»Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels je me trouvai bientôt, comme je vous l'ai dit, à bord de la Couronne, vaisseau de 80 rasé.
»Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin, un fin matois s'il en fut, beau, jeune, et brave garçon d'ailleurs, qui avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi les Anglais; c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour cela, il était de son pays et moi du mien.
»Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts d'heure, les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il d'un air gouailleur, que, mes moindres désirs fussent prévenus.
»Cependant—ajouta-t-il—si vous vouliez me donner votre parole d'honneur de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre chambre ne serait jamais visitée.
»Vous êtes trop aimable—lui dis-je—mais je ne veux pas vous donner cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de m'évader.—Vous avez bien raison, et j'en ferais autant à votre place—me répondit le manchot;—seulement je vous préviens d'une chose, c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir tout moyen me sera bon.—Mais c'est trop juste—lui dis-je—puisque tout moyen me sera bon pour me sauver.
»Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne pouvait songer à y passer; d'autant plus que ces barreaux étaient visités cinq à six fois par jour; et autant de fois, par nuit; en admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait tout le tour du navire, et sur cette galerie se promenaient continuellement des sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage, les rives de ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les cotés du ponton.
»Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde où guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible; mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher....
»Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la sûreté des pontons.
»L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient par la trahison de faux frères.
»Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en massacrant, avec des circonstances bizarres, que je tairai d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.
»J'étais donc depuis huit jours à bord de la Couronne, lorsqu'un matin on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable, il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu parvenir à le rejoindre.
»Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon tour: mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de la Couronne, un capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant..., un homme enfin.
»Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)
»Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était sûr, car ils naviguaient ensemble depuis vingt ans; nous convînmes de nos faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les choses étaient en bon train.
»Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre; il était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt d'un air à se faire casser les reins... que souhaiter le bonjour.—Capitaine—me dit-il—vous avez voulu jouer gros jeu contre moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux vos confidents.
»Comment cela?—lui dis-je sans me déconcerter.
»Oui—reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé—oui, vous deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la coque du navire, à bas-bord près du Black Hole; c'est un nommé Jolivet qui faisait le trou. Vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai données bien vite; car, en vérité c'était pour rien.
»Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée!—disais-je au manchot en trépignant.—une fuite à son heure! sur le point de réussir...! etc., etc.
»—Je conçois que c'est désolant—me répondit le scélérat d'Anglais; mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre prochaine évasion.
»—Que voulez-vous—lui dis-je—c'est à refaire... heureusement qu'il reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi se tuer pour cela, nous bûmes à la prochaine, et nous allâmes nous promener dans la batterie basse.
»J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans son droit.
»Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la partie basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit notre conversation qui n'était pas vive.
»Qu'est-ce que cela?—demanda le commandant à un aspirant qui descendait.
»—Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut comme tous les jours.
»Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire:—Faites cesser, monsieur; cette joie est inconvenante de la part des prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... faites cesser aujourd'hui, monsieur.
»Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce bruit, qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.
»Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car, au moment où la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le cœur que ça n'eût pas été pire.
»Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car aussitôt je m'écriai furieux:—Et moi, monsieur, je m'oppose à cela: punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser surprendre, ce n'est pas juste. Vous voulez me faire haïr de mes compatriotes, c'est une lâcheté, monsieur, entendez-vous, une lâcheté; et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer leur danse.
»—Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais moi-même leur en donner l'autorisation.
»Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla lui-même... concevez-vous, lui-même...—s'écriait le capitaine en bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.
»—Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir—ajouta-t-il en se calmant—c'est que vous ne savez pas une chose.... Ces hommes qui dansaient, c'était moi, qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait afin qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce temps-là, un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.
»C'est que la trahison de Jolivet était convenue entre lui, moi et Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour détourner l'attention, et renforcer nos fonds de quinze guinées que le manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant cette nuit même, je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.
»Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de Dubreuil; mon faux trou avait été vendu, la danse avait recommencé, et j'avais le désespoir sur le front et la France dans le cœur...; car Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était tout-à-fait fini.
»J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le monde en haut.
»Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me demande sur la dunette.
»Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, sous le feu de quatre caronades chargées à mitraille.
»Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.
»Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent cessé de rouler, il dit en français:
»Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé. Arrivé aux bancs de vase, il y est resté engagé. Or, voici ce qui lui est arrivé. Puis, se tournant vers moi: Capitaine, me dit-il, voyez donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade? Et en disant ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. Alors je vois un cadavre tout nu, très-gonflé et d'une couleur verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figuré toute déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux qui étaient vides; ils avaient été mangés par les corbeaux....
»À voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu s'en tirer; que plein de force et de vie il y avait attendu la mort pendant des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui l'attendait!...
»Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée qui me vint fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau: Eh bien! capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?
»Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé (qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):
»—Je reconnais parfaitement le camarade, monsieur... c'est Dubreuil, un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais gueux qui battait sa mère.
»Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria en poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les reptiles:
»—Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.
»—Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins—lui dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.
»Il la prit pour une plaisanterie, resta court et me dit sérieusement:
»—Vous êtes gai, capitaine?
»—Très-gai, monsieur—répondis-je;—ainsi croyez-moi, jetez cette charogne à la mer. Ne jouez plus à croquemitaine avec moi, et persuadez-vous bien de ceci: c'est que le ciel du bon Dieu tomberait sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou. Sur ce... bonsoir, monsieur.
»Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me révoltait; et puis, devant m'évader la nuit même, j'avais bien d'autres chiens à tondre que de faire le vis-à-vis de M. Dubreuil.»
—Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, Capitaine?—dit une de ces dames, dont la terreur était au comble.
—Oui, madame—reprit le capitaine d'un air grave;—et par l'enfer, ce fut bien une mauvaise nuit que celle-là.
Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais voir sous son enveloppe naïve et simple.
Et le capitaine continua son récit.
«Ainsi que je vous l'ai dit, le trou de Tilmont étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.
»Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les bœufs. Le ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une bénédiction.
»À huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus que la marche mesurée des fonctionnaires des batteries et des parapets. Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.
»Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans quelque chose qui fumait.—Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit?—me dit Tilmont.—Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.
»Là dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la chambre.—Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, et me dit:
»—Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f...... pas beau, Tom?—Je le vois, mais je m'en f.... (pardon, mesdames).—Mais tu y laisseras ta peau.—Encore une fois, je m'en... moque. Crever là ou ailleurs, c'est tout un.—Mais entends donc ce vent, Tom; vois donc comme il nous bourlingue, Tom.
En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau la planche du trou, et, malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!... vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: Je partirai; je devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à son trou:—Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je pars.
»Tilmont savait bien que dès que j'avais dit foi de Tom, c'était fini; aussi me répondit-il d'un air très-sérieux, en fermant son trou: Adieu, va.—Qu'est-ce que cela—lui dis-je en regardant le fond de ce pot d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?
—C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.—Non—lui dis-je;—que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont soûls....—- Je te dis que tu vas me boire ça, Tom...—Non.—Ah!....—Et malgré tout, je bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le ventre.—Ah ça, maintenant—lui dis-je—et le suif?—Je l'ai—me dit-il; car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.
»Je me mis alors nu comme la main (pardon, mesdames); et nous deux Tilmont, nous me frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça vous nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous apercevoir du froid.
»Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je me mis dans mon chapeau ciré une petite carte de la Manche, que j'avais prise dans la géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement complet pour m'habiller en sortant de l'eau.
»Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens mon Tilmont y glisser quelque chose; c'étaient vingt guinées, tout ce qu'il possédait alors.—Tilmont—lui dis-je—c'est mal; tu abuses de ta position.—Allons, allons—me dit-il d'un air extrêmement impatienté—voyons, pas de palabres.... et tes patins pour les bancs de vase, où sont-ils?—Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les prendre et me les mettre aux pieds.—Ah ça, est-ce bien tout?—C'est bien tout.—Alors, adieu, Tom; bon voyage.—Adieu, Tilmont.—Et il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. J'embrassai Tilmont sans y voir; je lui dis:—Remercie bien Jolivet pour moi—et je me glissai par le trou.—Bien des choses chez toi—me dit encore Tilmont....
»Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.
»En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient comme trois étoiles au milieu de la nuit.
»Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de nuit. Du côté des hommes; j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient....
»Après ça, vanité à part, je nageais comme un poisson. Ce que m'avait fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un bien vilain temps tout de même.
»Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait à verse, me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce qui me gênait le plus.
»Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus un moment de faiblesse.... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait d'attendre: au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère: alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je ne pus m'empêcher de crier hourra. Je fis à ce moment-là, certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.
»Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, lorsqu'il se fit au nord-ouest une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et quelques étoiles entourées de nuages gris. À la faveur de cette éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me servir de direction pour passer les bancs de vase. Je m'aperçus alors que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.
»Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer.... C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces bancs de vase, que tout-à-coup le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.
»Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure avait fait sur moi une telle impression!... Je me la rappelais si bien, qu'il me semblait la voir, et si bien que je la voyais....
»Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelquefois dans mes rêves: ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi.
»J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer, plonger, battre l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. C'était un cauchemar; j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous voudrez, mais je la voyais.
»À ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une substance épaisse.... Le fond diminua sensiblement.... J'étais dans la vase....
»Alors, comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentis comme une défaillance, et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge: Ah! mon Dieu! On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une lieue. À bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit là; car après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée. Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme... Si tu réussis, pense que tu vas voir ta mère, ton frère. Tu as échappé à ce gredin de manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil était un gueux, et tu es un honnête homme, ou, ce qui est plus clair, tu as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du cœur au ventre, mordieu, et va de l'avant...
»Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui, par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc; puis je me remis à l'eau et à nager pour gagner les autres.
»Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie après mon départ du ponton.
»C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout: il fallait songer à sa toilette: j'étais couvert de limon comme une crabe, vu que ce que j'avais traversé en dernier était de la vase. À force de chercher, je trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.
»Ce qu'il fallait à tout prix pour moi, c'était gagner la côte, et là, de gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.
»Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou trente lieues de Portsmouth tout au plus.
»Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles..... ça monte; mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchmann, ça ne m'allait plus.
»Enfin, un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé, presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je m'étais assis sous deux grands arbres qui ombrageaient un banc situé à la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la côte.
»J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas: aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en parfait anglais:—Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il ici?—Oui, monsieur.—Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a donné ce bijou—lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à écailles articulées en pierrerie qu'elle portait à son cou, suspendu à une chaîne avec sa montre?—Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S. que mon mari doit sa liberté—me répondit cette femme en me regardant avec ses beaux grands yeux étonnés.—Eh bien! madame, le capitaine Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?—Vous, monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur.... Suivez-moi.
»Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement, comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à la brune, nous allions nous promener sur les falaises avec sa femme et sa sœur, excellente personne aussi.
»Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon, que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant:
—Dulow, qu'elle le porte en souvenir d'un ami de son mari. Vous voyez que ça s'est bien trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup pour lui et rien pour moi; mais il s'en souvint: c'était tout simple, à sa place j'aurais fait tout de même.
»Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très-difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les gardes-côtes.... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne volonté. C'était dur, à trente lieues de France.
»Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa femme et à sa belle-sœur, comme d'habitude:—Mesdames, prenez vos chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. Nous nous promenâmes assez long-temps sans rien dire; j'étais triste; le temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:—Capitaine, que dites-vous de ce vent-là (c'était une jolie brise de plein nord)?—Pardieu—lui répondis-je—il n'en faudrait pas plus à un pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, couché dans la maison de sa mère.—Eh bien! alors—me dit Dulow—capitaine, embrassez ces dames et partez.—Je ne compris pas tout de suite: c'était trop loin de ma pensée du moment.
»Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une misaine et une trinquette amarré à une roche.—Excusez-moi—me dit alors Dulow—si je vous ai fait attendre si long-temps; mais il fallait que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette nuit dans ces parages: il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois; cette nuit vous pourrez passer sans crainte.
»Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien; j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.
»J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et à Dulow, et je démarrai. J'étais libre....
»Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'un heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.
»Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et qu'en regardant de ça et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils m'aperçoivent dans mon bateau.—Tiens! un prisonnier qui s'échappe—dit l'un.—Bon... si c'était le capitaine S...—dit l'autre.—Ça se pourrait—dit un troisième—Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse, au lieu d'entendre: si c'était, entend: c'est le capitaine S.... Il part comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un sourd:—Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un canot!
»Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin, elle accourt avec mon frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une portée de canon du port.
»Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient des hourras, une joie, des cris de Vive le capitaine S...! qui me faisaient pleurer comme une bête: et puis, au bout de tout ça, sur la jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.
»Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot, en criant toujours:—Ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me demande mon passeport!
»C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander mon passeport! Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa ville par la grande route et en vinaigrette. Demander son passeport au capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds au-dessus de moi! Aussi, comme il faisait mine de se mettre en travers de l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes, se rafraîchir dans le port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eut de fameux, c'est que ces diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse—ajouta le capitaine, qui riait encore de souvenir.—Voilà, messieurs—nous dit enfin Tom—de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre; mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»
Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine, l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait si bien à toutes les exigences de ce récit animé.
Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence! que cela maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à moi qui l'ai vu!
Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par cœur. Ce qui m'avait encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et cela sans se dire merci, frère! car ils ne se disent pas merci entre eux. Mais, si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir, vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela qu'elle vous aura dit merci, c'est comme cela qu'une autre fois vous direz merci à d'autres.
fin d'un corsaire.
parisien, s. m. Sottise la plus grande, la plus injurieuse à un
matelot. Désignation, dans les bâtiments, d'un pauvre sujet, et
quelquefois d'un mauvais sujet....
Villaumez.—Dict. de marine, 438.
Mathieu Guichard était fils de Jean Guichard, serrurier, dans la rue Saint-Benoît.
Mathieu Guichard avait environ dix-sept ans; il était d'une taille moyenne, maigre, nerveux et pâle; ses yeux étaient gris, ses cheveux châtain clair et soyeux; sa figure annonçait un singulier mélange d'astuce et de niaiserie, d'insolence et de vivacité; son teint plombé, hâve, avait cette couleur étiolée, maladive, flétrie, particulière aux enfants de Paris nés dans une classe pauvre et laborieuse. Voilà pour le physique de Mathieu Guichard.
Au moral, si toutefois Mathieu avait un moral, Mathieu était insolent, moqueur, taquin, lascif, paresseux et gourmand; sournois et rageur, parce que la force physique lui manquait; ni incrédule, ni croyant, ni sceptique, mais indifférent en diable en matière de religion, et n'invoquant jamais le nom de Dieu que d'une manière si détestable, qu'il eût mieux valu ne pas l'invoquer du tout. Mais, en vérité, il ne faut pas en vouloir au pauvre enfant; les premiers mots que son père, Jean Guichard, ancien canonnier, lui apprit à bégayer, furent des jurons les plus épouvantables qu'on puisse imaginer.
Ceci était le délassement, la joie du vieux soldat; le soir, après sa journée de fatigue, il trouvait un souverain plaisir à s'asseoir auprès de sa forge éteinte, et là, mettant Mathieu sur son rude tablier de cuir, il s'amusait comme un bienheureux à entendre des blasphèmes de renégat sortir de cette bouche enfantine, et il répondait à sa femme, qui osait quelquefois parler de prières, de bonne Vierge et d'Enfant Jésus:—Je n'ai été ni baptisé, ni n'ai communié, ni rien du tout; je ne t'ai épousée qu'au civil, et je ne veux pas que mon fils soit un calotin et un jésuite.
Or, Mathieu ne trompait point les vœux de son excellent père: il ne fut pas jésuite, le digne enfant!
À dix ans il donnait des coups de pied à sa mère, insultait les vieillards, volait des clous pour les aller vendre, ne faisait rien à l'établi, recevait de glorieuses gourmades de monsieur son père, et passait des journées dehors.
À douze ans, Mathieu avait, comme on dit, connu l'amour, cassé des carreaux, battu la garde, et était devenu un des coryphées de l'amphithéâtre de l'Ambigu et des Funambules. Le cours de ces énormités ne fit que s'augmenter, et le torrent de ces désordres devint tel, qu'il menaçait d'engloutir la réputation, l'honneur et les économies de Jean Guichard, qui, en manière de digue, avait en vain opposé audit torrent une multitude de bâtons d'orme ou de frêne, qui s'étaient brisés en éclat sur le dos de Mathieu, sans rien changer à ses habitudes de forcené. Mais, heureusement, Jean Guichard se souvint d'une naïve tradition populaire assez commune en France, et surtout à Paris, qui consiste à regarder la marine comme une espèce de bagne ou d'égoût dans lequel on peut jeter toutes les fanges sociales. Ainsi, qu'un fils de famille commette quelqu'une de ces ravissantes sottises qu'on ne fait malheureusement qu'à l'aurore de la vie, les grands parents s'assemblent, et prononcent avec gravité qu'il faut embarquer le don Juan, et l'envoyer aux îles pour manger de la vache enragée. Si un polisson des rues, devenu l'effroi du quartier, ne met plus aucun terme à ses débordements, après l'avoir menacé du commissaire, de la prison, des galères, on finit cet effrayant crescendo en disant: Il n'y a qu'à le faire mousse. Ce qui ne laisse pas de prouver qu'il était généralement au fait de cette profession. Or, un matin, le père Guichard entra dans la mansarde de son fils, qui, par je ne sais quel hasard ou quel dérèglement de conduite, se trouvait avoir couché sous le toit paternel.
En ouvrant les yeux, Mathieu frémit, lui; car il vit que son père ne portait pas de bâton.
—Il va m'étrangler, pensa le misérable.
—Écoute Mathieu—dit tranquillement le père—tu as quinze ans, tu es le plus mauvais sujet que je connaisse, les coups n'y font rien, tu finiras par la guillotine.
J'ai été soldat, je suis honnête homme, ainsi ça ne peut pas aller comme ça: tu vas venir avec moi au Hâvre.
—Quand ça!
—Tout de suite, habille-toi.
Mathieu ne dit mot, s'habilla, jeta un regard en dessous du côté de la porte, fit deux pas, et d'un bond fut sur la première marche de l'escalier; mais l'auteur de ses jours avait suivi ses mouvements, et Mathieu se sentit étreindre dans les larges mains du serrurier.
—Pas si vite, mon garçon—dit ce dernier.—Et il précéda son fils dans la boutique, envoya sa femme qui sanglotait chercher un cabriolet, y monta avec son fils Mathieu, qui sentit une larme rouler dans ses yeux quand il vit sa mère à genoux près de la forge, en pleurant..., mais pleurant à fendre l'âme.
—Cocher, aux diligences—dit Jean Guichard.
Du cabriolet, Mathieu passa dans la diligence, accompagné de son père qui ne le quittait pas d'une seconde.
Le lendemain l'on était au Hâvre.
Il y a dans chaque port de mer marchand des maîtres de taverne qui nourrissent et hébergent à crédit les matelots sans emploi.... Quand ils trouvent à naviguer ils paient ce qu'ils doivent à leur hôte, et, s'ils s'embarquent, ils reviennent manger chez lui ce qu'ils ont amassé dans leur campagne; puis le crédit succède au comptant; et c'est à recommencer jusqu'à ce qu'une lame du cap Horn ou un grain blanc des tropiques mette un terme à cette alternative de bons et de mauvais jours....
C'est donc dans cette taverne que les officiers de la marine marchande viennent recruter leurs équipages.
Le conducteur de la diligence, à qui Jean Guichard avait fait part de ses projets, l'adressa en conséquence au maître de la taverne du Câble sans bout, en lui donnant quelques instructions. On enferma préalablement Mathieu dans une petite chambre dûment verrouillée, qui ne s'ouvrit que le lendemain sur les neuf heures du matin.
—Voilà le bon sujet—dit en entrant Jean Guichard à un assez gros homme trapu, brun, et fort haut en couleur, en lui montrant son fils.
—Ce n'est que ça—dit le gros homme;—mais ce faïchien-là ne serait pas bon pour allumer la pipe de mon mousse, si mon mousse fumait....
—Vous m'avez promis, capitaine.
—J'ai promis, et je tiendrai; la brise est faite: je pars à onze heures, il en est neuf; allons, file.... Parisien, t'es bien nommé... mais je te débaptiserai, moi, et dans deux jours on t'appellera l'Éreinté....
Mathieu Guichard comprit parfaitement ce qui lui était réservé. Il chercha avec une merveilleuse rapidité les chances qu'il avait de fuir ou de s'opposer aux volontés de son père, et, n'en trouvant aucune, il se résigna.
Jean Guichard lui dit:—Allons, Mathieu, corrige-toi, embrasse-moi, deviens bon sujet, et tu nous reverras.
—Jamais, répondit Mathieu en se dérobant à un dernier embrassement de son père, et se mettant à siffler Tu n'auras pas ma rose, en marchant sur les talons du capitaine.
—Mais s'il n'allait plus revenir—pensa le serrurier.—Bah!—reprit-il—pigeon égaré revient toujours au colombier.—Néanmoins Jean Guichard fut long-temps bien triste.
La Charmante-Louise, brick de 180 tonneaux chargé pour Fernambourg, était partie du Hâvre depuis cinq jours, emportant l'unique héritier de la famille Guichard.
Car Mathieu avait été dûment embarqué mousse à bord.
Cet être type et prototype de la population parisienne, qu'on a dit, je ne sais pourquoi, si badaude et si étonnée, ne s'étonna de rien, parce qu'il trouvait des analogies à tout. Quand un matelot lui montra le grand mât du brick, en disant:—Ce n'est pas toi, Parisien, qui te guinderais là-haut. Mathieu répondit d'un air méprisant:—Connu! J'ai vingt fois grimpé à un mât de cocagne tout frotté de savon, et c'est bien autre chose que de monter après toutes ces cordes.
Comme on paraissait mettre son agilité en doute, le Parisien monta à la pointe du grand mât avec l'agilité d'un écureuil, sans passer par le trou au chat, et redescendit par l'étai du grand mât, aussi fier qu'un acrobate.
—Qu'est-ce que m'a donc chanté son animal de père?—se demanda le capitaine, en voyant l'adresse de Mathieu; mais il n'a pas déjà l'air si mauvais, M. son fils...
La brise était fraîche, et la houle assez forte: les matelots s'attendaient à voir le Parisien compter ses chemises. Point: le Parisien n'eut pas la plus légère atteinte du mal de mer; il grignota son biscuit, déchira son bœuf avec des dents d'acier, but deux boujarons de vin, parce qu'il en vola un à un des matelots de son plat, et fut sur l'avant fumer sa pipe.
—Mais le roulis ne te fait donc rien, sauvage?—lui dit un marin... fort piqué, car il comptait non-seulement jouir de la vue des contorsions du Parisien, mais encore boire son vin pendant qu'il serait abattu par le mal de mer.
—Connu!...—répondit froidement Mathieu entre deux bouffées de tabac—j'ai trop souvent joué au tape-cul des Champs-Élysées, et à la balançoire russe, pour que ça me fasse quelque chose....
Et cette réponse fut accompagnée d'énormes tourbillons de fumée, qui cachèrent un instant le Parisien à tous les yeux.
Quand la fumée fut dissipée, la figure du capitaine apparut souriante: il avait tout entendu, et s'était dit:—Décidément-ce père est un vieux imbécile, et son fils vaut mieux que lui. Aussi, s'adressant à Mathieu:
—D'aujourd'hui, mon garçon, tu ne seras plus mousse, mais novice.
—Comme vous voudrez—dit Mathieu avec indifférence.
Le lendemain, le capitaine, qui voyait tout, n'apercevant que les cinq matelots de quart sur le pont, descendit dans le faux pont, suspendit sa marche en approchant de l'avant, car il entendit un grand bruit de voix: c'était encore le Parisien.
—Ce gredin-là a passé novice tout de suite, c'est injuste; il aura la cale... la cale...
—Je l'aurai, si vous voulez—dit le Parisien avec d'épouvantables blasphèmes—mais je me vengerai; je suis seul, mais c'est égal..., n'approchez pas....
—Mais, gueux que tu es—dit un orateur—pourquoi fais-tu le genre de ne pas avoir le mal de mer, et de te planquer au haut d'un mât aussi vite que nous..., hein?... C'est un fil pour flatter les chefs.
—Oui—dirent les autres en chœur—il le fait exprès.
—Écoutez—dit le Parisien—si l'un de vous, un seul, veut avoir affaire à moi, prenons chacun une de ces choses de fer pointues (il montrait des épissoirs), et arrangeons-nous comme de jolis garçons.
—Ça va...—dit l'orateur.
—C'est décidément le père qui mériterait d'avoir la cale—pensa le capitaine—et le fils est un excellent sujet.
Et, le chef interposant son autorité, la discussion cessa; mais le soir le combat eut lieu, et fut à l'avantage du Parisien.
S'étant aussi bien tiré de ces épreuves réitérées, le Parisien ne fut plus désormais inquiété à bord, et jouit de l'estime de ses chefs et de l'amitié de ses camarades.
Si le capitaine de Mathieu Guichard avait été doué de quelque faculté analytique, il eût certainement trouvé moyen de l'exercer en étudiant le caractère de son matelot; mais l'excellent capitaine n'analysait guère, n'analysait même pas du tout; il se contentait d'abattre Mathieu ou de le combler de faveurs, selon que Mathieu avait bien ou mal mérité de lui. Sans s'amuser à remonter des effets aux causes, après avoir apprécié le résultat, il faisait le compte, comme il disait, et trouvait pour total un coup de poing ou un verre de grog.
Or, depuis que Mathieu était embarqué sur la Charmante-Louise, il eût été difficile de savoir au juste si la balance était en faveur du coup de poing ou du verre de grog; et, en effet, ce diable d'homme n'avait ni gagné ni perdu, car une âme plongée jeune dans l'air desséchant de Paris s'y bronze et garde à jamais son pli.
Aussi Mathieu avait-il apporté et conservé là cette paresse insouciante et cette activité nerveuse, instantanée, qui caractérise sa race; cette exaltation fiévreuse qui ferait franchir un énorme fossé, mais non cette force patiente et continue qui ferait gravir une montagne.
S'agissait-il d'une manœuvre pénible, par un beau temps, oh! le Parisien était mou, fainéant, taciturne; mais le vent sifflait-il dans les voiles, le tonnerre grondait-il, on eût dit que l'orage, réagissant sur cette organisation si irritable, en centuplait les forces et l'énergie: alors le Parisien était au boute-hors des vergues, aux empointures; car ce n'était là ni un poids à soulever, ni un aviron à manier péniblement, il n'y avait qu'un cordage à couper; à la vérité, il y allait de la vie, mais ce n'était pas fatigant, et le Parisien était là calme, aussi paisible qu'un vieux matelot.
Le beau temps revenu, le Parisien redevenait ce qu'il était, ce qu'il est, ce qu'il sera toujours, paresseux, insolent, railleur, parce qu'il avait ce pittoresque et vif esprit de nos rues; rusé, parce qu'il était faible, quoiqu'il eût pris un singulier ascendant sur l'équipage et sur le capitaine lui-même par sa gouaille. (Qu'on me pardonne cette vulgarité, mais cette expression peut rendre ce sarcasme populaire si bouffon, si mordant, si énergique.)
Aussi avait-on beau mettre le damné Parisien aux fers, dans les haubans; le rouer de coups, il n'en perdait pas un quolibet, ni une bouchée, ni une heure de sommeil.
Le misérable contrefaisait tout le monde. Voulez-vous voir le capitaine? Voilà le capitaine avec sa voix rauque, son œil à demi fermé, son juron de prédilection; prêtez au Parisien la houppelande grise et le chapeau ciré du capitaine, et vous aurez le portrait frappant.
Voulez-vous voir le maître coq? Voilà le maître coq; c'est lui; c'est sa jambe torse, son bégaiement stupide!
Et les chansons à boire! et les romances! et les bribes de scènes de comédie, de mélodrames, d'opéra-comique, que le Parisien débitait à ravir en imitant le ton, le geste et la voix des acteurs!
Aussi les matelots et le capitaine riaient aux larmes, et n'avaient que la force de dire: «S... Parisien, va... t'es bien nommé!!!
C'était à n'y pas tenir: on oubliait la manœuvre, le timonier gouvernait tout de travers, on ne dormait plus à bord: quand le Parisien parlait, les hamacs devenaient déserts; et il fallait voir les bonnes et noires figures des matelots, accroupis en cercle, l'air attentif, écoutant avec une imperturbable gravité les contes et les mensonges du Parisien.
Et puis le Parisien continuait à ne s'étonner de rien. Les matelots l'avaient attendu aux colonies; ils comptaient sur l'effet des noirs, des palmiers, des cocotiers..., de la canne à sucre, que sais-je? Point.... L'éternel connu! vint renverser d'aussi sages prévisions. Le Parisien avait vu des nègres à Robinson, des palmiers au jardin des Plantes, acheté pour deux sous de canne à sucre sur le Pont-Neuf, et creusé un coco pour faire une tasse à sa maîtresse. Que faire avec une organisation aussi encyclopédique?.... Se taire et admirer, c'est ce que faisait l'équipage.
Ce jour-là était un dimanche; la Charmante-Louise, qui se bornait ordinairement au voyage des Antilles, après une assez bonne campagne, avait été frétée pour Cadix; elle apportait des vins de Bordeaux, et devait remporter des vins de Xérès.
Le Parisien, blasé sur les colonies, les négresses et les mulâtresses, ne fut pas fâché de changer un peu, comme il le dit lui-même, et à peine le brick eut-il été amarré, bord à quai, près la porte de Mer, que mon damné Mathieu, riche de trente francs, fut à bord d'un seul bond, crânement coiffé d'un petit chapeau de paille à forme et à bords très-bas, et vêtu d'un pantalon blanc et d'une veste bleue à boutons à ancres, le col de la chemise retenu par une colossale graine d'Amérique, don d'amour d'une de ces dames du Fort-Royal, Martinique.
Il est impossible de ne pas déclarer que le Parisien était doué d'une prodigieuse faculté philologique. Son procédé était simple et le mettait à même de résoudre toutes les difficultés, sans exception de langues ou d'idiomes.
Voici quelle était sa méthode: avait-il à demander sa route à un Anglais, le Parisien, imitant assez bien le ridicule palois que l'on prête aux insulaires dans toutes nos farces, disait bravement: «Jé vodrais savoir lé chémin à moi.» S'adressait-il à un Allemand, l'accent suivait une légère modification; à un Italien, à un Américain, la même chose. Il est vrai de dire que cette méthode restait quelquefois incomplète, que souvent même les étrangers, qui l'eussent peut-être compris s'il eût parlé clairement français, devenaient sourds à ce bavardage inintelligible.
Alors le Parisien assurait qu'il y avait entêtement, mauvaise éducation ou rivalité nationale. Toujours est-il que Mathieu n'avait point éprouvé cet embarras, cette timidité qu'un étranger ressent toujours lorsqu'il se trouve dans un pays dont il ignore le langage.
Aussi le Parisien marchait-il aussi ferme, aussi droit en passant sous la porte de Mer, à Cadix, que s'il eût pâli sept ans sur la grammaire de Rodriguez y Berna, ou à Badajoz, à Tolède.
Mathieu se trouva sur la place aux Poissons; le coup-d'œil lui plut: cette multitude animée, ces costumes pittoresques, ces hommes à petits chapeaux et à longs manteaux bruns, ces femmes du peuple chaussées de satin ou de soie, ces petits pieds, ces jupons courts, ces basquines collantes aux hanches, ces fleurs naturelles jetées avec goût dans des cheveux noirs et épais; enfin, que dirai-je? l'allure, la marche, le solero, tout cela excitait fortement l'attention du Parisien, qui comparait mentalement ces beautés andalouses aux filles de couleur des Antilles..., et ne se pressait pas de terminer ses parallèles, les preuves lui manquant.
Comme il passait au bas de l'escalier qui conduit aux remparts, il leva les yeux, et vit au milieu de cette escala une femme qui montait fort vite les dernières marches; cette ascension rapide permettant au Parisien d'entrevoir une jambe faite au tour et un pied andalou, il monta l'escalier avec autant de prestesse; et comme il avait plus d'assurance que de timidité, il s'approcha familièrement et regarda la jeune fille, car c'était une jeune fille, regarda la jolie fille sous le nez; et ne sachant pas de quelle manière dénaturer sa langue pour en faire un patois espagnol, il se contenta d'un infinitif, et lui dit: «Espagnole, vous être belle femme.» La jeune fille rougit, se prit à sourire, et doubla le pas en abaissant sa mante.
—Où diable aurais-je appris l'espagnol?—se demanda le Parisien, certain d'avoir été compris, et suivant à grands pas sa nouvelle conquête. Presque en face de la douane, sa conquête descendit, tourna la tête, regarda le Parisien, et traversa la petite place de la Torre pour entrer dans la rue de Tideo.
Le Parisien, animé, exalté, enthousiasmé, charmé, suivit.... Il allait traverser la rue, lorsque des chants d'église se firent entendre, et une longue file de pénitents blancs déboucha d'une rue voisine.
À la tête du cortège étaient de longues lanternes, puis des bannières, puis des reliques, puis des châsses, puis des fleurs, puis le Saint-Sacrement, puis le gouverneur.
C'était enfin une procession solennelle à l'effet de demander au ciel quelque peu d'eau; car la sécheresse était effrayante en l'an de grâce 1829.
Le Parisien, au lieu de se joindre à la multitude, fit un affreux blasphème; car la procession lui barrait le passage, et il tremblait de perdre de vue son Andalouse à l'œil si noir.
La populace se découvrit au premier cri de la crécelle d'un moine blanc qui ouvrait la marche.
Le Parisien garda son chapeau, se dressa sur la pointe des pieds, tendit le cou, mit sa main en abat-jour, et ne vit rien, ni mante noire, ni œillet bleu et blanc placé sur le côté d'une grosse touffe de cheveux d'ébène. Vint un autre moine, mais gris, portant une lanterne sur les vitraux de laquelle étaient peintes des figures d'hommes au milieu des flammes. Il la montrait d'une main, et de l'autre agitait une tirelire pour les âmes du purgatoire.
Les assistants s'agenouillèrent; quelques-uns donnèrent, mais beaucoup chuchotèrent en se montrant le Parisien qui s'appuyait sur le dos de l'homme à la lanterne pour tâcher de se hausser, et voir s'il n'apercevrait pas son Andalouse.
À ce moment une magnifique châsse d'or étincelante de pierreries, et renfermant le bras de saint Serono, excita l'attention et le recueillement général. Il n'y eut que le Parisien qui, resté debout, interrompit le silence religieux de cette foule par un de ces cris particuliers à la populace parisienne, et que l'on entend quelquefois glapir aux théâtres des boulevards.
C'est que le Parisien avait cru distinguer la mante et l'œillet blanc et bleu, et il appelait à sa façon. Ce cri sauvage, guttural, inusité, sacrilège, fit redresser toutes les têtes à la fois; alors on s'aperçut que le Parisien était resté debout, couvert, devant le bras de saint Serono, et ce fut une rumeur d'indignation, rumeur d'abord sourde, mais qui devint bientôt effrayante quand le peuple vit le Parisien prendre un air d'impudence et d'audace.
Le Saint-Sacrement avançait, et déjà l'on voyait les crépines d'or reluire au soleil, le panache ondoyait, l'encens parfumait l'air, la musique retentissait au loin, et les voix sonores des moines de la Merced accentuaient vigoureusement cette belle poésie biblique. Le temps pressait; le Parisien exalté tenait bon, enfonçait son chapeau sur sa tête, y appuyait ses deux mains, et jurait avec d'effroyables blasphèmes qu'on n'avait pas le droit de le faire agenouiller. Le Saint-Sacrement était tout proche; comme une lutte s'engageait entre le Parisien et un Andalou d'une énorme stature, le Parisien fait un bond en arrière, va tomber aux pieds de l'archevêque, et le heurte violemment. Alors on crie au sacrilège, à l'impiété, au Français; le tumulte devient affreux, et, malgré l'intervention du prêtre, la mêlée prend un caractère de rage: les couteaux luisent, et... c'en est fait du Parisien.
FIN DU PARISIEN EN MER.
ET
PARISIEN.