Mille amitiés à Lecourt. Oh! comme il aurait ri, bu et blagué à Weimar, s'il y fût venu!... Nous avions du monde de tous les environs, de Leipzig, de Iéna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfurth, d'Eisenach, de Dresde même, et jusqu'à Chorley qui était venu de Londres. Celui-là aime Benvenuto et ne comprend rien à Roméo! qu'y faire? Certes non, le pauvre M*** n'a pas pu vous remplacer au Requiem!...

Adieu, mon cher Morel; il est une heure du matin et ma bougie est finie.

LX.

A M. LE DIRECTEUR DU JOURNAL DES DÉBATS.

Paris, 25 décembre 1853.

Monsieur,

Le procès intenté à l'administration de l'Opéra par M. le comte Tyczkiewickz, à propos de la représentation de Freischütz sur ce théâtre, a fait du bruit en Allemagne, et j'en ai été informé comme tout le monde. Mais j'ignorais, avant mon retour à Paris, de quelle façon je me trouve mêlé à ce procès. En lisant dans le Journal des Débats la plaidoirie de Me Celliez, et en me voyant accusé d'être l'auteur des mutilations du chef-d'œuvre de Weber, j'ai éprouvé un instant d'indécision entre la colère et l'hilarité. Mais comment ne pas finir par rire d'une telle accusation lancée contre moi, dont la profession de foi en pareilles matières a été faite de tant de façons et en tant de circonstances!

Il faut que Me Celliez ait eu une grande confiance dans l'historien qu'il a consulté, pour accueillir de pareils documents en faveur de sa cause et leur donner place dans sa plaidoirie. Me croyant néanmoins à l'abri du soupçon à cet égard, en tenant compte de la profonde indifférence du public pour de telles questions, je n'eusse point réclamé contre l'imputation de ce méfait musical.

Mais j'apprends que les journaux de musique du Bas-Rhin y ajoutent foi (il faut avoir bien envie de me croire coupable!) et me maltraitent avec une violence qui les honore. L'un d'eux m'appelle brigand tout simplement. Or voici la vérité.

Les coupures, les suppressions, les mutilations dont s'est plaint à si juste titre M. Tyczkiewickz furent faites dans la partition de Weber à une époque où je n'étais même pas en France; je ne les connus que longtemps après, par une représentation du chef-d'œuvre ainsi lacéré, et ma surprise alors égala au moins celle que j'éprouve aujourd'hui de me les voir attribuer.

Une seule fois, plus tard, lors de la mise en scène du nouveau ballet, le Freischütz, qui devait lui servir de lever de rideau, paraissant trop long encore, je fus invité à me rendre à l'Opéra. Il s'agissait de raccourcir mes récitatifs. En présence des ravages déjà faits dans la partition de Weber, la prétention de conserver intacts mes récitatifs eût paru ridicule, pour ne rien dire de plus. Je laissai donc faire en disant que je serais honteux d'être mieux traité que le maître. Mais c'était déjà un point résolu; on m'avait appelé seulement pour indiquer les soudures à faire entre les divers tronçons du dialogue, procédé de pure politesse, car il y a, à l'Opéra, des soudeurs d'une rare habileté, grâce à l'extrême habitude qu'ils ont de ces sortes d'opérations.

Je suis donc étranger aux attentats commis sur la partition de Weber autant que peuvent l'être MM. les rédacteurs des gazettes musicales du Bas-Rhin, et M. Celliez, et M. Tyczkiewickz lui-même.

Quelle que soit l'invraisemblance de l'opinion contraire, il m'importe qu'elle ne puisse s'accréditer auprès des vrais amis de l'art en général et de ceux d'Allemagne en particulier, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien accueillir ma juste réclamation.

LXI.

A JOSEPH D'ORTIGUE

Paris, 17 janvier 1854.

Oui, mon bon cher d'Ortigue, tu as raison; c'est mon indomptable passion pour tout ce que je connais de l'art, qui me donne si facilement des sujets de chagrin, de douleur même. Pardonne-moi de t'avoir laissé lire si aisément dans ma pensée; je sentais que cela devait te faire de la peine et il m'était impossible de retenir les paroles qui me brûlaient les lèvres. Il est tout naturel que tes convictions religieuses aient amené des opinions analogues dans tes théories sur l'art. J'aurais dû y songer et me taire. Quand il s'agit des jugements portés sur ce qui me regarde directement, sur mes ouvrages, par exemple, l'extrême habitude de la contradiction me fait les supporter, comme je le dois, c'est-à-dire silencieusement et même avec résignation. Mais, dès que la contradiction frappe sur mes idoles (car je suis un fanatique évidemment), tout mon sang se bouleverse, mon cœur bondit et bat si rudement, que sa souffrance ressemble à de la colère et doit paraître offensante à mes interlocuteurs.

J'ai l'amour du beau et du vrai, tu as raison d'en convenir; mais j'ai un autre amour bien autrement furieux et immense: j'ai l'amour de l'amour. Or, quand quelque idée tend à priver les objets de mes affections des qualités qui me les font aimer, et qu'on veut ainsi m'empêcher de les aimer, ou m'engager à les aimer moins, alors quelque chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le jouet. La comparaison est juste: c'est certainement puéril, je le sens et je ferai tous mes efforts pour me corriger. Enfin, tu m'as puni chrétiennement, en rendant le bien pour le mal; car ta lettre m'a rendu heureux. Laisse-moi te serrer la main et te remercier.

Tes notes sont excellentes. Je crois que je m'en tirerai. Mais jamais je ne fus moins disposé à écrire. Ce feuilleton est du grand nombre de ceux que je ne sais pas commencer. Et je suis si triste en dedans... La vie s'écoule... Je voudrais tant travailler et je suis obligé de labourer pour vivre... Mais qu'importe tout!...

Adieu, adieu

LXII.

A M. BRANDUS.

Paris, 22 janvier 1854.

Mon cher Brandus,

Plusieurs journaux de Paris annoncent mon prochain départ pour une ville d'Allemagne, où je serais, à les en croire, nommé depuis peu maître de chapelle. Je conçois tout ce que mon départ définitif de France doit avoir de cruel pour beaucoup de gens, et avec quelle peine ils en sont venus à donner foi à cette grave nouvelle et à la mettre en circulation.

Il me serait donc agréable de pouvoir la démentir tout simplement en disant comme le héros d'un drame célèbre: «Je te reste, France chérie, rassure-toi!» Mon respect pour la vérité m'oblige à ne faire qu'une rectification. Le fait est que je dois quitter la France, un jour, dans quelques années, mais que la chapelle musicale dont la direction m'a été confiée n'est point en Allemagne. Et puisque tout se sait tôt ou tard dans ce diable de Paris, j'aime autant vous dire maintenant le lieu de ma future résidence: je suis directeur général des concerts particuliers de la reine des Ovas à Madagascar. L'orchestre de Sa Majesté Ova est composé d'artistes malais fort distingués et de quelques Malgaches de première force. Ils n'aiment pas les blancs, il est vrai, et j'aurais en conséquence beaucoup à souffrir sur la terre étrangère dans les premiers temps, si tant de gens en Europe n'avaient pris à tâche de me noircir. J'espère donc arriver au milieu d'eux bronzé contre leur malveillance. En attendant, veuillez faire savoir à vos lecteurs que je continuerai à habiter Paris le plus possible, à aller dans les théâtres le moins possible, mais à y aller cependant et à remplir mes fonctions de critique comme auparavant, plus qu'auparavant. Je veux pour la fin m'en donner à cœur joie, puisque aussi bien il n'y a pas de journaux à Madagascar.

Recevez, etc.

LXIII.

A M. B. JULLIEN.

Paris, 23 janvier 1854.

Recevez, monsieur, mes sincères remerciements pour le beau livre[86] que vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai déjà lu deux fois, je l'étudie et je l'admire. C'est radieux de raison et de bon sens. Vous êtes, ce me semble, le premier qui ayez traité avec intelligence, et sans se laisser décevoir par le mirage des folies antiques et modernes, ces diverses questions.

Vos études sur la prosodie latine m'ont expliqué bien des choses demeurées pour moi complétement obscures jusqu'à ce jour. Aussitôt que je le pourrai, je tenterai de donner aux lecteurs du Journal des Débats une idée des rares mérites de votre ouvrage, et je vous prie d'avance de recevoir mes excuses pour l'insuffisance de ma critique, qui n'aura d'autre mérite que la bonne foi.

LXIV.

A LOUIS BERLIOZ, ASPIRANT VOLONTAIRE A BORD DE L'AVISO LE CORSE, A CALAIS.

Lundi, 6 mars 1854.

Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier; maintenant tu sais tout. Je suis là tout seul à t'écrire dans le grand salon de Montmartre, à côté de sa chambre déserte[87]. Je viens encore du cimetière; j'ai porté sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la tête à moi; je ne sais pourquoi je suis rentré ici... Les domestiques y sont encore pour quelques jours. Elles mettent tout en ordre et je tâcherai que ce qu'il y a puisse produire le plus possible pour toi. J'ai gardé ses cheveux; ne perds pas cette petite épingle que je lui avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert l'un par l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces souffrances mêmes qui nous avaient tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de vivre avec elle que de la quitter. Enfin, elle t'a vu avant de mourir. Moi, j'étais venu la veille, le lendemain de ton départ et je suis rentré dix minutes après qu'elle venait de rendre sans secousses ni douleurs le dernier soupir. La voilà délivrée. Je t'aime, mon cher fils. Nous avons longuement parlé de toi hier, dans ce triste jardin, avec Alexis Bertschtold. Combien il me tarde de te voir devenir un homme raisonnable! que je serais heureux de te savoir sûr de toi-même! Je pourrai maintenant t'aider plus que par le passé, mais toujours en prenant des précautions pour que tu ne puisses gaspiller l'argent. Alexis lui-même est de cet avis. Je suis sans ressources dans ce moment.

Ma gêne durera encore six mois au moins, car il faut que je paye le médecin et la vente des meubles ne rapportera presque rien. J'ai reçu hier une lettre de l'intendant du roi de Saxe; on m'attend à Dresde pour le mois prochain. Il faut que j'emprunte de l'argent pour faire ce voyage. Hier soir, Alexis m'a envoyé sous enveloppe la lettre que tu lui avais laissée pour moi et que son portier avait gardée.

Je n'ai pas de réponse de M. de Maucroix; demande-lui, je t'en prie, s'il a reçu ma lettre. J'espérais de lui quelques détails sur la destination du Corse, etc.

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. Aime-moi comme je t'aime.

LXV.

AU MÊME.

Paris, jeudi 23 mars 1854.

Cher ami,

Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70 francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie. Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as, je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire aussi un bracelet que je donnerai à ma sœur et je garde le reste des cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J. Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier, et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs». Le Siècle d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller; mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au 1er mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à Paris, rue de Boursault, dans une malle fermée et portant ton adresse et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre, j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose! L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je le paye pendant un an encore.

Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé depuis la perte que nous avons faite.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

LXVI.

AU MÊME.

Dresde, 14 avril 1854.

Mon bien cher Louis,

Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que, hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les cent francs qu'il devait te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé deux fois le mois dernier. Achète une montre de peu de prix, mais excellente.

Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la croix que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu. Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici parfaitement disposé; on espère faire un grand riche concert. C'est une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens amis s'y trouvent encore.

Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

LXVII.

A M. HANS DE BULOW.

28 juillet 1854.

C'est une charmante surprise que vous m'avez faite, et votre manuscrit est arrivé d'autant plus à propos que l'éditeur Brandus, qui grave en ce moment Cellini, avait déjà choisi un assez obscur tapoteur de piano pour arranger l'ouverture.

Votre travail est admirable; c'est d'une clarté et d'une fidélité rares et aussi peu difficile qu'il était possible de le faire sans altérer ma partition. Je vous remercie donc de tout mon cœur. Je vais voir Brandus ce soir, et lui porter votre précieux manuscrit. J'ai beaucoup travaillé depuis mon retour de Dresde; j'ai fait la première partie de ma trilogie sacrée: le Songe d'Hérode. Cette partition précède l'embryon que vous connaissez sous le nom de Fuite en Égypte, et formera avec l'Arrivée à Saïs un ensemble de seize morceaux, durant en tout une heure et demie avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures.

J'ai essayé quelques tournures nouvelles: l'air de l'Insomnie d'Hérode est écrit en sol mineur sur cette gamme, déterminée sous je ne sais quel nom grec dans le plain-chant:

notation musicale

Cela amène des harmonies très sombres, et des cadences d'un caractère particulier, qui m'ont paru convenables à la situation. Vous avez été bien taciturne en m'envoyant le paquet de musique; j'eusse été si heureux de recevoir quelques lignes de votre main!

Mademoiselle votre sœur a passé dernièrement à Paris, mais si vite, que, quand on nous a remis la carte qu'elle a laissée à la maison un matin de bonne heure, elle était déjà partie pour Londres.

Veuillez, je vous prie, saluer de ma part madame votre mère. Ne viendrez-vous pas à Paris? Je pars dans quelques jours pour Munich, où je resterai trois semaines. Plus tard, vers novembre, je retournerai encore en Allemagne et peut-être vous reverrai-je à Dresde.

Rappelez-moi au souvenir de M. et madame Pohl et serrez la main à cet excellentissisme Lipinski.

LXVIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, 28 août 1854.

J'espère que vous êtes bien portant et que vous et notre ami Lecourt avez échappé à la terrible maladie dont Marseille a tant eu à souffrir. Donnez-moi vite de vos nouvelles. Vous avez dû recevoir, il y a trois semaines, l'épreuve déjà corrigée de votre quatuor. L'avez-vous renvoyée? avez-vous écrit à Brandus?

J'ai manqué mon voyage à Munich, à cause de la vacance survenue à l'Institut. On m'a poussé à me mettre sur les rangs, à faire les visites et démarches d'usage en pareille circonstance. J'ai fait tout cela, j'ai vu tous les académiciens l'un après l'autre; et, après mille belles paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc., ils ont nommé hier Clapisson. A la prochaine vacance maintenant. Je suis résolu à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M. Abel de Pujol, qui s'est présenté dix fois.

Reber m'a donné toutes les marques possibles de sincère sympathie et les trois autres musiciens de sincère antipathie. Z... a travaillé pour moi d'une main, j'ignore ce qu'il a fait de l'autre. On songe déjà sérieusement à faire admettre Leborne tôt ou tard. Vous voyez que tout va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. Je viens de passer huit jours aux bords de la mer, à Saint-Valéry, pour me décolériser. Ce grand air des falaises, ce vaste horizon, cette solitude et ce silence m'ont tout à fait remis. J'y serais demeuré plus longtemps sans les anxiétés que j'éprouvais au sujet de Louis. Et je suis revenu dans l'espoir d'obtenir plus vite à Paris des nouvelles du siège de Bomarsund, où il se trouvait. Heureusement il s'en est tiré sain et sauf, je viens de recevoir une lettre de lui. Dieu vous préserve, mon cher Morel, de connaître jamais de semblables émotions....

Madame Stoltz rentre mercredi prochain.

La *** ne tardera pas à revenir; ces deux tigresses vont s'entre-dévorer; ce sera cet hiver un spectacle curieux. Perrin vient de donner sa démission de directeur du Théâtre-Lyrique, il borne son ambition au trône de l'Opéra-Comique. Les criailleries des barbouilleurs de papier réglé l'ont effrayé.

LXIX.

A M. HANS DE BULOW.

1er septembre 1854.

J'ai été bien enchanté de votre aimable lettre et je me hâte de vous en remercier. Je ne suis pas allé à Munich. Au moment de partir, une place est devenue vacante à l'Académie des beaux-arts de notre Institut, et je suis resté à Paris pour faire les démarches imposées aux candidats. Je me suis résigné très franchement à ces terribles visites, à ces lettres, à tout ce que l'Académie inflige à ceux qui veulent intrare in suo docto corpore (latin de Molière); et on a nommé M. Clapisson.

A une autre fois maintenant. Car j'y suis résolu; je me présenterai jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Je viens de passer une semaine au bord de l'Océan, dans un village peu connu de la Normandie; dans quelques jours, je partirai pour le Sud, où je suis attendu par ma sœur et mes oncles pour une réunion de famille.

Je ne compte retourner en Allemagne que dans l'hiver. Sans doute, Liszt a raison en vous approuvant d'avoir accepté la position qui vous était offerte en Pologne; en tout cas, il ne faut pas perdre de vue votre voyage à Paris, si vous pouvez le faire avec une complète indépendance d'esprit, eu égard au résultat financier des concerts. Je me fais une fête de vous mettre en rapports avec tous nos hommes d'art dont les qualités d'esprit et de cœur pourront vous rendre ces rapports agréables.

Vous savez si bien le français, que vous pourrez comprendre le parisien; et vous trouverez peut-être amusant de voir comment tout ce monde d'écrivains danse sur la phrase, comment ceux qui osent encore accepter le titre de philosophes dansent sur l'idée.

Je serai tout à vous à mon retour, et fort désireux de connaître les compositions d'orchestre dont vous me parlez. Ma partition de Cellini ne saurait trouver un critique plus intelligent ni plus bienveillant que vous; laissez-moi vous remercier d'avoir songé à faire, dans le livre de M. Pohl, le travail qui s'y rapporte. Au reste, cette œuvre a décidément du malheur; le roi de Saxe se fait tuer au moment où on allait s'occuper d'elle à Dresde... C'est de la fatalité antique, et l'on pourrait dire à son sujet ce que Virgile dit sur Didon:

Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit:
Ter revoluta toro est.

Quel grand compositeur que Virgile! quel mélodiste et quel harmoniste! C'était à lui qu'il appartenait de dire en mourant: Qualis artifex pereo! et non à ce farceur de Néron qui n'a eu qu'une seule inspiration dans sa vie, le soir où il a fait mettre le feu aux quatre coins de Rome,... preuve brillante qu'un homme médiocre peut quelquefois avoir une grande idée.

Hier, on a rouvert l'Opéra. Madame Stoltz a fait sa réapparition dans le rôle de la Favorite. En la voyant entrer en scène, je l'ai prise en effet pour une apparition. Sa voix aussi a subi du temps l'irréparable outrage. La nouvelle administration de l'Opéra avait fait un coup d'État et retiré leurs entrées à tous les journalistes; cette pauvre Stoltz va avoir fait une rentrée inutile. Il y a eu conseil, au foyer, de toutes les plumes (d'oie) puissantes, et nous avons décidé, à l'unanimité, qu'il fallait déclarer à l'Opéra la guerre du silence. En conséquence, on ne dira pas un mot de sa réouverture ni du début de madame Stoltz, jusqu'à ce que la direction revienne à de meilleurs sentiments.

Je travaille à un long feuilleton de silence qui paraîtra la semaine prochaine et qui m'ennuie fort. Adieu, je me suis un peu délassé à vous écrire.

LXX.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 26 octobre 1854.

J'étais tout triste ce matin, mon cher Louis. J'ai rêvé cette nuit que nous étions ensemble à la Côte et que nous nous promenions tous les deux dans le petit jardin. Ne sachant où tu es, ce songe m'avait péniblement affecté. Ta petite lettre que le portier m'a donnée comme je sortais, m'a remis le cœur à l'aise. Je t'écris au milieu de mes courses dans ma chambre du Conservatoire, avec l'espoir que cette lettre sera plus heureuse que les trois dernières, qui, à ce qu'il paraît, par ton avant-dernière datée de Kiel, ne te sont pas parvenues. Je t'ai écrit à Kiel au reçu de ta lettre. Enfin, j'espère que nous allons nous voir, ne fût-ce que quelques jours. J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne t'étonnera probablement pas et dont j'avais fait part d'avance à ma sœur et à mon oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié. Cette liaison, par sa durée, était devenue, tu le comprends bien, indissoluble; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui vivait avec moi depuis quatorze ans. Mon oncle, à sa dernière visite à Paris, fut lui-même de cet avis et m'en parla le premier. Tous mes amis pensaient de même. Tes intérêts, tu peux le penser, ont été sauvegardés. Je n'ai assuré à ma femme après moi, si je meurs le premier, que le quart de ma petite fortune; encore, ce quart, je sais que son intention est de te le faire revenir par un testament. Elle m'a apporté en dot son mobilier, dont la valeur est plus considérable que nous ne pensions, mais qui devra lui être rendu si je meurs avant elle. Tout cela a été réglé d'après les indications que m'avait données mon beau-frère. Ma position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu bienveillantes pour mademoiselle Récio, que tu ne les caches au plus profond de ton âme par amour pour moi. Ce mariage s'est fait en petit comité, sans bruit comme sans mystère. Si tu m'écris à ce sujet, ne m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse à ton cœur à te dicter ce que tu as à faire. J'ai vu l'amiral Cécile qui a reçu ta lettre. Il m'a appris qu'avant l'expiration de tes trois ans de navigation sur un vaisseau de l'État, tu ne pouvais entrer dans la marine militaire; mais que c'était de droit, si tu le voulais, après cette époque; qu'alors tu serais admis comme sergent d'armes ou comme second chef de timonerie. Je suis dans tous les embarras et ennuis des préparatifs d'un concert pour faire entendre une première fois mon nouvel ouvrage l'Enfance du Christ. Il surgit, comme je m'y attendais, des difficultés qui peut-être seront insurmontables; car je ne veux point risquer d'argent. A propos d'argent, j'en ai mis de côté, que j'ai à te remettre en partie pour tes dépenses. J'ai aussi une malle contenant divers objets dont tu ne peux faire usage dans ta position; elle est fermée et porte ton nom comme t'appartenant. Je t'en prie, si tu reçois cette lettre, écris-moi aussitôt.

Je t'embrasse de toute mon âme; mon affection pour toi semble redoubler. Ton admission comme suppléant du lieutenant à bord du La Place a produit le meilleur effet, et, de plus, diverses personnes (entre autres un rédacteur correspondant du Moniteur) qui t'ont vu, ont parlé de toi à l'amiral et à mon ami Raymond avec de grands éloges. Je te remercie.

Adieu, cher fils ami, cher Louis! aime-moi comme je t'aime.

LXXI.

A LÉON KREUTZER.

Weimar, 16 février 1855.

Merci, mon cher Kreutzer, mille fois merci et dix mille compliments! Liszt vient de me donner votre article de dimanche dernier[88] qui m'a rendu bien heureux. C'est merveilleusement écrit et senti. Je ne saurais vous dire ma joie en lisant votre analyse du microcosme sentimental contenu dans la Ballade du Roi de Thulé!... Rien ne vous a échappé! Seriez-vous par hazard (sic) le véritable auteur de ce morceau?... Et ne suis-je que votre plagiaire?... Quels yeux doivent ouvrir en vous lisant les braves confectionneurs de musique parisienne!... Mais qu'ils ouvrent les yeux en vous lisant ou qu'ils les ferment en m'écoutant, au fond, qu'importe! Ni vous, ni moi, je crois, n'avons jamais eu la prétention de travailler pour eux.

Permettez-moi de vous dire encore que ce parallélisme de sentiments et d'idées qui me semble évidemment exister chez nous deux, a développé et renforcé l'amitié que je ressentais pour vous, sans que, je puis le jurer, la satisfaction égoïste de l'amour-propre y soit pour rien. Non, il est naturel d'aimer les cœurs qui battent dans le rythme du nôtre, les esprits qui volent vers le point du ciel où nous voudrions pouvoir voler, autant qu'il l'est, c'est triste à dire, d'éprouver de l'antipathie pour les êtres divergents, rampants, négatifs et très positifs. Pardon de ce jeu de mots qui a l'air de rendre mon idée.

J'ai été singulièrement attristé hier à la répétition du trio avec chœurs de Cellini en voyant avec quel aplomb l'orchestre, le chœur et les chanteurs l'ont exécuté, et en songeant aux tristes vicissitudes de cette partition égorgée deux fois en deux infâmes guet-apens!... Certainement il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne retrouverai peut-être plus. C'est empanaché, fanfaron, italo-gascon, c'est vrai! Tenez, moquez-vous de moi; mais j'en ai rêvé cette nuit et je me sens le cœur serré d'avoir entendu cette scène! et j'ai hâte pourtant de la réentendre demain.

Adieu; priez le bon Dieu pour vos gens qui vont se battre; ce sera une rude journée. Je vous serre la main.

LXXII.

A M. TAJAN-ROGÉ.

Paris, 2 mars 1855.

J'arrive ce matin de l'Allemagne du Nord, je trouve votre lettre, et tout ratatiné par une horrible nuit passée en wagon, avec un froid digne du Canada, je vous réponds sans prendre haleine. N'est-ce pas exemplaire? D'abord, je vous remercie d'avoir tenu votre parole et de m'avoir envoyé un vrai feuilleton de six colonnes... et vous faites cela pour rien? gâte-métier!

Je me doutais bien des belles mœurs musicales au milieu desquelles vous avez le bonheur de vivre, et rien de ce que vous m'apprenez ne m'étonne, si ce n'est le nombre des répétitions qu'on vous fait faire pour monter un grand opéra[89]. Oui, franchement, je pensais que, dans le nouveau monde, pays de la Liberté, qui connaît le prix du temps, on avait entièrement aboli cette vieille coutume des répétitions, et qu'on ne répétait jamais. Mais je vois qu'on ne m'avait pas trompé: la Nouvelle-Orléans est antiabolitioniste! et c'est vous autres qui êtes les nègres. Vous comptez même à ce qu'il paraît des nègres marrons, puisque votre première contrebasse s'est sauvée et qu'elle vit libre dans les bois, à l'heure qu'il est.

Vous ne me dites rien de vos projets commerciaux; vous aviez emporté un tas de petites bouteilles, qui m'avaient fait espérer que vous opéreriez là-bas la transmutation des vils métaux en or. Mais je pense que vos bouteilles ne vous auront pas donné de l'eau à boire.

Je viens de Weimar et de Gotha, où l'on m'a comblé, archi-comblé de tout ce qui en Europe constitue le succès.

Au dernier concert de Weimar, j'avais un programme monstre (L'Enfance du Christ,—la Symphonie fantastique,—le Retour à la vie). Ce dernier ouvrage que vous ne connaissez pas et dont j'ai fait aussi les paroles et la musique, est un monodrame lyrique. L'acteur unique qui joue le rôle de l'artiste, le joue sur l'avant-scène agrandie.—La toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les morceaux de musique sont des mélodies et des harmonies imaginaires, que l'artiste entend en pensée seulement, et que l'auditoire entend en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de sourdine. J'ai été rappelé quatre fois après cet ouvrage, que j'écrivis, il y a vingt-deux ans, en vagabondant dans les bois en Italie, et que je ne ferai sans doute jamais exécuter ici que par fragments. Il y a là un chœur d'Ombres qui m'a fait frissonner, je vous l'avoue, tant c'est étrangement terrible dans son lent et solennel crescendo. En voici les paroles:

Froid de la mort, froid de la tombe,
Bruit éternel des pas du temps,
Noir chaos où l'espoir succombe,
Quand donc finirez-vous? Vivants!

Toujours, toujours la mort vorace
Fait de vous un nouveau festin,
Sans que sur la terre on se lasse
De donner pâture à sa faim.

Pour L'Enfance du Christ, l'effet a été le même qu'ici, où il faut avouer que le public a été réellement très aimable. On a pleuré à mouiller des mouchoirs. Je regrette bien de ne pouvoir pas vous faire connaître cela; mais, dès que la partition aura paru, je vous l'enverrai. Le fils de Guiraud m'a été bien utile pour les deux dernières exécutions. Il a accompagné les chœurs aux répétitions, il a dû même les diriger pendant le finale de la première partie, où les choristes sont placés de manière à ne pas voir le chef d'orchestre. C'est un charmant garçon qui deviendra un homme.

Faites sur lui des compliments à son père en lui transmettant mes plus cordiales amitiés. Je serre la main à Prévost en lui souhaitant du courage pour le rude labeur qu'il accomplit.

Maintenant adieu, mon cher Rogé; il me faut employer activement les huit jours que je suis venu passer à Paris, étant engagé à donner trois concerts à Bruxelles du 15 au 25 de ce mois. Puis je dois en donner un autre ici à l'Opéra-Comique le 6 avril, avec les deux théâtres de M. Perrin réunis, organiser l'exécution (première) de mon Te Deum à Saint-Eustache pour le 1er mars et partir pour Londres, où je suis engagé par la New Philharmonic Society.

Du reste, rien de nouveau dans le monde musical parisien, mademoiselle Cruvelli n'a toujours que cent mille francs pour huit mois....

Ma femme vous remercie de votre bon souvenir. Nous voyons quelquefois madame et mademoiselle Rogé, qui sans doute se portent bien. Je suis ici depuis six heures et n'ai pu avoir encore de leurs nouvelles.

LXXIII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, le 14 avril 1855.

Mon cher Morel,

Je ne vous écris que six lignes pour vous prier de m'excuser si je n'ai pas encore répondu à votre dernière lettre. Elle m'arriva au moment où je partais pour Bruxelles et j'ai été depuis lors si éreinté, si absorbé par mille tracas, qu'il m'a été impossible de trouver cinq minutes de liberté. Les musiciens belges m'ont fait souffrir une torture de Huron. Ces braves artistes, si bons, si patients, si accueillants, ne peuvent se décider à prendre la peine de décomposer une mesure et tout ce qui ne frappe pas le premier temps fort leur fait perdre l'équilibre. Le troisième concert seul a bien marché.

Celui de l'Opéra-Comique, samedi dernier, a beaucoup laissé à désirer sous le rapport de l'exécution. L'orchestre seul est resté irréprochable.

Maintenant me voilà plongé dans le Te Deum, et c'est en ce moment que votre absence me semble étrange... J'espère pourtant que tout marchera bien. Voulez-vous être assez bon pour faire reproduire dans les journaux de Marseille la réclame ci-jointe? Il faut que l'immense église soit pleine, ou nous sommes flambés. Cela coûte sept mille francs.

J'apprends que vous écrivez un nouveau quintette?... tant mieux! que ce genre difficile fleurisse donc en France! Votre ami Baudillon se marie, il épouse une jeune pianiste qui a l'air fort gracieux et tout à fait agréable. Et vous? ne vous mariez-vous point? vous auriez pourtant besoin d'un intérieur; vous manquez de dorloteries, je le crains, sensible et mélancolique comme vous l'êtes.

Je serre la main à Lecour. Théodore Bennet (Ritter) lui a dédié sa réduction pour le piano de notre adagio de Roméo. Cet enfant est très remarquable et je l'aime sincèrement.

LXXIV.

A RICHARD WAGNER.

Paris, 10 septembre 1855.

Mon cher Wagner,

Votre lettre m'a fait un bien grand plaisir. Vous n'avez pas tort de déplorer mon ignorance de la langue allemande, et ce que vous me dites de l'impossibilité où je suis d'apprécier vos ouvrages, je me le suis dit bien des fois. La fleur de l'expression se fane presque toujours sous le poids de la traduction, si délicatement que cette traduction soit faite. Il y a des accents, dans la musique vraie, qui veulent leur mot spécial, il y a des mots qui veulent leur accent. Séparer les uns des autres, ou leur donner des approximatifs, c'est faire allaiter un petit chien par une chèvre et réciproquement. Mais que voulez-vous! j'ai une difficulté diabolique à apprendre les langues; c'est à peine si je sais quelques mots d'anglais et d'italien....

Vous êtes donc en train de faire fondre les glacières en composant vos Niebelungen!... Cela doit être superbe, d'écrire ainsi en présence de la grande nature!... Voilà encore une jouissance qui m'est refusée! Les beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer, m'absorbent complétement au lieu de provoquer chez moi la manifestation de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer. Je ne puis dessiner la lune qu'en regardant son image au fond d'un puits.

Je voudrais bien pouvoir vous envoyer les partitions que vous me faites le plaisir de me demander; malheureusement mes éditeurs ne m'en donnent plus depuis longtemps. Mais il y en a deux et même trois: le Te Deum, l'Enfance du Christ et Lelio (monodrame lyrique), qui vont paraître dans peu de semaines, et celles-là au moins, je pourrai vous les envoyer.

J'ai votre Lohengrin; si vous pouviez me faire parvenir le Tannhäuser, vous me feriez bien plaisir. La réunion que vous me proposez serait une fête; mais je dois bien me garder d'y penser. Il faut que je fasse des voyages de désagrément, pour gagner ma vie, Paris ne produisant pour moi que des fruits pleins de cendre.

C'est égal, si nous vivions encore une centaine d'années, je crois que nous aurions raison de bien des choses et de bien des hommes. Le vieux Demiourgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès constant de la vieille farce qu'il nous fait... Mais je ne dirai pas de mal de lui, c'est un de vos amis, et je sais que vous le protégez. Je suis un impie plein de respect pour les Pies. Pardon de cet affreux calembour avec lequel je finis en vous serrant la main.

P.-S.—Voilà qu'il m'arrive une troupe ailée d'idées de toutes couleurs, et l'envie de vous les envoyer... Je n'ai pas le temps. Tenez-moi pour une bête, jusqu'à nouvel ordre.

LXXV.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 27 avril 1855.

Cher Louis,

Je t'écris trois lignes à la course. Je ferai ce que tu veux à partir de la semaine prochaine. L'amiral est venu chez moi avant-hier, je n'y étais pas; je vais courir après lui.

J'ai été bien malade avant-hier; j'ai cru que je n'aurais pas la force d'aller jusqu'au bout de mes répétitions. Aujourd'hui je suis un peu mieux; nous avons fait hier à Saint-Eustache la première répétition d'orchestre[90] avec les six cents enfants. Aujourd'hui je fais répéter l'ensemble de mes deux cents choristes artistes. Cela va marcher. C'est colossal! Le diable m'emporte, il y a un final qui est plus grand que le Tuba mirum de mon Requiem.

Quel malheur que tu n'entendes pas cela!

Adieu; sois bien raisonnable, ne gaspille pas ton peu d'argent.

LXXVI.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, 2 juin 1855.

Excusez-moi de ne vous avoir pas encore répondu. Vous connaissez la vie de Paris et pourtant je doute que vous vous fassiez une idée de celle que j'ai menée depuis un mois. Enfin, me voilà un peu plus libre, je n'ai que des épreuves à corriger du matin au soir, des courses à faire chez les graveurs et imprimeurs, etc., etc.; on grave à la fois l'Enfance du Christ, grande et petite partition; le Te Deum, grande partition, le monodrame du Retour à la vie, grande et petite partition. Quant au Te Deum, c'est moi qui le publie en société avec Jemmy Brandus; et, si le Conservatoire de Marseille peut m'en prendre un exemplaire, je me recommande à lui. Le prix de la souscription est de quarante francs. Parlez donc de cela à Lecourt. Bennet[91] prétend que je pourrai trouver cinq ou six souscripteurs à Marseille. Laval m'a dit vous avoir envoyé les dernières épreuves de votre quatuor; avez-vous fini? ai-je quelque chose à dire chez Brandus à ce sujet? Je vous remercie mille fois de votre affectueuse sollicitude pour Louis. Il a en effet dû laisser partir le Fleurus et il est en ce moment en convalescence à l'hôpital de Saint-Mandrier à Toulon. Vous me demandez de vous parler du Te Deum; c'est très difficile à moi. Je vous dirai seulement que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous pouvez croire que le Tibi omnes et le Judex, dans deux genres différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites, qu'on trouvera bien plus puissants encore, quand on les entendra dans une salle moins grande et moins sonore que l'église Saint-Eustache. Je pars vendredi pour l'Angleterre. Wagner, qui dirige à Londres l'ancienne Société philharmonique (direction que j'avais été obligé de refuser étant déjà engagé par l'autre), succombe sous les attaques de toute la presse anglaise. Mais il reste calme, dit-on, assuré qu'il est d'être le maître du monde musical dans cinquante ans.

Verdi est aussi aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Il leur a fait hier une scène terrible à la répétition générale.

Le pauvre homme me fait mal; je me mets à sa place. Verdi est un digne et honorable artiste. Rossini est arrivé; il blaguotte tous les soirs sur le boulevard. Il a l'air d'un vieux satyre en retraite.

LXXVII.

AU MÊME.

Paris, 21 juillet 1855.

Mille remerciements pour votre bonne et affectueuse lettre; je ne pourrai pas vous en écrire une pareille, je suis malade de l'ennui de Paris, de la chaleur, de mille assommantes affaires. J'ai fait tout de suite votre commission. Laval ne vous avait pas expédié le quatuor parce que les corrections n'étaient pas faites; le graveur l'avait trompé en lui disant qu'elles l'étaient. Cela doit être terminé maintenant, et je pense que vous recevrez bientôt le paquet si vous ne l'avez pas déjà reçu.

J'ai fait une brillante excursion à Londres, où je me case de mieux en mieux. J'y retournerai cet hiver, après une tournée que je projette en Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre contre les Autrichiens.

Je ne fais en ce moment que corriger des épreuves du matin au soir.

Je vous remercie de m'avoir trouvé pour le Te Deum quelques souscripteurs; il sera publié très prochainement. On m'a commandé à Londres un petit travail: L'art du chef d'orchestre, qui doit être ajouté à l'édition anglaise de mon traité d'instrumentation revu et augmenté. Cela va m'occuper exclusivement tout le mois prochain.

Louis est ici; il se remet tout doucement, il se loue avec effusion de vos bontés pour lui et des amis que vous lui avez procurés à Toulon. Depuis mon retour à Londres, je n'ai rien vu, rien entendu; je ne puis donc rien vous raconter. Je ne connais pas encore les Vêpres de Verdi. Meyerbeer doit être content de son Étoile à Covent-Garden; on lui a jeté des bouquets comme à une prima donna. Et Gouin n'y était pas! Bennet et son fils (Ritter) m'avaient suivi à Londres. Après avoir entendu l'adagio de Roméo et Juliette par notre grand orchestre d'Exeter Hall, Bennet, le père, commence à croire que le piano ne peut pas approcher de cette puissance expressive, chose qu'il ne croyait pas auparavant...

Son fils est un admirable et charmant enfant, qui sera bientôt, je le crois, un grand artiste. Il vous a remplacé dans la Fée Mab, en jouant les petites cymbales.

LXXVIII.

AU MÊME.

Paris, 9 janvier 1856.

Merci de toutes les choses amicales que vous me dites et des détails que vous me donnez sur le mouvement musical du centre où vous vivez. Il n'y a rien ici de nouveau; l'Opéra ne varie pas plus son répertoire qu'il ne le variait autrefois.

Mais je le crois (l'Opéra) dans de graves embarras. Crosnier ne veut ni ne peut rien; le directeur musical c'est Girard, qui fait tout ce qu'il veut et ne laisse rien faire que ce qu'il veut; il a pour remplir cette dictature 18,000 francs d'appointements.

On vient de décorer Dietsch. Que vous dirai-je? On donne un opéra nouveau tous les huit jours. Le Théâtre-Lyrique a été sur le point de fermer avant-hier; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra-Italien est en perte de 200,000 francs. L'Opéra-Comique seul, sans faire de brillantes affaires, se soutient passablement.

Tout cela n'est pas gai; on ne voit que tripotages, platitudes, niaiseries, gredineries, gredins, niais, plats et tripoteurs.

Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde empoisonné d'empoisonneurs.

Je commence à me remettre des fatigues terribles des concerts de l'Exposition.

Je reçois de temps en temps des lettres de l'extérieur qui me donnent des recrudescences momentanées d'ardeur musicale. Il m'en est arrivé une de Bruxelles il y a quinze jours, sur Faust, qui dépasse tout ce qu'on m'a jamais écrit en ce genre, même les lettres du baron de D*** sur Roméo et Juliette. Quant aux Parisiens, c'est toujours la même chose inerte et glacée en général; le petit public de la salle Herz est si peu puissant, que son influence est presque nulle. Le prince Napoléon me fait un très gracieux accueil; il s'étonne de la mesquine position que j'occupe à Paris, et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs...

Merci de vos bonnes intentions et de celles de Lecourt pour mon fils; je n'entre pas dans votre manière de voir au sujet de la marine marchande; tant mieux si je me trompe. Mais il n'y a point de carrière assurée pour Louis dans ce moment en quittant la marine de l'État, et je suis dans la plus complète impossibilité de lui venir en aide. C'est l'opinion de ma sœur et de mon oncle qu'il devrait rester où il est; il va les mécontenter tous, surtout mon oncle, qu'il a tant d'intérêt à ménager. Je ne sais plus que dire; il m'a fait écrire à l'empereur pour qu'il l'aide à arriver à un grade qu'il ambitionne; j'ai mis sans succès en mouvement l'amiral Cécile et tous mes amis des Débats.

Maintenant je ne puis plus rien; Louis s'est posé l'arbitre de sa destinée en n'agissant qu'à son gré. Il faut me taire et attendre avec anxiété le résultat de sa conduite irréfléchie. En tout cas, je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis touché de l'intérêt que vous lui témoignez et de vous assurer de ma vive reconnaissance pour ce que vous ferez pour lui. Je ne puis rien tenter en musique à Paris d'un peu important; obstacles en tout et partout. Pas de salle! pas d'exécutants (de ceux que je voudrais). Il n'y a pas même un dimanche dont je puisse disposer pour donner mon petit concert. Les uns sont pris par la Société des concerts, les autres par la Société Pasdeloup, qui a retenu la salle Herz pour toute la saison. Je suis forcé de me contenter d'un vendredi.

Adieu; en voilà assez, en voilà trop, à quoi bon récriminer? le choléra existe, on le sait, pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle pas?

LXXIX.

A THÉODORE RITTER.

12 janvier 1856.

Mon cher et très cher Théodore,

Souvenez-vous du 12 janvier 1856!

C'est le jour où, pour la première fois, vous avez abordé l'étude des merveilles de la grande musique dramatique, où vous avez entrevu les sublimités de Gluck!

Quant à moi, je n'oublierai jamais que votre instinct d'artiste a, sans hésiter, reconnu et adoré avec transport ce génie nouveau pour vous. Oui, oui, soyez-en certain, quoi qu'en disent les gens à demi-passion, à demi-science, qui n'ont que la moitié d'un cœur et un seul lobe au cerveau, il y a deux grands dieux supérieurs dans notre art: Beethoven et Gluck. L'un règne sur l'infini de la pensée, l'autre sur l'infini de la passion; et, quoique le premier soit fort au-dessus du second comme musicien, il y a tant de l'un dans l'autre néanmoins, que ces deux Jupiters ne font qu'un seul dieu en qui doivent s'abymer (sic) notre admiration et nos respects.

LXXX.

A M. ERNEST LEGOUVÉ[92].

Paris, 9 avril 1856.

Mille joies triomphantes, mon cher Legouvé! c'est superbe! C'est le plus beau succès, le plus pur, le plus légitime, le plus providentiel auquel j'aie assisté de ma vie. J'ai le cœur gonflé, à en éclater.... C'est si beau, un chef-d'œuvre complet! un chef-d'œuvre interprété par une femme de génie, par une muse, et un chef-d'œuvre échappé, qui plus est, aux dangers de la traduction. Vous avez tous les bonheurs à la fois, un traducteur incomparable, une actrice sublime, un public intelligent et sensible, et une offense vengée....

Je vous chante en mon âme un hymne de gloire dont les fanfares retentiraient jusqu'en Grèce si on l'exécutait.

Nous avons pleuré et frémi, ma femme et moi. Je vous embrasse; il y avait longtemps que je n'avais ressenti une telle joie!

LXXXI.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, 23 mai 1856.

Louis m'écrit de Toulon. Il va quitter le service de l'État, et il cherche un embarquement pour un voyage d'un an à quinze mois. Soyez assez bon pour l'aider à trouver un navire où il soit convenablement et qui parte bientôt. Priez instamment Lecourt de ma part de vous seconder dans cette recherche. Vous m'obligerez beaucoup. Je viens de lui écrire (à Louis) à Toulon, pour le prévenir qu'un paquet de vêtements dont il a besoin lui sera expédié mardi prochain 27, par mon tailleur,—Bureau restant des Messageries impériales de Marseille. Si ma lettre arrivait à Toulon pendant que Louis sera à Marseille, veuillez l'en prévenir, afin qu'il aille réclamer le paquet au bureau des Messageries vers le 29 ou le 30.

J'ai vu votre ami, dont je ne me rappelle pas le nom (M. Rostand) et qui cause très bien de toutes choses et même de musique. Il aurait voulu entendre quelque ouvrage de moi pendant son séjour à Paris, mais il n'y avait pas de possibilité de le satisfaire. Je suis immensément occupé et, pour vous dire la vérité, très malade, sans que je puisse découvrir ce que j'ai. Un malaise incroyable; je dors dans les rues, etc.; enfin, c'est peut-être le printemps. J'ai entrepris un opéra en cinq actes dont je fais tout, paroles et musique. J'en suis au troisième acte du poème; j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous; je le cisèlerai à loisir après l'avoir modelé de mon mieux; je ne demande rien à personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer: à Berlin, à Dresde, à Vienne, etc., ou même à Londres; mais on ne le jouera à Paris (si on en veut) que dans des conditions tout autres que celles où je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas remettre ma tête dans la gueule des loups ni dans celle des chiens.

Nous avons eu à Weimar des scènes incroyables au sujet du Lohengrin de Wagner.... Ce serait trop long à vous raconter. Il en est résulté des histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse allemande.

Adieu, mon cher Morel; je sais que votre affaire avec Brandus est enfin terminée. Il était temps. Bennet est à Nancy avec son fils. Je ne vois jamais le fils de Lecourt, j'aurais pourtant bien du plaisir à causer quelquefois avec lui. On dit que c'est un charmant garçon.

C'est comme le petit Daniel Liszt. Son père m'annonce ses visites et je ne l'ai jamais vu. J'attends un mot de vous très prochainement.

LXXXII.

AU MÊME.

Paris, 9 septembre 1856.

Mon cher Morel,

Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point de nouvelles à cet égard.

Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a entendu ni Faust ni l'Enfance du Christ; il ne connaît rien à toutes ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur.

En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous trouveriez cela beau.

LXXXIII.

A M. L'ABBÉ GIROD[93].

Paris, 16 décembre 1856

Monsieur,

J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de cœur et d'intelligence tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à la fugue classique sur Amen! et au jeu de mutation des orgues.

Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux pour exprimer le souhait pieux: Amen! Mais elle devrait être lente, pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les fugues sur le mot amen sont toutes rapides, violentes, turbulentes, et ressemblent d'autant plus à des chœurs de buveurs entremêlés d'éclats de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot a......a-a-a-a-men, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés blasphèmes.

Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je ne puis les entendre sans horreur.

L'habitude, l'usage, la routine sont les soutiens de ces barbaries que nous légua l'ignorance du moyen âge; si j'étais encore un artiste guerroyant comme autrefois, je vous dirais: Delenda est Carthago! Mais je suis las et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des marécages. Laissons les uns et les autres bourdonner!

LXXXIV.

A M. BENNET.

Paris, 26 ou 27 janvier (1857).

Oui, Théodore a raison: votre papier pelure qui boit l'encre m'a fortement agacé les nerfs, qui sont déjà si malades. Changez donc de parchemin pour m'écrire à l'avenir.

Je vous remercie néanmoins, et très cordialement, de votre bonne et réconfortante lettre. Mais je n'ai pas besoin, autant que vous le croyez, d'être encouragé à continuer mon travail. Tout malade que je suis, je vais toujours; ma partition[94] se fait, comme les stalactites se forment dans les grottes humides, et presque sans que j'en aie conscience. J'achève en ce moment d'instrumenter le finale monstre du premier acte, qui m'avait jusqu'à hier donné de graves inquiétudes à cause de ses dimensions. Mais j'ai envoyé Rocquemont me chercher au Conservatoire la partition d'Olympie de Spontini, où se trouve une marche triomphale dans le même mouvement que la mienne et dont les mesures ont la même durée que celles de mon finale. J'ai compté les mesures; il y en a 347, et je n'en ai, moi, que 244. D'ailleurs, il n'y a point d'action durant cet immense développement processionnel de la marche d'Olympie, tandis que j'ai une Cassandre qui occupe la scène pendant le déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain. Enfin cela peut aller[95].

J'ai entièrement fini aussi le duo et le finale du quatrième acte. Voyez avec quelle facilité vous m'entraînez à vous parler de mon ouvrage!... Ah! je n'ai pas d'illusions, non, et vous me faites rire avec ces vieux mots de mission à remplir! quel missionnaire!... Mais il y a en moi une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements, et je la laisse faire, parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner.

Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la non-existence du beau pour l'incalculable majorité des singes humains!...

Madame X..., qui est venue me voir avant-hier, m'avouait naïvement et tristement qu'elle n'avait jamais ni vu ni lu la Vestale de Spontini.

Une artiste pareille qui a passé sa vie dans le monde musical et théâtral, s'être trouvée, par hasard, partout où cette lumière du génie ne brillait pas!... N'y a-t-il pas là de quoi révolter contre le sort des chefs-d'œuvre! Il est vrai qu'elle a été élevée au milieu de la boutique des épiciers italiens!... Mais cette éducation coloniale ne l'a pas empêchée de faire connaissance plus tard avec Mozart, Haydn, Beethoven, Gluck, et de s'éprendre même pour la lourde face emperruquée de ce tonneau de porc et de bière qu'on nomme Haendel!...

Ainsi me voilà à la tête d'un acte et demi de partition terminée. Avec du temps, le reste de la stalactite se formera peut-être bien, si la voûte de la grotte ne s'écroule pas....

Nous serons bien heureux de vous voir revenir à Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines.... Réalisez votre plan de concert, je serai probablement assez fort dans un mois pour pouvoir le diriger, et cela me réchauffera un peu.

Il est heureux que ma lettre touche à sa fin;... le pâle rayon de soleil qui éclairait ma fenêtre quand j'ai commencé à vous écrire, s'éteint, et je ne me sens plus que du froid au cœur, et je vois tout en gris, et je vais m'étendre sur mon canapé et y fermer les yeux de l'esprit et du corps pour ne rien voir et demeurer stupide comme un arbre sans feuilles et ruisselant de pluie.

P.-S.—Rue de Calais (encore une fois, et non de Douai), nº 4.

LXXXV.

A M. AUGUSTE MOREL

Paris, samedi soir 25 ou 26 avril 1857.

Mon cher Morel,

Je vous remercie de votre empressement à me faire savoir que vous aviez reçu des nouvelles de Louis; mais j'avais déjà, moi aussi, une lettre de Bombay, dans laquelle il m'apprenait à peu près les mêmes choses qu'il vous a dites. Je vous enverrai plus tard une lettre que je vous prierai de lui remettre à son arrivée à Marseille, qu'il m'annonce seulement pour la fin d'août. Je suis bien heureux qu'il puisse avoir un mois à peu près à sa disposition pour venir me faire une visite. Je me recommanderai encore à vous à cette occasion, pour veiller à ce qu'il ne vienne à Paris qu'avec une entière certitude de ne pas compromettre par ce voyage sa position à bord de la Belle-Assise, et la promesse bien formelle d'y être de retour au temps que lui indiquera son capitaine. Au reste, je le suppose plus raisonnable maintenant.

Je travaille comme vous à une énorme partition; malgré toutes les interruptions forcées et les distractions qu'apporte la vie de Paris, j'ai fait deux actes et demi, entièrement instrumentés, polis et limés. Il me tarde cependant de ne plus traîner ce monstrueux boulet. On fait en ce moment, dans notre petit monde, un succès boursouflé à mon poème. J'en ai fait deux lectures devant deux aréopages assez compétents, l'une chez M. Édouard Bertin, l'autre chez moi. On trouve cela beau. Dernièrement, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a parlé longuement. J'irai plus tard le lire à Leurs Majestés, si l'empereur a une heure de liberté. Je voudrais, quand je subirai cette épreuve, être plus avancé dans le travail de la partition, et avoir au moins trois actes achevés. Pourtant quand l'empereur ordonnerait la mise à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, je ne pourrais y consentir. Je n'ai pas les deux femmes capables de jouer, de chanter et de représenter Cassandre et Didon.

Allez souhaiter le bonjour à Lecourt de ma part et lui serrer la main. Comment traîne-t-il la vie? Je ne vois jamais son fils.

Obéron continue à remplir la caisse du Théâtre-Lyrique.

Dimanche matin.

Je reçois à l'instant une lettre de Lecourt. Il m'apprend que vous vous donnez un mal d'enfer pour faire aller la Fête de Roméo et Juliette. Pourquoi avez-vous tenté cela? sans harpes?... et sans un orchestre assez fort?... Dites-moi comment a marché le concert.

LXXXVI.

AU MÊME.

Paris, 7 septembre 1857.

Mon cher Morel,

Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection, laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi, plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de la Belle-Assise était parti pour Marseille, afin de prendre connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen. Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de la Belle-Assise, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur intrinsèque, surtout pour les études.

Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la représentation d'Euryanthe. Le poème, malgré les modifications qu'on a fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le Journal des Débats, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec Obéron ni avec le Freyschütz. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas d'aller assister à sa première représentation.

Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de piano complète de Roméo et Juliette. C'est très clair et très jouable. Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les chœurs, etc. Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig.

P.-S.—Le capitaine Aubin, et non Bodin, vient de venir. Il retourne à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord. Ainsi ne vous inquiétez pas de cela.