CXVI.

AU MÊME.

Bade, dimanche 10 août [1862].

Cher Louis,

Grand succès! Béatrice a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.

Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante, et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo, que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.

Je n'ai que le temps de t'embrasser; on me tiraille de tous côtés. Il faut que j'aille remercier mes acteurs qui sont, eux aussi, tout joyeux.

CXVII.

A PAUL SMITH[106].

Paris, 28 septembre 1862.

Vous êtes un terrible homme. Votre article sur mon petit livre A travers chants contient, au début, un des plus atroces mots à double détente que des gens de notre profession aient jamais trouvé. J'en suis la victime, mais je l'admire et je vous l'envie. L'art avant tout!

Eh bien, voyez quelle est ma bonté d'âme et mon amour pour la famille des gens d'esprit: si je rencontrais jamais un mot de cette subtile férocité qui vous fût applicable, je ne vous l'appliquerais pas, non, croyez-moi; je le mettrais à l'adresse de quelqu'un de mes ennemis, qui, on le sait, ne sont pas de votre famille.

Quel est donc ce mot à la congrève, diront quelques gens qui ne voient pas aussi loin que leur nez? Je ne suis pas assez... ennemi de moi-même pour le dire. Qu'ils cherchent! En tout cas, je vous le pardonne, parce qu'il est beau, et que vous ne l'avez pas fait exprès. Mais ce que je ne vous pardonnerai jamais, c'est de n'avoir pas corrigé vos épreuves. Comment! vous me faites dire en citant ma prose: L'école du petit chien est celle des chanteuses dont la voix extraordinairement étendue dans le CHANT, pour étendue dans le HAUT. Ailleurs vous poussez l'indifférence pour le bon sens (d'autrui) jusqu'à me faire dire dans ma paraphrase du to be or not to be: Ou s'armer contre ce torrent de maures, pour ce torrent de MAUX! C'est trop fort!

J'aimerais mieux que vous eussiez trouvé deux autres mots à double détente, comme le premier, et recevoir une vraie bordée de votre revolver, que de subir des coquilles de cette dimension, coquilles qui me feront prendre pour une huître. Je sais bien que vous l'avez fait exprès, à l'inverse du mot susmentionné; mais c'est justement pour cela que j'en conserverai une rancune avec laquelle j'ai le chagrin d'être, mon cher ami, votre tout meurtri (c'est trop faible en français), your murdered.

CXVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

Vers 1863.

Cher ami,

Je viens de recevoir ta triple lettre et j'en ai été vivement touché. Tu me dis des choses que je pense souvent, mais que je n'écris jamais; tu vois le monde intérieur que le vulgaire ne voit pas; merci, cher ami.

Je voudrais bien, comme tu le dis, passer quelque temps à ton bord, sous le grand œil du ciel et loin de notre petit monde; et je te l'eusse déjà proposé, si je n'étais retenu par les liens de Gulliver, la santé, l'argent, le mal de mer, mes petites places.

Je me suis levé aujourd'hui. On a trouvé le moyen de me replonger dans la musique, et le remède a opéré. Madame Demeur est venue me prier de lui apprendre son rôle d'Armide qu'on a mis à l'étude au Théâtre-Lyrique, et Carvalho est venu de son côté me demander de diriger ses répétitions. Je ne suis pas sûr qu'on parvienne à se tirer d'une si énorme tâche. Personne n'en connaît une mesure, ni un mot, ni une intention. Il faut, tout leur apprendre; chacun marche à tâtons et patauge dans ce sublime. Alors, tous les jours madame Charton vient chez moi avec Saint-Saëns, le grand pianiste que tu connais et qui sait fort bien son Gluck, et nous travaillons à remonter cette pauvre femme, qui se décourage et qui ne comprenait RIEN d'abord à son rôle.

Tu sauras que le ministre des beaux-arts vient d'augmenter les appointements des professeurs du Conservatoire et que les miens ont été doublés. Ainsi, au mois de mars prochain, au lieu de 118 francs par mois, je toucherai 236 francs. Cela m'aidera beaucoup.

J'ai à recevoir pour toi, ce mois-ci, trente francs pour un semestre de deux obligations ottomanes que j'ai achetées sur ton argent. Dans six mois, encore autant.

Te voilà rentier. Adieu, cette lettre m'a diablement fatigué. Quand espères-tu venir me voir?

CXIX.

A M. ET MADAME MASSART.

Weimar, 9 avril 1863.

Que c'est gentil à vous, chers amis, de m'avoir écrit tous les trois! Vous allez vous moquer de moi; eh bien, vous aurez tort; cette idée m'a ravi.

Je vous écris en me levant à une heure. On m'a fait passer une partie de la nuit à un banquet qui m'a été offert, après la première représentation[107], par les artistes de Weimar, réunis à ceux qui étaient venus des villes voisines et même de Dresde et de Leipzig. Le succès de Béatrice a été flambant, l'exécution excellente dans son ensemble. Les grands-ducs et la grande-duchesse et la reine de Prusse m'ont accablé de compliments. La reine surtout m'a dit des choses, oh! mais des choses que je n'ose vous répéter. Le morceau qu'elle aime le plus, c'est le trio des trois femmes, tout en avouant que le duo est une invention ravissante, et que l'air de Béatrice et la fugue comique lui plaisent infiniment.

On m'annonce pour demain une bordée d'applaudissements à démolir la salle.

L'orchestre va à merveille et tout l'ensemble vocal se comporte musicalement. La Béatrice est délicieusement jolie et une artiste véritable; seulement elle reste trop allemande et rend cette lionne sicilienne presque sentimentale.

Adieu, chers amis; je ne reviendrai pas à Paris aussitôt que je l'avais cru; le prince de Hohenzollern, qui habite Lowenberg, en Silésie, à cent vingt lieues d'ici, m'envoie chercher pour lui diriger un concert composé de:

Ouverture du Roi Lear.
Adagio de Roméo et Juliette.
La fête chez Capulet (du même).
Ouverture du Carnaval Romain.
La symphonie d'Harold.

Son orchestre sait tout cela presque par cœur; je lui ferai faire (à l'orchestre) trois répétitions et tout devra marcher pas trop mal.

Voyez-vous ces princes qui se donnent le luxe d'avoir des orchestres de soixante musiciens et de donner de pareils concerts à leurs amis!

Je serre les trois savantes mains et je remercie les trois bons cœurs de leur souvenir.

CXX.

AUX MÊMES.

Lowenberg, 19 avril 1863.

Voici encore un bulletin de la grande armée.

La seconde représentation de Béatrice à Weimar a été ce qu'on m'avait annoncé qu'elle serait; j'ai été rappelé après le premier acte et après la deuxième. Je vous fais grâce de toutes les charmantes flatteries des artistes et du grand-duc. Me voilà maintenant à Lowenberg chez le prince de Hohenzollern, que je n'avais pas revu depuis 1843. Hélas! que de choses se sont passées pendant ces vingt ans! Il est devenu, lui, impotent, goutteux; mais sa gaieté lui est restée et son amour pour la musique semble avoir augmenté. Il m'adore littéralement. Son orchestre sait à fond toutes mes symphonies et ouvertures. Et c'est un charmant orchestre de cinquante musiciens musiciens. Le prince a fait construire, dans son château de Lowenberg, une délicieuse salle de concerts d'une sonorité parfaite, avec foyer derrière l'orchestre, bibliothèque musicale, tout ce qu'il faut. Il m'a donné un appartement à côté de ce bijou de salle, et tous les jours, à quatre heures, on entre dans mon salon m'annoncer que l'orchestre est réuni. J'ouvre deux portes et je trouve les cinquante artistes immobiles à leur poste, silencieux et bien d'accord. Ils se lèvent courtoisement quand je monte à mon pupitre; je prends mon bâton, je marque le premier temps, et tout part. Et comme ils vont ces gaillards! Figurez-vous qu'à la première répétition ils ont exécuté le FINALE d'Harold sans fautes, et l'adagio de Roméo et Juliette sans manquer un accent!... Le maître de chapelle Seifriz me disait après cet adagio: «Ah! monsieur, quand nous... écoutons cette morceau, nous... toujours... en larmes».

Savez-vous, chers amis, ce qui me touche le plus dans les témoignages d'affection que je reçois? C'est de voir que je suis mort. Il s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives! on m'exécute à peu près partout.

Un maître de Breslau vient d'arriver ici; il me dit que la Société musicale placée sous sa direction a exécuté, le mois dernier, le scherzo de la Fée Mab avec les honneurs du bis; celui de Dresde est venu à Weimar la semaine dernière et m'a appris plusieurs faits de la même nature. Or a joué des fragments du Requiem à Leipzig, il y a un mois; mon ouverture du Corsaire se joue partout, et je ne l'ai, moi, entendue qu'une fois. Les autres ouvertures, celle du Roi Lear surtout, et celle de Benvenuto Cellini, se jouent souvent, et ce sont précisément les moins connues à Paris. Avant-hier (riez, ou souriez, chère madame), je me suis surpris, en conduisant l'ouverture du Roi Lear, à ne pouvoir retenir quelque humidité qui voulait tomber de mes yeux. Je me disais que peut-être le father Shakespeare ne me maudirait pas d'avoir osé faire parler ainsi son vieux roi breton et sa douce Cordélia. J'avais oublié cette ouverture que j'écrivis à Nice en 1831.

Il n'y avait point de harpe à Lowenberg, le prince a fait venir la harpiste de Weimar (cent vingt lieues)...

J'ai été interrompu cinq fois pendant que je vous écrivais. Le prince est dans son lit, retenu par la goutte, et furieux de ne pouvoir assister à nos répétitions. A tout instant il m'envoie chercher; pendant les dîners, auxquels il a la bonté d'inviter les artistes étrangers arrivés ici pour le concert de demain, il m'écrit des billets au crayon qu'un grand laquais galonné m'apporte sur un plat d'argent et auxquels je réponds entre la poire et le baba (car il n'y a pas de frommage ici) (y a-t-il deux m à frommage? je ne crois pas). Puis je vais passer une demi-heure à côté de son lit, et il me dit des choses!... Il connaît tout ce que j'ai écrit en prose et en musique. Ce matin, il m'a dit: «Venez, que je vous embrasse; je viens de lire votre analyse de la Symphonie pastorale...» Il n'ose pas se lever pour la répétition d'aujourd'hui dans la crainte d'éprouver une rechute qui l'empêcherait d'assister demain au concert. Il aime ce que j'aime en musique et il déteste ce que je hais.

Croiriez-vous que les quatre répétitions et les deux représentations de Béatrice que j'ai conduites à Weimar, ne m'ont pas fatigué, à beaucoup près, autant que les répétitions du concert de Lowenberg. Je suis brisé, moulu. C'est que l'orchestre de théâtre est un esclave; il agit en esclave placé dans une cave; l'orchestre de concert est un roi placé sur un trône. Et puis ces grandes passions des symphonies me retournent le cœur un peu plus brutalement que les sentiments d'un opéra de demi-caractère comme Béatrice.

Pourquoi n'êtes-vous pas là? quel charme ce serait, pour les auditeurs intelligents qui m'entourent, de vous entendre!... Il y a pourtant, mon cher Jacquard, un jeune homme de dix-sept ans qui serait digne d'être votre élève; mais il n'a pas une basse comme votre bien-aimée.—J'y vais!—On vient me chercher; l'orchestre est à son poste et d'accord; je vais me chanter la scène de Roméo et Juliette; je penserai à vous. Ah! comme ils disent bien la phrase:

notation musicale

CXXI.

A MADAME MASSART.

Paris, 23 septembre au soir, au coin de mon feu (1863).

Chère madame Massart, vous croyez peut-être que, n'ayant plus à recevoir chez vous ni tasses de chocolat, ni sonates de Beethoven, ni quatuors, je ne pense plus à vous?... Vous en êtes capable; vous avez sucé le venin des Maximes de la Rochefoucauld; vous croyez qu'il y a un motif intéressé à toutes nos actions!—Hélas! cela pourrait bien être.

Pourtant, qu'est-ce qui m'oblige à vous écrire, ce soir? Qu'est-ce qui me force à envoyer une poignée de main à votre mari? Qu'est-ce qui me porte à m'apitoyer sur votre sort? car, j'en suis sûr, vous traînez une vie misérable dans votre petite boîte de sapin, pompeusement nommée «maison de campagne», où il n'y a de place que pour un piano, sans queue, où vous sentez la mer à toute heure, où il vente à décorner des bœufs, où, quand vous jouez la sonate en fa mineur, vous vous ennuyez vous-même,

Ayant pour auditeurs des crabes seulement...

Il faut qu'on dise: «Madame Massart est à la campagne, dans sa villa; elle prend des bains de mer, elle folâtre sur les grèves, elle aspire les senteurs marines et les effluves de l'infini...» O blagues colossales et puériles! Je vous plains; mais il faut bien faire son métier de banquiste...

C'est égal, je vous replains.

Quand revenez-vous? Bon, il semble que je m'attende à recevoir de vos nouvelles, et certes, ni Massart ni vous n'oserez m'écrire trois lignes. Je vous sais trop modestes, vous ne vous ferez pas cet honneur. J'ai chargé l'autre jour votre parrain (oh! un parrain! la Dame blanche! est-ce bouffon!) de vous présenter mes hommages; il a dû vous voir. Bertsch aussi a dû vous voir.

Je suis tout absorbé par nos répétitions du Théâtre-Lyrique. Ça va, ça va. Heureusement, vous ne serez pas encore revenus de vos terres au mois de novembre et vous ne me ferez pas le chagrin de vouloir assister à la première représentation; car je n'aurai pas de billets à vous donner. Massart, qui est un si fameux enleveur de salles, me fera bien faute. Cela diminuera beaucoup mes chances de succès et peut me faire perdre quatre ou cinq cents représentations; je me résigne.

Vous croyez peut-être que je vais vous dire: «Ah! le cinquième acte!... Ah! les adieux de Didon! Ah! le chœur des prêtres de Pluton! Ah! ceci! ah! cela!...» Eh bien, oui, vous avez raison, je n'ai pas la vanité de me croire modeste, moi; j'ai, au contraire, la modestie de me croire bouffi de vanité. Eh oui, il y a tout plein de «Ah!» Si votre crabe entendait cela, il en frémirait sous sa carapace.

Bonjour, bonjour! Massart fait, dit-on, des chasses merveilleuses; le bruit court qu'il a tué un chardonneret (a goldfinch). Vous qui vous piquez d'anglais, vous ne saviez certes pas le nom britannique de ce charmant oiseau.

Adieu, adieu! La présente n'a pour objet que de vous faire savoir que je me porte fort mal; je souhaite qu'elle vous trouve de même. Cela me consolera.

CXXII.

A M. JOHANNES WEBER.

Dimanche, 32 novembre 1863.

Monsieur et cher confrère,

Je suis malade depuis quinze jours et n'ai eu qu'aujourd'hui connaissance de votre grand et beau travail de mardi dernier sur mon nouvel ouvrage[108].

Recevez mes sincères remerciements; je ne pouvais être que très heureux et très fier d'être si sérieusement étudié par un de ces hommes trop rares, hélas! dans notre temps et dans notre monde, qui unissent à une organisation musicale et à un vrai savoir, la droiture du cœur et de l'esprit.

Permettez-moi de vous serrer la main.

CXXIII.

A M. ALEXIS LWOFF.

Paris, 13 décembre 1863.

Votre lettre m'a causé une joie bien vive. Merci de toutes les expressions cordiales qu'elle contient. C'est une attention charmante de votre part de m'envoyer vos félicitations au sujet des Troyens. J'ai, en effet, été obligé de garder le lit pendant vingt-deux jours, par suite des tourments endurés pendant les répétitions.

Qu'est-ce que cela en comparaison de ceux que votre malheur vous inflige[109]? Il est singulier que tant de grands musiciens aient été frappés d'une calamité semblable: Beethoven, Onslow, Lwoff et Paganini, qui, lui, ne pouvait se faire entendre.

Je vous remercie de l'offre que vous voulez bien me faire d'un sujet d'opéra, mais je ne puis l'accepter, mon intention étant bien arrêtée de ne plus écrire. J'ai encore trois partitions d'opéras que les Parisiens ne connaissent pas, et je ne trouverai jamais les circonstances favorables pour les leur faire bien connaître. Il y a quatre ans que les Troyens sont terminés et l'on vient d'en représenter la seconde partie seulement: les Troyens à Carthage. Reste à représenter la Prise de Troie. Je n'écrirai jamais rien que pour un théâtre où l'on m'obéirait aveuglément, sans observations, où je serais le maître absolu. Et cela n'arrivera probablement pas.

Les théâtres (ainsi que je l'ai écrit quelque part), sont les mauvais lieux de la musique, et la chaste muse qu'on y traîne ne peut y entrer qu'en frémissant. Ou encore: les théâtres lyriques sont à la musique sicut amori lupanar.

Et les imbéciles et les idiots qui y pullulent, et les pompiers et les lampistes, et les sous-moucheurs de chandelles, et les habilleuses qui donnent des conseils aux auteurs et qui influencent le directeur!...

Adieu, cher maître; Dieu vous préserve du contact de cette race! Ce que je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait confidentiel; d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre-Lyrique, depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que dévouement et bon vouloir.

Et cependant...

Et néanmoins...

J'en suis encore malade.

CXXIV.

A M. BENNET[110].

Paris, 22 février 1864.

Voici la lettre demandée. Je suis bien aise de vous savoir à Vienne; Théodore pourra y profiter beaucoup en étudiant avec soin les nouveaux chefs-d'œuvre d'Offenbach qu'on y joue en ce moment avec tant de succès. Vous êtes tous bien portants? tant mieux. Quant à moi, depuis huit jours seulement, je mène une vie passable... J'ai demandé un congé illimité au Journal des Débats; plus de feuilletons; les Troyens m'ont enrichi assez pour que je me donne ce luxe. Je n'ai pas mis le pied dans un théâtre dit Lyrique depuis deux mois; je n'ai vu ni Moïse, ni la Fiancée du roide Garbe, ni les merveilles du Théâtre-Italien, ni le nouveau ballet, ni rien. Je suis en train de me débattre avec la Société des concerts du Conservatoire, qui veut exécuter des fragments de Roméo et Juliette; et moi, je ne veux pas. Qui l'emportera? Me joueront-ils malgré moi?... ou me convertiront-ils à leur manière de voir?

Rappelez-moi au souvenir de votre aimable et affectueux petit monde. Je serre la main à Théodore, en lui souhaitant sérieusement d'oublier les manières parisiennes, et la conversation parisienne, et toute espèce de style parisien. Rien n'est plus bête que cette éternelle et plate blague qu'on applique à tout à Paris; qu'il l'oublie à jamais. Il est trop grand artiste pour en tenir compte. Qu'il n'écrive pas trop, ni trop vite, ni pour trop de monde, et qu'il laisse les gens venir à lui sans leur faire trop d'avances. Adieu.

CXXV.

AU MÊME.

Paris, 15 mars 1864

Que diable voulez-vous que je vous dise? Il n'y a point de nouvelles musicales qui vaillent la peine de vous être envoyées. On a joué dernièrement un opéra de Boulanger, le Docteur Magnus. On va donner un opéra, Lara..., tatouille de M... (je ne me rappelle plus son nom....), à l'Opéra-Comique; bientôt Mireille de Gounod au Théâtre-Lyrique. Je suis allé prier George Hainl de remettre l'exécution des fragments de Roméo et Juliette à l'année prochaine; je voyais qu'on n'aurait pas le temps de répéter cela avec assez de soin en ce moment et je ne tiens pas à être exécuté à demi. Pasdeloup a donné une scène des Troyens au dernier concert de l'Hôtel de ville et ne m'a pas même averti de la répétition. Carvalho m'a appris hier à dîner qu'il m'avait mis sur le programme de deux concerts spirituels qu'il va donner dans la semaine sainte, et qu'il voulait qu'à l'instar de David et de Gounod je vinsse diriger en personne le septuor des Troyens: «Non, ai-je répondu, je n'ai pas de robe rouge et je ne puis figurer dans cette cérémonie du Malade imaginaire. Cela ferait quatre chefs d'orchestre.»

J'ai donné ma démission au Journal des Débats. Rien de plus comique que le désappointement et la colère des gens qui, depuis trois mois, me faisaient la cour; ils ont perdu leurs avances, ils sont volés...

Si vous rencontriez, par hasard, à Vienne, M. Peter Cornelius, dites-lui mille choses de ma part et que je serais bien heureux d'avoir une lettre de lui.

CXXVI.

A M. ET MADAME MASSART.

Lundi, 15 août 1864[111].

Eh bien, oui, voilà! le maréchal Vaillant m'a écrit, il y a trois jours, une lettre charmante que la Gazette musicale a eu la bonté de me gâter, laquelle lettre m'annonçait que l'empereur nous avait nommés officiers de la Légion d'honneur... oui, madame, vous et moi... Ainsi faites vos arrangements pour changer de ruban, de croix, etc.

Vous n'avez pas voulu venir dîner chez le ministre; nous étions soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu son café dans la tasse de son maître. Il y avait un grand écrivain, M. Mérimée, qui m'a dit ceci: «Il y a longtemps que l'on aurait dû vous nommer officier; et cela prouve bien que je n'ai pas encore été ministre.» Samson chancelait sous le poids de sa joie.

Vous voyez que je ne vais pas trop mal aujourd'hui et que je suis beaucoup plus bête qu'à l'ordinaire; je souhaite que la présente vous trouve de même. Paris est en fête; vous n'y êtes pas... La plage de Villerville doit être bien triste... comment pouvez-vous y rester? Massart va à la chasse; il tue des mouettes, quelque cachalot par-ci par-là; et Dieu sait comment vous parvenez à tuer le temps! Vous délaissez votre piano et je parie que, lorsque vous reviendrez, vous aurez de la peine à faire la gamme en si naturel majeur, la plus facile des gammes. Voulez-vous que j'aille vous faire une petite visite?... Vous ne risquez rien de dire: oui; car je n'irai pas. Ah! pardon! je redeviens sérieux; les douleurs me reprennent. Je vais me rejeter sur mon lit. Je vous serre la main à tous les deux.

CXXVII.

A M. AUGUSTE MOREL.

Paris, dimanche, 21 août 1864.

Mon cher Morel,

Je vous remercie de votre cordiale lettre; cette croix d'officier, et surtout l'avis non officiel que m'a donné de cette faveur le maréchal Vaillant, m'ont fait plaisir à cause de mes amis et aussi un peu à cause du déplaisir que cela fait aux autres. Mais comment pouvez-vous conserver encore des illusions sur les réalités musicales de notre pays? tout y est mort, excepté l'autorité des imbéciles; il faut bien se résigner à le reconnaître, puisque cela est. Je suis à peu près seul ici; Louis est reparti avant-hier pour Saint-Nazaire; tous mes amis et voisins sont en Suisse, en Italie, en Angleterre, à Bade. Je vois seulement quelquefois Heller; nous allons dîner à Asnières, nous sommes gais comme des chouettes; je lis, je relis; le soir, je passe devant les théâtres lyriques pour me donner le plaisir de n'y pas entrer. Avant-hier, j'ai passé deux heures dans le cimetière Montmartre; j'y avais trouvé un siège très commode sur une tombe somptueuse et je m'y suis endormi. De temps en temps, je vais à Passy chez madame Érard, où je trouve une colonie d'excellents cœurs qui me font le meilleur accueil; je savoure le plaisir de ne pas faire de feuilletons, de ne rien faire du tout. Si je n'étais pas attaché à Paris par plusieurs petits intérêts, je voyagerais malgré mes maux physiques, mais il faut y rester. D'ailleurs, Paris devient de jour en jour plus beau; c'est un plaisir de le voir fleurir si rapidement. Il y a après-demain grand festival à Carlsruhe; Liszt y est venu de Rome; ils vont y faire de la musique à arracher les oreilles; c'est le conciliabule de la jeune Allemagne présidée par Hans de Bulow. Vous savez que ce bon Scudo est reconnu fou et enfermé.

Quel malheur!

CXXVIII.

A M. ET MADAME DAMCKE, A BRUNNEN,
SUR LE LAC DES QUATRE CANTONS (SUISSE).

Paris, 24 août 1864.

Voilà qui est aimable, gracieux, et bien à vous de m'écrire tous les deux. J'allais demander votre adresse à Heller quand votre lettre m'est arrivée.

Mon fils est reparti, ma belle-mère n'est pas revenue, je m'ennuie à grand orchestre. La ville que j'habite m'offre pourtant plus de beaux souvenirs que ne vous en présente la Suisse.

Il y a une maison, rue de la Victoire, où vécut Napoléon, jeune général en chef de l'armée d'Italie; c'est de là qu'il partit un jour pour aller à Saint-Cloud jeter par la fenêtre les représentants du peuple. Il y a sur une place, qu'on appelle la place Vendôme, une haute colonne qu'il a fait élever avec le bronze des canons pris sur l'ennemi. On voit à gauche de cette place un immense palais, nommé le palais des Tuileries, où il s'est passé diablement de choses... Quant aux maisons de certaines rues, vous n'avez pas idée de toutes les idées qu'elles font naître en moi... Il y a des pays comme cela qui exercent un puissant empire sur l'imagination. Eh bien, je m'ennuie tout de même.

Le maréchal Vaillant a donné un grandissime dîner dernièrement; il m'a fait placer à côté de lui et m'a comblé de gracieusetés; mais le dîner a duré deux heures. Avant-hier, les boulevards étaient couverts de badauds qui ont attendu trois heures pour voir passer la voiture où devait se trouver le roi d'Espagne, qui était attendu à l'Opéra. C'est si étonnant un roi d'Espagne!

Vous avez beau dire, chère madame Damcke, quand vous avez bien regardé le lac et que vous êtes bien sûre que c'est beau, vous voudriez voir autre chose. Je lis tous les jours un peu de votre splendide Don Quichotte, je vais par-ci par-là à Passy, chez madame Érard; vous n'avez rien en Suisse de comparable au parc de la Muette, et, dans ce parc, au moins, il n'y a ni vaches ni vachères.

C'est après-demain qu'a lieu le festival de Carlsruhe. Liszt y est déjà. Le programme du premier jour est publié. Comment pouvez-vous n'y pas aller? Moi, j'ai une bonne excuse: je suis malade.

Que vous seriez heureuse si vous aviez en Suisse, pour déjeuner, des fromages comme ceux que l'on a ici! Et puis soupçonnez-vous les melons? Avez-vous du vin potable?

Non, non; vous vivez comme des anachorètes; mais être en Suisse en ce moment, c'est bon genre. Un de ces jours, Heller et moi, nous irons dîner à Montmorency ou à Enghien où il y a aussi un LAC!!!!!

Adieu à tous les deux.

Je vous plains presque autant que je vous aime.

CXXIX.

A MADAME ERNST[112].

Paris, 14 décembre 1864.

C'est bien charmant à vous, chère madame Ernst, de m'avoir écrit. Je devrais vous répondre d'une façon gracieuse en faisant la bouche en cœur, d'un style bien épinglé, bien cravaté, bien aimable. Impossible! Je suis malade, triste, dégoûté, ennuyé, sot, ennuyeux, irrité, assommant, assommé, stupide. Je suis dans un de ces jours où je voudrais que la terre fût une bombe remplie de poudre à laquelle je mettrais le feu pour m'amuser. Le tableau que vous me faites de vos plaisirs de Nice ne me séduit pas du tout. Je voudrais voir votre pauvre cher malade et vous, mais je n'accepterais pas votre chambre. J'aimerais mieux habiter la grotte qui se trouve sous le rocher des Ponchettes que la plus jolie chambre d'ami. On y est libre de grogner comme Caliban (qui y loge, je l'y ai trouvé un soir), et il est rare que la mer la remplisse. Au lieu que chez un ami, chez le meilleur ami, on est exposé à des attentions, à une foule d'attentions insupportables. On vous demande comment vous avez passé la nuit, et jamais comment vous passez l'ennui. On vous offre du café, on vous fait admirer une foule de choses; on rit quand vous dites une bêtise, on vous questionne du regard quand vous êtes triste ou gai; on vous parle quand vous causez avec vous-même; et puis le mari dit à sa femme: «Mais laisse-le donc, tu vois bien qu'il ne veut pas dire un mot, tu le tourmentes.» Et alors on prend son chapeau et on sort, et, en sortant, on ferme la porte trop fort. Et l'on se dit: «Allons bon, voilà que je suis un grossier maintenant... Je m'impatiente des attentions qu'on a pour moi; je vais être la cause d'une querelle conjugale, etc., etc.»—Dans la grotte de Caliban, au contraire, on ne risque pas de fermer la porte trop fort et par là on évite les conséquences de la brutalité.

Enfin, n'importe! Vous vous promenez donc beaucoup sur la terrasse, sous les allées d'arbres?... Et après? Vous admirez les couchers de soleil?... Et après? Vous respirez la brise de mer?... Et après? Vous regardez pêcher toutes sortes de thons?... Et après? Vous enviez de jeunes Anglaises qui ont des milliers de livres sterling de revenu?... Et après? Vous enviez davantage des imbéciles sans idées, sans le moindre sentiment, qui ne comprennent rien, qui n'aiment rien... Et après?

Eh! mon Dieu, je vous en offre autant. Il y a aussi des terrasses et des arbres à Paris; on y voit aussi des couchers de soleil, des Anglaises, des imbéciles, plus même qu'à Nice, la population étant beaucoup plus grande; on y pêche des goujons à la ligne. On s'y ennuie, presque autant qu'à Nice. C'est partout de même.

J'ai reçu hier une belle lettre d'un monsieur inconnu sur ma partition des Troyens. Il me dit que les Parisiens étaient accoutumés à une musique plus indulgente que la mienne. Cette expression m'a ravi. Les Viennois m'ont aussi envoyé dimanche dernier une dépêche télégraphique pour m'annoncer qu'ils venaient de fêter mon jour de naissance en exécutant un grand morceau de ma légende la Damnation de Faust, et que ce double chœur avait eu un succès immense. Je ne savais pas même avoir un jour de naissance.

J'adore les cordiaux et les gens bons.

Pardonnez-moi ces deux calembours, avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre dévoué.

CXXX.

A MADAME DAMCKE.

[Paris, 24 décembre 1864?]

Chère madame,

Pardonnez-moi si je ne vais pas dîner chez vous demain. C'est le jour du Seigneur, et, puisque tout travail est interdit, je vais me reposer comme l'ouvrier de la dernière heure.

J'eusse été très heureux de me trouver chez vous avec mesdames d'Ortigue qui sont la grâce et la bonté même et que j'aime beaucoup; mais je me sens si affaibli et j'ai une telle horreur d'entendre parler de Noël! Vous n'auriez qu'à laisser échapper ce nom pour me donner une indigestion et une attaque de choléra.

Et puis il y a encore une autre raison que je ne veux pas vous dire.

Abusez-vous bien, ce soir, à l'Opéra-Comique; mais, je vous en prie, à votre retour, ne me racontez pas la pièce et je vous en saurai un gré infini.

CXXXI.

A M. BERSCHTOLD, POUR M. LOUIS BERLIOZ,
CHEZ M. DE ROTHSCHILD, RUE LAFITTE, 17

Sans date, vers 1864 ou 1865.

Quand tu te sentiras plus calme, et j'espère que ce sera demain, reviens donc, cher Louis, dîner au moins à la maison, comme à l'ordinaire, pendant que tu es ici, si le déjeuner te dérange trop pour tes affaires. Mais cela me paraît incroyable; tu as bien assez de cinq à six heures par jour et tu peux bien m'en donner deux. Voyons, réfléchis donc un instant: tu as des chagrins violents qui te troublent le cœur et la tête; personne ne peut rien pour les calmer. Est-ce une raison pour être furieux contre tout le monde?

 

Tu souffres; viens donc auprès de ceux qui t'aiment; sans parler de la cause de tes souffrances, tu éprouveras un peu de calme à te trouver avec eux. Ta position, d'après ce que tu m'as dit hier, est meilleure que je ne l'espérais; te voilà avec un état, tu es indépendant, tu es libre, autant qu'homme du monde puisse être libre, puisque tu ne devras rien à personne et que ton aisance ne fera que rapidement augmenter, puisqu'on est content de toi dans l'administration qui t'emploie. C'est immense cela; tes chagrins passeront, et ces avantages resteront et en amèneront d'autres plus importants. Moi aussi, j'ai de grands ennuis et de vifs chagrins; pourtant je reconnais que tu n'y es pour rien.

Allons, viens demain, nous t'attendrons à midi et à six heures.

Je t'embrasse de tout mon cœur, pauvre cher Louis. Tu viendras?

CXXXII.

A MADAME MASSART.

Ce soir, 1865[113].

notation musicale

Chère madame,

Autant il est tombé de flocons de neige aujourd'hui, autant de genres de douleurs me torturent ce soir; et le moindre de mes maux n'est pas le regret que j'éprouve de ne pas vous aller entendre.

Je reste couché; je me figure la sonate et le ton de fa mineur, et votre inspiration,.. Ah! pour cela, non! Je n'ai pas assez d'imaginative pour me le figurer; mais, enfin, je me figure que vous êtes une virtuose comme il y en a 87 à Paris, 187 en France et 2,187 en Europe, sans compter ceux et celles d'Amérique, d'Australie et de Tasmanie. Alors, je m'estime trop heureux de dormir. Fi! fi!

Vous ne me croyez pas; vous dites: c'est un farceur; il pourrait très bien se lever; je ne crois pas à sa maladie.

Attendez un peu et je vous inviterai à mon enterrement; et, si vous n'y venez pas, je vous en voudrai à la mort.

A vous quand même!

Accentuez bien le

notation musicale

Adieu, chère madame; je suis tout à fait gai. Oh! si je pouvais mourir cette nuit, seulement pour vous prouver que vous me calomniez!

CXXXIII.

A M. DAMCKE.

26 avril [1865?].

Mon cher ami, ne m'attendez pas pour aller au concert hongrois. Je suis trop bien portant aujourd'hui et je veux rester tranquille. On ne vit qu'une fois... et encore!

CXXXIV.

A LOUIS BERLIOZ.

Paris, 28 juin 1865.

Cher ami,

Je ne sais pas pourquoi je t'écris, car je n'ai rien à te dire. Ta lettre de ce matin m'a troublé au dernier point. Elle est peu intelligible, tout en étant fort claire dans l'expression de tes sentiments. Tu crains maintenant d'être capitaine, tu te méfies de toi... Et tu désires pourtant être nommé. Tu veux un intérieur au lieu de ta modeste chambre; tu veux te marier, mais pas avec une femme ordinaire. Tout cela est fort simple et facile à comprendre; seulement il ne faut pas reculer devant des fonctions qui peuvent seules te donner l'aisance dont tu as besoin. Tu as trente-deux ans, et, à cet âge, on doit connaître les réalités de la vie, ou on ne les connaîtra jamais. Il te faut de l'argent et ce n'est pas moi qui puis t'en donner. J'ai de quoi joindre les deux bouts de ma dépense annuelle et voilà tout. J'étais comme toi quand j'ai épousé ta mère, mais bien plus à plaindre encore; car je n'avais pas les appointements que tu as et j'étais brouillé avec mes parents, qui d'ailleurs ne pouvaient rien me donner. Je te laisserai ce que mon père m'a laissé et quelque chose de plus; mais je ne puis te dire quand je mourrai. Cela ne tardera guère pourtant. Ainsi ne me parle donc pas de tes convoitises, car je ne puis rien pour les satisfaire. Moi aussi, je voudrais avoir une fortune que je n'ai pas; une fortune qui me permît de la partager avec toi d'abord, et ensuite de voyager, de faire exécuter mes ouvrages, etc., etc. Il faut bien me résigner à m'en passer. Songe que, si, en ce moment, tu étais marié et si tu avais des enfants, tu serais cent fois plus malheureux que tu n'es. Profite autant que tu le pourras de mon exemple. C'est une série de miracles (le présent de Paganini, mon voyage en Russie, etc.) qui m'ont tiré de la plus horrible misère. Or, les miracles sont rares; sans quoi ils ne seraient plus des miracles. Pour vivre seul il faut de l'argent; pour vivre avec une femme, il faut trois fois plus d'argent; pour vivre avec une femme et des enfants, il faut huit fois plus d'argent. Cela est certain comme il l'est que deux et deux font quatre. Je ne parle pas des tourments moraux de certaines positions (même avec de l'argent), car cela dépasse mon talent de description.

En somme, ta lettre est sans conclusion; il semble que tout d'un coup tu découvres le monde, la société, le plaisir, la douleur, etc.

CXXXV.

AU MÊME.

Paris, le 11 juillet 1865.

Oui, mon cher bon Louis, causons, quand nous pourrons, aussi souvent que nous pourrons. Ta lettre de ce matin est la bienvenue. Mais j'ai passé hier une abominable journée. Je suis sorti, j'ai erré pendant deux heures sur les boulevards des Italiens et des Capucines. A huit heures et demie, je commençais à sentir la faim; je suis entré au café Cardinal pour y manger quelque chose, et je me suis aussitôt entendu appeler et j'ai vu un gai visage me sourire; c'était Balfe, le compositeur irlandais qui arrivait de Londres, et qui m'a engagé à dîner avec lui. Puis nous sommes allés au Grand Hôtel, où il loge, fumer un cigare excellentissime, qui me fait cependant mal ce matin. Et nous avons tant et tant parlé de Shakspeare, qu'il comprend bien, dit-il, depuis dix ou douze ans seulement.

Je ne lis aucun journal, et tu me ferais bien plaisir de me dire où diable tu as vu toutes les belles choses sur moi que tu me cites. Je n'en sais pas le premier mot. Le programme de Bade est bien tel que je t'ai dit. C'est Jourdan qui chantera Énée, et madame Charton, Didon. Mais il y a du Wagner, du Liszt, du Schumann, et Reyer ne sait pas ce qui l'attend aux répétitions.

Je suis allé hier chez l'agent de change; il n'y avait pas assez de tes cinq cents francs pour acheter deux obligations ottomanes qui rapportent neuf pour cent; ainsi, de l'avis de l'agent, j'attendrai que tu m'envoies ce que tu m'as dit qu'on te devait pour t'acquérir une petite rente. J'ai donc gardé ton argent, parce qu'un retard même de trois mois ne te ferait pas perdre un sou pour le payement du semestre de janvier. Tu sais que Liszt est abbé? Quand j'aurai un volume broché de mes Mémoires, je te l'enverrai, sous ta promesse formelle qu'il ne sortira jamais de tes mains et même que tu me le renverras quand tu l'auras lu et relu.

CXXXVI.

A M. ET MADAME DAMCKE.

Genève, hôtel de la Métropole, 22 août 1865.

Chers amis,

Je vous écris seulement trois lignes pour que vous ne m'accusiez pas de vous oublier. Vous le savez, je n'oublie pas aisément, et, si je le pouvais, je me garderais bien d'oublier des amis tels que vous.

Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à vous décrire; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres pleins d'anxiété et même de douleur. On m'a reçu avec un empressement, une cordialité extrêmes[114]; on veut que je sois de la maison, on me gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures, nous faisons de longues promenades à pied sur le bord du lac; hier, nous sommes allés en voiture à un village éloigné que l'on nomme Yvonne, avec sa bru et son plus jeune fils qui vient d'arriver; mais je n'ai pas pu me trouver un instant seul avec elle; je n'ai pu parler que d'autres choses; cela m'a donné un gonflement de cœur qui me tue.

Que faire? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide. Tout le monde dans la famille a lu et relu le volume des Mémoires. Elle m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres; mais sa belle-fille m'a donné raison et, au fond, je crois qu'elle n'en est plus fâchée...

Je tremble déjà en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est charmant, le lac est bien pur, bien beau et bien profond; mais je connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur, et de plus beau. Adieu, chers amis.

CXXXVII.

A MADAME MASSART.

Paris, 15 septembre 1865.

Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout; mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.

Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute, vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me traiter d'original.

Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche... Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle dans l'opéra d'Uthal de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais bien le double pour entendre de temps en temps parler français autour de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate? J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà, pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance, qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son mari de porter une robe de chambre, elle qui ne veut pas tolérer ce vêtement pour Brutus?

Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit auditoire d'hommes, et nous lirons Coriolan. Rien ne me fait plus vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs, doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux... Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse imaginer.

J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le prêterai seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux; mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce n'est pas pour les louer.

Ah! voilà une crise qui me reprend!

Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je ne puis plus écrire.

Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.

CXXXVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

6 novembre 1865.

Cher ami,

Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de dogue.

Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le contrat, me fait dire tout simplement qu'il n'est pas en mesure et qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est riche. Mais j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres, j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul, l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.

D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui présente un billet, de dire qu'elle n'est pas en mesure. Allons, il faut en prendre son parti, je n'y puis rien.

Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je ne lui en prêterais pas.»

On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur Rossini dans le Correspondant[115]. Cet écrit est fort sensé, fort juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien lavé la tonsure de mon ami M. le curé d'Ortigue.»

CXXXIX.

AU MÊME.

Paris, 13 novembre 1865.

Cher ami,

Il est une heure. Je viens de recevoir ta lettre et j'y réponds avant de me recoucher. C'est que tu seras fort occupé le 15 et que c'est aujourd'hui le 13. J'espère que tu te débrouilleras au milieu de ce peuple de soldats et de passagers. J'approuve beaucoup ton idée d'avoir un home, un chez toi, et d'acheter des meubles; mais tu ne crains donc pas que ton vaisseau ne vienne à être enradé dans un autre endroit que Saint-Nazaire? au reste, tu ne dois pas ignorer cela. Je ne sais pas ce que tu peux avoir écrit à madame X***, mais je devine bien ce qu'elle a pu te répondre. Il faut de l'argent! n'en fût-il plus au monde. Il faut rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, savoir vendre son blé, ses moutons, son vin, etc. Alors on est un homme calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que les grands-parents trouvent fort mal élevés; on s'ennuie à devenir huître; on a une femme qui grossit, qui devient obèse, et qu'on finit par ne plus pouvoir souffrir; et l'on se dit: «Ah! si c'était à recommencer!»

Et alors on se sent furieux jusque dans la moelle des os; car on vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui est venu tard et dont on ne sait que faire; et puis l'on meurt gros Jean comme devant.

Oh! que je souffre! si je pouvais, comme je me sauverais à Palerme, ou au moins à Nice! Où la chèvre broute, il faut qu'elle soit attachée. Il fait un temps infâme; à trois heures et demie, il faut allumer la lampe! Ce soir est notre dîner du lundi, je me relèverai pour y aller. Je vais tâcher de dormir deux ou trois heures. Je n'ai pas reçu ces jours-ci de lettres de Genève; il est vrai que je n'en attendais pas. Quand une lettre m'arrive, cela me remonte le cœur et l'esprit.

Ah! mon pauvre Louis, si je ne t'avais pas... Figure-toi que je t'ai aimé, même quand tu étais tout petit. Et il m'est si difficile d'aimer les petits enfants! Il y avait quelque chose en toi qui m'attirait. Ensuite, cela s'est affaibli à ton âge bête, quand tu n'avais pas le sens commun; et, depuis lors, cela est revenu, cela s'est accru, et je t'aime comme tu sais, et cela ne fera qu'augmenter.

CXL.

A M. ASGER HAMERIK, A COPENHAGUE.

Paris, 1er décembre 1865.

Votre lettre m'a fait bien plaisir, vous ne m'avez pas oublié! vous avez eu raison, car j'ai pour vous une affection véritable.

D'ailleurs, votre passion musicale me touche beaucoup, et bien que je ne m'intéresse plus à rien dans l'art, tant il est insulté et avili par notre horrible monde, je ne puis cependant voir sans de chaleureux élans de cœur un jeune artiste aux nobles illusions tel que vous.

Vous me rappelez ce que j'étais il y a quarante ans; vous me le rappelez surtout par votre ardent amour de la musique, par votre croyance au beau, par votre énergique volonté, par votre persévérance indomptable.

Vivez, croyez, aimez et travaillez! Méprisez le vulgaire, mais faites d'abord comme si vous ne le méprisiez pas; laissez-lui croire que vous êtes de ses amis, de ses flatteurs même; il est si bête qu'il ne s'en doutera pas!

Puis, quand vous serez devenu fort, puissant, maître, et qu'il se verra dompté, il s'écriera en vous applaudissant:

«JE L'AVAIS TOUJOURS DIT!»

Je suis constamment torturé par ma névralgie; je vis néanmoins au milieu de mes douleurs physiques et écrasé d'ennui. La mort est bien lente! cette vieille capricieuse!...

On exécutera quelques fragments de ma symphonie de Roméo et Juliette dans les prochains concerts du Conservatoire. Comment cet insolent public idiot va-t-il prendre cela?

N'importe! j'aurai au moins la joie d'entendre ce que j'ai fait de mieux, exécuté par ce merveilleux orchestre! Mais je ne conduirai pas; voilà l'absynthe, comme dit Hamlet.

Mille compliments empressés à M. Gade, dont je voudrais tant faire la connaissance. On joue dimanche prochain une de ses symphonies au concert du Cirque. Si je ne suis pas confiné dans mon lit, je ne manquerai pas d'y aller. Veuillez saluer de ma part monsieur votre père.

Savez-vous que vous avez fait de grands progrès dans la langue française? Votre lettre m'a étonné; elle contient très peu de fautes. Allons, revenez vite à Paris, et, au bout de quelques années, vous finirez par parler français presque aussi mal qu'un Parisien.

CXLI.

A MADAME MASSART.

30 janvier 1866.

Chère madame,

Je suis toujours enchanté quand je vois arriver une enveloppe portant les deux lettres A M (Aglaé Masson ou Massart), parce que j'éprouve toujours un plaisir extrême à lire vos billets si bien tournés, si gentils, si amicaux. (Les puristes prétendent qu'il ne faut pas employer cet adjectif au pluriel masculin; en conséquence, je l'emploie.) Cette fois, pourtant, vous m'avez fait me récrier dès votre première ligne. Vous m'appelez «cher maestro!» Pardieu! je ne suis pas maestro, ni quoi que ce soit d'italien. Si vous étiez là, je vous planterais mon grattoir dans le bras droit, si beau qu'il soit, pour vous apprendre à m'écrire des injures pareilles. Est-ce le bras qui est beau ou le grattoir? N'importe. Je n'ai pas de rancune, et, dans quelques semaines, je ne penserai plus à votre vilenie.

Je suis à vos ordres le 20 février, tous les jours, à toute heure, et quand même je ne vous l'eusse pas promis. J'irai demain, jeudi soir, vous prier de me jouer la chose, pour que je me la fourre bien dans la tête.

J'ai été très malade hier; j'ai crié comme un aigle, brait comme un âne, geint comme un petit chien, beuglé comme un veau; on m'a apporté votre lettre, je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Ce n'est que ce matin que je me suis donné ce plaisir. Jugez un peu....

Heureusement, je sais me résigner; mes sentiments religieux me soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre....

Vous n'êtes pas venue aux quatuors Armingaud-Jacquart, l'autre jour. Pourquoi cela?

Je vous porterai demain le volume des Mémoires; vous y verrez pourquoi je suis d'humeur si gaie.

Tout à vous et à Massart; mais ne l'appelez plus devant moi le père Massart, car cela me révolte et je me fâcherais tout bleu.

CXLII.

A LA MÊME.

3 septembre 1866.

Ah! mon Dieu, quel malheur! Ce matin, chère madame Massart, oui, pas plus tard que ce matin, je me suis mis à vous penser une lettre charmante, pleine d'esprit, de gracieux compliments, et d'une flatterie si fine, si ingénieuse, si adroite, que vous eussiez cru tout ce que je vous disais; je vous parlais de votre exquise bonté, de votre grâce, de votre talent, de l'affection que vous inspirez à tous ceux qui vous connaissent, des jalousies que vous excitez, de mille choses, enfin, et de vingt autres encore. Et voilà que j'ai eu le malheur de m'endormir, et qu'au réveil, je n'ai plus retrouvé le moindre souvenir de ma lettre et que me voilà obligé de vous écrire des banalités. Il y a des gens, je le sais, à qui ces choses-là sont justement les plus agréables; mais je ne crois pas que vous apparteniez à cette espèce de melons. Ainsi, résignez-vous. Je ne parlerai pourtant pas de l'immense ennui qui vous dévore dans votre petit étui de carton, d'où l'on voit la mer, dit-on. Je craindrais de vous pousser au suicide; et ce genre de désennui est extrêmement inconvenant pour une jolie femme. Mais que pouvez-vous faire pourtant? Vous avez fait le tour de Beethoven depuis si longtemps; cette année, vous avez lu Homère; vous connaissez trois ou quatre grands chefs-d'œuvre de Shakspeare; vous voyez la mer tous les jours; vous avez des amis qui viennent vous voir, un mari qui vous adore.... Que devenir, bon Dieu! que devenir? Je contribue, pour ma part, autant qu'il est en moi, à vous rendre ce séjour maritime supportable, en m'abstenant, de toutes mes forces, de vous y visiter. Je ne puis rien de plus.

On m'a, pour ainsi dire, traîné dernièrement à X..., pour y présider un concours d'orphéonistes qui ont crié à tue-tête pendant sept heures d'horloge; et vous savez que ces heures-là sont bien plus longues que celles des montres.

L'adjoint du maire a voulu m'avoir chez lui; il est venu me chercher à la gare, en voiture attelée de deux superbes chevaux; il a une maison toute neuve, bâtie hors de la ville, sur une petite éminence entourée de bois et de jardins. C'est un grand amateur de musique et un millionnaire, ce qui ne fait ni chanter ni juger faux. Il a sept enfants!

En apprenant cela, je m'étais fait un singulier portrait de leur mère. Je me figurais une femme laide, déhanchée, couperosée, tout ce qu'il y a d'affreux! Eh bien, pas du tout: elle est charmante, d'une taille droite et fine comme une aiguille anglaise; des yeux délicieux, pleins de feu; naturelle, calme mais non froide; pas trop dévote; en relations convenables mais non compromettantes avec le bon Dieu; ne gâtant point ses enfants; se mettant bien, sans idées provinciales. Et dire qu'un homme a trouvé tout cela, femme, enfants, maison, millions, en vendant du vin de Champagne!

J'allais partir pour Genève quand il m'est arrivé une lettre d'un mien cousin (François Berlioz), directeur de la manufacture de glaces de Montluçon, qui vient se marier à Paris dans huit jours et qui me demande d'être son témoin. Je lui ai répondu: «Arrive, et tu verras comme je témoigne bien.» Pouvais-je faire autrement?

Il faut, pourtant, autant qu'on le peut, assister les siens dans les circonstances difficiles!

On m'a prié aussi de diriger les études d'Alceste à l'Opéra; mais Perrin traîne tellement, pour laisser revenir le monde à Paris (comme s'il y avait un monde parisien pour Alceste!), que je vais le planter là pour quelques jours et courir à Genève; je n'y tiens plus.

Ah! chère madame, que c'est beau! que c'est beau! L'autre jour, à la première répétition d'ensemble en scène, nous pleurions tous comme des cerfs aux abois! «C'était un homme que Gluck!» disait Perrin.—Pas du tout; c'est nous qui sommes des hommes. Ne confondons pas.—Taylor disait hier à l'Institut que Gluck avait plus de cœur qu'Homère. Oui, il avait plus de fibre humaine. Et l'on va faire entendre ces sublimités à tant de plats polissons! Cela me renfonce dans mon système de l'Indifférence absolue en matière universelle, le seul raisonnable, décidément!

J'ai été fort surpris de mademoiselle Battu, qui joue et chante Alceste d'une manière sinon inspirée, du moins fort satisfaisante, et qui se perfectionne chaque jour. Villaret est un très bon Admète, et David représente on ne peut mieux le grand prêtre. Enfin, j'espère que cela ira. Vous pourriez être à Paris au mois d'octobre, à la première représentation. Tâchez.

Massart chasse-t-il, pêche-t-il, peint-il, bâtit-il?—Ce dernier verbe-là fait pitoyablement.—Songe-t-il?

Car que faire en ce gîte, à moins que l'on ne songe?

Il est couvert de gloire, cette année. Ses élèves ont eu tous les prix; il se vautre sur les lauriers. La couche, toutefois, pourrait être plus douce.

Tiens! ceci est un vers! pardon! Quels sont vos visiteurs? Bersch en est-il? dites-lui mille amitiés de ma part; Jacquart en est-il? dites-lui en mille autres.

Adieu, chère madame; excusez-moi d'avoir si longtemps divagué la plume à la main; mon sans gêne vous prouve tout au moins le plaisir que j'éprouve à causer avec vous et à vous dire tout ce qui me passe par la tête.

«Quoi qu'il arrive ou qu'il advienne», comme dit le grand poète Scribe.

Je finis ici mon scribouillage en serrant votre savante main.

CXLIII.

A M. ERNEST REYER.

Vienne, 17 décembre [1866].

Mon cher Reyer,

Je me lève aujourd'hui lundi à quatre heures. J'ai dû rester au lit depuis hier; je n'en pouvais plus.

La Damnation de Faust a été exécutée hier dans la vaste salle de la Redoute devant un auditoire immense avec un succès foudroyant. Vous dire tous les rappels, les bis, les pleurs, les fleurs, les applaudissements de cette matinée, serait chose ridicule de ma part.

J'avais 300 choristes et 150 instrumentistes; une charmante Marguerite, mademoiselle Bettleim, dont la voix de mezzo soprano est splendide, un ténor-Faust (Walter) dont nous n'avons certainement pas l'égal à Paris, et un énergique Méphistophélès (basse) Meyerhoffer: tous les trois du grand Opéra de Vienne. Le duo d'amour entre Faust et Marguerite, supérieurement chanté, a été interrompu trois fois par les applaudissements. La scène de Marguerite abandonnée a ému encore plus. Les Sylphes, les Follets, le chant de la Fête de Pâques et l'Enfer et le Ciel ont littéralement révolutionné mes bienveillants auditeurs. Helmesberger (le directeur du Conservatoire) a joué d'une façon toute poétique le petit solo d'alto dans la ballade du Roi de Thulé si bien chantée par mademoiselle Bettleim.

Ma chambre ne désemplit pas depuis hier de visiteurs, de complimenteurs. Ce soir, on me donne une grande fête à laquelle assisteront deux ou trois cents personnes, artistes et amateurs; entre autres mes cent quarante dames (amateurs) qui ont si bien chanté mes chœurs. Quelles voix fraîches et justes! et comme tout cela avait été bien instruit par le directeur de la Société des amis de la musique, Herbeck, un chef d'orchestre de premier ordre, qui s'est mis en quatre, en seize, en trente-deux pour moi, et qui a eu le premier l'idée de monter en entier mon ouvrage.

Demain, je suis invité par le Conservatoire, qui veut me faire entendre, sous la direction d'Helmesberger, ma symphonie d'Harold.

Que vous dirai-je? c'est la plus grande joie musicale de ma vie; il faut me pardonner si je vous en parle si longuement. Il était venu des auditeurs de Munich et de Leipzig.

Walter (Faust) sort d'ici, il est venu m'embrasser encore. Oh! comme il a dit l'air dans la chambre de Marguerite et surtout la phrase: «Que j'aime ce silence!»

Enfin, voilà une de mes partitions sauvée. Ils la joueront maintenant à Vienne sous la direction d'Herbeck, qui la sait par cœur. Le Conservatoire de Paris peut continuer à me laisser dehors! Qu'il se renferme dans son ancien répertoire!

Vous m'avez vous-même demandé de vous écrire et vous vous êtes attiré cette algarade.

Adieu; on m'a demandé de Breslau pour aller y diriger Roméo et Juliette; mais il faut que je me retrouve à Paris avant la fin du mois.