Départ de Madrid.--Entrevue périlleuse avec Léopold à Lyon.--Scène d'auberge.--Excursion en Suisse.
Malgré tout l'ascendant d'une prompte conquête, l'influence des Français disparaissait chaque jour devant la mystérieuse domination du parti apostolique en Espagne; les conseils de Ferdinand, les autorités subalternes, tout s'était empreint de cette maladie épurative et réactionnaire qui n'a guère de limite que la chute d'un système. Ce spectacle de vengeances sans dignité, et de proscriptions sans discernement, toutes les dégoûtantes orgies des factions me firent bientôt prendre le séjour de Madrid en horreur. Tous mes amis avaient successivement été obligés de fuir, tous, même ceux que la prudence de leur conduite, la couleur réservée de leurs opinions, leur royalisme même, mais un royalisme honnête, auraient dû faire respecter. C'est bien dans ce moment que les modérés étaient poursuivis comme des traîtres. Don Félix était parti pour Gibraltar; don Pedro, mon premier introducteur dans sa patrie, avait été obligé de disparaître en vingt-quatre heures pour éviter tous les ennuis d'une instruction dans laquelle des ennemis de sa famille l'avaient compromis, et dont il craignait encore plus l'issue qu'un exil volontaire. Ces deux amis et quelques autres n'avaient même pu échapper aux conséquences plus graves de la réaction qu'à l'aide de quelques recommandations que j'arrachai à la généreuse bienveillance du père Cyrille, qui, plus fort et plus magnanime que son parti, m'avoua bientôt le danger de ses complaisances pour sa popularité absolutiste, et l'impossibilité de les continuer.
Réduite à la solitude, déçue de toutes les espérances que j'avais attachées à un ordre de choses tombé sitôt, reportée vers ma patrie par cette abondance de souvenirs que des courses perpétuelles et des agitations journalières ne venaient plus distraire et étourdir, rappelée en quelque sorte vers la France par le réveil de tout ce que j'y avais laissé, et surtout par une lettre de Léopold auquel j'avais écrit plusieurs fois pendant la durée de mon long séjour dans la Péninsule, j'avais repoussé avec tout l'accent d'une mère les élans passionnés et dangereux d'une âme qui mêlait l'amour aux expressions de son profond attachement, mais en nourrissant l'espoir de conserver plus pur et par cela même plus durable un lien dont je sentais tout le prix pour mes vieux jours, et dont je n'ignorais pas non plus la puissance sur le bonheur raisonnable et possible de celui qui seul était resté fidèle à ma mémoire.
La lettre de Léopold était tout ce qu'on pouvait imaginer de mieux pour rassurer les terreurs qui se rattachaient toujours pour moi aux témoignages des sentimens trop exaltés d'un jeune homme. Celui que déjà je pouvais appeler mon vieil ami me demandait comme seule grâce de ne point le laisser sans conseils, sans appui: «J'ai mis ordre à toutes mes affaires, moins une, celle qui m'a contraint de reprendre du service; mais enfin, malgré cette chaîne si cruellement acceptée, plus péniblement subie, quelques momens de liberté me sont enfin possibles, et ces momens précieux, qui peuvent décider de mon avenir, je vous demande de les consacrer aux besoins de mon coeur. Quittez cette Espagne où l'on dit que des dangers de toute espèce entourent les étrangers. Je ne sais quels intérêts peuvent vous tenir si long-temps éloignée, loin de tout ce que vous avez aimé, de tout ce que vous devez plaindre toujours. Un congé me permet d'abréger les distances qui nous séparent; ne refusez point non plus de faire quelques pas pour vous rapprocher d'une âme qui a besoin de s'épancher dans celle d'une mère.
«Quand on en appelle à votre généreuse sensibilité, on est si sûr de la réponse, qu'en vous jurant aujourd'hui que c'est un fils seulement que vous viendrez affermir et consoler, j'ai la certitude que, quelles que soient vos autres vues, vous les sacrifierez toutes aux voeux impatiens de votre ami, et que je vous rencontrerai à Lyon, que je vous supplie encore une fois d'accepter pour rendez-vous dans le délai d'un mois.»
Dans la disposition d'esprit où j'étais, dans cet accablement où m'avait jetée ma vie de Madrid, devenue si inutile, si maussade, et même si dangereuse, la lettre de Léopold ne fit que hâter de quelques jours un départ qui était déjà résolu et nécessaire.
Je pris congé du petit nombre de personnes qui m'étaient restées des sociétés si nombreuses que j'avais vues pendant mon séjour, et que le régime nouveau avait presque toutes dispensées, et partis immédiatement pour Bayonne. Aucun incident ne marqua heureusement mon passage; et j'avoue qu'en mettant le pied sur le territoire français, j'éprouvai comme un soulagement merveilleux à la mélancolie qui s'était emparée de toutes mes sensations; et quoique la France ne fût pas tout ce que j'aurais voulu la voir, je sentis cependant, à son aspect comparé aux hideux spectacles de l'Espagne telle qu'une faction voulait la faire, un orgueil et un bonheur dont on devinera toute la délicatesse. Je pris quelque repos à Bayonne, où j'eus quelques démêlés pour le visa de mon passe-port, mais trop peu sérieux et trop tôt finis pour que je les mentionne.
Je quittai Bayonne au bout de trois jours, résolue de ne m'arrêter qu'à Lyon; car, vaincue par les instances de Léopold, forcée de reconnaître, dans plusieurs années de fidèle respect et de tendresse épurée, les gages d'un attachement sans péril, je sentis qu'il y aurait ingratitude et dureté, si je refusais à mon fils d'adoption, le seul ami qui me restât au monde, une entrevue depuis si long-temps demandée, et devenue nécessaire peut-être à son existence. De Madrid j'avais déjà écrit à mon jeune ami qu'à sa voix je quittais l'Espagne, et qu'il pouvait être sûr de me rencontrer à Lyon. De Bayonne je renouvelai par une seconde lettre ma promesse, de peur que celle de Madrid, qui avait eu à traverser les vilaines routes d'Espagne, ne fût pas arrivée à son adresse. Ces deux lettres contenaient les témoignages d'une affection vraie, sincère, et les conseils d'une raison qui sur ce point était du moins solide et inébranlable. J'ignorais pourquoi Léopold avait choisi Lyon comme centre de notre rendez-vous; mais comme les distances et les lieues ne sont rien pour moi, j'arrivai là aussi lestement, aussi rapidement qu'ailleurs.
Je descendis à un hôtel dont Léopold m'avait indiqué le nom dans sa lettre, et que d'ailleurs je connaissais pour un des plus confortables de la ville. Je n'étais pas débarquée depuis plus d'une demi-heure dans une espèce de salle d'attente, où je vérifiais mes effets, quand tout à coup j'entends les sons d'une voix qui m'était une surprise, une reconnaissance, une joie, une de ces émotions indéfinissables qui nous font trembler. Les paroles réitérées de cette voix, qui s'élevait davantage, ne furent bientôt plus que du bonheur: c'était Léopold demandant aux gens de l'hôtel la chambre de la voyageuse, de la dame arrivée récemment, le jour même peut-être... C'était lui, et les réponses n'allant pas aussi vite que son impatience, il avait deviné en quelque sorte la pièce où j'étais assise, et il était à mes pieds.
--«Mon amie, s'écria Léopold, ne me fuyez plus, je ne me reproche plus rien, je ne dois plus rien vous faire craindre, j'ai un congé illimité, j'en puis disposer pour mes affections, j'en voudrais disposer de manière à le rendre éternel. Mon amie, après tant d'années de courses, je voudrais me reposer près de ce coeur, le seul qui me représente la vie, le seul qui fasse battre le mien.» Léopold se calma aux vives expressions de mon dévouement. Il me parla de mon voyage, de mes relations en Espagne. Je lui en racontai les circonstances avec une franchise qui cette fois avait moins de mérite; car ce voyage si long avait été moins significatif que le voyage si court dont il est fait mention dans le tome IV de mes Mémoires. Léopold me fit promettre de renoncer à toutes ces courses pour une vie enfin assise et tranquille. Hélas! que n'ai-je suivi plus tôt ces conseils, je me serais épargné toutes les peines dont la versatilité de mes projets et mon malheureux défaut d'ordre m'accablèrent dans le court espace de trois années.
Ce sont ces trois années d'une existence vouée à l'oubli et à toutes les vaines espérances qui par instant les soutenaient, qu'il me reste à retracer, jusqu'au moment où la plus noble, la plus généreuse amitié vint ranimer mon courage en le flattant de la certitude d'un honorable succès. Avant de dérouler sous les yeux de mes lecteurs le tableau de ces dernières scènes, quelquefois si déchirantes, auxquelles a pu seule me faire survivre mon invariable opinion: «Qu'il y a plus de mérite à lutter avec le sort que de courage à s'y soustraire par la mort;» avant d'entrer, dis-je, dans cette nouvelle série de souvenirs, il me reste encore à retracer quelques vagabondes excursions, précédées d'une dernière lutte de ma liaison avec Léopold, lutte dont les sacrifices sont devenus les garans éternels d'un attachement saint et respectable. J'en atteste le ciel comme l'amour de la meilleure des mères, j'ai amené Léopold à ne me donner que ce nom révéré. Me dire qu'il n'est point mon fils serait m'ôter ma dernière illusion. Depuis la lutte et le sacrifice que je vais peindre ici dans toutes ses circonstances, un jour ne s'est point écoulé sans que je n'aie remercié le ciel de m'avoir fait attacher assez de prix à l'estime et au respect de mon fils d'adoption, pour avoir eu la force d'une immolation qui, repoussant quelques momens d'ivresse bien doux, devint la conquête d'un plus pur et plus réel bonheur.
Heureuse de revoir Léopold, je lui faisais l'aveu du plaisir que devait me causer sa présence. Je ne détaillerai pas tous les projets, toutes les espérances qui occupèrent les heures d'un tête-à-tête de deux jours. J'eus soin d'en affaiblir le danger en affectant une grande liberté d'esprit, et plus de gaieté que je n'en avais, enfin una vera desinvoltura. J'avais pris mon parti, j'étais sûre de moi, je voulais l'estime de Léopold, et pourtant en le voyant là près de mon coeur, ne formant pas un voeu dont je ne fusse l'objet, cela devint un effort difficile.
Nous partîmes ensemble de Lyon assez tard, avec l'intention de nous arrêter à ... Arrivés à cette première destination nous entrâmes dans une auberge, point central des diligences. La première salle était remplie de monde. Des gendarmes étaient là, à leur poste, pour visiter les passe-ports des voyageurs. Léopold demanda aussitôt qu'on nous préparât deux chambres, et qu'on nous fît souper dans l'une. Armée du bougeoir d'usage, l'une des servantes nous précéda par un corridor long et étroit, où se trouvaient plusieurs chambres, sans regarder en arrière, et se dirigeait vers l'extrémité du bâtiment. Léopold pressait mon bras; il était dans une agitation convulsive; sa voix entrecoupée ne prononçait que des mots de tendresse: tout à coup il me serre vivement, pousse une porte entr'ouverte, et la refermant soudain, nous voilà debout au milieu d'une chambre obscure. Je ne repoussais pas ses mains qui m'enlaçaient, je soupirais à ses soupirs; la crainte, le mystère, ajoutaient au charme de son langage. Quelques monosyllabes, quelques prières étouffées me demandaient le bonheur. Le visage de Léopold brûlait mes mains. On ne m'accusera pas, j'espère, de vouloir me targuer d'une tardive sagesse, puisque j'avoue que plus jeune j'aurais rendu amour pour amour. Ma vertu intraitable dans cette dernière crise n'était donc méritoire que par l'effort qu'elle me coûtait et non par son motif, puisque l'âge seul de Léopold, et la douleur de perdre bientôt le coeur auquel j'aurais cédé, faisaient seuls ma force. En résistant, mes erreurs passées devenaient même des gages d'un noble attachement, par l'admiration qu'elles commandaient pour une victoire que le besoin d'être estimée et chérie de lui me faisait remporter sur une passion dont depuis long-temps il connaissait la violence.
Je prolongeai avec une sorte d'enivrement un danger qui me donnait une dernière fois toutes les délicieuses émotions d'une tendresse partagée; et je suis forcée aussi d'avouer que je manquai faillir malgré ma volonté, par trop de confiance dans ma résolution. Enfin, épuisée par le danger, je sentis que le moment était venu de rompre le charme, en rappelant à celui qui me demandait le bonheur de sa vie, que nous étions à la veille du jour anniversaire de la mort de sa malheureuse mère. «Léopold, peut-être est-ce l'heure d'une agonie allégie seulement par l'espoir que vous deviendriez mon fils.
«--Ah! vous me donnez la mort. Je le vois, je ne vous serai jamais qu'un fils!
«--Qu'un fils... oui... mais quel titre est plus doux, est plus cher? Sortons, Léopold; je crois voir auprès de nous les mânes de votre malheureuse mère.» Et je l'entraînais doucement vers la porte, «Ah! disait l'ardent jeune homme, si elle nous voit, si les âmes de ceux qui nous chérirent veillent sur nous encore, que ma mère intercède pour moi au lieu de me faire repousser.» En ce moment nous entendîmes la fille dire au bas de l'escalier: «Mais où donc ont passé ce monsieur avec sa mère? Je viens d'en haut, ils n'y sont pas.--Retourne sur tes pas, porte à ces voyageurs le complément de leur souper,» répondait la grosse voix du maître de l'hôtel. «Sortons, sortons, Léopold, m'écriais-je; que la servante nous trouve à table.» Il résistait, il cherchait à me retenir: «Vous voulez donc me compromettre, Léopold; vous voulez m'ôter le bonheur de passer pour votre mère?» Il ouvrit la porte, et nous étions déjà à table quand la lourde créature parut au milieu de l'appartement, occupé à sa grande surprise. Elle fit une mine qui donna aussitôt un tour moins dangereux à notre tête-à-tête; car j'éclatai de rire, et le sérieux un peu triste de Léopold n'y put tenir: «Mais où étiez-vous donc, monsieur et madame, s'il vous plaît?
«--Ici, ma chère, à table.
«--Vous voulez me plaisanter?
«--Je n'en ai nulle envie, disait Léopold en me regardant d'un oeil expressif.»
J'ai dit que Léopold était d'une figure remarquable: cette figure avait dans ce moment un charme extraordinaire. La paysanne en fut frappée, et malgré l'innocence du village, témoigna assez par un air de soupçon qu'elle connaissait toute la fragilité de la vertu. Léopold, après avoir tout fait servir, ordonna à l'Agnès rustique de nous laisser. Elle s'en fut communiquer ses observations à ses habitués du coin du feu, messieurs les gendarmes de l'endroit, qui avaient élu domicile dans l'auberge comme sur le point le plus militaire de leur résidence, celui où l'ennemi se rencontre, celui où les voyageurs descendent et ont à exhiber leurs passe-ports.
Léopold avait un congé, mais sous l'habit bourgeois il avait conservé la moustache, la cravate noire, la mine enfin de ce qu'il était. La servante n'avait rien de mieux à faire que de parler des voyageurs, et surtout du beau militaire. Aussitôt le brigadier de songer à son devoir et de monter avec cette sotte fille pour demander les passe-ports. Nous crûmes entendre quelques mauvais propos des arrivans.
Je tâchai de prendre le ton de la plaisanterie pour reprocher à Léopold d'avoir excité de ridicules suppositions par ses manières trop peu filiales. «Quoi, s'écria-t-il, vous vous feriez un jeu de mon tourment, vous, si bonne, si bienveillante pour tout le monde! Serais-je destiné à vous paraître ridicule par un délire digne d'intérêt?» Ici la violence de son émotion me saisit réellement jusqu'à l'épouvante. Je lui prodiguai, pour le calmer, tous les doux noms de la tendresse; mais je ne me rendis maîtresse de sa volonté que par la menace de séparer à jamais ma destinée de la sienne, de lui devenir étrangère, s'il ne me promettait que ce serait là son dernier oubli des voeux de sa mourante mère. «Et si je vous immole tout mon amour, vivrai-je du moins près de vous? vous verrai-je tous les jours?» Et ses regards supplians dévoraient les miens. Je lui promis de renoncer aux voyages, de chercher une occupation utile, et de vivre pour lui près de lui. Enfin je parvins à rassurer Léopold sur toutes ses craintes, en lui parlant le langage d'une confiance illimitée. Nous convînmes de la façon de vivre qu'il fallait adopter; nous fîmes des projets d'avenir, d'un avenir que l'estime pût entourer.
La présence d'un brigadier de gendarmerie vint troubler notre tête-à-tête, qui n'était plus alors que celui de la raison. Léopold montra ses papiers avec une docilité et une soumission qui eurent beaucoup de prix à mes yeux, d'après son caractère très facile à irriter. Je regardai sa conduite dans cette occasion comme un gage de tous les efforts qu'il ferait sur lui-même pour se résigner à une filiale obéissance.
Le lendemain matin nous délibérâmes sur la suite de notre voyage. J'ai oublié de dire qu'à Lyon nous avions fait le projet de parcourir la Suisse, d'aller ensemble saluer les lieux qui m'ont vue naître, renouveler sous les ombres de Villa-Ombrosa et sur le souvenir de ma vertueuse mère les sermens d'un attachement que d'en haut nos parens pussent approuver, c'est-à-dire la promesse d'une union fraternelle, qui mettrait tout en commun entre Léopold et moi, tout, excepté les remords d'une faute. Mais le moment n'était point venu encore d'une entière sécurité. Léopold promettait plus qu'il ne pouvait tenir, et les volontés fermes de son dévouement et de sa soumission, après avoir éclaté en ma présence, expiraient dans son coeur au moindre moment de solitude. Nous fîmes cependant le trajet de Lyon jusqu'à la frontière dans les doux épanchemens d'une amitié résignée, et d'une amitié heureuse, contente, fière même de sa résignation. En approchant du dernier village de la frontière de Suisse, nous résolûmes d'y passer la nuit, de manière à commencer notre pèlerinage avec le jour. Nous soupâmes très gaîment dans l'auberge du petit village. Seulement quand je fis observer à mon jeune compagnon que, devant partir le lendemain de bonne heure, le moment me semblait venu de nous séparer et de nous retirer chacun dans notre appartement, il parut s'élever en lui comme un combat de soumission amicale et de révolte amoureuse; il prononça quelques mots de pressante sollicitation, quelques soupirs; mais cédant bientôt à l'intrépidité apparente de ma vertu, aux cordiales expressions de mon attachement, tel qu'il venait d'être encore mutuellement consenti et accepté, il se retira avec quelques murmures étouffés par le souvenir de ses promesses.
Le lendemain je me levai fatiguée d'un sommeil que de pénibles rêves avaient agité. Je ne sais quel noir pressentiment couvrait mes yeux et me voilait presque l'azur du matin. Je ne savais s'il était tard, s'il était de bonne heure. Léopold n'était point encore descendu, je l'attendais péniblement en respirant l'air dont ma poitrine était affamée. La servante de l'auberge vint m'arracher à mes méditations pour m'offrir à déjeuner. Elle me remit aussi un mot que le militaire de ma connaissance lui avait bien recommandé au moment de son départ. Léopold était parti depuis trois heures. Le billet était de lui; je l'ouvris avec effroi. Il ne contenait que ces mots:
«Mon amie, ma mère, car c'est ce mot sacré qui me rappelle vos bontés et mes devoirs, la soirée d'hier m'a révélé tout le danger d'un voyage qui me semblait si doux, mais dont je ne pourrais soutenir plus long-temps le charme sans craindre de le détruire par les retours d'une passion que je vais encore m'efforcer d'éteindre. Continuez votre route, car mon coeur se dit encore avec délices que c'est pour moi que vous l'aviez entreprise. Je connais votre itinéraire, Genève, la Suisse, l'Italie; je suivrai vos traces jusqu'à l'expiration de mon congé, dont le terme me ramènera à Paris, où je vous retrouverai sans autant de périls. Si d'ici là cependant la reconnaissance me rend tout-à-fait sûr de moi-même, je volerai sur vos pas. Je serai bientôt à vos pieds, si mon coeur me promet de ne venir m'y jeter que comme un ami, que comme un fils. Oh, oui! je sens que le besoin de vous revoir me donnera la force de n'être que ce que je dois être pour mon amie, pour ma mère.»
Cette lettre m'inspira de l'admiration tout à la fois et de l'attendrissement. Il me sembla aussi que ce voyage solitaire, cette séparation, m'étaient nécessaires; car je sentais qu'en ce moment Léopold eût été plus puissant que la veille. J'éprouvais une espèce de contentement de ne savoir où écrire à Léopold, car j'aurais laissé percer cette satisfaction de femme heureuse, d'inspirer un tel sacrifice un peu plus peut-être que la raison du sentiment estimable auquel ce sacrifice était fait. L'espoir de revoir bientôt Léopold me rendit très agréable le moment de mon départ, j'espérais le retrouver: je ne le revis qu'à Paris; mais j'ai de trop curieux détails à donner de l'excursion dans laquelle il devait m'accompagner, pour ne pas les consigner ici. Cette course est la dernière de mes longs voyages, et quoique ma vie ait encore depuis été remplie par bien des émotions, et des plus amères, Paris seul en fut le théâtre. Mais je ne suis point encore à ces derniers épisodes de mon histoire; je vais être à Genève. Je ne serai que trop tôt à Paris, où Léopold seul et quelques admirables amis m'ont plus tard empêchée de mourir.
Trois mots sur la Suisse et Genève.--Promenade à Coppet.--Nouveau voyage improvisé.
Je pourrais faire encore un voyage en Suisse qui ne serait pas sans intérêt, si je croyais que mes lecteurs attendissent de moi un voyage pittoresque. J'ai eu, à la vue des monts géants des Alpes et des lacs des treize cantons, mon enthousiasme tout comme un autre: j'ai compris ce qu'il y avait de sublime dans ces cimes couronnées de neige, remparts en apparence inexpugnables, mais que les soldats français ont franchis, guidés par le vol de l'aigle, devenu l'emblème vivant de leur gloire. J'ai rêvé doucement sur les bords de ces vastes nappes d'eau qui semblent les réservoirs de tous les fleuves de l'Europe: mais je suis un peu comme saint Paul, appelé le pêcheur d'hommes; mon âme est douce, d'une force expansive qui lui fait bientôt ressentir le cruel malaise de la solitude. Si je décrivais la Suisse et ses beautés naturelles, ce ne serait pas con amore.
Je fis un séjour d'une semaine à Genève, mais je n'ai jamais connu l'ennui dans toute sa décourageante anxiété comme dans cette ville. Ce devait être une assez belle préfecture, mais quelle mesquine république! comme on se sent à l'étroit dans Genève, ville indépendante! qu'il y a peu de poésie dans cet assemblage de maisons tristes, et dans l'intérieur de ces ménages genevois, où chaque membre de la famille a son pédantisme, car chaque membre a son petit talent d'amateur à faire valoir! Le fils aîné a suivi un cours de botanique, le fils cadet un cours de chimie, une demoiselle dessine, une autre touche du piano:--charmantes études, utiles délassemens sans doute, mais qui ne doivent pas éternellement revenir dans la conversation sous forme de thèse. Moi-même je me laissai entraîner à aller entendre le professeur de botanique, et, je l'avoue, je n'en eus aucun regret. Il est impossible de parler avec plus d'élégance que le savant M. Decandolle, et de mieux conserver l'air d'homme du monde sous la robe du professeur. Monsieur Decandolle a professé à Montpellier, mais les épurations de 1815 ont privé la France savante de cet illustre botaniste.
Trouvant peu d'agrémens à Genève même, je passai le temps à visiter les environs de la ville. Je vis à Ferney les reliques de Voltaire, tant de fois décrites par les voyageurs. Je visitai Coppet, où Corinne repose à côté de son père. Monsieur le baron Auguste de Staël y résidait à cette époque, et daigna satisfaire ma curiosité avec cette grâce de grand seigneur qui donne tant de prix aux moindres égards. Malgré une sorte de bégaiement qui au premier moment sonnait à l'oreille comme l'accent fade de Jocrisse, monsieur de Staël captivait l'attention par ses paroles; quand il s'animait, quelques étincelles de l'âme de sa mère brillaient dans ses regards, et sa voix s'imprégnait d'une énergie inattendue. J'en fus témoin pendant deux heures que je passai à Coppet, monsieur Auguste de Staël ayant eu occasion de réfuter devant moi un voyageur anglais qui croyait faire sa cour au propriétaire de Coppet en lui disant que madame de Staël était plus Anglaise que Française. Monsieur le baron ne put souscrire à ce jugement, et s'exprima sur la France avec une chaleur toute patriotique.
Une de mes excursions eut pour but le fameux château de Chillon, où Bonnivard endura une si cruelle captivité. Sur un des piliers de ce fatal souterrain célébré par lord Byron, je reconnus le nom de ce grand poète, et à mon retour à Genève son nom devint le texte de mes questions dans l'hôtel où j'étais logée. Les Genevois ont conservé peu de vestiges du séjour que lord Byron a fait dans leur ville. Alors, il est vrai, sa réputation n'était pas européenne: il fallut les égards que lui témoignait madame de Staël pour le désigner comme un étranger de distinction. Pauvre Shelley, je pensai aussi à lui plus d'une fois en même temps qu'à son ami: hélas! il n'était plus. Il est rare qu'un nom illustre n'agisse pas comme un talisman sur mon imagination: je sentis bientôt en moi une impérieuse curiosité de voir le Dante anglais. Il fallait, pour contenter ce désir, aller jusqu'à Gênes; mais j'aurais été bien plus loin encore pour être sûre d'obtenir une audience du roi des poètes romantiques: on sait qu'un projet une fois conçu par la Contemporaine est bientôt exécuté: je partis. On a prétendu que j'avais auprès de lord Byron une mission des liberales d'Espagne; mais qu'on compare les époques, cette supposition tombera d'elle-même. Dans ce voyage comme dans plusieurs autres auxquels mes amis ou mes ennemis ont voulu attacher de l'importance, je n'obéis qu'à mon inspiration personnelle.
Gênes.--Albaro.--Leigh Hunt.--Maison roulante.--M. Duncan Stewart.--Lord Byron.--Sylla.--M. de Jouy.--Rencontre singulière, etc.
Il n'en fut pas pour moi de la patrie italienne comme de la Suisse. Je venais chercher un poète en Italie: j'étais donc dans une excellente disposition d'esprit pour m'abandonner à toutes les idées poétiques, idées qu'excitera toujours le sol de l'Italie elle-même. Chaque pas que je faisais sur cette terre sacrée réveillait un écho dans mon sein; à mes transports secrets, à la vivacité de mes regards, à mon admiration curieuse pour tout ce qui m'entourait, je me sentais rajeunie et d'âge et de coeur. Je me disais avec un amour-propre bien trompeur sans doute, qu'il y avait en moi quelque chose de Corinne. Tout ce que je voyais de grand et de beau, loin de me rabaisser en me forçant à un humble retour sur moi-même, me transportait hors de la sphère des pensées communes, m'exaltait et me grandissait à mes propres yeux.
Gênes surtout m'inspira au plus haut degré ces impressions; Gênes la superbe, dont les palais de marbre semblent destinés à réunir dans l'enceinte d'une seule ville une assemblée de monarques. Non seulement ce sont les maisons des riches habitans qui méritent le titre de palais; mais les peintures à fresque ou sur stuc dont les Génois décorent volontiers leurs façades, donnent un air de magnificence à des ateliers de simples ouvriers et aux plus modestes demeures, comme aux hôtels occupés par les descendans d'André Doria. Doria! ce nom ne rappelle plus qu'une grandeur éclipsée; et ce doge qui s'étonnait de se voir dans la foule des courtisans à Versailles, que dirait-il aujourd'hui s'il était forcé de saluer les insignes du roitelet de Sardaigne sur les tours de sa cité humiliée. J'errai pendant plusieurs heures dans Gênes pour Gênes elle-même, tantôt longeant la strada Balbi et la strada Nuova, tantôt m'arrêtant immobile comme une statue sous un portique près de la piazza delle amorose fontane. Quand je rentrai à l'hôtel où j'avais laissé mes paquets, je montai précipitamment au cinquième étage: j'avais reconnu que la maison se terminait par une de ces terrasses pavées de lavagna, si fréquentes à Gênes, et où les habitans aiment à prendre le frais. Là, j'admirai encore la «Superba Genoa,» avec l'amphithéâtre de ses palais de marbre formant un croissant sur le penchant de la montagne dont les hauteurs plus aériennes sont couronnées de châteaux de plaisance. À gauche les Alpes, à droite les Apennins bornaient l'horizon. Puis, portant les yeux vers le golfe, au delà des vaisseaux, je regardais et regardais encore à travers le lointain d'azur où les yeux de Colomb eurent sans doute la première vision d'un monde inconnu.
On me dit que le «Dante inglese» s'était établi à Albaro, petit village situé sur une colline, à peu de distance de Gênes. J'étais accourue pour ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M. Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontré à Londres, vivait aussi à Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait milord. Je me rendis directement à la casa Negroto. M. Leigh se promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me reconnût réellement pas après m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutât mon importunité de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'eût bien découragée, si je n'avais résolu de braver tous les obstacles pour voir Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les visites et les conversations des étrangers; que, quant à lui, il avait reçu quelques reproches un peu aigres pour avoir présenté à sa seigneurie des étrangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en vanter. «Enfin, me dit-il pour éluder ma demande par un compliment, madame Guiccioli est jalouse. Récemment lord Byron était allé au spectacle pour le bénéfice de la signora Bonville; le lendemain il envoya vingt-cinq guinées à la bénéficiaire; celle-ci se crut obligée d'aller le remercier en personne: elle fut reçue; on lui servit des rafraîchissemens, mais lord Byron se dispensa de paraître.»--«Sans doute, dis-je à M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie, tandis que jeunesse et beauté sont pour moi déjà loin.» M. Leigh répéta ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dépit. Je verrai Byron, me dis-je, malgré lui-même, s'il le faut, et malgré M. Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas été si réservé!
J'errais, pensive, sur le rivage du côté de Vado, lorsque j'aperçus une véritable maison montée sur huit roues, et traînée par huit chevaux qui venaient de s'arrêter à l'abri d'un rocher. Une fenêtre s'ouvrit au moment où je m'en approchai: je m'attendais à en voir sortir la tête de quelque lion ou autre bête, me figurant que cette maison mobile conduisait à une foire les animaux d'une ménagerie; mais ce fut la tête d'un homme, qui, me voyant admirer cet édifice mobile, alla au devant de mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord 3 Duncan-Stewart, dont il était portier. On voyait sur la figure de cet homme qu'il avait une vive démangeaison de parler, et qu'il se promettait un vrai plaisir de son histoire. «Quel est donc ce milord Duncan?» lui demandai-je; et comme si cet homme eût pu me comprendre, j'ajoutai en riant: «Descend-il du roi Duncan si méchamment mis à mort par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts?» Le portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une question aussi littéraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour prouver qu'il n'était pas le portier d'un maître ordinaire. «Milord Duncan, me répondit-il, est Écossais, et pourrait être roi d'Écosse s'il voulait, car il a acheté la moitié des îles Hébrides; mais ayant été long-temps dans les Indes secrétaire du puissant roi Tippo-Saïb, il a vu d'assez près le métier de roi pour en être dégoûté: il a même horreur des palais, et ici où tant de belles maisons seraient à son service, il préfère vivre en Arabe. Grâces à cette habitation dont je suis portier, il fixe son domicile où bon lui semble, et jouit toujours de la plus belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette tente que vous voyez là-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron: ils fument tranquillement leurs pipes turques, après avoir nagé pendant deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent pas quand ils se racontent leurs aventures.» Je remerciai cet honnête bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de préférence vers la tente indiquée. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de trop: ce riche Écossais avait long-temps servi Tippo-Saïb, à telles enseignes que pour une petite négligence dans ses fonctions, il lui fut donné un jour deux cents coups de bâton sur la plante des pieds; heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut prise d'assaut par le général Harris, et il eut le bonheur d'être fait prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trésors et acheta une grande partie des îles Hébrides; mais il passait sa vie à voyager en nomade, séjournant partout où il se plaisait, donnant des fêtes, ou fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur.
Je n'étais qu'à quelques pas de la tente lorsque j'aperçus contre un banc de gazon une brochure qui avait été probablement oubliée; je la ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces mots: Offert à lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'était la tragédie de Sylla. Je pensai que cette pièce venait à propos me tomber sous la main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la tente, où j'aperçus le poète anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart nonchalamment assis, mais qui se levèrent à mon approche. «Voici, dis-je, un livre égaré que j'ai pris la liberté de vouloir remettre moi-même à lord Byron;» et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-être que penser de mon intrusion; je leur épargnai l'embarras de demander qui j'étais, en avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'était la curiosité de le voir plutôt que Sylla qui m'avait amenée sous la tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrétion en bonne part, et m'offrit poliment un siége fait de bambou des Indes. Byron s'était ravisé, et après quelques mots très insignifians, il laissa son ami faire les honneurs à l'étrangère. «Madame, me dit M. Duncan, je vous donne l'hospitalité à l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.» Ce fut à mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me ménageai une transition pour que la conversation n'en restât pas là. «J'ai vu de près, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une avant d'avoir vu Childe-Harold.» M. Duncan voyant que Byron, avare de paroles, ne répondait que par un signe de tête, affecta officieusement de se mettre en scène lui-même pour donner à son ami le temps de se décider à faire attention à moi. «Madame, me dit-il en riant, je ne crois pas être un poète inférieur à mylord; j'ai à ma disposition toutes les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un poète d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à cheval, tantôt à pied, tantôt sur un éléphant.--Je sais, répondis-je, que je suis chez M. Duncan-Stewart.
«Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontré ma maison, et ce bavard de Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car cela nous donnera un prétexte, madame, pour vous demander la vôtre. J'étais bien déterminée à attirer au moins l'attention de Byron, qui ayant repris de mes mains la tragédie de Sylla, en parcourait les feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une contenance.--«Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de ces femmes à qui il sera beaucoup pardonné, selon l'Évangile, parce qu'elles ont beaucoup aimé.» Ce singulier aveu fit sourire Byron.--«Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prévois que madame nous apporte un épisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit Byron qui se livra dès ce moment à tout l'abandon de son affabilité naturelle; je craignais que madame ne fût une de ces Bas-bleus enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire de l'esprit avec ma pauvre célébrité. Vous parlez le pur italien, madame, mais votre tête a quelque chose de polonais. Seriez-vous une actrice?» On peut bien penser que je ne débitai pas mes six premiers volumes de Mémoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais encouragée, j'étais en verve, inspirée même, et ceux qui m'ont entendue savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine éloquence. J'en dis assez à mes hôtes pour leur donner la curiosité d'en entendre davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain à la casa Saluzzi.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand poète, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance, je m'emparai du beau rôle, et cette première fois je fus la propre héroïne de mes récits; je dirai seulement que Sylla fit naturellement tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait très flatté de l'hommage de ce spirituel académicien.--«Sa tragédie, me dit-il, m'a été envoyée avec d'autres brochures par un jeune Français à figure saxonne, que je croyais trop aimable pour être auteur: le connaîtriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques heures fort agréables; il me donna des nouvelles de tous les beaux esprits de Paris avec une grâce toute parisienne. J'ai été surpris de trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure de sa façon qui est aussi élégamment écrite que noblement pensée. En général les auteurs n'ont pas de ces belles manières, le gentleman est plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre écrivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amusé à me dénoncer aux libéraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amusé: il y a cette différence entre nous deux, que je suis né aristocrate et me suis fait libéral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son autorité privée, sur le titre de ses livres en faveur des idées libérales. C'est du reste un homme d'esprit, original même, ce qui est rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle de moi à Paris: il n'y a que les brevets d'immortalité venant de ce Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'étais né Français je serais de l'Académie! Peut-être que non: je suis trop romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moitié ange, moitié démon?» Malgré lui, à ce mot, il regarda son pied droit. On sait que les Anglais représentent toujours le diable boiteux.
Je viens de réunir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne furent pas prononcées dans le même ordre, mais j'ai supprimé mes propres réflexions. Je serai peut-être plus exacte une autre fois.
Ce jour là, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon blancs, une cravate négligemment nouée, et une toque de velours bleu sur la tête. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle était expressive plus que belle; son sourire avait peut-être quelque chose de dédaigneux, mais on s'y accoutumait par l'idée de la supériorité de son génie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient déjà, quoiqu'il n'eût que trente-cinq ans au plus. Son front était élevé et sa tête forte, avec une tendance à la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son nez très régulier. C'était du pied droit qu'il était boiteux. Sa taille pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acquérir de jour en jour un embonpoint qui commençait à le gêner. Une des choses qui me servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec Napoléon.--Il aimait à en entendre parler, et à trouver quelques rapports entre quelques unes de leurs singularités. On sait qu'il signait volontiers N. B. (Noël Byron), parce que ces initiales étaient aussi celles de l'empereur.
La part que monsieur Duncan-Stewart prit à la conversation ne fut pas sans intérêt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place dans mes Mémoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par l'espérance de ma visite à la casa Saluzzi. M. Duncan m'accompagna presque jusqu'aux portes de Gênes, pendant que Byron s'éloignait à cheval, après m'avoir répété: à demain, signora.
Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en peine.
Le lendemain je fus exacte au rendez-vous. Aux approches d'Albaro, la casa Saluzzi me fut indiquée par un habitant du village. On entre dans ce palais par de grandes grilles de fer qui conduisent à une cour plantée de vieux ifs taillés d'une manière assez bizarre. L'architecture du château tient un peu de celle d'une abbaye; mais au lieu d'un portier de couvent, ce fut une espèce de géant en habit militaire qui m'ouvrit. Cet homme avait une barbe épaisse comme celle d'un sapeur; son uniforme se rapprochait de l'uniforme des housards. Son air avait quelque chose de farouche, il me rappelait le Goliath du château de Kenilworth, et par une association naturelle d'idées, je comparai intérieurement à Flibbertigibbet un petit jockey vêtu de vert qui me précéda jusque dans une large salle de billard, d'où il me fit passer dans la pièce qui servait de cabinet à lord Byron. Là, je fus priée de m'asseoir: je préférai, en attendant le poète, faire l'inspection des lieux. Je m'arrêtai tour à tour devant une gravure représentant Ugolin, et deux portraits d'Ada, cette fille chérie, objet de tant d'amour et de regrets. Sur une table étaient une guitare, quelques cahiers de musique et quelques livres, les uns ouverts, les autres fermés, tous dans ce beau désordre qui n'est pas un enfant de l'art, mais bien un désordre d'artiste. Dans un coin je remarquai une sorte de trophée, c'est-à-dire deux épées, deux pistolets et deux poignards croisés sur une pique surmontée d'un casque.
Je n'avais pas attendu dix minutes, que lord Byron survint. Il ne m'adressa que deux mots et un signe de main en excuse comme pour me demander une minute; il était avec un jeune homme qui déposa sur la table un plat rempli de sang. Je tressaillis, et le jeune homme et lord Byron regardèrent ce sang avec attention. Ma tête romanesque commençait à s'échauffer, comme s'il y avait là quelque mystère de terreur. J'étais dans un de ces châteaux italiens où Anne Ratcliffe aimait à placer les scènes de sa fantasmagorie; mon hôte était ce poète bizarre sur lequel on faisait encore courir alors tant de fables et qu'on accusait des goûts les plus dépravés. N'avait-on pas été jusqu'à prétendre qu'il avait une horrible sympathie pour les vampires! Lui cependant continuait à regarder avec une certaine anxiété le vase que le jeune homme avait déposé sur la table, tandis que celui-ci dissertait froidement, comme un anatomiste, sur ce sang dont la vue m'inspirait un involontaire effroi. Il sortit enfin, et Byron venant à moi s'aperçut de mon trouble:--«Sur ma parole, dit-il, je croirais presque que vous avez peur: d'après ce que je sais de votre histoire, je vous croyais aguerrie contre la vue du sang. Celui que vous voyez dans ce vase sort des veines d'une personne qui m'est chère... la pauvre comtesse Guiccioli qui, a eu un accès de fièvre cette nuit. Mais devinez quel est ce jeune frater qui vient de la saigner? C'est un bâtard du dernier des Stuarts, de ce cardinal d'York qui est mort, comme vous savez, à Rome, membre du sacré conclave. Ce pauvre jeune homme vit de sa lancette, il est apprenti chez un chirurgien de Gênes. J'aurais quelque idée de l'envoyer à mes frais dans quelque université: qui sait s'il ne deviendrait pas un grand docteur, peut-être un médecin de cour? Et alors si nos Guelfes lui tombaient entre les mains, il pourrait fort innocemment les traiter en Gibelin 4. Vous voyez que je me rappelle mon origine jacobite.» Cette sortie moitié bouffonne, moitié sérieuse, engagea la conversation sur la politique.--«Je suis un peu carbonaro, me dit lord Byron. J'ai fait de la casa Saluzzi un nid de conspirateurs, car j'ai la famille Gamba, famille de proscrits, coupables d'avoir rêvé la liberté en Toscane; et moi je me prépare à aider la révolution d'un peuple tout entier. N'est-il pas singulier que la liberté soit du fruit défendu pour les pays qui furent son berceau: la vieille Grèce, la vieille Italie, qui furent libres au milieu des ténèbres du paganisme? Patience, il faut tout attendre du temps. Mais j'oublie, madame, vous êtes un peu bonapartiste par amour de la gloire!» Je répondis à lord Byron que le grandiose de l'empire m'avait séduite en effet, mais que je croyais comprendre aussi la gloire des hommes libres.--«C'est que la liberté a bien aussi sa poésie, continua lord Byron. Mais, tenez, les femmes sont un peu enfans dans leurs opinions: les femmes et les peuples aussi, ajouta-t-il... Il leur faut autre chose que des mots et des théories. La liberté, être de raison, ne saurait les captiver autant que la pompe visible de la gloire. Aussi n'aime-t-on jamais la liberté toute seule; on s'accoutume à l'associer à un chef, à un héros. Voyez en Espagne, c'était, vive Riégo! Et en France, en 1815, vive Napoléon! par un singulier contre-sens, signifia un moment aussi vive la liberté! Les noms collectifs n'ont pas la même influence sur l'imagination que les noms individuels: l'idée d'un grand pouvoir emporte l'idée d'une unité très compacte. Jamais les Indiens, me disait M. Duncan-Stewart, n'ont pu se figurer que la Compagnie des Indes était un conseil de négocians; ils se la représentaient comme une vieille femme, bien vieille, qui survit à tous ses enfans.»
«--J'espère, dis-je, et j'entrai probablement dans l'amour-propre secret du poète, j'espère que les Grecs vaincront bientôt au nom de vive Byron! et que ce nom sera synonyme de vive la liberté!» Byron n'éluda pas le compliment: «Oui sans doute, reprit-il, c'est un principe que je vais défendre encore plus que les Hellènes; c'est la cause de l'Europe, la cause des idées nouvelles. Et quel beau champ de bataille pour combattre le despotisme que la Grèce! quel honneur de renouer la chaîne interrompue de ses temps héroïques! Aujourd'hui c'est ma pensée exclusive.» Il me fit observer le casque dont j'ai parlé: «Voilà, me dit-il, une partie de mon équipement. On doit apporter ce soir deux casques à peu près semblables; il y en aura un pour Pietro Gamba, et l'autre pour mon ami Trelawney.» Comme femme, je triomphai d'un mouvement de coquetterie martiale qui échappa au grand poète. Il s'avança vers le trophée, prit le casque et le mit sur sa tête. «Comment me trouvez-vous?» dit-il. Mon sourire exprima que je l'admirais: ce sourire dut le satisfaire; car, en voyant sous ce casque la tête du grand poète, j'oubliai en effet ce qu'il y avait de puéril dans sa vanité, je ne vis plus qu'un héros. «Tenez, me dit-il en ôtant le casque, pesez-le. Il faudra encore du temps pour m'habituer à cette coiffure.» Je pris le casque de ses mains, fière d'avoir touché le casque de Byron.
Nous fûmes interrompus par l'entrée d'un domestique que je reconnus bientôt pour ce Fletcher dont lady Caroline Lamb m'avait parlé. Il venait avertir son maître qu'une vieille femme demandait avec instance à être amenée devant lui. «Une vieille femme, me dit lord Byron, entendez-vous, au moment où nous parlons de gloire! Elle vient nous rappeler à des pensées plus humbles. Faites entrer la vieille femme! C'est peut-être une des sorcières de Macbeth: voyons si je dois être au moins Thane de Cawdor et de Glamis.
Lord Byron faisait comme celui qui chante parce qu'il a peur, il riait d'avance d'une crainte superstitieuse dont il ne pouvait tout-à-fait se défendre: mais déjà Fletcher introduisait la vieille qu'il avait annoncée. Je l'ai encore présente devant mes yeux, avec ses cheveux gris s'échappant de sa coiffe génoise, le teint couleur bistre, les pomettes saillantes, le front sillonné de rides, mais la tête haute, et avec ses yeux, quoique baignés de larmes, conservant encore l'étincelle de ce regard méridional si mobile et si expressif, «Ma bonne vieille, lui dit lord Byron, évidemment touché de son air de candeur, en quoi puis-je vous consoler?» La vieille, rassurée par ce ton affable, voulut s'essuyer les yeux; mais ses mains retombèrent presque au même instant et se joignirent sur son sein, comme si elle renonçait à tarir ses larmes. «Mon bon seigneur, dit-elle après quelque hésitation et avec des sanglots, je suis la mère de ce pauvre ouvrier du port que vous avez si généreusement secouru.--Eh bien! se porte-t-il mieux?--Il est mort, reprit la vieille, mort depuis huit jours. Que le bon Dieu ait pitié de moi; mais le curé que j'ai consulté sur son âme, que Dieu veuille l'avoir, prétend qu'il souffre en purgatoire, et qu'il ne faut pas moins de vingt messes pour le délivrer.--Vingt messes! dit lord Byron, qui entra aussitôt dans les idées de la vieille.» Un philosophe à coeur dur eût commencé par raisonner. «Vingt messes! et à combien la messe?--Mon bon seigneur, trois francs chaque; mais, si je les payais toutes d'avance, on me les passerait à quarante sous.» Lord Byron courut à son secrétaire, et y prit cinq ou six pièces d'or: «Tenez, bonne femme, dit-il en les remettant à la vieille; allez, marchandez si vous pouvez, et gardez le reste pour vous...» La vieille se précipita sur la main de lord Byron, la baigna de ses larmes, et s'en alla en faisant des signes de croix en son intention.
«Vous paraissez saisie, me dit lord Byron; croyez que c'est de l'argent bien placé. Je suis un sceptique; mais celui qui doute de tout est prêt à tout croire. J'ai fait dans ma vie l'aumône aux Grecs comme aux Turcs, aux catholiques comme aux protestans: nous verrons là haut qui aura le mieux prié pour moi. Ces aumônes, qu'on a d'ailleurs exagérées, vous expliquent les prédictions diverses qui m'ont été faites: selon les unes je dois mourir moine, selon les autres méthodiste. Une prédiction n'est qu'un souhait. Mais, ajouta-t-il en regardant par la fenêtre, je vois entrer mon ami le Nabab 5; c'est un esprit fort, parlons d'autre chose.»