«Votre Majesté ne se figure pas, disait encore Despomelles en parlant de ces brochures, du merveilleux effet qu'a produit sa proclamation et toutes les pièces trouvées sur Brottier. Cela lui a conquis une foule de partisans, et les orléanistes grincent des dents. Pour propager cet effet, Sourdat et moi, nous faisons imprimer quinze cents exemplaires pour les répandre à profusion.»

Il y avait du vrai dans cette appréciation. Bien que le manifeste royal saisi sur Brottier ne respirât pas uniquement pardon, clémence et oubli, il témoignait d'une modération relative. La comparaison qu'on en pouvait faire au même moment avec les pièces du complot anarchiste de Babeuf, qui venaient aussi d'être publiées et révélaient chez les conspirateurs les intentions les plus violentes, tournaient à l'avantage du royalisme. Mais Despomelles était moins près de la vérité en incriminant les orléanistes. Les hommes qu'il désignait sous ce nom, et qu'on accusait de vouloir donner la couronne à la branche cadette de la maison de Bourbon, étaient avant tout des partisans du gouvernement représentatif. À leurs yeux, Louis XVIII n'avait que le tort de tenir à l'ancien régime; ils voulaient, avant de se déclarer pour lui, qu'il y renonçât, et encore, à cette heure, ils ne désespéraient pas de l'y faire renoncer; ils ne méritaient donc pas d'être traités en ennemis. Ils le méritaient d'autant moins que le duc d'Orléans, à supposer qu'ils eussent rêvé de le faire roi, n'était plus sous leur main. Parti d'Europe l'année précédente avec ses jeunes frères le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, après avoir refusé de se rendre auprès de Louis XVIII qui l'appelait[15], il résidait maintenant en Amérique, et si peu disposé à devenir l'instrument de la faction dite orléaniste, qu'il songeait déjà à faire solennellement sa soumission au roi,—dessein qu'il réalisa l'année suivante à son retour en Europe.

Despomelles racontait encore que Mme Duverne de Praile avait fait, malheureusement en vain, une double tentative pour arracher les détenus de la prison du Temple et pour supprimer une preuve de culpabilité qu'à son retour d'Angleterre son mari avait laissée entre les mains du maire de Calais, affilié au parti royaliste. Cette preuve consistait en un portefeuille contenant des lettres de change d'une valeur de quatre mille louis et une correspondance importante. À la prière de Mme Duverne de Praile, un jeune homme, le fils de Sourdat, était parti en poste pour Calais afin d'aller chercher ce portefeuille. Mais déjà une lettre du maire, saisie sur l'abbé Brottier, avait fait connaître à la police ce dépôt. Elle s'en était emparée. À son arrivée à Calais, le messager avait été jeté en prison, tandis qu'on invitait le maire à aller à Paris pour se justifier s'il le pouvait. Les mesures prises pour l'évasion des détenus n'avaient pas mieux réussi, leurs gardiens ayant constaté que l'ordre de les mettre en liberté adressé au geôlier du Temple avait été fabriqué et revêtu d'une fausse signature. Ce double échec avait eu pour conséquence de rendre plus étroite leur captivité.

«Mes malheureux collègues, ajoutait Despomelles, oublient dans les fers leur danger pour ne penser qu'à la cause sacrée à laquelle ils se sont dévoués. Brottier surtout, entièrement résigné à la mort, n'espère qu'à la rendre utile à la bonne cause. Il se prépare à faire de sa défense une espèce de plaidoyer public en faveur du roi et de la royauté.» Malgré tout cependant, on ne désespérait pas de sauver ces dévoués serviteurs de la bonne cause. On «travaillait» la commission militaire devant laquelle ils étaient renvoyés, afin qu'elle se déclarât incompétente, ce qui ferait gagner du temps et faciliterait les démarches à entreprendre en leur faveur. «Nous avons de fortes indices pour croire que nous sommes puissamment aidés sous main par un membre du Directoire; on nous fait même assurer qu'on sauvera leur vie.»

Le zèle déployé par Despomelles devait lui faire supposer qu'il en serait payé par la reconnaissance de ses collègues captifs, alors surtout que, demeuré seul en liberté, il restait seul aussi dépositaire des pouvoirs royaux qui leur étaient communs. Il fut donc mortellement offensé,—il ne le cachait pas dans les lettres et rapports que nous résumons,—en apprenant que, se faisant forts de disposer de ces pouvoirs du fond de leur prison, Brottier, Duverne de Praile et La Villeheurnoy avaient désigné pour les exercer, au mépris de ses droits, l'abbé d'Esgrigny, grand vicaire du diocèse d'Arras et directeur de l'agence royaliste du Pas-de-Calais. En attendant l'arrivée à Paris de cet ecclésiastique, ils chargeaient le comte de Rochecot, l'un des chefs chouans, de la direction entière de l'agence de Paris par intérim. Rochecot s'était empressé d'écrire à Blanckenberg pour prévenir de cet arrangement. Il s'adressait en même temps à Despomelles afin d'obtenir de lui le texte des pouvoirs et des instructions royales, comme aussi les renseignements qui lui permettraient de réclamer les services des correspondants de l'agence. Naturellement, Despomelles, appuyé par plusieurs membres du parti royaliste, et notamment par Bayard, avait refusé de se dessaisir et de donner sa démission. Il ne voulait le faire que sur les ordres du roi. En les attendant, après les avoir sollicités, il s'était mis à l'écart. Encouragé par cette bouderie, Rochecot était entré en fonctions; il les conserva jusqu'au 22 février, date de l'arrivée à Paris de l'abbé d'Esgrigny. Le 18, il écrivait au duc de La Vauguyon que «rien n'était désespéré», mais qu'il convenait d'ajourner toute action nouvelle, jusqu'à ce que un peu plus de lumière fût venue éclairer les événements et montrer le parti qu'on en pourrait tirer.

Cette recommandation dissimulait à peine l'embarras dans lequel le jetait la division des agents du roi: d'un côté, les détenus, qui, ayant pu, sans qu'on sache comment, assurer leurs communications avec le dehors, prétendaient imposer leurs décisions; de l'autre côté, Despomelles, qui s'était enfui, non pour se mettre à l'écart, comme il l'avait dit d'abord, mais pour sauver sa tête et aller intriguer auprès de Wickham. L'abbé d'Esgrigny venu à Paris, ignorant encore pourquoi on l'avait appelé, tomba dans ces querelles. Sa présence ne les fit pas cesser, bien au contraire. Elles ne tardèrent pas à s'envenimer par suite de rivalités, du défaut absolu de ressources et du désaccord qui se créa quand on voulut tenter de s'en procurer. Puis, ce furent les dénonciations de Duverne de Praile, l'attitude louche de Brottier, les plaintes de La Villeheurnoy, et enfin le procès qui se dénoua par la condamnation des prévenus à la réclusion. Ce qu'il mit surtout en lumière, ce fut leur imprévoyance et leur légèreté. Il fut une déception pour le public auquel on avait promis des révélations sensationnelles qui manquèrent à ces débats.

Ces incidents ne nous apparaissent que confus et obscurs à travers une correspondance incomplète, pleine de récriminations, où figurent les noms de La Trémoïlle, de Bourmont, de Rochecot, de Bayard, de Sourdat, de l'abbé Ratel, de Mallet, gendre de Wickham, de Juglard, de Suzannet, d'une comtesse d'Esson, de Mme Duverne de Praile, d'autres encore sans qu'il soit possible de préciser le rôle de ces personnages. On y voit que Duverne de Praile et Brottier sont accusés «d'avoir changé l'attitude noble qu'ils avaient gardée dans leur défense, pour en prendre une qu'on ne saurait même excuser à la faiblesse, parce qu'elle est contraire à l'idée qu'ils nous avaient donnée de l'honneur»; que l'abbé d'Esgrigny se vante d'avoir contribué à faire élire Barthélemy membre du Directoire, se plaint qu'on oublie ses services, qu'on ait l'air maintenant de regretter de l'avoir appelé; on y voit encore, qu'impuissant à servir la cause royale, il se décide à donner sa démission. C'est en un mot le désarroi complet, la dislocation de l'agence et l'impossibilité momentanée pour le roi de faire répandre dans le royaume ses instructions et ses ordres.

Il n'y a pas lieu de s'arrêter longuement à ces discussions et à ces querelles. Elles ont fait couler des flots d'encre. Les lettres sont innombrables, où elles se manifestent violentes, haineuses, réciproquement accusatrices, ne reculant même pas devant les insinuations les plus perfides, révélant l'imprévoyance et l'étourderie de quelques-uns de leurs auteurs, et surtout leur vénalité. Mais, lue à distance des incidents qui l'ont dictée, cette correspondance n'apparaît plus que comme un fatras dépourvu d'intérêt, bon tout au plus à nous faire comprendre comment et pourquoi la cause royale s'est perdue en un moment où le pays lassé du joug révolutionnaire semblait conspirer pour elle.[Lien vers la Table des Matières]

VI
LA DISGRÂCE DU DUC DE LA VAUGUYON

L'arrestation des agents de Paris eut une autre conséquence: elle précipita la disgrâce du duc de La Vauguyon. Si l'événement, au lieu de s'accomplir dans une cour d'exilés, livrée à toutes les misères, à toutes les humiliations de l'exil, obligée de dissimuler son existence dans les asiles où elle vivait sous la menace incessante de l'expulsion, où on ne la tolérait qu'à la condition qu'elle ne fît pas parler d'elle; si cet événement se fût accompli à Versailles ou aux Tuileries, il aurait eu le même retentissement que d'autres disgrâces fameuses, celles par exemple du duc de Villeroy sous la Régence, du duc de Choiseul sous Louis XV, du duc d'Aiguillon sous Louis XVI. Mais, en 1797, la France en proie aux convulsions révolutionnaires, l'Europe en armes avaient mieux à faire que de s'émouvoir du renvoi d'un ministre, victime de ses intrigues et de son ambition. Sa disgrâce ne mériterait même pas de retenir un moment l'attention de l'histoire si les circonstances en lesquelles elle se produisit n'étaient révélatrices au plus haut degré des passions qui divisaient les émigrés, des rivalités qui s'exerçaient dans l'entourage royal et des causes qui empêchèrent d'aboutir tant de tentatives faites pour rétablir la royauté.

Nous avons montré à leur origine les dissentiments qui s'étaient élevés entre le comte d'Avaray et le duc de La Vauguyon, dès l'arrivée de celui-ci à Vérone. Depuis, ils n'avaient fait que s'envenimer. Lorsque le prince de Carency, fils du duc de La Vauguyon, était venu voir son père à Vérone une première fois, à Blanckenberg ensuite, et bien qu'il eût fait étalage à la servir, il avait déplu par ses raisonnements, ses allures, ses indiscrétions. C'est en tremblant que d'Avaray avait entendu La Vauguyon parler librement devant son fils d'affaires qu'il importait de tenir secrètes et l'avait vu lui confier, au moment de son départ, des commissions importantes pour les agents du roi à Paris, De là naquit le premier grief sérieux de d'Avaray contre La Vauguyon.

Il fut bientôt à même de lui en imputer un autre, qu'il considéra comme beaucoup plus grave. Il ne tarda pas à découvrir que La Vauguyon, en prenant possession de son emploi, s'était tracé un plan de conduite politique, diamétralement opposé à celui que le roi s'efforçait de faire réussir et que personne ne pouvait ignorer, puisqu'il était solennellement exposé dans la proclamation royale adressée par Louis XVIII à son peuple, au lendemain de son avènement. Ce plan, résultat de longues conférences avec d'Avaray lui-même, consistait en un retour pur et simple à l'antique constitution du royaume, c'est-à-dire à l'ancien régime, lequel, à la condition d'en réformer les abus, devait dans la pensée du roi suffire à tout: la religion catholique, religion du royaume; les autres cultes simplement reconnus; hérédité du pouvoir; maintien des trois ordres; États généraux dont le consentement était nécessaire pour l'établissement de nouvelles contributions ou l'augmentation des anciennes et qui pouvaient formuler des vœux, mais que le roi, de son côté, pouvait, à son gré, convoquer ou dissoudre; pouvoir législatif et exécutif concentré dans ses mains, et enfin le parlement dépositaire et gardien des lois.

Cet idéal de gouvernement, les premiers émigrés n'avaient cessé de le défendre. À Coblentz, à Hamm, à Vérone, à Londres, à l'armée de Condé, à Blanckenberg enfin, il avait été, il était encore pour eux l'arche sainte. Pour avoir voulu y porter la main, pour avoir osé y préférer la constitution d'un gouvernement représentatif comme en Angleterre, pour avoir enfin dès ce moment démontré la nécessité d'un changement auquel Louis XVIII devait consentir lui-même en 1814, et dont il lui était réservé de démontrer par la pratique les avantages, de fidèles serviteurs de la monarchie, qui ne lui avaient marchandé ni leur dévouement ni leurs services, s'étaient vus comparés à des malfaiteurs par les intraitables partisans de l'ancien état de choses. Affublés par ces intransigeants de noms divers: monarchiens, constitutionnels, orléanistes, constitutionnaires, ils s'étaient vus insultés, calomniés, traînés dans la boue, assimilés aux jacobins, considérés même comme plus dangereux. Loin d'être apaisée, la querelle durait encore en 1796. Il semble même qu'à cette heure, malgré les tentatives d'accord que nous avons indiquées, elle fût le principal obstacle au rétablissement de la monarchie et que, si elle se fût dénouée par une entente sur les bases d'un changement que les royalistes restés en France jugeaient pour la plupart nécessaire, Louis XVIII eût été, dès ce moment, appelé par les Français et serait monté sur le trône.

On ne saurait refuser à La Vauguyon le mérite d'avoir pressenti cette éventualité. De sa mission auprès des États généraux de Hollande, son début dans la carrière diplomatique, il conservait le goût des idées libérales dont la France avait favorisé par les armes l'établissement en Amérique, et, si les désastres causés par la Révolution, son séjour en Espagne, son dévouement aux Bourbons avaient affaibli ce goût en lui, il le sentait se réveiller alors que la restauration ne paraissait possible qu'à la condition de demander à ces idées la force de s'imposer et de durer. Il eut le tort de ne pas assez le dissimuler en exerçant ses fonctions, et ce tort, d'Avaray, lorsqu'il se fut convaincu que c'est justement qu'on le lui imputait, ne le lui pardonna pas.

Il le lui pardonna d'autant moins, que la vanité de La Vauguyon le rendait plus sensible. Le ministre tranchait de haut, raillait volontiers ceux qui ne pensaient pas comme lui, se donnait des airs d'infaillibilité, parlait sans cesse de ses «vingt ans d'expérience», croyant ainsi réduire au silence ses contradicteurs, trahissait à toute heure non seulement la volonté d'être premier ministre, mais encore seul ministre, de tout dominer dans le conseil: Jaucourt, «qu'il avait accaparé;» Flachslanden, «qu'il avait écrasé;» d'Avaray, «foutriquet,» comme il s'était permis de le surnommer, «qu'il espérait tromper,» et le roi lui-même.

Si maintenant l'on veut se rappeler que d'Avaray tient énergiquement pour l'ancien régime; qu'il ne veut ni clémence pour les régicides, ni respect pour les acquéreurs de biens nationaux; qu'il croit les châtiments, les vengeances, les réparations rigoureusement nécessaires à l'autorité du roi; qu'il est dévoué à la maison de France jusqu'à la passion la plus exaltée, on comprendra sans peine qu'il n'ait pas tardé à voir dans La Vauguyon un ennemi et que, peu à peu, ait succédé en lui contre le ministre, à l'instinctive défiance des premiers moments, un sentiment plus vif, plus accusé, que sa nature généreuse et loyale ne permet peut-être pas d'assimiler à de la haine, mais qui toutefois lui ressemble bien. Au surplus, quel que fût le caractère précis de ce sentiment, il inspira au favori envers son adversaire des procédés qu'on ne saurait trouver qu'indignes de lui si le désir de protéger son maître «contre un vil intrigant» ne les excusait dans une certaine mesure.

Il faut reconnaître, d'ailleurs, que les circonstances étaient graves. C'était le moment où l'on attendait à Blanckenberg ce délégué des royalistes du Corps législatif, qui devait y venir pour conférer avec le roi sur les bases d'une restauration. Naturellement, c'est à La Vauguyon, en sa qualité de ministre, qu'incomberait la tâche de délibérer avec cet envoyé en vue d'une entente. Le roi, toujours très respectueux des formes, n'eût pas trouvé convenable, puisqu'il lui accordait sa confiance, de lui ravir une de ses attributions essentielles et de confier à un autre la tâche qui lui revenait de droit. Or c'est là justement ce qui effrayait d'Avaray. Convaincu, quant à lui, que le roi devait rester sur ses positions et ne rien concéder aux exigences des constitutionnels que si le rétablissement de la monarchie était à ce prix, il redoutait que La Vauguyon, en se trouvant en présence d'un homme dont les opinions se rapprochaient des siennes, se montrât plus soucieux de les faire triompher que de défendre celles de son maître et trop coulant quant aux concessions à faire. C'est ainsi qu'en prévision d'une entrevue d'où pouvaient résulter des conséquences décisives pour l'avenir de la royauté, il fut conduit à vouloir s'enquérir secrètement des véritables principes de La Vauguyon, qui jusqu'à ce moment avait évité de les exprimer tels qu'il les professait, se réservant de les soumettre en temps utile au conseil.

La Vauguyon employait comme secrétaire l'abbé Fleuriel, chapelain du roi, «homme franc, droit, peu éclairé, mais plein d'honneur et de dévouement.» Ce prêtre avait remarqué, dans les lettres qu'expédiait le ministre, bien des choses faites «pour éveiller au moins les soupçons». Il s'en était ouvert à son collègue Courvoisier en le priant d'avertir d'Avaray. Ce fut pour celui-ci une occasion toute naturelle de les inviter à surveiller La Vauguyon.

On était au commencement du mois d'octobre 1796. D'Avaray allait partir pour Leipzig, où il devait se rencontrer avec le baron de Grimm, agent financier de l'empereur de Russie, et c'est au moment de se mettre en route qu'il leur confia cette mission d'espionnage. Lorsqu'il revint quinze jours plus tard, Courvoisier lui remit deux rapports, qui précisent avec une rare exactitude le caractère de cette intrigue de cour et permettent de suivre en ses détails les plus infimes la rivalité du ministre et du favori. On y trouve notamment le programme du gouvernement royal qu'avait dressé La Vauguyon pour le soumettre à l'envoyé des Cinq-Cents. La pièce est curieuse et résume la doctrine politique que les constitutionnels, autrement dit les royalistes libéraux, opposaient à celle des royalistes purs, partisans de l'ancien régime.

«1o Les anciennes provinces du royaume demeureront anéanties, et la France divisée, comme elle l'est aujourd'hui, en départements, diocèses, districts, cures, cantons et municipalités.

«2o Les parlements, les bailliages et tous les corps en général, resteront supprimés, et la justice sera rendue par des tribunaux semblables à ceux qui existent actuellement.

«3o L'administration publique sera confiée, comme elle l'est depuis 1789, à des collèges établis dans chaque département, dans chaque district et dans chaque canton.

«4o Les officiers municipaux seront nommés par le roi, mais sur la présentation des assemblées primaires, qui laisseront à Sa Majesté le choix entre trois sujets qu'elles auront elles-mêmes choisis.

«5o Le roi nommera également tous les administrateurs et les juges, mais il devra les prendre dans le nombre des officiers municipaux.

«6o Le domaine de la couronne sera vendu, à l'exception des parties qui dépendent des maisons royales, et une liste civile fixée au roi.

«7o Tous les ordres religieux seront supprimés, excepté ceux que l'on destinera à l'éducation publique.

«8o Le clergé séculier sera réduit à un évêque par département, à un curé par canton, à douze chanoines formant le chapitre de l'église cathédrale et à quelques vicaires.

«9o Les biens du clergé régulier seront confisqués au profit de l'État; le clergé séculier conservera les siens, à charge d'acquitter, en tout ou en partie, la dette publique. S'il s'y refuse, le gouvernement s'emparera de ses possessions, et payera une portion congrue aux évêques, aux curés et aux vicaires; s'il fait des réclamations, le gouvernement prendra tous les biens, déclarera la liberté du culte et n'en soudoiera aucun.

«10o Le mode des impositions, directes et indirectes, sera conservé à l'avenir tel qu'il existe à présent, sauf à en diminuer les taux dans les premières années, pour l'augmenter graduellement dans la suite.

«11o Les départements seront chargés de leurs dépenses particulières; celles de la guerre, de la marine, des affaires étrangères, de la maison du roi, resteront pour le compte du gouvernement; mais les sommes destinées à y fournir seront versées directement par le receveur de chaque département dans la caisse d'un trésorier général, qui emploiera les fonds de son autorité propre, selon leur destination.

«12o Plus d'ordre de clergé, ni de noblesse, mais assemblée composée de trois chambres: l'une de tous les pairs, les deux autres de clercs et de laïques, de nobles et de roturiers, indifféremment.»

En prenant connaissance de ce programme si diamétralement contraire à celui hors duquel il n'était pas de salut, d'Avaray fut indigné, le roi non moins que lui. Le renvoi de La Vauguyon fut résolu; on n'attendit plus que l'occasion d'y donner un prétexte plausible. Rien cependant dans l'attitude du roi ni dans celle de d'Avaray ne révéla à La Vauguyon que leurs dispositions à son égard étaient changées, qu'ils le tenaient en suspicion, ni qu'ils avaient attaché à ses pas deux argus chargés d'exercer sur lui une surveillance rigoureuse. Il arriva même que, lorsque, dans le conseil, les divergences entre le ministre et le favori s'accusaient, le roi feignait de n'y point prêter d'attention ou que, s'il jugeait bon de s'entremettre pour rétablir l'accord, il le faisait de manière à prouver à La Vauguyon qu'il l'honorait toujours de sa confiance. C'était une ruse nécessaire pour prévenir les soupçons du ministre et les effets du ressentiment qu'il n'eût pas manqué de concevoir s'il s'était douté qu'il avait cessé d'être agréable, qu'on cherchait un prétexte pour se débarrasser de lui ou tout au moins pour réduire à rien son rôle ministériel, et qu'en attendant, on dérobait à sa connaissance certaines résolutions, celle par exemple d'envoyer en France, au moment des élections, non le duc de Bourbon, antérieurement désigné pour aller relever dans l'Ouest le drapeau blanc, mais le duc de Berry.

Quant à la conférence qui devait avoir lieu entre La Vauguyon et l'envoyé des royalistes du conseil des Cinq-Cents, le roi avait résolu que d'Avaray se rendrait avec La Vauguyon pour y porter la parole en son nom et conjurer les effets de la trahison qu'on redoutait de la part du ministre. Remarquons en passant que cette conférence ne devait pas avoir lieu. L'arrestation, à la fin de janvier, de trois membres de l'agence de Paris la fit ajourner, et plus tard, le coup d'État de fructidor mit à néant les projets qu'on se proposait d'y discuter. Mais, à la fin de 1796, on était loin de prévoir ces événements désastreux; on se leurrait d'espérances qui ne semblaient pas sans fondement, et c'est en vue même du succès qu'il attendait à brève échéance, que le roi se cachait maintenant de La Vauguyon, n'osant le renvoyer de peur de le jeter, à la veille de la bataille, dans les rangs ennemis avec les armes que lui avait données la pratique des affaires royales. Mieux valait recourir à d'autres moyens pour paralyser son influence.

Entre ces moyens, le plus efficace consistait à lui donner un collègue dont l'action balancerait la sienne. Ce collègue, déjà désigné, n'était autre que le comte de Saint-Priest, retenu encore à Vienne pour le service de son maître. Le 28 janvier 1797, le roi lui écrivit pour l'inviter à presser son arrivée. Il chargea La Vauguyon de joindre sa lettre à d'autres qui devaient être expédiées à Saint-Priest. La Vauguyon, l'ayant lue, en prit ombrage. Désireux de retarder la venue du collègue qu'on voulait lui imposer, il ne trouva rien de plus simple que de ne pas faire partir le message royal, se réservant de dire au besoin qu'il s'était égaré en chemin. Ce manquement si grave à son devoir resta d'abord ignoré et ne fut découvert que lorsque, quinze jours plus tard, le roi s'inquiétant de ne pas recevoir une réponse de Saint-Priest, une circonstance fortuite vint lui faire soupçonner pourquoi il ne l'avait pas reçue.

Un matin, travaillant avec lui, La Vauguyon lui donna lecture du projet d'une lettre qu'il destinait au prince de Condé. Le roi refusa son visa, non qu'il eût lieu de désapprouver les instructions que le ministre donnait au prince, mais parce qu'il préférait les lui donner lui-même. «Par convenance et par sentiment,» il s'était réservé de tenir seul la correspondance avec Condé. Il défendit à La Vauguyon d'envoyer cette lettre. Le même soir, La Vauguyon la fit porter à la poste. D'Avaray le sut par Courvoisier, à qui l'abbé Fleuriel était venu le raconter. C'en fut assez pour lui donner l'éveil quant à la lettre destinée à Saint-Priest. Une enquête immédiate, à laquelle par son ordre procédèrent ses deux confidents, le mit promptement en possession de la vérité. Il fut prouvé que cette lettre n'avait pas été envoyée.

Ces constatations dévoilaient «dans toute son horreur» l'infidélité du ministre et commandaient promptement des résolutions énergiques. Le plus grave des inconvénients qu'elles eussent présentés quelques semaines plus tôt n'était plus à redouter par suite de l'arrestation des agents de Paris et de la saisie de leurs papiers, qu'on venait d'apprendre à Blanckenberg. Toutefois, avant de rien décider, le roi voulut consulter le maréchal de Castries, qui résidait, comme nous l'avons dit, à Wolfenbuttel, et, à cet effet, il fit partir d'Avaray, le 19 février, en lui remettant la lettre qui suit:

«L'objet du voyage de M. d'Avaray auprès de vous, mon cher Maréchal, est devenu bien plus important que je ne le croyais lorsque je vous l'ai annoncé; je n'entre sur cela dans aucun détail, les faits parleront d'eux-mêmes. Indigné, comme vous pouvez le penser, mais très neuf en pareille matière et me méfiant de mon inexpérience et de mon imagination même, j'ai recours à votre amitié et à votre loyauté, pour me donner un bon conseil, bien sûr que je ne puis mieux m'adresser qu'à elles. Adieu, mon cher Maréchal, vous connaissez toute mon amitié pour vous.»

Il n'y avait pas une heure que d'Avaray était parti, lorsque La Vauguyon, qui ignorait son départ, lui fit porter une lettre que, disait-il, il venait de trouver dans son courrier et qu'il avait ouverte par erreur. Courvoisier, à qui fut remis ce message, déclara qu'en l'absence de d'Avaray il ne pouvait recevoir un pli décacheté et le refusa. La Vauguyon s'obstina, le lui renvoya par l'abbé Fleuriel. L'abbé était tout acquis à d'Avaray; il confia à Courvoisier que cette lettre, signée du président de Vezet, l'un des directeurs de l'agence de Souabe, ne venait pas d'arriver comme le prétendait La Vauguyon, mais qu'elle était dans ses mains depuis huit jours. Le roi fut immédiatement prévenu. L'incident, qui venait se greffer sur les deux autres, lui parut si grave, qu'il ordonna à Courvoisier de faire partir sur-le-champ un courrier pour en avertir d'Avaray.

Le lendemain, lui-même prenait la plume et racontait à son ami ce qui s'était passé dans la journée entre lui et La Vauguyon:

«C'est une affreuse chose qu'un scélérat!

«Il est arrivé à son ordinaire, et, après m'a voir montré des papiers assez indifférents, il m'a dit avec un embarras mal déguisé:

«—Il m'est arrivé aujourd'hui une chose assez extraordinaire, on m'a apporté une lettre du président de Vezet, je l'ai ouverte sans y regarder et j'ai trouvé aux premiers mots «M. le chevalier[16]»; cela m'a fait voir qu'elle était pour d'Avaray; je la lui ai tout de suite envoyée, il était parti; je l'ai renvoyée à Courvoisier, qui a refusé de la prendre puisqu'elle était décachetée; je l'ai remise dans une enveloppe, et je l'ai renvoyée avec un petit billet.

«Pendant ce récit, j'ai senti un froid que je n'avais pas eu à Dillingen[17]; j'ai éprouvé combien j'avais eu tort de désirer qu'il poussât l'audace jusqu'à ce point. Cependant je me suis maîtrisé, j'ai donné des éloges à la délicatesse de Courvoisier et j'ai dit que quant à la lettre, apparemment, on vous l'enverrait, ou qu'on vous la donnerait à votre retour. Il m'a dit:

«—Si Votre Majesté veut la voir.

«—Non, ai-je interrompu, je n'ouvre point les lettres.

«—Oh! m'a-t-il répondu, je crois qu'il n'a pas plus de secrets pour Votre Majesté que moi.

«—Cela ne fait rien, ai-je dit.

«—J'imagine bien, a-t-il repris, qu'il ne croira pas que...

«—Fi donc!» ai-je encore interrompu.

«L'entretien en est resté là; il m'a encore donné d'autres lettres à lire, et enfin il est sorti.

«Il en était temps, car ma bouche se séchait et mes jambes flageolaient sous moi; je suis resté saisi d'horreur, le dîner ne l'a point dissipée, et je doute qu'elle se passe de sitôt.

«Mon Dieu, que c'est une affreuse chose que le vice tout à découvert! Quelle position que celle d'un honnête homme qui voit un gueux faire une chose abominable et qui ne peut pas lui dire: Monstre, tu viens de te découvrir, sors de ma présence et que je ne te revoie jamais! La prudence me le défendait, j'ai tout renfermé au dedans de moi-même; mais j'en ai souffert et j'en souffre encore bien plus que je ne puis l'exprimer; aussi n'ai-je pas pu attendre à demain pour déposer tous ces détails sur le papier. Mon ami, il n'y a plus moyen d'y tenir; je crois qu'il faut, sans perdre un instant, mander à M. de Saint-Priest de charger l'évêque de Nancy des affaires et de venir. Je ne veux cependant rien faire sans votre avis et celui du maréchal. Apprenez-lui tous ces détails: son âme vertueuse en frémira d'indignation, mais il jugera avec plus de sang-froid que moi, parce qu'il n'était pas témoin de cette véritable scène de Tartuffe. Je ne puis cependant rien faire avant votre retour; je souffrirai beaucoup, mais le plus difficile est fait. Je ne fermerai ma lettre que demain matin après l'avoir relue.

«Adieu, mon ami, mon cher, mon bon, mon vertueux ami, la pensée de notre amitié m'est bien nécessaire en ce moment; je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.»

D'Avaray était de retour, le 25 février, de son voyage auprès du maréchal de Castries. Le même jour, il rend compte au roi de sa mission, des réponses du maréchal. Le maréchal de Castries a reconnu qu'il est impossible au roi de garder un tel ministre, qu'il faut absolument le congédier; il pense toutefois qu'il faut ajourner la mesure; mais, à cet ajournement, ni le roi ni d'Avaray ne veulent consentir. Le renvoi doit être immédiat. La décision du roi étant prise, il n'y a plus qu'à l'exécuter. Pour cela il faut mettre La Vauguyon en présence de l'accusation et en demeure de s'expliquer. Le 1er mars, jour des Cendres, d'Avaray la précise en ces termes:

«Il est de mon devoir d'éclairer le roi sur des faits importants qui intéressent son service. Ils sont de nature à devoir être révélés tout haut; je me tairais si je ne trouvais en ce moment le moyen de les publier avec éclat.

«Le roi m'a fait l'honneur de me dire que M. de La Vauguyon lui ayant lu, le 14 février, une lettre qu'il écrivait à Mgr le prince de Condé et dont M. de La Marre, parti le 15, devait être porteur, Sa Majesté lui défendit de l'envoyer. Le roi trouvera ci-joint une pièce qui prouve que M. de La Vauguyon fit partir par la poste, le 14 février, la lettre que le roi lui avait défendu d'écrire.

«Le roi, depuis quelque temps, témoignait beaucoup d'inquiétude sur le sort d'une lettre qu'il écrivit à M. le comte de Saint-Priest vers le 20 de janvier, pour lui annoncer que Sa Majesté l'appellerait dans peu auprès d'elle, lettre qu'il remit à M. le duc de La Vauguyon pour la joindre à ses paquets. Les paquets, partis à cette époque, ont été reçus exactement par M. le comte de Saint-Priest; la seule lettre du roi s'est perdue, et M. l'abbé Fleuriel déclare que, dans les différentes dépêches qu'il a expédiées pour M. le comte de Saint-Priest depuis le 15 février jusqu'à présent, soit par la voie de Blanckenberg ou par celle de Leipzig, il est sûr de n'avoir inséré aucune lettre du roi, dont il connaît parfaitement l'écriture.

«M. le président de Vezet, l'un des principaux agents de Sa Majesté et qui réunit tant de titres à sa confiance, ayant témoigné un découragement qui pouvait devenir funeste aux intérêts du roi, Sa Majesté me chargea de lui écrire pour le rassurer sur les entreprises et le caractère de son ministre; la lettre que M. de Vezet me répondit pour être transmise au roi est tombée entre les mains de M. de La Vauguyon. Le paquet cacheté que j'ai remis en dépôt à M. le marquis de Jaucourt, qui me l'a rendu ce matin avant la messe, dira le reste. Je prie le roi de vouloir bien vérifier les cachets, l'ouvrir et faire connaître ce qu'il renferme.—Le comte d'Avaray.»

Nanti de cette déclaration, le roi, au sortir de la messe, mande par devers lui La Vauguyon. L'entretien dure peu. Il se dénoue par l'ordre formel que donne le maître à l'homme qui, dès ce moment, a cessé d'être son ministre, de quitter sur-le-champ Blanckenberg. La Vauguyon part quelques heures après, sans avoir revu d'Avaray. En partant, il laisse cette lettre à la porte du roi:

«Sire, je suis profondément affligé de la disgrâce de Votre Majesté; je respecte ses ordres et je me retire. Je la supplie d'être persuadée que je n'ai jamais cessé d'être pénétré pour sa personne du zèle et du dévouement le plus pur, que je conserverai jusqu'au dernier instant de ma vie.»

Quant au roi, sans attendre que les gazettes proclament l'événement, il le fait connaître sur-le-champ à son frère, au prince de Condé, au maréchal de Castries, en les chargeant de le répandre et de l'expliquer. Chacune de ces lettres est en quelque sorte la répétition des autres, et il suffira de reproduire celle qui est adressée au maréchal.

«Je viens, mon cher Maréchal, de prendre un parti qui rend votre présence auprès de moi plus nécessaire que jamais. M. de La Vauguyon a été accusé et convaincu: 1o d'avoir envoyé une lettre que je lui avais expressément défendu de faire partir; 2o d'en avoir ouvert et déchiffré une autre au secret de laquelle j'attachais beaucoup d'importance, de l'avoir gardée plusieurs jours et de m'en avoir ensuite imposé en me disant qu'il venait de la recevoir, qu'il l'avait ouverte par mégarde et qu'il s'empressait de réparer son erreur, en l'envoyant sans l'avoir lue à sa véritable adresse. Il est, de plus, violemment soupçonné d'avoir supprimé une lettre que je l'avais chargé de faire parvenir à M. de Saint-Priest, et dans laquelle je mandais à ce dernier de hâter son arrivée auprès de moi. Interrogé par moi sur ces faits, la faiblesse, ou pour mieux dire la nullité de sa défense, qui n'a consisté que dans la dénégation des choses les plus clairement prouvées, aurait suffi pour le convaincre, quand je n'aurais pas eu d'autres preuves contre lui. Je lui ai ordonné de se retirer, et je me suis fait remettre tous les papiers relatifs à mes affaires, qui étaient entre ses mains.

«J'ai mandé à M. de Saint-Priest de venir sans délai, et j'attends de votre zèle et de votre amitié, que vous allez vous rendre aussi auprès de moi; vous sentez, sans que j'aie besoin de vous le dire, le besoin que j'ai de vous dans cette conjoncture.

«Adieu, mon cher Maréchal, vous connaissez toute mon amitié pour vous, et vous jugez facilement combien j'ai d'impatience de vous voir arriver.»

On regrette de voir en ces circonstances le chevaleresque d'Avaray, non content de triompher, le faire railleusement et sans générosité. Il écrit: «Le renvoi de M. le duc de La Vauguyon offre une anecdote assez piquante. Il eut lieu le jour des Cendres, immédiatement après la messe, où le célébrant venait de prononcer à cet homme, si fier de sa grandesse d'Espagne et de sa pairie de France, la formule: Memento homo quia pulvis es, et in pulverem reverteris, et celui qui lui donnait cet avertissement si terrible, mais si utile pour les grands de la terre, est un ecclésiastique vertueux et fidèle qui avait le plus contribué à découvrir ses projets funestes et ses sourdes menées, et prévenu d'ailleurs de la catastrophe qui le menaçait. Lorsqu'il lui dit: «Souvenez-vous que vous êtes poussière,» il pouvait donner à ces mots plus d'une signification; lorsqu'il ajouta «et que vous rentrerez dans la poussière», il savait que cet oracle ne tarderait pas à s'accomplir.»

Le 7 mars, le duc de La Vauguyon était à Hambourg, où son arrivée faisait sensation, depuis surtout qu'on avait appris qu'elle résultait de sa disgrâce. Les notes de l'agent du roi dans cette ville, M. de Thauvenay, trop longues pour être reproduites ici[18], révèlent la tristesse, l'abattement et pour tout dire le désarroi de l'ancien ministre, mais aussi l'énergie avec laquelle, sans d'ailleurs perdre le respect, il protestait contre le traitement dont il avait été l'objet et s'efforçait de se justifier. Il le fit en écrivant au roi à plusieurs reprises, et en lui faisant écrire par son cousin l'évêque de Chalon-sur-Saône, à qui fut adressée une réponse sèche et hautaine.

Mais Louis XVIII, loin de regretter de s'être montré impitoyable envers La Vauguyon, se félicitait malgré tout de sa conduite en cette circonstance. Le 4 avril, en écrivant à son frère, il lui donnait ses raisons avec une force qui prouve surabondamment qu'il n'en éprouvait aucun repentir.

«Tu me parais craindre les inconvénients qui peuvent résulter de la publicité du renvoi de M. de La V... Avant de te rassurer sur ce point, permets-moi de te peindre ceux qui seraient résultés de sa clandestinité. J'ai trouvé des gens qui pensaient que j'aurais dû l'envoyer chercher et lui dire tête à tête: «Voilà les preuves de vos infidélités; allez-vous-en et ne parlez pas, ou je parle moi-même.» Je leur ai répondu: «Pensez-vous que son renvoi eût été ignoré pour cela? Une fois su, et ses motifs restant secrets, lui-même et ses amis n'auraient pas manqué de l'attribuer à légèreté ou faiblesse de ma part: légèreté, si je l'avais renvoyé parce que j'en avais assez de lui; faiblesse, si j'avais cédé a l'intrigue. J'aurais fait reprocher à M. de la Vauguyon qu'il manquait à la loi du silence que je lui avais imposée; il aurait répondu qu'il l'avait observée, mais qu'il ne pouvait pas être responsable de l'opinion et des discours du public. Alors, n'ayant pas des preuves en mains qu'il m'eût désobéi, j'aurais pu me faire quelque scrupule de publier les faits, ou il aurait passé par-dessus. Je ne suis nullement sûr que j'eusse persuadé le public. Si je ne l'avais pas persuadé, quel tort tout cela n'eût-il pas fait à ma considération? Un homme léger ou faible ne peut jamais en espérer, et ma considération personnelle est la meilleure de toutes mes armes. La publicité de l'affaire me garantit de ces dangers....

«.... Quant à ceux que tu crains de la vengeance de cet homme, en supposant qu'il eût l'âme atroce, ce que je ne crois pas, car il y a loin d'un lâche coquin à un scélérat dans le grand genre, tout le mal qu'il aurait pu faire l'a été par le traître Malo[19]. Il ne peut, heureusement ou malheureusement, plus compromettre personne. Je dis malheureusement, parce que tous ceux qu'il connaissait sont arrêtés; je dis heureusement, parce qu'il n'a pu avoir connaissance de la besogne dont je viens de te parler. Je ne doute pas qu'il ne griffonne et que nous ne soyons bientôt harcelés de sa prose. Mais je l'attends, armé de son épître et de ma petite correspondance amicale avec l'évêque de Chalon. Je n'ai point répondu à sa lettre, et je suis bien aise que son sot de cousin m'ait donné l'occasion d'y répondre indirectement. Quant à toi, si j'étais à ta place, je ne lui répondrais pas non plus. Que pourrais-tu lui dire sinon: Je savais que vous étiez un coquin; votre lettre au roi me prouve que vous êtes une bête, sur quoi, etc... etc....»

Au même moment La Vauguyon faisait imprimer et répandre de tous côtés, en Allemagne, en Angleterre et même en France, les lettres qu'il avait écrites pour sa défense à Louis XVIII. Dans les journaux de Paris se glissèrent, par les soins du prince de Carency, divers échos de cette disgrâce, venimeusement présentée comme un témoignage de l'indignité du prince qui aspirait à régner sur les Français et de son ingratitude envers ses plus fidèles serviteurs. Lorsqu'aujourd'hui, après plus de cent ans écoulés, on regarde à cet obscur épisode de l'émigration, on est obligé de reconnaître qu'il eût été plus habile au roi de suivre le conseil du maréchal de Castries, de différer la mesure, d'y mettre moins de hâte et de colère, de paraître plus dédaigneux des incidents qui la lui dictaient et de se montrer moins empressé à donner satisfaction aux rancunes de d'Avaray.[Lien vers la Table des Matières]

VII
BARRAS ET SOURDAT

En apprenant l'arrestation de ses agents de Paris, le roi avait commencé par commettre à la défense de ses intérêts menacés en France les membres de son agence de Souabe. Outre qu'ils étaient parvenus à nouer avec l'intérieur du royaume des relations suivies, la prudence du président de Vezet, le dévouement du général de Précy, la téméraire activité d'Imbert-Colomès, qui, sous le nom de Philibert et quoique inscrit encore sur la liste des émigrés, faisait de fréquents voyages à Lyon, nourrissant même le dessein de se faire élire député aux Cinq-Cents, les rendaient dignes de la plus entière confiance. Les charger des intérêts de la cause royale, c'était mettre ces intérêts en des mains sûres. Ce ne pouvait être là, cependant, qu'un arrangement provisoire. Il était nécessaire que le roi eût dans Paris des agents à poste fixe.

De cette nécessité reconnue résulta le dessein de former dans la capitale un conseil royal composé de ce qu'on pourrait réunir des membres de l'ancienne agence et de quelques personnages à qui leur situation sociale pourrait donner barre sur l'opinion. Ce dessein, de La Marre, consulté, non seulement l'approuva, mais encore il se chargea de porter à Paris le règlement rédigé par le roi en quarante-trois articles, qui devait être la loi des agents dans l'exercice de leurs fonctions, et les instructions longues et minutieuses dont étaient tenus de s'inspirer leurs actes et leur langage. Il est toutefois visible que dans ces instructions et ce règlement, qui témoignent du désir du roi de garder de l'ancien régime ce que la Révolution a eu le plus à cœur de détruire, et notamment la réintégration de la noblesse et du clergé dans l'intégralité de leurs droits séculaires, l'abbé de La Marre n'a pas également tout approuvé.

Ce qu'il leur reproche surtout, c'est de déterminer par avance les formes à donner à la royauté restaurée quand il ne faudrait parler que de la royauté elle-même; c'est aussi d'être plus propres à un état de choses calme et régulier qu'à une situation profondément troublée et toujours menaçante; c'est de ne rien laisser à l'initiative des agents, de les considérer comme des mandataires demeurés libres d'exécuter à la lettre le mandat qu'ils ont reçu; c'est aussi de ne pas tenir compte des dangers qu'ils courent, de la nécessité où ils peuvent subitement se trouver, étant à une si grande distance de la source de leurs ordres, de ne s'inspirer que des circonstances pour résoudre une difficulté subite, et, en un mot, pour avoir voulu tout prévoir, de n'avoir pas prévu l'imprévu qui, dans les temps de révolutions, tient tant de place dans les choses humaines. Néanmoins, soit que ces objections, qui se produiront ultérieurement avec plus de force quand l'événement leur aura donné raison, ne se soient produites à ce moment qu'avec timidité, soit qu'elles n'aient pas frappé l'esprit du roi, il n'en est pas tenu compte. De La Marre n'insiste pas et se tient pour exaucé d'avoir reçu satisfaction sur un point essentiel, c'est-à-dire d'avoir obtenu que le système des mouvements insurrectionnels serait abandonné et que tout l'effort royaliste se porterait à conquérir l'opinion sans coup férir.

Quant au roi, ce qu'il promet en ce moment, il est résolu à le tenir. C'est avec confiance qu'il adopte une marche nouvelle très différente de celle qu'il a suivie jusque-là. Nous en trouvons la preuve dans une lettre que, quelques jours plus tard, le 7 avril, il écrira au prince de Condé en lui envoyant les instructions qu'il a édictées pour son conseil royal.

«Ce moment-ci est terrible, mandera-t-il à son cousin. Les nouveaux succès de Bonaparte, je ne dirai plus en Italie, mais dans le cœur des États héréditaires, et l'état des finances de l'Angleterre nous menacent d'une paix prochaine. Mais, en portant nos regards au delà de cette crise si pénible, je vois plutôt des sujets d'espérance que de découragement. Vous savez que je ne suis pas illusionnaire, et je suis persuadé que vous penserez comme moi quand vous aurez raisonné un peu à fond avec M. Wells.[20]»

La formation du conseil décidée, il s'agissait maintenant d'en désigner les membres. Il y en avait cinq déjà tout indiqués; ceux de l'ancienne agence: Duverne de Praile, l'abbé Brottier et de La Villeheurnoy encore incarcérés, Despomelles et Sourdat. Dans l'espoir que les premiers sortiraient sains et saufs de leur triste aventure, et comme, d'autre part, on ignorait encore à Blanckenberg que l'un d'entre eux avait fait des révélations accablantes pour ses complices, le roi tint à leur donner un témoignage de sympathie et de confiance en les maintenant tous les trois dans son conseil au même titre que leurs deux collègues demeurés en liberté.

Quant aux hommes nouveaux à leur adjoindre, plusieurs noms s'étaient déjà présentés à son esprit: le prince de La Trémoïlle, qu'on avait vu en Vendée aux heures les plus périlleuses et qui venait, après un long séjour en Angleterre, d'obtenir sa radiation de la liste des émigrés; l'abbé de Dampierre, ancien constituant, émigré rentré lui aussi; l'abbé d'Esgrigny, cet ancien vicaire général du Pas-de-Calais, à qui, du fond de leur prison, les agents arrêtés avaient confié la direction de l'agence en dépit des protestations de Despomelles et de Sourdat; le chef chouan, marquis de Rochecot, désigné au même titre que l'abbé d'Esgrigny, dans les mêmes conditions et en vue du même objet.

Ces quatre noms étaient ceux de royalistes fidèles. Mais encore fallait-il savoir s'ils se jugeraient en état d'occuper le poste où les appelait la confiance de leur maître. La nécessité de les consulter, la difficulté de leur trouver des collègues décidèrent le roi à ne nommer définitivement personne et à laisser à l'abbé de La Marre le soin de choisir. Il se contenta de stipuler que le conseil royal, dès qu'il compterait sept à huit membres, élirait lui-même les autres jusqu'à concurrence de douze. Comme il se croyait assuré du consentement du prince de La Trémoïlle, il le désigna comme président et, à défaut de lui, le général Pichegru, laissant toutefois à son envoyé le droit d'en désigner un autre si celui de son choix refusait. En vue de sa mission, de La Marre fut nanti de pouvoirs en blanc, les uns instituant les membres du conseil royal, les autres les autorisant à négocier avec les membres du Corps législatif, conseil des Anciens et conseil des Cinq-Cents, ou destinés à ceux de ces députés qui, se ralliant à la cause royale, voudraient se livrer parmi leurs collègues à une active propagande.

Un autre point restait à régler. Des fonds étaient indispensables au conseil royal pour entreprendre et poursuivre des opérations efficaces. Ces fonds, l'Angleterre pouvait seule les fournir. Pour les obtenir, il fallait recourir à Wickham. L'agent Wells, qu'on a vu porter une lettre au prince de Condé, avait été chargé de l'inviter à s'entremettre auprès du commissaire anglais dont les relations avec lui étaient de tous les instants. Le président de Vezet et le général de Précy, qui résidaient dans le voisinage de Wickham, devaient agir aussi dans le même but. Pour assurer à Londres un bon accueil aux demandes du roi, on comptait sur le prince de La Trémoïlle, qui n'en était pas encore parti et qu'une lettre de l'abbé de La Marre allait avertir de ce qu'on attendait de lui. Toutes les pièces relatives à ces négociations portent la date du 5 avril 1797. C'est à cette même date que de La Marre quitta Blanckenberg pour se rendre en France.

Cependant, on attendait toujours des nouvelles du marquis de Bésignan. Il devait, on s'en souvient, trouver à Lausanne les passeports promis par le comte de Grabianka et nécessaires aux personnes que le roi enverrait à Paris pour négocier avec le Directoire. Les passeports n'arrivant pas, on dut supposer que le Polonais n'avait pu se les procurer; on sut bientôt que telle était la vérité. Le roi n'en fut ni déçu, ni surpris. Tout comme d'Avaray, il n'avait guère cru aux belles promesses de ce fou de Bésignan. L'arrestation des agents de Paris n'avait pu que fortifier son incrédulité. Il semblait peu probable, en effet, que si le Directoire songeait à entrer en pourparlers avec le souverain légitime de la France, il y eût préludé en mettant sous les verrous trois royalistes et en dénonçant avec fracas leurs manœuvres. L'affaire était donc manquée, et sans doute l'occasion de la renouer ne se présenterait plus.

À Blanckenberg, on était d'autant plus payé pour le croire qu'une autre aventure du même genre venait de se dénouer piteusement. Vers la fin de mars, était arrivée au roi une lettre signée Deville et portant à côté de cette signature le timbre officiel du Directoire exécutif. L'auteur, qui se disait employé dans les bureaux du gouvernement, offrait son entremise, soit pour faire parvenir aux directeurs les propositions du roi, soit pour fournir à ce dernier des renseignements sur leurs intentions véritables. Quoique le correspondant eût avoué qu'il ne donnait pas son nom et demandé qu'on lui répondit poste restante à Genève sous un nom supposé, le roi n'avait pas cru devoir jeter la lettre au panier. Il en avait, au contraire, envoyé une à l'adresse indiquée:

«Votre lettre du 22 février, disait-il, m'est arrivée en mains propres; mais elle a été retenue un mois à Leipzig; sans cela j'y aurais répondu sur-le-champ, car c'est un besoin pour mon cœur de retrouver des serviteurs fidèles et de leur exprimer mes sentiments. Si vous êtes dans de pareilles dispositions, faites-vous connaître sans crainte; votre secret sera le mien. En attendant, cherchez avec soin, et vous trouverez à qui parler.»

Cette réponse n'avait pas eu le temps de parvenir à son destinataire, quand on reçut, à Blanckenberg, une nouvelle lettre de lui, revêtue, comme la première, du timbre directorial. Le correspondant anonyme s'étonnait du silence gardé à son égard, se montrait impatient de recevoir une réponse, mais déclarait qu'il ne se ferait connaître et ne fournirait de plus amples explications que s'il recevait, au préalable, une somme de trente louis, qui lui était nécessaire pour mettre en mouvement les instruments qu'il comptait employer. Cette fois, le roi flairant une escroquerie fut tenté de ne pas répondre. Finalement, il envoya l'argent, dont il ne lui fut même pas accusé réception. Cet incident ne mériterait pas de figurer dans ce récit s'il ne contribuait à prouver, plus encore que l'affaire Bésignan, combien précaires étaient les moyens dont disposait le monarque émigré alors pour communiquer avec les membres du Directoire. Il dut reconnaître que si, malgré tout, cette communication était possible, ce ne pouvait être que par l'intermédiaire de son conseil royal, muni des instructions et des pouvoirs confiés à de La Marre.

Les choses en étaient là, lorsque, quarante-huit heures après le départ de celui-ci, une lettre de Sourdat vint brusquement ranimer des espérances singulièrement refroidies par les aventures Bésignan et Deville. Sourdat racontait avoir noué des relations avec un haut fonctionnaire du Directoire, qu'il désignait sous le nom de Bénard, et, par son intermédiaire, avec Barras lui-même. Barras s'était montré favorable au rétablissement de la monarchie, disposé à y travailler, ne réclamant pour lui qu'indemnité et sûreté. Sourdat demandait des pouvoirs pour traiter.

Ces pouvoirs, on se le rappelle, étaient déjà aux mains de l'abbé de La Marre. Mais celui-ci, parti plusieurs jours après Wells, ne devait être à Paris qu'à la fin de mai. Wells, au contraire, allait s'y rendre, sans délai en quittant le quartier général du prince de Condé, établi à Mulheim, dans le duché de Bade. Comme il s'y trouvait encore, le roi lui envoya les pouvoirs que réclamait Sourdat. Ils étaient ainsi conçus:

«Nous autorisons M. Sourdat à entrer en pourparlers avec les membres du gouvernement qui voudront nous servir, à entendre les propositions qui seront faites par eux, soit pour les services qu'ils s'engageront à nous rendre, soit pour les récompenses qu'ils demanderont, à charge par le sieur Sourdat de nous rendre compte de tout, afin que nous puissions, en conséquence, lui transmettre de nouveaux pouvoirs et de nouveaux ordres.»

À cette pièce, le roi fit joindre une copie de la déclaration qu'à propos de l'affaire Bésignan, il avait confiée au président de Vezet. La copie comme l'original était de son écriture et signée de lui. Enfin, par son ordre, le comte d'Avaray écrivit à Sourdat, le même jour 7 avril, pour l'autoriser à promettre à Barras «sûreté, liberté de dénaturer et d'emporter ailleurs sa fortune, inaction et silence des tribunaux, avantages présents et futurs pour ses proches, tout l'argent enfin dont il pourrait compenser la perte par les services signalés qui lui auraient été spécifiés impérativement».

Dans une autre lettre adressée, le 13 avril, à de La Marre pour le mettre au courant de la négociation qui allait s'ouvrir, d'Avaray disait encore: «L'alliance des royalistes avec un parti qui pourrait culbuter la faction des Constitutionnels serait sans doute un chef-d'œuvre de politique; mais le portrait qu'on nous trace de Barras me donne lieu de craindre qu'il n'exige plus que le roi ne peut accorder, et qu'il ne promette plus qu'il ne pourra tenir. J'ai marqué, dans ma lettre du 7 août, les bornes qu'il est impossible au roi de passer, et il les a confirmées de sa main. Conviendront-elles à un homme ambitieux? N'est-il pas même à craindre qu'elles l'irritent? Mais attendons ce qu'il dira et ensuite ce qu'il saura faire.»

Les réflexions de d'Avaray révèlent un esprit judicieux et prouvent qu'il voyait sans confiance commencer cette négociation. Ce n'était déjà que trop puéril d'admettre même un moment, d'une part que la monarchie pourrait être rétablie par l'accord des révolutionnaires et des royalistes d'ancien régime, à l'exclusion des royalistes constitutionnels, et d'autre part que les membres du Directoire accepteraient comme prix de leur participation au rappel du roi la proscription et l'exil.

Telles ne sont pas cependant les seules raisons, qu'en réponse à d'Avaray, invoqua l'abbé de La Marre pour le mettre en garde contre les illusions et les espoirs prématurés. Pas plus que lui, il ne croyait que les membres du Directoire fussent en état de tenir les engagements qu'on leur supposait l'intention de prendre. Mais, de plus, il était convaincu que leurs promesses cachaient un piège. Ils ne pouvaient se soutenir que par la guerre. Celle du dehors touchant à sa fin, ils cherchaient à la rallumer au dedans. «L'opinion les poursuit à outrance; il leur faut donc une diversion puissante qui justifie toutes les rigueurs.» Néanmoins, il convenait de s'aboucher avec eux, mais uniquement pour les entendre, quitte à formuler des conditions s'ils semblaient disposés à en accepter.

Ces conditions, Sourdat les connaissait déjà; il était autorisé à en faire usage au cours de la négociation. Il devait demander d'abord que le Directoire n'apportât aucun obstacle à l'établissement du roi dans une principauté plus rapprochée du Rhin que ne l'était le duché de Brunswick, et ensuite qu'il versât aux représentants de Sa Majesté les quelques millions nécessaires à l'exécution du projet. «Ils les ont promis, disait d'Avaray, et la suite qu'ils donneront à cette promesse sera la mesure de leur volonté et de leurs moyens, car on ne peut trop répéter que c'est à eux à faire tous les frais.»—«Vous savez, ajoutait-il dans une lettre à de La Marre, que je ne mets aucune importance à l'affaire des régicides, et que le roi l'a en horreur. Votre sagesse le rassure autant que la précision des instructions que vous avez reçues. Allez donc la sonde à la main, et, si vous y trouvez jour, sondez le malade un peu trop avant. Si ces messieurs n'ont que la guerre civile à nous offrir, ce n'est pas la peine d'entrer en marché; car, tôt ou tard, nous l'aurons pour rien.»

C'est le 18 mai qu'il s'exprimait en ces termes. À ce moment, à en croire une lettre de Sourdat, reçue à Blanckenberg le lendemain, la négociation était en train depuis le 3, date de l'arrivée de Wells à Paris. Mis par lui au courant des volontés du roi, Sourdat s'était empressé de dépêcher Bénard à Barras; dès le 5, il rendait compte des résultats de cette première démarche.

«Bénard a déployé sur-le-champ tout le zèle dont il est animé pour le service de Votre Majesté. Barras a manifesté toute l'étendue de sa joie à la vue du nom de Votre Majesté, et il s'est livré à toute l'effusion d'un cœur frappé de remords et qui brûle du désir impatient, sinon de réparer, car il reconnaît que cela est impossible, mais d'employer, d'épuiser toutes ses facultés à servir efficacement Votre Majesté. Il est un second directeur, Carnot, qui est également instruit de l'accès que Votre Majesté veut bien accorder au repentir; il ne montre pas moins de zèle. Barras veut que dans trois mois tout soit fini. Si ce vœu peut paraître présomptueux, au moins est-ce un élan. Nous allons sans délai travailler à fixer des points de contact qui puissent être mis sous les yeux de Votre Majesté: ils lui seront incessamment portés.»

Il ne semble pas, qu'en lisant ce récit qui respire une confiance enthousiaste, Louis XVIII ait mis en doute ni la réalité de l'entretien de Bénard avec Barras, ni celle des dispositions attribuées à ce directeur et à son collègue Carnot. Il est d'ailleurs assez difficile de n'y pas croire, étant donné d'une part le dévouement et la bonne foi de Sourdat, dont nous possédons maints témoignages, et le désintéressement de Bénard, qu'on ne voit à aucun moment de la négociation stipuler pour lui des avantages personnels. C'est tout autrement qu'avaient agi Fauche-Borel et Montgaillard en nouant l'intrigue Pichegru. Ils avaient exigé des promesses de récompenses pécuniaires et autres. C'est tout autrement aussi qu'agira David Monnier, lorsqu'au lendemain du dix-huit fructidor, il se prétendra en situation d'assurer à la cause royale l'appui de ce même Barras; il multipliera les demandes d'argent et trouvera dans Fauche-Borel, à l'effet de les appuyer, un avocat intéressé. Rien de pareil dans l'attitude de Bénard; il ne réclame, Sourdat le déclare, que l'honneur de servir le roi. De La Marre lui-même, qui bientôt démontrera le vide et le peu de consistance de la négociation, ne suspectera pas la bonne foi des négociations et n'accusera que leur sottise et leur crédulité. Quant à Louis XVIII et à d'Avaray, s'ils sont convaincus de la bonne foi de Bénard et de Sourdat, ils ne le sont pas de celle de Barras. En commentant le récit qui nous inspire ces réflexions, d'Avaray exprime à de La Marre la crainte que Sourdat ne témoigne trop d'empressement et ne soit trop prompt «à se livrer aux espérances peut-être trompeuses» qu'on lui a inspirées. Aussi insiste-t-il sur la nécessité pour les négociateurs de ne pas s'écarter de la ligne qu'il leur a tracée et de mettre à l'épreuve les moyens de Barras.

De La Marre, quand ces recommandations lui parvinrent, venait d'arriver à Paris, avec la double mission de mettre sur pied le conseil royal et de suivre de près la négociation engagée par Sourdat avec le Directoire.

En ce qui touche le conseil royal, au spectacle des rivalités et des intrigues suscitées à l'annonce de sa prochaine formation dans le parti royaliste, il avait reconnu promptement l'impossibilité de le former. Wickham, le commissaire anglais, mécontent d'en voir la présidence confiée au prince de La Trémoïlle, prétendait la faire remettre au baron d'André, qui était à sa dévotion. Il avait envoyé à Paris son homme de confiance, le jeune Bayard, en le munissant des moyens nécessaires pour apporter des entraves à l'exécution du plan du roi. Bayard n'avait rien trouvé de mieux que d'exciter les uns contre les autres les membres de l'ancienne agence, les uns encore détenus, mais ayant conservé des communications avec le dehors, les autres poursuivis, mais non arrêtés. Ceux-ci avaient cessé tous rapports avec ceux-là. Tous s'accusaient réciproquement. Ils entendaient exercer la suprématie dans le prochain conseil; ils essayaient de perdre La Trémoïlle dans l'esprit du roi, en alléguant, ce qui était vrai, qu'il n'avait pu obtenir du gouvernement anglais les fonds indispensables à la réorganisation de l'agence. Ils invoquaient aussi la nécessité de ne pas offenser Wickham en refusant son candidat d'André, mais en même temps le péril qu'il y aurait à nommer celui-ci «qui n'était pas sûr».

Effrayés et découragés par ces lamentables querelles, l'abbé de Dampierre et l'abbé d'Esgrigny se dérobaient sous de vains prétextes à la confiance du roi. Finalement, de La Marre en trouvait pour former le nouveau conseil que des hommes décriés, compromis par leurs légèretés et leurs imprudences, et desquels on ne pouvait attendre des services efficaces. Dans sa correspondance avec d'Avaray, il dressait le triste tableau de ces divisions. Il avoue qu'il n'y a rien à faire pour le moment, qu'il faut renoncer à l'établissement du conseil royal, se contenter d'avoir à Paris deux agents, l'un pour l'extérieur, l'autre pour l'intérieur, tous les deux sûrs, tous les deux habiles, tous les deux ne figurant pas ou ne figurant plus sur la liste des émigrés et socialement placés pour avoir accès dans le Corps législatif. À défaut du général Pichegru, à qui ses fonctions de président des Cinq-Cents ne permettent pas de servir directement la cause royale, il propose au choix du roi le prince de La Trémoïlle et le baron d'André, l'homme de Wickham qu'il importe de ménager.

Il n'est pas plus rassurant relativement à la négociation Barras. Ses observations l'ont convaincu que Sourdat et Bénard sont dupes de leur crédulité, et que Barras les a joués. «Il n'y a personne à voir, personne à tenter; dans l'état où sont les choses, personne ne vaut d'être acheté.» À l'heure où, avec une netteté excessive, il manifeste son opinion, Sourdat, dans la correspondance que nous possédons de lui, tient un tout autre langage. Il fait part des propositions de Barras à l'agent La Barberie, qui répond «qu'elles ne doivent pas être négligées, mais avec bien de la discrétion.» Il écrit à l'agent Valdené, qui réside en Suisse et qui transmet aussitôt sa lettre à Blanckenberg: «Je laisse à M. de La Marre à vous dire dans le temps, de quelle manière s'effectuera ce que j'ai annoncé de la part des directeurs. Il vous dira de même de quelles précautions nous avons fait usage pour ne pas exposer le secret de cette négociation, que nous avons fait regarder comme manquée à Wells lui-même pour l'ensevelir dans le plus profond mystère; car la moindre connaissance en perdrait les auteurs et ruinerait les affaires du roi, qui par ce moyen peuvent devenir très brillantes en dépit de tous les envieux.»

Sans se douter que ce que de La Marre mande au même moment à Blanckenberg ne cadre guère avec ces assurances, et ne remarquant pas ce qu'il y a de contradictoire entre le soin qu'il a pris de détourner Wells de la trace du secret et la confidence qu'il en a faite à La Barberie et à Valdené, Sourdat, en écrivant au roi, est plus affirmatif encore. D'après lui, Barras nourrit toujours les mêmes intentions. Si de La Marre n'a pu forcer sa porte, ni lui arracher un engagement, il ne faut pas s'en étonner: «Barras sent le danger de se compromettre et la nécessité du secret. Mais l'intermédiaire que de La Marre a vu plusieurs fois est bien moins un agent des directeurs qu'un fidèle et zélé serviteur du roi, et la confiance que l'on doit à cet intermédiaire, dont je suis assuré, doit en inspirer dans les personnes au nom desquelles il agit.»

À l'appui de ses dires, Sourdat envoie un aperçu du plan qu'ont élaboré ensemble Barras et Carnot. Ce plan consiste à mettre en mouvement cent dix mille hommes choisis dans les armées républicaines et commandés par les meilleurs généraux. Un décret autoriserait à les tenir en armes après la paix, et on les choisirait de manière à être sûr de leur docilité. Trente mille seront mis en garnison dans deux places fortes, vingt mille dans Paris, cinquante mille dispersés dans les provinces pour servir de noyau aux royalistes qui viendront se joindre à eux au moment décisif, dix mille enfin tiendront la campagne et formeront une armée d'exécution. C'est par elle qu'on fera proclamer le roi. Le Directoire et les conseils feindront de se rendre à son vœu, et une députation sera alors envoyée au roi pour le prier de venir reprendre le gouvernement du royaume.

Les auteurs du plan se chargent de tout, ne demandent au roi que de les laisser faire, n'exigent qu'une promesse leur garantissant sûreté et indemnité, et assurant aux officiers qui se seront distingués au rétablissement du trône que leurs grades leur seront conservés. Les directeurs ne peuvent fournir l'argent nécessaire à l'exécution de ce plan; ils désirent que le roi travaille à leur en procurer; ils offrent d'ailleurs de lui en faciliter les moyens.

Ces vastes projets présentaient si peu de vraisemblance, et leur mise en train tant de difficultés; il était si extraordinaire qu'après avoir promis des fonds, Barras et Carnot, maîtres de la France, se fussent adressés au roi pour s'en procurer, que celui-ci, déjà mis en défiance, eût été tenté de croire à la fourberie de ses agents si la note envoyée par Sourdat n'eût été revêtue d'initiales et d'un paraphe que Bénard déclarait être ceux de Barras. Il demeura donc en proie à l'incertitude, partagé entre la crainte de perdre une occasion de recouvrer sa couronne et celle d'être la dupe soit de Barras, soit de Bénard.

Qui disait vrai, de l'abbé de La Marre ou de Sourdat, et ce dernier était-il autorisé à persévérer dans sa confiance, à présenter Barras comme très mécontent du retard qu'on mettait à lui répondre et comme disposé à s'adresser à Monsieur, comte d'Artois, «dont il espère être accueilli plus favorablement?» Sans doute, la combinaison qu'il proposait prouvait la puissance du Directoire, puisqu'il s'agissait d'entraîner une armée de plus de cent mille hommes à arborer la cocarde blanche aux cris de «Vive le roi»! Mais ne pouvait-on redouter que ce même Directoire n'employât cette armée à neutraliser en les écrasant d'un seul coup les royalistes, qui, trompés par de fallacieuses promesses, viendraient se joindre à elle?

Cependant, à la date du 26 juin, d'Avaray s'étonnait encore que l'importante communication dont il vient d'être parlé n'eût été suivie d'aucune autre; mais c'est le 17 août seulement qu'en réponse à une lettre de l'abbé de La Marre, il déclarait que ses précédents soupçons et ceux de son maître s'étaient changés en certitude. «Vous voilà plus convaincu que jamais que cette prétendue négociation avec Barras n'est qu'un conte bleu. Il faut rompre absolument cette intrigue, dont l'odieux, si elle venait à percer, retomberait sur le roi et non sur les petits bavards qui l'ont ourdie.»

À prendre à la lettre ce langage accusateur, on ne saurait méconnaître qu'il est plus accablant pour Sourdat et Bénard que pour Barras. Il est cependant remarquable que l'incident ne met pas fin à la faveur dont jouit Sourdat à Blanckenberg. Il reste le correspondant du roi et de d'Avaray; ils continuent à accueillir avec confiance les informations qu'il envoie sur l'état du parti royaliste; ils recourent souvent encore à son dévouement et à son zèle. De La Marre lui-même, qui le soupçonne un moment de l'avoir dénoncé au Directoire, se rétracte bientôt; car, au dix-huit fructidor, il lui doit son salut; il rend hommage à sa loyauté tout en conservant des doutes sur son habileté. Ce qui d'ailleurs Sourdat place au-dessus du soupçon, c'est que, lorsque du fond de la prison du Temple, où sont encore détenus Duverne de Praile, l'abbé Brottier et La Villeheurnoy, sortent les dénonciations arrachées au premier de ces malheureux par la crainte de la mort, Sourdat figure parmi les agents royalistes que le dénonciateur désigne comme d'actifs artisans des complots ourdis contre le Directoire.

On peut supposer, il est vrai, qu'il a été la dupe non de Barras, mais de Bénard, et que celui-ci a forgé de toutes pièces les intentions et les projets qu'il a présentés comme étant ceux du tout-puissant directeur. Mais comme, d'autre part, il est acquis qu'il n'a rien demandé au roi pour prix du service qu'il offrait de lui rendre, et que son intérêt personnel n'a pas été en jeu, la supposition qui l'accuse, loin de prouver que Barras a ignoré les offres faites en son nom, tendrait à établir au contraire qu'il les a suggérées. Si Bénard, son subordonné, a joué une comédie dont on ne voit pas le but puisqu'il la jouait gratuitement, il est plus que vraisemblable qu'il ne l'a jouée qu'avec son consentement, pour le documenter sur les projets des royalistes. Que Bénard, en cette circonstance, ait été l'homme du roi ou qu'il ait été l'homme de Barras, tout autorise à affirmer que celui-ci s'est prêté à ces entretiens. Le fait qu'il n'en a pas parlé dans ses mémoires, bien qu'on puisse y voir la preuve qu'il ne les a pas connus, peut plus justement encore être interprété comme un témoignage de son impuissance à établir qu'on le calomnie en le montrant à un jour donné comme disposé à rétablir les Bourbons.