Paul Ier s'était jeté avec enthousiasme dans cette guerre contre la France. Pour y imprimer une impulsion plus énergique, il rappelait à sa cour le feld-maréchal Souvarof, tenu en disgrâce depuis la mort de Catherine. Il lui confiait le commandement suprême de ses armées, lui donnait l'ordre de se rendre en Italie, d'y opérer sa jonction avec les troupes autrichiennes commandées par Mélas, et, après en avoir chassé les Français, de se porter en Suisse, où il se réunirait à Korsakof, pour de là entrer en France par la Franche-Comté.
De nouveau, Louis XVIII se flattait de la certitude qu'il touchait au terme de ses maux. Le désir de jouer un grand rôle se fortifiait dans son cœur. Quelque inquiétude qu'il éprouvât, en constatant que les énergiques décisions prises par Paul Ier l'avaient été à son insu, il ne pouvait croire qu'elles seraient exécutées, sans qu'il fût appelé à participer à leur exécution.
Dans sa pensée, pour assurer en France un favorable accueil aux armées alliées, il importait qu'elles y fussent précédées d'une déclaration des puissances, portant qu'elles répudiaient toute idée de conquête et ne faisaient la guerre qu'à l'effet de rétablir le roi sur son trône. Cette déclaration devait être appuyée par sa présence, par celle de son drapeau à l'avant-garde de la coalition. À défaut de lui, un prince de son sang devait le représenter. Il souhaitait encore qu'au préalable, ses agents dans les capitales de l'étranger fussent couverts par la protection des ambassadeurs et ministres de Russie, afin qu'il ne pût exister aucun doute sur les vues du tsar. Comme il semblait nécessaire que l'entrée des alliés sur le territoire français fût facilitée par les insurrections de l'intérieur, le roi était d'avis que les cabinets formant la coalition devaient accorder un concours effectif aux tentatives des royalistes sur tous les points où elles se produiraient et particulièrement en Vendée. Enfin, comme suprême manifestation de la protection accordée par l'Empereur de Russie à la maison de France, le roi voulait que le mariage de la fille de Louis XVI avec le duc d'Angoulême fût célébré au moment même où éclaterait la guerre, et que la nouvelle en fût répandue en France par les soins des alliés.
Ces idées, loin d'être nouvelles, s'étaient déjà produites sous des formes diverses. Les circonstances contraires avaient empêché qu'il y fût donné suite. Elles reprenaient maintenant leur importance. La résolution du tsar leur donnait une pressante actualité. Mais, pour les exposer utilement à Saint-Pétersbourg, la correspondance était insuffisante. Elles ne pouvaient être exposées et défendues que par un personnage étroitement associé à la pensée du roi, Saint-Priest ou d'Avaray.
Saint-Priest, rebuté par les déceptions de son précédent voyage, refusa-t-il de se rendre à Saint-Pétersbourg? Allégua-t-il qu'après trois missions remplies par lui près de la cour de Russie, il avait le droit d'en décliner une quatrième? Est-ce d'Avaray, au contraire, qui, redoutant l'insuffisance du crédit de Saint-Priest et confiant dans ses propres talents, demanda la préférence au roi toujours empressé à lui fournir l'occasion de se distinguer? C'est ce que le silence des documents ne permet pas de préciser. Ce qu'ils établissent, c'est que d'Avaray partit le 11 février, accompagné de l'abbé de La Marre, accidentellement à Mitau. En présentant son favori au tsar dans une lettre autographe qui le qualifiait «comte d'Avaray, maréchal de camp, capitaine de mes gardes», le roi disait: «C'est lui qui m'a tiré de captivité, et depuis ce temps, il n'a cessé, par son zèle et ses autres bonnes qualités, de justifier l'amitié et la confiance que je lui porte.»
Après la brutale expulsion qui, au commencement de 1801, par l'hiver le plus rigoureux, jeta hors de Russie la famille royale réfugiée à Mitau, il n'est pas dans l'histoire de l'émigration d'épisode plus lamentable que ce voyage de d'Avaray. La correspondance permet d'en suivre jour par jour les humiliantes péripéties.
Le 16 février, d'Avaray, arrivé à Saint-Pétersbourg, se présente chez le comte Rostopchine, ministre des affaires étrangères, chez le prince Kotschoubey, vice-chancelier. Il n'est reçu ni chez l'un ni chez l'autre. À tous deux, il laisse un billet. «Le comte d'Avaray, capitaine des gardes de Sa Majesté très chrétienne, est venu pour avoir l'honneur de présenter son respect à M. de Kotschoubey. Il est porteur d'une lettre du roi son maître pour Sa Majesté Impériale et attend les ordres qu'elle daignera lui faire donner hôtel de Grodno. Samedi 5/16 février.» Billet analogue laissé chez Rostopchine. Kotschoubey ne répond pas. Rostopchine répond le lendemain. «Il le prie de vouloir bien remettre la lettre dont il est le porteur à Mgr le chancelier prince de Bezborodko. Sa Majesté Impériale l'Empereur ne tardera pas à donner ses ordres relativement à la présentation de M. le comte d'Avaray.» Quand d'Avaray se rend chez le chancelier, il est froidement accueilli. Bezborodko reçoit la lettre du roi «Très Chrétien», promet de la remettre à l'Empereur, mais ne prononce pas un mot qui puisse donner au pauvre ambassadeur un encouragement ou une espérance.
D'Avaray revient mélancoliquement «à son auberge». On l'y oublie pendant cinq jours. La cour est tout entière aux préparatifs des fêtes qui vont être données à l'occasion du mariage de l'archiduc Joseph d'Autriche avec une fille du tsar. Ce jeune prince est arrivé à Pétersbourg, sous le nom de comte de Burgau. Avec sa sœur, dite comtesse de Rombeck, il est descendu chez l'ambassadeur autrichien, M. de Cobenzl. Entre le palais impérial et l'hôtel de l'ambassade, ce ne sont qu'allées et venues, échanges de visites, réceptions et dîners. Dans ce joyeux mouvement, personne ne songe à d'Avaray. Il n'ose quitter sa chambre; il s'y morfond, ne connaissant à Saint-Pétersbourg que quelques rares Français. La Ferté, qui vient le voir, cherche vainement à le rassurer, à calmer les susceptibilités d'une vanité froissée.
Le 21 février, l'envoyé du roi se décide à se rappeler au souvenir de Rostopchine. Il écrit une lettre bien humble, dont tous les termes sont pesés. Il se met avec confiance sous la protection du ministre, lui parle avec émotion de son malheureux maître. Rostopchine se laisse toucher. Il envoie le même jour un avis officiel, portant que d'Avaray sera reçu par l'Empereur le dimanche suivant. Il y joint un mot de sa main: «Vous ne pouvez pas douter, Monsieur le comte, ni de l'intérêt de Sa Majesté Impériale pour tout ce qui regarde le roi votre maître, ni du plaisir qu'il aura de vous voir dimanche. Sa Majesté l'Empereur désire que vous demandiez une heure à M. le chancelier pour converser avec lui et lui exposer l'objet de votre mission, qui doit être d'une très grande importance dans un moment où les affaires prennent une tournure qui semble mettre une fin heureuse aux malheurs de la France.»
Ce langage rend confiance à d'Avaray. Le dimanche, il se rend au palais impérial. À peine distingué au milieu des courtisans, il est présenté à l'Empereur par le chancelier. Il a préparé le discours qu'il compte tenir; il n'a pas le temps de le prononcer. Paul Ier lui adresse un compliment flatteur; par un retour sur l'époque où d'Avaray contribua à faire sortir de Paris le comte de Provence, il rend hommage à sa fidélité; puis il s'éloigne avant que d'Avaray ait pu placer un mot. Sa physionomie a-t-elle déplu au tout-puissant et bizarre monarque? On ne sait; mais il ne sera plus admis en sa présence; c'est avec le chancelier qu'il lui est enjoint de conférer. À l'exception du chancelier, aucun personnage de la cour ne le recevra. Bezborodko lui-même ne lui accordera que deux audiences. C'est au moyen de notes envoyées par d'Avaray, auxquelles il est rarement répondu, que la négociation se poursuit.
Quant à Rostopchine, il se fait invisible. Vainement d'Avaray assiège sa porte, s'ingénie à trouver les moyens de l'ouvrir; elle reste close, «M. de Rostopchine ayant pour principe de ne voir pour affaires que les personnes avec lesquelles il se trouve en relations par ordre de Sa Majesté Impériale l'Empereur.» D'Avaray se plaint respectueusement: «Comme homme du roi, honoré de sa confiance et chargé d'une mission agréée par Sa Majesté Impériale, je vous ai suffisamment marqué, Monsieur, le désir extrême de vous entretenir; j'ai fait plus: comme individu et indépendamment des affaires qui m'amènent, j'ai cherché avec empressement l'occasion de vous voir et de faire ma cour à Mme de Rostopchine. Il m'a été facile de remarquer que j'avais à respecter des motifs de circonspection et de prudence, qui mettaient obstacle à mes vœux.»
Il renonce à arriver jusqu'à Rostopchine, mais non à l'intéresser à ses démarches. Il parvient à obtenir que le ministre consente à remettre ses notes à l'Empereur, à les appuyer auprès de Bezborodko; mais c'est tout. Il continue à être consigné. Il ne reçoit que de rares billets, les uns révélant la courtoisie, les autres affichant l'impertinence. S'il écrit que «c'est une cruelle chose d'avoir uniquement à traiter par écrit, et qu'il devient souvent impossible de s'y soumettre», on lui marque, par le silence, qu'il a déplu. Si, pour forcer la porte rigoureusement fermée, il transmet des rapports venus de France que, de Mitau, le roi lui a envoyés pour faciliter ses démarches, on objecte, en le remerciant, «que toutes ces nouvelles sont déjà parvenues à la connaissance de Sa Majesté Impériale l'Empereur, soit par ses ministres, soit par les employés dans les pays étrangers.»
Ainsi, peu à peu, se remplit la coupe des amères humiliations. Une dernière avanie est réservée à d'Avaray. Les ministres étrangers sont invités à dîner chez l'ambassadeur d'Autriche, à la table du comte de Burgau. Quelques Français, notamment l'abbé de Tressan, ont été admis au même honneur. Le représentant du roi de France a la douleur de n'être pas compris dans cette invitation. Ses compatriotes croient, pour ce motif, devoir la décliner, soit qu'il leur présente son exclusion comme une offense à leur commun souverain, soit qu'eux-mêmes aient spontanément ressenti cette injure. Quant à lui, il demande «comme une grâce la permission d'attendre, fût-ce dans l'antichambre, le moment où il pourra être admis à faire sa cour à M. le comte de Burgau». Mais le comte de Cobenzl l'accuse d'avoir provoqué le refus des invités français, parce qu'il n'en faisait pas partie, et accueille sa requête de telle sorte que d'Avaray se décide «à lui sauver jusqu'à l'inquiétude de rencontrer à sa porte un Français fidèle».
D'ailleurs, il ne se résigne pas sans bruit. Il écrit à la comtesse de Rombeck, au prince d'Auersperg, qui a accompagné l'archiduc et sa sœur à Saint-Pétersbourg. Ses lettres sont jugées offensantes pour le prince autrichien. Elles font scandale. Alors d'Avaray écrit à Rostopchine pour se justifier. Il lui raconte les faits, envoie copie de ses lettres, le fait juge et non sans amertume. «Sous les yeux du plus puissant souverain du monde, qui accueille et honore la fidélité et la vertu malheureuses, il faudrait, au moins en apparence, leur porter respect et particulièrement à une époque où tous les efforts doivent se réunir pour mettre un frein au triomphe de la félonie et du crime, ne pas couvrir de dédain ceux qui professent le plus haut de nobles sentiments.» La lettre est longue; elle remplit plusieurs pages d'une écriture fine, serrée, à peine lisible.
Rostopchine s'impatiente de ce verbiage. Il inflige une dure leçon au prolixe représentant du roi de France: «Étant obligé par les affaires, par le mauvais état de ma santé et par habitude, de rester la plus grande partie du temps chez moi, je n'ai rien su des bruits que l'on a fait courir sur votre compte et dont vous avez bien voulu me donner connaissance. Il me serait impossible de prendre sur moi de censurer la conduite de M. l'ambassadeur comte de Cobenzl, encore moins de la lui prescrire. Je me borne uniquement à remplir la volonté de mon maître, en évitant, avec le plus grand soin, toute occasion où je pourrais être pour quelque chose sans être bon à rien.»
Ce laconique et railleur billet paraît avoir été le couronnement de la mission de d'Avaray. Quelques jours après l'avoir reçu, il quittait Saint-Pétersbourg, sans qu'il eût été répondu à ses demandes. Il rentrait à Mitau, à la fin de mars, le cœur ulcéré, donnant à rire, non à Saint-Priest, qui avait l'âme trop haute pour se réjouir de son échec, mais aux envieux qu'il devait à sa longue faveur dans cette petite cour, «où l'intrigue, la morgue et l'envie trouvaient le loisir de s'exercer à défaut d'occupations plus nobles[74].» Il est vrai que quelques jours plus tard, comme fiche de consolation, il recevait le grand cordon de l'un des ordres impériaux avec une lettre du tsar qui rendait hommage à son dévouement et à sa fidélité.
Malgré le piètre résultat du voyage de d'Avaray, le roi ne renonça pas à obtenir satisfaction sur les divers objets énumérés dans les notes qu'avait inutilement présentées son envoyé. Il écrivit au tsar, sollicitant avec instance une solution. La réponse qu'il reçut à cette occasion se ressentait de la mauvaise humeur dont d'Avaray venait de subir si durement les effets. Elle prouvait que Paul Ier commençait à être las des exigences de l'exilé de Mitau. Elle révélait que, s'il entendait contribuer à son rétablissement, c'était par ses propres moyens, sans avoir à tenir compte de réclamations et de conseils qu'il jugeait excessifs, inutiles et inconsidérés.
«Je n'ai pas besoin de donner à Votre Majesté, à cette occasion, de nouvelles assurances de l'amitié et de l'intérêt que je lui porte. La part que je prends dans la guerre actuelle, mes armées en mouvement, les peines que je me donne pour armer l'Europe contre vos sujets, ennemis de vos droits, tout doit vous prouver combien je m'occupe de votre personne et combien doivent monter les frais de mes expéditions par terre et par mer. L'Angleterre n'ayant rien fixé pour votre traitement, il faudrait qu'elle vous l'assignât de son propre mouvement ou d'après la lettre, que Votre Majesté m'a communiquée, écrite par elle au roi d'Angleterre.»
Le roi dut se résigner et attendre les événements. La Maisonfort et Fauche-Borel arrivèrent à Mitau, en compagnie du duc de Fleury[75]. Le premier gentilhomme de la chambre, dépité par l'inutilité de ses efforts pour les empêcher de se rendre auprès du roi, cherchait une revanche. Il rêvait de se faire envoyer à Saint-Pétersbourg, au lieu et place des deux rivaux qui se disputaient la faveur d'y porter à Paul Ier le récit de la négociation entamée avec David Monnier et les demandes qu'elle nécessitait. Pour mieux réussir dans ce rôle du troisième larron, il avait écrit de Hambourg en des termes peu favorables à ceux qu'il voulait supplanter.
À Mitau, on était donc prévenu contre eux, contre La Maisonfort surtout, moins connu du roi que Fauche-Borel, et sur lequel s'étaient plus particulièrement exercées les critiques du duc de Fleury. Déjà, en apprenant que Panin leur avait délivré des passeports pour la Russie, Saint-Priest, dans une lettre à Thauvenay, n'avait pu dissimuler son mécontentement, écho de celui du premier gentilhomme de la chambre: «Lorsque je songe à la jactance de La Maisonfort sur ce voyage et à l'effet qu'il fera peut-être à Saint-Pétersbourg, je ne suis pas sans inquiétude.»
Les préventions que trahissait ce langage n'affaiblirent en rien la cordialité de l'accueil que reçurent La Maisonfort et Fauche-Borel. Mais lorsque s'ouvrit le débat sur la marche qu'il convenait d'y imprimer, La Maisonfort l'emporta haut la main sur Fauche-Borel, et à plus forte raison sur le duc de Fleury. Séduit par son éloquence, par l'ardeur de ses protestations de dévouement, par la confiance qu'il exprimait dans l'heureuse issue de ses démarches, le roi le désigna pour aller à Saint-Pétersbourg soumettre au tsar les moyens d'exécution du plan dont le fond venait d'être définitivement adopté. Ainsi se réalisaient les ambitions de La Maisonfort. Il restait seul maître de «l'affaire», après avoir semé en route les trois personnages qui la lui disputaient.
Il fallait cependant panser la blessure faite à la vanité de Fauche-Borel. On lui démontra la nécessité de rejoindre Pichegru, «qui l'attendait avec impatience pour régler ses propres démarches,» d'aller ensuite à Londres confier le secret aux ministres et solliciter leur concours. On le chargea, en même temps, de porter à David Monnier le projet des lettres patentes destinées à Barras. Ce projet avait reçu sa forme définitive. David Monnier l'attendait à Hambourg pour le communiquer au directeur, et, si ce dernier l'approuvait, recevoir de lui l'acte écrit et signé de sa soumission au roi, qui devait être échangé avec l'original des engagements royaux. Fauche-Borel obtint en outre la promesse que les preuves données par lui de son attachement à la cause royale, en cette circonstance et en d'autres antérieures, seraient portées à la connaissance du tsar, de qui il avait espéré un dédommagement à tant de sacrifices. Il partit heureux et consolé.
Le roi, après le départ des négociateurs, attendit avec impatience le retour de celui d'entre eux qui s'était rendu auprès du tsar. Cette affaire Barras coïncidait avec la mise en marche des armées alliées, avec les offres et les plans de Pichegru, de Dumouriez, de Willot. On pouvait maintenant juger de l'effet du concours de ces généraux, de l'appui qu'ils donneraient aux coalisés: Pichegru en pénétrant en France par la frontière de l'Est, soutenu par les Russes, et en prenant possession, au nom du roi, de la Franche-Comté, où la cause des Bourbons comptait des défenseurs jusque parmi les officiers supérieurs commandant la place de Besançon; Willot en entrant, derrière les Autrichiens, par le Dauphiné et la Provence, tandis que Précy soulèverait Lyon, le Puy, Rodez et Mende; Dumouriez, enfin, en débarquant en Normandie à la tête du contingent danois, appuyé par les Anglais. D'un si remarquable mouvement, on pouvait tout attendre, surtout s'il était secondé par Barras, qu'on croyait disposé à tenir les promesses faites en son nom.
Comment la cour de Mitau ne se serait-elle pas livrée à la joie et à l'espérance, quand elle recevait des lettres comme celle-ci, écrite par le tsar à Louis XVIII, le 14 mai? «Relativement au général Pichegru et au projet de le revêtir du commandement d'une armée française qui, préparée par Barras et ses agents, de républicaine deviendrait royaliste, je suis persuadé, d'après ce qui m'est revenu au sujet de ce général par le comte d'Avaray, qu'il se trouve muni d'instructions et de moyens par l'Angleterre, et que celle-ci ne fera sans doute aucune difficulté de pourvoir à des secours ultérieurs, dès qu'elle verra qu'ils ne seront pas employés en vain.»
Les intentions que Paul Ier attribuait à l'Angleterre étaient, par malheur, sans fondement, un écho des illusions de Louis XVIII, encouragé par les bulletins qu'il recevait de l'intérieur de la France. «Tout présage, disait l'un de ces bulletins, que le succès des efforts qui se préparent sur tous les points de la France dépassera les espérances des royalistes et les craintes des républicains, surtout si les puissances indiquent le rétablissement de la monarchie comme le but et le terme de la guerre.»
Cependant le roi s'étonnait du mutisme des personnages dont on lui annonçait la soumission. Il se demandait si leur conversion avait été sincère. Il trouvait inconcevable que Pichegru, au mois d'avril, fût encore à Brunswick, pendant qu'on se «débattait» en Suisse. «Il y a bien ridiculement perdu son temps, balloté par les gens qui l'accaparent. Il ne paraît pas soutenir l'idée d'un grand caractère qu'on lui donnait gratuitement... Au fond, il faut en revenir à l'aveu de Dumouriez qu'ils n'ont, l'un et l'autre, ni troupes ni argent.» Le 5 mai, «cette permanence» de Pichegru en Westphalie inquiétait vivement le roi. On dut enfin comprendre que le général entendait subordonner ses démarches aux résultats de l'affaire Barras, de laquelle on aurait voulu le tenir éloigné. Il fallut se résigner à accepter sa collaboration sur ce terrain. Et, comme il persistait à ne pas écrire, on se résigna à prendre les devants. C'est à Saint-Priest qu'échut cette tâche. Il s'en acquitta le 11 mai.
«Je profite avec empressement, monsieur le général, de la circonstance qui se présente pour entrer en correspondance avec vous. Honoré, comme je le suis, de la confiance du roi, notre maître, pour ses affaires politiques, c'est un devoir agréable à remplir pour moi de vous assurer que tous les bons serviteurs de Sa Majesté verront avec satisfaction, lorsqu'il en sera temps, que vous en augmentez et illustrez le nombre. Je ne vous parlerai point de vos exploits, qui appartiennent à l'histoire; mais je vous louerai d'avoir donné, dès longtemps, le grand exemple d'un retour sincère à l'obéissance de notre légitime souverain.
«M. Fauche part pour vous rejoindre, muni de toutes les pièces que l'on désirait de nous. L'impossible d'accorder quelques points peu importants se trouve justifié par des motifs si palpables, que nous ne pouvons avoir de l'inquiétude que le succès des négociations en soit arrêté. Elles sont remises en vos mains, monsieur le général, et c'est pour le roi un plan de confiance, et pour nous un grand motif d'espérer. Nous nous attendons que le sieur Monnier ne tardera pas à revenir avec la lettre, qui doit être échangée contre les lettres patentes. Vous connaissez l'écriture et ne pouvez vous y méprendre. Si les circonstances exigeaient d'expédier quelqu'un à Paris et que votre choix tombât sur le sieur Louis Fauche, le roi vous autorise à l'employer à cet usage, à moins d'un danger imminent auquel le roi ne voudrait pas exposer un si fidèle serviteur. Vous en jugerez dans votre sagesse.» Ainsi, par cette lettre, on confiait à Pichegru la direction de l'affaire Barras. Les instructions du roi, transmises par Saint-Priest, allèrent le trouver à Brunswick[76]. Dans l'état d'esprit où il était, elles achevaient de faire de lui un des agents les plus actifs et les plus convaincus de cette négociation.
C'est sous cette forme que, jusqu'au dix-huit brumaire, il s'appliquera à réaliser les intentions du cabinet britannique et les espérances que Louis XVIII fonde sur son concours. Il s'épuisera en courses vaines, tour à tour en Suisse et en Allemagne, à Uberlingen, à Rastadt, à Augsbourg, à Francfort; se concertant avec les agents anglais, qui se jouent de lui; caressant des plans chimériques; se débattant au milieu des brouilleries, des divisions, des rivalités de l'agence de Souabe; dupe de ses illusions, découragé, désorienté; déclarant un jour qu'en invitant les officiers des armées républicaines à la trahison, «il ne faut point leur parler du roi pour ne pas les effaroucher;» plaidant un autre jour auprès de Wickham la nécessité de proclamer Louis XVIII; justifiant, en un mot, cette parole de Saint-Priest: «Il ne semble pas fait pour soutenir l'idée d'un grand caractère.»[Lien vers la Table des Matières]
Le jour même où Fauche-Borel quittait Mitau, le marquis de La Maisonfort se mettait en route pour Saint-Pétersbourg. Il était porteur d'une lettre de Saint-Priest pour le vice-chancelier Kotschoubey, à qui elle le présentait en ces termes: «M. le marquis de La Maisonfort est sujet du roi. Il était officier de dragons sous l'ancien régime de France. Il a perdu par l'émigration son état et sa fortune personnelle. Votre Excellence lui trouvera des moyens et du talent, et il est plus à même que personne de rendre bon compte de cette affaire.» Dans la même lettre étaient rappelés les anciens services rendus au parti du roi par Fauche-Borel, ainsi que «ses grands sacrifices de temps et d'argent». La Maisonfort n'était pas seulement chargé d'exposer à Paul Ier la négociation Barras. Au moment où il allait recommencer la guerre, le roi, de plus en plus impatient d'être associé aux événements qui se préparaient, avait voulu que son agent sollicitât du tsar la reconnaissance formelle de ses droits, que, depuis si longtemps, il réclamait des puissances.
Reçu par Kotschoubey, La Maisonfort n'eut qu'à se louer de sa courtoisie. Le vice-chancelier était chargé de l'entendre; il devait porter ensuite ses confidences à l'Empereur. La Maisonfort aurait voulu être admis à les faire lui-même à Paul Ier; mais, avant de lui accorder une audience, le tsar désirait connaître par le détail l'objet de sa mission. Il n'y avait qu'à se conformer à ces ordres. La Maisonfort se résigna. C'était vers le 15 mai. Ce premier entretien fut consacré à l'examen de ce qui s'était passé entre Fauche-Borel, David Monnier, Pichegru et La Maisonfort, ainsi que des diverses résolutions du roi. Le négociateur communiqua les lettres patentes rédigées par Louis XVIII. Il aborda la question qui dominait toutes les autres, en exprimant l'espoir que le souverain russe s'entendrait avec le cabinet de Londres, mis au courant de «l'affaire», pour procurer au roi les sommes demandées par Barras et ses agents: dix millions de livres tournois pour lui; deux millions pour ses coopérateurs; quinze cent mille francs à lui verser par avance sur les frais du mouvement à faire dans Paris; trois cent mille francs pour Bottot et quinze cents ou deux mille louis pour ce pauvre David Monnier qui, depuis huit mois, «avait suspendu les fonctions de son état» afin de se consacrer entièrement à la négociation, et qui réclamait à grands cris un acompte de onze cents louis, «pour lui disposer tous les entours du directeur.»
La Maisonfort ajouta qu'il était disposé, «bien qu'il eût préféré le voir en d'autres mains, à accepter l'emploi délicat de distribuer ces sommes,» à s'en déclarer responsable, à en justifier l'emploi, «en donnant pour garantie la bienveillance précieuse des deux souverains et la fortune déjà acquise, qu'il devait aux bontés du duc de Brunswick.» Il demanda encore un passeport pour sortir de Russie, soit par mer, soit par terre, des lettres de crédit sur Hambourg ou sur Londres, des recommandations propres à lui procurer l'entière confiance du comte de Woronzof en Angleterre, et du général Korsakof en Suisse. Aussitôt qu'il aurait été fait droit à ses demandes, il partirait pour Hambourg et pour Essen, en Westphalie, où devaient se réunir à lui David Monnier, revenu de Paris, Fauche-Borel, revenu de Londres, et Pichegru, qui ferait alors passer à Barras le plan dont il s'occupait «pour la suspension de tous les généraux suspects et la réorganisation de l'armée». L'exécution de ce plan devait être assurée ainsi à la fin d'août. «David Monnier a toujours dit qu'il considérait le commencement de septembre comme l'époque la plus favorable.» À ce moment, le roi serait arrivé au quartier général de Korsakof, où Pichegru le rejoindrait. Au signal donné par Barras, il entrerait en France par la Franche-Comté, à la tête des armées russes, et marcherait sur Paris.
Kotschoubey écouta sans sourciller ce chef-d'œuvre de haute mystification. Il en fit part à ses collègues et en entretint l'Empereur. Bien que la réponse définitive qu'emporta La Maisonfort soit pour démontrer que la cour de Russie ne partageait pas sa foi dans l'intrigue dont il était dupe ou complice, ses assurances parurent assez plausibles pour être étudiées. Paul Ier s'intéressa à ce fantastique projet. Il voulut en entendre l'exposé de la bouche de La Maisonfort. Il le manda, le 18 mai, à Paulowski. La Maisonfort redit sa chanson avec sa maestria ordinaire. Le souverain l'écouta complaisamment. Puis, avant de répondre, il fut d'avis que l'air, pour mieux être apprécié, méritait d'être écrit. Il demanda un mémoire explicatif. La Maisonfort en rédigea deux, qu'il remit trois jours après au vice-chancelier, en les faisant appuyer par Panin, qui venait d'arriver à Saint-Pétersbourg.
Depuis qu'à Berlin il s'était fait le protecteur de «l'affaire», Panin était sous le charme ou feignait de l'être. La Maisonfort s'attacha à exciter son zèle, en lui communiquant des lettres de David Monnier qu'il avait trouvées chez lui à son retour de Paulowski: «Je vous avoue que ces lettres venant de l'agent dont je suis sûr, elles me comblent de joie... On attend avec impatience à Paris des nouvelles de ma négociation, et on y est prêt à tout... J'engage ma tête à présent que, sérieusement, on nous sert, et à Paris, et en Italie même... David Monnier insiste pour une somme à disposer dès ce moment. Ce galant homme a fait deux voyages bien pénibles; il vient d'éprouver une maladie cruelle. Je crois qu'il serait sage et très sage qu'on me laissât disposer, moi ou tout autre, d'un crédit, à charge de rendre compte.»
Le premier des mémoires rédigés par La Maisonfort avait trait uniquement aux moyens considérés comme nécessaires pour assurer l'exécution du plan. L'auteur ne faisait qu'y répéter ce qu'il avait dit au tsar et à ses ministres, sans négliger d'insister sur les avances d'argent à faire immédiatement à David Monnier. Dans le second, il plaidait longuement l'obligation qui s'imposait aux puissances alliées, de procéder avant tout à la reconnaissance du roi de France. Après avoir passé en revue les forces de la coalition et établi qu'elle ne pouvait manquer d'être victorieuse, il ajoutait:
«On ne peut se dissimuler cependant que l'issue de la guerre prête à se rallumer et plus encore son utilité pour l'Europe dépendront principalement de ses principes et de son but. La nation française est puissante et belliqueuse; ses victoires l'ont remplie d'un indomptable orgueil. Une fatale expérience l'a instruite à regarder l'anarchie comme le pire de tous les maux, et la tyrannie qui l'opprime lui paraîtrait encore préférable à une domination étrangère. Si elle regarde les princes coalisés comme des ambitieux qui viennent chercher des conquêtes, ou comme de perfides protecteurs qui ne veulent la délivrer de l'oppression que pour la jeter dans de nouveaux désordres, elle s'armera contre eux tout entière par la nécessité de défendre ses foyers menacés ou de prévenir des maux plus grands que ceux qu'elle endure, et un tel peuple uni, animé par un tel motif, ne serait pas facile à subjuguer.»
Il fallait donc que les alliés se présentassent à la France comme des libérateurs, sans d'autre projet que celui de rompre des chaînes et de rendre le repos à l'Europe, en rétablissant la monarchie. «Si la coalition s'obstine à méconnaître le roi et à le traiter comme un souverain légitimement détrôné, les Français ne verront en elle que ses ennemis et les leurs. Si elle affecte de l'éloigner de ses sujets, elle n'aura aucun point de ralliement à leur indiquer. Veut-elle donc leur donner un gage certain de sa loyauté? Qu'elle reconnaisse solennellement le titre du roi. Veut-elle les attirer dans son parti et se faire des alliés en France? Qu'elle leur montre Louis XVIII, non pas, comme en 1796, obscur volontaire sous les drapeaux d'une puissance qui le repoussait, mais entouré de sa dignité, et chef, pour ainsi dire, d'une confédération armée en faveur de la monarchie française et de son légitime souverain... Si le roi est reconnu, s'il est à l'armée, les forces de l'intérieur, déterminées par la confiance, deviendront l'appui le plus solide de la coalition. Si le roi reste méconnu ou seulement éloigné, une trop juste méfiance tournera contre la coalition toutes les forces de l'intérieur.»
Pour conclure, La Maisonfort, après avoir supplié les souverains alliés de ne pas déférer aux Français le choix de leur gouvernement et de se tenir en garde contre le «dogme funeste de la souveraineté du peuple», sollicitait un manifeste de l'Empereur de Russie, attestant lui-même la bonne foi de ses alliés, et demandait qu'une armée russe guidée par le roi à travers la Suisse, sur les confins de la Franche-Comté et de l'Alsace, lui ouvrît les portes de son royaume. Les deux mémoires déposés entre les mains de Kotschoubey, La Maisonfort se croyait condamné à attendre une réponse durant plusieurs jours. Mais, dès le lendemain, il était appelé chez le vice-chancelier. Il y vint confiant, assuré que son langage à l'Empereur et aux ministres russes avait eu pour effet de les rallier à ses vues, de dissiper leurs hésitations, d'y substituer un enthousiasme égal au sien pour le plan qu'il s'était engagé à leur soumettre. Mais tout autre fut la réalité.
Sous les formes les plus courtoises, ne se trouva autre chose qu'un refus. Le diplomate moscovite l'enveloppa, il est vrai, de paroles doucereuses. Le roi pouvait juger, par l'intérêt si vif que l'Empereur avait toujours pris à son bien-être, combien Sa Majesté Impériale était heureuse de le voir saisir toute occasion qui lui paraîtrait propre à accélérer un changement favorable à sa cause. Oui, certes, il devait accorder les lettres patentes qu'on lui demandait. La teneur en était irréprochable. Cette mesure serait même agréable à l'Empereur, comme toutes celles que le roi croirait utiles à ses intérêts. Mais l'heure n'était pas venue de s'occuper de l'intégrité du territoire français. Le roi devait être persuadé que l'Empereur n'avait jamais songé à y porter atteinte, qu'il ne professait aucune idée contraire à celles qu'avait exprimées La Maisonfort. Sa Majesté Impériale supposait que les autres puissances intéressées à la guerre participaient aux mêmes sentiments. Il serait, du reste, facile de s'entendre sur cet objet quand les choses auraient acquis plus de maturité, c'est-à-dire quand la guerre ou tout autre événement permettrait de prévoir une issue favorable aux vœux des puissances et du roi. Jusque-là, il convenait de réserver la question.
Habile dans l'art de répandre «l'eau bénite de cour», Kotschoubey donnait à entendre que le roi recevrait en temps opportun toutes les satisfactions qu'il souhaitait. Il atténuait, par cette assurance donnée en vue de l'avenir, ce qu'offraient de vague dans le présent des réponses qui n'engageaient personne. Mais son langage se fit autrement net et précis quand on aborda la question des frais de la négociation Barras et particulièrement de l'avance de quinze cent mille francs nécessaire à sa mise en train. Il énuméra les grandes dépenses que la guerre naissante imposait au trésor russe et conclut à l'impossibilité de les grossir. La Maisonfort n'eut pas le temps de se lamenter, Kotschoubey s'étant empressé d'ajouter qu'il avait reçu de l'Empereur l'ordre de présenter l'envoyé du roi à l'ambassadeur Withworth. Paul Ier était convaincu que l'Angleterre ne refuserait pas les secours qu'il ne pouvait fournir. Il engageait donc La Maisonfort à s'adresser à elle par l'intermédiaire du personnage qui la représentait à Saint-Pétersbourg. Lui-même appuierait la requête et la recommanderait à Londres par la voie du comte de Woronzof. Il ne doutait pas que cette double démarche fût couronnée de succès, pour peu que le cabinet anglais trouvât le plan vraisemblable. Ce faible espoir constitua ce que La Maisonfort emporta de plus clair de son entrevue avec Kotschoubey. On lui promit une lettre autographe de l'Empereur pour le roi, résumant les réponses qu'il venait d'entendre, et, sans doute afin de tempérer la rigueur du refus, on lui délivra trois passeports pour lui et pour les auxiliaires éventuels qu'il serait en cas de s'adjoindre.
À l'issue de cette conférence, Kotschoubey le conduisit chez lord Withworth. Ce diplomate prêta une sympathique attention à ses ouvertures. Il promit d'en référer à sa cour. Il insinua qu'elle serait toujours disposée à résoudre les difficultés d'argent au mieux des intérêts du roi. Ce langage rassura La Maisonfort. Il lui permettait de dire que sa mission n'avait pas échoué. On lui remit, le 25 mai, la lettre impériale destinée à Louis XVIII. Il partit le même jour pour retourner à Mitau. En y montrant la lettre impériale, il la commenta en termes tels que le roi crut d'abord au succès de ses démarches. La Maisonfort, en effet, se déclara sûr d'obtenir des Anglais les sommes exigées par Barras, tant avaient été puissantes, à ce qu'il prétendit, les recommandations du tsar a lord Withworth. Le roi fut ou parut plus satisfait du résultat que ne l'était en réalité le négociateur. C'est l'impression qui se reflète dans une lettre de Saint-Priest, en date du 10 juin: «La Maisonfort est revenu de Saint-Pétersbourg. Il a opéré utilement, ce qui n'a rien diminué de son excessif amour-propre et de l'habitude de se faire valoir.»
Cette satisfaction, cependant, n'était pas exempte d'appréhensions. En présentant à la même date ses remerciements à Paul Ier, Louis XVIII exprimait ses craintes avec une singulière précision: «Beaucoup d'espérances trompées m'ont appris à me méfier des plus belles apparences, et la confiance dont M. de La Maisonfort est rempli ne fait pas encore la mienne. J'ai tout à appréhender de la pénétration de l'abbé Sieyès[77] et de l'influence qu'il va exercer sur le Directoire. Je ne suis même pas tranquille sur les suites de quelques indiscrétions qui ont été commises à Berlin, et si elles ont donné au nouveau directeur des lumières sur le projet de Barras, ou s'il le pénètre d'ailleurs, il est fort à craindre qu'il ne vienne à bout de le faire échouer.
«Cependant Votre Majesté Impériale est sans doute instruite que cet homme, le plus vil, comme le plus dangereux de nos ennemis, paraît retourné en France, avec la résolution de décider ses collègues à acheter la paix à tout prix, et à faire même rentrer toutes les armées françaises dans les anciennes limites du royaume. S'il parvenait à faire illusion à certaines puissances sur les dangers de la paix, je regarderais comme perdus les magnanimes efforts que Votre Majesté Impériale a déjà faits pour le salut de la France et de l'Europe, car je compte sur ses invincibles armées bien plus que sur les incertains projets de Barras.»
Le séjour de La Maisonfort à Mitau fut de courte durée. Il avait hâte d'en partir pour rejoindre en Westphalie Pichegru et Fauche-Borel, et attendre avec eux David Monnier, qui ne pouvait tarder à revenir de France, porteur de l'acte de soumission de Barras. Le 24 juin, La Maisonfort était sur les bords du Rhin. Il y trouva les deux complices à qui il y avait donné rendez-vous. Fauche-Borel, renonçant à se rendre à Londres, ainsi qu'on en était d'abord convenu, n'avait pas quitté l'Allemagne. Après avoir remis à David Monnier le projet des lettres patentes, il avait attendu le retour de cet agent, ainsi que celui de La Maisonfort, passant son temps en compagnie de Pichegru, le suivant dans ses nombreuses excursions, notamment à Augsbourg, où s'était rendu ce général à l'effet de concerter, avec l'agence de Souabe et Wickham qui s'en était approprié la direction effective, un plan de campagne et l'organisation d'un petit corps d'armée, qui, sous le commandement du comte d'Artois, devait entrer en France, derrière les alliés, par la Suisse et Besançon. Wickham, mis au courant de l'affaire Barras, avait promis, au nom de son gouvernement, les avances nécessaires, à la seule condition qu'elles fussent demandées avec le consentement du tsar.
Dans ces circonstances, on n'avait plus qu'à attendre David Monnier. Mais David Monnier n'arrivait pas, laissait ses associés sans nouvelles. Son silence était d'autant plus alarmant qu'il coïncidait avec les événements survenus à Paris le 30 prairial, dont les suites restaient encore obscures. On savait que, ce jour-là, Barras, s'appuyant sur la majorité des deux conseils, avait expulsé du Directoire les membres qui lui étaient hostiles et consolidé de la sorte son propre pouvoir. Mais Sieyès, qui venait de remplacer l'un d'eux, témoignait d'une inquiétante ambition, se posait en rival de Barras dont il menaçait l'influence. Comment se dénouerait cette rivalité? N'était-il pas à craindre que le directeur, qu'on croyait si favorablement disposé pour la cause du roi, se vît tout à coup privé des moyens de le manifester?
Obsédé par ces cruelles préoccupations, dévoré par l'impatience, Fauche-Borel songeait à se rendre à Paris, quand il reçut enfin une lettre de David Monnier, en date du 23 juin. Mais, à sa grande surprise, elle n'exprimait que découragement, le désir de laisser là les intrigues politiques, de ne plus se mêler de négociations. «Me voilà revenu du manège des affaires. Je regagne mon gîte, comme le pigeon de la fable, demi-mort et demi-boiteux. Si vous m'aimez, et j'ai lieu de le croire, ne me parlez plus de renouer; ne me parlez pas de fortune. En tout cas, attendez-vous à n'avoir d'autre réponse que celle de cet empereur romain qui avait abdiqué: Les belles laitues que j'ai plantées dans mon jardin de Salone!»
La désertion de David Monnier, qu'il expliquait par l'impossibilité de décider Barras à se prononcer et par l'accroissement des périls auxquels il était lui-même exposé, portait le plus rude coup aux espérances de La Maisonfort et de Fauche-Borel. Pichegru paraît avoir compris en ce moment toute la folie de l'aventure dans laquelle il s'était jeté, et s'être décidé à y renoncer pour se consacrer à des plans qu'il croyait plus sérieux, et qui ne devaient pas avoir un plus heureux destin. Si son nom apparaît encore dans cette intrigue expirante, on n'y aperçoit plus qu'incidemment sa personne et son action. Au reçu de la lettre de David Monnier, son parti fut pris. Il refusa de suivre à Hambourg les deux compères par lesquels il s'était laissé séduire. Ils avaient décidé de s'y rendre pour faire connaître à Thauvenay les lamentables nouvelles venues de Paris. Ils partirent donc sans lui. Mais, à Hambourg, les attendait, nouveau sujet d'étonnement, une autre lettre de David Monnier, sans date celle-là, et pouvant se résumer en quelques mots: «On délibère en ce moment; espérez!»
À Mitau, où Thauvenay avait envoyé le récit de l'événement, on ne fut qu'à demi surpris et non déçu. Le véritable caractère de cette intrigue s'était déjà révélé à Saint-Priest. Des deux lettres de David Monnier, l'une découragée, l'autre confiante, et malgré les efforts de Fauche-Borel et de La Maisonfort pour atténuer l'effet de cette contradiction, il ne voulut tenir que la première pour sincère et vraie: «Fauche-Borel a beau dire, écrivait-il le 25 juillet, je crois l'affaire manquée, soit par la baisse du Directoire, soit par manque des véritables intentions de Barras.» Et trois jours après, s'adressant à Thauvenay, il ajoutait: «Je tiens l'affaire en question pour une affronterie qui se développe de plus en plus. C'est peut-être plus de Bottot, que de Monnier dont on nous a donné quelque bonne opinion, mais qui, peut-être désabusé aujourd'hui, n'écrit pas... Quant aux réticences avec vous, elles sont une nouvelle preuve que l'affaire cloche... Les Fauche et La Maisonfort la poursuivront jusqu'à extinction, parce qu'ils tombent à plat avec elle.»
Jamais le secrétaire du cabinet du roi n'avait si bien dit, et plût à Dieu qu'il eût toujours jugé avec une égale sagacité les hommes et les choses sur lesquels il avait à se prononcer. Quant à Louis XVIII, au reçu des nouvelles qui permettaient de prévoir l'avortement de toute cette «affronterie», il se félicita de ne l'avoir jamais considérée que comme un moyen secondaire, trop aléatoire pour qu'il fût prudent d'y sacrifier les conceptions et les combinaisons antérieures. Mais il songeait aux lettres patentes remises à La Maisonfort. Il s'inquiétait de voir en de telles mains des documents aussi graves. Il voulut qu'ils fussent remis à Pichegru, confiés à sa garde. Thauvenay reçut cet ordre et dut en assurer l'exécution.
On touchait alors à la mi-juillet. À cette date, cette bizarre affaire se compliquait à Londres d'un épisode tout à fait imprévu, dont le duc d'Harcourt rendit compte au roi. D'Harcourt racontait qu'un inconnu, se disant Français et émigré, s'était présenté chez le duc de Portland, ministre de l'intérieur, sous le nom de Paradis. Après une assez longue conférence avec cet homme d'État, il avait obtenu la promesse d'être logé et nourri aux frais du gouvernement, à la condition de vivre retiré, de ne voir personne sans l'assentiment des autorités anglaises, de ne recevoir aucune correspondance et de n'en pas envoyer. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il avait été autorisé à entrer en relations avec d'Harcourt. Ce dernier l'ayant reçu, en présence de Dutheil, l'inconnu s'était fait reconnaître pour le marquis de Bésignan, qui n'était que trop fameux, on le sait, parmi les royalistes[78]. Ce ne fut donc pas sans défiance qu'il entendit le personnage lui déclarer qu'en vertu de ses instructions, il s'était mis en rapport avec une parente de Barras et avait reçu d'elle l'assurance que ce directeur, très disposé à rétablir la monarchie, n'exigeait pour prix de ses services que le gouvernement d'une île française. «M. Paradis, écrivait ironiquement d'Harcourt, demande qu'il lui soit remis la légère somme d'un million pour la distribuer à quatre officiers de l'état-major de Paris qui veulent, si le Directoire n'est pas pour le roi, se tourner contre lui.»
D'Harcourt ayant objecté la détresse du trésor royal, Bésignan répliqua, non sans désinvolture, que le payement qu'il demandait ne constituait qu'une avance qu'il serait en état de rembourser au bout de quinze jours, ce délai devant suffire aux conspirateurs pour s'emparer des caisses publiques. Et comme il insistait, le représentant du roi ne put l'éconduire et s'en débarrasser qu'en lui répondant que d'autres agents s'occupaient déjà d'une négociation analogue.
Mais Bésignan ne se tenait pas pour battu. La semaine suivante, il écrivait au comte d'Artois pour demander la conservation des pouvoirs qu'il tenait du roi, «les pouvoirs qu'il a d'organiser le Midi de la France et de prendre toutes les mesures pour engager les fidèles sujets du roi à s'armer pour renverser partout l'idole du crime, y replacer les autels de la vraie religion et aller aux frontières ouvrir le passage au souverain légitime.» Dans cette lettre, Bésignan ajoutait: «Je ne demande pour Paris et pour y faire proclamer le roi avec sûreté, après avoir renversé le trône de l'impie, que la somme de quatre millions: savoir un million pour l'état-major et les trois autres pour acheter la garde des deux conseils et payer sa solde pendant trois mois.»
Le comte d'Artois ne prit pas plus au sérieux que ne l'avait fait d'Harcourt les propositions et les requêtes du marquis de Bésignan. Quand elles furent connues à Mitau, il n'en était déjà plus question à Londres. Le roi resta convaincu que Bésignan, ayant surpris à Berlin ou ailleurs quelque écho de l'affaire imaginée par Fauche-Borel, s'était empressé de se l'approprier pour en tirer profit. Du reste, sa foi dans cette combinaison allait en s'affaiblissant. Après avoir fondé, durant quelques mois, sur le concours de Barras un sérieux espoir, il ne comptait maintenant pour recouvrer sa couronne que sur les victoires des alliés.[Lien vers la Table des Matières]
Cependant le dernier mot de cette intrigue n'était pas dit. Le 15 août 1799, arriva à Mitau un rapport de La Maisonfort, dans lequel étaient analysées de récentes et importantes lettres de David Monnier. Il résultait de ces lettres que les événements de prairial avaient mis Barras dans l'impossibilité de donner suite à ses intentions et de se prêter à l'échange des engagements: «Il a employé à se défendre toutes les forces qu'il aurait mises à attaquer. La manière dont il est resté en place vous est une preuve de sa vigueur, de son adresse et même de sa fortune.» Donc l'opération s'était trouvée retardée pour ces causes, peut-être aussi, à ce que donnait à entendre David Monnier, par suite des exigences de Bottot. «Mais l'espoir du succès était resté tout entier dans l'âme des différentes personnes qui s'occupaient sans relâche de la reprendre.»
En écrivant ainsi,—et il tenait à la fois ce langage au roi et au comte de Panin,—La Maisonfort oubliait certaine lettre de David Monnier, où le rusé personnage, pris tout à coup d'un goût passionné pour la belle nature et d'une invincible horreur pour les vains jeux de la politique, ne rêvait rien autre chose que la culture paisible de son jardin. Mais lui-même semblait avoir perdu le souvenir de ce découragement d'un jour, et La Maisonfort, de nouveau rendu à l'espérance, n'était pas tenu d'avoir plus de mémoire que lui. Une aurore brillante se levait. Barras, dans l'entraînement de ses convictions ressuscitées, était maintenant disposé à recevoir les lettres patentes restées aux mains de Pichegru et à livrer en retour l'acte écrit de sa soumission. David Monnier promettait d'être au rendez-vous, muni de cette pièce décisive, avant la fin du mois d'août. «Nous réparerons alors, au bord du Rhin, écrivait La Maisonfort, le retard malheureux que nous avons éprouvé.»
Et comme s'il eût compris que ces bonnes nouvelles ne seraient acceptées par ceux à qui il les expédiait que sous bénéfice d'inventaire, et qu'elles n'auraient pas le pouvoir de rendre confiance à des cœurs désabusés, il se défendait avec énergie d'être découragé. Loin que le long silence de David Monnier fût considéré par lui comme un motif d'incrédulité, il voyait «dans la manière dont la correspondance venait de reprendre un sûr garant de la bonne volonté des personnes de l'intérieur et du retour de leur crédit».
Plus prolixe envers le comte de Panin qu'à l'égard du roi, il complétait la lettre destinée au diplomate russe par les abondantes manifestations d'un lyrisme à outrance. «Le monarque qui a rendu à toute l'Europe son énergie, notre Agamemnon enfin n'a eu qu'à dire un mot, et l'Angleterre, déjà si bien disposée, a tout promis... On parvient assez en France à lever des hommes, et, malgré la mauvaise volonté des soldats, il est possible que l'orgueil national, un je ne sais quoi qu'on ne peut définir, en fasse encore des braves. Mais il n'y aura plus d'ensemble, plus de bons plans, peu de généraux, beaucoup moins d'officiers et pas un sol pour faire agir tout cela. Que l'invincible Souvarof avance donc, que les cabinets continuent de s'entendre, que la discorde reste dans le camp ennemi, au Luxembourg, dans leurs conseils; que toute l'Europe se livre à cette noble, à cette chevaleresque et brillante impulsion que vient de lui donner votre admirable souverain, et le génie du mal succombera. Quelle carrière de gloire! Quel avenir pour ce monarque! Quel règne dans les fastes de l'histoire et quel honneur pour tous les ministres de cet Empereur qui, comme vous, l'auront bien servi dans ses vastes desseins!»
Le silence des documents permet de supposer que cet éloquence échevelée fut impuissante à ramener Panin sous le charme qu'il avait si souvent subi et qu'avait dissipé l'échec du mois de juin. Quant au roi, il est aisé de voir, par la lettre qu'il écrivit à l'Empereur de Russie après avoir lu le rapport de son agent, ce qu'il pensait de la négociation dont on lui annonçait si pompeusement la reprise:
«Quant à l'affaire B. sur laquelle j'attendais depuis longtemps un rapport qui méritât d'être transmis à Votre Majesté Impériale, elle n'offre rien de bien satisfaisant. Elle a déjà été rompue et renouée, et cela, à ce qu'il paraît, d'après le sordide intérêt du secrétaire de B. Un rendez-vous définitif pour l'échange des pièces paraît fixé au 10 août, et ce n'est qu'à cette époque qu'il sera possible de voir clair dans une négociation dont le succès repose sur la volonté problématique d'un homme dont l'influence paraît au moins fort affaiblie par les derniers événements. Je serais dans de continuelles alarmes si je n'avais pris le parti de mettre mes lettres patentes dans les mains du général Pichegru, chargé spécialement de l'affaire. Il faut d'ailleurs voir jusqu'au bout; le rapport de ce qui se passera au rendez-vous indiqué sera peut-être avantageux.
«Dans cet état de choses, je ne puis m'empêcher d'exprimer à Votre Majesté Impériale que si je poursuis avec sollicitude une négociation qui a obtenu son suffrage et qui m'offre un moyen de salut pour mon peuple, je souffre de l'idée de devoir ma couronne à un assassin de mon frère, quand je peux la tenir de la magnanimité du monarque le plus puissant de l'Europe.
«Oui, c'est de Votre Majesté Impériale que je désire la tenir; je le désire par sentiment pour elle, par amour pour sa gloire; je le désire par raison, bien convaincu que de cette manière l'ouvrage sera plus solide; je le désire enfin, parce que l'exemple d'un puissant monarque qui, par générosité, par amour pour l'ordre, rend à un souverain son trône, à des peuples nombreux leurs lois et le bonheur, est digne de l'admiration de ses contemporains et de la reconnaissance de la postérité.
«J'ai cru devoir fixer l'attention de Votre Majesté Impériale sur des réflexions qui ne peuvent échapper à sa sagesse et à sa grandeur d'âme, sans prétendre ralentir en rien une négociation qui peut concourir au succès de ses armes.»
Est-il besoin de dire qu'à la date du 20 août, David Monnier ne parut pas au rendez-vous donné par lui à Fauche-Borel et à La Maisonfort? Ils l'attendaient encore à la fin du mois. De nouveau, il laissait sans réponse les lettres qu'ils lui adressaient. Mais Fauche-Borel ne se résignait pas à l'abandon de ses espérances. À l'heure où elles semblaient détruites, il s'y attachait désespérément. Il est encore vrai de dire que la fermeté de ses convictions in extremis constitue une preuve de sa bonne foi, la seule qui puisse être invoquée, en présence de tant d'autres traits de sa conduite antérieure, propres à faire douter de sa sincérité. Cette conviction était si vive que, lorsque tout parut perdu, elle lui suggéra une idée aussi téméraire que périlleuse. Il résolut de s'affranchir des intermédiaires et de s'adresser directement à Barras.
Un matin du mois de septembre, vers dix heures, une lettre à l'adresse de ce directeur, arrivée d'Allemagne à Paris, par un courrier de la légation de Prusse, fut déposée chez le suisse du palais du Luxembourg où siégeait le Directoire. Cette lettre était de Fauche-Borel. Il annonçait à Barras qu'il avait une importante communication à lui faire; il lui demandait d'envoyer à Wesel une personne digne de confiance, Bottot par exemple, ou David Monnier, à laquelle il révélerait ce qu'il ne pouvait dire que de vive voix à un homme sûr.
Les directeurs recevaient fréquemment des lettres de ce genre; mais ordinairement elles étaient renvoyées à la police, et, le plus souvent, on n'y répondait même pas. Barras, toutefois, prêta plus d'attention à cette mystérieuse requête qu'il ne le faisait ordinairement pour d'autres avis analogues. Il la communiqua à Talleyrand. Celui-ci estima comme lui qu'il était de l'intérêt de l'État de ne pas dédaigner l'avertissement de Fauche-Borel. À ce moment, un agent du ministre des Affaires étrangères, nommé Eyriès, allait se rendre à Clèves en mission secrète. On le chargea de pousser jusqu'à Wesel et d'y recevoir les confidences promises à Barras. Il partit aussitôt. Mais, quand il se trouva en présence de Fauche-Borel, celui-ci, redoutant un piège, refusa de parler. Il ne voulait s'expliquer qu'avec Bottot ou David Monnier. Eyriès revint à Paris sans avoir pu deviner de quoi il s'agissait.
Peu de jours après sa rentrée, une nouvelle lettre fut remise à Barras. Plus explicite que la première, sans les détails, elle persistait à réclamer l'envoi d'un personnage muni de pleins pouvoirs pour recevoir les communications et y répondre. Cette fois, Barras ne crut pas devoir garder l'avis pour soi. Il commençait à comprendre qu'on lui proposait de trahir la République. Il soumit l'affaire aux directeurs ses collègues, en présence de Fouché, qui dirigeait, comme ministre, la police du gouvernement. À cette heure, le Directoire, inquiet des menées obscures des émigrés, quoiqu'il ne les connût qu'imparfaitement, cherchait par tous les moyens à se renseigner pour en définir le caractère. Considérant comme utile d'attirer à lui les conspirateurs, dût-il, pour exciter leur confiance, feindre de se faire leur complice et du même coup leur confident, il décida qu'un nouvel émissaire dûment autorisé serait envoyé à Fauche-Borel.
On choisit pour cette mission un ministre plénipotentiaire, Tropez de Guérin, ancien officier de marine. On lui remit une note autographe de Barras, qui devait lui assurer l'entière confiance de Fauche-Borel. Plus habile ou plus heureux que le premier envoyé, Tropez de Guérin confessa le trop imaginatif libraire. On doit supposer qu'il tomba des nues en apprenant que, depuis deux ans, se tramait une négociation à laquelle se trouvaient mêlés Barras, Bottot, David Monnier, et qui avait pour objet la restauration de la monarchie sur les ruines de la République trahie et livrée par le principal de ses défenseurs. Il transmit à Paris le récit qui venait de lui être fait, tel qu'on le lui avait fait. Il envoya même une copie des fameuses lettres patentes, que Fauche-Borel n'avait pas craint de lui communiquer.
Toutes ces pièces furent soumises au Directoire. Barras, et après lui Bottot, n'eurent aucune peine à prouver qu'ils entendaient parler de cette affaire pour la première fois. Mais les directeurs furent d'avis qu'elle devait être suivie jusqu'au bout, percée à jour, de manière à ce que les personnages qui s'y étaient associés pussent être connus et poursuivis. On enjoignit à Tropez de Guérin d'exhorter Fauche-Borel à la patience, de lui laisser croire que Barras était prêt à agir, en un mot d'entretenir ses espérances, tout en lui arrachant, par la persuasion, jusqu'au dernier de ses secrets.
En même temps, Fouché reçut l'ordre d'arrêter David Monnier. Devant le ministre de la police, le fécond promoteur de cette aventure, accablé par les preuves résultant de ses papiers saisis, n'essaya pas de se défendre. Loin d'accuser ceux dont il s'était fait payer par Fauche-Borel la prétendue complicité, il avoua que jamais il ne s'était ouvert à eux du projet. Il n'avait eu en vue que de s'emparer des fonds que les émigrés consacraient à des conspirations. En rendant compte aux directeurs de son interrogatoire, Fouché disait: «Je n'ai pu obtenir de ce misérable que des larmes abondantes et l'aveu d'avoir concouru à une négociation qu'il ne croyait pas criminelle et dont, sans en espérer le succès, il attendait les secours pour tirer sa famille de l'indigence[79].»
Tandis que se poursuivait cette enquête, par ailleurs, les événements, se précipitant, venaient déjouer une fois de plus les espérances de Louis XVIII. C'étaient, tour à tour, la soumission des Vendéens, les victoires de Masséna et de Brune, la retraite de Souvarof, le brusque retour de Bonaparte qui lui assurait la possession du pouvoir, qu'au dix-huit brumaire il n'avait eu en quelque sorte qu'à cueillir. La grandeur de ces événements, se succédant avec une fiévreuse rapidité, semblait devoir emporter bien loin l'intrigue dont j'ai raconté les péripéties. Cependant, treize jours avant Brumaire, le Directoire n'avait pas encore renoncé à en pénétrer les secrets. Tropez de Guérin, rappelé à Paris, repartait pour Francfort afin de s'aboucher à nouveau avec Fauche-Borel. Ce dernier recevait de «bonnes nouvelles» de David Monnier, qu'on s'était décidé à remettre en liberté, et qui, rentrant effectivement en scène, osait se féliciter d'avoir souffert pour la cause du roi et s'en faire un titre.
Vers le même temps, 6 octobre, on écrivait de Mitau à Thauvenay: «Nous recevons des nouvelles de l'intérieur, qui semblent se rapporter à quelque mouvement préparé par Barras et Beurnonville. Il est bien singulier, si cette conjecture est vraie, que la conclusion de la négociation de Fauche traîne si longtemps. Au reste, nous n'avons aucune nouvelle ultérieure de Pichegru, et nous ignorons s'il s'arrêtera auprès de l'archiduc ou s'il ira rejoindre Souvarof en Suisse.» Et le 17 octobre: «Il n'y a pas moyen de raisonner sur cette intrigue Barras, dont les contre-sens dérangent tous les calculs. C'est d'ailleurs chose inutile. Le roi n'a jamais dérangé ses mesures d'après cette fausse spéculation. Il faut la laisser se développer ou se dissoudre. Elle a mal débuté, et probablement la fin y répondra.»
Ainsi, on n'y comptait plus guère. Ce ne fut, cependant, que le 12 décembre qu'on reçut de La Maisonfort l'aveu de sa défaite «et l'abandon de ses espérances par la Révolution, au moment de se réaliser». À cette date, le dix-huit brumaire était, depuis plus d'un mois, un fait accompli. Bonaparte, mis au courant de l'intrigue, y avait coupé court en rappelant brusquement Tropez de Guérin, par qui il voulait en connaître les détails et auquel il dit en levant les épaules, après l'avoir entendu:
—Tant que je serai le maître, les Bourbons ne rentreront pas en France.
Selon le mot de Saint-Priest, Fauche-Borel et La Maisonfort «tombaient à plat» avec l'aventure dont ils s'étaient servis pour leurrer longtemps Louis XVIII du plus invraisemblable et du plus fol espoir.
Ainsi se dénoua cette intrigue. Connue seulement de ceux qui y prirent part ou qui en découvrirent les origines et les moyens, elle serait restée sans doute ignorée jusqu'à ce jour si, durant les premières années de la Restauration, elle n'eût été divulguée par les récits de Fauche-Borel. Accusé de s'être prêté à de mystérieux pourparlers, Barras, qui vivait à Marseille, retiré et oublié, prit la parole pour se défendre. Dans une lettre en date du 20 juin 1819, rendue publique, il présenta sa justification: «Une proposition venue des pays étrangers, écrivait-il, fut dans les temps apportée à l'un des membres du Directoire. À l'instant même, tout le Directoire en eut connaissance. Si le témoignage unanime de tous mes collègues qui vivent encore ne suffisait pas sur ce fait historique, les archives du Directoire, comme celles des ministères, feraient foi que tout ce qui a pu avoir lieu en conséquence de cette proposition n'a existé que par délibérations spéciales du Directoire, portées à ses registres secrets.»
Les adversaires de Barras ne purent démentir cette si formelle déclaration, confirmée par les documents et par les souvenirs des contemporains. Mais ils alléguèrent que la communication faite au Directoire ne l'avait été qu'après le 30 prairial de l'an VII, alors que la négociation se poursuivait depuis les derniers jours de fructidor de l'an V, et que si Barras s'était décidé à la révéler à ses collègues, c'est que, menacé d'être découvert, il avait voulu, par cette révélation tardive, s'assurer l'impunité. Mais ce n'est là qu'une affirmation sans preuves. Il est, au contraire, démontré que jusqu'au jour où il reçut la lettre de Fauche-Borel, Barras avait tout ignoré.
Les aveux de David Monnier, les réticences de Fauche-Borel, l'impossibilité de retrouver parmi les documents une pièce quelconque engageant la responsabilité de Barras ou celle de Bottot, ou établissant leur complicité, ne laissent aucun doute sur le caractère véritable de cette affaire. Ce fut une simple escroquerie imaginée par David Monnier, et dont le plan, après lui avoir été suggéré par la sottise de Fauche-Borel, se développa, au mépris de toute vraisemblance, à la faveur des circonstances. Il ne fallut rien moins que la cupidité et l'audace des uns, la légèreté et la crédulité des autres; il fallut surtout le trouble de l'Europe, le besoin de machinations romanesques, qui travaillait toutes les cervelles, pour donner à cette intrigue, pendant près de deux années, l'importance qu'elle prit un moment à Hambourg, à Mitau, à Saint-Pétersbourg et à Londres.[Lien vers la Table des Matières]