Une scène de pillage.--Rencontre d'un signor Broccolo.--Mauvaise réputation des Génois.
Lord Byron profita du temps que M. Duncan-Stewart mit à traverser les appartemens pour appeler un domestique et lui dire d'emporter le vase de sang qui m'avait fait tant de peur; il replaça aussi le casque sur le trophée d'armes; et quand le Nabab entra, tout était en ordre dans le cabinet... «Je vous trouve en tête-à-tête, dit. M. Stewart, et je viens vous déranger tout de bon, milord. Croiriez-vous que ma maison roulante vient d'être dénoncée à la police sarde, et que je suis menacé d'une visite domiciliaire, comme si je recélais des conspirateurs?--Je me rends avec vous dans votre maison, dit Byron, je connais l'autorité locale d'Albaro, pour avoir eu affaire à elle: ma présence lui en imposera peut-être.» M. Duncan accepta volontiers l'offre du poète, qui s'absenta un moment pour aller voir la comtesse Guiccioli, et revint tout prêt à monter à cheval. J'abrégeai donc ma visite, et fus heureusement invitée à la renouveler. J'allais retourner à Gênes lorsqu'il me prit comme un remords de curiosité, et je me dirigeai du côté du rivage où la veille j'avais vu la maison roulante de l'ancien secrétaire de Tippo-Saïb. Lord Byron et son ami, suivis de quelques domestiques, avaient mis leurs chevaux au galop: je cessai bientôt de les apercevoir derrière le nuage de poussière soulevé sur leurs traces. J'hésitais encore à les suivre, même de loin, lorsque je n'en eus bientôt plus le choix. En tournant la tête je vis une bande de douze à quinze Génois qui venaient à un demi-quart de lieue de distance, et qui marchaient si vite qu'ils furent sur mes talons en sept minutes: alors ils ralentirent le pas; si je m'arrêtais, ils s'arrêtaient aussi en se rangeant en ligne, comme pour me faire comprendre que je ne devais pas penser à rebrousser chemin. C'était si bien leur intention de se rendre ainsi maîtres de la route, qu'un individu que nous rencontrâmes à cent pas de là, et qui se dirigeait du côté d'Albaro, fut forcé comme moi, bon gré mal gré, de prendre le chemin de la mer. Cet individu était armé d'une longue ligne, et portait sur son dos une espèce de petite hotte remplie de poisson; mais son costume n'était pas celui d'un pêcheur de profession. J'appris, en effet de lui qu'il était le Broccolo du théâtre de Gênes: c'est ainsi qu'on appelle, en jargon de théâtre, le mari de la prima dona. Il s'approcha de moi, et me demanda si c'était volontairement que je servais de tambour-major à cette bande qui ne paraissait pas composée de gens de très bonne mine? Sur ma réponse négative, il se hasarda à me communiquer tous ses soupçons, en me disant qu'il croyait reconnaître parmi eux un tapageur de théâtre qui mettait à contribution les pauvres comédiens sous prétexte de les faire applaudir: «C'est un mouchard, selon les uns, me dit-il, et selon les autres c'est un picarone qui exploite les poches du public pour son compte, mais qui, ayant figuré dans les réactions des dernières révolutions politiques, brave la police au lieu de la servir. Où diable vont donc ces bandits?» Les soupçons du signor Broccolo commençaient à me gagner; et en voyant ces hommes dangereux se diriger sur la maison roulante de M. Duncan-Stewart, que nous apercevions déjà, je désirais de bon coeur que le magistrat inquisiteur d'Albaro n'oubliât pas sa visite domiciliaire. Mais il paraît que le Nabab avait reçu un faux avis; et comme je n'écris pas un roman, pour lequel j'aurais besoin de tenir la curiosité du lecteur en haleine jusqu'au dénouement, je vais expliquer d'avance tout le mystère de cette aventure.
La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi, était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus carbonari.
Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits, avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du brick anglais the Blossom, qui était en rade, pour y demander du secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi, eut le premier recours à ses jambes après avoir crié sauve qui peut! les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait de sa vie, me dit-il, et du talent de la prima dona. Je lui promis le secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M. Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron, de conduire ma pauvre bégum à bord du Blossom.» J'entendis aussi ces paroles d'a parte, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah! madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo: nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum, la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à casa Saluzzi, où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les Genoëse étaient des voisins dangereux: «Ce sont les Bravi de l'Italie, dit-il, je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service: il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je bientôt me rendre à Livourne 6.»
Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.» Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était une ... Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule. Cela m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait accueilli ma demande.
Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.
J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je reviens à la casa Saluzzi, où je continuai à me rendre assez exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez dans don Juan,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.» J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les réponses; mon exactitude consistera à ne rien dire de trop, et à taire ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui par delà les nuages.
Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France, donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique: on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un phrasier: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les peuples comme des mots d'ordre.»
Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole, dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième, contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir, celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.»
Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant historien; hélas! elle sera en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent. «Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez, par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette élégie d'Adieu qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était. Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une veilleuse devait favoriser cette substitution. Il faut vous dire que j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit, afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma compagne me semble déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le sur-lendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...»
Lord Byron terminait cette anecdote lorsque entrèrent madame Guiccioli et l'odalisque indienne de M. Duncan-Stewart. Je n'avais pas encore été présentée à la comtesse, qui se levait pour la première fois depuis sa saignée. Elle était, comme de raison, un peu pâle, et son déshabillé de malade ajoutait sans doute beaucoup à son air intéressant; mais il y avait naturellement en elle quelque chose de cette physionomie un peu fatiguée que les peintres donnent à sainte Madeleine. Ses cheveux d'un blond d'or tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules; tous les traits de son visage étaient réguliers; mais son nez surtout d'une forme très élégante. Quand elle souriait, ses yeux à la fois malins et tendres s'harmoniaient admirablement avec la courbure gracieuse de ses lèvres. Lord Byron alla au-devant des deux dames avec une courtoisie affectueuse. M. Duncan-Stewart ne tarda pas à venir nous rejoindre, et nous annonça son prochain départ. Lord Byron reçut aussi ce jour-là un jeune Anglais, M. Wright, qu'il avait converti à la cause des Grecs, ce jeune homme ayant d'abord servi dans la marine turque. Ils parlèrent beaucoup de l'état des affaires en Grèce. M. Wright venait prendre congé de sa seigneurie, qui l'adressait à Mavrocordato, et qui lui remit une somme assez considérable.
Je fus encore retenue à dîner à la casa Saluzzi, et je ne retournai à Gênes que fort tard.
Aventures de la jeunesse de Byron.--Le missionnaire méthodiste.
Les uns ont vanté le talent de Byron pour la conversation, d'autres ont prétendu qu'il était à peu près nul sous ce rapport: sans adopter aucune de ces deux opinions, on peut dire que le poète ne saurait s'inspirer à l'heure ou à la minute, ni être aimable et amuser au premier ordre de ses interlocuteurs, comme un perroquet dont le vocabulaire est borné à quelques phrases. J'ai trouvé, pour ma part, lord Byron très inégal dans ses improvisations familières; je regrette seulement de le traduire si mal là où peut-être il excita en moi le plus d'admiration. En relisant ce qui me reste de ces entretiens fugitifs, je tronque ou j'efface tel passage, parce qu'il rend trop faiblement, ou défigure même les expressions qui me charmèrent. Si on parvenait à faire deviner son style de conversation par des lambeaux de questions et de réponses, sans l'accent, sans le regard, sans le geste qui leur donnait la vie et le mouvement, il faudrait encore dire ici du poète anglais comme Eschine de Démosthènes: «Que serait-ce si vous aviez entendu le monstre?»
J'avouai franchement à lord Byron quels ridicules soupçons avait éveillés en moi la vue du sang de madame Guiccioli apporté par lui dans son cabinet, et nous rîmes beaucoup ensemble des bruits étranges qu'on se plaisait à répandre sur lui d'après des apparences tout aussi vagues. «Ces bruits, me dit-il, viennent la plupart d'Angleterre; ils feront le succès de mes Mémoires, où je donnerai le mot de maintes énigmes de ma vie. On a pu vous dire, par exemple, que je buvais le sang humain dans les crânes des morts, comme mes ancêtres les Danois, dans le palais d'Odin. Voici l'origine de cette absurde histoire. Un crâne parfaitement conservé avait été trouvé par le jardinier de Newstead-Abbey dans un des caveaux de la vieille chapelle; j'en fis artistement scier la couronne, sans laisser aucun fragment de ce qu'il y a de vraiment hideux dans un crâne, je veux dire cette face humaine à laquelle Milton applique l'épithète de divine, mais qui ne saurait plus être, je pense, l'image de la Divinité quand elle est dépouillée de ses chairs. Un cercle en argent en bordait le pourtour, avec une anse pour saisir cette coupe qui eût pu passer pour une coupe d'ivoire, sans l'inscription que j'y fis graver. Quand je traitais mes amis à Newstead-Abbey, c'était au dessert que la coupe était apportée sur la table, et nous la faisions circuler pleine d'un excellent vin de Bordeaux qui nous prêtait de l'esprit à tous. Cependant l'ouvrier que j'avais employé pour façonner ce crâne fut mandé devant le recteur de la paroisse, qui lui adressa une verte mercuriale sur la profanation dont il s'était rendu coupable. J'invitai le recteur à un de nos banquets: en vrai chanoine de l'église anglicane, il se rendit exactement à l'heure marquée; et quand il eut soif, on lui versa à boire dans la coupe profane. Je vous jure qu'il y dégusta, sans grimace, plus d'une pinte de mon meilleur vin; il serait entré même, si nous l'avions pressé, dans l'ordre du Crâne.--Quel était donc cet ordre, demandai-je à lord Byron?» Le poète me répondit que c'était un ordre fondé par lui, et qui se composait de douze membres admis au privilége de boire dans la fameuse coupe: «J'en étais le président ou le grand-maître, continua-t-il, et j'en réglai les statuts et le costume, qui consistait en une robe noire. On verra dans mes Mémoires que le voeu de chasteté n'était pas exigé de nos chevaliers. C'est à cette époque que j'étais un homme à bonnes fortunes; mais j'avais un malheur: si les femmes se jetaient à ma tête, elles me faisaient payer bien cher mes faciles succès en voulant me dominer. Puisque lady Caroline Lamb vous a fait ses confidences, vous savez que la tyrannie me trouve rebelle en amour comme en politique. J'ai connu des despotes sous d'autres jupes que les siennes. J'en étais venu à avoir peur d'une robe de femme comme un enfant de la soutane d'un magister; et ayant inspiré un caprice à la jolie miss G..., je déclarai que je ne m'attacherais à elle qu'à condition qu'elle me suivrait partout en habit de page. La condition fut acceptée. Miss G... passa avec moi près d'un an sous ce costume. Pauvre miss G...! le souvenir de sa mort tragique me poursuit encore.»
Je pressai lord Byron de contenter ma curiosité sur cette aventure de sa jeunesse, et il y consentit. Je ne suis pas assez sûre d'avoir retenu ses propres expressions pour le laisser ici raconter lui-même; je vais donc parler de lui à la troisième personne.
Miss G*** était avec Byron à Newstead-Abbey depuis près d'une année, page le jour, femme la nuit; attentive, tendre, et si sincère dans son amour, qu'elle pouvait espérer peut-être qu'un noeud légitime la réconcilierait un jour avec le monde. Cette illusion entretenue secrètement par elle, et un caractère naturellement gai, aveuglaient cette jeune fille sur sa position véritable. Elle avait abandonné à Londres un père peu fortuné, auquel elle envoyait chaque quinzaine des secours, lorsqu'une amie indiscrète lui écrivit que ce père délaissé s'était tué lui-même dans un moment de désespoir: était-ce l'effet du dérangement de ses affaires ou du déshonneur de sa fille? Miss G*** s'arrêta à cette dernière supposition, mais elle n'en dit rien à lord Byron qui s'aperçut seulement qu'elle s'éloignait quelquefois de lui pour écrire, et qui parvint à surprendre son secret. Miss G*** avait résolu de s'empoisonner et en écrivait la déclaration, afin que personne ne fût accusé de sa mort. Byron la fit épier, et s'emparant du poison qu'elle s'était procuré, y substitua une poudre tout-à-fait innocente. Un soir miss G*** affecta plus de gaieté qu'à l'ordinaire, et feignit de s'endormir à côté de son amant, qui, n'ignorant pas qu'elle avait cru avaler, ce jour-là même, la potion qui devait lui donner la mort, s'attendait à rire le lendemain matin de son réveil imprévu, après un sommeil qu'elle comptait bien être pour elle le dernier. Il ne craignit pas de s'endormir lui-même tout de bon; mais quelle fut son inquiétude au jour naissant de ne plus trouver miss G***. La lettre qui annonçait sa funeste détermination était sur la table de nuit; sans doute pensait-il, convaincue que le trépas circule dans ses veines, elle se sera éloignée pour m'éviter la première vue de son cadavre sans vie; mais elle va reparaître guérie par sa tentative même... Byron devenait juste; cependant miss G*** ne revenait pas; toutes les perquisitions furent inutiles, ce ne fut qu'au bout d'une semaine que l'infortunée fut retrouvée, mais rendant le dernier soupir dans le caveau de la sépulture des Byrons où elle s'était enfermée de manière à ne plus pouvoir sortir. Quelles durent être ses angoisses pendant huit longs jours d'agonie, prenant sans doute les tortures de la faim pour celles du poison? «Cette catastrophe, me dit Byron, a influé sur mon imagination et mon caractère plus que tous les vains motifs par lesquels on a voulu expliquer les caprices de mon humeur; ma gaieté naturelle étant tarie dans sa source, je cherchai désormais le bruit d'une gaieté factice pour m'étourdir: vous devez comprendre pourquoi il y a quelque chose d'amer dans mon sourire.» Comme pour se distraire de la pensée actuelle de cette sombre histoire, lord Byron eut recours à des réminiscences d'un genre tout opposé, sans se donner la peine de chercher une transition pour en commencer le récit: «Savez-vous qu'en France on a, me dit-il, de singulières idées de la pruderie des dames anglaises? Ma chère amie, nous avons eu à Londres (Dieu sauve notre bon roi Georges IV!) nos moeurs de la régence. Vous connaissez le mot de Fox; son père lui disait: «Mon fils, prenez une femme...--La femme de qui, mon père? répondit le fils. C'est qu'en effet, il y a à choisir parmi les dames des autres: aussi les procès en adultère sont-ils un objet de commerce parmi les maris anglais. Il y a un tarif connu; les gens qui n'aiment pas le bruit s'abonnent avec le cher époux: il y a d'ailleurs l'économie des frais. J'ai dit tout cela naïvement dans mon Don Juan, et l'on ne me le pardonne pas; il n'y a que la vérité qui offense: je suis à l'index. Qu'arrive-t-il? On me chasse des rayons de la bibliothèque, mais je suis caché mystérieusement sous le chevet du lit avec mon ami Thomas Moore. Vous sentez bien que là, comme le serpent de Milton tapi à l'oreille de notre mère Ève, je fais rêver celles qui se sont endormies en me lisant; mais là aussi je suis bien placé pour découvrir de nouveaux secrets, et je parlerai, je parlerai pendant plus de vingt chants encore.» Lord Byron, passant tour à tour de son Don Juan à ses aventures personnelles, me raconta aussi la mystification qu'il fit subir à deux dames qui venaient rendre visite à sa femme, chacune avec l'intention de le dénoncer comme un mari inconstant et de dénoncer l'une d'elles comme sa complice. «J'arrangeai, dit-il, les choses de manière que les deux dénonciatrices se trouvèrent toutes les deux ensemble dans notre salon en attendant milady; et se soupçonnant réciproquement du même projet d'accusation, elles firent un traité tout contraire pour leur mutuelle sécurité, en convenant de porter aux nues ma fidélité maritale. Avec de telles recommandations, j'aurais été un petit saint de ménage; mais je vous ai raconté comment M. Charlm... avait acquis la preuve que j'étais un monstre.»
Il est temps d'abréger les confidences de lord Byron; j'espère d'ailleurs que M. Moore n'a fait que semblant de brûler les mémoires du noble lord. J'aurais oublié plus long-temps la France dans la casa Saluzzi, si une lettre que je reçus à la poste restante de Gênes ne m'eût rappelé à Paris en me donnant l'espoir d'y retrouver Léopold. Le hasard me procura pour mon retour un singulier compagnon de voyage. La veille de mon départ était arrivé à la casa Saluzzi un nommé M. Sheppard, prédicateur méthodiste, venu exprès d'Angleterre pour convertir lord Byron à la foi évangélique; ce M. Sheppard avait écrit déjà depuis une année au poète pour lui dire que sa femme lui adressait tous les jours de ferventes prières au ciel pour racheter son âme de l'esclavage du démon. Mistress Sheppard était une enthousiaste dont l'amour mystique pour le noble pécheur allait si loin, qu'en mourant à Margate, après une maladie de deux mois, elle avait dit à son mari que, pleine de confiance en la bonté divine, elle croyait que la porte du paradis lui était ouverte, mais qu'elle n'y entrerait pas sans un mélange de regret, si M. Sheppard ne lui permettait à son lit de mort de faire personnellement une dernière tentative sur l'objet de leur commune charité. M. Sheppard avait promis solennellement à sa compagne expirante de tout faire pour amener le poète au bercail du méthodisme. Il était parti dans ce dessein, composant en route un sermon qu'il croyait irrésistible, dans la simplicité de son coeur. Lord Byron ne vit d'abord que le côté ridicule de cette mission; le bon M. Sheppard avait, il faut l'avouer, une de ces figures à mystification qui provoqueraient le rire des plus austères quakers. Mais ce qui intriguait le poète, c'était de savoir si la défunte n'avait pas eu à son insu un intérêt plus terrestre dans sa conversion tant désirée; n'aurait-elle pas été par hasard quelqu'une des nombreuses victimes de sa jeunesse, qui trouvait dans sa charité généreuse un prétexte pour nourrir un sentiment qu'il eût fallu oublier sans retour si la religion ne l'eût modifié et consacré? Quand ce soupçon l'emportait dans son esprit, lord Byron écoutait avec plus de complaisance l'apôtre méthodiste; mais à peine celui-ci se croyait-il sûr de l'attention de son catéchumène, qu'il quittait le ton de la conversation pour débiter les périodes monotones de son sermon. Alors l'impatience de lord Byron prenait le dessus, et il ne pouvait échapper à l'impolitesse de rire au nez du prédicateur qu'en l'interrompant par quelque frivole objection: jamais le bon M. Sheppard ne put parvenir à aller jusqu'à son second point. Enfin, lord Byron lui déclara qu'il ne se ferait méthodiste qu'à son retour de Grèce, et il lui donna rendez-vous, je ne sais plus en quel lieu, pour continuer les conférences. M. Sheppard aurait bien voulu essayer son discours sur la comtesse Guiccioli, ou sur la Begum de M. Duncan, ou même sur quelque membre de la famille Gamba; mais les oreilles italiennes ou indiennes étaient encore plus inabordables pour le méthodiste que l'oreille anglaise du grand poète; il se décida à repartir: ce fut le compagnon de voyage qui me fut confié, ou plutôt à qui lord Byron et M. Duncan me recommandèrent jusqu'à Genève. Ce qui me décida fut la considération d'une bonne calèche dans laquelle repartait le sectateur de Wesley, car ce n'était pas un apôtre à pied. On lui persuada que j'avais aussi une âme digne d'être méthodiste; mais par malheur je n'entendais guère mieux l'anglais que la Begum et la Guiccioli: le sermon fut perdu.
La route fut calme, les paroles courtes et les repas précipités; nous arrivâmes à Genève sains et saufs, mon compagnon et moi; lui toujours bon méthodiste, moi toujours une pécheresse, mais dont la pénitence allait, hélas! commencer.
Arrivée à Paris.--Plan de conduite.--Première maladie.--Soins de Léopold.--Folies.--Soeur Thérèse.--L'opinion.--Misère et découragement.--Je rencontre Duval.--Le trio bienfaisant.
Après avoir couru pendant près de trente années, je résolus de me reposer la trente et unième; et cette fois, Paris dut être la retraite éternelle de mes fatigues, de mes chagrins, et de ma pauvreté alors bien déclarée. Ami fidèle, Léopold fut aussitôt à mes côtés, et comme s'il avait eu le généreux pressentiment de mes prochaines infortunes. Nous cherchâmes un logement conforme à notre position, et nous en trouvâmes un fort agréable rue de Vaugirard. Orné bientôt par les soins de l'amitié qui a aussi son luxe, même quand elle n'est pas riche, cet appartement, en abritant les malheurs des plus obscures années de ma vie, les vit cependant entourer d'un intérêt bien fécond pour moi en consolations.
Voici quel avait été notre plan, et quel fut pendant long-temps notre mode d'existence avec Léopold, consentant à grand'peine à n'être que mon fils, mais redoublant de respects à chacun de mes refus répétés. Léopold passait près de moi tous les instans dont il pouvait disposer le matin, de dix heures jusqu'à quatre, et le soir de cinq jusqu'à neuf. Je l'aidai à se perfectionner dans l'italien; et autant que je le pouvais, je fortifiai son goût par la lecture des meilleurs auteurs. Doué d'un organe sonore et flexible, j'aimais à l'entendre me réciter les chefs-d'oeuvre de nos poètes, me consulter sur des beautés que son intelligence devinait par le seul instinct d'une âme brûlante! Oui, nous étions heureux, quoique la fortune nous eût tout retiré. Ma demeure était peu éloignée du lieu où huit ans avant s'était passée une scène d'effroi et de sang. Que de fois, dans les belles soirées, nous allâmes pleurer à la place du dernier regard! Que de fois, à cette place, je fis renouveler à Léopold la promesse que ses sentimens n'offenseraient jamais mes immortels souvenirs!
J'avais déjà en porte-feuille quelques faibles productions. Je résolus d'en tirer parti en Angleterre, où le bon M. Almoth m'avait dit que le roman était la ferme très commode de beaucoup de femmes qui, en écrivant un peu, vivaient fort bien de cette ressource. Avec la facilité que je me supposais, je tablais à six volumes par an; et ce travail, qui ne devait pas dépasser mes forces, suffisait à mes besoins. Léopold souriait à mes espérances, et y répondait par d'autres projets. «Moi, disait-il, je profiterai de mon petit talent pour le dessin. Je ferai des caricatures; les sujets ne manquent pas à Paris, et l'on trouve toujours des amateurs qui achètent, et des modèles qui posent. Quand je serai libre de mon engagement militaire, nous irons en Italie; je m'y perfectionnerai sous le ciel des nobles inspirations, et je deviendrai artiste. La carrière militaire n'est plus qu'un service d'invalide; les arts et les lettres, voilà les gloires nouvelles et possibles. Nous vivrons indépendans et heureux.» Je me gardais de l'éveiller; le rêve était si doux!
J'avais trop d'imprévoyance et Léopold trop de candeur, pour qu'aucun de nous deux eût songé aux interprétations que la curiosité publique pourrait tirer d'une liaison aussi singulière que la nôtre. Nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, en nous livrant en sécurité à nos projets, aux suppositions que cette constante intimité allait faire naître. La maison que j'occupais l'était en même temps par une veuve, sa demoiselle, un étudiant et une fort jolie ouvrière en dentelle. J'ai si peu l'habitude de songer à ce qui se fait autour de moi, quand mon âme est vivement occupée, que je ne connaissais encore aucun des locataires, tandis que nous étions déjà, Léopold et moi, les objets continuels de leurs discours, et, sans être méchante, je puis dire du bavardage de leur sottise. J'en parle, parce qu'ils eurent quelque fâcheuse influence sur ma tranquillité que je provoquai moi-même, peut-être par une trop grande indifférence des préjugés et de l'opinion.
Depuis trois mois, ignorée de tout le monde brillant dont il est inutile d'affronter l'ingratitude, tant elle est sûre, j'habitais mon humble retraite. Tout à coup je tombai dangereusement malade. Léopold ne quittait plus mon chevet que la nuit; et l'ardeur qu'il mettait à me recommander à la garde, l'empressement, l'exactitude de sa continuelle présence, la touchante sensibilité de ses soins, devinrent pour cette femme une riche moisson de conjectures et un abondant sujet d'inventions peu charitables. Moi, dont la conscience était pure, je me livrais avec une exaltation passionnée au bonheur d'exprimer ma reconnaissance et toute ma tendresse à celui que je croyais bientôt quitter pour toujours. Un coup que j'avais reçu au-dessous du sein gauche, dans une de mes expéditions militaires, telle était l'origine d'un mal dont je devinai dès ce moment toute la gravité. Je me serais décidée à l'opération, comme je le fis plus tard, sans l'effroi et la prière de Léopold, qui me conjura, avant d'en venir à cette extrémité, d'essayer d'un remède qui avait guéri, disait-il, sa nourrice d'un mal semblable. M. Béclard, qui me donnait des soins, pensa qu'il n'y avait aucun danger à tenter le remède avant d'en venir au plus violent; et les souffrances disparurent.
Ceux qui prétendent que la reconnaissance est un sentiment froid, ne l'ont jamais éprouvée pour un objet aimé. Quelle plume rendrait jamais ce que je sentis dans cette nuit terrible et pourtant heureuse qui me sembla quelques instans la dernière de ma vie, et où je revins à la vie, pressée dans les bras de celui qui venait de me sauver! J'avais depuis six mois de séjour et d'intimité lutté bien souvent contre les douces prières de Léopold, et je puis attester qu'il m'était cher comme s'il eût été mon fils. Je ne redoutais donc rien; mais je sentais cependant tout ce que les tendres preuves de son constant attachement venaient d'ajouter de périls aux continuels tête-à-tête de ma pénible convalescence. Comme je faisais tous mes efforts à y porter le plus de sang-froid possible, j'observais dans toutes ses nuances le pouvoir que le désir non satisfait exerce sur le caractère des hommes, et quel épais bandeau il place sur leurs yeux. J'avais près de quarante-cinq ans; l'inquiétude et d'affreuses douleurs avaient ajouté aux rides de l'âge la pâleur et toutes les traces de la maladie; et pourtant tout ce qui eût dû éloigner l'idée d'une passion auprès de Léopold, ne faisait qu'en accroître les tourmens inexplicables. On me jugerait mal si on supposait de la coquetterie dans cet aveu. Revenue de toutes les vanités de la jeunesse et de la beauté également évanouies, mon âme avait cependant conservé quelque chose de cette sensibilité électrique qui jamais n'abandonne les femmes; ma raison était devenue assez puissante pour déterminer la droiture de mes sentimens; mais elle n'était point peut-être assez forte pour me laisser insensible au charme de me croire aimée. Ma bienveillance naturelle me fait un besoin de la bienveillance des autres. Je suis bonne, car j'ai toujours voulu l'être, et on m'a toujours dit que je l'étais. Ne serait-ce point un raffinement d'égoïsme? car rien ne me rend heureuse comme de voir heureuses par mes attentions les personnes avec lesquelles je vis. Léopold ressentit tellement l'influence de ces dispositions, que ce qu'en colère il appelait mes rigueurs injustes ne put un instant ni l'éloigner ni le refroidir. Par la bizarre religion d'un sentiment qui fut toujours de ma part partagé sans être satisfait, Léopold a toujours soustrait à ma connaissance les goûts passagers que d'autres femmes ont pu lui inspirer.
J'ai dit, je crois, que nos voisins n'étaient pas sans s'être beaucoup occupés de la dame étrangère et du beau militaire. La loge du portier était, comme partout, une espèce de congrès de tous les bavards de la maison. On discutait là sur notre état civil. «Ce n'est pas son fils, c'est son amant.--Son amant! disait la jeune ouvrière, elle serait sa grand'mère.--Eh! mon Dieu, l'âge n'y fait rien. Est-ce qu'une femme riche est jamais vieille.--Mais cette dame n'est pas riche puisqu'elle écrit pour les libraires.
«--Tiens, c'est une savante; eh bien, on ne le dirait pas, car elle n'a pas l'air fier.--Elle est laide, et lui est bien bel homme; mais elle est bonne et lui bien fier. Je l'ai dix fois rencontré sans qu'il m'ait seulement dit un mot.»
Tous ces dialogues qui se renouvelaient souvent vinrent à mon oreille par une petite fille chargée de mes commissions. Tout cela, au lieu de me chagriner, m'amusait beaucoup.
Au lieu de trembler devant la sottise et la malveillance, j'ai toujours aimé à la braver; il me parut donc piquant de désespérer les interprétations par mon laisser-aller. Aussitôt que mes forces me le permirent, je sortis souvent avec Léopold. J'affectais en le rencontrant de lui parler avec une familiarité particulière; Léopold enchanté y répondait à compléter les soupçons, et une charitable dévote qui, dans la maison, semblait à la tête du complot moral dirigé contre moi, annonça qu'elle déserterait la maison qui cachait de pareilles abominations.
Il y a dans la rue que j'habitais, un couvent fort en grande renommée pour la fabrication de l'eau de mélisse. Je m'y rendis un jour pour en acheter. Quelle fut ma soudaine joie, en reconnaissant mon excellente soeur Thérèse au milieu d'un groupe de femmes de son ordre, réunies dans la cour. Soeur Thérèse ne m'aperçut pas, je ne voulus pas lui parler devant ses compagnes, mais je me promis bien d'aller le lendemain la demander, la voir. J'étais heureuse de cette rencontre, plus que je ne saurais dire, et cependant il s'y joignait une secrète inquiétude. Que dira-t-elle de ma manière de vivre? J'étais bien sûre que son âme vraiment religieuse ne concevrait aucun indigne soupçon, mais j'étais sûre aussi qu'elle désapprouverait ma manière de vivre...; et pourtant, comment la lui cacher, comment mentir à celle qui avait connu mon âme tout entière; comment d'un autre côté renoncer à voir, tous les instans, le seul être qui formait ma vie, mon univers...? Hélas! ce que n'auraient pu ni les convenances, ni tous les trésors du monde, une simple différence d'opinion faillit m'y condamner. Terrible esprit de parti, que d'amitiés vous avez rompues, et quels liens de sang n'avez-vous pas même brisés!
Léopold servait alors, comme je crois l'avoir déjà annoncé, dans un régiment d'élite par suite d'un engagement que lui avait imposé la fatalité. Le regret avait suivi de près cette résolution.
Lui qui, si jeune, avait rêvé la gloire et les nobles récompenses que la guerre multipliait pour le courage, ne s'accommodait pas des ennuis de la garnison, et d'une profession alors sans éclat, comme sans espérances. Il était donc tout-à-fait résolu à prendre son congé et à cultiver les arts. Tous nos plans s'arrangeaient sous l'influence de cet impatient espoir. Je me livrais avec ardeur au travail qui devait adoucir mon avenir, n'aspirant plus qu'après cette aurea mediocritas, si justement célébrée des anciens. Je commençais à voir grossir le bagage de mes compositions littéraires. Mon portefeuille, déjà bien garni, contenait des romans, des nouvelles, et jusqu'au mélodrame à grands fracas. Toutes mes lettres, tous les mille souvenirs de ma bizarre existence, avaient été classés et mis en ordre. Un ami, un de ces hommes si rares qui réunissent toutes les bontés du coeur à tous les avantages de l'esprit, m'encouragea au travail, en me disant que le travail heureux était une fortune. Mais trouvant pour mon faible talent une timidité que je n'avais pas eue pour ma fatale beauté, je ne comptais sur mes productions que pour un léger auxiliaire de notre modique revenu, et encore étais-je fort en peine des moyens à prendre pour l'obtenir.
En attendant cet incertain et frêle avenir, il avait fallu profiter d'une occasion offerte de donner des leçons d'italien dans une famille anglaise, et à laquelle m'adressa madame Borlie de Londres, par une lettre aussi honorable que polie. Je l'avais montrée à Léopold, et, quoiqu'à regret il avait approuvé que j'acceptasse cette proposition, n'étant pas assez heureux, disait-il, pour pouvoir me conseiller autrement.
Je commençai donc mes leçons d'italien auprès des demoiselles Sumineux. Je réussis tellement dans cette tâche qu'on me demanda comme une grâce de vouloir bien accepter une autre écolière, fille d'une riche anglaise que je ne veux point nommer parce que l'on doit de l'indulgence aux petits ridicules qu'on a pris sur le fait, et qu'on a châtiés dans le moment. Milady F... occupait avec sa fille unique un superbe hôtel où se pressait la foule des laquais, et la domesticité plus élégante des parasites de toutes classes. La maison était encore le rendez-vous de quelques gens de mérite, mais en petit nombre. On touchait aux derniers momens du règne de sa majesté Louis XVIII, et toute cette société, qui pensait fort bien, suivant l'expression consacrée d'un certain monde, s'occupait beaucoup des intérêts de la monarchie. Je trouvais assez plaisante cette rage de politique dans une étrangère, et une Anglaise ultra-royaliste à Paris me paraissait une singularité qui me rendait assez inexplicable le choix d'une personne comme moi fort suspecte.
Je me bornais, comme on le suppose bien, à mes devoirs de maîtresse de langue, qui consistaient en trois heures de leçons par semaine. Il ne m'avait pas fallu grand effort de génie pour deviner que l'application de mademoiselle Emmeline, pour apprendre la langue del dolce favellore, ne tenait pas au goût exclusif de la littérature. Elle désirait pouvoir chanter les airs de Cimarosa avec son maître de guitare et de piano, espèce de petite caricature à roulade et à lorgnon, et presque original à force d'impertinence. Le contraste des deux maîtres était piquant. Le monsieur avait l'air de venir en bonne fortune, et moi à un enterrement. Ma toilette fort simple et toute composée de noir donna lieu à une explication qui, en éveillant les scrupules politiques de Milady, m'exposa à des enquêtes que j'étais aussi peu disposée à éluder qu'à souffrir, milady F... voyait beaucoup une marquise D'Au..., célèbre dans sa société.
Un jour, en arrivant un peu avant l'heure je trouvai grande réunion dans le salon, et parmi les dames était la marquise d'Au... J'allais passer dans le petit salon d'étude, mais milady F... m'arrêta en me priant de dire mon opinion sur des vers qu'elle me présenta, et de bien vouloir les lire haut. J'aurais pu refuser une corvée qui n'était aucunement dans mes attributions et d'ailleurs fort indiscrètement demandée; mais un seul coup d'oeil sur le couplet, que je transcris, m'avait fait deviner l'intention de contraindre, de surprendre et de blesser mes opinions. Je refusai donc les siéges offerts par l'impolitesse, et me mis à lire. Je lus: