A JOSEPH D'ORTIGUE.
Samedi, 19 janvier 1833.
Cher ami,
Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain); il est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à arranger le bas à quatre mains pour mademoiselle Perdreau; trouvez un prétexte; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des conséquences fort désagréables pour moi.
Je vous parle de chants, tandis que Rome brûle[60]; n'importe! Venez me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi un rendez-vous.
Jamais plus intense douleur n'a rongé un cœur d'homme! Je suis au septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice au ciel.
A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakspeare (Beaucoup de bruit pour rien)[61].
A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient cette pièce.
Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire sourciller; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura plus de cœur, il faudra bien que tu t'arrêtes.
Votre article sur les Armides sera fait demain tant bien que mal. Oh! oh! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
Charmant!
Adieu.
AU MÊME.
5 février 1833.
Cher et bon ami,
Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela. Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire pour un premier article. Je vous le montrerai.
God bless you!
A M. FERDINAND HILLER.
Paris, 18 juillet 1833.
Mon cher ami,
Vous devinez sans doute, au long et absurde silence que j'ai gardé avec vous, que l'état de liberté dans lequel vous m'avez laissé à votre départ n'a pas été long. Deux jours après que vous aviez quitté Paris, Henriette me fit prier instamment de venir la voir. Je fus froid et calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai, et après mille protestations et explications qui, sans la justifier complétement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour. Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans l'immense préoccupation où je vis depuis longtemps. Vous veniez de faire une perte, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrange, inconnue, à cette séparation.
Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins sans amertume.
Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma famille un paria.
Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre! Mon père ne veut rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit, je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer. Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement des beaux-arts une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir, soit de mon père, soit de mon beau-frère, ou de mes amis, ou même des usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de l'atroce situation où nous nous trouvons.
Comme je ne sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive, vous puissiez réclamer toute ma musique manuscrite que je vous lègue et confie. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une fois au moins avant. Je suis toujours à la même adresse, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de jours.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Paris, 15 octobre 1833.
Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche; mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant plus facilement que je suis encore dans l'impossibilité de me rappeler ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets pour elle, si accablé par la révolution immense que tout cela fait dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres amis.
Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte d'Hamlet; madame Dorval jouera Antony; tu nous annonceras ça[62].
Nous serons à Paris chez moi, rue Neuve-Saint-Marc, nº 1, dès demain. Ainsi, si tu veux venir prendre du thé avec nous le soir dans quelques jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je t'écrirai un mot.
Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.
A M. LE COMTE D'ORTIGUE, RÉDACTEUR
DE LA QUOTIDIENNE, FORT CONNU DANS
L'UNIVERS
ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX.
31 mai 1834.
Mon pauvre ami, je suis bien désolé de te savoir malade. Je devais aller te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs courses imprévues qui m'ont dévoré mon temps. A la maison, je ne quitte pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.
Je te croyais parti pour le pays des troundedious; d'autant plus parti que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne voudrais-tu pas un jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne m'appelle pas De Chambre comme le fameux calembourgeois; ainsi sois tranquille.) Je tâcherai en tout cas de trouver un jour pour aller à Issy. Cependant Henriette me charge expressément de te dire qu'elle est encore au monde et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.
Dieu t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux, sans être obligé de t'y faire une application de salive. Fais-tu quelque chose?
A M. HOFFMEISTER, ÉDITEUR DE MUSIQUE, A LEIPSIG.
Paris, 8 mai 1836.
Monsieur,
Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à quatre mains, sous le titre d'Ouverture des Francs Juges, dont vous m'attribuez non-seulement la composition, mais aussi l'arrangement. Il est pénible pour moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous venez de livrer à l'impression N'EST PAS DE MOI et je ne saurais davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture. Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût certes paru néanmoins une humiliation cruelle; mais ni Weber ni Beethoven ne me l'auraient jamais fait subir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se fussent pas donné la peine de le retoucher; s'il leur eût paru bon, ils en auraient respecté la forme, la pensée, les détails et jusqu'aux défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'est pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on croirait souvent emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit ans; je ne dirai rien non plus de l'inintelligence complète dont il fait preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée principale, et vice versa; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de l'arrangeur; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un membre d'ordinaire sans en connaître l'importance générale, les fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et externe. Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient saute bientôt après. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur, que votre arrangeur m'a infligé. Il a fait disparaître non-seulement des passages entiers, mais des fragments de phrases dont la suppression rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en ut mineur des flûtes et clarinettes, au milieu de l'allégro, l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'une ronde y représente toujours une noire, trois rondes liées et soutenues une blanche pointée, et que par conséquent il faut quatre mesures du mouvement allégro pour former une seule mesure réelle du chant adagio. Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre, votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesures isolées qui ne représentaient en réalité qu'un temps de la grande mesure du mouvement lent dans lequel la phrase se développe, et le rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi imprévue que stupide. C'est ce dont il ne s'est pas aperçu. Pour la coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison, il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du thème en fa majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les traces des ciseaux ébréchés de mon censeur; je me bornerai à protester de nouveau que la seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre mains, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M. Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin; encore celle de M. Schlesinger, bien que gravée sur un manuscrit que je lui ai adressé moi-même, diffère-t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées par plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osborne, Schunke, Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme je leur pardonne.
A ROBERT SCHUMANN.
Paris, 19 février 1837.
Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que l'ouverture des Francs Juges vient d'être par vos soins entendue à Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur patience à étudier ce morceau difficile a d'autant plus de prix à mes yeux, que je n'ai pas eu beaucoup à me louer jusqu'à présent de celle de plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A part celles de Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. Il paraît même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société philharmonique de Londres; quelques artistes parisiens que les virtuoses anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris, m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le sujet en était tout différent. Figurez-vous en effet les mouvements pressés du double dans l'adagio, et ralentis d'autant dans l'allégro, de manière à produire cet aplatissant mezzo termine insupportable à tout ce qui possède le moindre sentiment musical; imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez difficiles, malgré le tempo confortabile qu'on avait donné à l'allégro, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle-Room, Dieu m'en garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec attention et courage ce qu'on n'est pas tenu de comprendre du premier coup, nous recommencions trois fois, quatre fois, dix fois s'il le fallait, et plusieurs jours de suite. De la sorte, nous arrivions à une exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hoffmeister; ce sera ma réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement de les faire entendre. Il y a quelques mois, une lettre semblable me fut adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours refusé et toujours pour la même raison, la crainte d'être traduit à contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a voulu que l'ouverture des Francs Juges ait trouvé à Leipzig des interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez brutal; et je dois ajouter que, cette ouverture étant le premier morceau de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus larges, à s'assimiler plus de substance musicale, à s'étayer d'un plus grand nombre de points d'appui. Or, ce sont autant de chances de plus contre la facilité de l'exécution. Il faut un génie bien rare pour créer de ces choses que les artistes et le public saisissent de prime abord, et dont la simplicité est en raison directe de la masse, comme les pyramides de Djizeh. Malheureusement, je ne suis point de ceux-là; j'ai besoin de beaucoup de moyens pour produire quelque effet, et je craindrais de perdre à tout jamais l'estime des amis de l'art musical, si, par une publication prématurée, j'exposais mes symphonies, trop jeunes pour voyager sans moi, à être mutilées plus cruellement encore que ma vieille ouverture. Ce qui, à part deux ou trois villes hospitalières et artistes comme la vôtre, leur arriverait partout, n'en doutez pas.
Et puis, vous le dirai-je, je les aime, ces pauvres enfants, d'un amour paternel qui n'a rien de spartiate, et je préfère mille fois les savoir obscures, mais intactes, à les envoyer au loin chercher la gloire ou d'affreuses blessures et la mort.
Je n'ai jamais compris, je l'avoue, au risque de paraître ridicule, comment les peintres riches pouvaient, sans un déchirement d'entrailles, se séparer de leurs plus beaux ouvrages pour quelques écus, et les disséminer aux quatre coins du monde, ainsi que cela se pratique journellement. Cela m'a paru toujours ressembler beaucoup à la cupidité du célèbre anatomiste Ruisch, qui, à la mort de sa fille, jeune personne de seize ans, ayant trouvé le moyen, grâce aux ingénieux procédés d'injection dont il est l'inventeur, de rendre pour toujours à ce cadavre chéri l'aspect de la vie et de la santé, ne sut pas résister aux séductions de l'or d'un souverain, et lui abandonna, avec ce chef-d'œuvre d'un art alors nouveau, le corps de sa propre fille.
Les écrivains, poëtes et prosateurs, sont seuls dans le cas de pouvoir vendre leurs ouvrages sans courir trop de risques de les voir défigurer, comme les musiciens, ou sans les perdre à jamais de vue, comme les peintres ou statuaires. Encore les poëtes dramatiques sont-ils exposés, en imprimant leurs pièces, à les voir, malgré eux, représentées plus ou moins mal, devant un public plus ou moins incapable de les comprendre, coupées, rognées et sifflées. Byron, avec son Marino Faliero, en a fait la triste expérience. Non, il y a une joie intense pour le compositeur, à couver, pour ainsi dire, son œuvre, à la garantir le plus longtemps possible des orages que les mauvais orchestres, les mauvais chanteurs, les mauvais directeurs et les marchands de contredanses, font gronder autour d'elle; il y a pour lui un indicible bonheur à ne la montrer au grand jour qu'à de longs intervalles, lorsque des soins assidus ont donné à sa beauté tout son éclat, que l'air est pur, le temps doux et serein, et la société choisie.
Le nombre des compositions qu'on peut, sans les condamner à une obscurité absolue, arracher ainsi pendant longtemps aux dents de la presse, ce lion quaerens quem devoret, est malheureusement bien peu considérable; ne le restreignons pas encore.
Croyez-vous que Weber, quelque amoureux de la célébrité qu'on le suppose, sachant de quelle manière son Freyschütz allait être écartelé à Paris, n'eût pas rejeté avec indignation la gloire même qu'il lui était réservé d'acquérir parmi nous à ce prix? C'est faire injure à sa mémoire que d'en douter.
Mais il était hors de son pouvoir de s'y opposer: sans laisser graver sa partition, il en avait vendu des copies, et c'était assez pour que la tutelle lui en échappât pour jamais.—Je mets un terme à toutes mes comparaisons, que vous allez sans doute, monsieur, trouver bien ambitieuses, et j'ajoute simplement que le suffrage de l'Allemagne, cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux et me sera, je le crains, trop difficile à obtenir si toutefois je l'obtiens, pour ne pas attendre le moment où je pourrai, moi-même, aller en pèlerin déposer à ses pieds ma modeste offrande. Alors, encore, aurai-je grand besoin du secours de votre amitié, comme aussi de votre talent si noble et si élevé, pour le faire accueillir.
Jusque-là, j'ose espérer qu'on ne verra dans ma réserve qu'une méfiance très-naturelle et déjà trop bien justifiée. Je me contenterai donc pour le présent, en prudent navigateur, de louvoyer sur nos côtes, sans courir au naufrage dans un voyage au long cours.
Tels sont mes motifs, et vous les apprécierez, je l'espère.
Je ne veux pas finir ma lettre sans vous dire quelles heures délicieuses j'ai passées dernièrement à lire vos admirables œuvres de piano; il m'a semblé qu'on n'avait rien exagéré en m'assurant qu'elles étaient la continuation logique de celles de Weber, Beethoven et Schubert. Liszt, qui me les avait ainsi désignées, m'en donnera incessamment une idée plus complète, me les fera connaître plus intimement, par son exécution incomparable. Il a le projet de faire entendre votre sonate intitulée Clara à l'une des magnifiques soirées où il rassemble autour de lui l'élite de notre public musical. Je pourrai alors vous parler avec plus d'assurance de l'ensemble et des détails de ces compositions essentiellement neuves et progressives.
A MAURICE SCHLESINGER.
Paris, 7 janvier 1838.
Mon cher Maurice,
Il me faut absolument du repos et un abri contre les albums. Voici bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver à loisir à l'ouverture de mon opéra[63]; ne pouvoir les obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est absolument insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais, contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle.
Votre tout dévoué ami.
A LISZT.
Paris, le 6 août 1839.
Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire absolument tout ce qui se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains, des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne t'offrirait rien de nouveau; l'étude des mœurs italiennes t'a blasé sur toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement à ce que tu as vu pratiquer à Milan.
Tu n'aurais pas d'ailleurs le cœur d'en rire; tu n'es pas de ces gens qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes lésions de son voile divin.
Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de grâce 1830, et qui avait pour titre: École de l'indifférence absolue en matière universelle.
Cette forme a l'avantage de me dispenser des théories, des développements, et me permet de laisser tomber le fait lourdement, brutalement, sans m'inquiéter des suites. Je commence, sans ordre chronologique, par ce qu'il y a de plus récent.
Avant-hier, pendant que je fumais, selon mon habitude, un cigare sur le boulevard des Italiens, quelqu'un me prit vivement le bras: c'était Batta arrivant de Londres.
—Que fait-on à Londres? lui dis-je.
—Absolument rien; on y méprise la musique et la poésie, et le drame, et tout; excepté le Théâtre-Italien, où la présence de la reine attire la foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage, et d'avoir été applaudi dans deux ou trois concerts; c'est tout ce que j'ai obtenu de l'hospitalité britannique. Mais je suis arrivé trop tard; il en est de même d'Artot, qui, malgré son succès à la Société Philharmonique, malgré l'incontestable beauté de son talent, s'est beaucoup ennuyé.
—Et Doehler?
—Doehler s'ennuie aussi.
—Et Thalberg?
—Thalberg cultive les provinces.
—Et Bénédict?
—Encouragé par la vogue de sa première partition, il écrit un nouvel opéra anglais.
—Et madame Gras-Dorus?
—Madame Gras est devenue fashionable en quelques jours; elle a balancé la vogue des Italiens, elle chantait et partout son nom ne figurait plus sur l'affiche qu'accompagné de l'épithète de cantatrice sans égale, imprimée en très gros caractères. On dit qu'elle a été chutée ici (à Paris) à sa rentrée dans Guillaume Tell?
—C'est vrai.
—Comment donc? Pourquoi?
—Voulez-vous boire un grog?
—Non, je pars; venez ce soir chez Hallé, nous boirons et nous ferons de la musique.
—Bon!
M. Hallé est un jeune pianiste allemand, qui a de longs cheveux, qui est grand et maigre, qui joue magnifiquement du piano, qui devine la musique plutôt qu'il ne la lit, c'est-à-dire qu'il tend à te ressembler. J'ai trouvé chez lui son compatriote M. Heller. Un talent sérieux, une intelligence musicale des plus vastes, une conception rapide, une grande habileté d'exécution, telles sont les qualités de compositeur et de pianiste que lui assurent tous ceux qui le connaissent bien, et je suis de ceux-là.
Hallé et Batta nous ont fait entendre une sonate en si bémol de Félix Mendelssohn. On a généralement admiré la facture savante et le style ferme de ce morceau: «C'est d'un grand maître», disait Heller. Nous avons fait chorus en buvant de la bière; puis est venue la sonate en la majeur de Beethoven, dont le premier morceau a arraché à l'auditoire des exclamations, des jurements, des cris d'enthousiasme; le menuet et le finale n'ont fait que redoubler notre exaltation toute musicale, bien que les bouteilles de vin de Champagne fussent déjà en circulation.
Et quelqu'un a fait observer à ce sujet que la bonne bière était bonne, mais que le vin de Champagne valait mieux.
O vagabond infatigable! quand reviendras-tu donc pour nous rendre ces nuits musicales que tu présidais si dignement? Entre nous, il y avait trop de monde à tes réunions; on parlait trop, on n'écoutait pas assez, on philosophait. Tu faisais une dépense affreuse d'inspiration qui eût donné le vertige à quelques-uns sans tous les autres.
Te rappelles-tu notre soirée chez Legouvé, et la sonate en ut dièse mineur, et la lampe éteinte, et les cinq auditeurs couchés sur le tapis dans cette obscurité, et notre magnétisation, et les larmes de Legouvé et les miennes, et le respectueux silence de Schœlcher, et l'étonnement de M. Goubeaux? Mon Dieu! mon Dieu! que tu fus sublime ce soir-là! Allons, j'oublie que j'appartiens à l'école des indifférents.
J'y reviens.
L'Exposition des produits de l'industrie nous a valu cette année des volumes de critique musicale; on s'est beaucoup disputé, on a crié pour et contre les pianos, pour et contre les orgues; j'ai vu les moments où l'on intenterait un procès pour un jeu de flûtes; on a failli se battre pour une vis de pression.
Je ne concevais pas trop tout ce remue-ménage; car, enfin, il nous arrive tous les jours, à nous autres artistes, d'essuyer des critiques pour le moins aussi injustes et aussi ridicules qu'aucune de celles que les fabricants d'instruments peuvent avoir à subir, et nous laissons aboyer sans mot dire. Nous ne manquons pourtant pas d'amour-propre, notre sensibilité n'est pas éteinte, tant s'en faut, et nous pourrions nous en défendre et nous ne le faisons pas.
D'autre part, quand, par extraordinaire, un critique se montre bienveillant, nous le remercions bien dans l'occasion; mais nous ne courons pas chez lui pour cela, et trop souvent même nous poussons l'impolitesse jusqu'à oublier de lui envoyer une carte. Loin de là, les exposants loués ont été d'une reconnaissance exemplaire; visites, lettres et présents, ils n'ont rien négligé pour l'exprimer. Ceux, au contraire, dont on a peu ou mal parlé ne concevaient pas qu'il leur fût défendu de courir sus au critique et de le tuer au coin d'une borne comme un chien enragé. Chacun peut dire ce qu'il pense et même ce qu'il ne pense pas sur les plus grands artistes, sur les œuvres les plus magnifiques comme sur les médiocrités les mieux reconnues sans qu'on y fasse attention; mais ne pas sentir le prix d'une nouvelle cheville de contre-basse, ou louer le chevalet d'un alto, ce sont là des événements dont le retentissement est immense et prodigieusement prolongé....
...On vient de trouver le moyen de gagner de l'argent en ne bâtissant pas de salle pour les Italiens. La troupe chantante de notre grand Opéra va se trouver en lutte directe avec les chanteurs ultramontains; on veut réunir les deux troupes dans la salle de la rue Le Peletier. La mêlée sera rude: Lablache contre Levasseur, Rubini contre Duprez, Tamburini contre Dérivis, la Grisi contre mademoiselle Nathan, et tous contre la grosse caisse. Nous serons là pour faire le relevé des morts et des mourants. Le directeur aura aussi l'administration du théâtre de Londres, et il fera peut-être beaucoup d'argent, et ce sera une fameuse affaire, et ça m'est égal; je suis de la secte des indifférents.
C'est aux marchands à calculer combien la denrée musicale, exploitée de la sorte, peut leur rapporter bon an mal an. Ce sont eux qui doivent s'inquiéter de la durée de leurs instruments chantants; quant à moi, si je n'étais pas indifférent, je dirais absolument comme toi: «J'aime mieux la musique que tout ça.»
Duponchel conservera la haute direction des costumes; ainsi ne t'inquiète pas, l'art et les artistes seront dans de beaux draps...
...Beaucoup de gens disent que l'orchestre (de l'Opéra) se fatigue, ou se néglige, ou se dégoûte de sa tâche. L'autre jour, j'entendais des habitués se plaindre de ce que les instruments n'étaient pas d'accord; ils prétendaient que le côté droit de la masse instrumentale tendait à s'élever sans cesse d'un quart de ton au-dessus du côté gauche; prétention exorbitante à en croire ces messieurs. «Vous souffrez en silence, me dit l'un deux.—Moi, je n'ai pas dit que je souffrais; d'abord parce que je n'ai rien dit du tout, et ensuite...»
On joue quelquefois Don Juan quand on ne sait plus où donner de la tête. Si Mozart revenait au monde, il dirait peut-être, comme ce président dont parle Molière, qu'il ne veut pas qu'on le joue. Spontini, au contraire, a voulu être joué, et il l'a été. On ne veut pas entendre parler, à l'Opéra, de reprendre ses anciens chefs-d'œuvre. Ambroise Thomas, Morel et moi, nous disions l'autre jour que nous donnerions bien cinq cents francs pour une bonne représentation de la Vestale. Comme nous savons cette partition par cœur, nous l'avons chantée jusqu'à minuit; tu manquais pour l'accompagner.
La cause de Spontini a été défendue dans une brochure par un de nos amis, Émile D...; quelques journaux se sont joints à lui. Cette cause allait être gagnée, quand Spontini a cru devoir publier une lettre, déjà imprimée, il y a deux ou trois ans à Berlin, sur la musique et les musiciens modernes[64]. Les adversaires de Spontini eussent payé mille écus pour la publication de cette lettre, il la leur a donnée pour rien. Ça n'empêche pas la Vestale d'être un chef-d'œuvre, mais cela fait que nous ne le reverrons jamais...
Tu as vu que la place de professeur de composition laissée vacante par la mort de Paër allait être donnée à M. Carafa. On assure que mon système sur l'indifférence commence à être apprécié au ministère. Les orangers du Jardin Musard portent déjà des fruits; Théophile de Ferrière a été assassiné par un inconnu la semaine dernière, en sortant de l'Opéra-Comique; il va beaucoup mieux. Heine s'écrit toujours par un e; il demeure rue des Martyrs. On m'a volé son charmant livre sur l'Italie. As-tu lu ses Bains de Lucques? On nous promet des nuits vénitiennes au Casino; il y a là un orchestre de cent quarante musiciens, toutes les fois que soixante d'entre eux ne sont pas employés à la même heure aux concerts des Champs-Élysées. Il y a un microscope au gaz; j'y ai vu des cirons qui paraissaient gros comme des melons. Je te donne toutes mes nouvelles comme elles me viennent.
F. Hiller m'a envoyé de Milan quelques morceaux de sa Romilda. On prétend que Rossini vend des poissons comme on n'en voit guère[65]; je parie qu'il s'ennuie dans sa villa autant que ses gros poissons dans leur vivier. Il dit toujours: «Qu'est-ce que ça me fait?» S'il n'aimait pas tant les énormes poissons, il aurait peut-être des dispositions pour l'indifférence absolue; mais j'en doute.
Un de nos ennemis a voulu dernièrement se précipiter de la colonne Vendôme; il a donné quarante francs au gardien pour le laisser monter, puis il a renoncé à son projet... Il faut espérer que, dans la nouvelle salle qu'on promet à l'Opéra-Comique, il y aura un foyer pour les musiciens; car actuellement, au théâtre de la Bourse, les malheureux sont obligés avant le lever de la toile de s'accorder coram populo d'où il suit que, pendant que les hautbois et les violons donnent le la, les trombones grognent leur si bémol; et véritablement, en pareil cas, il n'y a pas d'indifférence qui tienne, c'est terrible...
M. Wilhem a donné, le mois passé, deux séances publiques; ses cinq cents élèves chanteurs ont été fort applaudis; je n'ai pas trouvé leur exécution en voie de progrès. Tous ces jeunes hommes et ces enfants ont un sentiment rhythmique d'un vulgarisme désespérant. Ils martellent chaque temps de la mesure; ils convertissent tout, plus ou moins, en mouvement de marche. Certainement ce résultat est très-beau, si l'on compare l'ancienne ignorance des classes populaires à ce qu'elles savent aujourd'hui; mais savoir n'est pas tout en musique, il faut sentir aussi, et je crois que le peuple parisien aime trop le vaudeville et les tambours.
On répète depuis deux mois et demi l'opéra de Ruolz[66]; en conséquence les acteurs n'en savent pas une note; mais les costumes sont prêts et Duponchel veut le jouer vendredi prochain. Chopin ne revient pas; on le disait fort malade, il n'en est rien. Dumas a fait une pièce ravissante[67]; mais ceci n'est pas de mon domaine. J'ai fini, je ne sais plus rien.
Adieu; mon indifférence ne va pas jusqu'à prendre mon parti de ta longue absence. Reviens donc; il en est temps pour nous, et pour toi, je l'espère.
A M. BULOZ.
Paris, 22 novembre 1840.
Monsieur,
Dans le compte rendu par la Revue des Deux Mondes du festival que j'ai donné à l'Opéra, on a commis des erreurs de faits dont je crois pouvoir vous demander la rectification.
L'auteur de cet article veut me rendre coupable du crime de lèse-majesté à l'égard de Gluck et de Palestrina: «Pauvre Gluck! dit-il, vous ne vous doutiez pas, lorsqu'au son des trombones, vous évoquiez jadis les esprits de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous ferait l'aumône de quelques ophicléides; et Palestrina qu'on a arraché à la chapelle Sixtine, où quelques soprani suffisaient à des mélodies fuguées, pour l'écraser lui, le maestro paisible, à l'inspiration suave et religieuse, sous la pompe des voix et des instruments.»
Or, l'acte d'Iphigénie a été exécuté absolument tel que l'auteur l'écrivit; on n'y a donc point entendu d'ophicléides. Quant à Palestrina, quelques soprani lui suffisaient si peu, que son madrigal Alla riva del Tebro, morceau profane du reste, et qui n'a jamais pu être entendu à la chapelle Sixtine, est à quatre parties (SOPRANI, CONTRALTI, TÉNORS et BASSES); il a fallu en outre une étrange préoccupation pour trouver écrasé sous la pompe instrumentale le chœur chanté d'après le texte du compositeur SANS ACCOMPAGNEMENT.
Voilà les erreurs qui devaient me blesser dans mon rôle d'interprète de maîtres que j'admire et les seules qu'il m'importe de relever.
Recevez, etc.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Leipzig, 28 février 1843.
Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais un métier de galérien comme celui que je fais me paraît une excuse suffisante à ce retard. J'ai été malade et je le suis encore des fatigues incroyables que m'ont données les répétitions de Dresde et de Leipzig. Figure-toi que j'ai fait à Dresde, en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie chacune, et deux concerts, et qu'il m'a fallu une fois aller de Leipzig à Dresde et revenir dans le même jour, c'est-à-dire faire soixante lieues en chemin de fer, préparer mes deux concerts et revenir assister à celui que Mendelssohn dirigeait ici. Mendelssohn a été charmant, excellent, attentif, en un mot, bon camarade tout à fait; nous avons échangé nos bâtons de chef d'orchestre en signe d'amitié.
C'est un grandissime maître: je le dis malgré ses compliments enthousiastes pour mes romances; car des symphonies, ni des ouvertures, ni du Requiem, il ne m'a jamais dit un mot[68]. Il a fait exécuter ici pour la première fois sa Nuit du sabbat sur un poëme de Gœthe et je t'assure que c'est une des plus admirables compositions orchestrales et chorales qu'on puisse entendre. Schumann, le taciturne Schumann, est tout électrisé par l'Offertoire de mon Requiem; il a ouvert la bouche, l'autre jour, au grand étonnement de ceux qui le connaissent, pour me dire, en me prenant la main: Cet offertorium surpasse tout!
Rien, en effet, n'a produit sur le public allemand une pareille impression. Les journaux de Leipzig ne cessent depuis quelques jours d'en parler et de demander une exécution du Requiem en entier; chose impossible, puisque je pars pour Berlin et puisque les moyens d'exécution manquent ici pour les grands morceaux de la prose.
A Dresde, nous avons dit deux fois l'Offertoire et le Sanctus, une fois la Fantastique, une fois Harold, les ouvertures du Roi Lear, de Benvenuto, le Cinq Mai (qui a prodigieusement émotionné le parterre saxon), la cavatine de Benvenuto, une des nouvelles mélodies instrumentées récemment, la romance pour le violon, deux morceaux de Roméo, l'apothéose (deux fois) avec les deux orchestres et les chœurs, comme nous avons fait à l'Opéra de Paris avant mon départ. Reissiger conduisait l'orchestre inférieur.
Ici, j'ai donné, à mon concert, le Roi Lear, la Fantastique, qui les a plus étonnés que touchés, etc.; le finale (le Sabbat) a été exécuté avec une précision et une fureur diabolique sans exemple. Puis on m'a demandé quelques morceaux pour un concert au bénéfice des pauvres et je leur ai donné de nouveau le Roi Lear, une mélodie avec orchestre, et l'éternel Offertoire. Ces trois morceaux ont décidément enlevé les Leipziquois. Oh! si j'avais à Paris une salle et un chœur dont je puisse disposer sans des frais ridicules, combien je ferais entendre de choses qui vous sont à peu près inconnues!
Quant aux autres villes où j'ai donné des concerts, ce sont les ouvertures du Roi Lear, des Francs Juges et la scène aux champs de la Symphonie fantastique, qui ont produit le plus constamment de l'effet; l'Adagio (scène aux champs) a frappé le public incomparablement plus que tout le reste. A Mannheim, ce sont les deux morceaux d'Harold, la marche des Pèlerins et la Sérénade qui ont eu les honneurs; quant au final, nous n'avons pas essayé de le donner, l'orchestre n'était pas de force; mais il a été enlevé à Dresde, sans toutefois que cette exécution approche de celle de Paris; il n'y avait pas assez de violons et les trombones sont de trop honnêtes gens pour cette orgie de brigands.
Je vais tâcher de faire quelque grande exécution à Berlin. Après quoi, je m'en retournerai en concertant encore sur la route à Weimar et à Francfort, si faire se peut.
Dis-moi donc un peu où en est la gravure de mon traité d'instrumentation; si tu n'en sais rien, fais-moi le plaisir de l'aller demander chez Schonenberger, boulevard Poissonnière; c'est te demander en même temps de m'écrire. Tu adresseras ta lettre poste restante à Berlin. Fais-moi l'amitié aussi d'aller à l'Opéra, un de ces soirs, dire à Desmarets[69] mille et une choses de ma part et lui montrer cette lettre. Tu peux bien dire à Dieppo aussi que je n'ai pas encore trouvé son pareil, et que les trombones qui essaient l'Oraison funèbre me font bien mal à la poitrine, sans compter les oreilles. Et notre jeune armée de violoncelles, et notre brillante bande de violons, tout cela je le cherche encore en Allemagne; mais, par exemple, en fait de trompettes, il y en a partout, et de fameuses, qui montent sans peur et sans reproches, et qui ont un son d'enfer; les trompettes à cylindre sont très-répandues et excellentes.
Je reçois à l'instant une lettre de Meyerbeer m'annonçant qu'une fête ordonnée par le roi retarde de quelques jours mes répétitions; il m'engage à aller en conséquence à Brunswick, où je suis attendu et où le Roi Lear m'a déjà conquis de chauds partisans. Les frères Muller écrivent aussi qu'ils se mettent en quarante-quatre pour m'aider.
Je vais donc y aller.
Adieu; voilà toutes mes nouvelles. Mille choses à tous ceux de mes amis que tu vois quelquefois, entre autres à Perrot; embrasse tes gamins pour moi et salue de ma part madame d'Ortigue. Elle est fidèle, comme à l'ordinaire, aux concerts du Conservatoire?
A M. GRIEPENKERL[70].
Paris, janvier, 1845.
Mon cher Griepenkerl,
Il y a bien longtemps que je n'ai de vos nouvelles; j'ignore même si vous avez reçu la partition du Carnaval romain et les deux volumes que je vous ai envoyés par l'entremise du libraire Brockhaus; que fait-on dans votre chère ville de Brunswick? Avez-vous toujours des querelles avec les savants de Leipzig? Combien je suis sensible à tous les procédés de généreuse sympathie que vous me donnez! Ne me laissez pas ainsi un an sans m'écrire. Depuis que j'ai reçu votre dernière lettre, j'ai entrepris une grande affaire musicale; une salle de concerts avec cinq cents exécutants dans le cirque équestre des Champs-Élysées. C'est la plus grande et la plus belle salle de Paris; mais elle est située à peu près hors de la ville, et s'il y a de la boue, la recette peut s'en ressentir cruellement. De sorte qu'à chaque concert, ce sont des inquiétudes nouvelles; car les frais sont immenses (6,000 francs). Je donne le quatrième dans quelques jours. J'aurais bien du plaisir ou plutôt du bonheur à vous voir ici, pendant ces affreuses répétitions surtout, qui me font suer sang et eau. J'ai beaucoup plus de peine en effet avec ces concerts qu'avec tous ceux qui les ont précédés; voici pourquoi: les meilleurs artistes de mon orchestre ordinaire font partie de celui du Conservatoire; or, cette Société célèbre les empêche, pendant toute la saison des concerts, de prendre part (à mes concerts, à moi)...
A MICHEL GLINKA[71].
Ce n'est pas tout, monsieur, d'exécuter votre musique et de dire à beaucoup de personnes qu'elle est fraîche, vive, charmante de verve et d'originalité; il faut que je me donne le plaisir d'écrire quelques colonnes à son sujet; d'autant plus que c'est mon devoir.
N'ai-je pas à entretenir le public de ce qui se passe à Paris de plus remarquable en ce genre? Veuillez donc me donner quelques notes sur vous, sur vos premières études, sur les institutions musicales de la Russie, sur vos ouvrages, et, en étudiant avec vous votre partition pour la connaître moins imparfaitement, je pourrai faire quelque chose de supportable et donner aux lecteurs des Débats une idée approximative de votre haute supériorité.
Je suis horriblement tourmenté avec ces damnés concerts, avec les prétentions des artistes, etc.; mais je trouverai bien le temps de faire un article sur un sujet de cette nature: je n'en ai pas souvent d'aussi intéressant.
A LOUIS BERLIOZ[72].
Samedi 25..... (vers 1846).
Mon cher Louis,
Ta mère va un peu mieux, mais elle est toujours obligée de garder le lit et de ne pas parler. La moindre émotion, en outre, lui serait fatale. Ainsi ne lui écris pas de lettre comme la dernière que tu m'as adressée. Rien n'est plus désolant que de te voir condamné toi-même à l'inaction et à la tristesse. Tu arriveras à dix-huit ans sans pouvoir entrer dans une carrière quelconque. Je n'ai point de fortune; tu n'auras point d'état: de quoi vivrons-nous?
Tu me parles toujours d'être marin; tu as donc bien envie de me quitter?... car, une fois sur mer, Dieu sait quand je te reverrais!... Si j'étais libre, entièrement indépendant, je partirais avec toi et nous irions tenter la fortune aux Indes, ou ailleurs; mais, pour voyager, il faut une certaine aisance, et le peu que j'ai m'oblige à rester en France. D'ailleurs, ma carrière de compositeur me fixe en Europe et il faudrait y renoncer entièrement si je quittais l'ancien monde pour le nouveau. Je te parle là comme à un grand garçon. Tu réfléchiras et tu comprendras.
En somme, quoi qu'il arrive, je serai toujours ton meilleur ami et le seul entièrement dévoué et plein d'une affection inaltérable pour toi. Je sais que tu m'aimes et cela me console de tout. Cependant, ce sera bien triste si tu restes à vingt ans un garçon inutile à toi-même et à la société.
Je t'envoie des enveloppes pour écrire à tes tantes. Ma sœur Nancy me parle de toi; je t'envoie sa lettre; il n'y a pas besoin de cire noire. Comment veux-tu que je te l'envoie? on ne met pas des bâtons de cire à la poste.
Parle-moi encore de tes dents. Les a-t-on soigneusement nettoyées?...
Adieu, cher enfant; je t'embrasse de toute mon âme.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Prague, 27 janvier 1846.
Il y a longtemps que j'aurais dû t'écrire, mais tu es sans doute au courant de la plupart des incidents qui ont rendu mon voyage de Vienne si heureux pour moi et mes amis. Je te raconterai tout cela avec les plus grands détails à mon retour; car il faudrait pour te les écrire vingt colonnes du Journal des Débats tout au moins.
Je veux te parler seulement de mon excursion à Prague. J'y arrivais avec l'idée de tomber au milieu d'une population de pédants antiquaires ne voulant rien admettre que Mozart, et prêts à conspuer tout compositeur moderne. Au lieu de cela, j'ai trouvé des artistes dévoués, attentifs, d'une intelligence rare, faisant sans se plaindre des répétitions de quatre heures, et, au bout de la seconde répétition, se passionnant pour ma musique plus que je n'eusse jamais osé l'espérer. Quant au public, il s'est enflammé comme un baril de poudre; on me traite maintenant ici en fétiche, en lama, en manitou....
A Vienne, il y a discussion dans un petit coin hostile; ci rien de pareil; il y a adoration (ce mot est risible mais vrai). Et elle se manifeste de la façon la plus originale et dans des termes que je ne voudrais pour rien au monde voir mis sous les yeux de nos blagueurs parisiens. Si tu vois Pixis, dis-lui que je suis plus que content de ses compatriotes. J'ai entendu avant-hier son neveu; c'est un jeune violoniste de quatorze ans d'un grand talent déjà et qui fera honneur à son nom. Je vais maintenant en quittant mes chers Viennois aller visiter les compatriotes de Heller. (Je te prie d'aller le voir de ma part et de lui montrer ma lettre; ce sera comme si je lui écrivais; je devrais bien, pour toute l'amitié qu'il m'a témoignée tant de fois, lui écrire longuement; ce que je ferai un de ces jours avant de quitter sa ville de Pesth).... Vois s'il y a moyen d'infliger quelques mots à quelque grand journal sur ce succès de Prague. Tu peux écrire une réclame où tu parleras aussi de Vienne; mais, s'il te faut marcher plus de cent pas pour cela, n'y songe plus. L'affaire du bâton a dû faire un certain tapage à Paris; ce fut une surprise complète pour moi, tant le secret des préparatifs de la fête avait été bien gardé.
Mille amitiés. Embrasse ton gros garçon pour moi.
P.-S.—Pardon de te cauchemarder ainsi. On vient de m'avertir que nous aurions un monde fou au théâtre ce soir.
Tout se loue.
AU MÊME.
Breslau, 13 mars 1846.
Je te remercie cent fois, mon cher ami, de ta lettre. Elle m'est parvenue ce matin, et j'y ai trouvé enfin des nouvelles de Paris dont je suis privé depuis très-longtemps. Desmarets ne m'a envoyé que quelques lignes...
Il a été effectivement question à Vienne de m'engager, non pas à la place de Donizetti qui n'est pas vacante, puisqu'il vit encore, mais à celle de Weigl (directeur de la Chapelle impériale) qui vient de mourir. Quelqu'un dont l'influence est considérable dans la capitale de l'Autriche, m'ayant demandé si j'acceptais cette position, je répondis que j'avais besoin de réfléchir vingt-quatre heures. Il s'agissait de s'engager à rester indéfiniment à Vienne sans pouvoir obtenir le moindre congé pour revenir annuellement en France. A ce sujet, j'ai fait une curieuse découverte; c'est que Paris me tient tellement au cœur (Paris, c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut), qu'à la seule pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le cœur me manquer et j'ai compris le supplice de la déportation. Ma réponse a été péremptoirement négative et j'ai prié qu'on ne me mît point sur les rangs pour la succession de Weigl. La place de Donizetti n'est pas si rude, puisqu'elle me donnerait six mois de congé; mais il n'en est pas question.
Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde et dis-lui que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de Faust, auquel je travaille avec fureur et qui sera bientôt achevé. Il y a là des chœurs qu'il faudra étudier et limer avec soin. J'espère beaucoup de cette composition qui me préoccupe au point d'oublier presque le concert que je prépare (ou plutôt que l'on prépare ici). J'ai été peu engagé par le spécimen que les artistes de Breslau m'ont donné de leur savoir-faire; cependant ils sont fort empressés et me fêtent de leur mieux. Il y a même ce matin une affiche portant ces mots: «Grand concert donné par M. le maître de chapelle Schöne en l'honneur du M. le chevalier Berlioz de Paris.» Je serai donc obligé d'aller demain soir me montrer en loge ornée et fleurie; on viendra me chercher en voiture; vu la circonstance de la guerre de Pologne, on ne tirera pas le canon, mais il est défendu de fumer dans la salle.
Adieu.
AU MÊME.
Prague, 16 avril 1846.
Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, faute d'avoir quelque chose d'important à te dire. J'ai donné un excellent concert à Breslau et je me suis hâté de revenir ici, où j'étais attendu et où j'ai retrouvé les chœurs de Roméo et Juliette parfaitement sus par l'Académie de chant. J'ai respiré en m'entendant pour la première fois exécuté par des choristes amateurs si différents des braillards des théâtres. Nous avons fait hier la dernière répétition générale, où beaucoup de monde s'était introduit et que Liszt m'a aidé à faire marcher, en me servant d'interprète.
J'ai eu le plaisir de le voir souvent étonné et touché par cette composition, qui lui était demeurée jusqu'à présent absolument inconnue. Je crois que tu serais content des changements que j'y ai faits. Il n'y a plus qu'un prologue (le premier), et beaucoup modifié et raccourci; il y a des corrections très-importantes dans le scherzo, dans le grand finale et dans le récitatif mesuré du Père Laurence. Enfin, cela marche maintenant tout à fait bien, et je supprime entièrement la scène du Tombeau, qui ne te plaisait guère et qui fera toujours la même impression qu'à toi à beaucoup de gens. Mais l'adagio, de l'avis de tous, ici comme à Vienne, reste le meilleur morceau que j'aie encore écrit. Hier, à la répétition, celui-là et la Fête chez Capulet ont été furieusement applaudis, contre l'usage du pays, où l'on ne dit jamais le mot aux répétitions.
J'ai un très-bon Père Laurence (Stackaty), un Bohême, dont la voix est belle et le sentiment musical très-juste. Après la répétition, tous ces musiciens m'ont fait une surprise en m'invitant à un grand souper où l'on m'a offert une coupe de vermeil de la part des principaux artistes de Prague, avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours (Liszt en a fait un vraiment superbe de chaleur et d'enthousiasme, dont les termes sont trop beaux pour que je te les répète ici). Puis, sont venus le prince de Rohan, notre compatriote, Dreyschok, le directeur du Conservatoire, les deux maîtres de chapelle du théâtre et de la cathédrale, les premiers critiques musicaux de la ville, etc. J'ai (parmi mes toasts) porté la santé de ces derniers que je n'avais pas encore vus, n'ayant pas fait une seule visite à la presse, en les remerciant de leur bienveillance que je méritais peu, puisqu'ils devaient me trouver au moins impoli à leur égard, mais je pensais leur faire honneur par ma grossièreté. Cette phrase les a fait tous prodigieusement rire et les a flattés quand ils l'ont eu comprise. Ceux de Vienne aiment mieux autre chose. Ils ont cependant dû s'en passer aussi; mais il y a, parmi eux, deux Charles Maurice qui m'en garderont toujours rancune.
Ils m'ont fait hier promettre de revenir monter ici la Damnation de Faust, dès que cette partition aura été donnée à Paris; j'ai encore quatre grands morceaux à faire pour la terminer.
On m'écrit lettres sur lettres de Brunswick pour me faire arriver; le concert y est affiché, et j'y serai le 21. Adieu; mille amitiés à tous les nôtres. Les détails sur la malheureuse affaire de David[73] m'ont fait frissonner. L'article de Duchesne, dans les Débats, était terrible dans sa froide impartialité. Mais aussi, quelle idée de vouloir monter sur le Sinaï quand on est de courte haleine et de vouloir porter les tables de la Loi quand on n'a pas le bras fort!... Ce sujet ne lui allait pas du tout. Je te fais à son sujet la même recommandation que tu m'adressais dans ta dernière lettre: ne dis pas que je t'aie rien écrit là-dessus.
Adieu encore; je suis un peu fatigué de tous ces cris, de toutes ces embrassades, de toutes ces rasades d'hier. Mais je me promets de l'exécution de Roméo un plaisir immense et que j'avoue sans pudeur, comme feraient certains académiciens.—Ils chantent maintenant ici les thèmes de la Fantastique (l'Idée fixe et le Bal) jusque dans les rues. Ils ont fait des phrases de cette symphonie une sorte d'argot musical. Quand on rencontre une femme,
notation musicale
signifie qu'elle a l'air commun et hardi.
notation musicale
veut dire qu'elle est charmante.
notation musicale
veut dire qu'on est triste et inquiet.
Mon troisième et dernier concert à Prague aura lieu demain; cela fait le sixième en tout que j'y aurai donné cet hiver en deux visites.
A JOSEPH D'ORTIGUE.
Paris, 26 août 1847.
Ta lettre m'a été renvoyée ici par ma sœur; je n'ai pas encore quitté Paris, grâce aux oscillations, aux tripotages de l'Opéra.
Maintenant, je suis libre de partir pour la Côte. J'ai signé dernièrement un engagement pour Londres incomparablement plus avantageux que celui qu'on m'offrait à regret ici[74]. J'ai donc rendu leur dernière parole à MM. les directeurs de l'Opéra et j'ai accepté la proposition que m'a faite Jullien (le directeur du théâtre de Drury Lane) de conduire l'orchestre. Il me donne pour cela dix mille francs, plus dix autres mille francs pour monter quatre concerts avec ma musique; en outre, il m'engage pour écrire un opéra en trois actes destiné à la seconde année. Je ne serai occupé à Londres que quatre mois de l'année. Tu vois qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion.
Je vais écrire encore une lettre pour les Débats et je partirai pour la Côte. La première sur Vienne a paru avant-hier. Je t'adresserai celles sur la Russie: c'est convenu.
Je m'attends à être passablement assommé par les conversations côtoises, viennoises et grenobloises; mais je suis bronzé à ce sujet depuis longtemps et je pense que je me tirerai à mon honneur de cette nouvelle épreuve.
D'après ce que tu me narres, je vois d'ailleurs que nous sommes beaucoup moins melons en Dauphiné qu'en Provence. On s'y occupe même énormément de littérature moderne,—pour la dénigrer, bien entendu. On en est à Voltaire; mais enfin on lit, et, comme aux bords de la Garonne...
On lit, on jase, on déraisonne,
On absurde un petit moment...
Il faut faire le verbe absurder.
Si je pars assez tôt pour la Côte, comme tu ne reviens qu'en octobre, je suis fort capable d'aller te dire bonjour à Avignon.
A M. TAJAN-ROGÉ[75].
Londres, 10 novembre 1847.
Mon cher Rogé,
Je serais bien coupable de n'avoir pas encore répondu à votre aimable lettre, si les deux cent mille tracas de toute espèce qui m'ont assailli à mon retour à Paris ne me servaient d'excuse. Vous n'avez pas une idée exacte de mon existence dans cette infernale ville, qui prétend être le centre des arts. Je viens d'y échapper enfin. Me voilà en Angleterre avec une position indépendante (financièrement parlant) et telle que je n'avais pas osé l'ambitionner. Je suis chargé de la direction de l'orchestre du grand opéra anglais qui va s'ouvrir à Drury-Lane dans un mois; de plus, je suis engagé pour quatre concerts composés exclusivement de mes ouvrages, et en troisième lieu pour écrire un opéra en trois actes destiné à la saison de 1848. L'opéra anglais ne durera que trois mois cette année et ne pourra avoir qu'une troupe de chanteurs fort incomplète à cause de la précipitation avec laquelle il vient d'être organisé et d'une circonstance fatale qui nous privera cette année du concours de Pischek (un artiste allemand merveilleux sur lequel nous comptions). Le directeur est prêt à tous les sacrifices et ne compte que sur la seconde année. Les chœurs et l'orchestre en revanche sont splendides. Pour mes concerts, nous ne commencerons qu'en janvier; je crois qu'ils marcheront bien. Jullien (le directeur) est un homme d'audace et d'intelligence qui connaît Londres et les Anglais mieux que qui que ce soit. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de construire la mienne. Je le laisse faire, puisqu'il ne veut, pour y parvenir, employer que des moyens avoués par l'art et le goût. Mais la foi me manque... J'ai eu le plaisir de voir une fois madame Rogé à Paris; elle est sans doute allée vous rejoindre maintenant. J'ai présenté votre ami à Alfred de Vigny, qui l'a engagé à venir le voir de temps en temps et à recourir à son intervention dans toutes les affaires littéraires pour lesquelles il pourrait le servir.
Vous me demandez des notes pour votre brochure; mais je ne sais vraiment rien de plus que ce que je vous ai dit. Nos artistes deviennent de plus en plus malheureux, parce que la direction des arts devient pire. Voilà pourtant une anecdote qui pourra figurer dans votre travail. Pendant les derniers temps de la direction Pillet, les répétitions générales devenaient de plus en plus nombreuses pour les ouvrages nouveaux, sans que les besoins de l'exécution en fissent sentir la nécessité. Comme les musiciens s'en plaignaient, un jour, Habeneck et Tulou, qui connaissaient la cause de ce surcroît de travail, finirent par leur répondre: «Eh! applaudissez donc madame X.....! Vous ne voyez pas qu'elle enrage de votre silence, et tant qu'elle n'aura pas eu un succès de répétition, un succès d'orchestre, elle vous fera piocher comme des galériens!» En effet, l'orchestre, qui voulait en finir, se décida le lendemain à lui faire un bruyant accueil, et la diva, satisfaite, trouva que l'ouvrage marchait bien et qu'on pouvait afficher la première représentation. Que dites-vous de ce système d'extraction de l'enthousiasme[76]?... Voilà l'Opéra débarrassé de madame X....., mais Dieu sait s'il marchera moins mal pour cela. Tout le monde pense que ce sera exactement de même que sous Pillet. Duponchel et Roqueplan n'ont pas plus de savoir que lui et détestent bien davantage toute tendance musicale. Les conséquences sont faciles à prévoir. J'ai failli entrer dans cette détestable officine comme directeur de l'exécution chorale; mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps, en conservant tous les avantages. J'ai voulu garder à l'égard des directeurs une position d'ami de la maison, que je suis heureux de laisser maintenant sur le dos de mon successeur au Journal des Débats. Je ne reprendrai mes feuilletons qu'en rentrant en France, au mois de mars, ou même plus tard. J'aurai cinq ou six mois de bon temps, chaque année. Je suis engagé ici pour six ans. Je publierai seulement pendant mon séjour à Londres, cet hiver, la suite de mes lettres sur mes excursions musicales. Vous avez peut-être vu les trois premières sur Vienne et Pesth. Je vais maintenant écrire celles de Prague et de la Russie. J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif, et je vous avoue, malgré votre désir extrême d'en sortir, que j'y reviendrais avec grande joie. Rappelez-moi à la mémoire de tous ces artistes, vos confrères, qui m'ont si chaleureusement secondé, de la famille Mohrer, de madame Merss, de cet excellent Cavos et de Romberg (à qui je dois écrire sous peu), et surtout de Guillou, ce véritable artiste, cordial, intelligent, dévoué, dont je suis si heureux d'avoir fait la connaissance. Dites-lui bien qu'il ne regrette pas trop Paris et qu'il y mourrait d'une colère contenue, s'il était obligé de l'habiter maintenant.
Desmarest a été bien sensible à votre souvenir. Je vous le dis, parce que, sans aucun doute, il ne vous l'aura pas dit lui-même, il est trop Parisien pour vous avoir répondu. Sa place à l'Opéra est devenue meilleure, sans être bien merveilleuse; pourtant, si je pouvais parvenir à le caser convenablement ici, il m'a avoué qu'il m'y suivrait de grand cœur. J'en serais heureux sous tous les rapports; mais il n'y a pas beaucoup de chance en notre faveur. Tout est pris, et bien pris.
Je suis venu seul à Londres; vous pouvez en deviner les raisons. D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a toujours et partout manqué jusqu'ici. Il a fallu non pas un coup d'État, mais bien une succession de coups d'État pour parvenir à la reprendre. Cependant, tant que nous n'aurons pas commencé nos grandes répétitions, l'isolement où je vis une grande partie de mon temps me paraîtra étrange.
Puisque j'en suis à vous faire des confidences, croiriez-vous que je me suis laissé prendre à Pétersbourg par un amour véritable autant que grotesque?... (Ici je vous laisse rire à grand orchestre et dans le mode majeur!... Allez! allez! ne vous gênez pas...) Je continue.—Par un amour poétique, atroce et parfaitement innocent (avec ou sans calembour), pour une jeune (pas trop jeune) fille qui me disait: «Je vous écriverai» et qui, en parlant des obsessions de sa mère pour la marier, ajoutait: «C'est une scie!» Combien de promenades nous avons faites ensemble dans les quartiers excentriques de Pétersbourg et jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir!... Que de larmes amères j'ai versées quand elle me disait comme la Marguerite de Faust: «Mon Dieu, je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi... je ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous... il n'est pas possible que vous m'aimiez ainsi, etc., etc.» C'est pourtant si possible que c'est vrai, et que j'ai pensé mourir de désespoir quand j'ai passé devant le Grand-Théâtre en quittant en poste Pétersbourg. De plus, j'ai été réellement malade à Berlin de ne pas y trouver une lettre d'elle. Elle m'avait tant promis qu'elle m'écriverait!... Elle est sans doute mariée maintenant. Son fiancé, qui partit le soir de mon premier concert, est certainement revenu depuis longtemps.
O Dieu! je nous vois encore sur le bord de la Newa, un soir, au soleil couchant.... Quelle trombe de passion! Je lui broyais le bras contre ma poitrine; je lui chantais la phrase de l'adagio de Roméo et Juliette:
notation musicale
je lui promettais, je lui offrais, tout ce que je pouvais promettre et offrir.... et je n'ai pas obtenu seulement deux lignes depuis mon départ. Je ne suis pas même sûr que ce soit elle qui m'a fait un signe d'adieu de loin au moment de monter en voiture à la poste!.... Adieu, adieu. Vous m'écriverez, au moins, vous.