Une île où grondent les tempêtes

Reçut ce géant des conquêtes.

Tyran que nul n'osait juger,

Vieux guerrier qui, dans sa misère,

Dut l'obole de Bélisaire

À la pitié de l'étranger.

Si je ne me trompe, ces vers sont d'un jeune homme 7 qui entend bien l'antithèse, mais qui n'entend pas encore la justice. Il y a dans ces vers deux mots qui m'empêchent d'admirer. «Lesquels? me demanda-t-on de toutes parts.

«--Tyran et pitié.

«--Comment! vous ne trouvez pas que l'épithète convient à Napoléon, me dit milady avec un air atterrant?

«--Milady, chacun sent à sa manière. Il me semble à moi que Napoléon vaut bien la peine qu'un poète mesure ses termes à son égard. Je pense comme un autre enfant d'Apollon:

Que la lyre au tombeau ne doit pas insulter,

et que l'étranger, s'il donna à Napoléon l'obole de Bélisaire, l'accorda moins par compassion pour une grande infortune, que par la secrète terreur qu'inspire encore le lion enchaîné.»

Je rappelle mot à mot ce petit discours, car, inspirée par mes souvenirs, je mis, je l'avoue, une sorte d'orgueil à leur rester fidèle. Alors une voix d'un ton aigre-doux prononça: «Qu'il était inconcevable qu'en 1824, sous le règne de la légitimité, on osât se permettre d'afficher en bonne compagnie une opinion si détestable.» Je me contentai de regarder cette dame, et, pour prévenir lady F... dans son petit projet de m'humilier, je pris dans mon portefeuille sept cachets, les déposai fort paisiblement sur la table, et faisant une faible révérence; j'étais déjà chez moi avant que la noble société ne fût revenue de ma séditieuse sortie. Je sus depuis que la dame qui m'avait condamnée avec amertume était la marquise d'Au... Je cède toujours à mes premières sensations, et je n'en ai que de vives; les lecteurs me pardonneront d'y avoir cédé. La reconnaissance ne peut jamais être coupable.

Il n'y avait pas une demi-heure que j'étais rentrée, quand le chasseur vint m'apporter non les sept cachets, mais la totalité d'un mois de leçons, une somme de 120 fr.; sans hésiter, j'en restitue à l'émissaire de milady 50 qui ne m'étaient pas dus, et les 70 autres j'en fais don au chasseur pour les prochaines étrennes; la surprise de ce domestique me fit plaisir. C'était faiblesse vaniteuse que cette énorme générosité, mais je la savourai avec délices: «Quoi! madame, vous renvoyez cela à milady, et vous nous donnez ceci?--Oui, cela et ceci, et rends-le avec ma réponse.» Il saluait encore que ma porte était déjà fermée sur lui. J'étais agitée, mais cependant bien contente de moi; agir sans réfléchir, j'étais là tout entière. J'attendais impatiemment Léopold, car son approbation était ma récompense, je comptais bien sur quelques observations, mais que j'étais loin de prévoir ce qui arriva! l'humiliation du blâme et l'amertume d'une rupture. À peine Léopold était entré que j'allais lui conter mes griefs; il me prévint en me demandant si le chasseur qu'il venait de rencontrer descendait de chez moi, et de quelle part il était venu. Alors je précipitai mon récit en le commençant par la fin; j'étais si agitée, et en même temps si convaincue que j'avais agi à merveille que je ne m'aperçus pas de suite de l'opinion contraire qui paraissait sur les traits et dans les regards mécontens de Léopold. «Eh bien, vous ne m'approuvez pas? lui dis-je avec vivacité.

«--Vous approuver, quand vous m'exposez à perdre le seul bonheur que j'aie au monde, à me voir forcé de renoncer à vous voir.

«--Renoncer à me voir, parce que je ne me laisse pas offenser dans mes souvenirs! et c'est vous, Léopold, qui me tenez ce langage!» J'ajoutai tout ce que m'inspirèrent le regret, la douleur et la colère. Le noble jeune homme ne répondit d'abord qu'en me montrant son uniforme; puis, comme pour atténuer la rigueur du sentiment délicat qu'il n'avait expliqué que par ce jeu muet, il me prit la main, tâcha de me calmer par de fort bonnes raisons; mais aucune ne pouvait arriver à mon esprit. Je fis alors comme les personnes fâchées, et qui mêlent à quelques vérités d'injustes observations. La colère étouffa l'attendrissement qui nous eût réconciliés. Léopold eut beau me faire sentir que les personnes qui fréquentaient la maison de milady F... étaient en partie de la même société que ses officiers supérieurs, que notre liaison pouvait de la sorte s'ébruiter, et, mal interprétée, lui causer des chagrins. «Je soupire autant que vous après le jour de mon congé, mais, ayant volontairement pris l'uniforme, je veux le porter sans reproche et sans avanie. Je sens que je ne souffrirais pas une remarque ni une défense dont vous seriez l'objet; ne m'y exposez donc pas, par pitié pour notre bonheur.»

Léopold me parut si péniblement agité que je ne lui fis pas connaître tout le changement qui venait de s'opérer en moi, car mon parti était déjà pris. J'appréciais les motifs de Léopold, je l'estimais de sa loyauté et de sa franchise; mais, gênée désormais dans l'expression de mes sentimens, le charme en était comme rompu. Nous nous quittâmes donc presque froidement. Léopold était de service le lendemain, et je ne devais le revoir naturellement que le second jour. Je ne me rappelle pas avoir éprouvé un plus triste accablement dans toute ma vie; tout ce qui me restait d'avenir et de rêves venait de s'écrouler. Une pensée m'occupait fortement, elle était à la fois cruelle et consolante. «Léopold m'oubliera, me disais-je, puisque déjà de nouveaux devoirs se sont placés entre son coeur et le mien, il m'oubliera, et la vieillesse me trouvera seule, sans appui, sans le fils chéri de mon adoption; mais du moins j'y puis songer sans rougir; notre rupture même est encore un titre de plus à son estime et à ses regrets.»

Je passai la nuit dans ces réflexions, et à peine avais-je ouvert ma porte qu'on me remit un billet de Léopold. Il ne fit qu'ajouter à ma résolution; car au milieu des expressions de la tendresse se trouvaient des conseils sur la prudence, sur la nécessité de ne manifester aucune opinion, qui me choquèrent. Plus, tard je connus toute mon injustice; plus tard je fus à même de faire la part du devoir et celle des principes; plus tard je sus que Léopold avait su allier toute la religion du drapeau à la constance des souvenirs. Il était décidé que je n'échapperais à aucun tort, à aucune imprudence. Je répondis au billet de Léopold, en lui disant «que je sentais trop le tort que notre liaison pourrait lui occasionner aux yeux de ses chefs pour ne pas me faire un devoir d'y renoncer; que je n'avais jamais pensé au changement tout naturel qu'un autre uniforme avait dû produire; que, pour mettre tout cela en harmonie, il me semblait décidément convenable et naturel de cesser tous rapports ensemble jusqu'à son congé absolu; que nous nous écririons, mais sans nous voir, et sur tout autre sujet que celui qui nous séparait momentanément.» J'avoue que je m'attendais à le voir arriver hors de lui. Ma vanité put se replier sur elle-même; Léopold ne vint point; il accepta la séparation, jusqu'à sa sortie de la compagnie des gardes du corps, à des conditions qui toutes auraient dû me le faire estimer mille fois davantage, et qui me le firent détester quelques momens avec toute l'ardeur de l'amour-propre irrité. Léopold me pria de nous écrire tous les jours: «Faisons notre journal; vous trouverez toujours dans le mien mon coeur, mon âme, mon ardent besoin de vous voir heureuse; puissé-je trouver dans celui que vous m'adresserez l'amie aimable et bonne et la mère chérie! et nos deux années de séparation ne feront que mieux cimenter le bonheur de notre avenir.» Léopold, fidèle à la générosité de sa conduite envers moi, m'offrait la continuation des petites ressources que nous avions partagées. Je les refusai; je lui écrivis que j'allais partir, que je le regardais toujours comme mon fils, mais que j'avais besoin de m'accoutumer à la nuance nouvelle qui venait de se joindre à nos relations. Léopold, s'accoutumant à m'aimer enfin comme une mère, pensa au long avenir que ma force physique pouvait faire espérer, et il veilla à l'assurer décemment autant que cela dépendait de lui. Voilà les éternelles obligations dont je lui suis redevable et dont je lui dois faire honneur.

Je reçus sur ces entrefaites un autre renvoi de cachets; celui-là me fut pénible; cela vint des charitables propos de lady F***, en partie, et de ceux de ma dévote voisine. J'y fus extrêmement sensible; c'était une honorable ressource de moins; mais je n'en fis rien paraître et me contentai d'exprimer, très librement mon mépris sur ces commérages. Décidée à ne point quitter Paris, je fus arrêter un logement garni rue de Provence, dont je connaissais la maîtresse. Grâce à l'heureuse mobilité de mon esprit et à mon indifférence pour la fortune, je fus à peine installée dans une chambre où, hors les objets contenus dans mes malles, rien ne m'appartenait, que, placée devant mon bureau et rangeant mes manuscrits, je me livrai à tous les rêves, à toutes les espérances qu'une imagination comme la mienne est capable d'enfanter. Léopold me manquait, il est vrai, mais j'étais encore trop dominée par le dépit pour sentir la perte d'un pareil appui; d'ailleurs ne me restait-il pas le bonheur de lui écrire? Cette séparation et cette correspondance me donnèrent l'idée d'un roman historique que j'écrivis dans le courant d'un mois. Je composais régulièrement trente à quarante pages par nuit; car jamais je n'ai su écrire le jour dans ma chambre à la clarté du soleil; il me faut le grand air. Je trouvai dans la maison garnie où j'étais une dame de Bruxelles avec sa fille; elle me demanda si je voulais donner leçon, et j'y consentis. La petite était aimable et intelligente; la mère une excellente femme, sans façon, idolâtre de sa fille; et je passais des heures fort agréables, en même temps que je me procurais une petite ressource.

Depuis long-temps la pension de ma famille me manquait, j'avais vainement écrit à ce sujet; il me restait pour toute fortune environ 700 fr. et un revenu de 50 fr. par mois, et ma leçon.

Je calculai tout cela un soir... J'allais du jour au lendemain, et n'en fus pas plus triste ni plus prévoyante. Je sortais tous les matins et prenais souvent un cabriolet pour me faire conduire au bois. Je mangeais des oeufs et du laitage où j'en trouvais, et rentrais toujours avec une anecdote ou un chapitre composé, sans penser, dans ces courses un peu chères, qu'un jour sans bénéfice a un lendemain sans pain quand on vit comme je vivais. Il y en avait dix que j'étais séparée de Léopold, et trois qu'il ne m'avait écrit. Je commençais à m'en tourmenter lorsqu'on me remit une boîte où je trouvai des témoignages et des preuves que son coeur me restait, et que sa constante amitié m'était garantie. Il me marquait qu'il était à la maison militaire, et me priait de l'aller voir rue Blanche. J'y courus aussitôt, mais on me dit qu'il fallait un billet. Je conjurai en vain, force me fut de m'en retourner. En tournant la rue Pigal, je vois Duval et Talma qui la descendaient et prenaient la rue de la Tour-des-Dames. Cette rencontre inopinée me causa un trouble inexprimable; au lieu de courir leur parler, me confier à leur sûre bienveillance, je m'enfuis à la hâte, et ne m'arrêtai qu'au bas de la rue du Mont-Blanc; alors je réfléchis à cette sotte inconvenance. Je suis trop sincère pour ne pas avouer que dans mon soin de les éviter entrait beaucoup la crainte de leur parler de mon fils, et des jours que nous avions passés ensemble. Je me promis bien de leur écrire, mais je n'en fis rien; et ce ne fut que lorsque la maladie et le dénuement m'eurent réduite à ne plus ni espérer ni craindre, qu'eux-mêmes vinrent au-devant de moi, comme je vais le dire plus loin, avec les accens d'une reconnaissance qui ne sera jamais à la hauteur des bienfaits.


CHAPITRE CCXIV.

Je revois soeur Thérèse.--M. Dominique Lenoir.--Délicatesse généreuse.--Rencontre singulière.--Mon roman de Corinne.--Six mois de misère.--Lettre au Constitutionnel.

Au lieu d'aller au-devant de Duval et de Talma, ces amis de ma jeunesse et qui devinrent les seuls protecteurs de mes jours malheureux; au lieu d'aller à leur rencontre, j'avais presque fui leur présence, et je ne veux pas en cacher les motifs, quoiqu'ils ne me soient pas tout-à-fait favorables. Si j'avais trouvé Talma seul, je lui aurais dit: «Me voilà, mon ami, pauvre, sans espoir ni ressource, avec le remords d'avoir seule rendu si affreuse mon existence.» Talma m'eût grondée avec douceur et secourue avec empressement, car il était l'indulgence même, et en le connaissant on ne pouvait avec du coeur craindre qu'une chose, abuser des bontés du sien; il y avait d'ailleurs pour moi, dans mes imprudences mêmes, une sorte de recommandation sympathique près de Talma: il avait tant aimé tous ceux que je regrettais. Avec Duval, au contraire, j'avais bien plus de sévères enquêtes à redouter, et, quoiqu'il soit très certainement le plus compâtissant et le meilleur des hommes, il y a dans ses manières et son caractère une certaine rudesse de franchise et de vertu, une inflexibilité de raison et de bon sens qui comprimaient mes aveux. Je l'évitais donc d'autant plus que j'étais sûre d'être vivement blâmée pour mes voyages, mes courses sans but, mon insouciance des ressources que je pouvais trouver dans un honorable travail, et surtout de la bizarrerie de ma liaison avec Léopold; les qualités de cet excellent jeune homme et le romanesque de cette adoption n'eussent point trouvé grâce auprès de l'homme intègre et droit dont le noble intérêt eût soulagé mon malheur, mais qui ne m'eût jamais pardonné de caresser, à l'âge où j'étais, les chimères de la jeunesse, ami auquel certes je n'aurais jamais persuadé l'innocente et pure intimité de cette adoption que le coeur seul avait sanctionnée. Ce secret, que je lui fis depuis, d'une chose si importante de ma vie, m'eût été impossible à garder dans la suite, si j'avais eu, lorsque je fus sauvée par Duval, d'autres relations qu'une correspondance avec Léopold. Mais il me reste à rendre compte avant de plus d'une année de douleur et d'agonie, que rendit plus vive la rencontre inopinée des deux hommes que j'estimais le plus et dont les noms rappelaient le souvenir de mes beaux jours.

Toute préoccupée des soucis de mon infortune, aggravée par l'absence de toutes les consolations de l'amitié, j'allai dans ces momens de noire mélancolie au cimetière du Père Lachaise. Je n'ai certes pas l'imagination sombre de Young, et cependant je trouve que rien ne fait supporter les peines de la vie comme la vue d'un cimetière; une heure de promenade méditative au séjour des morts me rendit le calme et la résignation. Il me semblait que tous les morts illustres de nos grandes époques se levaient pour me recommander le courage de la mauvaise fortune. Oses-tu te plaindre, me disais-je; tu es libre, et l'ancien maître du monde n'a pu se promener qu'avec l'escorte des geoliers de Sainte-Hélène; la vie vaut-elle une inquiétude?

La tête relevée par les souvenirs, je m'en retournai plus tranquille à mon modeste asyle pour réfléchir au genre de vie que j'allais adopter. En passant dans la rue Bergère pour me rendre chez moi, je crus reconnaître ma bonne soeur Thérèse; aussitôt je doublai le pas pour la rejoindre; c'était elle en effet. Je vis dans ses regards qu'elle ne m'avait point oubliée, et à ses premières paroles que son coeur rendait toujours justice au mien: «Vous voilà, chère dame, c'est Dieu qui vous envoie, qui vous a conservée. J'ai besoin de vous; il s'agit de prendre des renseignemens que mon habit et mes occupations me rendraient trop difficiles. Il faut de l'activité et du secret; tenez, lisez et voyez si vous pouvez vous en charger.» Et d'un ton doux et caressant, l'excellente fille ajouta: «Il y va du repos de cette vie et du bonheur de l'autre. Vous y croyez à une autre vie, car j'ai entendu vos prières et je vois encore vos larmes.

«--Chère bonne Thérèse, disposez de moi, m'écriai-je après avoir parcouru le papier, mon dévouement est à vous, et dans moins de vingt-quatre heures vous aurez des nouvelles de la personne pour laquelle je vous suis nécessaire.

«--Eh bien! c'est Dieu qui vous envoie cette bonne oeuvre. Tenez, vous pouvez répondre à cette adresse.» Je lui donnai la mienne, et l'engageai à venir avec moi déjeuner, ce qu'elle fit. Je sentais un bonheur douloureux à me retrouver avec cette excellente soeur, témoin du plus cruel moment de ma vie, et à qui je devais peut-être de ne pas l'avoir perdue dans un affreux désespoir. Elle me demanda compte avec l'intérêt d'un coeur simple et bon de mes moyens de vivre. Je ne me vantai point d'avoir un sort assuré et heureux, mais je me gardai toutefois de lui en communiquer le dénuement et les tristes incertitudes.

Je ne dois point dire à mes lecteurs quelles étaient les personnes pour lesquelles soeur Thérèse réclamait mes soins; elles existent, elles sont aujourd'hui honorablement établies. Il ne m'en a coûté que quelques démarches persévérantes pour remplir les charitables intentions de l'excellente soeur et préserver d'une ruine inévitable deux jeunes filles dignes de beaucoup d'intérêt, sauver une mère du désespoir et épargner la honte et l'opprobre à toute une famille. Lorsqu'après le succès de ma charitable mission je revis soeur Thérèse pour lui en rendre compte, elle disait en pressant ma main contre son coeur: «Voilà des choses qui font du bien à entendre. Ah! ma chère dame, j'ai toujours prié pour vous, et je ne désespère pas de vous voir un jour embrasser notre sainte religion.» Ce n'était plus comme au jour de la sanglante catastrophe, où mes larmes et mes prières confirmaient les espérances de la pieuse fille; en ce moment me taire eût été comme promettre, et j'étais incapable d'un hypocrite serment.

«J'espère, ma soeur, rester toujours bonne et charitable; mais je mourrai dans la religion de mes pères.--Ah! j'avais espéré...» Mon seul regard suffit pour arrêter la plus libre expression de ses regrets. Ce désir de convertir était chez cette bonne soeur beaucoup augmenté depuis notre séparation, et comme il venait de sa pleine conviction, je ne dus certes lui en savoir mauvais gré; mais il jeta cependant entre nous une sorte de contrainte qui peu à peu me fit trouver moins de charmes à voir cette femme angélique, que cependant je n'ai cessé de chérir et de vénérer.

Si dans le cours de mes mémoires les lecteurs n'eussent reçu déjà la confidence d'un défaut ou plutôt d'un malheur qui ajoute encore à toutes les mauvaises chances de la fortune, le désordre, on aurait peine à croire que j'étais arrivée à cette pénurie qui semble faire du déjeuner le dernier repas possible de la journée. Je ne le prenais jamais chez moi, depuis ma séparation avec Léopold, mais toujours au café, où certes il coûte le double. J'étais d'un âge à n'avoir plus besoin de guide, et mes habitudes indépendantes me faisaient très facilement passer sur ce que celle-là pouvait avoir d'inconvenant.

Questionnée par les lettres de Léopold sur mes besoins auxquels il continuait de contribuer, je lui répondais toujours d'une manière rassurante, et lui de répliquer à mes refus: «Si vous ne voulez me désespérer, si vous ne voulez décourager mon avenir, laissez-moi mes droits de fils près de vous, ou je croirai que vous avez pour toujours séparé votre destinée de la mienne. Me haïssez-vous donc pour une fatalité?»--Mes dépenses consistaient en une location de 35 et 40 fr. pour les déjeuners, tout le reste allait au moins à 100 fr. Il fallut donc songer sérieusement à me les procurer. Donner leçon d'italien était un moyen facile, mais je n'acceptais pas moins de 5 fr. par cachet, et cela rendait les élèves plus difficiles à rencontrer; d'ailleurs je n'avais point oublié les désagrémens auxquels on s'expose en allant ainsi colporter de maison en maison les petits talens que le ciel nous a départis, comme dirait Figaro.--Je me décidai donc à tenter la fortune littéraire sérieusement, comme plus honorable et plus indépendante.

Après avoir passé deux jours à mettre la dernière main à mon premier essai, je plaçai quelques cahiers de ma Corinne dans mon vade mecum et m'acheminai vers le quartier des imprimeurs. J'étais gauche et embarrassée. Le pédantisme seul donne de l'assurance, et j'ai horreur du pédantisme. J'offrais ma Corinne presque d'un air timide et humilié. On regardait d'un air distrait, on me renvoyait au lendemain, et... je ne retournais plus. Je pouvais traduire l'allemand, l'italien: je cherchais en vain à me procurer depuis deux mois ce genre de travail; rien ne devait me réussir, rien, jusqu'au jour qui s'approchait où les amis les plus rares allaient conjurer le sort et contraindre la fortune en ma faveur.

J'étais sortie un matin, et de nouveau armée de mon manuscrit et de quelques recueils de nouvelles qui depuis ont obtenu un favorable accueil du public.

Comme je ne suis pas sensible au plaisir des dieux, je ne me vengerai point des superbes libraires qui, à la vue d'un auteur pauvre, me traitaient en pauvre auteur. Ah! mon Dieu, le plus grand malheur de la vie, ce serait encore d'avoir de la vanité. Si j'en avais eu, je serais morte à la peine, car tous ceux auxquels j'allais présenter ma Corinne ne dépassaient guère l'offre de 50 écus pour un manuscrit de 1500 pages. Les négociations finissaient toujours par ces mots: Madame, vous n'avez point de nom, et on n'achète que le nom aujourd'hui.--Je répondis avec un orgueil qui n'amusa depuis moi-même, et qui dut paraître bien ridicule aux industriels de l'intelligence.--Jean-Jacques se fit un nom fort tard: je m'en ferai un, monsieur, et il vous fera peut-être repentir de la sécheresse de votre accueil et de la générosité un peu arabe de vos propositions.

Malgré cette dignité littéraire si bien gardée, le mécontentement me gagnait. Je sortais d'une de ces fréquentes scènes, et j'allais l'oublier dans une promenade sur les quais. Je m'arrêtai près du corps législatif, admirant cette ceinture de travaux, d'arbres, de vues animées, découvrant de loin la maison de Moreau, cette maison où j'aurais pu vivre heureuse si... si je n'avais été moi-même; car aucune autre femme n'eût sacrifié un sort pareil à... une illusion, à une chimère. Je sentais tout cela à ce moment où, pauvre, oubliée, à l'âge funeste où rien ne ramène plus au coeur des femmes les délicieuses émotions des hommages et de la flatterie qui enivrent leurs jeunes années. Et pourtant ces tardives réflexions de la raison étaient étouffées par quelque chose de plus fort; et de tous mes regrets, le plus déchirant était encore la perte funeste de l'homme auquel j'aurais encore tout sacrifié.

J'étais plongée dans cet abîme de lugubres méditations, quand tout à coup j'en fus tirée par la vue d'une de ces figures qu'on aime à retrouver, parce qu'elles vous rendent par le souvenir un peu de ce que vous avez perdu: c'était M. Dominique Lenoir. Il ne put se tromper ni sur ma position ni sur l'agitation de mes esprits; l'obligeance de ses regards, la franchise de son abord me consolèrent, et bien à propos. Je lui racontai l'histoire de mon pauvre roman de Corinne; il me conseilla de ne point me décourager, il ranima mon amour-propre et me dit: «Je regrette d'être un si faible appui, mais il vous est acquis, ma chère madame Saint-Elme; invoquez-le sans crainte.» Je lui donnai mon adresse. Il n'avait été question d'aucun besoin d'argent: le soir même je reçus trois napoléons, avec ces mots touchans: d'un vieil ami qui est désolé aujourd'hui de n'être pas riche. J'ai, dans le cours de deux ans, reçu deux autres sommes pareilles de la même manière. J'ignorais la demeure de M. Lenoir, et lorsque le hasard me le fit rencontrer de nouveau, il a constamment nié ce trait de bonté, et toujours à l'appui de ses généreuses dénégations il m'a offert d'autres légers secours. Mais, s'il a refusé ma reconnaissance, je suis trop sûre de mon fait pour ne pas la rendre publique. Mon coeur, soumis à toutes les superstitions tendres de men sexe, attache à la douceur de ce bienfait ignoré le bonheur d'une autre rencontre qui eut lieu le même jour.

J'avais alors 46 ans; mes cheveux déjà blanchis accusaient très exactement mon âge, une toilette plus que modeste, c'était bien assez pour voir, dans l'intérêt que quelquefois j'excitais, que les débris de ma beauté n'y étaient pour rien, et que l'attention venait seulement de mon air étrange et singulier. J'avais, en quittant M. Dominique Lenoir, pris du côté du Cours-la-Reine, mon intention étant de griffonner mes sensations à la vue même des objets qui les portaient encore à un si haut degré de vivacité. Une fois au milieu de la place Louis XV je sentis très bien qu'on me suivait, et je doublai le pas... La personne resta en arrière; car, avec toute la rapidité militaire, sans tourner la tête ni changer de projet, je vins me reposer sur une des pelouses presque au bout du Cours. Il y avait bien un bon quart d'heure que j'y étais à écrire, lorsque je vis arriver un vieillard d'une belle figure et de fort bonnes manières. Il s'avança droit vers moi; et je vais transcrire notre conversation avec une fidélité presque sténographique:

«Pardon, madame, je vous suis depuis le jardin, et la seule course a droit à votre indulgence. Me permettez-vous de vous tenir compagnie un moment?

«--J'en ai une, monsieur (en montrant mes papiers), qui ne me quitte point et ne me laisse jamais sentir le besoin d'en avoir une autre... que d'ailleurs je ne serais pas réduite à devoir au... hasard. Quant à mon indulgence, le lieu est public, et la place est pour tout le monde.

«--Je ne me suis point trompé en vous regardant comme une femme peu commune; vos manières et votre réponse confirment mon opinion; mais n'en prenez pas une mauvaise de moi sans m'entendre. En vous apercevant, tout en vous a excité ma curiosité et, je l'avoue, mon intérêt; je vous ai suivie, résolu à vous connaître. L'air de supériorité qui perce dans toute votre personne vous fera sans doute excuser ma franchise. J'ai soixante-cinq ans, vous en avez quarante.

«--Quarante-six, monsieur.

«--Eh bien! n'y a-t-il pas de la femme supérieure dans cet aveu de l'âge réel que tout pourrait encore si bien démentir, dans cette loyauté de cheveux blancs que rien ne dissimule?»

J'avoue que je ne tins pas à la gravité de ce singulier éloge, et j'éclatai de rire. Le vieillard s'était assis, et regardant mes paperasses: «Vous écrivez, vous êtes auteur. Je ne suis pas un juge irrécusable, mais je vous prédis des succès et de brillans.

«--Si j'en dois juger par l'opinion du premier libraire que j'ai consulté, la vôtre, monsieur, sera en défaut.

«--Comment?»

Alors je lui contai tout naturellement ce qui venait de m'arriver, sans nommer le libraire. «--Je le devine à sa sottise.--Raison de plus pour que je ne le nomme point.»

Je finissais par prendre un extrême plaisir à une conversation qui devenait de l'espérance. Pendant ce temps l'indulgent lecteur vantait quelques pages déjà lues de ma Corinne. «C'est écrit avec âme, c'est écrit comme vous parlez; achevez cet ouvrage, je vous le ferai vendre cent louis.--C'est une plaisanterie.» Et, à cette riposte, l'admirateur, tirant sa bourse, répliqua lui-même: «Voulez-vous vingt louis d'arrhes? Livrez-moi le manuscrit de mois en mois, et l'argent sera exact comme les livraisons du roman.» J'étais fort étonnée, c'était de la joie mêlée à de la surprise. À l'idée de ce prix honorable de mon travail, je me disais: «Il me sera donc possible d'aborder mes amis que je n'avais osé revoir, et de demander leurs secours que je pourrai justifier.» Je me tournai enfin vers mon ami... d'un jour, et lui promis mon manuscrit pour le lendemain. «Vous en jugerez à loisir, ajoutais-je; j'accepte cent francs conditionnellement, que je rendrai dans trois mois, si nous ne traitons pas. Voici mon adresse: veuillez, monsieur, me porter demain cet argent.» Puis je me levai, et nous nous saluâmes.

Je courus chez moi relire toutes ces feuilles du roman que le plus singulier hasard venait de rendre si précieuses. J'écrivis à Léopold, car mes premières pensées de bonheur étaient toujours pour lui; je m'endormis tard avec de doux rêves d'avenir. Il eût été plaisant de me voir, moi, qui pendant si long-temps avais dépensé follement sans attacher aucun prix à l'argent, pesant, retournant, faisant sauter dans ma main quelques pièces d'or: on m'eût crue ou avare ou insensée. Il se mêlait à cette joie un doux orgueil, car c'était le prix de mon travail. M. P... fut exact à venir chercher Corinne. J'étais sortie pour ma promenade accoutumée, quand il se présenta; mais il ajouta à tous ses aimables procédés la patience de m'attendre chez ma bonne hôtesse, à qui il expliquait le motif de sa visite, et qui en témoigna tout son étonnement, car elle me croyait seulement l'ambition d'être engagée à quelque théâtre. Mes passeports me donnaient la qualification d'artiste. Depuis ce jour, où M. P... m'avait désignée comme femme auteur, je me vis élevée d'un degré dans l'opinion de ma bonne hôtesse; car j'ai remarqué que les classes inférieures, quoique plus ignorantes que ce qu'on appelle le grand monde, montrent cependant pour les produits de l'intelligence plus de culte et plus d'estime. Ma bonne hôtesse fut surtout frappée de ce qu'ayant le talent de faire des livres, je n'en parlais jamais et ne reprenais personne dans la conversation. Je m'amusai beaucoup de ses étonnemens.

M. P... me força d'accepter encore deux cents francs, et prit contre un reçu mon manuscrit de Corinne, m'engageant à continuer; ce que je fis, au point d'avoir dans moins d'un mois ce manuscrit entier et d'autres à lui livrer. Mais M. P..., éludant toujours l'impression, mon amour-propre, servi par un peu plus d'aisance, insista pour cette seconde condition du marché. M. P... me prévint qu'il ne pouvait s'occuper de l'impression qu'au retour d'un voyage qu'il allait faire, et qu'il me laisserait le manuscrit entre les mains crainte d'accident. Je ne soupçonnai pas encore l'ingénieuse ruse de sa générosité, et il partit sans que j'eusse la consolation de lui exprimer toute la reconnaissance dont sa noble et délicate bonté m'avait pénétrée. Je reçus, le lendemain de la visite de M. P..., le paquet renfermant le manuscrit, quatre bons de deux cents francs chacun, à prendre rue Chauchat, chez un banquier, le tout accompagné de ces lignes: «À votre première vue je vous jugeai mal, votre langage vous eut bientôt vengée; il ne fallait pas des moyens ordinaires pour obliger une femme qui l'est si peu: acceptez un service dont rien ne peut vous faire rougir, continuez un travail qui peut un jour vous honorer. Osez pour la gloire ce que naguère vous auriez osé pour l'amour. Je m'estimerai toujours heureux d'avoir encouragé vos premiers essais. Je ne vous verrai peut-être plus, mais vous ne cesserez jamais de m'intéresser vivement. Avant d'offrir vos ouvrages, écrivez dans les journaux, votre style doit plaire et piquer la curiosité; croyez-moi, vous réussirez.» Voilà, me disais-je en posant tristement la lettre sur mon bureau; voilà encore un rêve fini. Et je repoussai avec humeur les papiers. J'avais déjà annoncé mes espérances à Léopold, et voilà que toute cette gloire se réduisait à de l'argent. Ah! mon Dieu, que j'étais ennuyée et lasse de mes illusions! Je m'imaginai que la lecture de Corinne avait détruit les favorables préventions de M. P... pour mes moyens littéraires. Je me promis de m'en tenir à enseigner ce que je savais parfaitement, sans courir les chances périlleuses des muses; mais j'avoue que cette résolution me coûta, car j'avais bercé mon orgueil de tous les songes de la vanité.

Les billets de M. P..., par une sage prévoyance, étaient à dates fixes et étagées de mois en mois. Le premier subside pouvait durer six mois; mais douée d'un instinct de dépense, je trouvai moyen de me le faire avancer, en promettant sur billet de rembourser 200 fr. par mois, et j'éprouvai de cette opération de banque qui avançait ma ruine la joie que donnerait à un être sensé la conquête subite et complète d'une fortune. Argent touché est pour moi argent dépensé. Le seul frein qui eût pu me retenir eût été la présence de Léopold. Il avait été fort malade, et se disposait à aller passer de nouveau un congé de convalescence en Bourgogne. Ma première idée fut de l'accompagner dans ce voyage; mais ses devoirs nouveaux, notre triste explication, se mirent là comme une barrière, et je bornai mes voyages à de ruineuses excursions à Saint-Cloud, Versailles, Saint-Germain, Vincennes. Je dépensai en courses et en rêveries champêtres, en onéreuses oisivetés, ce qui eût pu devenir la ressource suffisante de plus d'une année. Trois écolières négligées me quittèrent. Je ne revins au gîte que quand ma bourse fut vide et mon portefeuille plein.

N'ayant jamais pris grand soin de ma santé, parce qu'elle fut toujours fort robuste, j'avais négligé entièrement les précautions indispensables pour prévenir le retour de la cruelle maladie dont les symptômes se produisaient encore quelquefois. Je commençais de nouveau à souffrir, sans avoir la patience des moindres soins, ce qui aggrava tellement le mal, que lorsque je revis M. Béclard un mois après, il ne me cacha point qu'il en fallait venir à une opération. J'hésitai long-temps, et pendant ce temps une foule d'incidens singuliers vint m'occuper, comme les pages suivantes vont le faire voir.

Je déjeunais, selon mes habitudes de garçon, dans un café de la rue du Mont-Blanc. En parcourant les journaux, je lus un article sur la Corinne de M. Gérard, parfaitement écrit, et qui, en faisant l'éloge mérité du tableau, contenait des choses on ne saurait plus flatteuses sur les Italiennes. Je restai vivement frappée, et cédant comme toujours à mes premiers élans, j'écrivis à la hâte et du champ même de mes émotions la lettre ci-dessous, qui fut littéralement insérée le surlendemain dans le Constitutionnel. Je m'y attendais si peu que je ne le sus que vingt jours après, et par hasard, parce qu'un libraire de Bruxelles me demanda à acheter le roman annoncé par le Constitutionnel. Le manuscrit n'était plus entier. Mes lecteurs me sauront peut-être gré de mettre sous leurs yeux cette lettre, première inspiration de la Contemporaine.

Constitutionnel du 15 septembre 1824.

«Nous publions avec plaisir la lettre suivante d'une dame italienne qui cultive les lettres avec une brillante imagination et l'enthousiasme du beau. On lui pardonnera quelque étrangeté dans le style en faveur des sentimens. Peut-être cette dame est-elle trop sévère à l'égard des beautés qui font l'orgueil de l'Angleterre. Lord Byron partageait à peu près l'opinion de l'auteur de la lettre; mais aussi que d'inimitiés n'a-t-il pas excitées! La mémoire du poëte en souffrira long-temps.»

À tous les coeurs bien nés que la patrie est chère!

MONSIEUR,

L'article sur la seconde Corinne due au pinceau, au génie créateur du célèbre peintre de la première déjà si belle, si touchante; cet article, hommage flatteur pour les femmes de mon pays, m'inspire un enthousiasme de reconnaissance qui peut seul excuser ma hardiesse de vous importuner. Née sur les rives fleuries de l'Arno, mais Française, plus encore par mes souvenirs de félicité et d'amers regrets que par vingt-cinq années de séjour, j'aime surtout entendre les Français rendre justice aux qualités de nos Italiennes, que seuls peut-être de tous les peuples ils ont pu bien apprécier, parce que seuls les Français réunissent les dons heureux qui parlent au coeur et à l'imagination d'une Italienne de quelque mérite. Je me suis déjà demandé souvent comment une femme telle que madame de Staël a pu se tromper au point de prendre son héros aux bords de la nébuleuse Tamise, plutôt que de le choisir parmi les Français, dont les noms sont chers à l'amour, à l'honneur, et qui placent la beauté et la faiblesse sous la noble et brillante égide de la valeur. Une Italienne aimer un Anglais, c'est vouloir unir le feu à la glace. L'amour de l'Anglais le plus aimable même est composé de présages, de crainte, d'hésitation, de froide tendresse, de raison, de raisonnement sur l'amalgame desquels domine... l'orgueil. Comment de pareils hommes comprendraient-ils quelque chose aux élans passionnés, à l'abandon exalté d'une âme formée sous le plus beau ciel, et bercée avec les rêves poétiques des Tasse et des Arioste, et dont les premières impressions naquirent au sein de toutes les nobles productions des arts et du génie? Les Français seuls ont pu les apprécier, les comprendre. Oui, noble France, vos valeureux enfans, vos poëtes et vos artistes ont éprouvé, partagé l'enthousiasme du génie; leurs coeurs ont palpité à l'unisson avec les coeurs inspirés des femmes de l'Italie, terre classique des arts, dont elle fut le berceau, comme aujourd'hui la France en est la riche pépinière. Les remarques sur les belles faiseuses de thé m'ont rappelé un court séjour à Londres, et je n'ai pu qu'applaudir au very shocking, very improper qui s'applique aux élans de l'esprit comme aux maladresses d'une femme de chambre ou d'une couturière. En voyant une belle Anglaise, je pense toujours que si Pygmalion eût fait sa Galathée dans la patrie des Clarisses, au lieu de celle des Aspasies, il eût certes pu produire une blanche, régulière et belle statue. Mais jamais Vénus ni l'Amour n'eussent compromis leur puissance jusqu'à vouloir l'animer, et la beauté fut restée... marbre. Je compose une Corinne. Mon héroïne née sur les bords enchanteurs de la Brenta, et mon héros, à la brillante cour de François premier, auront un bien beau sort s'ils peuvent mériter, messieurs, votre flatteuse approbation. Mon Alfred ne tient pas du beau flegmatique des Oswald d'outre-mer, mais un seul de ses regards suffit pour fixer une destinée entière, et il ne peut préférer à sa maîtresse que la gloire, seule digne rivale de l'amour, il s'applaudit en mourant de lui avoir tout sacrifié, tout hors l'honneur. Une Corinne après madame de Staël, serait une pitoyable prétention, s'il y avait l'ombre de ressemblance. Hors le nom, ma Corinne ne parle point de l'Italie où elle vit le jour: elle aima un Français, vécut en France, y goûta toutes les félicités du coeur, et la terre antique qui avait protégé son amour couvrit aussi un sein de dix-huit printemps, près des restes mutilés du brave Alfred qui l'avait animé de tant d'amour et angoissé de tant de souffrances.

Agréez, etc.


CHAPITRE CCXV.

Nouveaux accès de maladie.--Désespoir.--Rose ou l'honnête courtisane.

Tous mes lecteurs ne savent pas combien il est doux de se voir imprimé pour la première fois, de recevoir un premier éloge des journaux. Je dois être franche sur le chapitre de l'amour-propre comme sur tout le reste; je dois dire que ce me fut un précieux encouragement que l'honneur d'occuper une colonne d'un des journaux les plus lus de la capitale. Après un pareil encouragement, je repris l'ardeur du travail et de la composition; mais ce nouveau genre de fatigue aggrava mes souffrances. Non seulement l'ardent désir de me faire une réputation littéraire me fit supporter des douleurs inouïes, mais me donna encore l'orgueilleuse force de les cacher; reculant ainsi et malgré les avis réitérés de cet excellent Béclard, qui insistait sur la nécessité d'une opération seule capable de me sauver; mais il fallait être dix mois sans écrire, c'était mourir.

Je retardai toujours cette opération inévitable que je n'avais aucun moyen d'entreprendre chez moi; et où prendre la dépense d'une maison de santé?... En être réduite à oublier sa santé par l'impossibilité d'y pourvoir, quelle réflexion! et le jour qu'elle se présenta à moi plus amère, je passais devant la porte de la maison rue Saint-Dominique, que j'avais occupée pendant ma liaison avec Moreau, à l'époque de la rencontre de mon pauvre Henri: je ne saurais ressaisir en ce moment le reflet des étranges pensées dont m'assaillit ce souvenir d'une existence brillante; c'était bien un regret, mais il portait moins sur moi-même que sur l'impossibilité de secourir désormais personne. Je me rappelais le bonheur que j'avais goûté à arracher cet enfant charmant des mains de l'indigence; je me rappelais son touchant journal, sa mort prématurée, et sa douce reconnaissance. Je me disais: Mon pauvre Henri, jette en ce moment d'en haut un regard douloureux sur ta mère adoptive, intercède pour qu'il soit accordé à son infortune un peu de cette compassion qu'elle fut si heureuse de prodiguer à la tienne. Plongée dans cette morne mélancolie, je descendis la rue jusqu'au boulevart des Invalides. Là m'attendaient d'autres cruelles émotions. Presque vis-à-vis l'hôtel de M. de La Rochefoucauld je fus obligée de me ranger contre le mur pour laisser passer des hommes qui portaient un de ces lits qui servent à conduire les pauvres à l'Hôtel-Dieu. Une pauvre femme gisait sur cette ambulance de la misère: Ô si le sort doit me réserver un pareil moment, que je meure aujourd'hui, mon Dieu, fut le cri de tout ce qui me restait de sentiment. Je suivis d'un oeil humide ce triste convoi: je trouvai assise sur un des bancs de l'esplanade, une jeune personne dont le visage charmant était couvert de larmes qu'elle cherchait vainement à dérober aux regards indiscrets des passans. Son maintien était timide, sa toilette était décente; cependant à la première vue et malgré cette tristesse qui est déjà un titre à mon intérêt, je ne sentais pas à son aspect ma spontanéité ordinaire de bienveillance. Je m'étais approchée. Seule d'abord sur le banc, deux hommes et des bonnes avec des enfans l'occupèrent bientôt. La jeune fille avait juste l'air de n'oser ni se lever ni savoir comment rester. Les hommes l'insultaient, et ces grossières servantes de rire. Déjà mon coeur raisonnait le parti à prendre, lorsqu'il fut résolu par un seul accent. «Ah ma pauvre mère!» À l'instant, je me place à côté de la jeune fille, et lui prenant la main, je l'interroge avec cet abandon qui fut toujours écouté. Ma toilette n'avait rien de ce qui en impose; mais là encore, ma tournure fit son effet ordinaire. Tout cela mit fin à l'impertinence des unes et à la grossièreté des autres. Je vous prie, dis-je à l'une des personnes présentes, de me faire venir un fiacre; vous serez pour quelque chose dans le service que je vais rendre à cette pauvre enfant. Après le départ du messager, la petite me dit la cause de son embarras, et me bénit de lui procurer une voiture. Elle n'eût pu se lever sans se donner en spectacle. Conduite au fiacre, qui arriva au grand trot, je demandai à mon obligée où il fallait la conduire; et nous voilà roulant vers le côté opposé de Paris, rue de Bondy.

Il ne me fallait pas grande conversation pour voir que, dans un genre plus bas encore, j'avais écouté mon bête de coeur pour une seconde Aurélie, et ce qu'il y avait de plus fâcheux, rien dans les discours de Rose n'annonçait les qualités de la première, ni sa séduction dans le langage. Rose était tout bonnement une femme perdue, sans regrets, sans remords, mais avec un dégoût si vrai et si énergiquement exprimé, que j'ai souvent pensé que c'était une vertu encore. C'est au coeur de mes lectrices que j'en appelle pour juger par quelle étrange contradiction de sentimens bas et élevés la pudeur faisait à la piété filiale un sacrifice journalier, dont un seul conterait la vie, si la vie d'une mère n'en devenait la cruelle et consolante excuse.

Rose était fille naturelle d'une ouvrière qui, sage et belle, succomba aux promesses légitimes de l'homme qu'elle aimait, fils lui-même des maîtres de Marianne, qui, à peine enceinte de trois mois, vit qu'elle avait perdu le coeur de son amant, et qu'elle ne devait plus compter sur sa main. Marianne n'avait pas quinze ans, elle était délicate, et le chagrin aggrava les incommodités de son état; son travail en souffrit, et l'homme qui l'avait immolée fut assez lâche pour se faire son oppresseur. Il se plaignit (comme chef de l'atelier) du travail de Marianne; on diminua son salaire. Elle se résigna sans murmure, ne parla plus même à l'homme qui l'avait perdue, et cessa de paraître au magasin, vivant de la vente de son faible avoir, jusqu'au moment où elle donna le jour à Rose dans cet asile dont la bienfaisance publique fait les frais, asile généreux et triste cependant, qui enlève à la maternité son caractère divin et à l'enfance son intérêt touchant. Marianne, quoique bien faible, voulut nourrir sa fille; et lorsqu'à peine rétablie, sortant de ce lieu de souffrance sa fille dans ses bras, elle se vit sans asile, sans ressources, elle se crut riche plus qu'une reine. Elle vécut trois ans, se privant de tout, mais Rose ne manquait de rien. À six ans cet enfant, qui était d'une beauté ravissante, fut attaquée de la petite vérole; sa mère qui la veilla seule en fut atteinte, ne l'ayant pas eue. Rose se rétablit aussi fraîche, aussi jolie; mais sa malheureuse mère y perdit la vue et fut frappée d'une affreuse paralysie. La pauvre Marianne réduite à cette extrémité crut devoir faire taire tout orgueil, immoler tout ressentiment à l'amour maternel, et écrivit le touchant et simple récit de sa position au père de Rose: «Elle est votre fille, vous le savez, Henri, elle vous ressemble, elle est belle autant que vous me parûtes beau ce jour fatal que je croyais le plus heureux de ma vie. Henri, ne l'abandonnez pas; moi, je puis mourir; mais y exposer mon enfant, ma Rose! ah! ne soyez pas si barbare que de m'y réduire. Vous m'avez aimée, Henri, vous êtes riche, et la pauvre Marianne vous a tout donné, tout... oh! oui, plus que la fortune, plus que la vie. Henri, songez que sans vous Marianne eût vécu heureuse et honorée, et qu'elle meurt à vingt ans, infirme et misérable, laissant un enfant, le vôtre, une fille adorée, sous la seule garde de la charité publique. Henri, sauvez notre fille, si vous voulez que Dieu vous pardonne un jour, comme la malheureuse Marianne.»

On aura peine à croire que cette lettre d'un si déchirant intérêt obtint la réponse suivante. Je l'ai vue, et j'ai été la reprocher au monstre qui n'avait pas rougi de l'écrire dans sa brutale insolence.

«Je suis bien étonné que vous soyez assez audacieuse pour m'étourdir de votre bâtarde et de vous. J'ai une fille et j'en ai soin; je l'aime, elle ne manque de rien, pas plus que sa mère, qui est ma femme. On aurait affaire, nous autres gros marchands, à écouter toutes les réclamations des filles qui sortent de nos ateliers par leurs fredaines et voudraient bien y rester en maîtresses. Je ne vous dois rien et ne vous donnerai rien; et si vous recommencez, je vous ferai mettre entre les mains de la police; entendez-vous?»

Depuis la réception de cette lettre, la pauvre Marianne dépérissait sans être assez heureuse pour mourir: jeune et mère, elle luttait doublement contre la force de l'âge et de l'amour maternel. Les voisins, bons et charitables ouvriers, eurent quelque pitié de tant de courage et de tant de misère. Au milieu des larmes et des privations, Rose croissait en beauté, et atteignit à peine sa onzième année, que sa taille développée, son délicieux visage et sa grâce attirèrent pour son malheur l'attention d'une de ces viles misérables qui, après s'être vendues elles-mêmes, vouent le reste d'une vie passée dans l'infamie au plus odieux métier encore de séduire et de vendre les autres. Cette créature habitait le voisinage et jouissait d'une sorte d'aisance; elle avait une fille de seize ans auprès d'elle, d'abord sa victime, et bientôt sa complice. Elles réussirent à attirer l'enfant, sous prétexte de lui donner de légers secours pour sa pauvre mère que la vieille vint voir. Il y a dans le coeur d'une bonne mère une prévision craintive pour le sort de ses enfans, qui sait long-temps les sauver: cet instinct maternel, devinant la corruption cachée sous l'aumône, fit défense expresse à Rose de voir cette femme et d'accepter la moindre chose d'elle. Qui oserait ici s'élever contre l'enfant malheureux dont l'éducation n'avait point prémuni l'esprit contre les dangers du monde, et qui opposa son opinion aux volontés de sa mère, et crut d'autant moins faillir, qu'elle ne consentit à éluder ses ordres et à la tromper que pour la voir moins malheureuse? Tous les prétextes furent inventés pour faire du bien à Marianne, non pas avec cette ostentation qui eût pu éclairer de nouveau la prudence de la mère, mais avec cette délicatesse habile de bienfaisance qui rendait bien difficile à un coeur vertueux, quoique faible, de soupçonner sous les effets d'une charité consolante un autre but que le plus noble de tous, le désir de secourir son semblable. Rose, à qui on ne faisait rien apprendre que le prix de sa beauté, perdit en moins de deux années toutes ses vertus, excepté un amour filial auquel peu après elle s'immola avec d'autant plus d'héroïsme qu'il ne lui en revenait que l'infamie, au lieu de l'estime et l'admiration qui, dans tous les autres sacrifices que ce sublime sentiment inspire, en fussent devenues la récompense.

Marianne languissait toujours, mais moins péniblement, ne manquant plus du nécessaire, ni même d'une certaine aisance.

Rose était sa seule garde. À douze ans accomplis, Marianne crut s'apercevoir d'un dépérissement de sa fille, et d'un total changement dans son humeur qui l'inquiéta sans qu'elle osât le dire. Sa fille ne se plaignant de rien, et reprenant peu à peu de la gaieté et de la fraîcheur, les craintes maternelles cédèrent aux réponses de Rose, qui la rassurèrent entièrement. Si elle eût alors écouté ces tendres terreurs, il eût encore été temps d'échapper à l'abîme de la prostitution; mais la mégère qui avait trafiqué de son innocence façonna l'infortunée à une infamie régulière, dont l'horrible salaire était devenu aux yeux de la pauvre Rose le pain de sa mère.

«Je mourais de dégoût et de peur, madame, me disait cette malheureuse, chaque fois que j'allais chez celle qui m'avait perdue; mais comme j'en revenais heureuse quand je tenais dans mon mouchoir de quoi donner à ma pauvre mère non seulement ce dont elle avait besoin, mais toutes les petites choses qu'elle aimait bien! Certainement j'aurais bien fait un grand crime que de m'écouter aux dépens de la santé, de la vie peut-être de celle qui me l'avait donnée.»

--Pauvre Rose, quel funeste don, pensai-je, en fixant avec un incroyable attendrissement cette fille si jeune, si belle encore, qui me dévoilait au milieu même de son infamie une vertu qui, bien dirigée, l'eût honorée. Rose me fit comme trembler, en me disant d'un accent dont la persuasion était peut-être la plus forte preuve que son âme avait échappé à la corruption: «J'espérais, à force d'économies, arriver à une petite fortune de douze mille francs; cela nous eût donné les moyens de n'avoir besoin de personne. J'aurais fait acheter un terrain dans le pays de maman, je l'y aurais conduite, et là, sans la jamais quitter, je lui aurais dit: Je te dois la vie, j'ai conservé la tienne, vivons et mourons ensemble.»--Mais les chances de cette triste et honteuse carrière lui rendirent plus difficile même son horrible dévouement au sort de sa mère; et six mois de souffrances dont l'affreuse origine resta cachée à la malheureuse Marianne, épuisèrent le commencement du trésor qui eût dû assurer l'avenir de toutes deux. Marianne avait totalement perdu la vue; sa tête affaiblie crut facilement ce que voulut lui faire croire un enfant son idole et sa seule bienfaitrice. Celle-ci n'ayant pour but que le plus noble motif, avait pris insensiblement l'habitude de regarder comme un devoir l'affreuse ressource qu'elle avait interrompue, et qu'elle rechercha bientôt avec une nouvelle résignation.

Pendant que Rose me racontait toutes les vicissitudes d'une vie qu'elle croyait innocente, je répétais: Pauvre mère! malheureuse fille! Ici, je dois la faire parler elle-même pour dire la catastrophe qui renversa toutes ses espérances, lui enleva le seul être pour qui elle s'était immolée, et la laissait malheureuse sans retour, parce que sa mère se refusait à vivre de la honte de sa fille, du moment qu'elle l'avait connue. «Figurez-vous, madame, me dit Rose que je connaissais si bien ma mère, que je faisais tout pour qu'elle ne sût pas ma conduite. J'avais été obligée de passer par la police, ce qui est bien terrible, car après, quand on veut redevenir femme honnête, cette tache vous reste. J'étais sortie un soir un peu à la hâte, j'oubliai le papier de police. Un inspecteur du bureau des moeurs, excité par d'affreuses femmes avec lesquelles j'avais refusé toute liaison, vint me menacer de la prison. Ah, mon Dieu! madame, figurez-vous que l'idée de ne pas rentrer auprès de ma mère, de n'être pas là pour l'éveiller, pour lui donner son café, pour causer avec elle, c'était me faire mourir de peur. J'offris ce que j'avais d'argent pour ma liberté, parce que j'avais appris que la police ne refuse jamais. Il fallut en outre donner mon adresse. Je rentrai encore bien effrayée et bien triste.

Je trouvai ma mère endormie, mais elle me paraissait oppressée et malade: je restai assise près de son lit; elle avait la fièvre, et cela redoubla ma peine. Je ne pus m'empêcher de pleurer. Elle se réveilla, et alors elle me dit de ne point me tourmenter pour elle, que ce n'était rien. En me voyant si triste, moi qui étais toujours si gaie avec elle pour la rendre plus heureuse, elle crut que l'amour en était cause. Mon enfant, si vous aimiez, il faudrait me le dire, car on vous tromperait; pourriez-vous me quitter pour un homme?--Je lui dis que je les détestais, que j'en avais horreur; et c'était vrai, madame: il n'y en a pas un, jeune ou vieux, laid ou beau, que je ne paie du même accueil; et pour supporter ce qu'il faut que je supporte, je pense à ma mère, et j'oublie: c'est le dernier effort de mon courage.

«Je restai quatre jours près de ma mère plus souffrante, sans sortir le soir: voilà ce qui est cause du malheur où je suis et de la mort de ma pauvre mère, car bien sûr elle n'en reviendra pas. Le quatrième jour, nous étions à raisonner sur le loyer, je lui comptais mes épargnes, et lui faisais là-dessus les histoires accoutumées, lorsqu'une voisine vint nous dire qu'on demandait en bas une nommée Adeline, pour la conduire au bureau des moeurs.--Eh! qu'est-ce que cela nous fait? répondit ma mère, ma bonne Rose ne vous comprend même pas. La voisine est mauvaise, elle m'avait vue pâlir et rougir, elle alla dire en bas qu'elle était sûre que j'étais cette péronnelle. L'inspecteur monta; je crus tomber morte en reconnaissant le même de qui j'avais cru me racheter. Ses premières paroles manquèrent tuer ma mère, qui se dressa sur son lit, et étendant sa main vers moi, m'ordonna de dire comme à Dieu si c'était moi. Je n'osais ni ne pouvais parler. Je passai 20 fr. dans la main de l'homme, lui promettant par signe davantage; il ne voulut rien comprendre, et m'ordonna de venir. Ma mère fit un cri, et tomba renversée. À cette vue, je poussai l'homme dehors, en lui criant: J'irai, misérable, j'irai; mais vous venez de tuer ma mère... Rose, ma pauvre Rose, me disait cette bonne mère, venez mourir près de moi. Ah! madame, nous passâmes trois heures que je ne souhaite pas même à la méchante femme qui nous les valut. Ma mère me disait des choses que je ne comprenais pas, car m'étant plutôt résignée en victime que dévouée en coupable, je ne me pouvais croire perdue. J'ai promis de chercher à travailler, j'ai promis de demander l'aumône, plutôt que retomber dans ce que me reprochait ma mère: de force elle a voulu être conduite à l'hôpital. Elle m'a remis une lettre pour mon père; vous m'avez trouvée au moment où, comme vous avez vu, je fus séparée du brancard de l'Hôtel-Dieu. Ma pauvre mère, qui n'y survivra pas, m'a ordonné de n'y venir que jeudi. Jugez, encore vingt-quatre heures sans la voir, moi qui ne l'ai jamais quittée d'un jour, la savoir à un hospice! Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est à présent que je suis bien malheureuse! Que faut-il faire, madame?»--Je ne voulus pas ôter à Rose sa soumission aux ordres de sa mère. Je lui conseillai de placer ses effets dans un autre logement, de me confier la lettre de son père, de ne plus sortir, que j'allais m'occuper d'elle, et qu'une fois sa mère rétablie, nous aviserions aux moyens de les faire vivre ensemble dans une campagne.

«Ah! oui, madame, ensemble, car sans ma mère j'aime mieux mourir.»

L'accent de Rose en prononçant ces mots l'absoudrait devant Dieu même de ses fautes... Était-ce à moi, moi qui avais tant failli, à être sans pitié; moi surtout qui avais appris de la plus vertueuse des mères que la pitié et l'indulgence sont les plus nobles qualités de notre sexe, et aussi les seules voies qui puissent ramener à la vertu. Rose me promit tout; elle était dans sa position plus riche que moi; je n'avais donc aucun regret de ne pouvoir la servir de secours pécuniaires; mais elle avait besoin de protection et d'aide pour effacer le cachet de honte qu'une désignation de police inflige, et qui devient une barrière à tout heureux retour. Je n'étais plus ni jeune ni brillante, et les protecteurs étaient bien plus difficiles à trouver; mais mon activité et mon désir de réussir me tinrent lieu des avantages et des amitiés perdus, et au bout de dix jours de démarches j'eus le bonheur d'annoncer à Rose qu'elle pouvait se présenter à la police, et qu'on lui donnerait la radiation qui lui rendrait tous les moyens de redevenir honnête. Jamais joie plus pure n'anima le visage d'une femme que celle qui embellit les traits de la pauvre Rose. «Ma mère! ma mère!» fut tout ce qu'elle put prononcer.

«Nous irons la chercher après-demain, lui dis-je; elle doit vivre et mourir près de vous.» Huit jours après Marianne était établie dans une jolie chambre, rue Ménil-Montant; et Rose, belle de son amour filial, vertueuse malgré le passé, se livrait, auprès du lit d'une mère idolâtrée, aux laborieux travaux d'une aiguille mal exercée, mais dont son zèle, sa patiente résignation portèrent bientôt le produit jusqu'au nécessaire. Quelque temps après, Marianne mourut; sa malheureuse fille voulut se donner la mort.

Je l'ai revue, consolée, encouragée, et heureusement placée comme femme de chambre chez une dame italienne aussi vertueuse que belle, et qui m'a plus d'une fois remerciée du présent que je lui avais fait; quoiqu'elle sache tout, elle m'a souvent dit: «Quando questa negazza parla della sua sventurata madre, è una divinita d'amor filiale 8.» Il me resterait à rendre compte de ma réception auprès du père de Rose; mais, n'aimant pas à nuire, même aux méchans, je laisse dans l'oubli l'affreuse dureté, la barbarie de cet honnête homme envers la malheureuse qu'il séduisit, envers son malheureux enfant. Il me reste tant de peines personnelles encore à dire, avant l'époque heureuse où l'amitié bienfaisante me prit sous sa noble et sûre égide, que je ne veux pas m'en distraire davantage par des intérêts étrangers.