangs, pantins toujours ricanants, qui faites des opéras comme ceux de Bellini, de Pacini, de Rossini, de Vaccaï, de Mercadante, qui jouez des airs gais aux funérailles du neveu du grand homme, et qui, pour un paolo...!
C'est deux jours après et dans une telle disposition d'esprit que j'ai reçu la lettre de madame X..., la lettre où elle m'annonçait que sa fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence! Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment toute cette affaire avait commencé; et moi je sais que je suis parti de Paris, portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien; on m'appelait: «Mon gendre», etc.,... et, dans cette lettre étonnante, madame X... me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui avais faite de la main de sa fille; elle m'engage beaucoup à ne pas me tuer, la bonne âme!
Oh! si je m'étais trouvé seulement de cent cinquante lieues plus près! Mais, brisons là; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide et dégoûtante ignoblerie. J'y suis depuis onze jours, et j'y reste à cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve de correspondre rapidement avec ma famille. Mes sœurs m'écrivent tous les deux jours; leur indignation et celle de mes parents est au comble.
Me voilà rétabli, je mange comme à l'ordinaire; j'ai demeuré longtemps sans pouvoir avaler autre chose que des oranges. Enfin, je suis sauvé, ils sont sauvés; je reviens à la vie avec délices, je me jette dans les bras de la musique et sens plus vivement que jamais le bonheur d'avoir des amis. Je vous prie tous, Richard, Gounet, Girard, Desmarest, Hiller, écrivez-moi chacun isolément une lettre. Je ne passe pas la frontière; Vernet m'a rappelé hier qu'il était encore temps et que ma pension n'était pas perdue. Je lui ai écrit que je m'engageais sur l'honneur à ne pas sortir d'Italie; j'ai profité d'un bon moment pour me lier ainsi. J'avais de bonnes raisons pour le faire.
Gounet, mademoiselle Vernet a chanté vos mélodies, et a trouvé que la poésie en était pleine de grâce et de fraîcheur.
Le théâtre allemand est-il ouvert? et Paganini?... et Euryanthe?... Ce misérable Castil-Blaze a encore mutilé cette partition en lui ajoutant des membres étrangers. Et la Symphonie avec chœurs de Beethoven, parlez-moi donc de tout cela.
Girard, allez-vous monter Iphigénie en Aulide?... Oh! à propos, je vous prie de me pardonner, j'ai perdu votre lettre pour une dame romaine; j'espère qu'elle n'était pas importante. Desmarest, que fait-on à l'Opéra?... Hiller, votre concert ne s'est donc pas donné?... Et toi, Richard, comment se fait-il que j'aie vu dans les journaux Loëve-Weimar cité comme traducteur de la Symphonie de Beethoven?... Cela me confond. Dites-moi, Gounet, Auguste le nouveau marié est-il heureux en ménage?... Mon cher Sichel, les malades donnent-ils?...
J'ai un appartement délicieux dont les fenêtres donnent sur la mer. Je suis tout accoutumé au continuel râlement des vagues; le matin, quand j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir ces crêtes accourir comme la crinière ondoyante d'une troupe de chevaux blancs. Je m'endors au bruit de l'artillerie des ondes, battant en brèche le rocher sur lequel est bâtie ma maison.
Nice, par sa position, est une petite ville vraiment charmante; fraîches et rosées sont la mer et les montagnes. Je fais quelquefois, au risque de me rompre les membres, des excursions dans les rochers; j'ai découvert l'autre jour les ruines d'une tour bâtie sur le bord du précipice; il y a une petite place devant, je m'y étends au soleil et je vois arriver au large de lointains vaisseaux, je compte les barques de pêcheurs et j'admire ces petits sentiers rayonnants et dorés, qui (à ce que dit M. Moore) doivent conduire à quelque île «heureuse et paisible». C'est, parbleu! en nature le sujet de la lithographie de nos mélodies; Gounet, c'est tout à fait cela. A propos de lithographie, ils ont fait mon portrait à Rome; il ne vaut rien; mais un sculpteur a fait ma médaille, et fort ressemblante, en plâtre de demi-grandeur.
Allons, en voilà assez, je pense. J'attends vos lettres au plus tôt. Je demeure: H. B., chez madame veuve Pical, maison Cherici, consul de Naples, aux Ponchettes, Nice-Maritime.
Adieu tous! adieu mille fois!
Votre affectionné et sincère ami.
P.-S.—Mille choses à Pixis, à Sina, à Schlesinger, à Séghers, à M. Habeneck, à Turbri, à Urhan.
J'ai presque terminé l'ouverture du Roi Lear; je n'ai plus que l'instrumentation à achever. Je vais beaucoup travailler.
A FERDINAND HILLER.
Rome, 17 septembre 1831
Mon cher ami,
J'ai reçu votre lettre dans les montagnes de Subiaco, longtemps après qu'elle était arrivée à Rome; encore l'aurais-je attendue bien davantage, si un sculpteur de l'Académie ne l'eût apportée. Je ne pouvais concevoir votre silence, je ne vous croyais pas paresseux. Bon, bon, assez! Êtes-vous toujours dans votre ermitage du bois de Boulogne? Je vais retourner dans le mien à Subiaco; rien ne me plaît tant que cette vie vagabonde dans les bois et les rochers, avec ces paysans pleins de bonhomie, dormant le jour au bord du torrent, et le soir dansant la saltarelle avec les hommes et les femmes habitués de notre cabaret. Je fais leur bonheur par ma guitare; ils ne dansaient avant moi qu'au son du tambour de basque, ils sont ravis de ce mélodieux instrument. J'y retourne pour échapper à l'ennui qui me tue ici. Pendant quelques jours, je suis venu à bout de le surmonter en allant à la chasse; je partais de Rome à minuit pour me trouver sur les lieux au point du jour; je m'éreintais, je mourais de soif et de faim, mais je ne m'ennuyais plus. La dernière fois, j'ai tué seize cailles, sept oiseaux aquatiques, un grand serpent et un porc-épic.
La campagne des environs de Rome est si sévère et si majestueuse, le soir surtout! Toutes les ruines de palais, de temples éclairés par le soleil couchant, sur un sol nu comme la main, sans arbres, creusé de profonds ravins, forment le tableau le plus pittoresque et le plus sombre. Le matin, j'ai déjeuné sur une vieille citerne ou tombeau étrusque; j'ai dormi à midi dans le temple de Bacchus, mais je n'avais que de l'eau pour lui faire des libations; j'espère que le vainqueur du Gange me pardonnera cette offrande indigne de lui!
Eh bien, vous avez donc eu la complaisance de vous nantir de ma médaille et de quelques brimborions d'or! Ainsi, comme tout cela vaut près de deux cents francs, si je meurs du choléra avant de retourner en France, ma petite dette d'argent sera payée. En a-t-on bien peur à Paris de ce fameux choléra?...
Mendelssohn est-il arrivé?... C'est un talent énorme, extraordinaire, superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de camaraderie en en parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma musique. Dites-lui mille choses de ma part; il a un caractère tout virginal, il a encore des croyances; il est un peu froid dans ses relations, mais, quoiqu'il ne s'en doute pas, je l'aime beaucoup.
AU MÊME.
Rome, 8 décembre 1831.
Mon cher Hiller,
Quoique vous soyez un paresseux, un drôle, un vilain, comment n'avez-vous pas honte de me laisser sans signe de vie de votre part, sans réponse à ma dernière lettre? (Ma foi, j'ai oublié la conclusion de mon quoique!)
Enfin, n'importe, j'arrive de Naples il y a un mois; j'ai fait le voyage à pied à travers les montagnes, les bois, les rochers, sans guide, excepté le dernier jour pour arriver à Subiaco, mon village chéri. Il serait trop long de vous parler des torrents de sensations magiques que m'ont fait éprouver Naples, le Vésuve, Pompéi, la mer, les îles, nous parlerons de tout cela. Ce qui vaut beaucoup mieux, c'est que je serai à Paris peut-être plus tôt que vous ne pensez, mais certainement plus tôt que notre directeur ne pense.
Allons donc, voilà un succès! Robert le Diable a fait merveilles. Allez, je vous prie, de ma part, chez M. Meyerbeer lui faire mon sincère compliment, ou du moins l'assurer de la joie vive que m'a fait éprouver la réussite brillante de son grand ouvrage. J'en ai passé une nuit blanche après la lecture des journaux. Le sang me bout dans les veines. Cinq cent mille malédictions! faut-il que je sois ici claquemuré, dans ce pays morne et antimusical, pendant qu'à Paris on joue la Symphonie avec chœurs, Euryanthe et Robert, et pendant que les ouvriers de Lyon s'amusent comme des diables! Je me serais peut-être trouvé à Lyon aussi, et j'en aurais pris ma part. Cependant il paraît que les Anglais de Bristol se sont encore mieux amusés; du moins leur ouvrage a fait bien plus d'impression: cela avait plus de caractère.
Seriez-vous capable de marcher contre ces pauvres diables, dont le tour de jouir de la vie vient seulement d'arriver? Ce serait bien mal à vous, de toutes manières. Parlons d'affaires. Veuillez aller trouver M. Réty au Conservatoire et lui demander de prendre dans ma musique la Cantate de la Mort d'Orphée. Je la lui avais demandée, mais Prévost, qui devait l'apporter, paraît ne pas devoir venir. Vous la prendrez donc et vous me ferez copier sur papier à lettre la dernière page de la partition, l'adagio con tremulandi, qui succède à la Bacchanale; puis vous le mettrez sous enveloppe à la poste. J'en ai besoin absolument.
Adieu! si vous me faites attendre une réponse, je vous voue à la Providence.
AU MÊME.
Rome, 1er janvier 1832.
Ah! vous ne m'aviez pas écrit parce que vous vous êtes mis dans vos meubles! voilà une exquise raison! Il valait mieux me dire: «parce que je suis à Paris, et qu'à Paris on oublie le reste du monde».—Enfin, n'en parlons plus; je pense que vous aurez reçu la petite lettre que j'ai envoyée pour vous à Schlesinger, ne sachant pas votre adresse, et que vous ne me ferez pas attendre le petit morceau que je vous prie de me faire parvenir. J'avais vu un compte rendu dans le Globe, qui vous a fait un assez bon article, mezzo philanthropico-mystique, et qui prétend que vous sortez du Conservatoire de Paris. Je n'ai rien vu dans les autres journaux; M... était sans doute trop occupé à décrire quelque nouvelle roulade ou trille de madame Malibran, ou à expliquer l'accord d'un second et d'un troisième cor dans Robert le Diable, pour s'amuser à une vétille comme votre concert.
Nous aurions été bien flattés de voir le jugement que ce gigot fondant aurait laissé tomber du haut de sa succulence sur vos nouvelles productions. Il comprend si bien la poésie de l'art, ce Falstaff!... Patience, je lui ai taillé des croupières (comme on dit en Dauphiné) dans un certain ouvrage dont je vous prie de ne pas parler et dans lequel j'ai lâché l'écluse à quelques-uns des torrents d'amertume que mon cœur contenait à grande peine. Cela fera, au jour de l'exécution, l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique. Je ne vous en avais rien dit, parce que vous savez que je n'aime pas à vous parler de ce que je fais, jusqu'au moment de la mise au monde de l'ouvrage. Ce n'est pas, comme vous me faites l'amitié de le supposer, parce que j'ai peur que vous ne me fassiez un vol intellectuel (gros scélérat!!), mais bien parce que je veux suivre tout droit le chemin de mon caprice, de ma fantaisie, dût-il me conduire dans quelque bourbier obscur, et que l'impression bonne ou mauvaise, produite sur vous par des épreuves anticipées de l'ouvrage, se reflétant sur moi, me distrairait en mal de ma première direction, ou ralentirait l'élan de ma course. Voilà!
Vous voulez savoir ce que j'ai fait depuis mon arrivée en Italie; 1º ouverture du Roi Lear (à Nice); 2º ouverture de Rob-Roy, Mac Gregor (esquissée à Nice, et que j'ai eu la bêtise de montrer à Mendelssohn, à mon corps défendant, avant qu'il y en eût la dixième partie de fixée). Je l'ai finie et instrumentée aux montagnes de Subiaco; 3º Mélologue en six parties, paroles et musique; composé par monts et par vaux en revenant de Nice, et achevé à Rome. Puis, quelques morceaux vocaux, détachés, avec et sans accompagnement: 1º un chœur d'anges pour les fêtes de Noël; 2º un chœur de toutes les voix, improvisé (comme on improvise) au milieu des brouillards, en allant à Naples, sur quatre vers que je fis pour prier le soleil de se montrer; 3º un autre chœur sur quelques mots de Moore avec accompagnement de sept instruments à vent; composé à Rome, un jour que je mourais du spleen, et intitulé: «Psalmodie pour ceux qui ont beaucoup souffert et dont l'âme est triste jusqu'à la mort.»
Voilà tout.
A présent, je ne fais que copier des parties et écrire un grand article sur l'état actuel de la musique en Italie, qui m'a été demandé de Paris pour la Revue européenne; si vous le lisez, vous le verrez sans doute d'ici à deux mois; le journal n'étant que mensuel, cela ne paraîtra pas plus tôt... Eh bien, oui, je suis allé à Naples, c'est superbe; j'en suis revenu à pied, ce que vous savez déjà, en traversant jusqu'à Subiaco les montagnes des frontières, couchant dans des repaires ou capitales de bandits, dévoré de puces, et mangeant des raisins volés ou achetés le long de la route pendant le jour, et, le soir, des œufs, du pain et des raisins; après deux jours de repos à Subiaco, où j'ai trouvé un de mes camarades de l'Académie qui m'a prêté une chemise dont j'avais grand besoin, je suis parti, toujours à pied, pour Tivoli, et de là à Rome.
Voilà encore.
Mille choses à Mendelssohn, dont nous parlons bien souvent chez M. Horace. Madame Fould m'a fait entendre dernièrement, chez elle, la symphonie qu'il fit exécuter à Londres, et qu'il a dérangée pour violon, basse et piano à quatre mains. Le premier morceau est superbe, l'adagio ne m'est pas resté bien net dans la tête, l'intermezzo est frais et piquant; le final, entremêlé de fugue, je l'abomine. Je ne puis pas comprendre qu'un pareil talent puisse se faire tisserand de notes dans certains cas comme il l'a fait, mais lui le comprend. C'est toujours la même histoire; il n'y a pas de beau absolu, et je trouve que vous avez bien de la bonté d'établir des discussions à mon sujet avec Mendelssohn.
Voulez-vous prouver à quelqu'un qu'il a tort d'être impressionné de telle manière plutôt que de telle autre?... Il n'y a pas plus de tort réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu: tout n'est que relation ou convention. Je suis sot de vous dire cela, je pense bien que vous n'en êtes plus à avoir encore les idées contraires: ce sont de vieux lambeaux de langes que vous devez avoir secoués à présent pour jamais.
Vous avez (toujours suivant moi) bien fait de conserver votre adagio et de le mettre en ut; ce morceau-là est plein de délicatesse. Il paraît que vous n'avez pas écrit de menuet, j'en suis charmé; il n'en faut plus, on a usé cela.
Je relis votre lettre: Comment! si j'irai en Allemagne?—Êtes-vous fou? Certainement; je passerai à Wesserling voir Th. Schlösser, puis à Francfort si vous y êtes, puis enfin à Berlin. Mais auparavant je passerai à Paris lâcher deux ou trois bordées musicales à la fin de l'année. Je partirai de Rome dans trois mois et m'arrangerai de manière à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera un peu d'argent. Mais je ne dis pas cela à M. Horace, auquel je serai obligé de faire un conte, un mensonge bien serré pour pouvoir m'évader.
Dieu vous soit en aide!
Mes amitiés à Gounet, mais sans impiétés, parce que cela l'oppresse, ce qui est contre ma volonté bien nette. Je lui souhaite, pour son nouvel an, une augmentation d'appointements, de grade, d'argent, d'honneurs, et une indifférence radicale pour la politique.—Pour tous les autres, comme ils ne m'ont pas donné signe de vie, je leur souhaite une plume bien taillée et un peu moins de paresse à s'en servir.
AU MÊME.
Rome, 16 mars 1832.
Eh! oui, damnation, il y a de quoi être en colère!
Qui diable vous empêche de mettre la main à la plume? Vous voilà bien avancé! Par un retard inouï de la poste, je reçois à l'instant votre lettre datée du 17 février; elle a mis un mois pour m'arriver. Je suis malade, toujours du gracieux mal de gorge qui me tuera si je lui en laisse le temps; je me précipite hors de mon lit, après avoir lu votre lettre, pour y répondre. Je ne sais si ma réponse sera assez tôt à Paris; dans tous les cas, je vous adresse un mot chez votre père, à Francfort.
En fait d'argent, je puis, je le crois, vous payer cet été, à moins que M. Horace ne s'oppose à ce que je touche ma pension en bloc en quittant Rome; mais voilà qui vaut mieux: vous avez le paquet qu'on vous a adressé, ouvrez-le, je vous y autorise. Seul et discret, prenez ma médaille qui doit y être et vendez-la chez le changeur du passage des Panoramas; elle vaut deux cents francs, peut-être plus. Dépêchez-vous et écrivez-moi tout de suite à Florence, poste restante; je pars le 1er mai de Rome.
Vous quittez donc Paris! Mendelssohn aussi! Quand j'arriverai, je n'y trouverai personne; je m'étais accoutumé à l'idée de cette réunion; j'y retomberai dans une solitude musicale que mes autres amis ne pourront combler! Quand je dis mes autres, je devrais dire mon autre; car, excepté le bon Gounet, il n'y a rien. Cela me fait mal dans le cœur; notre fleur s'effeuille, je suis disposé plus que jamais aux affections tristes, et j'ai la bêtise d'en pleurer. Où voulez-vous que je vous retrouve!... je n'entrerai en Allemagne qu'en 1833. Je ne peux pas me mettre à votre poursuite, car ce serait une raison pour ne pas vous atteindre. Et puisque votre plume est si lourde pour vous, je ne dois guère compter sur des nouvelles de vos voyages. Eh bien, allez, ce n'est qu'une continuation de la même charge; voyons comment nous la supporterons!
Je remercie Mendelssohn de son souvenir et de ses quelques lignes; les sentiments que je voudrais lui exprimer sont trop tumultueusement confus en moi aujourd'hui pour que je l'essaie. Je reviens encore des montagnes où j'ai passé dix jours de vagabondage dans la neige et la glace, mon fusil à la main. Sans ma damnée gorge, j'y serais déjà retourné. J'en ai rapporté entre autres choses une petite orientale de Hugo[59], pour une voix et piano. Ce petit morceau a un succès incroyable; on en prend des copies partout, chez M. Horace, chez madame Fould, chez l'ambassadeur, chez des Français de leur connaissance, etc.; tous les pensionnaires de l'Académie me cornent ce malheureux morceau, à table, dans les corridors, au jardin; ils commencent à me le faire suer; il n'y a pas jusqu'à M. Horace qui ne le chante. Ah! pour le paquet en question, j'oubliais, remettez-le à Gounet.
En quittant Rome, j'irai visiter l'île d'Elbe et la Corse, pour me gorger de souvenirs napoléoniens; j'espère ne pas trouver de belle occasion pour l'autre île, car je serais capable de succomber à la tentation.
Qu'il est grand là surtout! quand, puissance brisée,
Des porte-clefs anglais misérable risée,
Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine
Et, mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
Oh!!!!!!!!
Enfin! après tout, je serai à Paris au mois de novembre et de décembre, nous pourrons encore nous y voir; mais Mendelssohn n'y sera pas. Alors je le reverrai à Berlin, ou je ne le reverrai pas. Comme toujours, j'ai su par une lettre plus jeune que la vôtre, qu'on avait donné au Conservatoire la ravissante ouverture du Songe d'une nuit d'été. On en parle avec admiration, il n'y a pas de fugue là dedans.
Adieu... adieu... adieu...
Souviens-toi de moi!
(Shakspeare, Hamlet.)
Je vais me recoucher, je meurs de froid.
AU MÊME.
Florence, 13 mai 1832.
Je suis arrivé hier. Je viens de la poste, où je n'ai trouvé que votre lettre seule, au lieu de trois ou quatre que je comptais y avoir. Aussi votre exactitude ressort-elle cette fois avec avantage. Mais, étourneau que vous êtes! pourquoi oublier tant de choses?... Vous ne me dites pas même si le prix de l'illustre médaille a suffi pour faire les deux cents francs que je vous devais; vous oubliez aussi de me dire un mot de ce bon Gounet, et si c'est à lui que vous avez remis le paquet de l'hippopotame.
J'ai laissé Rome sans regret; la vie casernée de l'Académie m'était de plus en plus insupportable. Je passais toutes mes soirées chez M. Horace, dont la famille me plaît beaucoup, et qui, à mon départ, m'a donné tout entières des marques d'attachement et d'affection, auxquelles j'ai été d'autant plus sensible que je m'y attendais moins. Mademoiselle Vernet est toujours plus jolie que jamais, et son père toujours plus jeune homme. J'ai revu Florence avec émotion. C'est une ville que j'aime d'amour. Tout m'en plaît, son nom, son ciel, son fleuve, ses environs, tout, je l'aime, je l'aime... J'y ai renouvelé connaissance avec un ancien élève de Choron, Duprez, qui est ici le chanteur à la mode, qui gagne quinze mille francs au théâtre de la Pergola, et qui, par-dessus le marché, a un grand et un vrai talent, une voix délicieuse et juste, et sait la musique. Il n'est pas acteur comme Nourrit, mais chante mieux, et sa voix a quelque chose de plus naïf et de plus original dans le timbre. Il fera fureur à Paris dans quelques années, j'en suis sûr. Il avait chanté à mon premier concert, avant que vous fussiez à Paris. Hier soir, dans un entr'acte, nous nous sommes remémoré cette époque de notre connaissance avec un certain plaisir. Nous avons depuis lors avancé tous les deux; avancé de quelques pas, moi de six ou sept, et lui de trente ou quarante.
Je ne vais pas à l'île d'Elbe ni en Corse; il y a actuellement des règlements sanitaires, des quarantaines qui me vexeraient. Dans trois jours, je pars pour Milan; j'y resterai au plus une semaine; de là, j'irai droit chez ma sœur à Grenoble, puis à la Côte Saint-André (Isère), où vous m'adresserez vos lettres. Je retrouverai à Milan un de vos compatriotes, homme de talent, M. de Sauër, que j'ai connu à Rome. Il m'a dit vous avoir vu enfant à Vienne. Il connaît beaucoup Mendelssohn et Bellini. Il veut absolument me lier avec Bellini, ce que je refuse de toutes mes forces; la Sonnambula, que j'ai vue hier, redouble mon aversion pour une pareille connaissance. Quelle partition!! Quelle pitié!!! Les Florentins mêmes l'ont chutée et sifflée. C'est cependant bien bon pour eux. Oh! mon cher, il vous faut voir l'Italie pour vous douter de ce qu'ils osent nommer musique dans ce pays-là!...
J'irai à Paris au mois de novembre ou de décembre; jusque-là, je ne sortirai guère du midi de la France. Je vous remercie de votre invitation pour Francfort, je ne sais quand j'en profiterai, mais ce sera tôt ou tard.
Adieu, mon bon et très-cher ami. Je vous embrasse tendrement.
P.-S.—Si je savais l'adresse de Richard, je lui écrirais; il est trop paresseux pour que je compte sur la lettre de lui que vous m'annoncez.
P.-S.—Voilà une sotte et froide lettre, je suis tout triste. Chaque fois que j'ai revu Florence, j'ai ressenti un trouble intérieur, un bouillonnement confus que je puis à peine m'expliquer. Je n'y connais personne... Il ne m'y est jamais arrivé d'aventure... J'y suis seul comme j'étais à Nice... C'est peut-être pour cela qu'elle m'affecte d'une façon si étrange. C'est tout à fait bizarre. Il me semble que, quand je suis à Florence, ce n'est plus moi, mais quelque individu étranger, quelque Russe ou quelque Anglais qui se promène sur ce beau quai de l'Arno. Il me semble que Berlioz est autre part et que je suis une de ses connaissances. Je fais le dandy, je dépense de l'argent, je me pose sur la hanche comme un fat. Je n'y comprends rien
What is it?...
A MADAME HORACE VERNET, A ROME.
La Côte Saint-André, 25 juillet 1832.
C'est une situation aussi neuve qu'agréable, madame, que celle où vous avez bien voulu me placer. Une femme d'esprit m'autorise à lui adresser mes divagations et veut bien perdre son temps à les lire, sans trop en voir le côté ridicule. Il est peu généreux à moi d'en profiter, je le sens, mais qui n'a pas son grain d'égoïsme?... je n'en suis pas exempt; aussi, toutes les fois qu'une tentation de ce genre viendra m'assaillir, je m'empresserai d'y succomber.—Je l'eusse fait plus tôt, impatient comme je le suis de recevoir de vos nouvelles, si, en descendant les Alpes, je n'avais été pris au bond et renvoyé comme un ballon de villa en villa dans tous les environs de Grenoble. Les parents, les amis à revoir, les curiosités à satisfaire, les récits de Rome, de Naples, du Vésuve, à varier tant bien que mal, m'ont occupé continuellement, tantôt d'une façon bien douce, tantôt de la manière la plus cruellement fastidieuse.
Je craignais, en arrivant en France, d'avoir à retourner le vers de Voltaire en m'avouant que «plus je vis l'étranger moins j'aimai ma patrie»; mais il n'en a rien été, et les souvenirs du royaume de Naples sont demeurés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée de l'Isère. Je l'ai revue dans son meilleur moment; la coquette semblait s'être mise en frais d'atours extraordinaires pour me prouver, à mon retour, qu'elle n'avait rien à envier aux beautés étrangères.
Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois, l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru complétement faux.
Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à les entendre causer de Byron, de Gœthe, de Beethoven, qu'il s'agit de quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire, madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que je sais parfaitement bien ce que je veux, mais que, pour ma mezza pazzia, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier. Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de mille francs ne doit pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas raison?...
Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des honneurs.—Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année, ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en vous priant de me pardonner ma loquacité.
A M. FERDINAND HILLER.
La Côte, ce 7 août 1832.
Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons, je la détesterais; si lui seulement était femme, je la haïrais avec crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout fait pour le mieux, comme disent les jobards, en nous jetant tous les deux sur le globe, armés du sexe masculin.
Non, mon cher mauvais plaisant, vous n'avez pas pu faire autrement que de me faire attendre deux mois votre réponse; mais je ne puis pas non plus faire autrement que de vous en vouloir, et d'avoir perdu radicalement la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble; mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire; à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon! Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever... Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes de français que contient votre lettre!! Oh!!!... Puisque vous apprenez le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur negre; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il faut de grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn l'aura»:—que Mendelssohn l'ait.
Profitez de cette leçon.
Ouf!
Je suis, en effet, avec ma famille, mais je n'ai que ma sœur cadette qui m'adore, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante... Oh! quand je retournerai en Italie!!!—Voyez-vous, mon cher, il me faut de la liberté, de l'amour et de l'argent. Nous trouverons cela plus tard, en y ajoutant même un petit objet de luxe, de ces superflus qui sont nécessaires à certaines organisations, la Vengeance, générale et privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois.
Pendant que je suis en province, isolé de mes agitations ordinaires, seul avec ma pensée, qui se retourne dans tous les sens comme un porc-épic en me blessant de ses dards aigus, mes idées se fixent, se consolident par l'étude des profonds ouvrages de Locke, Cabanis, Gall et autres; ce n'est pas qu'ils m'apprennent autre chose que des détails techniques, car je m'aperçois bien souvent que je suis plus avancé qu'eux, et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences de leurs principes, par crainte de l'opinion. L'opinion, cette reine du monde!... mais il n'y a plus de rois ni de reines, il y a eu un tremblement de trônes (dit Lamartine) qui les a tous renversés.
Je copie toute la journée les parties de mon Mélologue; depuis deux mois, je ne fais pas autre chose, et j'en ai encore pour soixante-deux jours; vous voyez que j'ai de la patience. Il en faut pour tout, non pas pour supporter chiennement les maux, mais pour agir. Le besoin de musique me rend souvent malade; il me donne des tremblements nerveux; puis nous avons aussi l'influence cholérique qui m'a retenu quelques jours au lit; j'en suis libre aujourd'hui, prêt à recommencer. Je vais aller voir F....; nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Les extrêmes se touchent, comme vous voyez. Il est plus religieux que jamais, il a épousé une femme qui l'adorait, et il adore ferme aussi, lui. Quelle drôle de chose que cette adoration, et elle est vive et sincère:
A M. L'INTENDANT GÉNÉRAL DE LA LISTE CIVILE
Paris, vendredi 9 novembre 1832.
Monsieur l'intendant général,
Élève de l'École des beaux-arts française de Rome (section de musique), je ne pouvais mieux répondre au but de l'institution qu'en cherchant à multiplier les productions de mon art. Mais, moins heureux en cela que les peintres qui ont la ressource des expositions, nos partitions sont mortes s'il n'y a pas exécution. Je m'adresse, monsieur l'intendant général, à votre justice éclairée en vous priant de mettre à ma disposition la salle du Conservatoire de musique pour un concert que je me propose de donner le dimanche 2 décembre. L'accueil encourageant que quelques-uns de mes ouvrages ont reçu du public dans cette même enceinte m'enhardit à croire que ceux que je rapporte d'Italie m'attireront de nouveaux suffrages. J'ai surtout à cœur de me montrer digne de l'École à laquelle j'appartiens et de son illustre patronage.
J'ai l'honneur d'être, etc.