(Il faut chercher le nom de cette première ville.)

Maintenant où se loger? François court, nous fait attendre, dans notre équipage, à chaque porte où l'on présume que l'on pourra trouver gîte. J'étais honteuse, je l'avoue. Nous arrêtons devant une maison où logeait Mme de Staël qui, de sa fenêtre, voyant toutes ces charrettes, a la politesse de me reconnaître. (Me reconnaître! avec ce costume!) Elle fait vite descendre M. de Rocca, qui me supplie de monter. Je m'y décide, et Mme de Staël, tout aimable, me fit attendre et courir toute sa maison pour me trouver un gîte. Les autres attendaient dans la rue et excitaient la curiosité de tous les passants. On trouve enfin. Mon père et ma sœur me font dire que c'est assez bien. Assez! Tous ces appartements sont affreux. Mme de Staël me fit conduire dans sa voiture, accompagnée de M. de Rocca et de sa charmante fille Albertine.

A Chiwekle, sur le joli rocher, deux voyageurs allemands attendaient comme nous et firent le passage en notre compagnie, dans cette première petite ville de Suède qui me parut un Paris (et dont il faut chercher le nom).

Ils nous furent très utiles pour nous faire donner ce dont nous avions besoin. Nous les invitâmes à souper. Un de ces braves Allemands se mit à chanter à pleine gorge:

Qu'on est heureux de trouver en voyage,
Un bon souper et surtout un bon lit!

L'à-propos était vrai et bienvenu. Mais il chanta d'une manière si comique que nous ne pûmes contenir notre hilarité. C'était peu poli, j'en conviens! Ce pauvre chanteur fut un peu déconcerté! Ce qui ne l'empêcha pas, pendant les deux jours de repos que nous prîmes dans cette ville, de nous aider à nous mettre en route!

Nous voilà en Suède! Plus impossible de se faire comprendre... Les vivres, où en trouver? Nous avions notre domestique allemand que j'avais emmené.

François, notre domestique, parlait un peu le suédois. Il allait à la recherche, découvrait de temps en temps des châteaux. Les seigneurs s'empressèrent de venir me rendre visite, mais pas un mot de français!

Quand François n'était pas là, nous ne pouvions plus rien. Ces seigneurs nous apportaient des œufs, des coqs de bruyère, du vin, du pain. Ah! du pain, c'était un régal dans ce pays.

Ils ont du pain fait avec la sciure de bois. Les pains, faits en couronne, sont ordinairement passés dans des espèces de perches qui sont pendues au plafond! (Comme ça doit être tendre!) Et, pour lumière, de la résine au bout d'une torche qu'ils accrochent au mur. Quelle gaieté! Tout cela, à cette époque, était bien misérable, et triste et bien aride.

(Il faut chercher les noms des villes que nous allons traverser avant d'arriver à Stockholm.)

A mesure que nous approchions, les ressources arrivaient. On trouvait au moins le nécessaire, nous voyagions toutes les nuits à la belle étoile, tant nous avions hâte de nous délivrer de cette torture incessante. Nous descendîmes dans la dernière ville qui précédait Stockholm. Nous cherchâmes à nous faire moins laides; il ne faut pas le dissimuler, nous étions affreuses avec nos bonnets garnis de cygne, et qui étaient remplis de boue. Ah! nous faisions de jolies Parisiennes. De cette ville à Stockholm nous rencontrions enfin du monde: des paysans allant, venant, leurs charrettes remplies de provisions qu'ils portaient au marché. C'était la vie qui recommençait. Nous voilà dans la capitale! Quelle tenue, mon Dieu! Sur nos charrettes découvertes, nous avions bien l'air d'une compagnie de veaux venant de Pontoise! Tout le monde nous regardait: «Eh! comment! voilà cette demoiselle George et sa troupe si attendues!» On ne songeait pas à dételer nos maigres bêtes. Dans ce temps, on ne songeait pas au dételage triomphateur, ou, pour mieux dire, nous ne nous arrangions pas pour cela. Les ovations coûtent trop cher!

Un appartement au premier dans une rue choisie. Les maisons sont presque toutes noires: on emploie le granit. Une chambre à coucher, une espèce de salon-chambre pour ma sœur et une pour Mlle Ursule(?) qui avait fait le voyage avec la famille Varennes et qui s'était attachée à nous et nous servait par amitié. Femme d'esprit et d'un caractère charmant. Pauvre femme!

François, mon valet de chambre, qui faisait très bien la cuisine, nous sert de cuisinier, de valet de chambre. On nous fournit ce qu'il faut pour le service de la table, on nous procure un domestique, et nous voici installés. Le soir même, le prince Bernadotte m'envoie son premier aide de camp, M. Camps, qui vient de la part du prince mettre une voiture à mes ordres, me disant: «Ne vous gênez pas. Tout est loué pour les huit représentations qui sont annoncées, même le parterre. On n'ouvrira pas les bureaux.»

Je fis venir les artistes qui m'avaient accompagnée. Je leur donnai la moitié des recettes et l'autre moitié pour moi, me réservant une représentation entière à mon bénéfice. Tout fut conclu à la satisfaction de tous; on distribua les rôles, etc.

C'était un événement, pour les habitants (charmants et très hospitaliers), que des représentations françaises. Avec la tragédie, on commençait par une comédie, ce qui faisait un spectacle complet. Je fus recherchée, comme artiste, par toutes les premières familles. Je n'en tirai aucune vanité: la curiosité existait; voilà tout. Je refusai beaucoup de ces invitations. Je n'ai jamais eu en goût toutes ces réunions brillantes, où vous avez l'air de venir en exhibition.

Sans doute, il est flatteur d'être admise dans la haute société, quand elle a le bon goût de vous recevoir pour vous-même, sans vous solliciter de payer votre bienvenue par la récitation d'une scène, et puis deux, et puis trois. Merci! alors, j'ai bien payé votre aimable accueil.

Les ministres vinrent me rendre visite. Je remis toutes leurs invitations après mes premières représentations. Je gagnais du temps; c'est ce que je voulais. Je rendis immédiatement toutes mes visites. Je rencontrais des familles charmantes. Partout des accueils remplis de grâce; mais avec quel bonheur je rentrais au milieu des miens! Plus de gêne, plus de toilette, que j'ai toujours détestée. La gaieté se rétablissait. Des visiteurs, les trois quarts du temps, assistaient à mon dîner: le comte Ostoya, le comte de Spar, M. Camps.

Quant à Mme de Staël, elle ne me quittait point; elle m'aimait trop.

Le surlendemain de mon arrivée, je fus rendre ma visite au prince Bernadotte et lui témoigner ma respectueuse reconnaissance pour la protection dont il voulait bien m'honorer; puis il était Français. Aussi notre entrevue fut longue. Que de souvenirs français! Que de questions ne me fit-il pas! Il était vraiment heureux de se rappeler la patrie. Il me dit que la reine voulait me voir et que je devais venir le lendemain, à midi: «J'obéirai, prince.»—Camps, Français aussi, m'attendait pour me reconduire; puis Fliger, Français aussi et colonel.

—On a beau avoir un grand rang à l'étranger, mon cher monsieur Camps, ce n'est pas la France, avouez-le. Avec le prince, de quoi avons-nous parlé? De la France. Avec vous, de quoi parlons-nous? De la France. Vous voyez bien que, sous votre uniforme suédois, votre cœur est français! Vous devez être mal à l'aise!

Le précepteur du prince Oscar, M. Le Moine, est Français aussi. Nous formions tous les soirs cette réunion; car je ne pouvais me soustraire aux invitations. Ces messieurs m'attendaient pour prendre le thé et restaient là à bavarder jusqu'à deux heures du matin.

Je fus engagée par la reine à venir souvent chez elle, tant elle désirait que je dise des vers, pour lesquels elle me donnerait la réplique. C'était beaucoup d'honneur, sans doute; mais j'étais loin de sentir ce qu'il y avait de flatteur dans ce désir royal, qui devenait, à bien prendre, un ordre. Mais que faire? obéir. J'avais un caractère très indépendant, et, me forcer à faire quelque chose, c'était me donner la fantaisie de m'y soustraire. J'ai eu ce tort trop souvent, et ce travers de mon caractère m'a fait faire bien des sottises. A quoi bon revenir sur ce passé? C'était fait: j'avais été une enfant trop gâtée. Bah! j'ai eu aussi des moments de bonheur, qui n'auraient pas existé, si j'avais pensé à l'argent. Je rentrais, comme il arrivait toujours après ces visites cérémonieuses, avec une joie bien vive, au milieu de ma société intime.

Je débutai, huit jours après mon arrivée, par Mérope. La salle comble, le roi et la reine, le prince Bernadotte, le prince Oscar, les plus belles toilettes, la salle belle, les loges découvertes, ce qui faisait un effet merveilleux pour les parures. La toile levée, on relève le lustre, ce qui donne un aspect assez triste, mais le théâtre énormément éclairé. A chaque acte, on baisse le rideau et le lustre. Je ne parlerai pas du succès; il était égal à l'empressement du public. Je fus très heureuse et très fière. On ne rappelle pas à chaque acte, ni après une scène, mais bien après la tragédie, ce qui est plus rationnel. Ce sont les Italiens qui ont amené ces ovations bien ridicules et qui sont souvent bien injurieuses pour les artistes qui sont en scène, et qui, sans respect pour leur présence, entendent les gens du lustre rappeler avant la fin d'un acte. Ils coupent l'action; peu importe, ils ont fait leur devoir. Petites vanités humaines! Ceci ne vous rendra pas plus grands, mais vous rentrez en comptant combien de fois vous avez été rappelé, et vous vous faites illusion, au point de vouloir oublier comment toutes ces ovations se sont faites! Votre bourse le sait!

(Chère Marceline, vous ferez de cela, comme de toute autre chose, ce que vous voudrez.)

Je ne sortais pas des invitations. Je dînais trop en ville. J'en étais si fatiguée qu'un jour, chez le premier ministre, où était le jeune prince Oscar et où il y avait au moins quarante personnes, je me dis: «Ah! je vais, après le repas, être assommée de sollicitations, pour me faire ma digestion, en disant une demi-douzaine de scènes tragiques.» Point. Je me sens très indisposée. Je suis obligée de me retirer Des offres de fleurs d'oranger, de tilleul. Ah! bien oui! D'abord, je mourais de faim. On fut contraint de faire atteler, et de me reconduire. Ouf! me voici quitte de cette affreuse corvée. J'arrive chez moi où l'on était à table. Mon père me fit mille remontrances.

—Quoi! tu veux donc que tous les soirs de repos que je me donne, j'aille encore subir pour délassement d'aller me tuer de fatigue et d'ennui? Non pas, vraiment. Vite, remettez sur la table tout ce que vous avez laissé et rions de bon cœur. Cher père, laisse-moi ma joie; elle passera assez tôt. Voici une bonne soirée de libre que je me suis faite. Je vais me débarrasser de cet attelage de toilette, et attendre nos bonnes visites sans façon, sans gêne, quel bonheur!

Mme de Staël, de son côté, me fatiguait. Deux fois déjà, chez elle, dîner, soirée. A la troisième, je me promis bien d'être malade. Je lui écrivis pour la prévenir de ne pas compter sur moi. J'étais donc fort tranquille avec mon monde. Mon valet de chambre annonce Mme de Staël.—Que le bon Dieu la bénisse! C'est une passion trop incommode qu'elle a pour moi.

—Faites-la passer dans l'autre pièce.

J'envoyai ma sœur qui me faisait grise mine de la commission que je lui donnais.

—Qu'est-ce que je vais lui dire, moi, à cette dame?

—Dis-lui que je dors.

—Mais vous riez tous.

—Dis-lui que j'ai la fièvre et que je rêve. Elle en croira ce qu'elle voudra.

C'est une inquisition que son enthousiasme. J'en étais fâchée pour le prince Oscar, qui était vraiment d'une bonté charmante et qui manquait rarement les soirées de Mme de Staël. C'est qu'Albertine était charmante aussi. Mme de Staël, spirituelle, adroite, voyait dans ces visites du prince un but auquel elle aurait voulu atteindre, dit-on; je dis: «dit-on,» mais on la fit partir.

Je fus à midi précis rendue chez la reine qui me reçut de suite avec une bonté extrême. Elle était en déshabillé du matin, grand peignoir de mousseline blanche à la Croissy, garni de dentelles, la tête nue et coiffée tout à fait négligée. Je n'avais pas encore joué. Elle me parla de tous mes rôles. Elle aimait beaucoup la tragédie. Elle me fit mille questions sur Paris, sur l'empereur, sur la cour, sur mon séjour à Saint-Pétersbourg. Elle parla énormément et avec beaucoup de curiosité. Je répondis très brièvement, avec discrétion; car, pour une reine, elle me faisait des questions assez indiscrètes. Je m'en tirai de mon mieux. Elle devait se dire: «Dieu! qu'elle est bête!» j'aimais mieux cela; ou bien: «Elle est bien timide!» Elle me dit:

—Ma chère, le roi veut vous voir, mais il veut vous recevoir en grande toilette! Attendez un peu.

—Madame, je suis trop honorée d'attendre près de Votre Majesté.

Et pourtant il y avait plus d'une grande heure que j'étais auprès d'elle. On annonça le roi: il était en grand uniforme, en vérité, l'épée au côté. C'était un homme de moyenne taille, maigre, souffrant, marchant à peine. Il était soutenu par deux officiers, ce qui ne l'empêchait pas de s'appuyer sur sa canne. Il vint à moi, me dit les choses les plus gracieuses du monde. Il était moins grand parleur que la reine; la langue française lui était moins familière. Je restai à peu près vingt minutes. Je pris congé de ces nobles personnages.

J'allais assez souvent le matin chez la reine, et elle me donnait effectivement des répliques. Elle affectionnait Mérope. Elle ne disait vraiment point mal. Avant mon départ, je lui fis ma visite d'adieux. Elle prit à son col une toute petite montre émaillée, très laide, en me priant de la porter comme un souvenir. «C'est bien modeste, me dit-elle, mais que peut-on vous offrir, à vous, ma chère, qui avez de si belles pierreries?» Ce fut une gasconnade royale, à laquelle je souris très gracieusement, en me promettant bien de garder soigneusement le souvenir, mais en ne portant jamais cette affreuse petite montre.

La veille de mon départ, je soupai chez M. Camps, avec le prince Bernadotte, qui m'attacha au bras deux beaux bracelets en perles fines, et deux très beaux solitaires en diamants qui formaient le fermoir. Je trouvai en rentrant M. Le Moine qui m'apportait de la part du prince une bague en diamants et une épingle idem pour ma sœur. Le prince m'envoya une belle et bonne voiture de voyage, de quatre places. J'emmenais avec moi une bonne qui s'était attachée à moi et un nommé Jules qui était de la troupe. Je l'emmenais avec un fils qu'il avait, enfant de huit à dix ans. Pour revenir en France, le voyage était coûteux, et ce pauvre garçon n'était pas riche. Après huit représentations, je voulais partir. Attendre encore était impossible; la guerre m'effrayait.

Je me séparai des autres artistes, dont quelques-uns restèrent à Stockholm, et d'autres partirent après nous, retournant dans leur chère patrie.

Je partis donc dans cette excellente voiture et deux chariots: un pour mes bagages; un pour Jules, son fils et mon valet de chambre.

(Cher Valmore, quelques recherches sur Stockholm. Savoir, s'il se peut, ce qu'on doit visiter. Il y a la statue de Gustave Wasa sur une place, mais je ne sais pas si c'est sur la place du Palais. Je crois que oui!)

VILLES TRAVERSÉES VENANT DE SAINT-PÉTERSBOURG

Viborg.
Friederickshan.
Helsingfors.
Abo, alors capitale de la Finlande.
Embarquement de l'île d'Aland.
Rocher où je me trouvais.
Débarquement en Suède, à Grisfelhamm.
Ministre des affaires étrangères.
Le comte d'Engelstrom.
Quittant la Suède. Villes:
Nyköping.
Norrköping.
Leukoping.
Ionköping.
Ystad: embarquement.
Débarquement en Poméranie.
1813.—Hambourg. Le général Davout, prince d'Eckmühl. (George écrit: d'Equemule.)

RETOUR A PARIS (1815)

En passant par la place Vendôme, je vis une foule immense. Que vis-je, mon Dieu! Une corde au col de l'empereur et ces misérables tirant cette corde pour faire tomber ce grand homme. Mais leurs forces réunies ne purent l'abattre; il resta sur sa colonne, les regardant en souriant de pitié. Il devait dire ce qu'il a dit depuis: «Ah! ce sont là les hommes!»

Mais, moi, quand je vis cet affreux spectacle, je devins pâle et froide. J'allais me jeter hors de ma voiture, folle que j'étais; m'opposer, moi, faible femme, à cet acte de férocité, quand une amie qui était avec moi me prit et me coucha dans le fond de la voiture, en me reconduisant chez moi, rue de Rivoli. Il était temps: je me sentais mourir!


Lucien, la reine Hortense, le prince Eugène, Mme Bacciochi, la mère de l'empereur, le drapeau blanc que je vis hisser sans savoir ce que je voyais!


Ma visite chez le duc de Vicence, Caulaincourt, la nuit où l'empereur perdit l'empire. Ce fut M. de Talleyrand le plus entouré. Le duc de Vicence me reconduisant chez moi à pied, passant sur la place du Carrousel, jonchée de Cosaques, d'Autrichiens, de Prussiens.—Caulaincourt me disant: «Hein! ma chère Georgina, quelle jolie promenade pour des Français!»


Monsieur Lemercier, je vous vois encore un jour d'une représentation de Pinto, à la Porte-Saint-Martin, montant chez moi, tout haletant de ce que vous veniez d'entendre. Bocage répétait Pinto, créé d'une manière si remarquable par Talma, par le grand artiste.

M. Lemercier fit une observation à M. Bocage dans je ne sais quelle scène, en lui disant:

—Tenez, Talma faisait ainsi, et il obtenait un grand succès par ce moyen.

—Mon cher, papa Talma faisait comme il l'entendait.

Sur papa Talma, Lemercier se mit dans une indignation bien naturelle. Il aurait du lever les épaules et rire au nez de M. Bocage.

Oui, Talma faisait comme il l'entendait, et il entendait tout avec génie; Nicomède, par exemple, que M. Bocage a joué comme Bocage l'entendait; il doit s'en souvenir.

Bocage prétendait qu'il fallait être bête pour jouer la tragédie. Quelque temps après ce joli mot, M. Bocage jouait Nicomède à l'Odéon. Une personne, qui assistait à cette fameuse représentation et qui connaissait le mot de M. Bocage, s'écria, après la tragédie:

—Je ne savais pas tant d'esprit à Bocage. C'est l'homme le plus spirituel de notre siècle!


(Chère Caroline, ne sachant pas où j'en suis dans tout le griffonnage que vous avez, je passe outre, et je vais commencer le romantisme.)

Après une tournée en province, tournée d'un an avec une troupe à moi, où l'on jouait tragédies et comédies, je revins à Paris en 1829. M. Harel obtint le privilège de l'Odéon. Les antécédents de ce cher Harel ne sonnaient pas bien aux oreilles du gouvernement de Charles X. Harel, ancien préfet, destitué naturellement pour ses opinions bien connues, Harel, exilé cinq ans avec Boulay de la Meurthe, le général Exelmans; Harel ayant fondé le journal le Nain jaune, le Miroir!

Tout cela était dangereux et rien ne devait faire présumer qu'il obtiendrait la direction d'un théâtre royal. M. de la Bouillerie, qui l'aimait et le connaissait particulièrement, en parla à Charles X, qui ne fit qu'une seule question:

—Est-il honnête homme?

—Oui, sire. La preuve: cinq ans d'exil pour être resté attaché à l'empereur. Et, en lui accordant ce privilège, il se conduira avec loyauté.

—Je n'en veux pas davantage. Je le lui accorde et trouve très bien et le loue de sa fidélité et de son dévouement. Je voudrais avoir autour de ma personne beaucoup de sujets comme lui. Ils sont rares, mon cher monsieur de la Bouillerie, n'est-ce pas?


Mlle Contât, cette grande dame de la cour, cette magnifique insolence, ces grandes manières, ce ton leste, cette prétention sans façons, ce laisser-aller sans minauderies, cette comédie si spirituelle, ce sourire enchanteur, cette gaieté franche du grand monde de Louis XV. Mlle Contat!


A Mme Valmore.

Me voilà à toutes mes impressions. Laissez-moi vous les dire et ne m'accusez pas. Il n'y a point de particularité; mes impressions, mes sensations, voilà tout.


A cette époque, par exemple, nos confidents étaient détestables; ils écoutaient fort mal tous les secrets de leurs princes et princesses. Ah! les malheureux, qu'ils faisaient souffrir leur roi et son peuple!


J'ai entendu raconter par Mme de Staël: «Je me trouvais placée à table à côté d'un beau parleur qui, entre Mme Récamier et moi, se croyait obligé de faire de l'esprit, et après mûre réflexion, accoucha de la plus lourde inpertinence que j'aie entendue: «Je suis sûr de me trouver placé «entre la beauté et le génie.—Oui, lui dis-je, sans avoir ni «l'un ni l'autre.»


Joséphine aimait beaucoup les fleurs. Mlle Raucourt en était très amateur. Elles faisaient des échanges. Vous devez vous rappeler, cher Valmore, que Mlle Raucourt avait fait faire à La Chapelle une serre, qui renfermait les plantes les plus rares. A un voyage que fit Joséphine, elle s'arrêta à La Chapelle; elle vint visiter la serre et emporta des plantes. Ce petit détail est pour bien établir l'intimité de Joséphine avec Mlle Raucourt, et la familiarité qui faisait qu'elle l'appelait Fanny.

Voici le livre dont je vous ai parlé, mon cher Valmore, et qui parle de l'amour de Joséphine pour les fleurs et pour le jasmin surtout, qui lui rappelait son beau pays.


En parlant de La Fontaine, quelqu'un dit: «Il a le génie de la simplicité.»

Non: La Fontaine avait la simplicité du génie.

De l'écriture de Mlle George: «mettre ce mot sur le compte de M. Taylérant» (Talleyrand).

Jules Janin.

La spirituelle indifférence de Janin. Son enthousiasme factice. Il aimait à détruire ce qu'il avait fait. La contradiction de lui-même l'amusait.

Sur l'art du comédien.

Des leçons de déclamation! Ceci m'a toujours paru dérisoire!

Comment un maître peut-il penser changer la nature d'un élève? On peut guider, mais donnera-t-on de l'âme à qui n'en a pas, et du cœur? Non! Donnera-t-on de la noblesse? Non. Vous donnerez de la raideur, vous apprendrez à marcher peut-être? Mais donnera-t-on la démarche du désordre? Non! De la passion? Apprendra à faire des gestes, par exemple, quelle dérision! De la physionomie? Mais les gestes, les physionomies, tout cela dérive de ce que vous éprouvez, des sentiments qui se passent en vous. Comment apprendre cela? Est-ce que, dans le monde, on apprend les gestes? Vous commencez une conversation, le sujet vous intéresse, vous vous animez à mesure, vous gesticulez juste, votre physionomie reflète ce que vous éprouvez. A côté, vous avez une personne qui ne s'impressionne de rien, qui écoute froidement. Dites-lui donc d'avoir de la physionomie: elle sera grotesque, voilà tout. Non, la leçon est ridicule! Des conseils, des exemples à l'appui de ce que vous indiquez et pour développer une nature. On peut apprendre à dire, mais à jouer, non! Donnez une leçon de théâtre, alors. Et voulez-vous en donner de sérieuses? Il faut vous y consacrer; y donner tous vos soins, toute votre patience; ne pas donner des répliques d'un vers, d'une phrase: dites des scènes entières. Vous jugerez l'intelligence de l'élève, vous verrez comment il écoute, vous jugerez l'impression de sa physionomie, comment il entrera dans l'action de son personnage; mais si l'action est guidée par l'intérêt, si vous comptez les minutes de votre pendule, vous faites un métier. Quant à l'art, il n'existe pas.—On devrait vraiment accorder un prix à celui qui présenterait un élève artiste. On me dira que mon idée est bouffonne. Je ne le pense point. On récompense le talent partout, dans tous les arts; pourquoi donc l'art dramatique n'occuperait-il pas sa place? En le perfectionnant, pourquoi ne recevrait-il pas un prix, comme le parfumeur qui aura perfectionné un savon? C'est que le théâtre n'est plus un art sérieux; c'est que l'on admet très facilement des femmes qui ne veulent qu'un piédestal. C'est que l'on permet à des directeurs, même subventionnés, de recevoir souvent, sans appointements ou avec des appointements si faibles, de jolies femmes qui sont bien forcées de s'occuper d'autre chose! Adieu donc tout avenir artistique, adieu l'art. Le plaisir, les parures avant tout. Pauvres artistes! Pauvre théâtre! A quoi bon étudier, au fait, pour que l'on dise que vous avez du talent? Bah! vous savez bien que l'on vous en trouvera quand même. La critique existe-t-elle pour vous, mesdemoiselles? Vous avez toutes beaucoup de talent. Jamais on n'a vu tant de grâces, tant de distinction. Vous lisez votre feuilleton; vous êtes convaincues, excepté celui qui l'a écrit, homme d'esprit et de goût qui sait bien, lui, qu'il vous trompe, mais qui ne tient pas à vous affliger; et puis, ceci a si peu d'importance!

La critique pour le véritable talent, à la bonne heure! mais, pour ces petites drôlesses, des éloges sans restrictions. Cela n'ira pas plus loin que cela ne doit aller. On me lira. Aujourd'hui, les jolies femmes... Lundi, les artistes.

Oh! la spéculation, tu franchiras donc toutes les classes de la société!

Argent, toujours... L'argent tuera tout.

LONDRES

Deuxième voyage avec la troupe de Londres. Directeur, Pelissier.

Obtenu du duc de Devonshire la permission de deux représentations tragiques sur le grand théâtre de l'Opéra. Chose qu'on n'avait jamais obtenue. Sémiramis, Mérope. Le duc si charmant pour les artistes.

Me recevant à sa campagne que je voulais visiter, lui absent. Tous les gens sur pied pour nous recevoir. Déjeuner splendide. Me donnant les clefs de ses loges pour tous les spectacles.

Invitée à une soirée charmante chez lui, où je récitai des vers devant les plus grands personnages du royaume. Le duc vint lui-même m'attacher au bras un bracelet, qui n'avait de valeur que par la manière dont il était offert. Dans ce temps, le Pactole ne coulait pas si grandement pour les artistes, ou nous mentions moins.

PLAN DES MÉMOIRES

Mon enfance. Beaucoup de détails qui sont écrits. Mon père, directeur du théâtre. Acteurs de Paris en représentation, tels que Molé, Monvel. Mlle Raucourt chargée de faire une élève tragique, priant mon père de me laisser venir à Paris pour les études tragiques pour le Théâtre-Français; le gouvernement faisait 1,200 francs de pension.

Mes visites avant mes débuts sous l'égide de Mlle Raucourt, visites chez les ministres, la famille de Napoléon, etc.

Mes débuts. La Comédie-Française. Visites chez la Dumesnil, Clairon.

Mes impressions sur Talma, Monvel; Mmes Contat, Mars, Devienne, les dernières soirées de Larive.

Le Consulat. Talleyrand. Lucien. La mère du Premier Consul. Sa sœur Bacciochi. Joséphine. La reine Hortense. Le prince Eugène.

Mes relations avec le Premier Consul. L'empire. Beaucoup de détails très délicats sur cette liaison.

Mon départ pour la Russie: le séjour à Vienne. Société: princesse Bagration, Mme de Staël, le prince de Ligne, Cobentzel. Passage par Wilna.

Mon arrivée à Saint-Pétersbourg. Mon début. La reine mère, l'empereur Alexandre, son frère Constantin, le vieux comte Strogonoff, la jeune impératrice, et tant d'autres personnages.

Cinq ans de séjour et mon départ après la triste guerre.

Mon voyage à Stockholm, la reine, le vieux roi, prince Bernadotte. Mes représentations. Encore Mme de Staël.

Départ pour la France. Traverser les armées pour arriver à Hambourg. Le général Vandamme.

Le télégraphe annonçant mon arrivée à Dresde.

Vingt-quatre heures à Brunswick. Le roi de Westphalie. Lui remettant des notes de la part de Bernadotte.

Mon arrivée à Dresde. Le soir même, vu l'empereur qui avait fait venir la Comédie-Française, et qui donna l'ordre d'appeler Talma, Saint-Prix pour la tragédie.


Ma rentrée au Théâtre-Français. Réintégrée dans tous mes droits.


Le général Lauriston.

Départ de l'empereur pour l'île d'Elbe.


Le retour des Bourbons. Le duc de Berry me faisant venir aux Tuileries pour une dénonciation. Le duc est spirituel, m'appelant: belle bonapartiste!

—Oui, prince, c'est mon drapeau. Il le sera toujours!

Entrevue avec Louis XVIII, à cause du Théâtre-Français.

Deux voyages à Londres. Un, seule; l'autre, avec Talma. Soirée chez l'ambassadeur de France: Osmond. Le roi George présent.

Pour un congé dépassé d'un mois, le duc de Duras en profite pour m'exclure du Théâtre-Français. J'en suis ravie; mes sentiments de bonapartiste me valurent ce bienfait.


Je fus voyager en province. A mon retour, le comité du Théâtre-Français vint me demander de rentrer. J'en avais peu le désir. Me retrouver au milieu des tracasseries, Duchesnois menaçant de quitter, tout cela me décida à demander une audience à Louis XVIII pour obtenir ma liberté et passer à l'Odéon. Le ministre de la maison du roi, le général Lauriston, me fit obtenir une représentation à l'Opéra. Talma, Lafont ne pouvant y paraître, l'on donne l'ordre. Je jouai Britannicus.

Le deuxième acte du Mariage de Figaro joué par Firmin, Gonthier, Jemmy, Vertpré, Bourgoin et moi. Nous sommes très mauvaises.

Bénéfice de trente-deux mille francs.

Je recommençai mes voyages en province avec une petite troupe.

A l'Odéon, une cabale; je suis restée.


Il y a à parler de l'Odéon. Direction de M. Harel. Sous Charles X. Là, une troupe composée de Lockroy, Ligier, Bernard, Duparcy, Vizentini.

Mmes Moreau, Noblet, Delatre.

Le romantisme. Première Christine, de Frédéric Soulié; la Maréchale d'Ancre, de Vigny; Christine, de Dumas.

Tragédie: Norma, Fête de Néron. Révolution 1830.

Porte-Saint-Martin.

Victor Hugo.

Alexandre Dumas.

Bien des choses à dire. En voilà assez pour savoir si cela convient, oui ou non!

Combien il est regrettable que ce beau programme n'ait pas été exécuté jusqu'au bout! Comme ces notes de George sur les débuts du romantisme eussent été intéressantes! Qu'il eût été curieux d'avoir ses souvenirs et ses appréciations sur Victor Hugo, Alfred de Vigny, Alexandre Dumas; sur Marie Dorval et Frédérick Lemaître! Mais là s'arrête malheureusement ce qu'elle nous a laissé!

(Note de l'éditeur.)

TROISIÈME PARTIE

CORRESPONDANCE DE MLLE GEORGE
AUTOGRAPHES DIVERS


Lettre de Mlle Raucourt au sujet des débuts de Mlle George.

La Chapelle Saint-Mesmin, ce 4...

(Le coin de la lettre est déchiré.)

Je suis très reconnaissante, mon jeune ami, de la lettre aimable que vous m'écrivez et des détails qu'elle contient. Bien certainement, une des premières choses que je ferai, en arrivant à Paris, sera de profiter de l'accès que vous m'avez ménagé auprès de vos honorables protecteurs. Incapable de rechercher la faveur pour moi, je la solliciterai avec chaleur pour celle dont je veux fixer le sort. Elle est dans ce moment un peu indisposée, ce qui me contrarie fort, parce que cela retarde son travail. Je n'ai reçu que par vous des nouvelles de Paris; mais je compte toujours y être dans huit ou dix jours au plus tard. Mme George et sa fille partiront avant moi. Il y a quelque marauderie sous jeu pour Mlle Duchesnois. Il n'est pas naturel qu'elle ait cessé ses débuts pour ne pas les reprendre. La perfide Florance, qui a fait si ingénieusement tomber Mlle George ici, travaille sourdement à la faire tomber réellement à Paris; j'ai lieu de le croire, du moins, d'après ce que vous me mandez.

Allons, courage. Des dispositions, des moyens physiques, des amis puissants, et nous l'emporterons. Je dis nous, car vous m'avez montré un si véritable intérêt que je me plais à croire que nous ferons cause commune.

Tout le monde de la petite chapelle est fort sensible à votre souvenir, et vous dit mille choses aimables. Mes amis de Paris partent aujourd'hui. Nous avons souvent parlé de vous et de la joyeuse soirée.

Cette pauvre Mme Suzy est dangereusement malade.

Adieu, mon jeune ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Raucourt.

A monsieur Lafond, artiste du Théâtre Français de la République, rue Villedo, à Paris.


A monsieur Lemercier de l'Académie Française.

B... que j'ai vu, mon cher monsieur Lemercier, et qui doit vous avoir rendu compte et de nos intentions et de sa dernière visite à Picard, vous doit avoir mis au fait de tout ce qui s'est passé.

Je suis convaincue que votre opinion sera la mienne, et que vous ne verrez pas de bonne foi chez votre collègue, à la conduite duquel je ne comprends pas grand'chose.

Pourquoi vouloir m'engager pour trois ans? Pourquoi ne vouloir pas m'attacher à l'Odéon comme sociétaire? Pourquoi ne pas recevoir ma sœur? Enfin pourquoi ne pas se hâter d'en finir afin de rompre la glace avec le premier théâtre, à l'égard duquel je suis en pourparler.

J'apprends avec bien de le peine que Victor ne fait plus partie du deuxième théâtre. On se prive d'un jeune homme qu'on ne remplacera plus, et qui promettait pour l'avenir.

Cela me rend craintive, et me fait redouter une dissolution prochaine.

Je n'en suis pas moins sensible, mon cher monsieur Lemercier, à l'intérêt dont vous m'avez donné des preuves en cette circonstance.

Je sais que des officieux sans titres, sans mission, sans aucune approbation de ma part, se sont follement interposés entre Picard et moi. J'ai laissé sans réponse les lettres qui me furent écrites; je n'ai répondu qu'à vous seul, parce que j'ai dû distinguer en vous l'homme estimable et l'ami essentiel. Cependant, les journaux ont parlé, et ce ne peut être que M. Picard qui a dicté, et qui aura sans doute pensé que je brûlais de me fixer sous sa puissance, en quoi il a eu le plus grand tort, car, sans vous, j'aurais attendu les démarches.

Voilà donc, mon cher monsieur Lemercier, les choses dans le même état qu'auparavant; et je présume qu'elles y resteront longtemps, si M. Picard attend de nouvelles démarches de ma part.

Heureusement, je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre théâtre; si l'un ou l'autre ont besoin de moi (ce que je ne prétends pas), je désire ne pas être dans la situation de ne pouvoir accepter. Mais vous comprenez bien que je dois poursuivre les projets, que je vous ai confiés.

Recevez, cher monsieur Lemercier, avec l'expression de ma reconnaissance, les vœux que je forme pour tout ce qui pourra vous être agréable, et croyez au prix que j'attache à une amitié, que je m'efforcerai de mériter dans toutes les occasions de ma vie.

George Weymer.

Caen, le 6 janvier 1820.


MINISTERE
de la
MAISON DU ROI. Paris, le 14 septembre 1821.

Je m'empresse de vous prévenir, monsieur, que le roi, par ordonnance de ce jour, a bien voulu autoriser la demoiselle George Weymer à jouer sur le second Théâtre-Français. Vous voudrez donc, en conséquence, lui donner connaissance de cette décision, ainsi qu'aux comédiens sociétaires de ce théâtre, pour que les conditions de l'engagement contracté entre eux et la demoiselle George puissent être mises à exécution.

J'ai l'honneur d'être très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le ministre secrétaire d'État
du département de la maison du roi,

Signé: Mis de Lauriston.

Monsieur Gentil, directeur du second théâtre.


Mon cher ami, je suis désolée de ne vous avoir pas vu ce matin. Ce que vous êtes venu me proposer peut se faire, mais le chiffre est un peu trop économique. Si vous pouvez venir demain matin, je vous attendrai. Il n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut jouer dimanche. Si vous étiez libre ce soir, je ne sortirai pas. Voyez ce qui vous convient le mieux de ce soir ou demain matin.

George.

Mes amitiés à madame, je vous prie.

Monsieur Porcher, 10, rue de Lancry.


Ma chère mademoiselle Tilly, je devais venir moi-même vous remercier de toutes vos gracieuses bontés. Mais, depuis trois jours, j'ai été un peu indisposée. Lundi, je me propose de vous voir. S'il n'était pas indiscret de vous demander une petite loge pour moi le soir, vous m'obligeriez. Pourtant, je ne voudrais pas gêner vos dispositions, je sais ce que coûte une première représentation.

A vous de tout cœur.

George W.

Mes remerciements et mes amitiés à M. Tilly.


Ma chère mademoiselle Tilly,

Vous devez, vous et M. Tilly, penser que je suis peu polie, n'ayant pas encore été vous remercier tous deux de votre extrême obligeance; mais quand vous saurez que depuis vendredi je suis malade, vous ne m'accuserez plus. Maintenant je viens vous prier de ne prendre aucun engagement pour la Tour de Nesle, si l'on venait réclamer votre complaisance. J'aurai à causer avec vous à ce sujet. S'il vous est possible, ne donnez pas votre parole avant que je n'aie le plaisir de vous voir, ce qui sera sous peu de jours.

Agréez, vous et M. Tilly, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

George.


Le 30 avril 1906, M. Noël Charavay a vendu une lettre autographe de George à Harel (le Havre, 20 septembre 1839, une page et demie in-4o).

Dans cette curieuse lettre, elle lui rend compte des résultats de sa tournée. Elle termine ainsi:

«Adieu, ami de ma vie. Je t'aime bien de tout mon cœur, de toute mon âme. A toi jusqu'à mon dernier soupir!


A Théophile Gautier.

Dimanche (avril 1845).

Monsieur,

Vous m'avez toujours montré un intérêt que je n'avais jamais osé solliciter. Permettez-moi de vous dire que cela m'a donné un peu d'orgueil, puis de la confiance, et je vous en témoigne aujourd'hui en vous demandant tout votre appui pour les Pharaons et pour Nephtys[41].

Le succès commence à être grand; vous le rendrez immense en le publiant et en le protégeant. Quant à moi, je serai bien heureuse et bien reconnaissante de la bienveillance avec laquelle vous accueillerez mes efforts.

Agréez, monsieur, l'expression de tous mes sentiments distingués.

George.

(Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.)


Mon cher ami.

Mlle Mélingue joue aujourd'hui Mérope. Voulez-vous, si vous rendez compte de cette représentation, rappeler dans deux mots le succès qu'a obtenu tant de fois Mlle George dans ce rôle? Rien n'empêchera que la justice rendue à Mlle Mélingue ne se concilie avec le souvenir utile que vous voudrez bien donner à Mlle George. Elle voyage en ce moment, et peut-être pour longtemps. Un bravo de reconnaissance à l'occasion de la représentation de Mérope n'aura rien que de très naturel et sera très favorable au but industriel des pérégrinations de Mlle George.

Deux mots seulement, je vous répète. Multa paucis.

Vous savez toute ma vieille amitié.

Harel.

26 juillet 1845.

Monsieur Janin, 20, rue de Vaugirard.


A Théophile Gautier.

28 août.

Monsieur,

Vous êtes toujours rempli pour moi d'une bonté bien aimable et bien utile.

Votre feuilleton de lundi dernier, qu'on m'a fait lire hier, est une nouvelle et très obligeante preuve de l'intérêt que vous me témoignez depuis longtemps, et auquel je suis bien sensible.

Agréez, monsieur, je vous prie, l'expression de la vive reconnaissance et des sentiments dévoués de votre très humble servante.

George.

(Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.)


A Théophile Gautier, rue Navarin, no 2.

23.

Monsieur,

Je serais bien charmée que vous veuilliez donner quelques heures de votre temps à la représentation de ce soir.

Permettez-moi de compter sur votre présence, et agréez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingués.

George W.

(Collection de feu le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.)


Lettre d'un amateur à Jules Janin sur les représentations de Mlle George en province.

Monsieur,

Celle qui fut autrefois l'une des gloires de la scène française, la plus belle et l'une des plus brillantes femmes de ce siècle, Mlle George enfin, en est venue au point, après une carrière si longue, si bien remplie, et déjà beaucoup trop prolongée, de traîner sa pénible existence jusque dans les plus tristes bourgades, et de monter sur des tréteaux, où les plus obscurs acteurs de Paris rougiraient de paraître.

Nous étions à Saumur il y a quelque temps. Elle était aussi dans cette ville en représentations, escortée de pauvres diables qu'elle avait réunis autour d'elle. On donnait Mérope et l'affiche annonçait que, s'il n'y avait pas plus de monde que la dernière fois, on rendrait l'argent. Ceci piqua notre curiosité, nous allâmes au théâtre; et nous comptâmes dans la salle une quarantaine de personnes. On joua. Mlle George trouvait apparemment la recette suffisante.

Nous fûmes alors témoins du plus lamentable spectacle qui se soit déroulé devant nous. L'actrice parut, presque belle encore; mais dans une salle une fois moins grande que celle du Palais-Royal, où l'illusion est impossible, les rides, les cheveux blancs, la taille monstrueuse, le râlement, la démarche vacillante, la voix brisée, les hoquets de la pauvre artiste frappèrent tellement de stupeur les spectateurs qu'un sentiment unanime de pitié et de dégoût s'empara d'eux au point de leur faire fuir ce qu'ils avaient sous les yeux et que la pièce s'acheva dans la solitude.—A chacune des représentations données en cette ville, la chose se renouvelle à peu près.

De cette ville, l'infortunée comédienne s'en alla à Chinon et à Azay, villes de quatre mille et deux mille âmes, où elle joua devant des paysans qui gardaient leur chapeau devant elle!

Nous bornons ici ce tableau.

Ne serait-il pas possible, monsieur, d'arracher de cette position sans exemple cette nouvelle Hécube de l'art dramatique, qu'une ruine complète oblige à cette vie errante, soit en obtenant pour elle des secours de quelque façon que ce puisse être, soit en organisant une représentation de retraite dans la salle de l'Opéra, et dans laquelle tous les artistes de Paris les plus célèbres se feraient un bonheur de paraître et dont le produit servirait à lui assurer une rente viagère d'au moins 2,000 francs, si la recette était de 20.000 francs, les prix étant doublés?

En soumettant cette proposition à l'un de ses camarades, et il y en a tant qui sont animés du zèle le plus ardent, de l'âme la plus charitable, nul doute que l'on ne vînt promptement à bout de cette combinaison. Mlle George donnerait bien vite son adhésion, et le scandale auquel nous avons assisté, et qui se prolonge et se prolongera encore trop longtemps, ne se renouvellerait plus partout où elle va.

Vous pardonnerez, monsieur, la liberté que nous avons prise en nous adressant à vous pour cet objet; mais nous avons pensé que vous, qui êtes à la tête de la littérature dramatique, il vous serait plus facile qu'à un autre de réaliser ce projet.

Que si Mlle George n'était pas dans la misère et jouait encore la tragédie pour son plaisir, il vous resterait encore une tâche à remplir, en lui écrivant dans le but de dessiller ses yeux et de lui faire comprendre qu'elle se fait le plus grand tort, en immolant le nom qu'elle avait rendu si célèbre.

Mais, hélas! cette supposition n'est pas vraisemblable; et nous croyons que la nécessité seule oblige une femme plus que sexagénaire à monter sur les plus vils tréteaux de la France.

Réalisez notre projet, Monsieur, et vous aurez fait une belle œuvre.

Agréez l'assurance de la considération la plus distinguée de votre très humble serviteur.

Signé: A. Moreau.

Le 20 mai 1847.

L'Association dramatique, M. Henri, de l'Opéra-Comique, ou toute autre personne qui s'occupe de ces choses pourraient se mettre à la tête de cette combinaison.


Monsieur,

M. Harel m'a dit tout l'obligeant empressement que vous avez mis à m'accorder une de vos pièces et plusieurs de vos artistes pour la représentation que je donnerai samedi à l'Odéon.

Je vous prie de recevoir l'expression de ma vive reconnaissance. C'est un service réel que vous me rendez, ce qui a d'autant plus de prix à mes yeux que je n'ai pas d'autre titre que l'amitié, que vous conservez à M. Harel, qui vous a depuis longtemps voué toute la sienne.

Agréez, je vous prie, monsieur, tout mon dévouement:

George.

27 mai.


Lettre de Mlle George à Théophile Gautier au sujet de sa représentation de retraite en 1849.

Mon cher monsieur Théophile,

Vous êtes introuvable; il faut donc prendre le parti de vous écrire, et vous prier de me rendre l'immense service de me consacrer votre feuilleton de lundi.

Ma représentation de retraite passe dimanche 27 courant. Iphigénie en Aulide; le Moineau de Lesbie; Mme Viardot, Levassor dans un vaudeville, danses, etc. Voulez-vous que ma salle soit comble? Vous le pouvez, si vous le voulez bien. Le public ira où vous lui direz d'aller. Dernière représentation de Mlle Rachel avant son congé, qui malheureusement durera trois grands mois. Réunion pour une fois seulement de ces deux phénomènes. Ma retraite qui n'est pas sans agrément. Mme Viardot! Seulement, dites de moi tout le bien que vous ne pensez pas peut-être. Faites-moi rougir par vos éloges! Mais amenez-moi un public énorme. Quant à Rachel, dites tout le bien qu'elle mérite, et que vous en pensez. Donnez rendez-vous à toute l'élite de la société dans cette salle élégante. Si vous trouvez place pour parler de quelques-unes de mes créations, vous me ferez plaisir.

Vous voyez, monsieur, si je compte sur la sympathie que vous m'avez si souvent témoignée pour oser vous ennuyer si longuement de mon long griffonnage.

Permettez-moi d'espérer que lundi votre feuilleton ne me fera pas faute. Vous comprenez de quelle importance est pour moi cette représentation.

Recevez l'assurance de mes sentiments distingués et de ma profonde reconnaissance.

George W.

Vendredi.

Monsieur Théophile Gautier, rue Rougemont. Très pressé.


Lettre de Mlle George à Jules Janin sur sa représentation de retraite en 1849, et sur Mlle Rachel.

Je suis malade aujourd'hui; demain, je serai chez vous, à vos pieds, sous vos pieds.

A présent, je vais vous dire combien la grande tragédienne a été atrocement insolente; elle n'a pas voulu reparaître avec moi! Elle n'a pas voulu jouer le Moineau et pourtant elle avait envoyé chez moi son claqueur auquel nous avons donnée les billets du service, quatre loges et des stalles qu'elle m'a demandées et que je me suis empressée de lui remettre, etc. Et le vieux garçon de salle trouve à redire. Je vais vous en conter. Voilà le moment d'écrire sur le bénéfice; ce serait assez drôle. Ah! mademoiselle Rachel, vous avez été bien aimable! Encore quelques jours et je devenais maigre comme elle! C'était là sa prétention.

Mes respects à Mme Janin.

G.


2 avril 1856.

Mon cher monsieur Théophile,

Comme je ne sais pas précisément l'heure à laquelle je puis vous rencontrer (et je ne suis pas très matinale), je viens vous demander de vouloir bien m'indiquer le plus prochainement possible votre jour et votre heure. C'est un service que j'ai à vous demander, et comme vous vous êtes toujours empressé de m'être utile et bienveillant, je compte cette fois encore sur votre intérêt pour me recevoir ces jours-ci. J'attends, mon cher monsieur Gautier, votre réponse prompte et bonne comme toujours.

Recevez, mon cher monsieur, avec l'assurance de mes sentiments distingués, ceux de ma vive reconnaissance.

George W.

Mes compliments empressés à Madame, je vous prie.

(Collection de M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.)

Mademoiselle George, 44, rue Basse du Rempart.


Évreux, lundi 6.

Cher bon chéri, je te donne de mes nouvelles. Je sais que cela te fait plaisir. Je crois, ami adoré, que nos petites affaires iront bien. Je joue ce soir Mérope, demain Sémiramis, et sans doute mercredi à Louviers, qui n'est qu'à six lieues d'ici; jeudi peut-être ici: cela dépendra des recettes. On dit que Bernay, Elbeuf sont meilleurs. Nous suivons bien ton itinéraire. Ton indisposition n'aura pas de suites, ami. A la maison, tu ne dois pas manquer des soins qui te conviennent. Un peu de patience et tout ira bien. Je te quitte, mon homme adoré; on vient répéter Sémiramis. Au revoir bientôt, mon chéri que j'aime de toute la force de mon âme. A toi toujours, à toi pour ma vie. A demain.

Signé: George.

Embrasse bien ma sœur pour moi.

(Lettre à Harel.)


Sur une enveloppe de lettre, on lit ces mots écrits par George:

Dernière lettre de mon (mot illisible, peut-être: vieil) aimé.

Un mot, ma chérie: mon cœur bat toujours pour toi.

Nous voilà donc, hélas! séparés pour quelque temps. Ton image sera toujours devant moi.

Bebelle me prodigue ses soins.

Notre cher Tom est près de toi; il te sert au mieux dans ton exploitation. Ta sœur me donnera toujours de tes bonnes nouvelles; toi-même, tu te rappelleras à ma tendresse éternelle: tes lettres me feront beaucoup de bien.

Embrasse bien mon fils pour moi.

A vous, à vous tous, à jamais.

Signé: Harel.

Paris, 1er juin 1846.

Madame George, 1re actrice tragique des théâtres de Paris, aux Andelys.

(Recommandée.)

La lettre contenait le quatrain suivant:

De mon visage, en ce portrait,
Avec justesse a-t-on saisi l'ensemble?
Moi, je n'en puis juger; mais enfin, s'il te plaît,
Vite, dis-moi qu'il me ressemble.

Harel.


UNE LETTRE DE M. VICTORIEN SARDOU

Marly-le-Roi, dimanche.

Cher ami,

J'ai vu Mlle George à l'Odéon, en 1842 ou 43, dans Rodogune et Lucrèce Borgia. Rodogune ne m'a laissé que le souvenir d'une figure vraiment royale. La tragédie m'ennuyait. Mais Lucrèce Borgia fut un enchantement pour mon romantisme naissant! Mlle George frisait alors la soixantaine. Elle était obèse jusqu'au ridicule. Après avoir rampé aux pieds de Gennaro, elle ne se relevait qu'avec son aide. Je me rappelle ses mains d'enfant attachées à des bras gros comme des cuisses, et, sur ses épaules massives, le cou et la tête d'une Junon trop mûre, cruellement empâtés par la graisse! Et, néanmoins, elle était si tragique par habitude, la démarche, le geste, le débit un peu emphatique et la belle sonorité de la voix, que cette soirée-là est toujours présente à ma mémoire. Je vois encore Lucrèce masquée, tout en blanc,—ce qui n'était pas pour l'amincir, arpenter la scène avec Monrose fils, qui jouait Gubetta.—Je la vois s'effondrer sous les invectives des amis de Gennaro. Les décors étaient odieux; le premier entre autres: un vieux rideau de fond usé, pelé, raclé, sans trace visible de dessin ni de couleur, et qui représentait le même soir les brouillards de la Tamise dans l'Anglais ou le fou raisonnable, et, dans Lucrèce, le grand canal à Venise. Les costumes étaient ridicules, la mise en scène enfantine. Les moines du dernier acte, avec leurs barbes postiches, mal attachées, faisaient la joie du parterre. George triomphait de tout cela, tant elle était pour le public l'incarnation même de l'héroïne de Victor Hugo, absolument fausse d'ailleurs!

Vers 1860, un soir, aux Folies-Dramatiques, j'allais m'installer dans une baignoire, en compagnie de Déjazet, quand, derrière nous, la porte de communication de la scène à la salle s'ouvrit devant une grosse dame qui, d'une voix éraillée, s'écria: «Tiens, Deujazet!» (Sic.)

C'était Mlle George.

Tandis que les deux grandes actrices échangeaient quelques propos plaisants, je regardais avec stupeur la duchesse de Ferrare. Elle avait tiré de son manchon une tabatière et y puisait à pleines mains d'énormes prises de tabac, dont elle se bourrait le nez avec rage...

Souvenir de Napoléon!

Je ne l'ai vue de près que cette fois-là.

Mille amitiés.

V. Sardou.

Monsieur Chéramy, 11 bis, rue Arsène-Houssaye, Paris.

APPENDICE

APPENDICE


NOTE DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE SUR LES ÉTATS DE SERVICE DE MLLE GEORGE

Le 8 frimaire an XI (29 novembre 1802), George Weymer débute à la Comédie-Française par Clytemnestre d'Iphigénie en Aulide; elle joue successivement: le 17 frimaire, Aménaïde (Tancrède); le 25 frimaire, Idamé (Orphelin de la Chine); le 30 frimaire, Émilie (Cinna); le 14 nivôse, Didon; les 3, 4, 25 pluviôse Sémiramis et Phèdre.

Sociétaire à ¼ de part en mars 1804, dans les jeunes princesses, grandes princesses, reines et mères.

Le 11 mai 1808, on devait donner la 5me représentation de l'Artaxercès de Delrieu, dans lequel mademoiselle George jouait le rôle de Mandane. Le matin, à onze heures, le semainier reçut une lettre de mademoiselle George l'informant qu'une affaire de la plus grande importance l'obligeait à quitter Paris pour quelques jours. Le théâtre fit relâche.

Le 13 mai, un arrêté du surintendant des spectacles condamne mademoiselle George à une amende de 3,000 francs, somme à laquelle était estimée la représentation qu'elle avait fait perdre.

Le 30 mai, la portion de part de mademoiselle George est mise provisoirement sous séquestre.

Le 17 juin, en vertu d'un nouvel arrêté, le nom de mademoiselle George est rayé du tableau des sociétaires du Théâtre-Français.

Mademoiselle George, qui était allée à Saint-Pétersbourg, y resta six années, et reparut à la Comédie-Française le 29 septembre 1813, dans son rôle de début, dans Clytemnestre. Elle rentrait à ⅝ de part et promesse de la part entière qu'elle obtint l'année suivante. Un arrêté du 25 octobre 1813 lui attribua en second l'emploi des premiers rôles, tenu en chef par mademoiselle Duchesnois; elle devait doubler immédiatement mademoiselle Raucourt dans les rôles de reine, qui n'avaient pas été joués par mademoiselle Duchesnois, et jouer les autres alternativement avec mademoiselle Duchesnois.

En 1816, mademoiselle George, qui avait, sous prétexte de maladie, prolongé de cinquante jours un congé de deux mois, se vit refuser le partage pour cette période: froissée, elle donna sa démission qui ne fut pas acceptée. En 1817, elle refuse successivement de jouer les rôles qui lui avaient été donnés dans le Germanicus d'A.-V. Arnault, et dans la Mort d'Abel de Legouvé.

Considérant que mademoiselle George Weymer a presque entièrement, et sans excuse valable, quitté le théâtre, abandonné son emploi, refusé d'apprendre et de jouer des rôles nouveaux, le duc de Duras arrête, le 6 mai 1817, qu'«à dater du 8 du présent mois, la demoiselle George Weymer cessera de faire partie de la société du Théâtre-Français».

Le 17 décembre 1853, mademoiselle George reparaît au Théâtre-Français dans une représentation à son bénéfice; elle y joue Cléopâtre, de Rodogune.

Journal des Débats

Du 10 frimaire an 11 (1er décembre 1802).

THÉATRE-FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE

Article de Geoffroy pour le début de Mlle George Weimer, élève de Mlle Raucourt.

On n'avait pas pris de mesures assez justes pour contenir la foule extraordinaire que devait attirer un début si fameux: toute la garde était occupée aux bureaux où les billets se distribuent, tandis que la porte d'entrée, presque sans défenseurs, soutenait le plus terrible siège; là se livraient des assauts dont il ne tiendrait qu'à moi de faire une description tragique, car j'étais spectateur, et même acteur très involontaire. Le hasard m'avait jeté dans la mêlée avant que je pusse prévoir le danger.

Quæque ipse miserrima vidi, et quorum pars magna fui, les assaillants étaient animés par le désir de voir une actrice nouvelle, et par l'enthousiasme qu'inspire une beauté célèbre. C'est dans ces occasions que la curiosité n'est plus qu'une passion insensée et brutale; c'est alors que le goût des spectacles et des arts ressemble à la férocité et à la barbarie. Les femmes étouffées poussaient des cris perçants, tandis que les hommes, dans un silence farouche, oubliant la politesse et la galanterie, ne songeaient qu'à s'ouvrir un passage aux dépens de tout ce qui les environnait.

Les conseillers d'État du roi Priam s'écriaient en voyant passer Hélène: «Une si belle princesse mérite bien qu'on se batte pour elle; mais, quelque merveilleuse que soit la beauté, la paix est encore préférable.» Et moi, j'ai dit en voyant Mlle George: «Faut-il être surpris qu'on s'étouffe pour une aussi superbe femme? Mais fût-elle, s'il est possible, plus belle encore, il eût mieux valu ne pas s'étouffer, même pour ses propres intérêts, car les spectateurs sont plus sévères à l'égard d'une débutante, quand sa vue leur coûte si cher.»

Précédée sur la scène d'une réputation extraordinaire de beauté, Mlle George n'a point paru au dessous de sa renommée; sa figure réunit aux grâces françaises la régularité et la noblesse des formes grecques; sa taille est celle de la sœur d'Apollon lorsqu'elle s'avance sur les bords de l'Eurotas, environnée de ses nymphes, et que sa tête s'élève au-dessus d'elles. Toute sa personne est faite pour offrir un modèle au pinceau de Guérin. Lorsqu'elle a fait entendre les premiers vers de son rôle, l'oreille ne lui a pas été aussi favorable que les yeux; le trouble inséparable d'un pareil moment avait altéré son organe naturellement flexible, étendu et sonore; il faut attribuer à la même cause quelques défauts qu'on a pu remarquer dans le jeu et dans la diction, mais qui tous peuvent être aisément corrigés. Une fille de seize ans, qui paraît pour la première fois devant une assemblée si nombreuse et si imposante, ne doit pas avoir le libre usage de ses facultés; il suffit que, dans cette première apparition, elle ait montré les dispositions les plus heureuses et le germe d'une grande actrice. Il faut attendre et ne pas étouffer par une sévérité meurtrière un beau talent prêt à se développer. Ses défauts mêmes ont une noble origine; ils tiennent à une impétuosité et à une ardeur qu'elle ne sait pas encore bien régler et qui précipite son débit et ses mouvements; car, dans ce beau corps, il y a une âme impatiente de s'épancher; ce n'est pas une statue de marbre de Paros; c'est la Galatée de Pygmalion, pleine de chaleur et de vie, et, en quelque sorte, oppressée par la foule des sentiments nouveaux qui s'élèvent dans son sein.

On a reconnu dans l'élève la manière de l'institutrice. Cela ne pouvait être autrement; ce sont même presque toujours les défauts que les disciples imitent, mais, quand ils ont du talent, ils ont bientôt une manière. Quand Mlle George ne serait qu'une fidèle copie de Mlle Raucourt, notre théâtre ne serait pas malheureux, et les spectateurs n'auraient point à se plaindre de revoir Mlle Raucourt à dix-huit ans. La débutante paraît destinée à l'emploi des reines. Son extrême beauté sera peut-être du superflu pour cet emploi, mais sa taille, sa dignité et sa grâce, l'éclat et la fermeté de son organe sont de première nécessité.